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lundi 4 janvier 2021

"Je n'existe pas"


 L'expression "je ne suis pas", "je n'existe pas", "il n'y a personne" sont des expressions courantes dans le néo-advaita.

Cette expression existe-elle en Inde ? Et que signifie-t-elle alors ?

On la trouve une fois chez Abhinavagupta :

nāhamasmi nacānyo'sti kevalāḥ śaktayastvaham | Tantrâloka XIX, 64

"Je ne suis pas, il n'y a rien d'autre,

je ne suis que shaktis".

Le contexte est celui du rituel d'union sexuel (âdiyâga). Dans cette pratique, le Moi social disparaît, les énergies, c'est-à-dire les facultés (shakti=karana) ne sont plus contractées par la peur de l'impureté. Elles entrent en expansion et révèlent leur véritable nature de félicité omniprésente. A l'extérieur, les shaktis sont les femmes. A l'intérieur, les shaktis sont les facultés du corps et de l'esprit, les "roues secondaires" (anucakra) qui vont "allumer", éveiller et dilater la "roue principale" (mukhyacakra), la conscience.

Il ne s'agit donc pas de disparaître, mais d'entrer en expansion. La conscience, qui est le Moi, est toujours présente, indestructible. Mais elle se contracte en s'identifiant à des objets limités et, surtout, en se soumettant à la dualité qu'elle crée elle-même, à l'image d'un peintre qui prend peur de ses peintures. De plus, la conscience est la totalité de ses pouvoirs (shakti), de même que le feu est l'ensemble de ses pouvoirs d'éclairer, de chauffer, de sécher, etc. Le Moi social n'existe pas, le reste non plus ("il n'y a rien d'autre") : tout apparaît dans la conscience, tout est la conscience apparaissant, comme des reflets dans un miroir. Sauf qu'ici ce ne sont pas des choses extérieures à la conscience qui apparaissent en elle, mais c'est elle qui se manifeste à elle-même, par elle-même, sous les formes du Moi social et du reste du monde. 

On trouve une affirmation semblable dans le Netra Tantra :

nāhamasmi na cānyo'sti dhyeyaṃ cātra na vidyate |

ānandapadasaṃlīnaṃ manaḥ samarasīgatam || III, 13 |

"Je ne suis pas, il n'y a rien d'autre,

et ici il n'existe rien à méditer/visualiser.

Le mental est résorbé dans le domaine de la félicité,

d'une saveur égale."

Ici, aucune référence à une extase sexuelle, à un Moi social qui se dissout dans les énergies incarnées par des femmes. Mais une négation égale du sujet et de l'objet. Ni moi, ni rien d'autre. Aucun point de référence, nul support. Et cette égalité de saveur (samarasa) est félicité. Le mot samarasa a quand même une connotation sexuelle, car il peut désigner le mélange des fluides (rasa) sexuels. La première ligne est importante, car on la retrouve dans de nombreux autres textes sanskrits, dont le Mrigendra Tantra, un tantra ancien, mais aussi divers manuels tantriques. Cette ligne apparaît aussi une dizaine de fois dans le Yoga selon Vasishtha, dans sa dernière partie. Là, l'idée est celle d'une négation de tout affirmation ou négation sur soi : je ne suis ni moi, ni un autre, ni existant, ni inexistant, etc. 

Mais, dans tous les cas, cette négation d'un Moi objectif est la contrepartie d'une affirmation du Moi comme conscience transcendante ou immanente, statique ou dynamique.

dimanche 13 décembre 2020

"Je ne trouve plus de moi..."

 

"L’âme paisible et également souple à toutes les impulsions les plus délicates de la grâce, est comme un globe sur un plan qui n’a plus de situation propre et naturelle. Il va également en tous sens, et la plus insensible impulsion suffit pour le mouvoir. En cet état, une âme n’a plus qu’un seul amour et elle ne sait plus qu’aimer. L’amour est sa vie, il est comme son être et comme sa substance, parce qu’il est le seul principe de toutes ses affections. Comme cette âme ne se donne aucun mouvement empressé, elle ne fait plus de contretemps dans la main de Dieu qui la pousse : ainsi elle ne sent plus qu’un seul mouvement, savoir celui qui lui est imprimé de même qu’une personne poussée par une autre ne sent plus que cette impulsion, quand elle ne la déconcerte point par une agitation à contretemps. Alors l’âme dit avec simplicité après saint Paul : Je vis, mais ce n’ai pas moi, c’est Jésus-Christ qui vit en moi. Jésus-Christ se manifeste dans sa chair mortelle , comme l’apôtre veut qu’il se manifeste en nous tous. Alors l’image de Dieu, obscurcie et presque effacée en nous par le péché, s’y retrace plus parfaitement et renouvelle une ressemblance qu’on a nommée transformation. Alors si cette âme parle d’elle par simple conscience, elle dit comme sainte Catherine de Gênes : Je ne trouve plus de moi; il n’y a plus d’autre moi que Dieu."

Fénelon, Explication des maximes des saints, 1697


mercredi 24 juin 2020

Vijnâna Bhairava tantra 104

Pin on Indian Sculptures

L'expérience de l'expansion du corps :

vihāya nijadehasthaṃ sarvatrāsmīti bhāvayan |
dṛḍhena manasā dṛṣṭyā nānyekṣiṇyā sukhī bhavet || 104 ||


"Délaissant d'abord l'identification à notre corps,
que l'on réalise que 'je suis partout',
avec assurance, par l'attention (et) par la vision directe,
sans égard à rien d'autre : alors le bien-être adviendra."

vendredi 19 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 99

Trident with Shiva as Ardhanari (Half-Woman)  ca. 1050, Chola dynasty, South India. A Shiva sculpture almost a thousand years old can easily be mistaken for the Sikh Khanda emblem. To learn more see the SikhMuseum.com Exhibit - Nishan Sahib, History of the Sacred Banner and its Symbols

L'expérience du "personne ne pense" :

nirnimittam bhavej jñānaṃ nirādhāram bhramātmakam |
tattvataḥ kasyacin naitad evambhāvī śivaḥ priye || 99 ||
"La cognition advient sans cause.
Sans support, elle est erreur par définition.
En réalité, elle n'appartient à personne.
Qui est ainsi deviendra Shiva, ô belle !"

mercredi 17 juin 2020

Vivre "sans identité" ?

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L'identité est devenue tabou.

Pour les Occidentaux s'entend. Car pour les autres, affirmer son identité est bienvenu. Fut-ce par la guerre, par la razzia, le pillage, le meurtre, la torture, la castration, l'esclavage, le viol ou l'appel au meurtre.

Mais si vous êtes Occidental, vous êtes suspect : mâle blanc hétéro, donc responsable de tous les maux, forcément sans coeur, méchant rationaliste froid, sans tradition, sans lien à la nature, sans intuition, colonialiste, raciste, sexiste, spéciste, bref, vous êtes le mal incarné. 

Selon les propos des traditionalistes (c'est-à-dire des militants de l'exotisme et du romantisme) vous êtes, au mieux, "malade". Et l'Orient va vous guérir, vous reconnecter à la Pacha Mama, vous ré-enraciner ailleurs, en Amazonie ou je-ne-sais-où en Inde, n'importe où pourvu que ça ne soit pas en Occident. Sinon c'est "facho". Car s'enraciner dans le Poitou ou les Hauts-de-France, c'est "nauséabond". 

Dans ce cas, vous devez absorber quantité de Padamalgam et avaler plein de couleuvres pour guérir de vos "privilèges". Par contre, si jamais vos témoignez un brin de vos racines européennes, de votre fierté d'être Français, alors, dans ce cas, le Padamalgam se transforme instantanément en son opposé : l'Amalgam, un puissant amalgamant ad hitlerum. Et puis il ne faut stigmatiser personne, hein. Mais vous devez, en tant que mâle blanc hétéro, vous laisser amalgamer et stigmatiser. Et avec le sourire. Avec un petit air contrit et le visage penaud. Et avec bienveillance. Dans le coeur. En conscience. 

Mais le fond de tout cela, c'est qu'il existe des identités, des Mois, des Sois, des essences, des esprits, des tempéraments, des mentalités, des personnes, des peuples, des nations, des ethnies, des cultures, des traditions, des parfums. 

Face à ce fait indéniable, il y a deux types de réactions qui prédominent aujourd'hui : 

1) La réaction pré-moderne, du genre "Il n'y a de Dieu que Dieu et Untel est son (ultime) prophète" - cette réaction étant le fondement d'un égocentrisme et d'un ethnocentrisme absolu, d'une violence sans égale. 

Et 2) la réaction post-moderne : il n'y a pas d'identité, pas de Moi, pas d'essence, etc. Tout est relatif, tout est construit, tout se vaut, il n'y a pas de vérité, pas de valeurs, pas de repères. 

Cette folie, véhiculée par le gang postmoderne, est un terrible poison qui, voulant apparemment défendre la tolérance, fait en réalité le lit des fanatiques prémodernes et de leur ethnocentrisme radical. Car, s'il n'y a pas de vérité, pas de critère universel du vrai, alors il n'y a pas de jugement possible (les Newages sirupeux sont ravis), et sans jugement, pas de justice, pas de revendication possible (Macron est content), plus de langage donc plus de pensée, donc plus de discernement (le Marché est en extase). 

Mais surtout, les prémodernes de tous bords peuvent avancer comme bon leur semble dans ce désert postmoderne totalement lavé de toute identité comme de toute mémoire. Car au nom de quelle vérité, de quelle justice, de quelles valeurs pourrait-on s'opposer à leur totalitarisme ? à leur barbarie ? Tout n'est-il pas relatif ? Tout ne se vaut-il pas ? 

Et c'est ainsi que l'on voit des féministes "progressistes" antiracistes s'allier de fait avec des sexistes racistes. Voilà la folie dans laquelle le relativisme nous a fait tomber. Et dont nous risquons de ne jamais nous relever. Eh oui :Le "tout est relatif" travaille pour le "la seule vérité, c'est nous, c'est moi !" Et après des siècles de progrès, nous régressons. Telle est la folie que nous subissons, conséquence de l'idéologie postmoderne, qui est sans doute la plus terrible entreprise criminelle jamais créée par les "intellectuels" postmodernes, sortes de laquais du Marché qui se retrouvent objectivement aux côtés des pires fanatiques. En son temps, Foucauld n'avait-il pas témoigné de son admiration pour Khomeiny ?

Soit.
Mais l'ego n'est-il pas une illusion ? Le Moi n'est-il pas haïssable ? Le Soi n'est-il pas le concept qui sert de fondement à l'égoïsme, à l'ethnocentrisme ? Au racisme ? Au nationalisme ? Au fanatisme ?

Cependant, d'un autre côté, peut-on vivre sans identité ? L'identité, sous toutes ses formes (essence, tempérament, esprit, Moi, Soi, nation, peuple, Dieu, ego, etc.) est-elle toujours mauvaise ? 

Je ne le crois pas. L'identité n'est pas toujours malheureuse, ni source de souffrance.

Je propose d'envisager la question au plan individuel, car la nation, le peuple, l'Eglise, la communauté, la tribu, Dieu, etc., ne sont que des extensions et des dérivés du Moi. Sans Moi, point de Dieu, ni de "peuple élu". Ça n'est du reste pas un hasard si le bouddhisme, qui récuse le Moi, réfute aussi l'existence de Dieu. 

Or, je ne peux être sans "je". Même en admettant que le Moi psychique puisse s'effacer, reste que le corps - la vie - EST identité. Le corps vivant est un territoire en lutte permanente contre les intrus, les étrangers, les menaces extérieures. Ceux qui ont des problèmes d'inflammation, donc d'immunité, donc d'identité biologique, le savent bien. 

L'absence d'identité c'est le chaos, c'est l'entropie, la dispersion, l'évaporation, la perte irrémédiable. La vie est précisément le mouvement qui s'oppose à cela. La vie, c'est la séparation, l'essence, l'identité, l'autonomie, la frontière, l'homéostasie, l'autoréparation, l'autorégulation, l'automotion, l'autoreproduction, la lutte contre l'étirement de l'espace et du temps. 

Et plus la vie évolue, se fait complexe, plus cette tendance devient évidente. Jusqu'à l'apparition du Moi conscient, puis à celle de l'individu et de ses extension collectives et divines. 

Cependant, chacun conviendra que le Moi, sous toutes ses formes, est aussi cause de souffrance.

Comment expliquer ce paradoxe ?
Quelle est la solution ?

Si tout Moi est toujours cause de souffrance, alors il faut détruire le Moi à tous ses niveaux, sous toutes ses formes. Mais alors, il faut détruire la vie elle-même. Toute vie, jusqu'à la racine. C'est le projet assumé du bouddhisme ancien. La vie est une anomalie, et pas seulement la vie humaine. La guérison est la fin de la vie. La vie ne doit plus renaître. Extinction, nirvâna. La vie, comme effort contre l'entropie, est mauvaise. Car l'entropie, c'est le mouvement général de l'univers depuis le Big Bang, et c'est bon, car c'est la dispersion, le mélange, l'égalisation, l'uniformisation. La vie, au contraire, c'est l'individuation, la contraction, la résistance, l'organisation, la préservation, la lutte, la concurrence, l'affirmation de soi comme être séparé, etc.


Il y a pourtant une issue.

Au plan politique, c'est la modernité. C'est l'universalisme des Lumières. Ni ethnocentrisme identitaire, ni relativisme mercantile. Mais convergence vers des valeurs universelles qui incluent les identités tout en les transcendant.

Au plan spirituel, c'est la spiritualité de l'élargissement du Moi. Un Moi cosmique, vaste, qui dépasse le Moi individuel, unique, mais en l'incluant. L'Un enveloppe l'unique et, en l'affranchissant de ses limites infantiles, lui permet de pleinement s'épanouir. C'est le paradoxe de l'éveil : en niant le Moi individuel, la spiritualité permet à l'individu de vraiment se révéler en sa singularité.

Au final, il y a donc deux manières de s'affranchir de la dictature de l'ego et de ses dérivés politiques :

A) La manière prémoderne (servie par le couille-mollisme postmoderne, dont on ne dénoncera jamais assez la dangerosité) qui consiste à faire régresser le Moi individuel dans un Moi collectif (le clan, la tribu, la famille, la caste, la patrie, l'oumma, l'église, le peuple élu, etc.) éventuellement projeté dans un super-Moi (Dieu, Allah,  l'Histoire, le Destin, les Ancêtres, le Totem, etc.). Le Moi est alors neutralisé en apparence, mais en faveur d'un autre Moi, aveugle et bien plus redoutable. Un monstre. On le voit à l'oeuvre, chaque jour à travers le monde. 

B) La manière moderne, qui consiste à dépasser le Moi en l'intégrant dans un tout plus vaste qui, à la fois, l'inclu et le dépasse. Par exemple, la Nature, le Progrès, l'Univers. Et, au plan spirituel, la conscience universelle bien comprise. Je ne développe pas ce point, attendu qu'il est le thème central de ce blog, développé déjà dans des centaines d'articles.

Or, il y a confusion entre ces deux manières. La plupart des gens veulent régler les problèmes d'identité en détruisant l'identité (ou en faisant "comme si"), c'est-à-dire en détruisant unilatéralement l'identité occidentale et en célébrant les "autres" identités (le syndrôme de Stockholm), ou encore en régressant à un stade pré-identité, proto-individuel : la Pacha Mama, etc. 
ou tout simplement en sombrnt dans la confusion, une sorte de débilité bienheureuse, du moins tant que les conditions matérielles (conquêtes de la modernité) permettent ce luxe. Nous prenons alors un état de stupidité (sans pensées) pour un état d'éveil (qui est libre des pensées). Nous confondons le renoncement à nos droits individuels avec le devoir de dépasser nos droits en vue d'un réel accomplissement moral.

Donc l'identité, oui. Nécessaire même. Mais une identité qui enveloppe, qui embrasse, un Moi de plus en plus vaste, sans dissoudre cependant ses états précédents, mais en les corrigeant au besoin et en les intégrant dans des perspectives de plus en plus universelles, qui progressent toujours vers le Vrai, le Bien, le Juste et le Beau.

Au plan politique, il est donc clair que j'ai une identité. J'appartiens à une nation, avec un passé très riche, unique, et un projet extraordinaire, nouveau dans l'Histoire. Je ne me réduit pas à elles, mais je ne les oublie pas.

Mon identité est une. Mais, comme un mandala, elle comprends des étages. Des niveaux. Un ordre. Une hiérarchie. Des priorités. Des facettes. 

Ds lors, en tant que nation, nous ne pouvons accueillir des étrangers que si nous sommes fiers de notre identité. Sans cela, nous ne pouvons faire preuve de discernement, nous ne pouvons choisir et guider ceux que nous accueillons, exactement comme ceux que nous invitons, à titre individuel, dans nos demeures privées.  

Il en va de même au plan psychologique : si je n'ai qu'une mauvaise estime de moi, je me sens faible, je renonce à toute discrimination, je vaque à l'aveugle et je me laisse envahir par toutes sortes de contenus, des publicités, des slogans, des mantras, etc. 

Et il en va de même, bien sûr, en ce qui concerne la nourriture. Mon corps est un être séparé, qui a son ordre propre. Il ne peut digérer n'importe quoi. Là comme ailleurs, le discernement est nécessaire pour choisir ce que l'on intègre à soi, ce que l'on rejette et ce que l'on ne mange pas. C'est là le principe de tout échange de toute relation avec les autres et avec le monde. Aspirons donc à davantage de cohérence.

Tout cela permet de progresser en s'élargissant vers un Moi de plus en plus vaste. Une identité de plus en plus heureuse. Et de se libérer du poids des injonctions contradictoires à "ne pas faire d'amalgames" tout en "ne faisant pas de discrimination". 

Nous abandonner à ce qui nous dépasse ? Oui, mais à ce qui nous dépasse vraiment. A ce qui est au-dessus, non à ce qui est au-dessous. Par libre audace, non par réelle crainte travestie en fausse tolérance. 

Nous allons vers le même sommet de la même montagne, mais par des voies différentes. Et toutes les voies ne se valent pas. Egalité et hiérarchie à la fois, ce qui laisse place à la fois au respect de la dignité de l'autre, et au nécessaire discernement.

En suivant cette voie, un éveil individuel et un réveil de l'humanité sont, peut-être, possibles. Sans cela, nous régresserons, peut-être jusqu'à disparaître. 

Remplacer une logique du "ou bien... ou bien..." par une dialectique du "à la fois... et...". Tout notre art et notre salut sont là.

mercredi 18 mars 2020

Moi et les autres

Résultat de recherche d'images pour "bronze chola"

S'il y a un Moi, il y aura un Autre.
Et s'il y a un Moi et un Autre,
il y a potentiellement différence, séparation, altérité, donc altercation et conflit ou unité : amour et haine, aversion (dvesha) et attraction (râga) dit le bouddhiste Dharmakîrti. Selon lui et le bouddhisme, la croyance en un "Moi" est donc la racine de tous les maux ou presque.

Le shivaïsme du Cachemire avec sa philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) a une vision quelque peu différente du "Moi".
Certes, la personne est une construction en constante évolution.
Ma personnalité est le fruit d'une activité de synthèse mentale qui relie sans relâche des images et des mots pour en faire "une" personne, alors qu'il n'y a objectivement rien qui soit réellement doué d'unité.

Mais justement, cette activité de synthèse elle-même est "Moi". Le Moi réel, naturel, authentique, "non fabriqué" (a-kritrima). Autrement dit, le (=les) Moi(s) sont fabriqués. Mais ils sont fabriqués par une entité qui ne l'est pas. Cette entité est la conscience, qui n'est pas une chose, mais la puissance infinie de produire des choses à l'infini. Le Moi ne relève pas du même "plan" (tattva), du même niveau que les choses : on pourrait dire qu'il n'est pas du domaine de l'être, mais de l'un, de "l'un au-delà de l'être". Ce par quoi il y a des choses, n'est pas une chose. Rien ? Non plus. Un mystère évident. 

Selon les Bouddhistes, le Moi se fabrique lui-même. C'est vrai, en un sens, il n'y a pas de noyau objectif, de base objective sur laquelle le Moi se fabriquerait. C'est plutôt "une machine qui se fabrique elle-même". En agissant, je me construit.

Mais cette hypothèse a une limite : comment les mots et les images pourraient-ils, de leur propre initiative, se relier les uns aux autres ? Une synthèse, oui, mais comment ces choses pourraient-elles se synthétiser d'elles-mêmes ? Comment un souvenir, par exemple, pourrait-il se souvenir de l'expérience passé et reconnaître qu'elle est passée, ou en partie identique à l'expérience présente ? Comment une pensée pourrait-elle penser une autre pensée ? Comment une sensation de goût pourrait-elle sentir une sensation visuelle ?
Car toute cognition ne perçoit que son propre contenu. Je peux certes bien me dire que "je pense à telle autre pensée", mais en réalité il s'agit d'un simple jeu de mots : il n'y a jamais y avoir pensée d'une pensée, perception d'une perception, etc. Parce que c'est impossible du fait de la nature même de la conscience. Une cognition ne peut connaître une autre cognition, car alors cette autre cognition ne serait plus cognition, mais objet de cognition. Il n'y a donc pas "des" conscience qui se conscientisent mutuellement : la conscience ne peut devenir objet. C'est là un principe que nous enseigne l'expérience. 

Donc c'est la conscience qui se manifeste comme différentes cognitions (images, souvenirs, perceptions...) et qui sépare ou unifie ces cognitions. C'est donc la conscience qui fabrique des Moi(s) fabriqués, des Moi(s) de synthèse, si j'ose dire. C'est donc elle, le vrai Moi, le Moi incréée qui crée les personnes et autres personnages. C'est Moi, conscience unique, qui joue à me manifester. Et je me manifeste comme Moi et comme Autre. Cela crée de la souffrance, mais c'est un spectacle. Comme dans une pièce de théâtre; il y a des émotions variées.

C'est ainsi qu'Outpala Déva répond à Dharmakîti dans sa "Réalisation du sujet vivant" (Ajada-pramâtri-siddhi) :

evam ātmany asatkalpāḥ, prakāśasyaiva santy amī 
jaḍāḥ ; prakāśa evāsti, svātmanaḥ svaparātmabhiḥ //13 //

"Ces (choses, dont les personnes), privées de conscience propre (jadâh),
sont dans le Soi (=la conscience) quasi inexistantes.
Elles n'existent que pour la conscience.
Il n'y a donc (evam) que la conscience/ la manifestation
de soi-même (sous la forme) des Mois et des Autres."

Et voici l'Auto-paraphrase (Vritti) de l'Auteur :

itthaṃ jaḍabhāvānāṃ saṃvidviśrāntiṃ, vināsatkalpatvāt svātmany asatsvabhāvānāṃ, jñātuḥ prakāśasvabhāvasya saṃbandhitayaiva sattvaṃ, tasmāt saṃvitprakāśa eva svātmocchalattayā svamāyāśaktyullāsite viśvavaicitrye jaḍājaḍabhāvarāśidvayena vedyavedakātmakena svarūpānatiriktenātirikteneva prashpuret, iti svātantryavādasya pronmīlanaṃ sūcitavān ācāryaḥ ||

"Les choses privées de conscience propre reposent dans la conscience. Elles sont comme anéanties dans leur Soi, elles sont en elles-mêmes inexistantes, puisque (leur) existence est entièrement relative au sujet qui, lui, est manifeste par lui-même (et non par la "lumière" d'un autre). C'est donc seulement la lumière/manifestation qu'est la conscience, qui se manifeste clairement en débordant en elle-même, en se divertissant par son énergie de magie, en se manifestant ainsi clairement en la fresque bariolée et merveilleuse de l'univers, sous la double (forme) des choses inertes et de celles qui sont douées de conscience, c'est-à-dire en tant que sujet et objet, c'est-à-dire, respectivement, comme n'étant rien de plus que son essence et comme étant quelque chose de plus. Voilà ce que le maître (Somânanda) a suggéré en dévoilant la vision de la liberté (de la conscience dans sa Vision de Shiva, Shiva-drishti)".

Somânanda était le maître d'Outpala Déva et son inspirateur, bien que ce dernier soit en vérité le véritable formulateur de la philosophie de la Reconnaissance.

C'est clair. Les personnes et les choses sont des manifestations de la conscience, dans la conscience, pour la conscience, par la conscience.

A examiner.

mercredi 2 octobre 2019

Sans ego ?


Le Soi libère du Moi et du Mien,
car il est libre du Moi et du Mien.

Un état est détruit, mais il est remplacé par un autre, plus vaste.
L'absence est une présence qui grandit.

La disparition de l'ego est son agrandissement à l'infini.
La disparition de l'ego est la disparition des limites de l'ego.

Qu'est-ce qu'une expérience mystique ?
C'est une expérience de disparition de l'ego.

Qu'est-ce que l'éveil ?
C'est la compréhension de ce qui est plus vaste que l'ego.

Qu'est-ce que l'ego ?
C'est le Soi infini identifié à quelque chose de fini.

Grandir, c'est passer d'un ego plus petit 
à un ego plus vaste.
C'est l'expérience que nous faisons
face à l'immensité d'un paysage,
d'un visage, quand nous comprenons, 
quand nous nous rappelons, etc.
C'est l'expérience que procure la méthode scientifique, une expérience de décentrement, de perte des repères.
C'est l'expérience de la méditation, de l'amour, etc.
Mais cette perte, cette disparition, ce décentrement
sont une immensification, une expansion.
Le pur néant, le rien nu,
c'est la plénitude du Moi, le Soi.
Toute négation est une affirmation indirecte.
Autrement, la conscience reste prisonnière du néant,
lequel n'est qu'un objet, car le néant reste un "cela" objectif,
résultat d'une extraversion.

C'est ce que clarifie le shivaïsme du Cachemire.
Ailleurs, cela reste obscur, caché, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, sans doute.
Par exemple, dans ce passage d'un enseignement shivaïte tardif du Sud de l'Inde, influencé par le shivaïsme du Cachemire, mais sans l'assumer clairement :

ahaṃbhāvasya śūnyatvādabhāvasya tathātmanaḥ |
bhāvābhāvavinirmukto jīvanmuktaḥ prakāśate || 56 ||

ahaṃbhāvarāhityād ātmanaḥ ayamātmā brahma iti
prasiddhaparamātmano'bhāvasya tathā śūnyatvājjīvanmuktaḥ
svaparajñānaśūnyaḥ san amanaskatandrimudrāsthitaḥ śivayogī
bhāvābhāvavinirmuktaḥ ahamiti paricchinnadehāhaṃbhāvaḥ ātmā
nāstītyabhāvaḥ evaṃrūpabhāvābhāvaśūnyaḥ san svasvarūpeṇa prakāśate |
(Siddhântashikhâmani, XX, 56)

"Celui qui est vide de l'être (bhâva) Moi
et qui donc devient non-être (a-bhâva),
celui-là resplendit en sa liberté, en cette vie-même,
car il est délivré de l'être et du non-être. 

[Explication sanskrite] : Celui qui est dépourvu de l'être-Moi parce qu'il a réalisé le Soi ultime en comprenant que "Ce Soi est l'absolu", devient non-être car il est ainsi vide. Il est "libre en cette vie même", car il est vide de la perception "moi et les autres". Ce yogî uni à Shiva est marqué par l'empreinte du non-mental (amanaska). Il se dit qu'il est libre de l'être et du non-être, car il ne s'identifie pas à l'être d'un Moi délimité par un corps limité [il y a pour lui le non-être d'être un Moi limité...]. Ainsi délivré à la fois de l'être et du non-être, il resplendit en sa véritable essence."

Comme on voit, tout cela n'est pas limpide.

Je ne peux disparaître.
Ce qui disparaît, ce sont les limites.
Comment ?
En s'élargissant, du fini vers l'infini.

Le Soi déborde du corps.
Il n'exclut pas le corps.
Le Soi déborde de l'ego.
Il n'exclut pas l'ego.
Le Soi déborde de tout,
il n'exclut rien.

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