Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
La tradition Kaula est la tradition au cœur du Tantra. Kaula vient de kula "totalité, groupe, assemblée, famille", et donc univers et corps, car l'univers et le corps sont "faits de tous les dieux" selon le Tantra de la Triade essentielle (Trika-sâra).
La pratique Kaula est le Yoga de la Vibration. Elle part de la respiration. Shiva la décrit dans le Tantra de l'Œil. Elle est "la méditation suprême" qui permet de transmuter le corps en un "corps divin" :
Mark Dyczkowski, dans sa traduction monumentale, cite de nombreux tantras inédits, restés à l'état de manuscrits.
Voici un extrait d'un commentaire sanskrit, anonyme, à la Collection en six mille versets :
"Il y a quinze phases lunaires depuis le début de la Quinzaine sombre [=Lune décroissante] jusqu'à la Nouvelle Lune [=quand la Lune recommence à croître]. 'Les sages disent que la Nouvelle Lune est destruction', c'est-à-dire résorption. [Puis, le lien de ces cycles macrocosmiques avec le cycle microcosmique de la respiration :] Le mouvement du Soleil de l'expir est dans le (canal) de droite (par rapport au canal central). 'Il va du lotus du coeur jusqu'au (niveau subtil appelé) 'shakti', à (environ) 20 centimètres au-dessus (de la tête). A gauche se trouve le flot de la Lune qui entre - c'est l'inspir." (Shatsahasrasamhitâvyâkhyâ, ad X, 50a, cité dans le Manthâna, vol. I, p. 368)
Ce commentaire, comme la plupart des textes de la tradition de Kubjikâ conservés dans la vallée de Kathmandou, ne montrent aucune connaissance des exégèses cachemiriennes. Cela montre que la pratique du souffle est bel et bien au coeur de la pratique du yoga Kaula. Elle n'est pas du tout propre au "shivaïsme du Cachemire".
Un autre passage, tiré d'un autre tantra de la tradition Kaula de la Déesse Kubjikâ, décrit en détails cette même pratique, dans le contexte de la divinisation du corps, avant l'adoration du panthéon :
"On expire, on inspire puis on retient le souffle dans le corps. Quand (la sensation de l'inspire) pénètre la région de l'anus ("de la roue-racine"), il faut le bloquer par en bas et par en haut (simultanément). La (Kundalinî) en forme de serpent endormi et de boucle d'oreille, s'éveille et s'élance rapidement vers la fontanelle par le canal central. Elle perce/révèle les niveaux du corps subtil et entre dans le domaine ultimen la limite suprême à la fin (du corps, la conscience) Non-mentale (unmanâ). Là est l'union de Shiva et Shakti dont l'étreinte/le barattement est émerveillement." (Shrîmatottara, XXIII, 16-19)
Ce même texte décrit ensuite comment la Kundalinî se "verticalise" par l'attention portée aux intervalles entre les respirations. La 'Lune' de la pleine conscience inonde alors le corps. C'est le 'yoga de l'immortalité, de l'ambroisie' (amritayoga).
C'est encore et toujours la même pratique qui est décrite dans des contextes différents. Mais si l'on en ignore les clés pratiques, ces textes restent des énigmes.
La pratique du souffle est au cœur des traditions Kaula. Dans le tantra fondamental de l'une de ces traditions, le Kubjikâmata, une profonde description de cette profondissime pratique est révélée. Comme dit le Dieu, elle est "cachée dans les tantras antérieurs", c'est-à-dire dans les tantras Kaulas antérieurs, c'est-à-dire dans les tantras des traditions de Parâ (Trika) et Kâlî (Krama). La tradition de Kubjikâ se présente comme "la tradition ultérieure", "nouvelle" ou "finale" (pashchima). En fait, nous la connaissons tous un peu, car c'est d'elle, avec la Shrîvidyâ, que proviennent les sept cakras et une partie du Hatha Yoga. C'est Mark Dycskowski qui attiré mon attention sur ce passage extraordinaire, qui mériterait un livre à lui tout seul. A cette occasion, je rappelle que Markji a publié une oeuvre incroyable sur le Manthânabhairavatantra, en 14 volumes. Un trésor. Avec ceux de Sanderson et de Wallis, les livres et vidéos de Mark sont une référence pour le shivaïsme du Cachemire et le tantrisme. Voici cet extrait, d'une incroyable densité : yad etat paramaṃ bījaṃ haṃsākhyaṃ hṛdi saṃsthitam / vinā tenopalabdhiṃ ca na jānāti kadācana // 12.54 // "Cet ultime (Mantra-)Germe, appelé 'Hamsa' (Oie migratrice), est présent tout entier (sam-) dans le (chakra du) Cœur. Or, sans ce (Mantra), il n'y a pas d'expérience, on ne connaît rien !" [Ce Mantra est la Conscience universelle, divine, absolue, telle qu'elle est présente 'dans' corps ; sans elle, pas de corps, rien ; sans conscience, aucune expérience, aucune connaissance ; le Hamsa est donc la Conscience universelle du point de vue de sa libre incarnation ; elle semble alors 'transmigrer' de corps en corps, à l'image d'une oie migratrice, d'où son nom] tasya rūpatrayaṃ bhadre nādaṃ saṃyogam eva ca / viyogaṃ ceti suśroṇi lakṣaṇīyaṃ prayatnataḥ // 12.55 // "Ce (Mantra) a trois aspects, ô toi qui m'es chère ! : Résonance, Union, et Séparation, ô toi qui a de belles hanches. Il faut les repérer avec zèle." [Ces trois aspects du Hamsa sont l'Union (=l'inspir, le souffle redescend dans le Coeur), la Séparation (=l'expir, le souffle quitte le Coeur vers le haut) et la Résonance (=la fin de l'expir, au-dessus de la tête)] caitanyatritayaṃ cātra ātmaśaktiśivātmakam / avinābhāvayogena caitanyatritayasthitam // 12.56 // "C'est là que se trouve la triple conscience, qui est Dieu et qui est la Puissance (shakti) du Soi. (Ce Hamsa) est présent à travers cette triple conscience, dans une continuelle union (de l'inspir et de l'expir, donc de Shiva et Shakti)." tenopacaryate bhadre haṃsadevaḥ parāparaḥ / saṅkoce tu parā śaktir vikāse bhairavaḥ smṛtaḥ // 12.57 // madhye ātmā sadā tiṣṭhet pūryaṣṭakasamanvitaḥ / vikāsaś cordhvanāḍis tu saṅkoco'dhaḥ prakīrtitaḥ // 12.58 // "Voilà pourquoi, ô toi qui est belle, Dieu est métaphoriquement 'Hamsa', (car) il est (à la fois) transcendant et immanent. Or, selon la tradition (smritah), la Puissance suprême est contraction ; Dieu est expansion. Entre (eux) se tient toujours le Soi, orné de l'Octuple cité." [Dieu est 'Hamsa', l'oie migratrice, non seulement parce que la conscience 'transmigre' et se 'contracte' ainsi aux dimensions du corps, mais aussi parce qu'il va et vient 'dans' le corps en tant que souffle de la respiration ; l'esprit est respiration. "L'Octuple cité" est l'âme, le psychisme (citta) constitué des cinq sens, du mental, de l'ego, de l'intellect et des habitudes de tous ces organes. Le Coeur aux huit 'pétales' est le siège particulier de l'âme] madhye nābhir iti proktas trayam etat sudurlabham / ūrdhvanāḍīnirodhena adhonāḍīnikuñcanāt // 12.59 // "Au centre (de ce va-et-vient se trouve) le (chakra du) Nombril, dit-on. Ces trois (aspects) sont à la fois faciles et difficiles à repérer (sudurlabham). (Comment ?) - En bloquant le canal (central) vers le haut et en contractant le canal (central) vers le bas." [Ici, le centre du va-et-vient n'est plus le Coeur, mais le Nombril. Bizarrement. "Facile et difficile à obtenir" (su-dur-labha) : on retrouve la même expression à propos du Hamsa à la fin du Vijnâna Bhairava Tantra, 156. Normalement, sudurlabham signifie "très (su) difficile (dur) à obtenir (labha) ; mais je crois qu'ici l'expression est quelque peu ironique, comme dans le Vijnâna, vu que le Hamsa est simplement la respiration] madhye cittaṃ samādāya mathanaṃ tatra kārayet / yonimadhyagataṃ liṅgaṃ yonyodarapuṭīkṛtam // 12.60 // "D'abord, on pose l'attention au centre. Et là, on baratte. Le Linga est au centre du Yoni, enveloppé en son sein." [Le Mandala est un Triangle dans lequel se trouve un Point, le Linga ; ce Point est ici la fin de l'expir : le va-et-vient du souffle est le Yoni, le Triangle - sachant que le Linga est lui-même Yoni et que le Yoni n'est que l'expansion du Linga : leur 'vibration' , unité-dans-la-dualité, est l'absolu] tanmadhye cātmano rūpaṃ lakṣayeta punaḥ punaḥ / mathanaṃ hy etad ākhyātam ajñānamalanāśanam // 12.61 // "Et au centre (du Linga) se trouve l'essence du Soi/ de soi, qu'il faut reconnaître encore et encore, car c'est là ce que l'on nomme 'barattage/copulation' qui détruit la souillure de l'ignorance." [le 'barattage' (mathana/manthâna) désigne aussi la copulation et le va-et-vient de la respiration : c'est de ce barattage que proviennent toutes choses, à commencer par le Mandala des Six Roues, de même que le nectar, le poison, etc. ont émergé du barattage de l'océan de lait par les dieux et les titans] madhyamanthānayogena jñānāgnir jvalate kila / jvalite tu tadā vahnau jyotir evaṃ pravardhate // 12.62 // "Au moyen de ce barattage du centre/ grâce à ce yoga du barattage du centre, le Feu de la Conscience s'allume vraiment. Or quand ce Feu brûle, la Lumière s'intensifie." [quand on se met à l'écoute de la fin de l'expir, c'est-à-dire à l'écoute du souffle 'égal' (samâna), le souffle 'vertical' (udâna) s'éveille, s'allume : c'est l'éveil de la Kundalinî, laquelle n'est qu'un autre nom de la Conscience] pravardhanān mahājyoter ānandam upajāyate / mathanād bhagaliṅgābhyāṃ yathānandaḥ prajāyate // 12.63 // "Grâce à l'intensification de cette Lumière absolue, la félicité naît à sa suite. Par le barattage/ la copulation du Yoni et du Linga, la félicité naît de la même manière." mathanāc chivaśaktyos tu tathānandaḥ prajāyate / niścayatvaṃ bhaved devi śivaśaktyor abhedataḥ // 12.64 // mathanaṃ hy etad evoktam amṛtotpādakaṃ priye / tenāmṛtena cātmānaṃ plāvyamānaṃ vicintayet // 12.65 // "Or, la félicité naît (aussi) de la copulation de Shiva et Shakti. L'état de certitude (inébranlable) adviendra (de même) de l'union de Shiva et Shakti, ô Déesse ! En effet, on dit que cette même copulation/ barattage est source de l'ambroisie/ du nectar d'immortalité, ô toi qui es belle. Que l'on médite le Soi/ soi-même inondé de cette ambroisie." eṣā sā paramā vṛttiḥ paratattvam idaṃ smṛtam / etat tat paramaṃ brahma paramānandalakṣaṇam // 12.66 // "Telle est l'opération/ la pratique (vritti) ultime, tel est le principe suprême, selon la tradition. Tel est l'absolu suprême qui se reconnaît à la félicité (qu'on éprouve) !" tad ānandaparānandaṃ śaktityāgam iti smṛtam / eṣa te maṇipūras tu sarahasyaṃ prakāśitam // 12.67 // "Telle est la félicité suprême de la félicité (de la copulation). Tel est, selon la tradition, le Sacrifice (offert) à la Shakti. Voilà, le secret du Chakra du Nombril t'a été révélé !" [je lis shakti-yâga à la place de shakti-tyâga, qui ne me paraît pas faire sens. Le rattachement au Nombril me semble quelque peu forcé ; d'ordinaire, cette pratique centrale, dans tous les sens du terme, est centrée sur le centre du Coeur, comme c'est d'ailleurs le cas au début de ce passage. Enfin, la place de tad ânanda-, on pourrait aussi lire sadânanda : "la félicité de toujours/ la vraie félicité"]
Enseignement sur le Vijnâna Bhairava, verset 33, souvent mal compris, mais qui décrit en réalité une pratique assez simple et semblable aux précédentes. īdṛśena krameṇaiva yatra kutrāpi cintanā | śūnye kuḍye pare pātre svayaṃ līnā varapradā || 33 || "Par le même processus (Que celui mentionnée avant) On doit méditer sans cesse sur un mur vide (Ou bien) sur un excellent disciple, Excellent support (de cette méditation). Celle qui octroie les désirs Se résorbera alors spontanément." P.S. : Shivopâdhyâya interprête "yatra kutra api" au sens temporel, "sans cesse", "jour et nuit". Exemple de pratique du culte sur le "corps subtil" d'une icône, une image divine. La yoginî "impose" (nyâsa) les divinités sur les pétales des différents lotus : Visualisation du mandala du Trika :
Comment faire cesser le bavardage mental sans effort ? Il suffit d'écouter la respiration. Extrait de l'Anthologie du shivaïsme du Cachemire, à paraître le 18 juin 2020 chez Almora. Ce recueil complète le manuel Les Quatre yogas, chez le même éditeur. Voici une sélection de versets tirés de la Lampe du Yoga Technique (Hatha-pradîpikâ en dix chapitres, différente de la version en cinq chapitres déjà publiée en français), qui est elle-même une sorte de compilation de versets pris dans différentes traditions tantriques. Ces passage constituent aussi bien une description de la méditation de Shiva (Bhairava-mudrâ) et de "l'éveil de la Kundalinî" (shakti-bodha) :
Quand le mouvement des souffles est stoppé Grâce l'attention (portée aux intervalles), La (conscience) non-mentale Apparaît d'elle-même et sans effort. (2, 27)
On pose d'abord les mains sur les genoux, Les doigts étalés, Puis, la bouche grande ouverte, On pose le regard dans le prolongement du nez. (2, 35)
Tant que le souffle est stoppé dans le corps, L'esprit est sans maladies. Tant que le regard est posé entre les sourcils, Comment donc pourrait-on craindre la mort ? (4, 28)
Quand le souffle traverse le centre, L'esprit se stabilise. Cet état où le mental est complètement immobile Est l'état mental libre du mental. (4, 30)
La rétention du souffle aisée, Qui laisse de côté remplissage et vidage : Cet arrêt du souffle Est ce que l'on entend par "rétention pure". Quand on maîtrise la rétention pure, Dépourvue de remplissage et de vidage, Plus rien n'est difficile à obtenir Dans les trois mondes.
En maîtrisant la rétention pure, Peut peut tenir le souffle à volonté, Et on gagne le royaume du yoga royal Sans le moindre doute. (4, 64-65)
Il y a une rétention (spontanée) à la fin du vidage. Il vide le mental de tout point d'appui. En s'exerçant à ce yoga, On atteint le royaume du yoga royal. (4, 67) Quand le souffle est dans le domaine du vide, Il est de fait sur la voie royale. L'esprit est alors sans point d'appui Et on triche avec la Mort.
Voie creuse, domaine du vide, Ouverture vers l'Immense, grande voie, Champs de crémation, attitude de Śiva Et voie du centre : toutes ces expressions ont un seul et même sens. (5, 3-4) La vie s'écoule Dans l'expir et l'inspir, Vers le haut et vers le bas, Dans les chemins de gauche et de droite. Quand elle va et vient (ainsi) on n'en a pas conscience. Jeté contre le sol avec un bâton, Une balle rebondie. De même, la vie est emportée Par l'expir et l'inspir, De sorte qu'elle va et vient.
Un aigle attaché à une corde S'envole puis est ramené en tirant sur la corde. De même, la vie, prisonnière des qualités, Est entraînée par l'expir et l'inspir. L'inspir appelle l'expir Et l'expir entraîne l'inspir. Ils sont présents vers le bas et vers le haut (respectivement). Celui qui le sait est un expert en yoga.
La vie sort en faisant "ha" Et rentre en faisant "sa". La vie récite donc sans interruption Ce mantra : "haṃsa, haṃsa". La vie récite ce mantra sans interruption, Vingt-et-un mille six cent fois En un jour et une nuit. (5, 155-160) Quand le souffle s'amenuise, Le mental se résorbe. Quand il devient homogène, C'est ce que l'on appel "contemplation". (7, 5)
Tant que les les souffles n'entrent pas dans le canal du centre, Tant que la semence n'est pas stabilisée par l'éveil des souffles, Tant que la vision naturelle de l'espace ne surgit pas dans l'esprit, Parler de "connaissance" n'est que bavardage mensonge et hypocrisie. (7, 15)
Quand les souffles Entrent dans le flot du canal vide, Vide de souffles, L'expert en yoga déracine Toutes les conséquences des actes passés.
Déesse ! Comment la connaissance pourrait-elle vivre dans l'esprit Tant que le souffle et le mental vivent ? Quand le souffle et le mental disparaissent, L'homme atteint la liberté. Il n'y a pas d'autre méthode. (7, 18-19)
Bhairavi ! Quand le mercure ou le souffle sont neutralisés (mūrcchita), Ils sont un remède aux maladies. Morts, ils donnent la vie. Emprisonnés, ils offrent la vie céleste (khecaratā).
Le mental est le maître des sens. Le souffle est le maître du mental. La résorption est maîtresse des souffles. Or, cette résorption dépend de la résonance (nāda). (7, 21, 22)
Quand l'expiration et l'inspiration des yogins Ont cessé, La saisie des objets cesse. Immobiles, inactifs, Ils se résorbent. (7, 25)
Le mental se résorbe Là où se résorbe le souffle. Le mental et le souffle sont inséparables, Comme l'eau et le lait. Quand le souffle s'élance, Le mental s'élance dans l'action. Quand il se détend, Le mental se détend. Anéantir l'un, C'est anéantir l'autre. Puisque l'activité de l'un Est celle de l'autre. (7, 32-33)
Celui dont le regard est fixe Sans même un objet, Dont le souffle est immobile Sans effort, Dont l'esprit est stable Sans point d'appuis, Lui seul est un vrai maître, Digne d'être servi.
Quand le souffle Ne sort ni n'entre A droite et à gauche, Alors il s'élance vers le haut Dans la voie du milieu. Alors on est libre, Sans aucun doute. (10, 35, 36)
Au sortir du sommeil profond, c'est-à-dire au premier instant du jaillissement de la conscience de l'être, il y a le souffle, prâna. Cette vibration immobile qu'est la conscience devient le va-et-vient de la respiration (shvâsa-nishvâsa, prâna-apâna). L'océan est mouvement : ici mouvement d'huile, là tempête. Mais toujours mouvement. De l'un à l'autre, point de rupture. Il n'est donc pas question de bloquer (nirodha) ou d'aspirer à supprimer définitivement la respiration ou l'énergie du souffle. L'absolu est conscience. La conscience est vie. La vie est mouvement. Le mouvement est respiration. Le va-et-vient sensible de la respiration peut parfois s'amenuiser, s'affiner, s'allonger (âyâma). En particulier, l'attention s'affranchit de ce mouvement quand elle se pose sur leurs intervalles. Mais le souffle ne disparaît pas pour autant. Il retourne à un état plus subtil. naisargikaḥ prāṇasambandhaḥ// prāṇe pariṇatā saṃvit prāg iti proktayā diśā || nisargāt sahajāt svasya svātantryād anivāritāt || cañcatprapañcavaicitryaprakarṣakaraṇecchayā || saṃkocaṃ parigṛhṇānā saṃvid bhagavatī svayam || prāpnoti saṃkucattattatprāṇagrāhakabhūmikāḥ ||
Le lien au souffle est inné. Explication en vers par Varadarâja : " 'La conscience est d'abord devenue souffle' : selon cette indication, la divine conscience elle-même assume un état de contraction, grâce à son puissant désir de s'élancer sous la forme merveilleuse de la manifestation. Elle s'ébranle ainsi parce qu'elle est libre en elle-même, libre d'une liberté innée et sans voiles. Elle s'identifie alors à l'état des différents êtres doués de l'énergie du souffle et se contracte à leur mesure." Aphorisme de Shiva, Shiva-sûtra, III, 43
La totalité de la vie intérieure est présente dans chaque cycle respiratoire. Voilà pourquoi le souffle est au centre de la vie en général et de la vie intérieure en particulier.
Je peux plonger à la fin d'un expir : dans le silence qui suit, la conscience se réveille spontanément, comme à la fin d'un Om, d'un coup de gong, de bol tibétain ou en suivant un roulement de tonnerre qui meurt dans le silence. Au fur et à mesure que le son disparaît, un autre "son" devient audible.
Chaque expir est un Mantra, un son silencieux qui part du Coeur et s'élève jusque dans l'espace au-dessus de la tête, appelé traditionnellement "La Porte de l'absolu" ou l'ouverture vers l'Ouvert. Quand l'expir est ainsi accompagné d'une pleine attention, c'est l'éveil de la vie, c'est-à-dire l'éveil de la Koundalinî. Celle-ci n'est, dans le Tantra ancien, rien d'autre que la vie, c'est-à-dire la conscience, manifesté concrètement comme mouvement. D'ordinaire, la Koundalinî est courbée, car le souffle monte du Coeur et vient percuter les points d'articulation pour former les mots qui engendrent nos univers mentaux.
Mais dans cette plongée à la fin d'un expir, l'énergie reste brute. Elle s'élève alors librement et s'élance dans l'espace, en silence. Certains textes comparent cela au tireur à l'arc qui décoche une flèche. Dans une perspective plus contemporaine, on pourrait dire que cela ressemble au surf : j'approche la vague et je la chevauche. Dans les deux cas, il y a une forte attention et le surfeur essaie de glisser le plus longtemps possible sur la vague. Dans la plongée dans l'expire, de même, j'essaie de suivre le mouvement le plus longtemps possible, bien après la fin de l'expir grossier, et même après l'inspir qui suit. L''attention continue de se dilater en silence, comme quand on suit le son d'un bol tibétain : à un moment, le son que j'écoute est l'écoute du son. Il n'y a plus séparation.
Cette pratique est au coeur de la tradition secrète du Koula. Elle est ainsi célébrée dans un verset adressé au Mystère sous la forme du Soleil :
"Ô Soleil ultime, hommage à toi !
Tu est le Soi intérieur présent
dans la totalité du corps
de tout être incarné.
Et tu es la lumière visible
dans l'interaction des souffles,
frottement semblable à celui des
bouts de bois pour allumer un feu.
C'est ainsi que les êtres vrais et disciplinés t'adorent."
(Hymne à Shiva et Shakti, Sâmbapancâshika, 14)
Kshéma Râdja explique :
" Les êtres vrais sont les yogis, qui s'adonnent de manière réglée au frottement des souffles aux moments où ces souffles se mettent en mouvement et s'arrêtent (sarva-vâha-mârga-udaya-vishrânti-padeshu), c'est-à-dire
'quand l'énergie descend (dans l'inspir)
et quand l'énergie du bas se contracte (dans l'expir).
Celui qui connait cette plongée (samâvesha)
dans la Shakti de Shiva s'y connaît (vraiment :
les autres ne sont que des branquignols)'.
Selon cette pratique enseignée par la tradition (du Koula), tu es la Lumière visible dans les (intervalles) qui vont en se dilatant quand un souffle s'arrête (avant que le suivant ne s'élance), car (même dans ces intervalles immobiles) il y un balancement (subtil) qui continue, (qui est cette Lumière). C'est là que toi, (Soleil ultime), tu brille clairement comme conscience évidente, comme Lumière qui est à elle-même sa propre lumière. Les "bouts de bois" désignent l'inspir et l'expir qui correspondent au morceau de bois du haut et du bas (employés pour allumer un feu). L'effort du yogi correspond à l'effort pour frotter les deux bouts de bois."
Pour comprendre cette métaphore, il faut se rappeler qu'à cette époque, il y a mille ans, il n'existait pas de briquet. Pour allumer un feu, il fallait frotter des bouts de bois. Un bout horizontal, percé d'un trou, et un autre bout vertical, généralement doté d'un petit arc avec une ficelle enroulée sur l'axe du bout vertical. Allumer un feu demandait un effort soutenu.
Une vidéo de cette technique, mais sans arc :
De même, le yogi plonge tout entier dans le mouvement des souffles. Et, de même qu'un feu (une étincelle, à peine une petite volute de fumée) naît de l'interaction, du frottement entre les deux bouts de bois, de même, la conscience s'éveille entre deux souffle : à la fin de l'expir et à la fin de l'inspir - mais en pratique, on conseille de plonger seulement à la fin d'un expir, et de ne revenir à un expir que si l'attention a été distraite ; sinon, on continue, à l'infini, comme un vol plané. Une présence subtile s'éveille dans cet intervalle. Subtile au début. Elle doit être nourrie d'écoute, avec un soin total. Peu à peu, elle prend de la vigueur et devient un feu capable de tout dévorer. De même, la conscience s'éveille et infuse tout, inspir et expir, et tous les mouvements. C'est l'éveil de la Koundalinî.
Il existe des versions très sophistiquées de cette pratique, accompagnée de Mantras et de visualisations. Mais le point essentiel est dans la plongée entière à la fin de l'expir, comme une flèche qui partirait à l'infini.
En terme de souffles (prâna), l'inspir est le souffle "vers le bas" (apâna), l'expir est "vers le devant" (prâna, à ne pas confondre avec le prâna comme énergie vitale en général), les intervalles sont "le souffle égal" (samâna) ; la Koundalinî qui s'éveille dans l'écoute de ces intervalles est "le souffle ascendant" (udâna) ; et la présence sans limites, sans plus aucune séparation est "le souffle omniprésent" (vyâna). Cette interprétation des cinq prânas ne se trouve, à ma connaissance, que dans la tradition du Koula.
Le pranayama est l'apaisement du mental par l'affinement du souffle. Cette pratique de yoga physique repose sur le postulat que la respiration est le support du mental En ralentissant le souffle, on ralentirait le bavardage intérieur. Parmi les exercices de pranayama, beaucoup sont aujourd'hui présentés comme des façons d’oxygéner l'organisme et de vider les poumons du dioxyde de carbone, ce gaz qui "réchauffe" le climat et qui a donc mauvaise réputation. Le plus célèbre de ces exercices est sans doute kapalabhati. C'est une sorte de respiration abdominale en soufflet que l'on pratique jusqu'à ressentir des picotements dans les doigts, une sensation de légèreté dans la tête et un apaisement intérieur. Dans le système du Hatha Yoga, c'est une pratique de "purification". Il ne s'agit pas exactement d'hyperventilation, car la respiration est limitée à la zone abdominale. Cependant, ce qui m'intéresse ici est que cet exercice est presque toujours présenté comme un accroissement de l’oxygène, ce qui serait une bonne chose. On m'a toujours présenté les choses ainsi. Mais à y regarder de plus près, les choses sont très différentes. Comme souvent, le ressenti de l'instant induit en erreur. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, des pilotes jeunes, inexpérimentés et terrorisés par l'idée de partir dans des missions à haut risque, souffraient d'hyperventilation. Ce qui, bizarrement, les rendaient confus et désorientés. Des médecins étudièrent alors le phénomènes contre-intuitif. Ils découvrirent que l'augmentation de l'oxygène dans le sang provoque diverses réaction : d'une part, l'oxygène tend à rester dans les globules rouges, sans passer aux muscles et au cerveau ; de l'autre, le sang devient alcalin, ce qui entraîne une contraction des artères, notamment de celles qui irriguent le cerveau. Le résultat est que le taux de dioxyde de carbone augmente dans les muscles et le cerveau. Voilà pourquoi on peut s'évanouir en hyperventilant. Contrairement à ce que l'on dit, ça n'est pas à cause de l'oxygène lui-même, mais bien à cause d'une réaction qu'il provoque et qui conduit, paradoxalement, à une privation d'oxygène, que l'on se sent léger et apaisé après un kapalabhati. La pratique de kapalabhati prive donc le corps et le cerveau d'oxygène et augmente la proportion de dioxyde de carbone. D'où les sensations de vertige, de légèreté, d'évanouissement, de silence intérieur. La cause est le manque d'oxygène dans le cerveau, comme quand on est accroupi et qu'on se relève trop brutalement. De même, l'ensemble des pratiques du pranayama auraient pour but - sans le savoir en ces termes, évidemment - d'augmenter la proportion de dioxyde de carbone dans le corps. Ce gaz, en plus de son effet de serre qui l'a rendu tristement célèbre, aurait en effet des vertus essentielles pour l'organisme. Les médecins qui avaient étudié l'hyperventilation des pilotes conclurent qu'il fallait qu'ils respirent provisoirement dans un sac en papier, histoire de ramener de l'oxygène dans le corps. Une sorte de pranayama brutal et pradoxal. Mais pas tant que ça, en fait. Quoi qu'il en soit, le pranayama est l'allongement du souffle afin de parvenir à des rétentions de plus en plus longues. Et, grâce à ces rétentions, d'apaiser le mental en augmentant le taux de CO2 dans le cerveau. D'où la valeur d'une pratique de pranayama profonde qui consiste à "écouter" la fin de chaque expiration, en lâchant prise à chaque fois. Sources : Article Article scientifique
Enfin, la méthode Buteyko, sorte de pranayama russe :