Affichage des articles dont le libellé est intervalle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est intervalle. Afficher tous les articles

lundi 28 février 2022

D'où vient la grâce ?

 

Selon le Tantra, le but ultime de la vie est de se délivrer des limites naturelles et de réactualiser notre nature infiniment vaste et puissante. Le shivaïsme parle d'omniscience et d'omnipotence, le bouddhisme promet surtout l'omniscience ; et l'immortalité consciente, bien sûr. Mais, dans tous les cas, le but est de se reconquérir.

Cependant, le shivaïsme affirme que l'individu ne peut s'accomplir en s'appuyant seulement sur ses forces individuelles. L'infini ne peut venir du fini. Il faut, en plus, que la grâce descende sur lui, shakti-pâta. "Parce que Dieu le veut".

Mais pourquoi Dieu, Shiva, le veut a tel moment, pour tel individu ? Y a-t-il une loi de la descente de la grâce ? Selon le Tantra non-duel, shâkta, kaula, la grâce est la liberté absolue de la conscience ; elle n'obéit à aucune loi. N'importe quel individu, humain ou autre, peut soudainement être touché par la grâce et s'éveiller pleinement, sans tenir compte de sa condition.

Mais le shivaïsme tantrique dualiste propose une explication moins radicale : il existerait des "trous dans le temps" (kâla-chiddra) quand deux karmas opposés et de force égale mûrissent simultanément. Cela arrive parfois. C'est durant ce moment de suspens que la grâce s'insinue et donne à l'âme le désir de s'émanciper en cherchant un maître.

Voici, par exemple, un extrait d'un tantra "dualiste", le Kirana :

evaṃ sūkṣmaṃ samānatvaṃ yasminkāle tadaiva sā // 5, 9

svarūpaṃ dyotayatyāśu bodhacihnabalena vai / 5, 10a

"Ainsi, il y a (parfois) une égalité subtile (de deux karmas).

A ce moment précis, la (grâce) manifeste soudain l'essence 

(de cet individu, grâce à l'initiation), en vertu des signes (extérieur) de son éveil."

Ces signes extérieurs sont le dégoût du monde, la recherche d'un maître, l'aspiration à la délivrance et la dévotion pour Shiva. Ils permettent au maître d'inférer que cet individu a été touché par la grâce et qu'il est donc digne de l'initiation libératrice.

Ce qui est intéressant ici, c'est cette hypothèse que la grâce se glisse entre deux karmas de force égale, cette idée qu'il existe des failles dans le temps ordinaire, dans la roue du devenir.

Notez, en effet, que cette description est l'analogue exact de ce qui se passe au plan de la respiration : Quand deux respirations opposées, mais de force égale, s'équilibrent, il y a un moment d'arrêt. Et dans ce moment de suspension, la conscience peut s'éveiller. 

Concrètement, si je porte attention à la fin d'un expir, avant que ne surgisse l'inspir suivant, il y a un moment qui n'est ni expir, ni inspir, "ni ceci, ni cela", un temps hors du temps, une faille dans le temps. C'est dans la prise de conscience de cet intervalle que la conscience s'éveille et commence soudain à réaliser son plein potentiel. L'inspir et l'expir sont l'analogue des deux karmas opposés de force égale. Et l'intervalle est l'analogue de la "faille temporelle" dans laquelle la grâce va venir se glisser. Ces analogies, marques de la profonde cohérence de la philosophie shaiva (shivaïte), sont nombreuses, mais celle-ci me semble particulièrement remarquable. 

Cela concorde aussi avec la croyance selon laquelle les équinoxes (quand le jour et la nuit sont de même longueur) sont favorables à la réalisation spirituelle. Enfin, le Vijnâna Bhairava Tantra évoque l'intervalle entre veille et sommeil, juste avant de s'endormir. Tous ces moments sont analogues. Le yoga de l'écoute de l'intervalle entre expir et inspir n'est pas propre aux traditions non-dyalistes. Elle est enseignée, en particulier, dans le cycle de tantra de la Transcendance du temps, Kâlottara, un ensemble peu connu mais riche en pratiques de yoga.

La grâce est en réalité toujours présente. Comme l'admet ailleurs un maître shaiva dualiste, parler de "descente de la grâce" n'est que métaphore. En réalité, la grâce est la nature même de la conscience, du divin, et non l'un de ses actes parmi d'autres. Tout est grâce. 

Mais, de même que le ciel bleu se révèle plus clairement entre deux nuages, de même la conscience se révèle en sa nudité entre deux karmas, entre deux respirations, entre deux pensées. 

La grâce est donc la nature même de la conscience, égale en toutes circonstances et pour tous. Mais elle semble plus manifeste dans certaines circonstances, décrites précisément par les tantras de Shiva.

mercredi 16 septembre 2020

L'éveil de Shiva















 







Dans le passage suivant d'un tantra inédit, appelé par Abhinavagupta "le Roi des tantras", Shiva raconte son éveil :


"Envahi par une puissante méditation,

je me retrouvais dans l'état suprême.

Alors, mon énergie suprême s'éveilla dans le 'hara' ["la roue du bulbe"]

/ s'éveilla pour moi dans le 'hara'.

Elle est la conscience puissante, joie de la félicité et de la conscience

présente dans l'être de l'intervalle, dans le fondement

qui est l'intervalle où a lieu l'étreinte (de l'inspir et de l'expir).

Ô fille de la montagne ! 

Là, au centre, il y a une lumière transcendante,

entre l'être et le non-être,

Elle est présente, inséparable de moi,

Kâlî, source du temps, cause de l'imagination.

Alors, cette suprême déesse qui dévore le Temps

jaillit, (comme) cachée dans la félicité de sa propre félicité, 

débordante de la réalisation de sa nature,

embrassant à la fois le conscient et l'inerte,

présente entre le conscient et l'inerte,

espace infini, déesse au-delà du mental,

qui dévore le Temps, qui engendre le Temps,

source du déploiement du Quatrième (état), etc.

Parce qu'elle dévore (âkarshayet) tout le Temps (kâla),

Elle est "Celle qui absorbe" (samkarshanî).

Elle absorbe le lieu suprême dans le vide à partir de (son) corps.

Elle s'éveille quand on la stimule :

on l'appelle donc 'Celle qui absorbe'.

Elle opère dans l'espace d'où elle

fait s'écouler inspir et expir.

Elle est présente dans l'espace au-dessus de la tête (à la fin de l'expir) :

elle est donc appelée 'surprême Kâlî'.

Comme elle engendre le Temps, Kâlî est la divinité".

Jayadrathayâmala Tantra IV, 19, 183b-192a, cité par M; Dyczkowski dans The Manthâna Bhairava Tantra, vol. 1, p. 399

Ce tantra, et en particulier cette quatrième section dont est extrait ce texte, est la source principale de la tradition Kâlîkrama, la tradition qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des révélations tantriques. Kâlî est la conscience comme source du devenir, au-delà du devenir.

"Elle absorbe le lieu suprême dans le vide à partir de (son) corps.

Elle s'éveille quand on la stimule :

on l'appelle donc 'Celle qui absorbe'."

Ce passage est à connotation sexuelle. Le "lieu suprême" est le linga, etc. Âkarshayet signifie aussi "attirer", "séduire" et "extraire", ici, les fluides sexuels. Le reste est clair.

vendredi 5 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 75


File:Manikkavacakar, India, Tamil Nadu, Chola period, 11th-12th ...
la culture


L'expérience de l'entre-deux :


anāgatāyāṃ nidrāyām praṇaṣṭe bāhyagocare |

sāvasthā manasā gamyā parā devī prakāśate || 75 ||


"Quand le sommeil n'est pas encore venu
(mais que) les perceptions extérieures ont disparues,
l'attention accède à cet état :
la déesse en sa plénitude brille."

A cette occasion, j'aimerais rappeler qu'il existe mille traductions possibles d'un même verset. Traduire, c'est ainsi choisir entre mille, à grands regrets. C'est sculpter, c'est inhiber, c'est oublier, c'est éliminer mille facettes pour n'en élire qu'une seule. C'est imiter, en une pâleur toute humble, l'acte créateur.

On pourrait rendre cette stance autrement :

"Quand le sommeil n'est pas là,
mais que les choses ne le sont plus,
l'esprit va à cette assiette :
la joueuse transcendante s'illustre / s'illustre, (toujours) 'autre'."

"(Entre) l'absence de sommeil
et l'absence du monde,
l'âme peut y accéder :
la céleste se tient en lumière céleste/ spacieuse."

"Allez-donc vers l'intime divine !
elle qui se tient droite dans l'attention
qui se glisse entre le monde, déjà absent,
et le sommeil, non encore présent."

etc.

dimanche 31 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 61 62

L'homme-lion avec sa ceinture de méditation,
incarnation de l'énergie de l'intervalle 
qui vient à bout des couples d'opposés


Vijnâna Bhairava Tantra 61 et 62, l'expérience de l'intervalle entre deux pensées :

ubhayor bhāvayor jñāne dhyātvā madhyaṃ samāśrayet |
yugapac ca dvayaṃ tyaktvā madhye tattvam prakāśate || 61 ||
"Contemplez la conscience (nue) entre deux états.
Puis recueillez-vous sur cet intervalle
en délaissant simultanément ces deux états :
dans l'intervalle brille l'Être."

bhāve tyakte niruddhā cin naiva bhāvāntaraṃ vrajet |
tadā tanmadhyabhāvena vikasatyati bhāvanā || 62 ||
"Quand un état a cessé, que l'attention 
n'aille pas vers un autre état.
Alors, à travers l'état (qui se manifeste) entre eux,
la réalisation s'épanouira à l'extrême.

dimanche 10 mai 2020

A l'écoute de l'intervalle

Shiva Jnana Dakshinamurti India, Tamil Nadu, Vijayanagar 15th ...
Vijayanagar, XVe, Jnâna-dakshinâ-mûrti, l'Incarnation de la pédagogie : le jeune enseigne aux vieux par le silence

La méditation de l'intervalle entre l'expir et l'inspir est au cœur du yoga
(rien à voir avec l'Uber-foutrerie présente).

On la trouve décrite et prescrite dans les plus anciens et les plus importants parmi les tantras "dualistes" (!), notamment dans le cycle magistral de la Transcendance du Temps (Kâlottara).
Par exemple ici :

nicchvāsocchvasanaṃ bhitvā sthitaṃ dehantu kāṣṭhavat |
śūnyaṃ taṃ tu vijānīyād hṛdayena tu bhāvayet ||

"Ayant interrompu l'inspir et l'expir,
que le corps reste comme une bûche !
C'est le vide : qu'on le sache,
mais (surtout) qu'on le réalise par le coeur !" 

(Kâlottara en 200 versets, chapitre 15)

Ce même verset se retrouve dans d'autres versions du même tantra, véritable source du yoga, par exemple dans sa version en 350 versets. 

Mais surtout, il a probablement sa source dans la Collection de l'essence du souffle (Nishvâsa-tattva-samhitâ, Mûla-sûtra VI, 9 de l'édition EFEO), le plus ancien tantra connu, véritable vestige de l'enseignement oral.

Cette transmission de sûtras ou de déclarations essentielles, principielles, comme des graines, à travers les textes et les siècles, est fascinante. Elle ressemble à la transmission des gènes. Des germes de connaissance, de civilisation.

vendredi 24 janvier 2020

Les royaumes de l'entre-deux

Rubén Fuentes 2015

Abhinavagupta et les autres artistes philosophes nous invitent à explorer les royaumes de l'intérieur. Or, ces contrées imaginales ne sont ni l'absolument indifférencié, ni l'absolument différencié, mais l'à-peine esquissé.

En effet, le différencié est dominé par l'esprit de profit. Obsédés par l'efficacité, ses esclaves ne savourent pas, tels des moutons gloutons.

L'indifférencié, quant à lui, confine souvent à l'indifférence. Le culte du Sans-forme se traduit par une sorte d'insensibilité. De toutes façons, dans l'indifférencié, il n'y a pas assez de différence pour savourer, pour déguster le sucre tout en étant le sucre.

Le domaine de la souveraine jouissance est donc intermédiaire entre ces deux états 1)de pure dualité dans l'oubli du fond, et 2) de pure unité dans l'indifférence. 

C'est le royaume du premier jaillissement du désir, des esquisses et des murmures, des mondes subtils, vraiment subtils, entre chien et loup, assez différenciés pour que les voyages y soient possibles, mais suffisamment indistincts pour que la piste de l'unité ne s'y efface jamais. C'est l'état de libre jouissance (bhoga-moksha, jîvan-mukti), la terre salvifique de la tradition de la Déesse. Ce sont les sentiers de la rêverie, de l'oraison du cœur, des ravissements intimes, des randonnées vacantes, de l'oubli de soi dans le réveil de la magie la plus sauvage, ce sont les baronnies des yoginîs à jamais à l'abri des margoulins. C'est le fil de l'épée, l'assag ouvert à tous à chaque instant, la république du libre-esprit. C'est le monde intermédiaire où le désir, en plein élan, n'est pas satisfait, tout en étant plongé en pleine délectation, à la fois toujours affamé et à jamais rassasié. C'est le royaume du Big Bang à l'échelle de Planck, où l'infiniment grand ne fait encore qu'une seule chair avec l'infiniment petit, où le passé et le présent se tiennent par la main, où la quantité est tout entière mesurée en sa qualité. Et ainsi de suite.

C'est le plan de la Pure Science, de la Vraie Science où la Mâyâ coexiste avec la pleine conscience, où la différence et l'altérité forment une seule identité, comme en un rêve parfait. C'est le monde des visions, mais de celles qui ne sont pas visibles, ni par les yeux de chair, ni par les yeux de l'âme. C'est un fourmillement, un frémissement, c'est le bruit des plantes qui poussent, une nonchalance pleine d'ardeur. Ça n'est pas exactement la présence entre deux pensées. C'est plutôt le midi, ou l'après-midi, le domaine des siestes, des attentes en gare, des chemins qui ne mènent nulle part, des instants qui fleurissent sans pourquoi.

Tel est, pourrait-on dire en manière d'approximation, le véritable idéal suggéré par le shivaïsme du Cachemire. C'est un entre-deux d'élégance, gouverné par le principe d'économie, à la façon du boucher de Tchouang Tseu. N'être personne, c'est être vraiment la personne que l'on est. La définition de cette personne, c'est la totalité du déploiement des temps et des mondes. Mais tout cela est accessible, dès maintenant, dans cet entre-deux, cet éternel instant démarrant, un éternuement qui n'en finit pas.

jeudi 25 juillet 2019

Le nectar de la tradition

Tamarinier bonzaï

L'essence des traditions de l'Inde est la religion (dharma) du Koula, présente en elles "comme le parfum dans les fleurs". 
Son essence est la tradition de la Déesse (devi-naya), aussi appelée Danse de Kâlî (kâlî-krama) et la Grande Vérité (mahâ-artha).

Cet enseignement, révélé par Nishkriyâ Ânanda dans des circonstances déjà relatées, est profond mais fort simple.
Le voici résumé dans un tantra qui rassemble l'essentiel des quatre branches principales du Grand Arbre de la Déesse, incarnée dans l'arbre du tamarinier (Cincinî-mata-sâra-samuccaya), dans une traduction plutôt littérale :

"Quand la conscience a quitté un état
sans saisir un autre état,
alors se déploie l'Immense en sa transcendance,
notre essence :
voilà le parfait nectar du Koula
proclamé par les yoginîs/
par la Yoginî [incarnée en Mangalâ]
et révélé sur terre par le noble Nishkriyâ Ânanda."
(CincinîM. VII, 178-180)

C'est l'enseignement au coeur des traditions tantriques non-duelles, simple, clair, praticable par chacun en toute circonstance. 
Le mot sanskrit bhâva, ici rendu par "état", désigne en fait n'importe quel phénomène, cognition, état mental, pensée ou émotion.

N'importe quel mouvement.
Une pensée cesse.
Avant la suivante, qu'y a-t-il ?
Un mouvement intérieur s'amenuise,
peu à peu ou d'un coup,
comme la résonance du "om"
ou d'un bol tibétain.
Reste une pure présence,
transparente, limpide,
fraîche, évidente, vive,
ouverte et vibrante.
C'est l'expérience essentielle
où l'on identifie clairement notre essence,
notre véritable visage,
la face même de l'Immense
qui déborde en toute chose.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...