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lundi 16 septembre 2024

Des signes de l'éveil ?


Le Tantra n'est pas centré sur l'éveil, mais plutôt sur ce qui s'ensuit.

A quels signes reconnaît-on l'éveil ? Que dit la tradition à ce sujet ? Y a-t-il des preuves ? 

Oui, il y a des symptômes qui servent de preuves, des pratyayas. Ensembles, ils forment les traits caractéristiques de l'éveil.

L'éveil est défini comme l'expérience de notre vraie nature, inséparables de ses pouvoirs : permanence, omniprésence, omniscience, omnipotence et, finalement, liberté souveraine.

 Reconnaître en soi ces pouvoirs, reconnaître en toute expérience de libre jeu de cette souveraine indépendance, est l'éveil en sa plénitude.

 Cette intuition peut s'exprimer sous la forme d'un "Je suis l'océan de la conscience dans lequel se déploient les vagues des univers". En d'autres termes, il s'agit d'une participation intime à la Conscience universelle, à l'acte créateur qui jaillit, toujours nouveau, à la Présence qui se présente à chaque instant, toujours présente et toujours neuve.

Un autre symptôme est alors la sensation de plénitude, pûrnatâ. Rien ne manque, il n'y a plus de vide, plus rien à faire en tant qu'individu.

 Il est dit que cette sensation peut être si puissante que l'individu ne satisfait plus ses besoins naturels. Il est donc possible que, dans des cas d'éveil extrêmement puissants, la vie incarnée cesse. 

Il peut aussi y avoir des éveils partiels, des pressentiments de plénitude qui se traduisent par un détachement partiel ou par une remise en question de certaines habitudes, de certaines addictions. 

Le signe principal de l'éveil est donc, vu de l'extérieur, l'indépendance de l'individu. Paradoxalement, reconnaître que l'individu est une manifestation bien plus vaste, permet à l'individu de gagner en autonomie. Plus l'individu abandonne sa volonté à la volonté infinie, plus il se sent libre.

Donc, la personne éveillée n'a, idéalement, plus de besoins. Dès lors, pourquoi continue-t-elle à agir ? 

La réponse traditionnel de l'Inde est que "la vie continue par habitude, comme la roue qui continue à tourner, même une fois qu'on arrête de la faire tourner". C'est le fameux karma "déjà entamé" (prârabdha) que même l'éveil ne peut détruire. C'est le destin, c'est le corps.

La réponse du tantra est différente : La personne continue à agir, mais pour les bien des autres, paropakâra, et sous l'impulsion de l'énergie infinie qui est la liberté même. 

Dans le cas des non-éveillés, cet altruisme est sans doute très partiel, voire impossible. On peut toujours soupçonner un intérêt égoïste. Mais si l'on admet la réalité de l'éveil tel que le Tantra le définit, alors il existe des individus qui n'ont plus besoin d'agir dans leur propre intérêt. L'altruisme est donc leur seul mobile. C'est le cas des maîtres du Tantra.

Donc, on reconnaît l'éveil à l'altruisme, de même que la fumée permet d'inférer le feu. 

Tout éveil se traduit pas de l'altruisme, qui peut rester discret certes, invisible aux yeux du vulgaire, "caché en Dieu". Mais attention, toute apparence d'altruisme n'est pas une preuve d'éveil, puisqu'un mobile égoïste est toujours possible. Il y a seulement des signes qui ne sont jamais des preuves indubitables.

Ce qui me frappe, au regard de cette vision de l'éveil, c'est son absence dans la spiritualité contemporaine. Dans le Tantra, l'éveil est plénitude qui déborde dans une activité altruiste - principalement la transmission de la tradition. Aujourd'hui, l'éveil est un évènement intime, "privé" et "laïque" qui concerne peut-être la psychologie, jamais la morale ni la politique.

Pourquoi cette absence ? Peut-être parce que nous vivons dans un monde plus individualiste et plus averti des tromperies de l'ego. L'altruisme ne figure donc plus vraiment parmi les signes de l'éveil idéal. Il y a donc, à la place, d'autres preuves, comme le bonheur ou la paix intérieure. Des signes moins visibles, plus subjectifs.

 Autrement dit, il n'y a plus de tradition, plus rien à transmettre, plus d'insertion nécessaire dans un collectif, dans un "tissu social". Plus de devoir de transmission. Plus d'héritage à assumer, ni à donner. Aujourd'hui, les gens cherchent plutôt à se débarrasser de leur héritage, notamment familial. 

Il faut dire que l'idée même de vérités à transmettre semble menacer le droit égal de chaque individu à proclamer la vérité - donc "sa" vérité. Chacun se sent menacé par la possibilité qu'il existe des vérités, des valeurs ou des personnes supérieures à soi, aux notres. 

D'où le rejet épidermique de toute "hiérarchie", en faveur d'une hiérarchie tacite : "Moi, je suis supérieur à vous, avec 'ma' vérité, 'mon' point de vue, 'mon' ressenti." 

Seul le relativisme - qui aujourd'hui tient lieu de politesse, peut tempérer en partie cet égocentrisme radical. Le "vivre ensemble" se paie au prix fort - plus rien n'a de valeur.

Dans ces conditions, chacun peut certes prétendre également à l'"éveil" - mais n'est-ce pas au prix d'une dévalorisation de l'éveil ? De même, chacun peut clamer "sa" vérité - mais n'est-ce pas au prix d'un renoncement à toute vérité vraie ? Chacun peut revendiquer son "droit" à être libre - mais n'est-ce pas au prix du véritable accomplissement, avec ce qu'il suppose d'engagement ?

Et cette déconnexion totale entre bonheur individuel et altruisme ne mérite-t-il pas d'être remis en question ? 

Autrement dit : Peut-on atteindre l'éveil tout seul, isolé de toute tradition, mais aussi de toute société, de toute relation avec autrui ?

Je dis que l'éveil est relation. Pas nécessairement avec nos voisins. Il ne s'agit pas nécessairement d'être "gentil", "cool", "sympa", et encore moins "politiquement correct". Mais du moins, une relation est nécessaire. Avec un Autre.

samedi 5 septembre 2020

Un autre peut-il voir ce que je vois ?

A  première vue, moi seul puis voir ce que je vois. Un autre peut voir les objets que je vois, de son point de vue nécessairement différent. Ou encore, il peut voir mon cerveau pendant que je vois, voir les corrélats neuronaux de ma vision. Mais nul ne peut voir ma vision, sauf moi. Tel est le gouffre, apparemment infranchissable, entre le sujet et l'objet.

Par exemple, je peux voir cette pomme que regarde mon voisin. Mais je ne peux pas voir sa vision de cette pomme. Et réciproquement. Le seul moyen d'échanger nos visions est d'en parler. Et même ce moyen est très loin de permettre un partage fiable. Ce que le langage permet, le plus souvent, c'est de nous faire croire que nous partageons. 

Ainsi, je ne peux voir que des objets, ou la part objective des perceptions subjectives d'autrui. Je ne peux jamais voir un autre sujet à la manière d'un objet, ni la part proprement subjective de sa perception, son acte de percevoir. 

Cet acte de percevoir étant la conscience, comprise comme acte ou activité, il s'ensuit que je ne peux pas voir la conscience : du moins, je ne peux pas voir une autre conscience, à la manière d'un objet. Inversement, autrui ne peux me voir, moi, en tant que conscience. Il ne peut voir que ma part objective ou objectivable. 

Mais l'acte de voir ne peut être objet de vision. Le sujet ne peut devenir objet. Même si je pouvais voir ce que vous voyez en cet instant, je ne pourrais pour autant voir l'acte par lequel vous voyez. 

Et, plus profondément, je ne peux moi-même objectiver cet acte pour moi-même. Le sujet ne peut s'objectiver lui-même. C'est cela être sujet : être ce qui est, mais qui n'est rien d'objectif. Plus encore, c'est être ce par quoi tout est connu, mais qui n'est connu par rien. "Cela par quoi tout devient connu, mais que rien ne peut connaître".

Pourtant, des expériences tendent à prouver que les perceptions peuvent être perçues. Voici un article qui rend compte de ce genre de recherche. Un algorithme peut reconstituer en gros ce qu'un sujet voit :



On voit ainsi ce qu'un sujet voit.

Un compte-rendu de l'article : https://www.sciencemag.org/news/2018/01/mind-reading-algorithm-can-decode-pictures-your-head#

Une vidéo :



Il ne fait guère de doute que ces algorithmes pourront un jour reconstituer parfaitement ce que je vois, ce que j'entends et, même, les mots que j'articule "dans ma tête".

Mais pour autant, peut-on dire que cette IA voit ma vision elle-même ?

Non. Elle reconstitue (car, à proprement parler, elle ne "voit" rien) le contenu de ma vision, de mon expérience. Sa part objective ou objectivable. Mais elle ne perçoit pas sa part subjective - l'acte de conscience. Car le sujet ne peut devenir objet, sans quoi il n'est plus sujet ! La conscience ne peut se réduire à un objet perçu sans cesser, par là-même, d'être conscience. Elle peut certes se manifester partiellement comme objet, à la manière d'un miroir qui manifeste en effet son essence quand il reflète des objets. Mais elle ne peut elle-même devenir objet sans cesser d'être sujet.

Un autre peut donc voir "ce que je vois", mais non pas l'acte par lequel je vois, ma vision proprement dite, c'est-à-dire moi. A moins d'être moi. Peut-être sommes-nous un seul et même sujet ? Une seule conscience ?

mercredi 18 mars 2020

Moi et les autres

Résultat de recherche d'images pour "bronze chola"

S'il y a un Moi, il y aura un Autre.
Et s'il y a un Moi et un Autre,
il y a potentiellement différence, séparation, altérité, donc altercation et conflit ou unité : amour et haine, aversion (dvesha) et attraction (râga) dit le bouddhiste Dharmakîrti. Selon lui et le bouddhisme, la croyance en un "Moi" est donc la racine de tous les maux ou presque.

Le shivaïsme du Cachemire avec sa philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) a une vision quelque peu différente du "Moi".
Certes, la personne est une construction en constante évolution.
Ma personnalité est le fruit d'une activité de synthèse mentale qui relie sans relâche des images et des mots pour en faire "une" personne, alors qu'il n'y a objectivement rien qui soit réellement doué d'unité.

Mais justement, cette activité de synthèse elle-même est "Moi". Le Moi réel, naturel, authentique, "non fabriqué" (a-kritrima). Autrement dit, le (=les) Moi(s) sont fabriqués. Mais ils sont fabriqués par une entité qui ne l'est pas. Cette entité est la conscience, qui n'est pas une chose, mais la puissance infinie de produire des choses à l'infini. Le Moi ne relève pas du même "plan" (tattva), du même niveau que les choses : on pourrait dire qu'il n'est pas du domaine de l'être, mais de l'un, de "l'un au-delà de l'être". Ce par quoi il y a des choses, n'est pas une chose. Rien ? Non plus. Un mystère évident. 

Selon les Bouddhistes, le Moi se fabrique lui-même. C'est vrai, en un sens, il n'y a pas de noyau objectif, de base objective sur laquelle le Moi se fabriquerait. C'est plutôt "une machine qui se fabrique elle-même". En agissant, je me construit.

Mais cette hypothèse a une limite : comment les mots et les images pourraient-ils, de leur propre initiative, se relier les uns aux autres ? Une synthèse, oui, mais comment ces choses pourraient-elles se synthétiser d'elles-mêmes ? Comment un souvenir, par exemple, pourrait-il se souvenir de l'expérience passé et reconnaître qu'elle est passée, ou en partie identique à l'expérience présente ? Comment une pensée pourrait-elle penser une autre pensée ? Comment une sensation de goût pourrait-elle sentir une sensation visuelle ?
Car toute cognition ne perçoit que son propre contenu. Je peux certes bien me dire que "je pense à telle autre pensée", mais en réalité il s'agit d'un simple jeu de mots : il n'y a jamais y avoir pensée d'une pensée, perception d'une perception, etc. Parce que c'est impossible du fait de la nature même de la conscience. Une cognition ne peut connaître une autre cognition, car alors cette autre cognition ne serait plus cognition, mais objet de cognition. Il n'y a donc pas "des" conscience qui se conscientisent mutuellement : la conscience ne peut devenir objet. C'est là un principe que nous enseigne l'expérience. 

Donc c'est la conscience qui se manifeste comme différentes cognitions (images, souvenirs, perceptions...) et qui sépare ou unifie ces cognitions. C'est donc la conscience qui fabrique des Moi(s) fabriqués, des Moi(s) de synthèse, si j'ose dire. C'est donc elle, le vrai Moi, le Moi incréée qui crée les personnes et autres personnages. C'est Moi, conscience unique, qui joue à me manifester. Et je me manifeste comme Moi et comme Autre. Cela crée de la souffrance, mais c'est un spectacle. Comme dans une pièce de théâtre; il y a des émotions variées.

C'est ainsi qu'Outpala Déva répond à Dharmakîti dans sa "Réalisation du sujet vivant" (Ajada-pramâtri-siddhi) :

evam ātmany asatkalpāḥ, prakāśasyaiva santy amī 
jaḍāḥ ; prakāśa evāsti, svātmanaḥ svaparātmabhiḥ //13 //

"Ces (choses, dont les personnes), privées de conscience propre (jadâh),
sont dans le Soi (=la conscience) quasi inexistantes.
Elles n'existent que pour la conscience.
Il n'y a donc (evam) que la conscience/ la manifestation
de soi-même (sous la forme) des Mois et des Autres."

Et voici l'Auto-paraphrase (Vritti) de l'Auteur :

itthaṃ jaḍabhāvānāṃ saṃvidviśrāntiṃ, vināsatkalpatvāt svātmany asatsvabhāvānāṃ, jñātuḥ prakāśasvabhāvasya saṃbandhitayaiva sattvaṃ, tasmāt saṃvitprakāśa eva svātmocchalattayā svamāyāśaktyullāsite viśvavaicitrye jaḍājaḍabhāvarāśidvayena vedyavedakātmakena svarūpānatiriktenātirikteneva prashpuret, iti svātantryavādasya pronmīlanaṃ sūcitavān ācāryaḥ ||

"Les choses privées de conscience propre reposent dans la conscience. Elles sont comme anéanties dans leur Soi, elles sont en elles-mêmes inexistantes, puisque (leur) existence est entièrement relative au sujet qui, lui, est manifeste par lui-même (et non par la "lumière" d'un autre). C'est donc seulement la lumière/manifestation qu'est la conscience, qui se manifeste clairement en débordant en elle-même, en se divertissant par son énergie de magie, en se manifestant ainsi clairement en la fresque bariolée et merveilleuse de l'univers, sous la double (forme) des choses inertes et de celles qui sont douées de conscience, c'est-à-dire en tant que sujet et objet, c'est-à-dire, respectivement, comme n'étant rien de plus que son essence et comme étant quelque chose de plus. Voilà ce que le maître (Somânanda) a suggéré en dévoilant la vision de la liberté (de la conscience dans sa Vision de Shiva, Shiva-drishti)".

Somânanda était le maître d'Outpala Déva et son inspirateur, bien que ce dernier soit en vérité le véritable formulateur de la philosophie de la Reconnaissance.

C'est clair. Les personnes et les choses sont des manifestations de la conscience, dans la conscience, pour la conscience, par la conscience.

A examiner.

samedi 11 janvier 2020

Situations difficiles

L’image contient peut-être : nuage, ciel, plein air et nature
L'hiver, je me sens souvent fatigué.
Je passe alors en mode
"j'avance sous la neige dans la tempête,
les yeux fermés, mais j'avance".
Dans cet état, je peux me dire que je passe à côté de la vie,
de la vraie vie, intensément vécue,
parce que j'ai l'impression de vivre
en "pilote automatique".
Et les jours s'égrènent,
comme si j'étais prisonnier
d'une version mécanique de moi-même.
La fatigue efface la présence,
ressentir même devient un effort.
Et je sais que c'est l'expérience
de la majorité dans les grandes villes.

Alors
je m'effondre dans le silence.
Je m'effondre, sans me morfondre,
dans cet espace qui est en moi,
que je découvre calme, silencieux,
un bloc de paix absolue.
Vous savez, comme dans ces scènes de film
où, au milieu du bruit et de la fureur,
le son est soudain coupé.
Comme si je passais au-dessus des nuages.
...
Et je me laisse faire, ainsi, nu et simple,
absolument.
Et je découvre (pour la millième fois)
que l'agitation s'agite en cet espace
qui n'est pas agité.
Comme si, en moi,
quelqu'un d'enveloppant, d'aimant
mais de très, très discret
était toujours là, témoin muet,
les yeux fermés, recueilli.
Et je laisse cet éveil
se répandre dans la fatigue,
dans les lourdeurs :
une eau fraîche s'insinue
dans les tensions,
un éclatement de silence en expansion,
une explosion de paix.

_________________________________________

L’image contient peut-être : 5 personnes, personnes souriantes, personnes assises

Être avec les autres,
c'est être parfois un seul être,
pour le meilleur et pour le pire.

Quand nous regardons dans la même direction,
nous sommes unifiés à cet égard.
Sans le reconnaître clairement,
nous perdons nos différences.
Pour le meilleur et pour le pire,
comme toujours.

Car alors nous perdons aussi notre faculté de juger.
Pour le meilleur et pour le pire.

Nous oublions notre libre-arbitre,
comme soulagés d'un fardeau.
Pour le meilleur, mais aussi pour le pire.

Nous éprouvons une joie spéciale,
un reflet de la félicité de la conscience.
Pour le meilleur de s'oublier,
pour le pire d'oublier nos responsabilités.

Je sacrifie mon individualité
pour cette joie éphémère.
Comment être avec l'autre
tout en restant soi ?

Là encore, le seul salut est dans la connaissance.
La reconnaissance.
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