Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
Nous croyons que la spiritualité est une doctrine de non-violence. Or, il faudrait plutôt parler de non-agression, car de fait, les traditions nous offrent maints exemples de guerres d'autodéfense menées par des "éveillés", de yogis et autres êtres "réalisés".
Ainsi, le Yoga selon Vasishtha offre maints exemples de rois, princes et guerriers qui font leur devoir, tout en vivant une profonde liberté intérieure.
Dans la tradition tibétaine du dzogchen tantrique ancien, nous pouvons lire ces conseils de Nubchen Sangyé Yéshé, un maître du IXè siècle, à ceux qui veulent faire une retraite dans la paix intérieure :
"[En retraite], il faudra aussi porter des armes pour repousser les collecteurs d'impôt qui sont des obstacles. Il est dit, dans un soûtra [du Bouddha] : 'Le Bienheureux a recommandé de porter les armes pour protéger nos proches et notre corps. Il a toutefois déclaré qu'il ne fallait pas en faire usage le premier."
Donc, pas d'agression. Mais la défense est permise et, même pour une retraite spirituelle, yogique, il est conseillé de s'armer pour se protéger des agents du fisc qui, en Inde comme au Tibet et en Judée, n'avaient pas bonne réputation...
Nombreux sont les témoignages à propos des yogis armés. il y avait même, autrefois, des armées de yogis mercenaires. Les nâgas sont les plus connus, ces hommes nus, ces guerriers-yogis, apparus pour protéger les Hindous des razzias islamiques.
En Europe, il y a eu les ordres militaires qui ont protégé l'Occident, et à qui nous devons en partie notre liberté. Au Japon, il y a aussi eu des "moines-soldats", sans oublier les célèbres moines de Shaolin.
Enfin, Krishna, dans la Bhagavad-gîtâ, affirme clairement que, dans certaines circonstances, la guerre est un devoir.
Autrement dit : être spirituel ne veut pas dire que l'on doit renoncer à se défendre et à défendre les siens. La guerre est parfois l'action juste.
Il y a de la violence "partout". Mais à certains endroits plus qu'à d'autres.
Je lis l'Ancien Testament, la Torah, le Coran et les autres textes qui leur sont liés. Indéniablement, il y a un degré de violence particulier, que je ne retrouve nulle part ailleurs.
Je le vois dans les écrits liés à l'Ancien Testament et à la culture dans lequel il baigne. Ainsi, dans les écrits intertestamentaires". Dans le texte intitulé "Pièges de la femme" :
"[La femme] profère de vaines paroles,
et dans [sa bouche il y a plénitu]de dégarements.
Elle cherche constamment à aiguiser [ses] paroles,
[...] et moqueusement elle flatte.
La perversion de son coeur produit l'impudicité..."
Et ainsi sur plusieurs pages (Pléiade, p. 447).
On peut aussi lire dans le Règlement de la guerre des dizaines de pages sur la manière d'exterminer les infidèles, avec détails sur l'organisation militaire précise et concrète, jusqu'à l'extermination totale :
"Ils commenceront à abattre leur main sur les tués. Et toute la troupe se taira, cessant le bruit de la clameur, et les prêtres sonneront des trompettes de la tuerie pendant la durée du combat jusqu'à ce que les ennemis aient été bousculés et qu'ils aient tournés leur nuque.
Et quand les ennemis auront été battus devant eux, les prêtres sonneront les trompettes de l'appel...
Tous ceux-là feront la poursuite pour détruire l'ennemi dans le combat de Dieu jusqu'à l'extermination définitive. Et les prêtres sonneront pour eux les trompettes de la poursuite... Et la cavalerie reviendra sur les lieux du combat jusqu'à destruction totale de l'ennemi.
Et quand tomberont les tués, les prêtres sonneront de loin, ils ne viendront pas vers le milieu de la tuerie de peur de se souiller de leur sang impur ; car ils sont saints, et ils ne profaneront pas l'huile de l'onction de leur sacerdoce par le sang d'une nation de vanité." (Pléiade, p. 207)
Tout y est : sexisme, racisme, fanatisme, génocide, race supérieure, extermination organisée. Je pourrais citer bien d'autres passages. Le religieux est d'emblée mélangé au guerrier, au politique. Dans cette culture politico-religieuse, il n'y a jamais eu de séparation entre religion et politique. D'emblé, la religion est politique. La guerre y a toujours été religieuse. La femme y a toujours été considérée comme du bétails. Quelques exceptions n'y changent rien.
Je n'ai jamais rien lu d'équivalent dans les textes de l'hindouisme et du bouddhisme. Il y a des violences, mais jamais à ce degrés, jamais avec cette insistance et cette volonté délibérée et organisée de détruire l'Autre.
Comment l'expliquer ?
Je vois dans les religions abrahamiques un degré de violence inouï. Malheureusement, je ne vois rien dans l'histoire pour me démentir.
Selon le Tantra, comme selon d'autres traditions, le désir est un élan vers le divin. Même chez l'animal, même dans les choses inertes, il y a cet élan. Pour le dire de façon plus nette : tout mouvement est mouvement de l'absolu vers l'absolu. La gravité elle-même, et la solidité des corps, sont des manifestations d'un désir divin, d'une force qui dépasse l'apparence anecdotique du désir.
Ainsi, tout fait sens ; force, mouvement, élan, instinct, pulsion, besoin, désir, volonté, choix, tout participe d'une même énergie unifiée, que le Tantra nomme "frémissement universel", sâmânya-spanda, ce mouvement commun à tout.
Cependant, quand on observe la Nature, on constate plutôt que le désir est absurde.
Il n'a pas de but divin. A vrai dire, il n'a pas de but du tout, en dehors de la perpétuation. La solidité de la matière perpétue cette pierre dans son être. Le désir sexuel, comme l'instinct de reproduction, perpétuent l'individu et l'espèce. Le désir, sous la forme de l'instinct, se présente alors davantage comme une "ruse de la Nature". Et croire que l'instinct manifeste quelque chose de divin, fait partie de cette ruse.
L'amour, sous ses différentes formes apparentes, recouvre une même force aveugle, c'est-à-dire qui n'a d'autre but que la reproduction du cycle de l'existence. Schopenhauer, inspiré par le bouddhisme et l'hindouisme, appelait "Volonté" ce mouvement. Nos représentations ne servent qu'à le justifier, à lui donner des apparences de raison, alors qu'il n'y a pas plus, dans l'amour sentimental par exemple, de sens que dans la poussée des pédoncules de patate vers la lumière.
D'où la violence et la cruauté de la Nature. Détails que l'écologisme spiritualiste se garde de mentionner. Cherchez et vous trouverez.
La spiritualité aborde rarement ces sujets. Les religions abrahamistes et l'écologisme nous parlent de la violence humaine, rarement de la violence animale. Pourtant, elle existe, elle est omniprésente. Les animaux d'une même espèce s'entretuent, les parents dévorent leur progéniture, etc. Sans oublier les catastrophes naturelles. Tout cela semble donner raison à la thèse d'un monde absurde et pose une question terrible aux croyants : Si Dieu est bon, comment expliquer que le mal soit omniprésent dans la nature ?
Il existe deux types de réponses spirituelles, qui peuvent se combiner :
1) Le mal dans la Nature est l'œuvre d'une entité mauvaise.
2) Le mal dans la Nature est un effet d'une forme d'ignorance.
Cette dernière solution a été explorée en profondeur en Inde. Voilà sans doute pourquoi la théorie de l'évolution y est peu attaquée par les religieux et spiritualistes. La théorie du karma est compatible avec la théorie de l'évolution.
Cette théorie du karma existe dans le Tantra. L'idée est la suivante : Emportée par le vertige de sa liberté sans limites, la Conscience universelle s'oublie dans sa manifestation. Elle s'identifie à des corps séparés qui se font violence. La Conscience transformée en lion dévore la Conscience transformée en gazelle, car la Conscience s'oublie dans le lion et la gazelle. La promesse de cette théorie est que, si le lion et la gazelle reconnaissaient leur véritable nature de Conscience universelle, toute violence cesserait. Le lion deviendrait végétarien, ou cesserait d'exister.
Et, même en temps ordinaire, la Nature recèle cette liberté extatique, comme les braises couvent sous la cendre. Le Tantra affirme en effet que, sous n'importe quelle expérience, même la plus terrible, la plus violence, la plus douloureuse, gît un fond d'extase béatifique.
Dès lors, le désir peut être à la fois absurde, car aveugle chez des êtres qui sont aveugles ; et plein de sens. Le désir absurde est un désir immature. Le point-clé de cette vision du désir est de ne pas faire de différence de nature entre l'Homme et les autres animaux. Tous participent du même mouvement universel. Le désir aveugle, la pulsion sexuelle mécanique, l'instinct de tuer, seraient des formes incomplètes et, donc, immatures, du Désir divin.
Autrement dit, la Conscience universelle ne serait pas pur amour, au sens où elle serait capable d'évoluer. Vers le pire comme vers le meilleur, comme toute entité douée de liberté. L'expérience universelle serait alors une expérimentation de possibles multiples, bons et mauvais, et le sens de ce Tout serait de progresser vers le meilleur. La Conscience serait malade, aveuglée, égarée par ses propres pouvoirs. Le sens du Désir, même absurde en apparence, serait de s'extraire de ces mécanismes aveugles et de s'élever vers des manifestations de plus en plus complètes, adéquates et pleines de sens. Le désir absurde est peut-être l'enfance du désir. Schopenhauer a raison de voir dans l'amour une illusion, une ruse de la Nature. Mais ces drames ne sont qu'un aspect ou un moment de la totalité de l'aventure du désir.
Le désir est donc une force aveugle en chemin vers le divin.