Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
Cet individu affirme qu'il n'est pas libre quand il boit un verre d'eau le matin, car il le boit pour contribuer à sa bonne santé. Autrement dit, parce qu'il agit selon la raison, le bon sens, il se dit qu'il est "guidé", déterminé". Donc, qu'il n'agit pas librement.
Voilà où nous en sommes... Le vocabulaire s'appauvrissant, nous ne sommes plus capable de saisir les nuances entre contrainte, obligation, dé termination, hasard, causation et raison. Ces notions étaient autrefois au programme du cours de philosophie. Elles le sont encore, en droit. Mais de fait, le niveau linguistique et, donc, cognitif, a tant baissé que la coquille est vide. Il n'y a plus personne. Les tenants de "l'éveil impersonnel" doivent se réjouir. Sans que personne ne se réjouisse, bien entendu.
Et c'est ainsi que, désormais, les humains se persuadent qu'agir selon la raison, ce n'est pas agir selon soi et que, donc, ça n'est pas être libre. Et même, comble de la confusion, qu'agir selon une cause, ce n'est pas être libre. Et que la liberté, ce serait donc d'agir sans raison, sans cause, au hasard.
(par où l'on voit, soit dit en passant, que le néo-advaita est un rejeton du matérialisme scientiste)
En cette aube de l'ère de l'artifice, l'humanité touche le fond, et creuse encore.
C'est l'une des raisons (oui, des raisons) pour lesquelles je partage ici (sur ce blog, sur YT et sur les réseaux sociaux) ces extraits de paroles vraies, d'hommes et de femmes authentiques, nobles, dignes, droits, éduqués, amoureux, le tout illustré par des œuvres picturales qui évoquent l'amour de la vie, du vrai, du beau, du juste.
Quand on parle de liberté, on oppose souvent la liberté et le déterminisme, avec une thèse et une antithèse.
D’un côté, on peut dire que la liberté existe : la liberté individuelle qui n’est pas déterminée. C’est-à-dire que, quand je vous parle en ce moment, j’ai bien conscience que des conditions, des causes pèsent sur mes choix, sur ce que je veux vous dire. Le fait qu’il fasse plus ou moins chaud, plus ou moins froid, que je sois plus ou moins en forme, plus ou moins fatigué, et cetera.
Et néanmoins, j’ai aussi conscience que j’ai ce pouvoir de choisir ce que je vais dire ou ne pas dire, la manière dont je vais le dire. J’ai le choix. J’ai le choix. Je peux parler, je peux aussi ne pas parler.
Et c’est ça, la liberté : c’est-à-dire le libre arbitre au sens strict. Ce n’est pas la toute-puissance. Ce n’est pas dire que je peux faire tout ce que je veux. Personne n’a jamais défendu cette idée. Personne. Ce n’est pas ça, la thèse. Non : la thèse, c’est qu’il y a un pouvoir qui échappe au poids des déterminismes, au poids des circonstances, au poids du mécanisme des forces physiques et de tout ce qui en dépend : le social, le psychologique, le familial, le génétique.
Il y a quelque chose qui échappe. Il y a un pouvoir qui échappe au déterminisme.
Et comment je le sais ? Je le sais par l’épreuve que j’en fais. Je l’éprouve. Il n’y a pas besoin de prouver puisque je l’éprouve. C’est comme la faim, la soif. Je n’ai pas besoin, pour savoir si j’ai faim, de faire une analyse de mon sang pour connaître sa composition détaillée. Non : je le sens. Je sens que j’ai faim. Donc je mange : c’est fiable.
Mais, de l’autre côté, il y a l’antithèse. L’antithèse consiste à dire : « Oui, mais en fait, ce pouvoir libre, ce pouvoir de décision, c’est une illusion, parce qu’en réalité il y a tout un tas de causes et de conditions dont tu n’as pas conscience. » C’est-à-dire que, comme disait Spinoza, les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent.
Là, on prend un exemple : une pierre qui roule. Imaginons que cette pierre soit douée de conscience, eh bien elle croirait qu’elle roule, si elle est sur une pente, parce qu’elle veut rouler dans cette direction. Elle veut rouler, elle roule parce qu’elle a décidé, parce qu’elle a choisi. Et pourquoi croit-elle cela ? Parce qu’elle ignore les lois de la gravitation. Parce qu’elle ignore comment fonctionne la nature. Parce qu’elle ignore sa propre nature. Elle ne comprend pas sa propre nature.
C’est-à-dire : elle a conscience de ce qu’elle veut, mais elle n’a pas conscience de pourquoi elle le veut. Elle n’a pas conscience des causes de cette volonté.
Si maintenant je veux manger un croissant, eh bien c’est une cause, certes, mais cette cause elle-même est l’effet de causes antérieures, qui elles-mêmes sont l’effet de causes antérieures, et ainsi de suite. On peut remonter sans jamais pouvoir s’arrêter.
Et le fait qu’on ne puisse jamais s’arrêter à une cause première, à un commencement absolu, mais que toute cause soit elle-même l’effet d’une cause antérieure, et ainsi de suite à l’infini, sans qu’on puisse jamais s’arrêter — eh bien cela prouverait que le libre arbitre tout simplement n’existe pas, et que donc l’expérience que nous faisons de notre libre arbitre n’est qu’une illusion. C’est une forme d’ignorance.
C’est parce que notre conscience est limitée que nous croyons que nous sommes libres. Mais en réalité, il n’y a pas de liberté. La seule chose que nous pouvons faire, c’est comprendre ce déterminisme, c’est-à-dire comprendre la nature, c’est-à-dire, selon les termes de Spinoza, comprendre Dieu, comprendre l’univers et comprendre notre véritable nature, et comprendre qu’il n’y a que ce qui est, comme on dit aujourd’hui.
Et ça, ce serait la véritable sagesse : consentir par la compréhension, par la connaissance, par la pleine conscience, consentir à ce déterminisme. Ce serait ça, la seule forme de liberté. Ce serait agir non pas en se faisant des illusions sur mes choix, mais agir en ayant la connaissance la plus complète possible de tous ces déterminismes, de tous ces conditionnements, comme on dit aujourd’hui, qui forment ma nature et qui forment la réalité, la seule et unique réalité, ce qu’on appelle aussi l’univers.
Et donc ce consentement à ce qui est, ce serait ça, la véritable liberté, au lieu de s’imaginer faussement qu’on a un pouvoir de choisir.
Alors, en effet, cette antithèse est très forte, parce qu’elle a pour elle l’observation, et notamment l’observation scientifique. Quand on observe celui ou celle qui affirme être doué de libre arbitre, du pouvoir de choisir indéterminé, eh bien on n’observe rien du tout d’indéterminé. On observe des déterminismes, des enchaînements de causes et d’effets.
Dans le cerveau, il y a des enchaînements de phénomènes électriques et chimiques. Il y a des synapses et des neurones qui agissent les uns sur les autres comme un jeu de dominos — un jeu de dominos extrêmement complexe, mais un jeu de dominos quand même — où il y a une succession de causes et d’effets.
Tout obéit à ce qu’on appelle le déterminisme, et nulle part on n’observe un quelconque libre arbitre.
Vous ferez remarquer, au passage, qu’il en va exactement de même pour ce qu’on appelle la conscience. Quand on observe un être qui se prétend conscient, eh bien si on l’observe même de très, très près, on n’observe absolument rien de tel que la conscience. On observe seulement des choses qui agissent sur d’autres choses. Et même si on descend au niveau des atomes, on n’observe rien que des phénomènes mécaniques.
Certes, le cerveau est une machine extrêmement complexe, mais elle est faite d’éléments simples dans lesquels la conscience n’entre absolument pas en ligne de compte. Il n’y a pas de conscience, il n’y a pas de libre arbitre. Tout cela ne serait que des illusions engendrées par l’interaction d’un très grand nombre d’éléments qui, en eux-mêmes, sont totalement dépourvus de conscience, totalement dépourvus de libre arbitre.
Donc au final, il n’y a que la matière, entièrement déterminée par ses propres lois.
Et vous voyez comment ce point de vue qui nie le libre arbitre — que ce soit au nom de la science ou au nom d’un éveil ou d’une compréhension quelconque — est en réalité un matérialisme.
Alors, certains scientifiques appellent cela « matérialisme » ou « physicalisme ». Et, dans les milieux spirituels, eh bien souvent on a affaire à un matérialisme qui ne dit pas son nom.
Parce que nier le libre arbitre, c’est forcément nier la conscience, c’est nier l’esprit, et donc c’est dire qu’il n’y a que la matière, ou l’énergie, ce qui revient au même.
Donc c’est fascinant de voir cette spiritualité contemporaine — ou cet aspect de la spiritualité d’aujourd’hui — qui se veut spirituel, alors qu’en fait c’est une forme de scientisme, de matérialisme extrêmement banal, au fond.
La personne, le moi, la conscience, le libre arbitre ne sont que des illusions. Il n’y a que la matière qui existe et qui est réelle.
Bon. Mais y a-t-il des indices en faveur du libre arbitre ? Que répondre, en dehors de l’expérience ?
Eh bien ce qui est intéressant, c’est qu’on peut s’appuyer sur la physique quantique.
La physique quantique, c’est la physique qui s’intéresse à ce qui se passe à une échelle très, très petite : à l’intérieur même des atomes. Plus petits que les atomes : ce qu’on appelle les particules.
Aujourd’hui, au terme de plus d’un siècle de progrès scientifique incroyable — une aventure vraiment passionnante qui a commencé à la fin du XIXᵉ siècle — nous disposons d’une théorie incroyablement complète et surtout précise dans son pouvoir de prédiction. C’est justement une forme de déterminisme extrêmement fort. C’est ce qu’on appelle le modèle standard, dans lequel il y a 12 particules.
En fait, il y a 4 particules principales : les neutrons, les protons, les électrons, les photons. Et tout est fait de cela.
Alors, qu’est-ce que cela a à voir avec le libre arbitre ? Eh bien cela a à voir avec le fait qu’à cette échelle, on observe une forme d’indéterminisme.
C’est-à-dire qu’avant d’être observée par un œil humain ou par un instrument scientifique — peu importe — avant d’être observée, une particule est dans plusieurs états à la fois, et dans plusieurs endroits à la fois.
Et ce n’est pas simplement le fait que, avant de savoir où tu es, de mon point de vue, tu es partout parce que je ne sais pas où tu es. Non : réellement, avant d’être observée, la particule est dans plusieurs endroits à la fois.
C’est ce qu’on appelle un état de superposition, et cela a été popularisé par l’expérience de pensée du chat dans la boîte, qui est à la fois mort et vivant. Le chat, avant qu’on ouvre la boîte, est à la fois mort et vivant.
Mais alors pourquoi, quand on ouvre la boîte, le chat est-il toujours soit mort, soit vivant, mais jamais les deux à la fois ?
Eh bien parce que, dès qu’on ouvre la boîte, il y a observation. C’est-à-dire — ce n’est pas l’observation en elle-même, contrairement à ce qu’on dit souvent — c’est le fait que l’observation implique une interaction entre les particules.
Et en effet, une particule est dans plusieurs états à la fois, mais dès qu’elle interagit avec d’autres particules, eh bien elle « s’effondre » et elle choisit — entre guillemets — un état précis parmi tous ces états possibles.
C’est ainsi qu’à notre échelle, dans notre monde, nous ne vivons pas dans un monde de superposition d’états où plusieurs états sont présents simultanément, mais dans un seul monde, avec un seul état.
Mais du coup, certains se sont posé la question suivante :
Dans le cerveau, il se passe des choses à une échelle extrêmement petite. Le cerveau n’est pas très grand, il y a les molécules, et en dessous il y a les atomes, mais les atomes eux-mêmes sont faits de particules.
Et ils se sont dit : peut-être que la conscience et le libre arbitre s’expliquent par des phénomènes à l’échelle quantique, c’est-à-dire à l’échelle infiniment petite, à l’échelle des particules, à l’échelle de ce qu’on appelle aussi les quarks, qui forment les neutrons et les protons, qui eux-mêmes forment le noyau des atomes.
Et ils se sont dit : puisque, à l’échelle des particules, il y a des états de superposition — c’est-à-dire des potentialités où plusieurs états sont simultanément réels — et que cela s’effondre ensuite, est-ce que cela ne ressemble pas fortement à un choix ?
Comme si, à chaque fois qu’un état superposé s’effondrait, il y avait comme un choix.
Et certains en ont tiré la conséquence — certes invérifiable, mais tout de même très intéressante — que, à chaque effondrement, en réalité l’état superposé s’effondrerait dans tous les états possibles. Et donc qu’il y aurait une multitude d’univers qui évoluent en parallèle : une infinité d’univers, en fait.
Or, il est tentant de se dire que mes choix sont des effondrements.
C’est-à-dire que, quand j’imagine différentes possibilités — parce que c’est ça aussi, la condition du libre arbitre : il faut que je puisse imaginer autre chose que ce qui est, différentes possibilités, différents états possibles — eh bien, quand je décide, cela correspondrait à l’effondrement de cet état de possibilités multiples, cet état de superposition, dans un seul état.
Et donc, c’est ainsi que la physique quantique — la théorie standard, le modèle standard — pourrait expliquer le libre arbitre.
Alors certes, ce n’est pas une preuve. Mais du moins il semble que la théorie de la physique quantique — qui est une partie du modèle standard, l’autre grande partie étant la théorie de la relativité générale — rende possible, ou soit compatible avec, l’expérience que nous faisons du libre arbitre.
Voilà ce que je voulais vous partager aujourd’hui. Et je me demande ce que vous en pensez : est-ce que vous pensez que la physique quantique va dans le sens du libre arbitre ou non ?
On pourrait être tenté de dire : "Il n'y a que conscience, sans personne qui agit", c'est-à-dire qu'il n'y a que l'océan, pas de vagues. Il n'y a qu'un seul mouvement total, pas de parties (ce qui, déjà, sonne bizarrement). Les individus et leur libre-arbitre n'existent pas. Il semblent présent tant qu'ils ne sont pas examinés avec attention, tels des fantômes.
Mais cette opinion me semble contradictoire.
Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de conscience sans liberté. En effet, l'essence de la conscience même est liberté, pour autant qu'être conscient, c'est être indépendant, doué du pouvoir d'agir, de se mouvoir par soi, sans cause antérieure autre que soi. Autrement dit, si je suis un être conscient, alors nécessairement je peux commencer absolument des chaînes de causes et d'effet. Cela n'a pas besoin de preuve, puisque chacun en fait l'épreuve. Ou plutôt, la preuve de la liberté est dans l'expérience immédiate de cette liberté. De fait, il en va de la liberté comme de la conscience : elles sont des pouvoirs de fait qui ne peuvent ni être prouvés, ni être réfutés, car de même que, pour nier être conscient, il faut être conscient, pour nier la liberté, il faut être libre. Nier la liberté, c'est donc encore l'affirmer.
Or, la situation est identique à l'échelle individuelle : je suis conscient. Certes, mon pouvoir de conscience est limité ; néanmoins, je suis doué de libre-arbitre. C'est un pouvoir de liberté limité dans son objet (le choix), mais c'est quand même de la liberté. Et encore, ces limites sont à interroger. Car ma liberté est "limitée" en ce sens que je ne peux faire tout ce que "je veux". Mais je dispose bien d'un pouvoir de choisir que rien ni personne ne peuvent m'ôter. Et ce pouvoir de choisir, que l'on appelle aussi "libre-arbitre", est de la sorte infini en son genre. Certes je ne peux choisir de voler par ma simple volonté, c'est-à-dire de soustraire ce corps aux lois de la nature. Mais je peux choisir d'accepter ou non ce fait. Et, même si je ne peux choisir mes représentations, mes goûts, mes penchants, etc., je reste libre de leur dire "oui" ou "non". Je ne choisi pas d'avoir soif. Mais je peux choisir de dire "non" à cette soif. Cela peut paraître peu, mais c'est un pouvoir invincible. Il en va de même pour ma conscience. Même si j'ai conscience de peu, cela n'est pas "un peu" de conscience.
De plus, cette conscience individuelle et ce libre-arbitre ne vont jamais l'un sans l'autre. Que l'on y songe en effet : Pouvons-nous imaginer une conscience qui serait entièrement privée de liberté ? Serait-ce encore une conscience ? Inversement, faisons-nous jamais l'expérience d'un choix qui soit totalement privé de toute conscience ? - Non, de fait. Et de ce fait, nous sentons intuitivement que conscience et liberté sont, au fond, deux mots qui pointent la même vérité. Conscience et liberté sont deux faces d'une même réalité.
Par conséquent, nier la liberté, c'est nier la conscience. Et donc, nier la liberté ou le libre-arbitre, c'est affirmer, sans toutefois le dire explicitement, qu'il n'y a qu'un enchaînement de causes et d'effets sans début ni fin absolus. Autrement dit, il n'y a que matière et énergie. En d'autres termes, il est impossible de nier le libre-arbitre sans être matérialiste. Affirmer qu'"il n'y a personne" et que le libre-arbitre n'est jamais qu'une illusion, cela revient à défendre le matérialisme : il n'y a que des choses agissant sur des choses, sans liberté ni conscience.
Pour ma part, je tiens que liberté, conscience et, même, désir, sont inséparables. Pas moyen de nier l'un sans nier les autres. Quant à la "personne", elle ne désigne rien d'autre qu'une hypostase, c'est-à-dire une (libre) contraction de la liberté, une auto-limitation qui est aussi un désir et un acte de conscience.
Donc il n'y a pas de conscience sans libre-arbitre, et nier le libre-arbitre revient à nier la conscience. Donc l'opinion mentionnée plus haut se contredit en effet elle-même.
Selon Louis Lavelle, la source de tout est l'acte d'être. Nous le ressentons en nous par la "participation", quand le libre-arbitre, inséparable de la conscience, s'aligne sur l'acte d'être, ou à l'Être.
A la fois, je reçois l'être (je ne suis pas la source de "mon" être) et, en même temps, j'ai le choix de participer ou non à l'Être. Je peux ignorer la source, prétendre être moi-même la source, ou tenter de me retourner contre elle.
La participation se manifeste d'abord dans le pouvoir de dire "je suis", à l'image de celui qui dit "je suis celui qui est".
Dans De l'acte, il explique :
La participation "est un accès dans l'être dont la révélation est toujours donnée et toujours nouvelle ; elle ne cesse de m'émerveiller et remplit ma conscience d'une émotion qui ne se flétrit jamais. Et c'est en disant : "Je suis celui qui est" que Dieu nous défend le mieux contre le panthéisme parce qu'il ne peut s'offrir en participation que par le pouvoir qu'il donne à tous les êtres qu'il appelle à l'existence d'y pénétrer en disant eux-mêmes : "Je suis"." (éd. Aubier, p. 338)
L'Être est toujours donné et nouveau. Et, dans la mesure où j'y participe, je reçois et je suis fait à l'image et ressemblance de l'Être. L'acte d'être, à mon échelle, est l'affirmation "Je suis", l'acte d'être individuel.
Lavelle soutient que cette participation, ce "Je suis", est personnel. Sa possibilité est donnée par l'Être, mais la participation est une libre décision de l'individu. Il y a un "intervalle" entre moi et ma source. Cette intervalle, c'est la liberté individuelle, ce que l'on nomme "libre-arbitre".
Cette liberté est inséparable de notre conscience. Est-il possible de concevoir une conscience qui ne serait pas libre ? Je ne le pense pas. S'il y a une conscience individuelle, il y a un arbitre individuel.
là est le fondement d'un chemin personnel vers l'absolu.
Si tout est créé par une seule et même Conscience, alors il n'y a pas de Mal, car quel mal y a-t-il à se faire du mal ? Si des hommes tuent d'autres hommes, c'est un seul et même être qui se tue, qui est tué.
Si tout est contrôlé par une Cause unique, alors il n'y a pas de libre-arbitre individuel, et donc pas de responsabilité, et donc pas de morale.
Or, le Shaiva Dharma, ou Tantra, semble bien affirmer qu'il n'y a pas de responsabilité individuelle :
"Le Seigneur attache toutes les créatures par ce lien
qu'est la Création.
Présent dans le cœur de chacun,
il les incite selon le mérite ou le démérite."
Nishvâsatattvasamhita, Nayasûtra, 1, 89b-90a
___________________________________
Autrement dit, c'est Dieu qui agit directement, car il est présent "au coeur" (hridi) de toutes les créatures qu'il "incite" (preraka) selon leur karma. Ce dernier aspect est ambigu dans ce verset, comme dans ses variantes présentes dans d'autres tantras. En effet, on peut comprendre que Shiva, Dieu, "incite" directement les actes bons et mauvais. Dans ce cas, il n'y aurait plus aucun libre-arbitre et donc, plus aucune morale.
Dans le Nayasûtra, les tattvas ou éléments du réel, sont décrits comme des forces qui lient les créatures. Par exemple, vidyâ est cette force obscure qui entrave les logiciens (tarkavâdin) qui manquent de sincérité (id. 1, 92). Mais, là aussi, on peut comprendre que leur manque de sincérité est causé par cette force divine de la science (limité, vidyâ), et que donc c'est Shiva qui, directement, raconte n'importe quoi. De même, l'attachement extrême entre parents est du à Mâyâ (id. 1, 93b-94a). Les individus ne sont que des marionnettes, ils ne peuvent donc être tenus pour responsables de leurs actes.
Pourtant, le tantra enchaîne sur des mises en gardes contre le nihilisme moral :
"Ceux qui disent qu'il n'y a pas de morale,
pas de paradis, rien d'immoral, pas d'enfer,
ceux-là meurent dans la souffrance,
ils ne gagnent pas la connaissance et la libération." 1, 94b-95
De même, qui vend "les Ecritures" sera punit, où encore si l'on enseigne à un non-initié, si l'on déforme l'enseignement, si l'on transgresse les engagements initiatiques (samaya), si l'on insulte ses frères et sœurs initiés, si l'on blasphème, si l'on insulte le maître, si l'on mange les restes des offrandes, si l'on mange ce qui a été touché par une femme pendant ses lunes, si l'on marche sur l'ombre d'un linga., si l'on abandonne un vœu avant la fin, etc.
Mais, encore une fois, si ces actes ou ces passions sont punies par des forces divines, elles semblent aussi être causées par des forces divines.
Plus loin, Shiva affirme qu'il crée "sans désir" (2, 5 na kâmatah). Mais la Déesse lui rétorque que l'on ne peut rien faire sans désir. Dieu répond qu'il agit, mais sans désir, à la manière du soleil qui brille par nature. La Déesse, Shakti, agit, elle, comme un aimant qui concentre la lumière du soleil et la rend efficace, capable de brûler. Cette lumière concentrée est le bindu, le point de lumière efficace, créatrice. Donc, Dieu ne crée pas directement. Dans cette théorie archaïque, Shiva et Shakti sont séparés, et Shiva n'agit pas, il reste sans désir, comme le Purusha du Sâmkhya.
Plus loin encore, Shiva revient sur le danger du nihilisme (2, 78b, 80b) :
"Qui se réjouit de faire souffrir les créatures,
dans le vol, le mensonge et l'agression,
qui est trompeur et fauteur de troubles :
tout cela, c'est la mentalité immorale (adharma).
Qui croit qu'il n'y a ni moralité, ni immoralité,
qu'il n'y a ni paradis, ni enfer,
ne profère que mensonges,
sous l'effet de l'ignorance."
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La seule cause du mal est l'ignorance. Croire qu'il n'y a pas de mal est un mal et la cause d'autres maux. Mais tout cela prend racine dans l'ignorance, le mal fondamental. Et cette ignorance, c'est ne pas savoir qu'on ne sait pas, c'est ne pas savoir qu'il y a ignorance. Et l'ignorance est aussi l'absence de connaissance des différents niveaux du réel (les tattvas), ou une connaissance seulement partielle. On retrouve ici des idées proches de celles de gnostiques, à des périodes proches.
Comme on voit, la situation n'est pas claire : On affirme que la morale est nécessaire, mais en même temps on en sape les bases. Une telle configuration se retrouve dans d'autres traditions indiennes, comme le Vedânta ou le bouddhisme Mahâyâna. Il n'y a pas vraiment de solution, seulement des célébrations du paradoxe. Le Bien suprême est de réaliser qu'il n'y a ni bien, ni mal. Mais, en même temps, il fait faire le bien et éviter le mal.
Dans le shivaïsme du Cachemire, ces points vont devenir bien plus subtils et sophistiqués. Mais, fondamentalement, rien ne change. Et un moraliste comme Kshemendra va dépeindre maints tântrikas comme des dépravés qui justifient leur turpitude par l'idée qu'il n'y a ni bien ni mal. Sauf que, bien évidemment, ils cherchent leur bien égoïste à eux, quand cela les arrange.
A ce jour, on n'a toujours pas trouvé la solution à ce problème.
Le slogan "il n'y a personne" est devenu populaire dans une partie des milieux non-dualistes. Cette idée que le Soi est une illusion et que le libre-arbitre n'est qu'un songe est, en partie, inspiré par la tradition védântique et il est en partie un écho de certaines philosophies européennes, comme souvent. Il est vrai que le Vedânta affirme qu'en définitive (paramârtha-drishtyâ), le Soi n'est pas un agent, car toute action implique altération, ce qui est incompatible avec la permanence du Soi. D'autre part, des philosophes occidentaux, inspirés en partie par le bouddhisme et par les découvertes de la science moderne, ont soutenu que le Soi n'était qu'un "jeu de langage" (Wittgenstein), un trompe-l’œil (Dennett, entre autres), etc. Cette idée du "il n'y a personne" est donc un mélange de matérialisme (le Soi est un produit de causes et de conditions naturelles) et de Vedânta (conscience et action sont incompatibles), le tout assaisonné d'une bonne dose de relativisme postmoderne. Mais cette idée est-elle vraie ? Je ne le pense pas. Quand je regarde en moi, je constate certes que je ne suis pas une chose ayant forme, couleur et localisation. Mais cela fait-il de moi une illusion ? Qui a jamais affirmé, du côté des spiritualistes, que le Moi, le Soi ou l'âme devaient avoir couleur et forme ? Au contraire, ils affirment tous, en Orient comme en Occident, que le Soi est transparent, immatériel et omniprésent comme l'espace. Pour autant, est-ce une illusion ? Il est vrai que, pour la plupart d'entre-nous, nous nous réduisons sans y penser à une image plus ou moins imaginaire, produit de diverses pressions sociales. Mais je suis, j'existe. Et si je n'étais qu'une illusion, qui donc en serait la victime ? Quant au libre-arbitre, il est de la même nature que le Soi comme conscience. En vérité, tout ce qui vaut pour l'un, vaut pour l'autre. Réfuter le libre-arbitre, c'est réfuter la conscience. Mais la conscience est évidente, tout comme le libre-arbitre. Il s'éprouve, même s'il ne se prouve pas. Cependant, il y a quand même un phénomène objectif qui se trouve être un signe fort du libre-arbitre : c'est le caractère imprévisible des actions humaines, qui du reste empêche les sciences de l'homme d'acquérir le plein statut d'une science. Les historiens, les économistes, ne parviennent presque jamais à prévoir les événements et autres crises. Pourquoi ? Parque l'agent humain est doué de libre-arbitre. On peut y voir une complexité qui dépasse l'entendement actuel, mais cela ne changerait rien au fond du problème : il y a de l'imprévisible dans l'action humaine, et cet imprévisible est le signe du libre-arbitre, irréductible. Je ne vois aucun indice indiquant le contraire. Mais plus profondément, il me semble que cette doctrine matérialiste du "il n'y a personne, juste cela" est profondément déshumanisante, et cela pour un bénéfice nul ou minime. De plus, pourquoi se limiter à affirmer que le Soi n'existe pas, en laissant le reste intact ? Selon le Vedânta, rien n'est réel ! J'observe, au passage, que ce point capital est très rarement repris par les gens qui, aujourd'hui, se réclament du Vedânta... Du coup, le discours non-duel "impersonnel" ressemble à s'y méprendre à n'importe quel discours scientifique physicaliste - une forme de matérialisme extrême. Je voudrais partager ici le témoignage de Tim Freke, un philosophe que j'apprécie. Je ne l'ai guère fréquenté, mais je découvre avec joie que nous partageons beaucoup. Voici : "Sur les 20 dernières années, j'ai vu la spiritualité 'non-duelle' devenir de plus en plus populaire. J'ai fait partie de cette évolution au début, car je me réjouissait de voir les gens s'éveiller à l'unité. Mais très vite, j'ai été troublé de les voir abandonné dans un monde froid, vide et dépourvu de sens. La spiritualité non-duelle moderne est souvent caractérisée par un déni complet de la réalité du Soi individuel. Une affirmation centrale est que l'éveil exige la compréhension que "personne n'agit", qu'il n'y a pas d'agent doué de libre-arbitre, de choix et d'action. L'idée d'un agent individuel doué de volonté vient de l'illusion de la séparation. En réalité, tout est juste 'en train d'arriver' et voir cela conduit à la réalisation du 'non-soi', qui est la 'vérité finale'. D'un certain point de vue, je suis d'accord. Tout surgit spontanément dans l'unité. Et quand j'ai j'ai pour la première fois l'expérience de cette profonde réalisation, ce fut vraiment incroyable. Tout est le flot unifié de la vie. L'écriture de ces mots surgit comme partie de ce flot unifié, tout comme le soleil se lève chaque matin. A un niveau profond, l'unité de la conscience fait tout, de même que le rêveur fait tout dans un rêve. Mais ceci n'est qu'un côté du paradoxe. D'un autre point de vue, l'expérience du libre-arbitre que fait Tim est très importante, de fait. L'être primordial est en train de rêver le monde inconsciemment, mais il devient conscient à travers Tim. Cela signifie que l'unité de l'être, inconsciente, peut consciemment choisir de faire ceci ou cela à travers Tim. Les non-dualistes affirment souvent qu'il n'y a pas de libre-arbitre parce que la conscience est une présence passive qui est seulement témoin du monde. Mais en étant le témoin passif du monde, la conscience change le monde. Quand l'unité de l'être est témoin du monde à travers Tim, cela peut conduire à l'émergence d'une pensée depuis les profondeurs... 'je crois que je vais faire ça'... qui initie l'action. Cela a pris des milliards d'années d'évolution pour nous mener au moment où l'être primordial peut faire des choix conscients à travers nous. La plus grande part de l'évolution a été inconsciente et donc plutôt aléatoire. Mais à présent, l'être primordial peut penser consciemment à ce qu'il va faire. Et il le fait à travers vous et moi ! Les non-dualistes me disent souvent que Tim n'est qu'une marionnette dont l'autonomie n'est qu'une illusion. Mais je suggère que cette affirmation confond deux perspectives paralogiques. De l'une, tout est un et tout est simplement en train d'arriver, il n'y a donc pas de 'Tim' séparé qui puisse être une marionnette ou vouloir. De l'autre, tout est séparé et j'existe en tant que personne appelée 'Tim', qui peut clairement choisir comment elle réagit à la vie. C'est l'une des caractéristiques d'un être humain. Il me semble que notre expérience du choix est une réalité qu'il est absurde de nier. En fait notre liberté va bien plus loin que nous l'admettons d'ordinaire. En cet instant, nous sommes libres de faire d'innombrables choses. Notre liberté est saisissante. De fait, il me semble que si nous pouvions nous permettre d'être aussi libres que nous le sommes vraiment, nous ferions de meilleurs choix dans notre vie, et des choix plus heureux. Nous n'avons qu'à être plus conscients. Car plus nous sommes conscients, plus nous faisons l'expérience d'une vaste liberté de choix." (Deep Awake, p. 132) Je suis d'accord. Je suis l'être primordial, la conscience universelle, qui joue à se prendre pour David. David n'est pas une illusion, mais une personne à travers qui la conscience s'expérimente. En fait, même cela n'est pas juste. Moi, David, je suis la conscience universelle qui se réalise d'une manière unique. Je suis la conscience universelle "contractée", individualisée. Mes pouvoirs sont limités, mais ils sont bien réels. Et à chaque fois que je fais un choix, moi, David, je replonge en l'être primordial que je suis et ainsi je peux échapper au déterminisme et poser un choix. Si j'en prend conscience, alors ma conscience s'ouvre, s'élargit et mon pouvoir d'agir s'agrandit, il tend à s'aligner sur le Tout. Mais le Soi individuel existe, de même que la vague existe dans l'océan. Bien sûr, son existence dépend de l'océan, mais elle est une expression unique de l'océan qui, en retour, modifie l'océan. Chacun de nous est la source d'une réalisation unique de la conscience universelle. Il est vrai que nous nous faisons des illusions sur notre personne, notre image aux yeux des autres. Mais cela n'implique pas que la personne ne soit qu'une illusion. Je m'oublie souvent en m'identifiant à ma personnalité. Je me laisse aller. Mais ce jeu a une certaine réalité. Le Soi n'est pas un simple assemblage, un amalgame de pensées et de sensations. Il y a, en plus, un certain degré d'unité et d'autonomie, qu'il n'y a pas dans un tas de gravier ou un nuage. C'est ce que pointe Tim Freke dans cette vidéo :
En définitive, avec ou sans forme, je suis bel et bien quelqu'un, une personne, même si l'exploration de la vie intérieure me conduit à m'éveiller à d'autres dimensions.
A mon sens, conscience est inséparable de liberté. Nier le libre-arbitre, c'est nier la conscience. Ce qui se réfute soi-même, car se nier, c'est encore s'affirmer, comme conscience. Et, du même coup, comme liberté... Mais le déterminisme ? Si le libre-arbitre existe, comment se fait-il qu'on ne l'observe jamais directement ? De fait, quand on observe les choses, elles obéissent toujours à des lois déterminées, des rapports réguliers. L'eau bout à 100°, etc. Toutes les choses ? Non. Il y a deux domaines qui échappent au déterminisme. Tout d'abord celui des comportements humains. Nul de peut prédire exactement ce que je vais faire. C'est pourquoi les sciences humaines, justement, ont un faible pouvoir de prédiction. Voilà pourquoi les économistes n'arrivent pas à prévoir l'évolution des marchés, voilà pourquoi les historiens n'arrivent pas à prédire le futur : A cause du libre-arbitre. Ensuite, il y a le domaine du comportement des particules. La (trop) fameuse physique quantique. Le comportement des électrons n'est pas prévisible de manière déterminée. A une échelle plus vaste, un atome d'uranium, par exemple, se désintègre d'une manière qui ne peut être prédite. Il peut disparaître demain, dans cent ans ou dans un million d'années... Comme s'il "décidait" de s'absenter. Ou pas. D'où cette brillante idée du physicien Freeman Dyson : ce qui, de l'extérieur, apparaît comme comportement aléatoire, est un choix, vu de l'intérieur. Mon comportement, vu de l'extérieur, paraîtra toujours déterminé par des lois. Le point de vue objectif, celui de la "troisième" personne et du matérialisme (et d'un certain néoadvaita) ne découvrira jamais l'intérieur : la conscience libre. Seul le point de vue de la première personne, le point de vue "subjectif" peut éprouver la conscience et le libre-arbitre. Mais finalement, le point de vue de la troisième personne est enveloppé dans la vision que l'on appelle la première personne car... c'est un point de vue, une vision, c'est-à-dire, une conscience. Rien en dehors de la conscience. Rien qui ne soit conscience. Rien d'indépendant de la conscience indépendante. Et donc tout "cela" n'est rien de réel. Donc il n'y a que la conscience libre. C'est la non-dualité. Freeman Dyson, en anglais. Génial :
Le Yoga selon Vasishta est le livre de non-dualité le plus influent. Immense par sa taille, profond par son contenu, il est la source principale du non-dualisme aujourd'hui comme il le fut en Inde pendant des siècles.
Son message est que le but de la vie est la sérénité. Cette paix ne peut être gagnée qu'en réalisant que rien n'existe. Tout est imagination, fiction et songe.
Pourtant, ce livre-maître célèbre la grandeur de l'effort humain, personnel (paurusha-mahimâ). La volonté n'a pas de limites, et sans elle, impossible de rien obtenir, a fortiori l'Eveil :
"Si l'on renonce à l'effort personnel,
il est impossible de trouver un autre moyen
pour atteindre la cessation
de toutes les souffrances !"
"C'est seulement par nos propres efforts,
qu'en cette vie même surgira
en notre cœur
la joie d'une fraîcheur
pareille à celle de la lune,
et pas autrement !"
"Ô toi dont l'intellect est vaste !
Rien dans les trois mondes
n'est hors de portée
de l'effort personnel
et intrépide."
On atteint tout
"par un effort personnel bien employé".
"Les être intelligents transcendent
les grandes difficultés
par leur effort personnel,
aisément... et non par l'inaction."
"Nous sommes notre propre allié,
et notre propre ennemi.
Si l'on ne se protège pas soi-même,
nul autre ne le fera."
Pour anéantir toutes les émotions,
l'effort personnel excelle tout."
"Que la personne maîtrise le mental par le mental,
au moyen de l'effort personnel,
qu'il l'établisse dans la voie sacrée,
soi-même par soi-même !"
Il est vain d'espérer qu'un autre fasse cet effort à notre place :
"Le médiocre qui vit en se disant
'quelqu'un me conditionne ainsi',
celui-là renonce à ce qu'il voit.
Il mérite qu'on le laisse tomber !"
Le Destin n'est qu'une excuse pour les faibles :
"Il n'y a pas de Destin".
"Le destin n'existe p as."
"Le Destin est à jamais inexistant."
"Sauf à être un cadavre,
l'inaction n'existe pas en ce monde.
Or c'est par l'action que l'on obtient des résultats.
La notion de 'Destin' est donc futile !"
"Le Destin a été imaginé par des imbéciles".
"Le destin n'est qu'une consolation
pour soulager la souffrance
de ceux dont l'intellect est faible."
etc., etc.
Il est ironique de constater que cette célébration de l'effort personnel est devenue aussi source d'inspiration pour dénoncer l'illusion du libre-arbitre et autres variantes du matérialisme.
Mais je crois que si le pseudo-advaita, qui est un vrai matérialisme, rencontre aujourd'hui un tel succès, c'est à cause des découvertes mal assimilées de la science. Par exemple, de l'expérience de Libet (qui continue de croire au libre-arbitre !), expliquée assez clairement dans cette vidéo :
Pour les "éveillés" non-duels, la personne n'est que le corps-mental, un jeu de forces impersonnelles, aveugles, au milieu d'une immense partie de billard "sans joueurs". La personne est une illusion, de même que le libre-arbitre.
Exemples de discours d'"éveillés".
C'était la thèse de Balsekar, "disciple" de Nisargadatta :
Reprise par eux :
Et lui :
Elle :
Et lui :
Et on pourrait continuer assez longtemps. Être "éveillé", c'est "réaliser" que l'égo (sic) est une illusion et que "personne ne pense", car je ne suis pas l'auteur de mes pensées, pas plus que de mes actes. Ainsi, il n'y a pas de choix. Donc, pas de dilemmes. Et cette découverte débouche sur la paix. Une paix qui n'est la paix de personne, bien entendu...
Cette idée du libre-arbitre comme illusion est d'autant plus populaire qu'elle reprend les arguments du matérialisme le plus banal, tel que formulé ici par Michel Onfray :
A mon sens, on peut même affirmer à bon droit que la doctrine professée par les "éveillés" est un matérialisme : pour eux, il n'y a qu'un jeu de forces aveugles, une nécessité des lois de la nature donc, et nul règne de la liberté. Si liberté il y a, c'est seulement en un sens paradoxal : être libre, c'est être libre de l'illusion du libre-arbitre.
Qu'est-ce que j'en pense ?
J'en pense d'abord qu'il y a une part de vérité dans cette vision des choses. Le libre-arbitre est bien souvent une illusion. Spinoza a bien raison de dire que "la liberté dont les hommes se vantent n'est que l'ignorance où ils sont des vraies causes qui les déterminent". Naïvement, je crois qu'être libre, c'est faire ce que je veux. Mais d'où vient ce vouloir ? Et d'où vient que je veuille ceci et point cela ? La réponse est que ce désir est déterminé par des causes naturelles que je n'ai pas choisies, qui ne dépendent pas de moi, dont le plus souvent je n'ai pas la moindre conscience. Ai-je choisi mes parents ? Mon cerveau dépend t-il de moi ? Non, je ne choisis pas mon tempérament, pas plus que je n'ai choisi de naître à tel moment ; pas plus que je n'ai choisi de naître, du reste.
Le Libre-arbitre (LA) n'est donc pas une toute-puissance, et le LA ne signifie pas que je ne suis pas souvent dans l'illusion quand je prétends agir, choisir et me décider par moi-même.
Mais réduire le LA à ceci, c'est du matérialisme pur et simple. Or, c'est ce que proposent les "éveillés" comme vision libératrice. Selon eux, s'éveiller, ça n'est pas libérer notre moi, mais nous libérer du moi.
Tout ceci est clair, rebattu depuis des millénaires. Les "éveillés" ne font que répéter ce que le bouddhisme ancien, le Védânta, Spinoza et Nietzsche, entre autres, ont dit, et mieux dit... mais là n'est pas la question.
Le libre-arbitre existe-t-il ?
Il est vrai que des déterminismes pèsent sur ma volonté. Ce sont des penchants qui m'inclinent dans telle ou telle direction, comme des fleuves qui coulent vers la mer selon des cours déterminés par la gravité et le relief.
Mais qu'est-ce que le LA ?
Le LA est le pouvoir d'interrompre ou de poursuivre ce qui se présente, à travers le corps ou dans l'entendement.
Or, ce pouvoir de refuser, d'interrompre une pensée, une parole ou un acte, ne dépend que de moi. Si tout se réduisait au déterminisme (un jeu de forces aveugles, ou "impersonnelles" dans le jargon non-duel), alors tout serait prévisible en droit. Ce qui n'est pas le cas. Loin de là. Ainsi, les sciences humaines ne sont pas des sciences exactes, précisément parce qu'elles portent sur des agents conscients, et donc libres, et qui échappent donc en partie aux mécanismes naturels, et donc imprévisibles... Donc le LA existe. Il n'est pas une illusion.
En outre, le LA est inséparable de la conscience. Comment peut-on affirmer à la fois que l'on est conscience, et que le LA est une illusion ? Je vois là une incroyable incohérence ! Car être conscience, et être libre, sont deux termes strictement synonymes. Un être conscient sans LA est une lumière sans clarté, un corps sans extension ou, pour le dire à la mode bouddhiste, il est "le fils d'une femme stérile". Être conscient, c'est toujours vouloir. Point de conscience sans LA. Il n'y a pas de conscience inerte, seulement une conscience qui ralentit en s'identifiant à des choses figées, des habitudes. La conscience joue à l'inconscience, mais elle ne va jamais jusqu'à abandonner son essence, car ceci est impossible.
Quant à dire que le "moi" est une illusion, j'y vois une autre illusion. La même, d'ailleurs, que celle du LA. A mon sens, il s'agit là d'une vision partielle et partiale, due à des raisonnements erronés. Dire que "je suis pure conscience privée de LA" est une illusion. Moi, conscience infinie, je joue ainsi à me voiler partiellement, je m'identifie à un "éveillé" qui croit qu'il n'y a pas de moi ni de LA. C'est une posture. Une facette. Un aspect. Mais pourquoi donc prendre la partie pour le tout ?
Pour ma part, je pense que je suis un être conscient, c'est-à-dire un agent, doué de libre-arbitre, capable de choix, doué de volonté, dans un cosmos orienté vers Dieu, au sein d'un univers uni vers l'Un.
Du reste, on observe dans le cosmos une évolution vers une liberté de plus en plus vaste : la plante est plus libre que la pierre, l'animal que la plante, et l'homme que l'animal. Des êtres apparaissent, doués d'un degré de LA croissant. Ainsi, un être vivant est doué d'une certaine indépendance par rapport à son environnement : il se répare, se régule, se déplace, se reproduit... Le cosmos est clairement en évolution vers plus de liberté. Il n'est pas une mécanique aveugle, mais un tout organisé, qui a une histoire. Il est personnel, tout ce qu'il y a de plus vivant, conscient, désirant et vibrant d'élans, de choix, de doutes, de mémoires et de tout ce qui fait une personne.
A côté de cette vision grandiose, la sérénité gagnée par ce suicide total que nous proposent les "éveillés" apparaît comme fade, voire comme une folie ou une maladie de la volonté, une sorte de dépression qui voudrait se donner un visage humain, ou comme un refus de s'engager dans la vie, d'assumer ses responsabilités ; bref, une rhétorique parfaitement compatible avec notre société d'hyperconsommation...