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jeudi 5 mai 2022

Et si l'égoïsme était la porte de l'éveil ?


"Non pas libérer le Moi, mais se libérer du Moi". Le Moi est haïssable, car il rapporte tout à soi, jetant ainsi un soupçon de corruption jusque sur les actes les plus nobles. Je me demande alors s'il existe vraiment un seul exemple avéré d'acte désintéressé. L'égoïsme, l'amour-propre, ne sont-ils pas le fond naturel de toute activité vivante, depuis le moustique jusqu'à l'ange ? Mais alors, pourquoi ne pas remonter jusqu'à Dieu, ou jusqu'à celui qui, selon la Bible, a proclamé "Je suis Dieu et nul n'est plus grand que moi" ?

Le poison de l'ego est-il donc universel et sans remède ? Le problème est que le remède à l'égoïsme est toujours un autre égoïsme, plus vaste ou reporté sur un autre objet. Au lieu de me préférer, je préfère ma famille, ma nation, ma foi, mon monde. L'égoïsme est un monstre qui se déplace, qui se transforme, mais qui ne naît ni ne meurt.  

Dans un précédent billet, je me demandais s'il existe vraiment des actes désintéressés. Il est impossible de voir les intentions d'autrui, tout comme sa conscience se dérobe. Ma propre conscience et mes propres intentions ne sont pas non plus parfaitement fiables. Je sais que je peux me mentir à moi-même, jouer à me justifier, à rationaliser après-coup. Faut-il donner des exemples ? Je peux certes tenter de juger l'arbre à ses fruits, mais c'est là une autre entreprise hasardeuse, et là non plus les exemples ne manquent pas. L'égoïsme est une sorte de radioactivité résiduelle dont nul ne semble pouvoir se débarrasser.

Et pourtant...

Me revient à l'esprit ce célèbre et étrange dialogue entre le sage indien Yajnavâlkya (Shiva ?) et la non moins sagace Maïtreyî (Shakti ?), échange qui rappelle, en substance, que tout est aimé pour l'amour de soi. Mais ceci ne confirme-t-il pas le propos précédent ? Eh bien non. Car la beauté de la langue sanskrite, dans laquelle est rapportée cette parole plusieurs fois millénaire, est que le mot "soi" (âtmâ) peut désigner à la fois l'ego et... autre chose. Un Moi transcendant. Un Moi qui n'est pas "mon ego à moi".

Mais ce Moi est-il vraiment un autre Moi que le Moi égoïste ? L'enseignement de Yajnavâlkya suggère justement que non. Il n'y a qu'un seul et unique Moi, et tout se fait par amour pour ce Moi inévitable. L'égocentrisme est universel et ne souffre nulle exception. 

Mais alors ? Eh bien, justement, par le fait même ! L'universalité de cet égoïsme pointe le remède à l'égoïsme : le poète védique nous indique le remède en indiquant le mal. Comment est-ce possible ? Parce que l'égoïsme, en sa vérité, est la reconnaissance du Moi universel, mais seulement incomplet. L'egoïsme ou amour-propre ou amour de soi, est seulement un amour universel - car ce Moi universel est le Moi de chacun - un amour inconditionnel encore immature. Yajnavâlkya suggère donc de dépasser l'égoïsme en le poussant à fond, ou plutôt jusqu'à son fond ultime ; qui est le Soi, le Moi universel, transpersonnel, base de toute relation interpersonnelle comme de toute vie personnelle, depuis le moustique jusqu'à Dieu. Tous les êtres sont donc tous plus ou moins égoïstes, certes, mais à des degrés divers. Et cela fait une incommensurable différence. Car l'égoïsme inconditionnel est amour inconditionnel. Car en cet égoïsme, je reconnais en Moi le Moi universel, et je reconnais aussi en l'autre ce même Moi. A travers ce regard, ces gestes, ces paroles... Un Moi en d'innombrables corps, dans d'innombrables mondes. C'est la reconnaissance (pratyabhijnâ) du mystère universel (îshvara) en soi (âtmani).

Utpala Deva a développé cette philosophie originale et puissante au Cachemire, vers l'An Mille, dans un poème du même nom. Cependant, quelle est sa motivation pour la partager ? N'est-il pas, lui aussi, égoïste ? Avide de reconnaissance, justement ? Oui, répond son commentateur, Abhinava Gupta, oui il est égoïste, comme tout être conscient. Mais il l'est à fond, il l'est en entier. Et donc, il ne l'est plus au sens ordinaire. Il ne demande plus rien, car il ne manque de rien, car il déborde de la plénitude du "je suis". L'ego se transcende, c'est son mouvement naturel. Il est invincible ? Mais, oui ! Il est invincible parce qu'il est divin. Sache que "Je suis" et reste tranquille. Muet. Ebahi devant le mystère. Ouvert à l'Immense. Toute transparence, suspendue dans l'intemporel intervalle. 

Le remède à l'ego est l'explosion de l'ego. Assainir l'ego par le tout-à-l'ego. Indispensable. L'amour est un ego infini. L'égoïsme est un amour fini et donc inachevé. Le problème n'est pas l'ego, mais les limites de l'ego. Tel est le secret de l'Inde éternelle, mais aussi de la tradition abrahamique dans son meilleur. Le "je suis" est le Féminin de l'être. Le "je suis" est l'Acte, la pulsation fervente et absolument muette qui enseigne, guide et guérit. 

A méditer enfin, cette énigme d'Utpala Deva :

"Seigneur !

Toi seul tu es le Soi de chacun.

Or, chacun s'aime !

Ton amour est donc

accompli par nature.

Qui le sait devient le Maître."

lundi 27 septembre 2021

Comment garder l'attention vers le centre ?


 Le trésor se trouve ici. Au centre de mon être. Je n'ai qu'à pointer mon attention vers le centre, le cœur des choses, ici, ce cœur plus proche de moi que tout le reste.

Mais comment faire ? Comment garder l'attention centrée, alors que l'attention est sans cesse distraite, fragmentée, tiraillée de-ci de-là ?

En disant "je". 

Le centre a bien des noms. Tous les noms vont à cet espace, ce vide, cette lumière. On peut certes le comparer à tout. Une pierre, un éclair, une vague, une épée, un aigle... Mais le meilleur de ces noms est "je". C'est le nom qui pointe directement vers le centre. Or, nous sommes naturellement "égoïstes". Nous sommes naturellement égocentrés. Le mot, le mantra "je" est donc un nom précieux. Il pointe naturellement vers la Source.

Nous n'aimons par l'argent pour l'argent. Nous n'aimons pas le pouvoir pour le pouvoir. Nous aimons tout cela parce que nous nous aimons. Il y a cet amour de soi derrière tout amour. Mais cet égoïsme est le signe que notre essence, notre Moi, notre Soi, désigné par le mot "je". 

C'est donc vers "je" que j'oriente mon attention. L'ego est ce Soi, mais confus, mélangé, confondu, dispersé. Quand je plonge de toute mon attention vers moi, alors ce Moi se clarifie et ce n'est plus un ego que je trouve, mais le Soi. Un moi, oui, mais vaste, immense, spacieux. Et surtout, une joie sans forme, qui ne dépend de rien. Un Moi qui n'est plus rien, ouvert pour tout, un Moi-mystère de joie. 

Quand je me tourne vers "je", je découvre la paix et l'amour. "Je" est le premier nom du mystère. Il n'est pas le seul. Mais il est le premier. 

"Je suis je" : que se passe-t-il alors ? Quelle est mon expérience ? Quelle est votre expérience ?

Je récite, en quelque sorte mentalement "je.. je..." comme une pulsation. Puis très vite, il n'y a plus de mots. Seule une résonance d'amour et de félicité. L'ego est éclaté. Demeure un silence vibrant, un silence habité, dans lequel le corps frémit de joie.

Quel secret incroyable ! La source est ici. En amont. Pour détruire l'ego, source de tous les malheurs, il suffit de plonger en soi ! Dire mentalement "je", c'est rejoindre l'essence, se rejoindre, reconnaître ce qui a toujours été présent. C'est se réveiller.

Je dis" je". Pleinement. Doucement. Et irrésistiblement, une énergie s'éveille, qui dissout l'ego et ses mille soucis. Mais, comme c'est moi, c'est aussi moi, encore plus moi, et que je suis naturellement égocentré, eh bien l'attention est naturellement orientée vers moi, vers le Soi... Ainsi, l'attention devient continue. Pourquoi ? Parce que je suis naturellement aimanté vers moi, vers ce Moi est est en réalité pur amour, pur silence, pure joie.

S'éveiller à soi, c'est s'oublier. S'oublier, c'est se retrouver nu dans la lumière qui unit tout. Une mort et une renaissance. Perdre un rien pour un tout.

Plonger dans la sensation d'être, "je suis je", c'est faire éclater ses limites. 

Ramana dit "même si vous ne faites rien de plus que réciter sans cesse 'je...je'...' en plongeant votre attention en cela, cette pratique vous mènera à la source de l'ego illusoire..."

Oui, cela suffit. Que cela soit notre mantra, notre prière, notre méditation, notre pratique, notre vie.

lundi 19 avril 2021

Que signifie "être conscient" ?



 Aujourd'hui, "en conscience" est devenu une expression du langage courant.

Mais que signifie "être conscient" ?

Selon la philosophie du Tantra, la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), être conscient, c'est s'émerveiller. Abhinavagupta explique la stance I, 5, 13 d'Utpaladeva, dans son Commentaire au Poème pour reconnaître le Seigneur en soi (Pratyabhijnâvimarshinî) :

svātmacamatkāralakṣaṇaḥ - aham iti svaviṣayāsvādarūpaḥ | ātmā iti padaṃ vyācaṣṭe svabhāva iti | etena pratyavamarśa ātmā yasyāḥ ... | ... na camatkriyate - aham
svātmā na parāmṛśyate, na svātmani tena prakāśyate, na aparicchinnatayā
bhāsyate, tato na cetyata iti ucyate | caitreṇa tu svātmani ahamiti
saṃrambhodyogollāsavibhūtiyogāt camatkriyate, svātmā parāmṛśyate,
svātmanyeva prakāśyate.

"La conscience est émerveillement de soi-même/en soi-même. Elle est délectation en de son domaine propre par l'acte de dire "je". Le mot "Soi" désigne la nature propre de la conscience. Elle est donc ce qui a pour "Soi" la conscience de soi... L'objet, au contraire, ne s'émerveille pas, il ne prend pas conscience de soi par l'acte de dire "je", il ne se manifeste donc pas à lui-même, il ne se manifeste pas sans limites, et on dit par conséquent qu'il n'est pas 'conscient'. Paul, en revanche, s'émerveille de soi-même par l'acte de dire 'je', parce qu'il est doué du pouvoir de se manifester, de s'élancer, de commencer un mouvement. Il prend donc conscience de soi, il est manifeste à lui-même."
______________________________

Qu'est-ce qui distingue un être conscient, d'un être qui ne l'est pas ?

La capacité de s'émerveiller, de savourer, d'apprécier, de pouvoir se dire "ah, je sens cela, c'est ainsi", etc. est le propre - le "Soi" - d'être conscient.

Or, ce pouvoir d'émerveillement, cette sensibilité qui est le cœur du fait d'être conscient, est ici définit en outre comme "pouvoir" (vibhûti) de commencer (samrambha), de mettre en mouvement, de s'élancer (udyoga) et de se manifester (ullâsa). Les choses, les objets, n'ont pas ce pouvoir. En fait, les choses n'ont aucun pouvoir propre, et c'est justement ce qui les définit comme choses. Moi, je ne suis pas une chose, car je suis cet émerveillement sans limites spatio-temporelles, ce pouvoir de se manifester, de manifester, et de mettre en mouvement. Je peux "commencer" absolument, sans que ce commencement soit lui-même inséré dans une chaîne de causes et d'effets. Je suis cause absolue, commencement absolu. Je puis en faire l'expérience en posant ma main à plat sur la table, par exemple, et en la soulevant doucement. Que se passe-t-il ? Je goût à cet instant ce pouvoir de commencer absolument, pouvoir qui est le propre de la conscience, du fait d'être conscient.

C'est pourquoi la voie vers l'éveil spirituel a deux faces : une face cognitive et une face affective ou conative. D'un côté, le pouvoir de connaître, de sentir, d'agir, de savourer. De l'autre, le pouvoir d'agir, de mettre en mouvement, de commencer un mouvement, d'initier une série de phénomènes, de créer directement une chose, de me créer comme telle ou telle chose. Voie de la présence silencieuse qui se goûte comme lumière en laquelle tout advient. Et voie du désir, frémissement subtil à l'orée de tout mouvement, de toute émotion.

Ces deux aspects se rejoignent dans l'acte de dire "je", voie royale d'éveil.

mercredi 10 mars 2021

Rappel

Jnâna-dakshinâ-mûrti


Ô Soi intérieur !

vois ta propre essence !

Cet état absolument permanent

ne peut être aliéné ni libéré,

car il est tout ce qui est.

Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience, Arfuyen

lundi 27 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 134 L'Immuable

Standing Jina<br>Copper alloy<br>South India | lot | Sotheby's 4-3/8" 12C  USD 8,125 | Buddhism art, Indian sculpture, Miniature art

L'expérience de l'immuable :

ātmano nirvikārasya kva jñānaṃ kva ca vā kriyā |
jñānāyattā bahirbhāvā ataḥ śūnyam idaṃ jagat || 134 ||

Le Soi ne change pas.
Dès lors, comment pourrait-il faire une expérience ou agir ?
Quand aux phénomène extérieurs, il dépendent de la conscience.
Ce monde est donc vide (d'existence indépendante)."

mercredi 24 juin 2020

Vijnâna Bhairava tantra 104

Pin on Indian Sculptures

L'expérience de l'expansion du corps :

vihāya nijadehasthaṃ sarvatrāsmīti bhāvayan |
dṛḍhena manasā dṛṣṭyā nānyekṣiṇyā sukhī bhavet || 104 ||


"Délaissant d'abord l'identification à notre corps,
que l'on réalise que 'je suis partout',
avec assurance, par l'attention (et) par la vision directe,
sans égard à rien d'autre : alors le bien-être adviendra."

vendredi 19 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 99

Trident with Shiva as Ardhanari (Half-Woman)  ca. 1050, Chola dynasty, South India. A Shiva sculpture almost a thousand years old can easily be mistaken for the Sikh Khanda emblem. To learn more see the SikhMuseum.com Exhibit - Nishan Sahib, History of the Sacred Banner and its Symbols

L'expérience du "personne ne pense" :

nirnimittam bhavej jñānaṃ nirādhāram bhramātmakam |
tattvataḥ kasyacin naitad evambhāvī śivaḥ priye || 99 ||
"La cognition advient sans cause.
Sans support, elle est erreur par définition.
En réalité, elle n'appartient à personne.
Qui est ainsi deviendra Shiva, ô belle !"

mercredi 18 mars 2020

Moi et les autres

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S'il y a un Moi, il y aura un Autre.
Et s'il y a un Moi et un Autre,
il y a potentiellement différence, séparation, altérité, donc altercation et conflit ou unité : amour et haine, aversion (dvesha) et attraction (râga) dit le bouddhiste Dharmakîrti. Selon lui et le bouddhisme, la croyance en un "Moi" est donc la racine de tous les maux ou presque.

Le shivaïsme du Cachemire avec sa philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) a une vision quelque peu différente du "Moi".
Certes, la personne est une construction en constante évolution.
Ma personnalité est le fruit d'une activité de synthèse mentale qui relie sans relâche des images et des mots pour en faire "une" personne, alors qu'il n'y a objectivement rien qui soit réellement doué d'unité.

Mais justement, cette activité de synthèse elle-même est "Moi". Le Moi réel, naturel, authentique, "non fabriqué" (a-kritrima). Autrement dit, le (=les) Moi(s) sont fabriqués. Mais ils sont fabriqués par une entité qui ne l'est pas. Cette entité est la conscience, qui n'est pas une chose, mais la puissance infinie de produire des choses à l'infini. Le Moi ne relève pas du même "plan" (tattva), du même niveau que les choses : on pourrait dire qu'il n'est pas du domaine de l'être, mais de l'un, de "l'un au-delà de l'être". Ce par quoi il y a des choses, n'est pas une chose. Rien ? Non plus. Un mystère évident. 

Selon les Bouddhistes, le Moi se fabrique lui-même. C'est vrai, en un sens, il n'y a pas de noyau objectif, de base objective sur laquelle le Moi se fabriquerait. C'est plutôt "une machine qui se fabrique elle-même". En agissant, je me construit.

Mais cette hypothèse a une limite : comment les mots et les images pourraient-ils, de leur propre initiative, se relier les uns aux autres ? Une synthèse, oui, mais comment ces choses pourraient-elles se synthétiser d'elles-mêmes ? Comment un souvenir, par exemple, pourrait-il se souvenir de l'expérience passé et reconnaître qu'elle est passée, ou en partie identique à l'expérience présente ? Comment une pensée pourrait-elle penser une autre pensée ? Comment une sensation de goût pourrait-elle sentir une sensation visuelle ?
Car toute cognition ne perçoit que son propre contenu. Je peux certes bien me dire que "je pense à telle autre pensée", mais en réalité il s'agit d'un simple jeu de mots : il n'y a jamais y avoir pensée d'une pensée, perception d'une perception, etc. Parce que c'est impossible du fait de la nature même de la conscience. Une cognition ne peut connaître une autre cognition, car alors cette autre cognition ne serait plus cognition, mais objet de cognition. Il n'y a donc pas "des" conscience qui se conscientisent mutuellement : la conscience ne peut devenir objet. C'est là un principe que nous enseigne l'expérience. 

Donc c'est la conscience qui se manifeste comme différentes cognitions (images, souvenirs, perceptions...) et qui sépare ou unifie ces cognitions. C'est donc la conscience qui fabrique des Moi(s) fabriqués, des Moi(s) de synthèse, si j'ose dire. C'est donc elle, le vrai Moi, le Moi incréée qui crée les personnes et autres personnages. C'est Moi, conscience unique, qui joue à me manifester. Et je me manifeste comme Moi et comme Autre. Cela crée de la souffrance, mais c'est un spectacle. Comme dans une pièce de théâtre; il y a des émotions variées.

C'est ainsi qu'Outpala Déva répond à Dharmakîti dans sa "Réalisation du sujet vivant" (Ajada-pramâtri-siddhi) :

evam ātmany asatkalpāḥ, prakāśasyaiva santy amī 
jaḍāḥ ; prakāśa evāsti, svātmanaḥ svaparātmabhiḥ //13 //

"Ces (choses, dont les personnes), privées de conscience propre (jadâh),
sont dans le Soi (=la conscience) quasi inexistantes.
Elles n'existent que pour la conscience.
Il n'y a donc (evam) que la conscience/ la manifestation
de soi-même (sous la forme) des Mois et des Autres."

Et voici l'Auto-paraphrase (Vritti) de l'Auteur :

itthaṃ jaḍabhāvānāṃ saṃvidviśrāntiṃ, vināsatkalpatvāt svātmany asatsvabhāvānāṃ, jñātuḥ prakāśasvabhāvasya saṃbandhitayaiva sattvaṃ, tasmāt saṃvitprakāśa eva svātmocchalattayā svamāyāśaktyullāsite viśvavaicitrye jaḍājaḍabhāvarāśidvayena vedyavedakātmakena svarūpānatiriktenātirikteneva prashpuret, iti svātantryavādasya pronmīlanaṃ sūcitavān ācāryaḥ ||

"Les choses privées de conscience propre reposent dans la conscience. Elles sont comme anéanties dans leur Soi, elles sont en elles-mêmes inexistantes, puisque (leur) existence est entièrement relative au sujet qui, lui, est manifeste par lui-même (et non par la "lumière" d'un autre). C'est donc seulement la lumière/manifestation qu'est la conscience, qui se manifeste clairement en débordant en elle-même, en se divertissant par son énergie de magie, en se manifestant ainsi clairement en la fresque bariolée et merveilleuse de l'univers, sous la double (forme) des choses inertes et de celles qui sont douées de conscience, c'est-à-dire en tant que sujet et objet, c'est-à-dire, respectivement, comme n'étant rien de plus que son essence et comme étant quelque chose de plus. Voilà ce que le maître (Somânanda) a suggéré en dévoilant la vision de la liberté (de la conscience dans sa Vision de Shiva, Shiva-drishti)".

Somânanda était le maître d'Outpala Déva et son inspirateur, bien que ce dernier soit en vérité le véritable formulateur de la philosophie de la Reconnaissance.

C'est clair. Les personnes et les choses sont des manifestations de la conscience, dans la conscience, pour la conscience, par la conscience.

A examiner.

mercredi 2 octobre 2019

Sans ego ?


Le Soi libère du Moi et du Mien,
car il est libre du Moi et du Mien.

Un état est détruit, mais il est remplacé par un autre, plus vaste.
L'absence est une présence qui grandit.

La disparition de l'ego est son agrandissement à l'infini.
La disparition de l'ego est la disparition des limites de l'ego.

Qu'est-ce qu'une expérience mystique ?
C'est une expérience de disparition de l'ego.

Qu'est-ce que l'éveil ?
C'est la compréhension de ce qui est plus vaste que l'ego.

Qu'est-ce que l'ego ?
C'est le Soi infini identifié à quelque chose de fini.

Grandir, c'est passer d'un ego plus petit 
à un ego plus vaste.
C'est l'expérience que nous faisons
face à l'immensité d'un paysage,
d'un visage, quand nous comprenons, 
quand nous nous rappelons, etc.
C'est l'expérience que procure la méthode scientifique, une expérience de décentrement, de perte des repères.
C'est l'expérience de la méditation, de l'amour, etc.
Mais cette perte, cette disparition, ce décentrement
sont une immensification, une expansion.
Le pur néant, le rien nu,
c'est la plénitude du Moi, le Soi.
Toute négation est une affirmation indirecte.
Autrement, la conscience reste prisonnière du néant,
lequel n'est qu'un objet, car le néant reste un "cela" objectif,
résultat d'une extraversion.

C'est ce que clarifie le shivaïsme du Cachemire.
Ailleurs, cela reste obscur, caché, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, sans doute.
Par exemple, dans ce passage d'un enseignement shivaïte tardif du Sud de l'Inde, influencé par le shivaïsme du Cachemire, mais sans l'assumer clairement :

ahaṃbhāvasya śūnyatvādabhāvasya tathātmanaḥ |
bhāvābhāvavinirmukto jīvanmuktaḥ prakāśate || 56 ||

ahaṃbhāvarāhityād ātmanaḥ ayamātmā brahma iti
prasiddhaparamātmano'bhāvasya tathā śūnyatvājjīvanmuktaḥ
svaparajñānaśūnyaḥ san amanaskatandrimudrāsthitaḥ śivayogī
bhāvābhāvavinirmuktaḥ ahamiti paricchinnadehāhaṃbhāvaḥ ātmā
nāstītyabhāvaḥ evaṃrūpabhāvābhāvaśūnyaḥ san svasvarūpeṇa prakāśate |
(Siddhântashikhâmani, XX, 56)

"Celui qui est vide de l'être (bhâva) Moi
et qui donc devient non-être (a-bhâva),
celui-là resplendit en sa liberté, en cette vie-même,
car il est délivré de l'être et du non-être. 

[Explication sanskrite] : Celui qui est dépourvu de l'être-Moi parce qu'il a réalisé le Soi ultime en comprenant que "Ce Soi est l'absolu", devient non-être car il est ainsi vide. Il est "libre en cette vie même", car il est vide de la perception "moi et les autres". Ce yogî uni à Shiva est marqué par l'empreinte du non-mental (amanaska). Il se dit qu'il est libre de l'être et du non-être, car il ne s'identifie pas à l'être d'un Moi délimité par un corps limité [il y a pour lui le non-être d'être un Moi limité...]. Ainsi délivré à la fois de l'être et du non-être, il resplendit en sa véritable essence."

Comme on voit, tout cela n'est pas limpide.

Je ne peux disparaître.
Ce qui disparaît, ce sont les limites.
Comment ?
En s'élargissant, du fini vers l'infini.

Le Soi déborde du corps.
Il n'exclut pas le corps.
Le Soi déborde de l'ego.
Il n'exclut pas l'ego.
Le Soi déborde de tout,
il n'exclut rien.

dimanche 15 septembre 2019

"Il n'y a personne" ?

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Le slogan "il n'y a personne" est devenu populaire dans une partie des milieux non-dualistes. Cette idée que le Soi est une illusion et que le libre-arbitre n'est qu'un songe est, en partie, inspiré par la tradition védântique et il est en partie un écho de certaines philosophies européennes, comme souvent. 

Il est vrai que le Vedânta affirme qu'en définitive (paramârtha-drishtyâ), le Soi n'est pas un agent, car toute action implique altération, ce qui est incompatible avec la permanence du Soi.
D'autre part, des philosophes occidentaux, inspirés en partie par le bouddhisme et par les découvertes de la science moderne, ont soutenu que le Soi n'était qu'un "jeu de langage" (Wittgenstein), un trompe-l’œil (Dennett, entre autres), etc. 

Cette idée du "il n'y a personne" est donc un mélange de matérialisme (le Soi est un produit de causes et de conditions naturelles) et de Vedânta (conscience et action sont incompatibles), le tout assaisonné d'une bonne dose de relativisme postmoderne.

Mais cette idée est-elle vraie ?
Je ne le pense pas.
Quand je regarde en moi, je constate certes que je ne suis pas une chose ayant forme, couleur et localisation. 
Mais cela fait-il de moi une illusion ? Qui a jamais affirmé, du côté des spiritualistes, que le Moi, le Soi ou l'âme devaient avoir couleur et forme ? Au contraire, ils affirment tous, en Orient comme en Occident, que le Soi est transparent, immatériel et omniprésent comme l'espace. Pour autant, est-ce une illusion ? Il est vrai que, pour la plupart d'entre-nous, nous nous réduisons sans y penser à une image plus ou moins imaginaire, produit de diverses pressions sociales. Mais je suis, j'existe. Et si je n'étais qu'une illusion, qui donc en serait la victime ? 

Quant au libre-arbitre, il est de la même nature que le Soi comme conscience. En vérité, tout ce qui vaut pour l'un, vaut pour l'autre. Réfuter le libre-arbitre, c'est réfuter la conscience. Mais la conscience est évidente, tout comme le libre-arbitre. Il s'éprouve, même s'il ne se prouve pas. Cependant, il y a quand même un phénomène objectif qui se trouve être un signe fort du libre-arbitre : c'est le caractère imprévisible des actions humaines, qui du reste empêche les sciences de l'homme d'acquérir le plein statut d'une science. Les historiens, les économistes, ne parviennent presque jamais à prévoir les événements et autres crises. Pourquoi ? Parque l'agent humain est doué de libre-arbitre. On peut y voir une complexité qui dépasse l'entendement actuel, mais cela ne changerait rien au fond du problème : il y a de l'imprévisible dans l'action humaine, et cet imprévisible est le signe du libre-arbitre, irréductible. Je ne vois aucun indice indiquant le contraire.

Mais plus profondément, il me semble que cette doctrine matérialiste du "il n'y a personne, juste cela" est profondément déshumanisante, et cela pour un bénéfice nul ou minime. De plus, pourquoi se limiter à affirmer que le Soi n'existe pas, en laissant le reste intact ? Selon le Vedânta, rien n'est réel ! J'observe, au passage, que ce point capital est très rarement repris par les gens qui, aujourd'hui, se réclament du Vedânta... Du coup, le discours non-duel "impersonnel" ressemble à s'y méprendre à n'importe quel discours scientifique physicaliste - une forme de matérialisme extrême.

Je voudrais partager ici le témoignage de Tim Freke, un philosophe que j'apprécie. Je ne l'ai guère fréquenté, mais je découvre avec joie que nous partageons beaucoup. Voici :

"Sur les 20 dernières années, j'ai vu la spiritualité 'non-duelle' devenir de plus en plus populaire. J'ai fait partie de cette évolution au début, car je me réjouissait de voir les gens s'éveiller à l'unité. Mais très vite, j'ai été troublé de les voir abandonné dans un monde froid, vide et dépourvu de sens. 
La spiritualité non-duelle moderne est souvent caractérisée par un déni complet de la réalité du Soi individuel. Une affirmation centrale est que l'éveil exige la compréhension que "personne n'agit", qu'il n'y a pas d'agent doué de libre-arbitre, de choix et d'action. L'idée d'un agent individuel doué de volonté vient de l'illusion de la séparation. En réalité, tout est juste 'en train d'arriver' et voir cela conduit à la réalisation du 'non-soi', qui est la 'vérité finale'.
D'un certain point de vue, je suis d'accord. Tout surgit spontanément dans l'unité. Et quand j'ai j'ai pour la première fois l'expérience de cette profonde réalisation, ce fut vraiment incroyable. Tout est le flot unifié de la vie. L'écriture de ces mots surgit comme partie de ce flot unifié, tout comme le soleil se lève chaque matin. A un niveau profond, l'unité de la conscience fait tout, de même que le rêveur fait tout dans un rêve. 
Mais ceci n'est qu'un côté du paradoxe. D'un autre point de vue, l'expérience du libre-arbitre que fait Tim est très importante, de fait. L'être primordial est en train de rêver le monde inconsciemment, mais il devient conscient à travers Tim. Cela signifie que l'unité de l'être, inconsciente, peut consciemment choisir de faire ceci ou cela à travers Tim.
Les non-dualistes affirment souvent qu'il n'y a pas de libre-arbitre parce que la conscience est une présence passive qui est seulement témoin du monde. Mais en étant le témoin passif du monde, la conscience change le monde. Quand l'unité de l'être est témoin du monde à travers Tim, cela peut conduire à l'émergence d'une pensée depuis les profondeurs... 'je crois que je vais faire ça'... qui initie l'action.
Cela a pris des milliards d'années d'évolution pour nous mener au moment où l'être primordial peut faire des choix conscients à travers nous. La plus grande part de l'évolution a été inconsciente et donc plutôt aléatoire. Mais à présent, l'être primordial peut penser consciemment à ce qu'il va faire. Et il le fait à travers vous et moi !
Les non-dualistes me disent souvent que Tim n'est qu'une marionnette dont l'autonomie n'est qu'une illusion. Mais je suggère que cette affirmation confond deux perspectives paralogiques. De l'une, tout est un et tout est simplement en train d'arriver, il n'y a donc pas de 'Tim' séparé qui puisse être une marionnette ou vouloir. De l'autre, tout est séparé et j'existe en tant que personne appelée 'Tim', qui peut clairement choisir comment elle réagit à la vie. C'est l'une des caractéristiques d'un être humain.
Il me semble que notre expérience du choix est une réalité qu'il est absurde de nier. En fait notre liberté va bien plus loin que nous l'admettons d'ordinaire. En cet instant, nous sommes libres de faire d'innombrables choses. Notre liberté est saisissante. De fait, il me semble que si nous pouvions nous permettre d'être aussi libres que nous le sommes vraiment, nous ferions de meilleurs choix dans notre vie, et des choix plus heureux. Nous n'avons qu'à être plus conscients. Car plus nous sommes conscients, plus nous faisons l'expérience d'une vaste liberté de choix."
(Deep Awake, p. 132)

Je suis d'accord. Je suis l'être primordial, la conscience universelle, qui joue à se prendre pour David. David n'est pas une illusion, mais une personne à travers qui la conscience s'expérimente. En fait, même cela n'est pas juste. Moi, David, je suis la conscience universelle qui se réalise d'une manière unique. Je suis la conscience universelle "contractée", individualisée. Mes pouvoirs sont limités, mais ils sont bien réels. Et à chaque fois que je fais un choix, moi, David, je replonge en l'être primordial que je suis et ainsi je peux échapper au déterminisme et poser un choix. Si j'en prend conscience, alors ma conscience s'ouvre, s'élargit et mon pouvoir d'agir s'agrandit, il tend à s'aligner sur le Tout. Mais le Soi individuel existe, de même que la vague existe dans l'océan. Bien sûr, son existence dépend de l'océan, mais elle est une expression unique de l'océan qui, en retour, modifie l'océan. Chacun de nous est la source d'une réalisation unique de la conscience universelle. 

Il est vrai que nous nous faisons des illusions sur notre personne, notre image aux yeux des autres. Mais cela n'implique pas que la personne ne soit qu'une illusion. Je m'oublie souvent en m'identifiant à ma personnalité. Je me laisse aller. Mais ce jeu a une certaine réalité. Le Soi n'est pas un simple assemblage, un amalgame de pensées et de sensations. Il y a, en plus, un certain degré d'unité et d'autonomie, qu'il n'y a pas dans un tas de gravier ou un nuage. C'est ce que pointe Tim Freke dans cette vidéo :



En définitive, avec ou sans forme, je suis bel et bien quelqu'un, une personne, même si l'exploration de la vie intérieure me conduit à m'éveiller à d'autres dimensions.

jeudi 18 octobre 2018

En soi ou dans le Soi ?



La spiritualité actuelle roule sur une lourde ambiguïté :

les appels à l'amour de "soi m'aime" résonnent partout.

Mais de quel Soi parle-t-on ?

Rare sont les esprits clairs à ce sujet.

On pourrait me répondre que le message des Oupanishads, qui sont la source originelle de l'idée du Soi, sont déjà porteuses de cette ambiguïté.
Mais paradoxalement, répondrai-je, l'ambiguïté s'y trouve exprimé plus clairement, en pleine connaissance de ce qui se joue.

Le Soi (âtman) est la plénitude (brahman). Mais ce centre de soi qui est le centre de tout est transcendant. Intime, il est lointain. Il n'est pas l'ego. On ne peut dire non plus qu'il soit impersonnel, au sens où ce serait une réalité de l'ordre du mécanique, de l'inerte, de l'indifférent. Mais c'est le Loin-Proche, comme dit Marguerite Porète.

Cette ambiguïté est aussi exprimée avec beauté par Outpaladéva :

Seigneur !
Certain errent dans leur moi,
dans un profond mal-être.
D'autres errent dans le Soi,
dans un profond bien-être !
(Hymnes à Shiva, X, 12)

Le paradoxe est évident dans ces deux vers sanskrits, quasi identiques, sauf pour leur conclusion.

Il y a aussi cet autre verset, anonyme, cité dans le Commentaire de la stance 56 de l'Essence de la vérité absolue, par Abhinava Goupta :

L'un dit "Il n'y a que moi !" [="je suis seul !"] :
ainsi cet individu souffre du violent poison de l'angoisse.
Un autre dit : "Il n'y a que moi ! Il n'y a personne d'autre que moi. Ainsi suis-je guéri de tout crainte !"
(Commentaire de Yogarâdja ad 58)

Bien sûr, l'individu renaît de cette mort.
Peu à peu, une autre vie se révèle, dans laquelle la personne devient vraiment unique en se libérant peu à peu des schémas mécaniques. Mais pour que cela soit possible, je crois que la distinction entre moi et Soi doit être claire.

Ainsi donc, la différence entre vie intérieure et nombrilisme est-elle infime.



lundi 27 août 2018

La mémoire, preuve du Soi ou illusion ?

Selon la Reconnaissance, la mémoire est la voie royale vers la réalisation du Soi. En effet, dans l'acte de se souvenir, la conscience révèle qu'elle transcende le temps. La mémoire est ainsi l'âme de la démonstration de la permanence du Soi.
On retrouve d'ailleurs ce même argument dans le Vedânta, mais sous une forme beaucoup plus simple. 

Si tout est impermanent, comment expliquer la mémoire ?

Pour les partisans du Soi (dont la Reconnaissance et le Vedânta), il est impossible de rendre compte du phénomène de la mémoire sans l'hypothèse d'un Soi permanent. Donc il existe un Soi permanent.

Les Bouddhistes récusent cette conclusion. Pour eux, la mémoire s'explique assez grâce aux habitudes laissées par les actes. C'est comme une branche : je peux la tordre, mais quand je la relâche, elle reprend sa position. Cette "mémoire de forme", matérielle, montre que la mémoire est un phénomène mécanique, aveugle, qui peut s’expliquer sans recours à l'hypothèse du Soi. De plus, selon les Bouddhistes, la mémoire est une erreur (bhrânti) qui consiste à voir de la permanence là où il n'y en a pas. Mais on peut alors comment se demander comment la vie quotidienne est possible (est efficace) si la mémoire n'est qu'une illusion. De fait, en général la mémoire est efficace, elle permet d'atteindre ce que l'on veut, comme par exemple parler, ce qui suppose une mémoire des mots, de la syntaxe, etc. Comment est-ce possible, si la mémoire n'est qu'une erreur ?

Selon la Reconnaissance, toute mémoire suppose synthèse et cette synthèse du passé avec le présent (quand je me souviens maintenant que j'ai bu un café ce matin), c'est justement le Soi, la conscience conçue comme une liberté souveraine d'assembler ou de séparer des expériences.

Cela étant, la mémoire n'est pas dépourvue de pièges, comme le montre le cas des faux souvenirs. Et la science progresse dans son explication des bases physiques de la mémoire, avec ses différents types. 

La mémoire est loin d'être toujours fiable, comme le rappelle cet excellent et drolatique documentaire. D'ailleurs, je vous recommande fortement toute la série, riche en arguments matérialistes :

jeudi 3 mai 2018

Anubhava - l'expérience

A quoi bon "comprendre" si l'on ne fait pas l'expérience ?
L'éveil n'est-il pas une expérience ?
"Faire l'expérience du Soi" : tel serait le but de la vie intérieure.



D'un autre côté, si expérience du Soi il y a, alors ça n'est plus le Soi dont on fait l'expérience, mais d'un objet, un contenu seulement plus profond, en apparence, que les autres. 
De plus, toute expérience est passagère : tout ce qui a un début a une fin, tout ce qui apparaît, disparaît. Comment une expérince, fut-elle "du Soi", pourrait-elle durer ?

Comment résoudre cette énigme ?
On me dit que l'éveil est une expérience, mais j'entends aussi que toute expérience est impermanente !
On me dit de plus que le Soi n'est pas un objet, quelque chose de connaissable sur le mode du "cela" objectif ; mais on me dit aussi que, sans l'expérience du Soi, je ne connaîtrais jamais le vrai bonheur ! Qu'il faut faire cette expérience et la stabiliser !

Si le bonheur dépend de l'expérience du Soi, alors ce problème est important.

Le mot sanskrit anubhava "expérience" est formé d'un préfixe anu- "en même temps", "simultané", exprime aussi l'idée de dépendance. bhava- vient de la racine -bhû "exister", "naître", "devenir", "survenir". Selon Shankara, anubhava est synonyme d'âtmâ, le Soi; Le Soi est anubhava-mâtra : il est "simplement expérience", rien d'autre.
Que signifie cette énigme ?

A première vue, l'expérience du Soi est l'objectif de la quête spirituelle. 
Pour arriver à cette expérience, des conditions doivent être réunies, dit-on : un corps sain, un mental calme, apaisé, mais aussi un fort désir de se libérer de ces conditions. La pratique de la méditation ou d'une autre technique est censée me délivrer de cette emprise de l'imagination et des émotions négatives, pour révéler le Soi en sa nudité. C'est l'expérience du Soi. Le Soi est mon essence et l'essence de l'univers. C'est ce que tous désirent, mais sans en avoir une claire conscience. Le début de la vie intérieure serait de voir que le Soi est le véritable objet de tous les désirs. Le Soi est comme le soleil derrière les nuages. Les nuages, c'est le mental, l'ego... Une fois écartés, la lumière du Soi se révèle d'elle-même. C'est l'éveil, la libération. Ensuite, il n'y a qu'à stabiliser.

Mais d'un autre côté, le Soi est ainsi conçu comme un objet, un objectif à atteindre, un objet du désir. 
Cependant un objet n'est pas le Soi : un objet est "cela", et non pas "soi-même". En effet, un objet est perçu, contenu dans la conscience, comme un corps baigne dans l'espace. Il est révélé par la lumière du Soi. Il est présent "à moi", "pour moi", comme on voudra, mais il n'est pas moi, il n'est pas le Soi qui, comme son nom l'indique, ne peut jamais être réduit à un objet, à une chose connue à la manière d'une table ou d'un arbre.
De fait, un objet (pensée, sensations, tout...) est délimité : il a une forme, une structure, il est localisé dans l'espace (parfois dans l'espace privé des sensations), mesuré dans le temps, il apparaît, il disparaît. Il est "là" devant moi, en ce sens qu'il est éclairé par la lumière du Soi. Tout baigne dans cette espace lumineux. Il est impossible d'ailleurs de prouver l'existence de quoi que ce soi en dehors du Soi, en dehors de cet espace, car connaître ce qui serait "en dehors" de cette lumière-conscience-Soi, cela n'est possible que grâce, justement, à cette lumière: la lumière ne peut mettre en lumière l'absence de lumière. Donc il n'y a que la lumière, et les ténèbres ne sont qu'une apparence due à une sorte d'aveuglement.
Autrement dit, le Soi est la texture même de toute expérience. Il est l'expérience elle-même, comme l'espace qui est unique, même si, en apparence, il semble délimité par les objets matériels. Il n'y a pas "des" expériences, mais bien une seule, immuable, mais qui semble seulement se fragmenter à cause de ses contenus, tout comme l'espace semble se diviser en plusieurs espace à cause des objets qu'il accueille. Mais ça n'est qu'une apparence, pas la réalité.
Chercher l'expérience du Soi, comme si le Soi n'était pas déjà l'expérience même, c'est donc comme chercher à atteindre l'espace : nécessairement, celui qui cherche à aller dans l'espace s'y trouve déjà !

Il y a donc un problème.
La solution pourrait ressembler à ceci :
Le Soi est l'expérience elle-même. Tout baigne en cette lumière, hors de laquelle et sans laquelle le Rien lui-même ne serait pas rien. En ce sens, il est toujours déjà atteint, et chercher à l'atteindre est vain. 
En revanche, chercher à comprendre cette situation fait sens. Je peux comprendre ce qu'est le Soi, qu'il n'est pas un objet, qu'il est toujours présent par nature, qu'il ne peut donc faire l'objet d'une expérience spéciale. La connaissance du Soi fait sens : elle ne le fait pas connaître comme quelque chose de réellement nouveau ; elle écarte simplement l'ignorance, l'aveuglement, la négligence et les doutes à son sujet. La seule "expérience" du Soi consisterait à comprendre cela.

Le Védânta va dans ce sens : la connaissance des Oupanishads ne fait qu'écarter le voile de l'ignorance du Soi toujours déjà présent, ou plutôt : du Soi qui est la présence même, présente avant toute autre présence, présent jusqu'en toute absence. Il est donc inutile et vain de chercher l'expérience du Soi à travers des techniques comme la méditation, la danse, le jeûne, une drogue ou une "transmission d'énergie", comme on chercherait à aller dans un lieu particulier qui serait "l'espace". Il y a là comme une impossibilité.
Mais par contre, il est salutaire d'écouter, de méditer pour comprendre et contempler : être, plutôt que faire. Pas d'expérience spéciale, juste être. "Tu es cela", comme "Untel, c'est lui !" Une simple reconnaissance, un rapprochement soudain entre le plus intime, le plus évident (la conscience) et le plus lointain (le Soi, le divin).

La philosophie tantrique de la Reconnaissance dit la même chose : 
Le Soi est l'Absolu, le divin auquel tous les êtres aspirent sans le savoir. Ce Soi est la conscience, la lumière immédiate qui révèle toutes les pensées, les sensations, les choses, le monde... et même l'absence de tout cela (autrement, comment pourrait-on savoir qu'une pensée à disparue, par exemple ?). La conscience ne peut ni être réalisée (réaliser cette évidence ?), ni perdue (car alors, comment cette perte serait-elle connue ?). Elle ne peut être atteinte : seul un fou va demander aux autres de s'aider à se trouver. Elle ne peut être évitée : le sommeil le plus profond baigne dans sa clarté. 
Par contre, la conscience, toujours présente et évidente, n'est pas reconnue pour ce qu'elle est. La plupart du temps, la conscience se dit "oui, la conscience... et alors ?" La conscience ne se comprend pas elle-même, elle n'apprécie pas sa propre majesté. Elle néglige sa propre étendue, comme un enfant gâté. Elle se croit banale. Éblouie par sa propre lumière qu'elle prend pour un objet ennuyeux, elle se sent blasée, et va chercher "au dehors" des reflets d'elle-même, reflets extérieurs qui ne se manifestent qu'en elle-même et par sa lumière !
Et le plus beau est que cette simple reconnaissance à le pouvoir de rendre à l'expérience, nue, quotidienne, ordinaire, un éclat singulier, un pouvoir d'émerveillement sans pareil. Il n'est pas nécessaire de méditer, sauf au sens de réfléchir ou d'exercer sa concentration. Accumuler des expériences extraordinaires est un miroir aux alouettes, un trompe-l’œil. La  simple contemplation de l'être, au contraire, dans l'accueil serein de ce qui apparaît, a le pouvoir de combler tous mes désirs. L'extraordinaire, c'est de voir directement que les apparences apparaissent en moi, lumière qui illumine tous ces va-et-vient.
Même une tradition mystique comme la tradition de l'oraison catholique (par exemple Jean de la Croix) affirme clairement que la recherche d'expériences extraordinaires est un grave obstacle à l'union avec Dieu. 
Il suffit de reconnaître le maître en soi, le maître qui est le Soi, et de s'abandonner en cet espace, comme un enfant qui s'endort, sans plus rien chercher. Les pensées, les sensations, etc. sont laissées à elles-mêmes, ou plutôt, aux bons soins de cette espace que nous sommes, de cet espace immuable, que rien ne peut obstruer ni cacher, car il est la lumière même en laquelle se révèle les plus épaisses ténèbres.

L'expérience du Soi ne consiste donc pas à faire une expérience spéciale, mais à reconnaître que toute expérience est l'Expérience qui est le Soi, purement et simplement. Et cette expérience de compréhension, si l'on veut, débouche sur l'expérience extraordinaire  de la transmutation de la vie quotidienne. 

dimanche 28 août 2016

Le moi n'est-il qu'une illusion ?



Des scientifiques et des éveillés nous le disent : le moi n'est qu'une illusion.
L'un des arguments avancés, par exemple celui de Metzinger dans son livre N'être personne est que, quand on retourne son attention pour scruter ce moi, on ne voit rien qui ait couleur ou forme. 
Cet argument d'un moi invisible alors qu'il devrait l'être avait déjà été invoqué par David Hume au XVIIIè siècle et par certains bouddhistes : Toutes les conditions de la perception étant réunies, on ne voit pas de moi. Donc il n'existe pas. C'est la preuve par la "non-perception" (anupalabdhi en sanskrit).

Je trouve cet argument très faible.
En effet, qui a jamais prétendu que le moi avait figure et couleur ?
Personne, à ma connaissance.
L'âme - l'un des synonymes du moi - n'a pas de forme, elle est intangible, transparente et omniprésente. C'est là le B-A BA de la connaissance de soi, dans le platonisme comme dans les philosophies de l'Inde. 
Or, pourquoi diable faudrait-il qu'une entité sans qualités sensibles soit pour autant inexistante ? 
Je ne vais pas rentrer ici dans les détails de cette immense polémique, mais je pense que les arguments brahmanistes et platoniciens sont concluants, contre les sceptiques et les bouddhistes. D'autant plus que ces derniers ont finalement, à leur manière circonvolue, admis l'existence de l'âme. Pour prendre un exemple qui m'a frappé, dans les descriptions bouddhistes tardives de l'essence de l'esprit (mais on pourrait aussi bien traduire le sanskrit citta par "âme"...), cet esprit est décrit comme "sans forme ni couleur". Mais ces textes (il y en a des dizaines) ajoutent aussitôt que l'âme n'est pas pour autant inexistante, car elle est consciente. C'est donc simple : l'âme "n'existe pas" car elle n'a ni forme ni couleur, mais elle n'est "pas inexistante" car elle est consciente. Ce qui, en clair, donne : l'âme est une présence immatérielle. Où est la difficulté ?

La philosophie de la Reconnaissance est à mon avis la plus aboutie parmi celles qui défendent l'existence du moi, ou du Soi, comme on dit. Le principal argument avancé par la Reconnaissance pour établir (=réaliser) l'existence du Soi est que, sans cette conscience synthétique qu'est le Soi, aucune expérience ne serait possible, car toute expérience, sans exception, nécessite une telle synthèse.

Mais alors qu'en est-il des arguments sur la mémoire qui se reconstruit au fil du temps ? De la puissance des habitudes inconscientes , etc.?
La réponse est que oui, le moi que l'on se construit, c'est-à-dire notre personnalité, est souvent une illusion en ce sens qu'elle ne correspond pas à notre personne, à notre tempérament profond, ni à notre âme avec la destinée qu'elle appelle. Tout cela est rabâché à longueur de temps et n'est pas faux. Mais l'important est de ne pas confondre personne et personnalité, l'acteur et ses masques. Je peux bien rêver que je suis Napoléon ou Néfertiti, je n'en suis pas moins une personne, une âme qui imagine ainsi. 
Il y a bien un (des ?) moi illusoire, mais il est l'oeuvre du moi réel.

samedi 28 août 2010

Naturel ?

Un des points sur lesquels j'achoppe quand j'écoute des sages hindous ou chrétiens, c'est leur vision de la nature comme œuvre parfaite d'une Providence insondable. S'il y a une chose en laquelle nous ne pouvons plus croire, c'est en cette idée d'un cosmos hiérarchisé dans lequel toute chose a une fin qui est comme sa raison d'être. "La nature ne fait rien en vain", répètent-ils volontiers. Ainsi les yeux pour voir, les ailes pour voler, la femme pour faire la cuisine, les nègres pour travailler aux champs, les esclaves pour se tuer aux mines... Et puis, il y a les choses "contre-nature", les "natures déviantes" pas naturelles... Drôle de perfection ! Bref, non seulement cette idée est dangereuse mais, surtout, elle est fausse. La nature n'est ni bonne, ni parfaite. Si elle était achevée, elle n'évoluerait pas.
La nature est un organisme constitué d'éléments aveugles. L'ordre émerge du désordre. Puissance insoupçonnée du hasard.
L'une des forces du bouddhisme est d'avoir reconnu cela. C'est même son acte de naissance. Contre le dharma cosmique, naturel et totalitaire des brahmanes, le dharma construit et individuel du Bouddha.
Voici un documentaire qui touche à ce sujet. Un jeune Américain part à la rencontre d'ermites chinois pratiquant le zen et cultivant la compassion illimitée du Bouddha Amitabha ("Lumière/Manifestation illimitée") :



Il demande à l'un deux : "Est-ce que pratiquer en pleine nature influence votre pratique ?". Le moine répond, avec un rire un peu amère : "La nature ? La nature est une illusion. Qu'est-ce qui est naturel ? Ces vêtements ? La nature est illusion, l'illusion est nature". La nature, en effet, c'est un ensemble d'habitudes, de tendances en compétition perpétuelle, avec des plis qui se distinguent, le temps d'un instant, à l'image de tourbillons dans l'eau d'un fleuve. Beau, magnifique, et sauvage. Mais aucune perfection, nulle finalité, pas d'auteur à louer ou à maudire.
Soit. Mais la Reconnaissance (pratyabhijnâ) ? Que devient la reconnaissance du Seigneur en soi-même ? N'est-il pas l'Auteur, l'Organisateur ? Le défaut du bouddhisme n'est-il pas justement de nier la puissance créatrice de la conscience en la réduisant à un mécanisme répétitif, impersonnel, et, au fond, stérile ?
Je crois effectivement que la conscience palpite, vit, crée, qu'elle est un Soi et pas seulement un "soi-même" illusoire. La nature est un organisme, pas une machine.
Mais le Seigneur ? Eh bien, c'est un symbole. Car le Soi, la conscience, est la Source, la Vie, le Mouvement, l'Âme de tout. Pourquoi pas le Seigneur ? Simplement, Dieu n'est pas un Organisateur provident. C'est plutôt un Improvisateur. Son matériau, ce son les émotions, et non pas un Plan ou une Providence agencés autours d'archétypes atemporels. Il est Vie plus qu'Intellect. Il est musicien plus qu'architecte.
Or, ainsi comprise, la conscience ne rejoint-elle pas la notion de hasard ? Je crois - mais ce n'est sans doute qu'une hypothèse farfelue - que la Reconnaissance, en son fond, tend vers une synthèse du théisme et du bouddhisme, des Upanishad et de Darwin.
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