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lundi 28 février 2022

D'où vient la grâce ?

 

Selon le Tantra, le but ultime de la vie est de se délivrer des limites naturelles et de réactualiser notre nature infiniment vaste et puissante. Le shivaïsme parle d'omniscience et d'omnipotence, le bouddhisme promet surtout l'omniscience ; et l'immortalité consciente, bien sûr. Mais, dans tous les cas, le but est de se reconquérir.

Cependant, le shivaïsme affirme que l'individu ne peut s'accomplir en s'appuyant seulement sur ses forces individuelles. L'infini ne peut venir du fini. Il faut, en plus, que la grâce descende sur lui, shakti-pâta. "Parce que Dieu le veut".

Mais pourquoi Dieu, Shiva, le veut a tel moment, pour tel individu ? Y a-t-il une loi de la descente de la grâce ? Selon le Tantra non-duel, shâkta, kaula, la grâce est la liberté absolue de la conscience ; elle n'obéit à aucune loi. N'importe quel individu, humain ou autre, peut soudainement être touché par la grâce et s'éveiller pleinement, sans tenir compte de sa condition.

Mais le shivaïsme tantrique dualiste propose une explication moins radicale : il existerait des "trous dans le temps" (kâla-chiddra) quand deux karmas opposés et de force égale mûrissent simultanément. Cela arrive parfois. C'est durant ce moment de suspens que la grâce s'insinue et donne à l'âme le désir de s'émanciper en cherchant un maître.

Voici, par exemple, un extrait d'un tantra "dualiste", le Kirana :

evaṃ sūkṣmaṃ samānatvaṃ yasminkāle tadaiva sā // 5, 9

svarūpaṃ dyotayatyāśu bodhacihnabalena vai / 5, 10a

"Ainsi, il y a (parfois) une égalité subtile (de deux karmas).

A ce moment précis, la (grâce) manifeste soudain l'essence 

(de cet individu, grâce à l'initiation), en vertu des signes (extérieur) de son éveil."

Ces signes extérieurs sont le dégoût du monde, la recherche d'un maître, l'aspiration à la délivrance et la dévotion pour Shiva. Ils permettent au maître d'inférer que cet individu a été touché par la grâce et qu'il est donc digne de l'initiation libératrice.

Ce qui est intéressant ici, c'est cette hypothèse que la grâce se glisse entre deux karmas de force égale, cette idée qu'il existe des failles dans le temps ordinaire, dans la roue du devenir.

Notez, en effet, que cette description est l'analogue exact de ce qui se passe au plan de la respiration : Quand deux respirations opposées, mais de force égale, s'équilibrent, il y a un moment d'arrêt. Et dans ce moment de suspension, la conscience peut s'éveiller. 

Concrètement, si je porte attention à la fin d'un expir, avant que ne surgisse l'inspir suivant, il y a un moment qui n'est ni expir, ni inspir, "ni ceci, ni cela", un temps hors du temps, une faille dans le temps. C'est dans la prise de conscience de cet intervalle que la conscience s'éveille et commence soudain à réaliser son plein potentiel. L'inspir et l'expir sont l'analogue des deux karmas opposés de force égale. Et l'intervalle est l'analogue de la "faille temporelle" dans laquelle la grâce va venir se glisser. Ces analogies, marques de la profonde cohérence de la philosophie shaiva (shivaïte), sont nombreuses, mais celle-ci me semble particulièrement remarquable. 

Cela concorde aussi avec la croyance selon laquelle les équinoxes (quand le jour et la nuit sont de même longueur) sont favorables à la réalisation spirituelle. Enfin, le Vijnâna Bhairava Tantra évoque l'intervalle entre veille et sommeil, juste avant de s'endormir. Tous ces moments sont analogues. Le yoga de l'écoute de l'intervalle entre expir et inspir n'est pas propre aux traditions non-dyalistes. Elle est enseignée, en particulier, dans le cycle de tantra de la Transcendance du temps, Kâlottara, un ensemble peu connu mais riche en pratiques de yoga.

La grâce est en réalité toujours présente. Comme l'admet ailleurs un maître shaiva dualiste, parler de "descente de la grâce" n'est que métaphore. En réalité, la grâce est la nature même de la conscience, du divin, et non l'un de ses actes parmi d'autres. Tout est grâce. 

Mais, de même que le ciel bleu se révèle plus clairement entre deux nuages, de même la conscience se révèle en sa nudité entre deux karmas, entre deux respirations, entre deux pensées. 

La grâce est donc la nature même de la conscience, égale en toutes circonstances et pour tous. Mais elle semble plus manifeste dans certaines circonstances, décrites précisément par les tantras de Shiva.

vendredi 23 avril 2021

La Main de Shiva



 La tradition du Tantra transmet des initiations dites "libératrices". En gros, il y a deux initiations : l'initiation régulière qui purifie l'âme et l'initiation spéciale, dite "du fils" ou "du Nirvâna", qui libère l'âme en l'unissant à Shiva.

Dans ce rite d'initiation, l'un des moments les plus importants et les plus anciens (car ces rites ont évolués) est celui de la "Main de Shiva".

Abhinava le décrit ainsi en bref, dans son Essence des tantras (Tantrasâra, XIII) :

tataḥ svadakṣiṇahaste dīpyatayā devatācakraṃ [pūjayitvā vāmapāṇineti śeṣaḥ] pūjayitvā taṃ hastaṃ mūrdhahṛnnābhiṣu śiṣyasya pāśān dahantaṃ nikṣipet 

"Le maître doit, avec sa main gauche, adorer la roue des divinités éveillées dans sa main droite, puis il impose cette main sur la tête, le cœur et le nombril du disciple, brûlant ainsi ses liens".

Et dans la Lumière des tantras (Tantrâloka), il explique :

śivahastavidhiṃ kṛtvā tena saṃpluṣṭapāśakam |
śiṣyaṃ vidhāya viśrāntiparyantaṃ dhyānayogataḥ ||

"Le maître brûle d'abord les liens
du disciple par le le rite de la Main de Shiva
jusqu'à l'apaisement ultime,
en visualisant (le Feu de la conscience
qui consume les liens du disciple)."

_______________________

Les "liens" ainsi "consumés" par le feu de la conscience en éveil sont les trois souillures, les trois croyances qui contractent l'âme, c'est-à-dire la Conscience universelle : 

la croyance au bien et au mal, la croyance en l'existence d'une réalité extérieure à la conscience et la sensation d'être incomplet, imparfait. Cette dernière "pollution" est la plus subtile et antérieure au mental ; elle est inconsciente, en un sens. 

Comme on voit, c'est la Conscience sous la forme du "maître" qui réveille la Conscience sous la forme du "disciple". Comme l'explique ailleurs Abhinavagupta, le but de ce rite est d'anéantir la croyance en une différence entre conscience universelle et conscience contractée, car la contraction est aussi "conscience". La Tradition est l'anéantissement de la croyance en la séparation entre initié et profane.

Par conséquent, seule la Conscience peut éveiller la Conscience. Le karma, le mérite, les bonnes actions, la pureté morale, les pratiques antérieures, etc. n'entrent pas en ligne de compte. La grâce est la liberté de la Conscience divine. Tout obéit à elle, elle n'obéit à rien. Aucune règle ne la détermine, c'est elle qui détermine toutes les règles. "A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ?" Les pratiques, les techniques et les règles ne valent que pour celles et ceux qi y croient, selon Abhinavagupta. Pour qui n'aspire qu'à la liberté, il y a liberté.

Le rite de la Main de Shiva est l'acte par lequel la Conscience s'éveille librement de son propre jeu d'oubli. 

Après ce rite, le maître, la maîtresse et leurs disciples, hommes et femmes, boivent le vin consacré ainsi que le pain mystique (caru). 

Ces deux rites, celui de la Main et celui du Pain et du Vin sacrés, sont le cœur de l'initiation dans le Tantra ésotérique Kaula, la cérémonie qui introduit l'individu à la nature divine de toutes choses.

Comme on le voit, cet acte est assez simple. Des pratiques supplémentaires ne sont requises que si le disciple demeure insensible. En effet, dans cette tradition, la plus intime du Tantra, le disciple n'est pas censé rester passif. Quand il "voit" le Mantra, c'est-à-dire à travers ces rites de la Main, du Pain et du Vin, il doit être littéralement touché par la grâce, envahi par l'énergie divine. Autrement, il est renvoyé à des pratiques de purification. Ou bien il est, plus simplement encore, renvoyé à ses pratiques religieuses antérieures, car il est peut-être destiné à rester profane en cette vie. Tel est le jeu  de la Conscience.

vendredi 30 août 2019

Le mystère de la communion de coeur à coeur

Shaktipatte, shaktitruffe : rien que de très naturel...


Nous avons tous fait l'expérience forte d'une communion en silence avec d'autres personnes. Comme si, dans cette nudité intérieure, quelque chose se transmettait. A mon sens, cette expérience est très riche : elle enveloppe, à sa manière, la totalité de la vie intérieur, les questions du rapport à l'autre, au collectif, à la politique, à notre bon sens, à notre liberté.

Certains en font une voie spirituelle à part entière, voire la seule voie qui vaille vraiment. Et aujourd'hui, il est courant d'entendre que tel ou tel "être réalisé" ou "éveillé" est doué du pouvoir de transmettre l'éveil, la grâce, un courant d'énergie qui fait tout le travail. Il n'y a qu'à rester passif, vaguement confiant, et ça se fait tout seul, comme une bougie allumée au contact d'une autre.

Pourtant, les traditions non-duelles affirment et démontrent de façon convaincante que la conscience elle-même ne peut être transmise, car elle n'est pas une chose, physique ou subtile. En effet, la conscience est par définition le sujet et non un objet. Elle est "cela qui manifeste" : elle n'est pas "ce qui est manifesté". Elle ne peut être objectivée. Et tout ce qui peut être objectivé n'est pas la conscience et n'est donc pas l'essentiel. La conscience est comme l'espace : l'espace, étant... espace, est partout. Il ne peut donc être transmis d'un lieu à un autre. 

Quand au shivaïsme du Cachemire, il affirme les deux. Comment expliquer cette contradiction ? La conscience ne peut se transmettre et pourtant, le shivaïsme du Cachemire considère que la grâce est une énergie qui peut se transmettre d'un corps à un autre. Aujourd'hui, cette croyance est devenue courante. On trouve partout sur Internet des séances de transmission d'énergie spirituelle.

Je vais d'abord d'abord essayer de donner la réponse du shivaïsme du Cachemire avant de proposer la mienne. 

Selon le shivaïsme du Cachemire, la conscience n'est pas une chose. 
Et il n'y en a qu'une, qui se manifeste en une myriade de personnalités, de corps et d'univers. Vous qui lisez ces lignes, vous êtes moi, moi que je suis vraiment. Tout ce qui nous différencie est en effet de l'ordre du "ceci" objectif : le corps, les sensations, les pensées. Les contenus sont différents, le contenu est identique, comme tous les corps sont contenus en un seul et même espace. 
Cependant, l'éveil de la conscience n'est pas la conscience elle-même. Tout est conscience, mais tout n'est pas conscience éveillée. La conscience est en effet libre, libre de se manifester à sa guise, gratuitement et par jeu, comme inconscience, comme conscience identifiée à ceci ou à cela. Eveillée en tel corps, endormie en tel autre. Le pouvoir de s'éveiller ou de se réveiller est donc l'un des pouvoirs (shakti) de la conscience. Voilà pourquoi la conscience peut jouer à s'endormir ou à se réveiller simultanément, mais en des personnes différentes. 
Or, le monde entier est fait de ces pouvoirs de la conscience. Et le corps aussi. Et le mental. Par conséquent, la conscience est libre de se réveiller dans le corps ou dans le mental. Par le souffle, le toucher, la pensée ou la vue. Et donc tout est possible. La conscience elle-même n'est pas transmise, certes. Mais d'un corps à un autre, une énergie se transmet qui, dans tel corps, va inciter au réveil de la conscience. C'est un jeu, absolument libre. La conscience joue à se soumettre au lois de la nature qui ne sont que ses libres décrets. Mais la conscience n'est pas, à strictement parler, transmise. Seule une énergie particulière est transmise, énergie qui, indirectement, va contribuer au réveil de la conscience, parce que tout cela n'est que son libre jeu. La transmission se passe donc au niveau des objets, qui sont les visages, les masques assumés par la conscience. 
Autre argument traditionnel : la conscience est absolument libre, elle ne dépend de rien. Elle est donc libre de contredire sa nature de conscience non-objectivable et de faire "comme si" elle était une énergie comparable à l'électricité (l'électricité est la métaphore favorite des gourous qui prétendent transmettre cette énergie). Car l'énergie, après tout, c'est simplement du mouvement. Ce mouvement réveille la conscience qui joue à s'assoupir. 
Enfin, il faut préciser une différence notable entre le shivaïsme du Cachemire, tradition ancienne, et les partisans de la transmission d'énergie depuis le XXe siècle : dans les traditions anciennes, les choses sont beaucoup plus nuancées. On distingue entre anugraha (la grâce), shakti-pâta ("coup de grâce", terme très général), rudra-shakti (la grâce qui se manifeste physiquement), dîkshâ (l'initiation rituelle), âvesha (la pénétration du gourou et/ou de Shiva dans le corps du disciple), vedha (la "percée", la transmutation alchimique), kundalinî (terme très général à l'origine), mantra-uccâra (énoncer le Mantra en suivant son élévation le long du canal central), samkrama (transmission d'énergie), âgama (transmission des enseignements), bodha (l'éveil), etc. Toute cette richesse disparaît avec la vulgarisation de l'idée d'éveil de la Koundalinî par un gourou, principalement dans le système inventé par Vishnou Tîrtha dont le livre Devâtma Shakti L'Energie divine (1962 pour la version anglaise), fut la source d'inspiration majeur pour Swâmî Mouktânanda, lequel popularisa la "shaktipat intensive" dans le monde. En gros, vous êtes assis, le gourou vous touche ou vous effleure d'une plume, et votre conscience s'éveille, ce qui se manifeste par des gestes, des mots, des larmes, etc. spontanés. 
Autre différence importante avec le shivaïsme tantrique ancien en général : le gourou n'est pas la source de l'énergie qu'il transmet. Shiva est la source. Shakti-pâta est un diminutif de Shiva-shakti-pâta. Le gourou n'est qu'un canal. Et dans le shivaïsme initiatique commun (le Siddhânta), on ne lui demande même pas d'avoir du charisme. Il suffit de respecter à la lettre le rituel, et ça marche. En revanche, cette idée d'un pouvoir mystérieux du gourou lui-même, apparaît dans la tradition du Koula. Cette dernière, à travers le Kula-arnava Tantra, est la source principale d'inspiration de Vishnou Tîrtha. Et cette tendance à donner de l'importance au gourou comme source de l'énergie va grandir au cours des siècles, jusqu'à culminer aujourd'hui, où l'énergie transmise par le gourou tient lieu d'initiation. 
Il y a clairement un mouvement global de simplification. La gnose et le yoga, ainsi que les rituels, tendent à disparaître au profit d'une initiation de masse, à distance, dépourvue de paroles comme de contact intime. Cependant, cette idée d'une transmission directe d'énergie spirituelle par le gourou provient bel et bien de la tradition du Koula, cela ne fait plus aucun doute.

Voici maintenant ma réponse :

Quand on s'assoit ensemble dans le silence, il se passe des choses. Tout le monde ou presque le constate. 
Mais il y a deux interprétations extrêmes : d'un côté, les partisans du Vedânta orthodoxe ne voient en cette expérience qu'une belle illusion, sans rapport directe avec l'éveil spirituel, car cette expérience passe ; 
et à l'autre bout, ceux qui ne jurent que par le gourou, décrit sans pudeur comme une sorte de dealer. Swâmî Vishnou Tîrtha décrivait lui-même les séances de Shaktipat comme des "injections" d'énergie électro-divine. 

Il me semble que ces deux extrêmes forment un faux dilemme typique, en ce sens qu'elles nous font croire que nous n'avons le choix qu'entre ces deux réponses. Or, je crois que vous le pressentez, aucune de ces deux positions n'est vraiment la bonne. Adopter la posture intellectualiste du Vedânta, c'est nier une expérience universelle. Mais adopter la posture gourouïste, c'est nier d'autres aspects de l'expérience, à savoir que ces expériences de communion peuvent très bien se produire sans gourou.
La vérité se situe probablement quelque part entre les deux.

Je sens une intensité particulière quand je suis en silence (intérieur, mental) en présence d'une autre personne établie dans ce même silence, ou du moins tournée vers ce même silence. Si l'on me dit et m'assène que cette personne est spéciale, surtout si je subis une pression de groupe, alors mon expérience sera peut-être encore plus intense. Mais c'est de la persuasion, par l'expérience brute. Mon expérience, c'est que l'expérience est plus intense avec n'importe qui, du moment que cette personne et moi sommes en communion, dans ce silence intérieur. Après, cette personne peut être une sainte, une secrétaire de mairie, un chat, un youka ou une colline. Cela ne change rien. Dans tous les cas, si je "sens" le silence en l'autre, il y a comme une mise en résonance, une sympathie qui démultiplie l'expérience, sauf si j'ai plus ou moins consciemment décidé de me persuader que j'avais affaire à la source exclusive d'une énergie électrique spéciale. Ni plus, ni moins. 
Gourou, saint, être réalisé, etc. tout cela est de l'ordre de la croyance, de l'auto-hypnose. La preuve en est que ça marche fort bien avec des "gourous" parfaitement factices. Vous prenez n'importe quel personne, présentée et marquetée efficacement, ça fera aussi bien l'affaire. Ça marche même avec des gens qui n'ont rien à voir, a priori, avec la spiritualité, comme Cloclo ou Elvis. C'est de l'auto-persuasion. Et ça marche aussi sans personne du tout, comme quand une assemblée invoque le Saint-Esprit. 

Donc oui, il se passe quelque chose quand nous sommes plusieurs dans le silence intérieur.
Il se passe aussi quelque chose quand je suis en silence avec une personne en qui je crois, qui va m'inspirer, me donner confiance. Cela peut être très puissant, c'est incontestable. Mais le problème, c'est quand j'en viens à croire, en plus, que cette personne est la source de l'expérience. Parce qu'alors, je deviens dépendant de cette personne. Je ne suis plus dans un mouvement de libération. L'expérience, qui est une expérience de liberté, devient une forme d'aliénation, source d'addiction. L'expérience de la liberté devient prisonnière d'un système de croyances.

Et surtout, il se passe toujours quelque chose quand je suis en silence intérieur, que ce soit avec tel gourou ou juste sur ma terrasse ou sur un quai de métro. Voilà pourquoi le silence est libérateur : il ne dépend pas des circonstances et sa vertu propre me rend de plus en plus indépendant des circonstances. 
Au final, je me méfie des pseudo-théories sur la transmission d'énergie qui ne sont que des poncifs religieux qui ne disent pas leur nom.
Il se passe quelque chose quand nous sommes ensemble en silence. Communier dans ce mystère. Ça me suffit. Les hypothèses électro-quantiques, je les trouve niaises, pour tout dire, presque des insultes à la beauté et à la puissance de l'expérience. C'est un mystère. Une communion contagion. Sa beauté vient de son côté sauvage. Et c'est très bien ainsi. Si on en fait un produit à l'image de l'électricité, on tue le mystère et on se retrouve avec la misère.

mercredi 28 août 2019

L'Eradication des ténèbres II : les signes de la Koundalinî

kundalini-explained
Voici la suite de ma traduction de l'Éradication des ténèbres (Timirodghâtana), un des plus anciens textes du Koula, le Tantra non-duel.

Après la description symbolique du lieu du Tantra (cliquer ici)et du dialogue entre Shiva et Shakti, cette dernière lui demande dans le second chapitre les secrets du yoga du Koula, source de la réalisation en cette vie. Ce yoga consiste à se laisser posséder (âvesha) par l'énergie divine (rudra-shakti), laquelle n'est autre que la Koundalinî, même si le terme n'est pas employé dans ce texte ancien. Ce yoga se présente comme indépendant des théories, dualistes ou non-dualistes, indépendant aussi des circonstances et des conditions de vie.

Le Chapitre III - La vanité des religions comparée à l'expérience de la Koundalinî

Le chapitre III souligne ces différences entre cette pratique intérieure et le shivaïsme ordinaire : 

"La vérité des livres de ce monde n'a rien de commun avec la pratique non-duelle (qui ne se base pas sur la dualité entre "pur" et "impur"). Les "sciences" dont s’enorgueillissent les savants ne mène qu'au malheur. Ceux qui méditent le sens des Védas se contentent de la lettre, ils ne trouvent pas la paix transcendante, "ceux qui savent la vérité (des Védas)", égarés qu'ils sont. D'où leur viendrait la connaissance (libératrice), même en lisant des millions de livres ? Les (rituels) grossiers à base de camphre, de curcuma, etc. sont absurdes. Ceux qui suivent des règles de bonne conduite (vinaya) mais qui sont privé de réalisation sont partout répandus, en pleine confusion. Ils ne connaissent pas la félicité du Koula, Ô belle aux yeux de gazelle ! Ils se contentent des Tantras et des Mantras, qui ne leur font aucun effet (pratyaya). Ils n'ont pas la gnose du Koula : les hommes se contentent d'être bien sages. Ils s'adonnent à nourrir le feu de boulettes amères, par exemple ; d'autres "purifient les éléments", d'autres imaginent le Point et la Résonance, ainsi que les (autres étapes de l’ascension du Mantra) le long du canal central. Ils se satisfont d'un rituel qui (prétend être) la connaissance du réel. Mais la connaissance du Koula est celle des yoginîs et des magnanimes. Ceux qui sont bien sages (vaineyikâh) sont comme des insectes (sans cervelle), ils se distinguent par leur inclination à la servitude (pashutvam) !"

Le reste du chapitre est très abîmé, mais le message est clair : les religions existent parce que les hommes ne font pas l'expérience de la Koundalinî. Ils se font alors esclaves de systèmes factices où l'on s'imagine vivre des choses mirifiques, justement parce qu'on ne les vit pas.
Le yoga du Koula, au contraire, n'a pas besoin de visualisation, de règles ou de vaines théories, parce que l'éveil de l'énergie se vérifie directement par ses effets (pratyaya, cihna). Ce sont ces dignes qui sont décrits dans le chapitre IV :

Chapitre IV - Les symptômes de la Koundalinî

Pour la principale méthode d'éveil de la Shakti selon le Koula, cliquer ici. La Koundalinî, c'est la vie, c'est-à-dire la conscience. La conscience est libre. Rien ne peut la forcer à se réveiller. Nul ne peut la contraindre à rester endormie. La Koundalinî, c'est le coeur de soi. Pour la réveiller, il suffit de se réveiller, c'est-à-dire de plonger en soi. Vu de l'extérieur, toutes les méthodes sont possibles, toutes les occasions sont bonnes. Mais en réalité, seule la Koundalinî, le "je suis je", s'éveille soi par soi. 

"La Déesse demande : 
Comment la (Koundalinî) advient dans le corps ? J'ai un doute à ce sujet, Dieu des dieux ! Donne-moi la réponse, Seigneur des dieux !
Shiva répond :
- Ô Déesse, elle (la Koundalinî, la Shakti, la Déesse... Toi !) est omniprésente. Mais elle est (plus intensément présente) dans le coeur des êtres incarnés. Grâce au joyau des instructions secrètes qui constituent la gnose (du Koula), éveillé (depuis toujours), elle s'éveille (à nouveau). Shiva et Shakti se font face à face, omniprésents. Mais cette Shakti de Shiva se trouve dans la bouche du maître et dans la possession (âvesha). Lui, Shiva, est l'inconcevable, la cause primordiale. Sa Shakti est Point (de Lumière) et Résonance (consciente). Il suffit de suivre son ascension pour qu'apparaisse l'expérience qui est la preuve (de l'éveil de la Koundalinî). Le corps s'en trouve immobilisé. Avec la pratique, on voit le divin, le divin dans le corps, Ô Déesse ! En trois mois, on contemple les Yoginîs (dans le ciel face à soi), puis les dieux célestes dans leurs vaisseaux. Selon la profondeur de la pratique, on contemple toute la création. D'abord, on sent un tremblement dans le coeur, puis (comme) une énonciation dans la gorge. Puis la tête tourne, signe de la transmission. Un à un, (les cakras) se mettent à tourner, de même que les membres et chaque partie du corps, jusque dans les articulations. Il y a (comme) un vertige et une ivresse dans le corps entier, par la puissance de cette science du Koula. Il y a (comme) des changement d'humeur, d'état. Il ne faut pas en avoir peur : c'est la Maîtresse suprême qui joue. Il ne s'agit ni d'une possession démoniaque, ni d'une maladie mentale. Quand on la bloque où qu'on lui fait violence, on n'est pas délivré. Grâce à cette Shakti du Désir, le yogi devient un gourou. Elle est source de plaisir sexuel dans le corps. Transcendante, elle guérit de tous ce qui tire vers le bas (pâpa). 
...
Cette possession par la Shakti de Shiva est la possession éternelle, sans effort, elle est la source ultime de l'union délicieuse avec les dieux célestes, elle procure à la fois la jouissance et la liberté. 
...
Qui s'adonne à ce yoga ne connaît ni jour, ni nuit. Il ne sent pas la faim ni la douleur en son corps.
...
Sans effort, il réalise une myriade de moudrâs et de bandhas. Il tremble, chante, danse, manifeste une multitude d'états.
...
Il est impossible de faire cette expérience même par des millions d'autres systèmes."

Là aussi, malgré les lacunes et les quelques passages que je ne comprends pas, le message est clair : quand la Koundalinî s'éveille, toutes sortes de symptômes se manifestent, dont les moudrâs et les bandhas (au passage, je me demande si ce texte ne comporte pas ici la plus ancienne mention des moudrâs et bandhas qui apparaîtront ensuite dans le hatha yoga), ce que le principal vulgarisateur du "Siddhayoga" au début du XXe siècle, Swâmî Vishnou Tîrtha, nommera les "kriyâs" ou "manifestations spontanées de la Koundalinî/Shaktipat sous forme de mouvements" que l'adepte ne doit en aucun cas essayer de bloquer.
On notera aussi que l'énergie part du cœur, ainsi que l'absence de serpent (mais j'ai mis un serpent en illustration, quand même).

Au final, tout cela est très simple : on plonge en soi, instinctivement, et on se détend. Comme dit Shiva dans ce tantra : teṣu teṣu na bhetavyaṃ, krīḍate parameśvarī "n'ayez pas peur de ces manifestations : c'est la Maîtresse suprême qui joue".

dimanche 25 août 2019

L’Éradication des ténèbres - chapitre I

There is a Story behind celebrating Shravan Somvar is That Once upon a time there was a rich business man in Amarpur village. To know the further story of the Lord Shiva visits the ReligiousKart and read the complete Story.

La tradition Koula, c'est le Tantra non-duel, la transmission de l'éveil dans le corps. 
Je voudrais ici essayer de retraduire l'un de ses textes les plus anciens, datant peut-être du VIIIè siècle, L’Éradication des ténèbres (Timora-udghâtana, cliquer ici pour voir la transcription que j'utilise), un manuscrit unique découvert au Népal. Le texte est très corrompu, de nombreux passages manquent. Mais ce texte me semble témoigner du Tantra non-duel à l'état pur, primitif, avant les versions édulcorées ou sophistiquées qui sont apparues ensuite. Et le texte est cité par Abhinava Goupta et Kshéma Radja, bien que ces citations ne se retrouvent pas dans le manuscrit qui nous est parvenu.

Le premier chapitre décrit le contexte symbolique de la transmission entre Shiva et Shakti, entourés de yoginîs, de siddhas et autres sages mythiques.

L’Éradication des ténèbres

Chapitre I : Shiva et Shakti

"Shiva et Oumâ (la Déesse) sont au sommet du Mont Kaïlash. C'est un sommet charmant, entretenu (-sevite) par les êtres accomplis et les yogis, par des hordes de nymphes, des esprits des forêts, des créatures célestes, entourés d'arbres, ornés de mines de joyaux, des pics variés, des nuages vivants, nimbé de l'éclat de l'or inondé de soleil, peuplé de sages (rishi) et d'innombrables magiciens, de hordes de lotus, de fleurs rouges Tchampa (comme les encens) et autres, nimbés d'une aura écarlate due aux arbre Ashoka et d'autres arbres magnifiques. 
Shiva est assis sur un trône d'or et de pierres précieuses avec Shakti. Orné de crânes, il est entouré de ses cinq faces et il porte seize serpents. Doué de trois yeux, sa chevelure est une masse relevée, comme une tiare, au sommet de laquelle siège la Lune. Ses cheveux rougeoyants inspirent la terreur, tel un feu brûlant. En guise de cordon sacré, il porte un cobra (nâga). Ses boucles d'oreille imposent le respect. Il porte les rois des nâga en guise de bracelets et d'autres anneaux d'épaule. Le Dieu des dieux resplendit de tout cela, en serrant contre lui la Déesse, Oumâ, ainsi que le trident aux pointes terribles. Ce héros porte aussi aussi un glaive tranchant comme le diamant, une hache puissante et un rosaire splendide. Ses oreilles sont ornées de lotus ; il tient une queue d'éléphant en guise de chasse-mouche et ses chevilles sont ornées de clochettes. Il est revêtu d'une peau de tigre qui fait peur à voir, ainsi que d'une longue dague décorée de gravures. Orné de la Grande Moudrâ, sa longue langue lèche (l'espace), créant et détruisant le samsara. Il tient un crâne dans sa main gauche, un tambour damarou, ainsi qu'un disque et un arc. Couvert de cendres, il tient un lotus et sa dame. Il rit à gorge déployée, d'un rire qui paralyse (kilakilâyantam ?) terrible, incarnation de la peur, entouré de grand yogis et de grandes yoginîs. 

(manque une feuille...)

La Déesse (probablement) demande :
Révèle-moi le nectar du Koula, l'essence de la tradition pour les nuls (mûrkha ?).
... (un passage que je ne comprends pas)
 (pour ?) les imbéciles ignorants perdus dans la jungle des systèmes, qui ne connaissent pas la félicité ultime, le nectar suprême, la gnose du Koula. 

(Shiva répond ?) :
Ô Déesse ! C'est la Shakti du désir qui est la source de toute réalisation, quelque soit la pratique ou la règle. 
Là où il n'y a pas de pratique compliquée, pas de préférence pour la dualité, ni pour la non-dualité, c'est là que je suis, comme un caruka (?).
Que l'on soit célibataire ou marié, engagé dans un projet, où que l'on soit, on atteindra la réalisation grâce à la possession par la Shakti de Roudra reçue d'un maître, grâce au Yoga du Koula."

Après une longue introduction qui nous situe dans l'ambiance baroque du Tantra, Shiva délivre l'essentiel de son message dans cette dernière phrase : peut importe les signes extérieurs et les situations. Seul importe la grâce, "la possession par la Puissance de Roudra". Roudra est un autre nom de Shiva. La Puissance de Roudra (rudra-shakti) est l'énergie divine quand elle se manifeste par la possession, l'envahissement de tout l'être par une énergie, un mouvement comme une vague, qui submerge le corps qui la reçoit. Les signes physiques et intérieurs de cette transmission d'énergie seront décrits aux chapitres 4 et 6, que nous verrons ensuite.

L'essentiel est la plongée à l'intérieur, directement. Sans attendre. Ici et maintenant. Nous avons tous ce savoir instinctif. C'est tout.

lundi 5 avril 2010

Du qi comme manifestation de l'obéissance

Panpan-le-lapin : Oh, regarde Dharma ! Que font ces gens dans la prairie ? Ils bougent d'une drôle de manière...

Dharma-le-chien : Ils font des arts martiaux chinois "internes" (par ex. le tai chi)et ils travaillent leur qi.

Panpan : C'est quoi le qi ?

Dharma : une sorte d'énergie universelle, un souffle qui imprègne tout, un peu comme la Force dans Star Ouars, tu vois ? Et le "qi gong", c'est s'entraîner à sentir et développer son qi. Un marché de plusieurs centaines de millions d'euros.

Panpan : Ah oui ! Mais alors ils ont des super pouvoirs ?

Dharma : Ils en ont parfois l'apparence. Il y a des démonstrations dans ce sens, nombreuses.

Panpan : Mais ? Je sens que tu vas encore jouer les rabats-joie...

Dharma : Ben, excuses-moi mais le qi n'existe pas sous cette forme.

Panpan : Hein ? mais alors comment expliquer les vieux maîtres d'art martiaux qui poussent des gens à distance d'une simple pichenette ?

Dharma : C'est de la psychologie de groupe. Ce "pouvoir" n'est rien d'autre que le pouvoir de la pression sociale que l'on a intériorisée depuis la naissance, à coups de claques et autres encouragements discrets. Si le "jeune" disciple ne bouge pas sous la pression de l'énergie du "qi" du Vénérable Maître, il risque d'être ostracisé, d'une façon ou d'une autre. Ce serait un faux-pas. Alors, hop, il fait semblant de trébucher. Il plie l'échine pour continuer à être aimé, reconnu. Tiens regarde ce document :



Panpan : Mais ils ne font pas "exprès" là !

Dharma : Non, en effet. Ils ont tellement intériorisé la hiérarchie sociale qu'ils ne se rendent plus compte de son action. Cela est particulièrement vrai dans une société traditionnelle, a fortiori dans les sociétés confucéennes. Le respect des hiérarchies en est le principe. Résister au vieux, c'est manquer de noblesse ("ren" en chinois), d'humanité. Mon maître a pratiqué l'art martial que le vieux est censé démontrer ici. Voici une jolie séquence de ce style :



Il a d'ailleurs beaucoup pratiqué les arts martiaux "internes" dans sa jeunesse. Eh ben, je peux te dire que quand il joue avec moi, je ne ressent absolument rien (sauf quand il cache une croquette quelque part). La seule solution pour me faire faire sa volonté, c'est qu'il me dresse, c'est-à-dire qu'il me fasse intérioriser des règles, une hiérarchie. Et alors, "j'obéis au doigt et à l'œil", littéralement, comme dans ce film. Un petit geste, et je tressaille, voire je tressaute.

Conclusion : Faites des arts martiaux (ça peut aider la sécu), du qiqong, etc. Pour "ressentir" son corps, c'est merveilleux. Mais les pouvoirs du qi, ça s'explique par la psychologie sociale, exactement comme la plupart des pouvoirs soi-disant spirituels. Regardez l'expérience de Milgram, tout y est.

Panpan : Oh.
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