Affichage des articles dont le libellé est toucher. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est toucher. Afficher tous les articles

jeudi 20 février 2025

La voie du sentir

 


Toucher l’Indicible

On dit que l’éveil, c’est voir.
Mais pourrait-il être toucher ?
Peut-on toucher l’indicible ?

Les enseignements traditionnels mettent en garde : les visions et autres révélations que l'on peut expérimenter lors de la méditation ou à l’occasion d’un éveil de conscience peuvent être des pièges. Si l'on s’y attache, elles deviennent des impasses, car la fascination qu’elles suscitent détourne l’attention du but véritable, qui est au-delà de ces expériences extraordinaires.

Dans les milieux spirituels, on parle souvent de visions, de rêves, de "flashes", de coïncidences, de parfums, de voix que l’on entend. D’autres fois, on est comme obsédé par des sensations hors du commun, agréables, flatteuses… ou bien l'on est obnubilé par le ressenti, véritable divinité du New Age, accompagnée de ses sœurs énergie et vibration. Autant d’obstacles potentiels sur la voie.

Cependant, dans la tradition du Cachemire, et plus largement dans le Tantra, une exception demeure : le toucher, les sensations tactiles.

Dans La Lumière des Tantras (Tantrāloka XI, 29-31), Abhinavagupta, le maître le plus célèbre du Tantra, expose les niveaux de conscience et les réalités correspondantes, nous conduisant ainsi à reconnaître que tout est manifestation de la conscience, dans la conscience et par la conscience, comme une projection intérieure.

Il signale alors, presque en passant, que le toucher n’est pas un obstacle spirituel, contrairement aux autres sensations :

Le parfum, la saveur, la forme
sont des qualités de plus en plus subtiles,
enracinées au sommet des qualités
et à la cime de l’illusion de la séparation (Māyā).

Mais le toucher
est ineffable, subtil…
Il existe, quant à lui,
au sommet du plan de la Śakti,
(et donc au-delà de la dualité,
au-delà de l’illusion).
Voilà pourquoi les yogis
aspirent sans cesse
à ce toucher ineffable.

Je relis ce passage si important :

Le parfum, la saveur, la forme
sont des qualités de plus en plus subtiles,
enracinées au sommet des qualités
et à la cime de l’illusion de la séparation (Māyā).

Et j’ajouterais que toutes ces sensations sont tout en haut du monde, mais elles font partie du monde.
Elles font partie de la séparation et elles nourrissent l’illusion d’une telle séparation.

Mais Abhinavagupta poursuit :

Le toucher est ineffable, subtil…

"Ineffable" signifie qu’il est si difficile de décrire les sensations tactiles.
Et il ajoute :

Il existe, ce toucher, au sommet du plan de la Śakti,
et donc au-delà de la dualité, au-delà de l’illusion.

Voilà pourquoi les yogis et yoginīs aspirent sans cesse à ce toucher ineffable.

Ce toucher subtil conduit à l’espace de la conscience universelle.
Il est une porte, car Śakti est toujours une porte vers Śiva.

Conscience, expérience, désir et leurs multiples facettes sont toujours une porte vers l’Être.

Abhinavagupta dit encore :

Mais à la fin de ce toucher,
à la fin de cette sensation tactile,
il y a la Conscience,
l’espace limpide de la Présence.
Quand on s’élève jusqu’à lui,
on atteint la Śakti suprême,
autolumineuse, évidente,
identique à Śiva.

Voyez : le toucher éclot comme une fleur et embrasse l’espace lumineux.

Le toucher auquel Abhinavagupta pense, c’est, par exemple, sentir la peau qui se mélange à l’espace autour du corps.

C’est ressentir les sensations de plus en plus subtiles, s’étendant toujours plus loin dans l’espace…
comme les branches d’un arbre, s’éloignant de plus en plus fines dans l’espace alentour…
dans l’espace qui baigne le corps et auquel il s’unit par son expansion.

Ainsi, le toucher éclot.
Et cette éclosion, en sanskrit, c’est l’éveil (unmeṣa).

Si je suis le chemin d’une sensation tactile,
un frémissement sur ma peau,
n’importe lequel, n’importe où,
ce chemin de sensation va me conduire au-delà de toute séparation,
dans l’espace vivant que je suis et qui est plus moi que moi-même,
dans l’espace vivant qui est tout.

Et ainsi, je ne vais plus me sentir dans l’espace.
Je vais sentir que je suis l’espace.

Et que ce que je prenais pour mon corps,
palpite, frémit, vibre dans l’espace.

Voilà le Yoga du Toucher,
le chemin de la vibration tactile,
esquissé par Abhinavagupta et transmis par les yoginīs.

Stages Cours Tantra Yoga :

www.david-dubois.fr


lundi 16 septembre 2024

L'union tactile, au-delà de la conscience ?



Le Tantra affirme, avec Abhinavagupta, que le toucher est plus élevé que la vision.

Or, on trouve cette même hiérarchie chez Plotin, dans un passage de son enseignement oral ici traduit par le savant Jean Trouillard : 

"Il faut qu'un être qui pense saisisse une chose, puis une autre et que ce qui est pensé, puisqu'on le conçoit distinctement, offre de la diversité. Sinon, [dans l'union directe avec l'Un au-dessus de, et avant la Pensée], il n'y a pas pensée, mais un toucher (thizis) et une sorte de contact (oion épaphè) qui est purement ineffable et inintelligible, antérieur à la pensée (pronoousa), quand la pensée n'est pas encore née et qu'il y a toucher sans pensée" (Ennéades, 6, 3, 10, 40-44)

Plotin essaie ici de décrire l'union immédiate avec l'Un, principe absolument premier. Or, selon Plotin, l'Un est avant la Pensée, c'est-à-dire avant la Conscience : il est principe de la conscience qui est, elle-même, principe de tout. Pourquoi la Conscience n'est-elle pas absolument première ? Parce que, selon lui, toute conscience, discursive ou même intuitive, implique une différence, une "multiplicité", de la "diversité", donc une sorte ou une autre de dualité, même s'il y a aussi en elle de l'unité. 

Donc, l'expérience de l'Un est 1) avant la Conscience et 2) n'est pas comparable avec la vision, expérience qui implique une séparation entre le sujet qui voit et l'objet vu, une distance entre le voyant et le vu. 

Bien plutôt, l'expérience de l'Un est comparable à un toucher, à un contact. Pourquoi ? Parce que le toucher est plus immédiat, direct. On ne touche pas "à distance", mais bien par un contact direct, sans distance. Dès lors, le toucher est plus à même de suggérer l'unité absolue, que la vision, laquelle convient mieux à la Pensée, discursive (vision graduelle) ou intuitive (vision globale). 

Cependant, ce toucher de l'Un est "ineffable" et donc il est "une sorte" de toucher, et non pas un contact au sens littéral. De même, la Conscience, principe absolument premier et ultime selon le Tantra, n'est pas une "vibration" (spanda) physique, mais "une sorte de" (kimcit) vibration, un mouvement extraordinaire, car aussi immobile, comparable en ceci à l'océan, à la fois immobile et en mouvement.

Ainsi, la différence entre le Tantra et Plotin est que, pour ce dernier, la Conscience (ou la Pensée) ne peut être première, car elle implique nécessairement une très subtile différenciation. 

Ce qui est intéressant, c'est que le Tantra admet aussi que toute Conscience comporte une certaine différence (une vibration), mais ne voit pas en cela une raison de refuser à la Conscience la première place. Bien plutôt, le Tantra voit dans cette "vibration" la liberté qu'est la Conscience, son pouvoir de transcender les opposés - par exemple l'opposition entre l'Un et le Multiple, entre unité et dualité. La conscience est supérieur à la simple unité en raison même de son pouvoir d'être conscience différenciée sans cesser d'être parfaitement une. 

Voilà pourquoi la "non-dualité" (advaya) du Tantra est "suprême" (parama), car elle embrasse en elle les "ennemis irréconciliables" que sont la dualité et la non-dualité. 

Il est troublant de constater que 1) Plotin, malgré son refus de la Conscience, de la Vie et du Corps, se tourne malgré tout vers le toucher pour décrire l'absolument intangible ; et que 2) ses successeurs (Jamblique, Ploclos, Damascios) vont redonner une place plus importante à la Pensée, à la Conscience, convergeant ainsi avec le Tantra.

Voici pour finir un autre passage de Plotin mentionnant le toucher, aussi traduit par Trouillard :

"L'âme engendre des dieux dans le silence par son contact (épahè) avec l'Un. Elle engendre la beauté, elle engendre la justice, elle engendre la vertu . Voilà tout ce que conçoit l'âme fécondée par la divinité et tel est son principe et sa fin" (En. 6, 9, 9, 18-21)

Pour mesurer combien ces affirmations de Plotin sont audacieuses, mettons-les en apposition à ces autres, du célèbre "platonicien" Marsile Ficin :

"L'Amour se propose comme fin la jouissance d ela beauté ; celle-ci relève de l'esprit, de la vue et de l'ouïe exclusivement. Donc l'Amour se limite à ces trois puissances ; quant à l'appétit, qui s'attache aux autres sens, il ne mérite pas le nom d'Amour, mais de concupiscence et de rage."

D'où l'Amour "platonique", lancé par ce Monsieur qui se disait Platon réincarné. Au cas où l'on n'aurait pas compris, il ajoute un peu plus loin :

"Les plaisirs du goût et du toucher, qui sont si violents et si déments qu'ils dérangent l'équilibre de l'esprit et perturbent l'homme tout entier, l'Amour non seulement ne les désire pas, mais les a en horreur et les fuit, comme contraires, en raison de leur déséquilibre, à la beauté."

Et donc,

"le désir de copulation ou d'union charnelle et l'Amour se révèlent-ils être des mouvements non seulement différents, mais même opposés" (Sur le Banquet de Platon, I, 4, traduction Pierre Laurens)

Dans l'Amour platonique, on parle, on regarde, mais on ne touche pas. Je ne sais si Platon serait content de cette interprétation.

On voit l'écart avec le Tantra, mais aussi avec Plotin, que l'on ne pourra pourtant pas accuser de luxure.

jeudi 23 mars 2023

Toucher à l'infini ?

 "Je veux toucher... je veux ressentir..."

Les enseignements traditionnels mettent en gardent : 

les visions et autres révélations dont on peut faire l'expérience lors de la méditation ou au moment d'un éveil de conscience, peuvent être des pièges. 

Si l'on s'y attache, ils deviennent des impasses, car la fascination à leur égard détourne l'attention du but véritable qui est au-delà de ces expériences extraordinaires. 

Dans les milieux spirituels, on parle souvent des visions que l'on a, des rêves, des "flashs", des coïncidences, des parfums, des voix que l'on entend. 


D'autres fois, on devient comme obsédés par des sensations hors du commun, agréables, flatteuses, ou par le "ressenti",  avec ses sœurs "énergie" et "vibration". 

Autant d'obstacles si l'on s'y attache.

Mais dans la tradition du Cachemire, il y a une exception : 

le toucher, 

les sensations tactiles. 

Là, on peut s'attacher sans peur ! 

Là est le ressenti, l'énergie, la vibration, le frémissement.

Dans sa Lumière des tantras (Tantrâloka XI, 29-31) Abhinava Goupta explique les niveaux de conscience, avec les niveaux de réalité correspondant, pour nous amener à reconnaître que tout est manifestation de la conscience, dans la conscience.

Il signale alors, comme en passant, que le toucher n'est pas un obstacle spirituel, contrairement aux autres sensations :

"Parfum, saveur, forme

sont les qualités de plus en plus subtiles

enracinées au sommet des qualités

et à la cime de l'illusion de la séparation (mâyâ).

Mais le toucher,

est ineffable, subtil...

Il existe, quant à lui,

au sommet du plan de la Shakti

(et donc au-delà de la dualité,

de l'illusion).

Voilà pourquoi les yogis

aspirent sans cesse

à ce toucher ineffable."

Cependant, ce toucher subtil conduit à l'espace de la conscience universel, il est une porte, car Shakti est toujours une porte vers Shiva :

"Mais à la fin de ce toucher, 

de cette sensation,

il y a la conscience,

l'espace limpide de la Présence.

Quand on s'élève jusqu'à lui,

on atteint la (Shakti) suprême,

autolumineuse,

(identique à Shiva)."

Le toucher éclot comme une fleur, embrasse l'espace lumineux.

Si je suis une sensation tactile, un mouvement de ma peau, n'importe lequel,

je suis conduit au-delà de toute séparation,

dans l'espace vivant que je suis et qui est tout.

Stage Voie du Tantra de la Reconnaissance :

https://www.zerogravity.com/.../formation-tantra-la-voie...

dimanche 23 octobre 2022

Le toucher


Sparsha, le toucher en sanskrit.

Selon l'Âyurveda, la science de la longue vie, le toucher n'est pas seulement l'un des cinq sens.

Le toucher est présent dans toutes nos facultés, sensorielles et mentales, car toute expérience est une sorte de "toucher", de contact, de prise de contact.

Dans ce sens, sparsha serait mieux traduit par "sensation". Sparsha est la sensation en général, le pouvoir de toucher et d'être touché, de ressentir, d'éprouver, d'apprécier.

C'est ce sens très général de sparsha qu'Abhinavagupta identifié à la conscience. Plus précisément, à la conscience comme pouvoir de ressentir, de juger, de penser, de prendre conscience, toutes significations désignées en sanskrit par le fameux (car intraduisible) vimarsha, qui lui-même décrit la shakti, la conscience en tant que pouvoir de se ressaisir, de revenir sur soi, de ressentir, d'évaluer, de juger, de "réaliser que".

Toute connaissance est un "toucher", un contact, en ce sens que toute connaissance est une pensée qui juge et qui, ce faisant, choisit, envisage, appréhende d'une certaine manière.
La conscience "prend conscience", mais elle peut ainsi saisir complètement ou non, vraiment ou faussement ; elle peut se réaliser elle-même telle qu'elle est ou bien se "prendre pour" ce qu'elle n'est pas, sans cesser d'être ce qu'elle est.

Le "toucher" désigne donc, finalement, cette liberté absolue qu'est la conscience : le pouvoir de se manifester jusque dans son absence, de s'absenter jusque dans sa plus claire présence, le pouvoir de se fragmenter, de s'oublier, de se reconnaître, de s'identifier à ce qu'elle n'est pas, sans perdre son identité. Le pouvoir de faire ce qui est absolument impossible.
Tout ceci se retrouve dans le toucher.

Voilà pourquoi le toucher est magique. 

lundi 12 septembre 2022

Espace et toucher

(Yves klein)

Pourquoi les textes ?

Parce que les tantras (=les livres) sont pleins de trésors inconnus.

Par exemple, l'état de conscience tantrique est ainsi décrit : 

yā sparśā sparśagagane carantī nirniketā /

sarvāvaraṇanirmuktā mudrā sā khecarī smṛtā //

(Mahânayaprakâsha d'Arnasimha, 102)

traduction :

"L'état de conscience spatiale

est absolument transparent,

il est sensation qui s'élance

dans l'espace du toucher, sans limite."


vendredi 24 décembre 2021

Pourquoi le toucher est-il un sens pas comme les autres ?

 

le toucher sublime l'énergie

Toutes les traditions placent la vue et l'ouïe au somment de la hiérarchie des sens, parce que ces facultés perçoivent à distance, sans toucher et donc sans risque de se salir. Voilà pourquoi les traditions spirituelles comparent l'intelligence ou la conscience à la vision. Voir, c'est comprendre, et la conscience est une lumière qui rebondit sur les choses sans en être affectée.

Le Tantra remet en question cette hiérarchie. A la Lumière, masculine, le Tantra ajoute la Conscience, féminine, décrite avec un mot qui évoque le toucher : vimarsha. Toucher, palper, éprouver, évaluer, estimer, apprécier...

Dans un passage célèbre, le maître tantrique Abhinavagupta affirme que le toucher n'est pas un sens comme les autres car, contrairement à ce qu'enseignent les autres traditions, le toucher est vibration, proche de la vibration qu'est la conscience. 

Par "vibration", Abhinavagupta n'entend évidemment pas une vibration au sens scientifique, qui n'existait pas son époque, ni la "vibration" newage qui n'est que la faible forfanterie d'esprits fatigués, mais le fait que la conscience est un mouvement immobile, un changement immuable, bref, un vivant paradoxe.

Le Yoga selon Vasishta, un livre non-dualiste composé au Cachemire peu avant Abhinavagupta, remarquait déjà :

"En tout être vivant, il y a une sorte de conscience
dans le pouce ou autre autre doigt,
même en l'absence de sensations due au vent, par exemple.
Cette sorte de conscience est le Soi suprême." (YV, III, 10, 42)

Quand j'étends les doigts, il y a sensation tactile, même si l'air est immobile et s'il n'y a rien à toucher. C'est pure conscience, sensation pure : c'est le Soi suprême (rûpam paramâtmanah). Quelle affirmation ! L'éveil en levant le petit doigt.

La pure sensation tactile est pure conscience. "Pure" car dépourvue de tout objet ou contenu délimité. Voilà pourquoi ressentir la peau est la voie des yogis et des yoginis qui aspirent à s'immerger tout entiers dans l'océan de la pulsation consciente, le Cœur, félicité infinie, vérité, bonté et beauté, satyam shivam sundaram.

Il y a là un sens profond du corps ressenti comme feu crépitant dans l'âtre du mystère. Les mouvement divins ou karanas, ainsi que les gestes et postures divines ou mudrâs expriment cet élan qui épouse l'élan divin. En témoigne les commentaires tantriques sur le théâtre.

Plus profondément, pour le Tantra, c'est l'union sexuelle qui est l'expression la plus aboutie que ce que suggère le toucher. C'est le Sacrifice Primordial ou âdi-yâga, la pratique secrète au cœur de tout l'enseignement du Tantra. C'est le divin se touchant soi-même, concrètement, sans limites et pourtant sans confusion.

lundi 1 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 63 64 65 66 67

Chola - Shiva Vinadharadaksinamurti Maître de la musique - LANKAART

L'expérience que "tout est conscience" :


sarvaṃ dehaṃ cinmayaṃ hi jagad vā paribhāvayet |

yugapan nirvikalpena manasā paramodayaḥ || 63 ||

"Que l'on réalise à fond que tout notre corps
ou bien le monde entiers sont 'faits de conscience',
avec une attention entière, sans rien laisser :
c'est l'aube ultime."

L'expérience de la fusion par le souffle :


vāyudvayasya saṃghaṭṭād antar vā bahir antataḥ |
yogī samatvavijñānasamudgamanabhājanam || 64 ||

"A travers le frottement du couple des souffles
vers le dehors ou vers le dedans, 
le yogî jouit de la claire manifestation
de l'expérience décisive de l'égalité."

L'expérience de la félicité spontanée :


sarvaṃ jagat svadehaṃ vā svānandabharitaṃ smaret |
yugapat svāmṛtenaiva parānandamayo bhavet || 65 ||

"Que l'on évoque le monde entier ou bien notre corps
comme débordant de notre félicité/ de la félicité du Soi,
d'un seul coup, sans rien d'autre que le nectar du Soi :
on deviendra débordant de la suprême félicité."

L'expérience de la félicité spontanée :



kuhanena prayogeṇa sadya eva mṛgekṣaṇe |
samudeti mahānando yena tattvaṃ prakāśate || 66 ||

"Par la pratique de la contraction (de l'anus),
ô belle aux yeux de gazelle !
la félicité infinie surgit d'un seul coup,
à travers laquelle l'être se manifeste/ brille."

L'expérience du toucher subtil :


sarvasrotonibandhena prāṇaśaktyordhvayā śanaiḥ |
pipīlasparśavelāyām prathate paramaṃ sukham || 67 ||

"En bloquant le cours naturel des (cinq sens),
l'énergie du souffle s'élève peu à peu.
Quand (on ressent comme) la caresse d'une fourmis,
le plaisir ultime se déploie."


mercredi 13 mai 2020

Le corps est-il une prison ou un "agréable jardin" ?

Bonhams : A copper of figure of Shiva Sukhasanamutri South India ...
Sukhâsanamûrti

Les religions condamnent le corps. les philosophies aussi.

Parmi les philosophies non-dualistes, certaines, comme le Vedânta, voient aussi dans le corps la base objective de nos souffrances. Être libre, c'est être libre du corps. Puis, comme le corps et le monde sont fondés sur une erreur de perception, ils disparaissent lors de l'éveil. Il n'y a plus, alors, qu'une masse de pure conscience, semblable au sommeil profond. L'éveillé-délivré continue, certes, à vivre dans un corps et dans le monde. Mais ça n'est que le temps d'épuiser l'inertie de son karma jusqu'à la mort. Il ne vit plus, il ne désire plus, il est "comme la roue du potier" qui continue à tourner à cause de son inertie ; il est "comme une machine" (yantra) qui bouge mécaniquement, sans aucun désir. Après la mort, il n'y a plus que le sommeil profond.

D'autres doctrines ont une approche plus nuancée.

Selon le tantrisme et le védisme, il est possible, grâce aux rituels et au yoga, de transformer ce corps en un corps immortel et de vivre ainsi à sa guise à jamais.

Selon le shivaïsme du Cachemire, notre véritable corps est la conscience infinie. Mais ce corps immatériel est la base de tous les corps matériels. Quand je réalise que je suis conscience infinie, je réalise donc que tout est mon corps. De plus, le corps est est prison quand je ne reconnais pas sa source, mais il est ma liberté quand je reconnais sa source. Je suis esclave de mes propre puissances corporelles tant que je ne les comprends pas. Dès que je les comprends, j'en redeviens la source maîtresse. Me re-trouvant au centre de la source créatrice, "je fais et je perçois tout ce que je désire". Le corps est perçu comme un mandala et les dieux sont ses habitants que les jouissance honorent. 

Dans le Yoga selon Vasishtha (YV), composé au Cachemire à la même époque et dans la même ambiance raffinée, le corps est d'abord une prison. A quoi bon s'épuiser à servir ce mauvais maître qui, de toutes façon, est condamné par la nature des choses ? Nous sommes hypnotisés par le corps, qui nous prend tout et ne nous donne rien. Le prince Râma fait ainsi d'abord preuve de lucidité (vairâgya) à l'égard du corps. 

Mais cette désillusion n'est pas une fin en soi, elle n'est pas la vérité ultime sur le corps. Elle n'est qu'une étape, celle du diagnostique, avant le traitement et la guérison. Car Vasishta n'est pas partisan d'une élimination radicale de tout. Ou plutôt, si. Mais il ne s'agit pas de "renoncer au monde" (sannyâsa) comme dans le Vedânta de Shankara. Il s'agit plutôt de "lâcher" (tyâga), de se détendre de l'intérieur, de relâcher notre trouble obsessionnel compulsif qu'est le samsâra. 

Mais cette détente radicale, cette dé-prise, conduisent paradoxalement à une jouissance intensifiée. Vasishta chante encore et encore le chant de celle "qui lâche en grand" (mahâ-tyâgî) et qui se retrouve à être aussi "celui qui jouit en grand" (mahâ-bhogî), "qui agit en grand" (mahâ-kartâ), le grand artiste qui "crée la société nouvelle" (parâ nâgaratâ udeti, II, 18, 8), justement parce qu'elle ne s'obsède plus de rien. Le corps redevient fluide. En revenant à l'arrière-plan, à l'espace de pure présence, l'attention s'ouvre et libère le monde. La mort du bavardage ouvre une source nouvelle. Le corps, affranchi des compulsions (vâsanâ), redevient disponible. Il n'y a plus de corps, plus de monde, plus rien. Et alors, tout est possible. Il n'y a plus de dualité entre le corps et la conscience infinie : "Il n'y a pas de différence entre l'eau et l'aqua. De même, l'absolu (brahman) est le corps." (VII, 210, 20) ou "la vérité de l'absolu est la vérité du corps".

En fait, la sensation tactile du corps est la conscience, tout simplement :

"Chez celle qui vit (jîvatah), il y a une sorte de sensation (cetana) dans le pouce et dans les doigts, même sans contact avec l'air, etc. Cette sensation est le Soi suprême." (III, 10, 42)

Abhinavagupta célèbre de même le toucher pur (sparshatanmâtra), "ornement des corps".
Le corps devient ainsi un "jardine exquis" , libre de désir, libre d'exprimer tous les désirs, comme le montrent les héros du YV qui reviennent au monde pour y vivre encore et encore.

vendredi 16 août 2019

Pourquoi le toucher est-il si important selon le shivaïsme du cachemire ?


La plupart des cultures font de la vue le sens suprême, sans doute parce que l'on peut voir à distance sans en être affecté matériellement. La vue serait ainsi la plus pure des facultés charnelles, car la moins matérielle, parmi les cinq sens. A l'opposé, le toucher n'est que contact immédiat et affection, modification. Toucher, c'est être touché et altéré. C'est donc le sens le plus matériel et celui qui témoigne le plus de la misère humaine, attachée à son corps.

Mais le shivaïsme du Cachemire a une vision - si j'ose dire - bien différente du toucher.

Selon la science de la longévité, âyuh-veda, le toucher est omniprésent dans toutes les sensations, dans la mesure où toute sensation ou perception présuppose un contact entre le sujet et l'objet : même la vision implique un contact entre la lumière et l’œil. C'est pourquoi Gaudapâda, quand il voulait évoquer sa vision de la non-dualité, parlait d'une "vision sans contact", sans toucher, a-sparsha-yoga, un état de yoga qui ne résulterait pas, en somme, de l'union d'un sujet et d'un objet.

Outpala Déva, le plus profond des philosophes du Cachemire, précise que le toucher est "toucher intérieur" (ântara-sparsha), c'est-à-dire subjectif. Il veut dire par là que le toucher est avant tout un acte de conscience, une manière pour la conscience de prendre conscience d'elle-même. Car pour lui, tout est conscience. Mais cet "idéalisme" est présent dans toute les philosophies de l'Inde, du moins celles qui empruntent au Sâmkhya son échelle des vingt-cinq niveaux ou éléments du réel (tattva), puisque dans ce schéma, les cinq éléments matériels dérivent des cinq sortes de perceptions sensorielles, et non l'inverse. C'est la perception qui crée le perçu, et non pas l'inverse. 
Quoiqu'il en soit, nous voyons aussi par là que le toucher désigne en fait un phénomène plus large que le simple contact avec la peau. Sparsha pointe quelque chose comme la sensation ou le ressenti.

Mais le shivaïsme du Cachemire, c'est-à-dire l'ensemble formé par la philosophie de la Reconnaissance, l'enseignement du Frémissement, et les traditions ésotériques Trika et Krama, va beaucoup plus loin. Selon son plus pénétrant champion, Abhinava Gupta, le toucher est le sens le plus proche de la conscience en son absolue liberté, car il est immédiat, justement. Intime, proche. Charnel. Intense, il invite néanmoins à la subtilité. Il est Shakti, conscience.

Et surtout, les sensations tactiles "éclatent" comme des bulles de lumière dans l'espace. En suivre une, comme on "prend" une vague pour la surfer, et la suivre jusqu'à l'infini, est une pratique incroyablement puissante. 
Ces bulles tactiles qui explosent constamment à l'orée de notre champs d'attention (la conscience contractée) sont comme des "om", des Mantras qui, jaillis de l'infini silence, ramènent doucement à lui. C'est la grande pratique du Krama. 
Accessible à tous, cette observation se fait traditionnellement dans "l'Attitude de Bhairava", geste d'émerveillement que j'évoque souvent, car c'est ce qui, dans le shivaïsme du Cachemire, se rapproche le plus de ce que l'on appelle "méditer" : les yeux grands ouverts, la mâchoire relâchée, bouche béante, la masse corporelle s'écoule et va pétiller dans l'espace ambiant. L'attention vaque librement et va chevaucher les éclatement tactiles à sa guise, comme quand on écoute un concert de bols tibétains. 

Voilà, en bref, pourquoi le toucher est si important selon le shivaïsme du Cachemire.

samedi 27 mai 2017

Hiérarchie des sens

Dans toutes les cultures prémodernes,
les cinq sens sont hiérarchisés
selon leur proximité avec l'intellect
et les plus hautes parties de l'âme.

Le Pédagogue montre la fleur et sourit


En général, 
la vue est considérée comme la faculté la plus noble.
En Occident, on a suivi Aristote sur ce point.
En Inde, dans la culture brahmanique indo-européenne,
l'opinion est la même.

Dans la philosophie tantrique de la Reconnaissance,
Abhinava Goupta considère, au contraire, que le toucher
est plus proche de la conscience.
Pourquoi ?
Sans doute parce que, dans sa doctrine,
la conscience comme Lumière (prakâsha en sanskrit)
n'est pas le cœur de l'être.
Ce cœur, c'est l'acte de ressentir, de réaliser, de prendre conscience,
désigné par le terme vimarsha, "pensée, jugement, appréciation",
glosé notamment par camatkâra, "délectation émerveillée"
et personnifié par la Déesse, Shakti.

Dans la tradition mystique chrétienne,
le toucher est important.
Ainsi le Docteur Mystique, Jean de la Croix,
parle de "touches substantielles" 
qui peuvent d'un seul coup arracher l'âme à ses imperfections.
De plus, ces touches "sont si sensibles qu'elles font parfois
frémir non seulement l'âme
mais aussi le corps." (Montée, II, 26)
Cependant, Jean est d'avis que le toucher
est inférieur à l'ouïe, par exemple :

"Le sens de l'ouïe est plus spirituel,
ou pour mieux dire,
a plus d'affinité avec le spirituel
que le toucher,
et ainsi la délectation qu'il cause
est plus spirituelle 
que celle que cause le toucher.
(Cantique, 13, 13)

Evidemment, la mystique tantrique valorise aussi
le son.
Mais il est amusant de voir comme les hiérarchies
varient d'une tradition à l'autre,
voire chez un même auteur dans une même tradition.

lundi 13 février 2017

Toucher l'indicible

Les enseignements traditionnels mettent en gardent : les visions et autres révélations dont on peut faire l'expérience lors de la méditation ou au moment d'un éveil de conscience, peuvent être des pièges. Si l'on s'y attache, ils deviennent des impasses, car la fascination a leur égard détourne l'attention du but véritable, qui est au-delà de ces expériences extraordinaires. Dans les milieux spirituels, on parle souvent des visions que l'on a, des rêves, des "flashs", des coïncidences, des parfums, des voix que l'on entend. D'autres fois, on est comme obsédés par des sensations hors du commun, agréables, flatteuses, ou par le "ressenti", véritable dieu du New Age, avec ses sœurs "énergie" et "vibration". Autant d'obstacles potentiels.

Mais dans la tradition du Cachemire, il y a une exception : le toucher, les sensations tactiles.

Dans la Lumière des tantra (Tantrâloka XI, 29-31) Abhinava Goupta explique les niveaux de conscience, avec les niveaux de réalité correspondant, pour nous amener à reconnaître que tout est manifestation de la conscience, dans la conscience.



Il signale alors, comme en passant, que le toucher n'est pas un obstacle spirituel, contrairement aux autres sensations :

Parfum, saveur, forme
sont les qualités de plus en plus subtiles
enracinées au sommet des qualités
et à la cime de l'illusion de la séparation (mâyâ).

Mais le toucher,
est ineffable, subtil...
Il existe, quant à lui,
au sommet du plan de la Shakti
(et donc au-delà de la dualité,
de l'illusion).
Voilà pourquoi les yogis
aspirent sans cesse
à ce toucher ineffable.

Cependant, ce toucher subtil conduit à l'espace de la conscience universel, il est une porte, car Shakti est toujours une porte vers Shiva :

Mais à la fin de ce toucher, 
de cette sensation,
il y a la conscience,
l'espace limpide de la Présence.
Quand on s'élève jusqu'à lui,
on atteint la (Shakti) suprême,
autolumineuse,
(identique à Shiva).

Le toucher éclot comme une fleur, embrasse l'espace lumineux.
Si je suis une sensation tactile, un mouvement de ma peau, n'importe lequel,
je suis conduit au-delà de toute séparation,
dans l'espace vivant que je suis et qui est tout.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...