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jeudi 3 août 2023

Le premier instant dans le platonisme



Si le Tout est tout, demande Damaskios (458-533), alors il n'y a rien en dehors de lui. Mais alors, il n'y a pas de principe du Tout. Dans ce cas, rien n'a de principe. Mais si le Tout a un principe, il n'est plus tout. 

A côté de cette aporie, il chercher à repérer le passage de l'Un au Multiple, l'infiniment subtil coulée de l'Un aux autres, car ce serait saisir comment de l'Un peut surgir autre chose que l'Un. Mais, avant de se multiplier, ces multiples sont encore indifférenciés, un Multiple a l'état pur, encore indifférencié de sa source unique :

"Saisir la procession à sa source ce serait, s'il était possible, saisir le moment où les autres essaient d'être autres sans parvenir encore à se différencier les uns des autres. C'est ce premier effort que Damascius voudrait nous faire pressentir - ou soupçonner - à l'origine des choses. 

Nous ne pouvons le penser. Mais, de ce principe, comme des autres principes, l'indicible et l'un, nous portons en nous l'image. Nous avons l'expérience d'un état de plénitude qui n'arrive pas à donner naissance à une idée distincte. Entre le silence et la parole, il y a le désir de s'exprimer et l'effervescence intérieure qui accompagne le désir. Entre l'indistinct et le distinct, il y a le moment où la distinction est en train de s'opérer. 

Ce moment intermédiaire, Proclus et Damascius l'ont appelé la vie."

Ce passage est extrait de Des Premiers principes, apories et résolutions, par Damaskios, traduit par Marie-Claire Galpérine, chez Aubier, 1987.

Je retiens "Nous ne pouvons le penser. Mais, de ce principe, comme des autres principes, l'indicible et l'un, nous portons en nous l'image. Nous avons l'expérience d'un état de plénitude qui n'arrive pas à donner naissance à une idée distincte."

Cette idée est extraordinaire, rare entre toutes. Je la retrouve dans la traditions du Kâlî-kula, dans son interprétation cachemirienne et dans quelques échos au sein du bouddhisme tantrique. 

Idée du premier instant, de l'élan initial, de la source prise en son jaillissement originel. Une idée qui vivra encore dans la théologie mystique chrétienne. Elle pointe vers le "je suis" (aham-bhâva en sanskrit), le pur ébranlement, la vibration simple, source de tous les mouvements, l'émotion qui est l'existence même, l'acte d'être à la racine de toutes les actions, une plénitude dont tout mouvement, toute joie, tout émerveillement en ce monde est comme un débordement. C'est aussi la vie pure (prânana), le respire indistinct du frémissement immobile qui, en ralentissant, devient pulsation du cœur, souffle et autres mouvements des corps.

Ce mystère, cet instant du Big Bang, nous en faisons l'expérience. Lors de n'importe quel commencement. Nous le ressentons quand un mouvement commence, n'importe quel mouvement. Une parole, un geste, un éternuement. Une émotion soudaine. C'est cela que la tradition du Cachemire nomme "éclosion" (unmesha), éveil, ouverture des yeux, expansion. Se rendre attentif à cet élan est la "méditation", la pratique de l'éveil. Parce que cela doit être fait sans égocentrisme, c'est aussi l'adoration. Ce que les mystiques nommeront "amour pur".

Cette manière de faire des ponts entre ce qui se rapporte au divin et ce qui relève de l'humain est ce qui caractérise la reconnaissance : reconnaître le divin en soi, comme un reconnaît un être extraordinaire dans un visage ordinaire, comme on se rappelle que l'on porte les lunettes que l'on cherche, comme on réalise la chance d'être en vie. Philosophie de la reconnaissance (pratyabhijnâ) développée par Utpaladeva et d'autres, à la fois poètes, philosophes et mystiques. De même qu'il y a un moment où l'Un est déjà Tout, où le Tout est encore Un, de même il y a ce passage où l'amour et la connaissance participent de la même fête, qui commence maintenant dans un silence éblouissant.

mardi 7 avril 2020

Au moment du désir de percevoir...

Snow Leopard (Gaze) | Flickr - Photo Sharing!

didṛkṣayeva sarvārthān yadā vyāpyāvatiṣṭhate /
tadā kiṃ bahunoktena svayam evāvabhotsyate // 
Explication : yathā paśyantīrūpāvikalpakadidṛkṣāvasare didṛkṣito 'rtho 'ntarabhedena sphurati tathaiva svacchandādyadhvaprakriyoktān dharādiśivāntāntarbhāvino 'śeṣānarthān vyāpyeti sarvam aham iti sadāśivavat svavikalpānusaṃdhānapūrvakam avikalpāntam abhedavimarśāntaḥkroḍīkāreṇācchādya yadāvatiṣṭhate asyāḥ samāpatterna vicalati tāvad aśeṣavedyaikīkāreṇonmiṣattāvadvedyagrāsīkārimahāpramātṛtāsamāveśacamatkārarūpaṃ yat phalaṃ tat svayam evāvabhotsyate svasaṃvidevānubhaviṣyati kim atra bahunā pratipāditena /
___________________________________________________


"Quand il infuse tous les objets
au moment même du désir de percevoir,
alors... à quoi bon trop de mots ?
Il en fera l'expérience par lui-même."

Poème de la vibration, III, 11

Explication de Kshema Râdja :

"Au moment du désir de percevoir, au moment où il n'y a pas encore de concepts, quand [la conscience] est vision panoramique, c'est-à-dire quand il désire percevoir l'objet [mais] à l'intérieur, sans séparation : c'est exactement de cette manière et à ce moment-là qu'il infuse tous les objets, depuis l'état le plus élevé jusqu'au plus bas. Ces état de conscience sont décrits dans le Tantra de Svacchanda et d'autres.
Ainsi il recouvre tout en embrassant tout, en un état qui est une réalisation qui commence par le concept global du Soi "je suis tout" [mais] qui finit par être sans concept.
Tant qu'il demeure ainsi, sa réalisation ne change pas.
Le fruit est un émerveillement, une plongée dans le moi véritable et infini qui dévore les choses [en les infusant, en les embrassant]. C'est un état d'éveil d'expansion (unmesha) qui résulte de l'unification de tous les objets [au sein de ce désir de percevoir]. 
Cela, il en fait l'expérience par soi-même, par sa propre expérience (samvit).
Dès lors, à quoi bon de longues explications ?"

Pour méditer ainsi : le regard bien ouvert, légèrement étonné. La présence s'éveille, un silence lumineux s'invite.

Trois essentiels de la vie intérieure


"Pour que l'homme jouisse fruitivement de Dieu,
trois choses sont nécessaires : 
être en paix véritable,
se taire intérieurement,
adhérer [à Dieu] avec amour.

Celui qui doit trouver la paix véritable entre lui-même et Dieu
doit avoir une telle affection pour Dieu, qu'il puisse, le coeur libre et pour l'honneur de Dieu,
renoncer à tout ce qu'il exerce ou qu'il aime de désordonné,
et qu'il possède ou pourrait posséder contre l'honneur de Dieu.
C'est là le premier point, qui est obligatoire pour tout homme.

Le second point, c'est de se taire intérieurement,
c'est-à-dire être libre et sans images de toutes les choses 
que l'on a jamais vues ou entendues.

Le troisième point, c'est d'adhérer amoureusement à Dieu ;
et cette adhésion même est fruition,
car celui qui adhère à Dieu par amour pur et non pour sa propre utilité,
jouit fruitivement de Dieu dans la vérité,
et il sent qu'il aime et qu'il est aimé de Dieu."

Jan van Ruusbroeck, La Pierre brillante, traduction Max Huot de Longchamps

"Être en paix véritable" : un certain renoncement extérieur, un certain silence extérieur. Un cadre minimal : naturel, culturel et moral, doc.
"se taire intérieurement" : le silence intérieur, rester muet, méditation de l'espace lumineux, de la transparence abyssale.
"adhérer [à Dieu] avec amouré : la vibration cordiale, le ressenti viscéral, le premier instant du mouvement, du désir, l'élan pur.

vendredi 24 janvier 2020

Les royaumes de l'entre-deux

Rubén Fuentes 2015

Abhinavagupta et les autres artistes philosophes nous invitent à explorer les royaumes de l'intérieur. Or, ces contrées imaginales ne sont ni l'absolument indifférencié, ni l'absolument différencié, mais l'à-peine esquissé.

En effet, le différencié est dominé par l'esprit de profit. Obsédés par l'efficacité, ses esclaves ne savourent pas, tels des moutons gloutons.

L'indifférencié, quant à lui, confine souvent à l'indifférence. Le culte du Sans-forme se traduit par une sorte d'insensibilité. De toutes façons, dans l'indifférencié, il n'y a pas assez de différence pour savourer, pour déguster le sucre tout en étant le sucre.

Le domaine de la souveraine jouissance est donc intermédiaire entre ces deux états 1)de pure dualité dans l'oubli du fond, et 2) de pure unité dans l'indifférence. 

C'est le royaume du premier jaillissement du désir, des esquisses et des murmures, des mondes subtils, vraiment subtils, entre chien et loup, assez différenciés pour que les voyages y soient possibles, mais suffisamment indistincts pour que la piste de l'unité ne s'y efface jamais. C'est l'état de libre jouissance (bhoga-moksha, jîvan-mukti), la terre salvifique de la tradition de la Déesse. Ce sont les sentiers de la rêverie, de l'oraison du cœur, des ravissements intimes, des randonnées vacantes, de l'oubli de soi dans le réveil de la magie la plus sauvage, ce sont les baronnies des yoginîs à jamais à l'abri des margoulins. C'est le fil de l'épée, l'assag ouvert à tous à chaque instant, la république du libre-esprit. C'est le monde intermédiaire où le désir, en plein élan, n'est pas satisfait, tout en étant plongé en pleine délectation, à la fois toujours affamé et à jamais rassasié. C'est le royaume du Big Bang à l'échelle de Planck, où l'infiniment grand ne fait encore qu'une seule chair avec l'infiniment petit, où le passé et le présent se tiennent par la main, où la quantité est tout entière mesurée en sa qualité. Et ainsi de suite.

C'est le plan de la Pure Science, de la Vraie Science où la Mâyâ coexiste avec la pleine conscience, où la différence et l'altérité forment une seule identité, comme en un rêve parfait. C'est le monde des visions, mais de celles qui ne sont pas visibles, ni par les yeux de chair, ni par les yeux de l'âme. C'est un fourmillement, un frémissement, c'est le bruit des plantes qui poussent, une nonchalance pleine d'ardeur. Ça n'est pas exactement la présence entre deux pensées. C'est plutôt le midi, ou l'après-midi, le domaine des siestes, des attentes en gare, des chemins qui ne mènent nulle part, des instants qui fleurissent sans pourquoi.

Tel est, pourrait-on dire en manière d'approximation, le véritable idéal suggéré par le shivaïsme du Cachemire. C'est un entre-deux d'élégance, gouverné par le principe d'économie, à la façon du boucher de Tchouang Tseu. N'être personne, c'est être vraiment la personne que l'on est. La définition de cette personne, c'est la totalité du déploiement des temps et des mondes. Mais tout cela est accessible, dès maintenant, dans cet entre-deux, cet éternel instant démarrant, un éternuement qui n'en finit pas.

mardi 14 janvier 2020

L'éveil complet en chaque expir

Aucune description de photo disponible.

Chaque expir par du cœur,
une gorgée d'extase,
une coulée de présence,
le Mantra au complet,
la pleine réalisation.

La source de l'expir est
le premier instant du désir,
l'énergie de tous les possibles,
avant toute dualité.
La fin de l'expir est
le vide limpide, inexprimable,
l'absolu désert où
cessent tous murmures.

Ci-dessus : Sculpture de Jnâna-sambandha, l'Ami de la connaissance, l'Enfant amoureux de Shiva

vendredi 3 mai 2019

Une alternative à Patanjali ?



akathana-kathā-balena mahā-vismaya-mudrā-prāptyā kha-svaratā /
"Par la puissance de la révélation de ce qui ne peut l'être,
grâce à la découverte de la posture du Grand Étonnement,
l'espace résonne/chante."

Les soûtras du maître fou (Vâtûlanâthasûtra, 13)

Extrait du commentaire sanskrit :

anāhata-hatottīrṇaś ca mahā-nirāvaraṇa-dhāma-samullasito 'vikalpaḥ
īṣac-calattātmaka-mahā-spanda-prathama-koṭi-rūpaḥ svaraḥ saṃkoca-vikāsa-virahāt parama-vikāsa-rūpo 'sparśa-dharmānuccārya-mahā-mantra-prathātmakaḥ 


"[La résonance de l'espace] est le son qui transcende la dualité entre son spontané et son physique. Elle n'exclut rien, manifestation du vaste royaume de la transparence. Cette résonance/cette note (svara) se présente come le tout premier instant de la grande vibration, mouvement sur le point de s'ébranler, expansion infinie qui transcende expansion et contraction, au-delà de toute sensation, roulement du grand mantra indicible."

mercredi 3 avril 2019

L'absolu en son jaillissement



Un texte de Yoga Râdja, disciple de Kshéma Râdja, sur l'absolu en son jaillissement, le premier instant, l'élan, l'état de Shakti, la conscience germinale :

La Conscience de Dieu est elle-même félicité. Quand il ressent que "je me réalise comme toutes choses", alors cette ineffable dilatation de toutes choses est l'état germinal, c'est-à-dire la conscience elle-même, naturellement débordante de tous les phénomènes. C'est cela "l'état de Shakti", l'état potentiel [du divin]. Elle est célébrée dans tous les enseignements secrets car, bien qu'elle soit à la fois pleine et vide, elle reste parfaitement simple, exprimant ainsi de façon figurée qu'elle émane et résorbe toutes choses.

(Parama-artha-sâra-vivriti, 14, p. 42 KSTS)

"L'état germinal", bîja-bhûmi, est la conscience sur le point de devenir l'univers, "je deviens tout" (vishvam bhavâmi). Après le moment de Shiva, qui est l'instant zéro si j'ose dire, vient le premier instant du désir pur, non-duel, sans objet, inconditionné (nirupâdhi). Ainsi, conscience et désir sont synonymes. Conscience (cit) et désir (icchâ) sont deux manières d'exprimer l'essence même de l'absolu. Et cet absolu, cet Immense (brahman), c'est cela qui, en cet instant même, illumine et crée ces mots "en les lisant". C'est aussi l'expérience de l'orgasme, d'où la place que la tradition Kaula (le Tantra ésotérique) accorde à l'acte sexuel qui est "l'offrande primordiale" (âdi-yâga).

dimanche 3 mars 2019

La voie du temps, voie de l'instant

la Triade ; Dieu, allongé sous les Déesses, représente l'Être pur. Car la conscience (désir, pensée et action) est la source de l'Être, lequel n'est rien sans conscience

La voie du Temps dans le shivaïsme du Cachemire
est présentée en premier, avant celle de l'Espace.
Pourquoi ? Parce que le Temps manifeste davantage l'aspect Shakti que l'aspect Shiva. Or Abhinava Goupta, dans sa Lumière des Tantras comme dans son Explication du Tantra de la Déesse Suprême, souveraine de la Triade, parle de la Déesse en premier.

En apparence, la voie du Temps consiste à réaliser progressivement que le Temps existe seulement dans la conscience atemporelle. 
Ainsi la conscience s'éveille, se réveille - car elle 'nest jamais complètement endormie, sans quoi aucun égarement ne serait possible. Comme un feu qui couve sous la cendre, elle s'éveille et "dévore le Temps", le Temps qui est la Mort (même mot en sanskrit : kâla).

La conscience atemporelle prend conscience d'elle-même pleinement, toujours déjà et à jamais.
"Puis" elle se réalise comme pure inconscience, comme Vide au-delà même de l'absence de toute chose. Cette négation de soi initiale sert de "toile de fond" au reste de la manifestation. 
Puis elle devient vie, c'est-à-dire qu'elle commence à se manifester à travers des couples d'opposés, à commencer par l'inspir et l'expir, support vital de tous les conflits de la vie.

C'est donc la respiration qui sera l'objet de cette pratique.
Par l'attention au souffle et à l'intervalle entre expir et inspir, le souffle va ralentir, s'amenuiser puis se suspendre. C'est la progression du Temps vers l'Atemporel. 

Mais il n'y a pas séparation entre les deux. La conscience subtile, Atemporelle, n'est qu'un temps subtil, car la conscience est vibration, frémissement. Autrement, elle serait un néant inerte. La "dualité" sort de son sein et de nulle part ailleurs. La conscience grossière temporelle, le mental, est le ralentissement de la Vibration subtile. Comme une lave qui jaillit puis se durcit peu à peu. Comme l'eau et la glace. Deux états d'une seule et même substance. De plus, si la conscience ne restait pas présente jusque dans les états les plus "grossiers", ceux-ci ne pourraient se présenter. 

Plus profondément, la pratique du Temps la plus profonde est celle du Premier Instant. Le premier instant de n'importe quel choc émotionnel, avant toute séparation entre Bien et Mal, entre fuir et combattre, entre réussite et échec, entre agréable et désagréable...
Or, l'expression "Premier Instant" pourrait laisser croire qu'une fois ce premier instant passé, il est passé, il ne peut plus être savouré, expérimenté reconnu. 

Il faut donc préciser que ce Premier Instant est en réalité l'instant présent, c'est-à-dire le présent. Il ne passe jamais. En fait, il est synonyme de conscience. La voie du Temps est donc la voie de l'instant présent ou de la Présence. 

C'est aussi la voie du "Premier Instant du Désir", lié à la pratique du "yoga sexuel" ou de l'Offrande Primordiale (âdi-yâga) comme dit Abhinava.

Dans ce Présent apparaissent le passé et l'avenir. 
Cette enseignement s'inscrit dans le cadre de la tradition tantrique de la Triade (trika), centrée sur l'adoration de trois Déesses qui incarnent les trois aspects de la conscience : pure unité, unité-dans-la-dualité, dualité dans l'oubli de l'unité.

Le présent est le plan de l'unité pure, c'est la Déesse Suprême, qui donne son nom au tantra expliqué par Abhinava Goupta. 

Le passé est révolu, "le passé c'est le passé", c'est l'objet, jugé séparé de la conscience : c'est donc le plan de la Déesse Inférieure, celui de la dualité dans l'oubli de l'unité. C'est le régime conscient de l'égarement maximal, celui de la perception. Mais c'est le jeu de la conscience. La conscience de soi (vimarsha) devient représentation de soi ou des choses (vikalpa). Elle devient le mental en se contractant et en se scindant en couples d'opposés, soi et autrui, et ainsi de suite. Conscience et mental et corps : c'est la même vibration, le même mouvement immobile, mais plus ou moins ralentit.

Enfin l'avenir occupe une place intermédiaire : il est imagination. Le sujet, même identifié au mental, se l'imagine, mais garde une conscience, même confuse, que cela n'existe pas encore, que cela n'est que son imagination. L'avenir, qui est l'imagination, incarne donc l'unité-dans-la-dualité : il y a à la fois de la séparation (l'avenir n'est pas maintenant, il est plus ou moins éloigné), mais aussi de l'unité (cette image d'un possible apparaît maintenant ; si ce n'est pas le cas, alors ça n'est plus de l'imagination, mais une hallucination !).

Abhinava Goupta développe cet enseignement dans son Explication du Tantra de la Déesse Suprême, l'une de ses oeuvres les plus difficiles.
Par exemple, les trois Déesses correspondent au cycle lunaire. Chacun comprendra, je crois :)

Mais l'essentiel est simplement l'attention au présent,
à la Présence en laquelle tout se présente.

vendredi 19 janvier 2018

D'abord...et après

Au commencement, maintenant, limpide étendue.
Silence net comme après l'orage.
Intervalle entre deux pensées,
nudité atemporelle,
fraîche et simple.


Dans la tradition du shivaïsme du Cachemire, c'est Shiva.
Non pas Shiva Dieu, l'absolu.
Mais le premier instant, ou l'instant zéro, appelé Shiva
car en lui prédominent les qualité de Shiva,
pure présence, pure conscience sans dualité, 
indifférenciée.

Un anonyme du shivaïsme du Cachemire le décrit ainsi :

yadayamanuttaramūrtir nijecchayākhilamidaṃ jagatsraṣṭum /
paspande sa spandaḥ prathamaḥ śivatattvamucyate tajjñaiḥ // 1

Quand cette incarnation absolue
se mit à frémir,
selon son désir,
pour créer le monde dans l'extase,
alors cette première vibration
est appelée "plan de Shiva"
par ceux qui la connaissent.

Un frémissement de glace.
Un bloc intangible,
insécable,
"incarnation absolue", sans égale, an-uttara, sans réponse, sans questions ni réponses,
sans relation. 
Une cristallisation parfaitement fluide, mûrti; un évanouissement aussi,
de tout le différencié. L'instant zéro. Mais c'est déjà frémissement.
Le mouvement n'est pas un accident. Il n'arrive jamais,
car il survient toujours, texture même de l'immobile.
Déjà désir, mais latent. Déjà extase, mais cachée dans la plénitude.
C'est l'expérience du silence intérieur absolu.
Comme un pare-brise entre deux coups d'essuie-glace.
Comme entre deux pensées.


Puis, simultanément, au même instant,
le second moment, le premier instant :
Shakti, puissance, pouvoir, acte d'être, extase, sortie, ravissement, désir, poussée,
montée, croissance, expansion, dilatation.
Une sortie qui fait rentrer.
Pure volonté sans objet,
pur élan ou le moyen est le but,
jaillissement de désir où le sujet et l'objet ne sont pas séparés.
On le sent au premier moment d'un choc émotionnel,
d'un mouvement. Avant toute bifurcation,
à l'aube des possibles.

L'anonyme du Cachemire décrit ainsi cet instant
qui resurgit à chaque instant :

icchā saiva svacchā satatasamavāyinī satī śaktiḥ /
sacarācarasya jagato bījaṃ nikhilasya nijavilīnasya // 2

Le (plan de) Shakti
est cette volonté limpide
qui ne fait qu'un  (de la conscience),
et qui est la source du monde,
des êtres vivants et des minéraux,
qui sont cachés en elle. 2  

 Volonté, désir, icchâ.
Limpide, l'objet du désir est infini,
indifférencié du désir.
"Qui ne fait qu'un avec l'immensité",
satatasamavāyinī satī,
littéralement "faisant un seul tout et étendue",
ou quelque chose comme ça.
"Source du monde", jagato bījam,
graine qui contient en elle le tout.
Il n'y a pas création d'un monde séparé,
mais différentiation interne en croissance infinie.
Le monde grandi comme la pâte d'un gâteau qui gonfle.
Et Shakti est cette expansion,
prise en son jaillissement recommencé à chaque instant.
C'est l'expérience de chaque instant.

Car le shivaïsme du Cachemire
n'est pas une mythologie,
ni une métaphysique.
Chaque affirmation, si ésotérique soit-elle en apparence,
renvoie à une expérience banale, mais négligée.
Cette approche est "non duelle" parce que le but
est présent en chaque instant.
L'essentiel est de le reconnaître,
d'en faire l'expérience pleinement,
au lieu de vivre à demi endormi.

Le "plan" (tattva, dashâ, avasthâ) suivant,
est celui de Sadâshiva.
C'est un retour à Shiva, mais avec la manifestation présente,
cette fois. Le monde a émergé et il est désiré au moment de Shakti, il est perçu en Sadâshiva.
L'expérience de Sadâshiva est l'expérience de la méditation de Shiva : les yeux et les autres sens grands ouverts,
tout est perçu, mais sans commentaire intérieur,
dans le silence et la fraîcheur, 
comme un enfant regarde un tableau.

Le plan suivant est celui du retour à l'action, vers le désir, mais plus différencié.
C'est Îshvara, l'expérience du bouillonnement de l'énergie dans l'action. Par exemple, dans un supermarché, quand on coure, quand on parle vite...

Enfin, il y a comme un retour à l'équilibre au cinquième et dernier niveau, celui de la Science, Vidyâ, sorte de synthèse des deux moments précédents.

On voit donc un schéma émerger :
Shiva - pure perception
Shakti - pure émotion
Sadâshiva - perception du monde dans l'unité - thèse
Îshvara - désir/action dans l'unité - antithèse
Vidyâ - vie unifiée - synthèse

Comme un balancement de toutes les énergies, 
de l'intérieur vers l'extérieur,
de la connaissance vers l'amour,
perception, désir et action.
Mais un seul acte,
une seule vague de félicité.

Ensuite, une rupture peut se produire.
C'est le cas chez la plupart d'entre-nous.
Le monde n'est plus perçu ni désiré
sur fond d'unité.
L'unité est mise de côté, oubliée spontanément.
C'est la dualité pour la dualité,
le pouvoir de Mâyâ prédomine.
Mâyâ était présente avant, car il y avait un monde,
une dualité.
Mais cette dualité était vécue sur fond d'unité.
Une seule présence, un seul être,
à travers une infinité de portes, d'yeux et de bouches.

A chaque instant, un retour est possible.
Chaque moment d'expérience est un appel
à l'éveil, à la conversion.

C'est pourquoi Abhinava Goupta,
maître célèbre du shivaïsme du Cachemire,
affirme que tout est contenu dans ces deux premiers instant, Shiva et Shakti.

Le texte traduit plus haut est le Ṣattriṃśattattvasaṃdoha,
publié avec le commentaire du "poète Félicien" (Ânanda kavi).

samedi 16 janvier 2016

Le retournement du désir

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Une vie sans connaissance de soi vaut-elle la peine d'être vécue ?
Et, de même, à quoi bon une vie de désir sans retournement du désir ?

Je veux dire, la fin de la connaissance est la connaissance de la connaissance, la connaissance de ce qui connaît tout le reste, et que j'appelle "conscience" ou Lumière consciente. La conscience se néglige, s'oublie, s'ignore, ne se connaît elle-même qu'à travers les choses qu'elle connait, et jamais directement elle-même. D'où une grande souffrance d'un genre particulier. 
Mais nous ne sommes pas que connaissance. 
Nous sommes aussi désir. 
Or, nous désirons les choses et nous nous égarons dans ces désirs multipliés, sans nous désirer nous-mêmes. Il y a bien des narcissiques. Mais eux ne désirent que des images d'eux-mêmes. Ce n'est donc pas eux-mêmes qu'ils aiment, mais leur reflet. 
A quoi bon cette chaîne, cet enchaînement de désirs, l'un menant à l'autre, sans fin ? La fin du désir n'est pas dans l'obtention de la chose désirée, mais dans le retournement du désir vers sa source, comme un saumon. Car en son jaillissement, le désir ne fait qu'un avec son objet, de même que la perception, en son premier instant, ne fait qu'un avec l'objet perçu. 

Et, au fond, connaissance et désir ne font qu'un, il n'y a pas de perception qui ne soit habitée par un élan, ni de désir qui ne soit aussi conscience. Au premier instant, tout désir est désir de soi, toute connaissance est connaissance de soi. Et, en vérité, ce qui se révèle ainsi à nu au premier instant, ne disparaît jamais, mais se trouve seulement comme recouvert par des choses, et provisoirement. Le désir de soi devient désir d'une carotte (par exemple). La conscience de soi devient conscience de la carotte (par exemple). 

Ainsi, chaque désir, chaque perception est l'occasion d'une révolution radicale de tout l'être et de se reposer en la fin à laquelle nous aspirons vraiment. Ce n'est que par précipitation et ignorance que nous passons outre, pour nous perdre tout entiers dans les choses. Au lieu que, si nous nous offrons à la révolution intérieure, à la conversion du désir-regard, nous serons comblés avant même d'être satisfaits - ou non. Ainsi, au lieu d'être un manque, le désir sera débordement de plénitude. Notre existence deviendra ainsi de plus plus conforme à notre essence, la pratique rejoindra la théorie. 

vendredi 22 mai 2015

Pur désir de voir, élan de vision



au tout premier instant
quand le désir 
de voir
de reconnaître 
une personne au loin
est encore indistinct
il est pur désir
où l'on ne fait qu'un avec l'objet désiré
pur désir non-duel
non séparé en un sujet et un objet
c'est la volonté pure
source créatrice universelle
où l'on reconnait que tout est en soi
dans cet élan
tout est un
pas dans le détail
mais vivant
savouré ressenti vraiment
tout est dans cet élan
tout est dans la conscience
pur émerveillement
premier instant du désir de voir
la conscience est désir de créer
elle se reconnait ainsi dans ce premier instant
avant toute bifurcation
avant les mots
avant de voir ceci cela
après aussi
mais c'est moins évident
tout est en soi devient ainsi
une expérience vivante
dilatation
expansion
immensité
fraîcheur absolue
(le meilleur des après-rasage ?)


Sinon, si l'on reconnaît seulement que tout est conscience car tout est dans la conscience, on ne goûte pas la même plénitude : tout est dans la conscience, mais ce que l'on vit est limité du côté de l'objet. Dans l'expérience du premier instant du désir, en revanche, on savoure véritablement que tout est en soi, l'être sans limite. 

Râmakantha, un disciple d'Utpaladeva, le dit :

"Telle est la volonté de Shiva, inséparable de lui. 
La réaliser, c'est réaliser l'union (yoga), c'est reconnaître notre liberté. 
On l'appelle désir car elle est semblable au désir de l'homme ordinaire. 
Ainsi le désir est le moyen de réaliser (la liberté de la conscience) :

Quand on infuse toute chose (à la fois)
Par le désir de voir (quelque chose en particulier),
Alors...
Mais à quoi bon tant de mots ?
On ne peut le savourer que par soi-même !

Quand quelqu'un désire quelque chose, l'objet désiré ne fait qu'un avec sa propre essence."

Explication des stances sur le frémissement (Spandakarikavivriti), 1, par Râmakantha
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