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jeudi 13 juillet 2023

Y a-t-il une violence particulière dans les religions abrahamiques ?


Il y a de la violence "partout". Mais à certains endroits plus qu'à d'autres. 

Je lis l'Ancien Testament, la Torah, le Coran et les autres textes qui leur sont liés. Indéniablement, il y a un degré de violence particulier, que je ne retrouve nulle part ailleurs.

Je le vois dans les écrits liés à l'Ancien Testament et à la culture dans lequel il baigne. Ainsi, dans les écrits intertestamentaires". Dans le texte intitulé "Pièges de la femme" : 

"[La femme] profère de vaines paroles,

et dans [sa bouche il y a plénitu]de dégarements.

Elle cherche constamment à aiguiser [ses] paroles,

[...] et moqueusement elle flatte.

La perversion de son coeur produit l'impudicité..."

Et ainsi sur plusieurs pages (Pléiade, p. 447).

On peut aussi lire dans le Règlement de la guerre des dizaines de pages sur la manière d'exterminer les infidèles, avec détails sur l'organisation militaire précise et concrète, jusqu'à l'extermination totale :

"Ils commenceront à abattre leur main sur les tués. Et toute la troupe se taira, cessant le bruit de la clameur, et les prêtres sonneront des trompettes de la tuerie pendant la durée du combat jusqu'à ce que les ennemis aient été bousculés et qu'ils aient tournés leur nuque. 

Et quand les ennemis auront été battus devant eux, les prêtres sonneront les trompettes de l'appel...

Tous ceux-là feront la poursuite pour détruire l'ennemi dans le combat de Dieu jusqu'à l'extermination définitive. Et les prêtres sonneront pour eux les trompettes de la poursuite... Et la cavalerie reviendra sur les lieux du combat jusqu'à destruction totale de l'ennemi.

Et quand tomberont les tués, les prêtres sonneront de loin, ils ne viendront pas vers le milieu de la tuerie de peur de se souiller de leur sang impur ; car ils sont saints, et ils ne profaneront pas l'huile de l'onction de leur sacerdoce par le sang d'une nation de vanité." (Pléiade, p. 207)

Tout y est : sexisme, racisme, fanatisme, génocide, race supérieure, extermination organisée. Je pourrais citer bien d'autres passages. Le religieux est d'emblée mélangé au guerrier, au politique. Dans cette culture politico-religieuse, il n'y a jamais eu de séparation entre religion et politique. D'emblé, la religion est politique. La guerre y a toujours été religieuse. La femme y a toujours été considérée comme du bétails. Quelques exceptions n'y changent rien.

Je n'ai jamais rien lu d'équivalent dans les textes de l'hindouisme et du bouddhisme. Il y a des violences, mais jamais à ce degrés, jamais avec cette insistance et cette volonté délibérée et organisée de détruire l'Autre.

Comment l'expliquer ?

Je vois dans les religions abrahamiques un degré de violence inouï. Malheureusement, je ne vois rien dans l'histoire pour me démentir. 


mercredi 1 avril 2020

Dieu est la conscience aliénée

Veerashaivism in India

Utpaladeva dit :

etādṛśaśuddhasvātantryavaśān naiṣa pṛthag eva labdhapratiṣṭhaṃ vastv avaiti, api tv ajñeyam ātmānam aniyantritaprabhāvatayā jñeyīkaroti / bhinnajñeyasāpekṣatve jñānakartṛtā mlāyet //

ata eva vedyaikībhāvalakṣaṇapūrṇatāmayāt svātantryāt tadānīntanam eva vedakam ātmānam īśvaraḥ śivo veditety evamādivikalpair ābhāsayati bhāvanādivyavahārārtham //

"En vertu de cette pure liberté, aucune chose ne peut exister séparément [de la conscience]. Mais, parce qu'il est doué d'une puissance sans limites, le Soi, bien qu'il ne soit pas un objet, se fait objet. S'il devenait vraiment un objet, son statut de sujet et d'agent disparaîtrait.

Et donc, grâce à cette liberté dont la plénitude consiste à s'identifier à l'objet, le Soi, qui est le sujet en cet instant même, se manifeste à travers les expressions 'Seigneur', 'Shiva', 'sujet', et ainsi de suite, afin de rendre possible les pratiques comme l'évocation, etc." (Vritti, I, 5, 15-16)

Rien n'existe en dehors de la conscience : aucune expérience qui ne soit conscience. De fait, ces deux mots sont synonymes.

Mais la conscience n'est pas confinée en elle-même. Elle se manifeste. Mais comme il n'y a rien et ne peut rien y avoir en dehors d'elle, c'est elle-même qu'elle manifeste. Elle se manifeste en prenant conscience d'elle-même, en se "réalisant". Mais pour cela, elle doit s'objectiver, se rendre chose, et donc se délimiter. Bien sur, l'objet est conscience, sans quoi il ne serait rien. Mais la conscience se manifeste librement. Elle se fait "chose". L'ensemble de ces choses est l'univers. Elle s'identifie à certaines (tel corps, tels souvenirs, etc.), en exclut d'autres (quand je perçois tel objet "j'oublie" le reste) et perçoit le reste comme séparé de soi, comme "autre". Mais tout cela se manifeste dans le champs de l'expérience.

Le plus important est que ces manifestations découlent de la liberté de la conscience, de son essence, et non d'accidents venus d'on ne sait où, comme l'affirme le Vedânta. Voilà pourquoi le corps et le monde ne son pas rejetés. Le corps est la conscience cristallisée, comme le monde. 

Et de là, la conscience conçoit (vikalpa) les idées de "Dieu", etc. Pourquoi ? Pour permettre la méditation (bhâvanâ) qui va, à son tour, rendre possible le réveil de la conscience. Le concept de Dieu désigne donc la conscience. Mais comme elle s'est oubliée dans les objets - le monde - qu'elle a créé, elle a besoin de ce concept pour se reconnaître. Le sens profond de la religion est donc la reconnaissance du Soi. C'est comme si je me perdais dans mes rêves, mais que j'avais prévu l'envoi d'une "capsule" à l'intérieur du rêve, afin de me réveiller. Dieu est la conscience présente, celle-là même dans laquelle apparaissent ces mots.

La religion et la théologie sont donc ambivalentes : ce sont des concepts qui peuvent nous éloigner de notre vraie nature, et c'est ce qui se passe dans 99,99% des cas, soit ce sont des concepts qui peuvent nous aider à reconnaître notre vraie nature, des signes qui pointent vers l'intérieur.
Dieu est la conscience qui se prend pour un être lointain, séparé d'elle. Elle doit donc se reconnaître.

Tout ceci, à mon sens, reste valide en contexte naturaliste, c'est-à-dire en admettant que la conscience n'est rien d'autre que l'univers, ou le multivers ou, disons, la réalité.



mercredi 20 novembre 2019

Religion et expérience et raison



Quand je plonge en moi, je sens une force, un bien-être, une énergie.
Quand je m'arrête de bavarder, il y a comme un réveil, une fraîcheur au goût de justesse.

Mais rien, dans cette expérience (une expérience d'éveil, disons) ne me contraint à croire à quoi que ce soit. Au contraire, j'y sens une immense liberté, une invitation à penser, à réfléchir, à interroger, à explorer, à faire dialoguer théories et expériences, à entrer en dialogue avec mes semblables.

Rien de religieux dans l'éveil. Dans le silence. Dans ce ressenti de force, de vie. 
J'y apprend l'essentiel, mais je ne peux traduire et incarner cet essentiel qu'en faisant usage de mes facultés limitées, sans garantie de trouver, mais en construisant peu à peu, par tours et détours.

L'éveil est un réveil, prodigieux, merveilleux, infiniment simple et accessible.
Mais il ne me donne pas de détails. Rien de semblable aux croyances religieuses, aux opinions du New Age. L'éveil ne me dit pas si je dois manger sans gluten ou avec, ni à quoi ressemble précisément la vie après la mort, ni s'il y en a une. Il me donne une intuition, oui, un sens. Mais c'est un sens intuitif, indifférencié, tout à expliquer et compatible avec bien des philosophies différentes. Peut-être que l'éveil est compatible avec une philosophie naturaliste. Peut-être pas. Mais pour le savoir, je dois y réfléchir, patiemment, pas à pas.

L'éveil me rend indépendant. Je lis, j'écoute, je questionne. Je suis libre de choisir. De ne pas choisir. De rester en silence, à savourer, à digérer. Puis libre, aussi, de me plonger ensuite dans les idées, les musiques, les poèmes, les paroles, comme après un bon jeûne. 

Dans ce silence, dans ce ressenti, je ressens une contrainte en un sens. Une exigence de vérité, de véracité. Une force, une présence. Mais rien qui, a priori, corresponde aux offres religieuses, New Age et développement personnel compris. Rien. C'est vierge. Fécond, mais vierge. Si, par le jeu des puissances de l'oubli, je me laisse tenter par telle ou telle religion, l'intuition se rappelle à moi, tôt ou tard. Silence. Ressenti. Intuition. 

Et ce silence n'est pas opposé à la parole, du moins pas à la parole authentique, vraiment parlée. Il est juste incompatible avec les paroles toutes faites, avec les sécurités trompeuses, les prêts-à-croire. 

Le silence absolu m'invite à penser. Le bavardage intérieur, en revanche, me jette dans la tentation de suivre tel ou tel système qui pense à ma place.

L'éveil me rend indépendant. L'éveil est individuel. L'éveil n'est pas contre la pensée. Au contraire. Il est contre la paresse intellectuelle, contre le conformisme, contre l'inertie, contre les fausses consolations.

Dans ce silence, tout devient audible. En toute indépendance. C'est physique, je dirais. Quand je m'éveille à ce vide, quand ce silence s'éveille, en quelque sorte, il y a un réveil de toutes les possibilités, un repos et une renaissance de toutes les puissances. Oui, je me sens reposé, frais et dispos. Pour la vaisselle. Pour la discussion. Pour la pensée. Pour discerner.

L'éveil n'est pas une religion. Il n'est pas non plus une philosophie déjà existante, achevée.
Il est un repos pour un mouvement, un silence où une parole infinie peut nidifier en paix. 
Une absolue simplicité pour une inépuisable richesse. 
En soi, rien. Un rien pour un tout-possible. Pas de philosophie dans l'éveil, mais un élan pour philosopher, un amour de la sagesse.

Il y a une intuition, une certitude absolue. Mais muette.
Une sécurité parfaite, mais entièrement disponible, comme au croisement de tous les chemins.

lundi 2 septembre 2019

Pourquoi les religions non-abrahamiques sont-elles davantage ouvertes à la science ?

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Selon une enquête, 77% des Indiens pensent que la théorie de l'évolution doit être enseignée, contre 37% en Egypte et 62% aux USA. 
Comment expliquer l'ouverture de l'hindouisme face à la science ?

Dès les plus anciens hymnes védiques, on observe en Inde comme en Grèce, une tendance au questionnement :

"Alors, il n'y avait pas le néant,
il n'y avait pas l'être,
ni l'atmosphère, ni le vide au-delà.
Qu'est-ce qui s'étendait ? Où ? 
A qui était cette demeure ?
L'eau profonde, insondable, existait-elle ?

["alors" tadânîm, litt. "maintenant"]

Il n'y avait pas la mort,
ni l'immortalité.
Il n'y avait pas de conscience
de la nuit et du jour.

L'Un respirait, sans air,
par son désir.
Il n'y avait pas d'autre.
De quel autre aurait-il tiré son plaisir ?

["respirait", racine ân- que l'on retrouvera dans prâna, l'acte de respirer, plus précisément d'expirer l'air ; "par son désir" svadhayâ ; dhâ- est un mot et une racine lourde de sens ; elle désigne la nature d'une chose, l'élan, l'inclination, le décret, la volonté, le pouvoir, le désir ; cette respiration "sans air" évoque le spanda, le mouvement immobile, la conscience]

A l'origine, il n'y avait que 
ténèbres dans les ténèbres.
Tout cela était un océan
sans conscience (apraketa).

L'Un enveloppé
dans le rien
naquit par la majesté
de l'excitation.

Le désir le prit
à l'origine,
désir qui fut 
la première semence mentale.
Les poètes avisés
regardèrent en eux-mêmes,
dans le coeur.
Ils y découvrirent
que l'être est parent du néant.

Il ont déployé leur rayon :
qu'y avait-il au-dessous ?
Qu'y avait-il au-dessus ?
Ils étaient plein de semence.
Ils éteint plein de grandeur.
Vers le bas, le libre désir.
Vers le haut, la volonté.

["leur rayon" : rashmi, leur faculté, leur pouvoir, leur intelligence ; ce terme se retrouvera dans le tantrisme non-duel pour désigner, métaphoriquement, les facultés du corps et de l'esprit]

Mais franchement, 
qui sait ?
Qui en ce monde peut le dire ?
D'où elle est née ?
D'où vient-elle, cette éjaculation ?
Les dieux viennent après son éjaculation.
Alors, qui donc sait
d'où elle est advenue ?

D'où est advenue cette éjaculation ?
L'a-t-il agencée ? Ou pas ?
Le Regard souverain,
dans le vide ultime,
doit sûrement le savoir !
Ou alors, ne le sait-il pas ?"

Nâsâdîyasûkta, hymne 129 du Xème mandala du Véda des Hymnes

L'enquête sur l'enseignement de la théorie de l'évolution :
https://ncse.com/…/09-Survey-BritishCouncil-globaleducation

Le texte sanskrit du Nâsadîya, l'hymne du "il n'y avait pas non-être..." :

10.129.01a     nā́sad āsīn nó sád āsīt tadā́nīṃ
10.129.01b     nā́sīd rájo nó víomā paró yát
10.129.01c     kím ā́varīvaḥ kúha kásya śármann
10.129.01d     ámbhaḥ kím āsīd gáhanaṃ gabhīrám

10.129.02a     ná mr̥tyúr āsīd amŕ̥taṃ ná tárhi
10.129.02b     ná rā́triyā áhna āsīt praketáḥ
10.129.02c     ā́nīd avātáṃ svadháyā tád ékaṃ
10.129.02d     tásmād dhānyán ná paráḥ kíṃ canā́sa

10.129.03a     táma āsīt támasā gūḷhám ágre
10.129.03b     apraketáṃ saliláṃ sárvam ā idám
10.129.03c     tuchyénābhú ápihitaṃ yád ā́sīt
10.129.03d     tápasas tán mahinā́jāyataíkam

10.129.04a     kā́mas tád ágre sám avartatā́dhi
10.129.04b     mánaso rétaḥ prathamáṃ yád ā́sīt
10.129.04c     sató bándhum ásati nír avindan
10.129.04d     hr̥dí pratī́ṣyā kaváyo manīṣā́

10.129.05a     tiraścī́no vítato raśmír eṣām
10.129.05b     adháḥ svid āsī́3d upári svid āsī3t
10.129.05c     retodhā́ āsan mahimā́na āsan
10.129.05d     svadhā́ avástāt práyatiḥ parástāt

10.129.06a     kó addhā́ veda ká ihá prá vocat
10.129.06b     kúta ā́jātā kúta iyáṃ vísr̥ṣṭiḥ
10.129.06c     arvā́g devā́ asyá visárjanena
10.129.06d     áthā kó veda yáta ābabhū́va

10.129.07a     iyáṃ vísr̥ṣṭir yáta ābabhū́va
10.129.07b     yádi vā dadhé yádi vā ná
10.129.07c     yó asyā́dhyakṣaḥ paramé víoman
10.129.07d     só aṅgá veda yádi vā ná véda

jeudi 29 août 2019

Religion et spiritualité

Résultat de recherche d'images pour "ramana chien"
Ramana et Jackie. Simple.

Une traduction des œuvres sanskrites de Ramana Maharshi paraîtra chez Almora l'an prochain.
Ce travail m'a offert la possibilité de me replonger dans l'enseignement de Ramana, l'un des premiers sages sur ma route. Je l'ai rencontré quand j'avais 13-14 ans en 1985-86. Il reste remarquable par la simplicité, la clarté et le côté directe de son enseignement. 

De plus, Ramana est proche de nous dans le temps. Pourtant, son enseignement est interprété de façons complètement différentes. 
Il faut dire que Ramana ne voulait pas d'enregistrements ni de prises de notes sur le moment. La plupart des "dialogues avec Ramana" sont donc des notes prises de mémoire, après coup, et souvent via des "traducteurs" plus ou moins compétents, puisque Ramana, quoique parlant l'anglais, préférait s'exprimer en tamoule, une langue remarquablement difficile. Il faut garder tout cela à l'esprit quand on lit tel ou tel propos attribué au sage d'Arounâtchala. Quel est son véritable message ?

Et donc, depuis le début, il y a en gros deux interprétations de Ramana :

I - Le dévoiement religieux

D'un côté, il y a ceux qui disent que l'essentiel chez Ramana était sa présence physique, seule capable de transmettre une mystérieuse énergie spirituelle. Selon le principal partisan de cette interprétation, David Godman, l'enseignement oral de Ramana est un amuse-gueule. Il faut absolument se mettre en la présence physique d'un être "réalisé", sans quoi on se retrouve bloqué sur son chemin intérieur. Pour lui, il faut pour ainsi dire recevoir des "injection" d'énergie pour progresser vers la réalisation. Celle-ci est comme une maladie qui se propage par contagion physique. 

Or, ceci implique que l'enseignement oral de Ramana était en quelque sorte faux, puisque Ramana affirmait qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de retourner l'attention vers l'intérieur et plonger en soi. Mais la croyance au pouvoir des "saints" de transmettre une énergie qui agit comme une énergie physique est profondément ancré dans la psyché humaine. On la retrouve partout. Il suffit de toucher le sage pour recevoir sa sagesse. Ainsi dans le Banquet de Platon, Agathon veut s'asseoir le plus près possible de Socrate, espérant ainsi qu'un peu de la sagesse du mystérieux vieillard passera en lui. Mais Socrate reprend sa naïveté, en rappelant, comme Ramana, que la sagesse n'est pas comme de l'eau qui peut se communiquer d'un vase à un autre : la sagesse consiste à retourner son attention vers l'intérieur, vers la source de l'attention elle-même. 

Mais que peuvent les sages contre les clichés à propos de la sagesse ? Pas grand'chose, apparemment. 
Comme le cas de Ramana est récent, il est fascinant de voir comment ces croyances prennent le dessus sur le message de Ramana lui-même. Rares sont ceux qui mettent son enseignement en pratique. La plupart des gens qui vont à Arounâtchala, où Ramana a passé toute sa vie, y vont dans l'espoir de recevoir un peu de "l'énergie" du lieu. Rares sont ceux qui s’intéressent au message de Ramana. La plupart y vont pour recevoir leur dose d'énergie, pour alimenter leur chakras et relever leur fréquence vibratoire. Franchement, ils se foutent de ce que Ramana avait à dire. "Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'énergie" est la maxime de ce consumérisme vaguement spirituel, mais exactement commercial.

La spiritualité devient religion. On marche là où Ramana a marché, on touche ce qu'il a touché, on voit ce qu'il a vu, on refait ses promenades, on rencontre ses descendants, on visite sa chambre, on touche son lit, et ainsi de suite. Un culte prend forme. Son enseignement est récité comme un Mantra doué de pouvoirs magiques, de façon mécanique, sans en méditer le sens, et comme pour en cacher le sens. On se préoccupe plutôt de savoir si vous êtes végétarien, "pur", chaste, on veille à ce que les femmes soient du côté des femmes, les hommes avec les hommes ; il faut tourner dans le bon sens autour de la statue de Ramana. 

David Godman alimente ce mouvement en faisant croire que Ramana n'était qu'un corps transmettant une énergie, une sorte d'antenne, et que la proximité physique avec cette antenne est l'essentiel, alors que Ramana disait le contraire. C'est un peu comme ces gens qui prétendent enseigner la "lignée de la Pratyabhijnâ", alors qu'ils enseignent précisément le contraire de cette philosophie. Cela me frappe d'autant plus que Godman est un érudit de Ramana. Mais un érudit parfois plus religieux que spirituel. Il raconte maintes anecdotes autour de Ramana, à la manière d'un guide de Lourdes ou d'Assises. Il ne parle presque jamais du message de Ramana, et de moins en moins souvent, me semble-t-il. La religiosité, la simple foi en les vertus physiques supposées de Ramana et d'Arounâtchala, l'emportent peu à peu, inexorablement, sur la pratique simple conseillée par Ramana. Sous nos yeux, une spiritualité simple et indépendante est en train de devenir une religion comme une autre, avec ses rites, ses lubies et ses petites habitudes. Godman, "l'homme de Dieu", semble se ficher de Dieu, au fond. Il parle de Ramana comme ces érudits qui vous racontent pendant des heures les détails anecdotiques d'un Jean de la Croix, sans jamais mentionner l'essentiel, à savoir son "si tu veux être tout, renonce à tout" et chemine par le Rien. 

C'est fascinant : tout ceci, qui se veut une adoration de Ramana, est en réalité une trahison de Ramana. Voilà la religion : les gardiens du Temple qui deviennent des cerbères. Les anges tournent en diables. Bien sûr, toute religion n'est pas spirituelle à l'origine. Mais, même quand spiritualité il y a, elle se transmute en religion. L'unité devient dualité. La simplicité devient complexité. L'intime devient éloignement. L'accessibilité universelle se fait hiérarchie, prend de la distance dans un imaginaire qui éloigne la réalité immédiate au prétexte d'en célébrer la majesté. Terrible illusion. Force du collectif, des mécanismes de groupe.

II - La fidélité au message

A l'opposé de cette dérive religieuse, il y a les gens comme Michael James. Il est de la même génération de Godman. Il a vécu en même temps que lui à la bibliothèque de l'ashram. Mais pourtant, ils ont des interprétations bien différentes de l'enseignement de Ramana. James a appris le tamoule littéraire. Depuis sa jeunesse, il s'attache à la parole de Ramana, plutôt qu'à son apparence. Et il invite à écouter Ramana, plutôt qu'à contempler béatement ses photos dans l'espoir d'être sauvé. Et de fait, Ramana l'a répété encore et encore : Moi, Ramana, je ne suis pas cette personne que vous voyez ; aucun salut ne viendra de cette créature périssable ; le vrai maître digne de confiance, c'est la conscience que vous êtes, "je suis je", simple conscience de soi, retournement de la conscience vers elle-même. Cela seul est nécessaire et suffisant. Ramana n'était pas prosélyte. Mais il était clair : il n'y a qu'une seule méthode de salut, celle de plonger en soi, directement. 

Aucune source extérieure n'est nécessaire ni efficace. Vous êtes ce que vous cherchez. Il n'y a que la conscience qui puisse se retrouver. La conscience n'est pas une chose qui se montre. Elle ne peut donc se transmettre. Si Ramana ou un autre nous le disent, c'est parce que nous sommes extravertis. Nous regardons vers le dehors, alors la vérité nous apparaît au-dehors. Mais c'est impossible. La vérité est la conscience et la conscience ne peut être une chose, là, dehors. 

Alors comment ? Par la parole. La parole est la seule "chose" capable de pointer vers la Non-chose. C'est le propre du signe, d'être capable de "pointer vers", de se transcender. Voilà pourquoi Ramana mettait l'accent sur la parole. Il n'a jamais proposé de "transmission d'énergie". En revanche, il a écrit des textes et il a parlé. Cette parole est un pont vers la parole intérieure, indicible, inarticulée "je suis je", vers ce silence intérieur qui est, non pas l'opposé de la parole, mais son apothéose.  

Et alors, seule cette pratique du retournement de l'attention est nécessaire est suffisante. Et Ramana précise que le seul signe indicateur de progrès est le progrès dans la force de notre attention vers l'intérieur. Mais ce geste, si aisé quand on s'y adonne, est si fragile ! Il se perd aisément dans l'extérieur, comme une rivière dans les sables du désert... Pourtant, il n'y a pas d'alternatives. Aucune. Tant que l'on regarde vers l'extérieur, mille approches singulières sont possibles et légitimes. Mais le seuil est unique. Il n'y a que ce geste, si simple, de plongée en soi. Ici et maintenant. 

Ramana a affirmé, encore et encore, que tous peuvent accéder à cette pratique, pour peu qu'ils la...pratiquent. Que nous soyons purs ou impurs, éveillés ou endormis, réalisés ou ordinaires, tous nous pouvons plonger. Et il n'y a pas d'autre salut. C'est le message, si simple, des sages vrais. Comme dit James, si un vrai sage vous parle, il vous renverra vers l'intérieur. Il vous renverra à votre liberté. Les autres vous demanderons de faire ou de ne pas faire ceci ou cela. De vivre ainsi ou autrement. Autrement dit, ils nourriront la tendance à l'extraversion. Le vrai "sage" pointe vers le vrai sage : la présence nue. Chacun transposera selon ses préférences. Mais le fond est le même, évident, inévitable.

Pour les citations de Ramana à l'appui de cette interprétation, vous les trouverez en anglais sur le site de Michael James et en français dans mon recueil de traductions qui paraîtra au printemps 2020 chez Almora.

Bien sûr, Ramana était ancré dans ses particularités culturelles. Et cela compte. Mais l'essence est universel. Moi aussi je suis ancré. J'aime ma nature, mes paysages, les petites chapelles et les lumières de la Méditerranée. Mais l'essentiel est la lumière universelle qui éclaire ces singularités, qui les dépasse sans les nier. Ainsi tout est simple, clair et puissant. 

David Godman expose clairement sa vision dans cet article, même affirme ne pas être absolument certain de ses conclusions :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/the-power-to-enlighten/
Malgré cela, il a écrit aussi de nombreux articles passionnants. Les deux plus importants, à mon avis, sont ces deux-là, sur le "je suis je" (aham aham sphurattâ) de Ramana :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/i-am-the-first-name-of-god/
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/i-and-i-i-a-readers-query/
Et un article fondamental sur les sources pour connaître l'enseignement de Ramana Maharshi :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/the-authenticity-of-bhagavans-recorded-teachings/

vendredi 22 juillet 2016

Le Nouvel Age est-il une religion ?

Le Nouvel Age ou New Age est-il une religion, ou bien un phénomène radicalement nouveau ? 
La question se pose car, malgré l'absence d'institution ou d'église, on observe quand même des traits religieux.

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Suite au relâchement de l'emprise de l'Eglise catholique sur les consciences, de nouvelles religions apparaissent peu à peu. 
On peut distinguer deux grands mouvements : 

1) du début XIXe (romantisme) jusqu'à mai 68, l'occultisme. Le modèle social, grégaire, reste important (par exemple la Société Théosophique), peu de transgression sexuelle ou morale. 

2) Après mai 68 (mais sans rupture nette, les grandes sectes des années 70 peuvent être vues comme les derniers soubresauts de l'ancien modèle), un second mouvement, le Nouvel Age (NA), plus individualiste, centré sur des valeurs de consommation. 

Le modèle commercial s'impose alors. En l'absence d'institution ou d'église, l'entreprise prend le relais : ce ne sont plus des sociétés religieuses qui structurent la vie, mais des entreprises commerciales ou des libre-entrepreneurs. Les structures deviennent invisibles ou discrètes, d'où l'impression d'une organisation informelle, à la fois très visibles (logos, slogans, marques, visages charismatiques) et discrètes, exactement comme dans les transactions de type commerciales. 

En réalité, le NA est bien une religion organisée autour de dogmes (croyances obligatoires, sous peine d'exclusion) et de hiérarchies, mais ces dernières sont discrètes, incarnées davantage dans des entreprises pourvoyeuses de services à des clients. La relation prêtre-croyant est remplacée par la relation vendeur-client, aujourd'hui banalisée à l'extrême. Nul ne remet en question ce modèle. De l'argent contre un service. L'ensemble du NA s'est adapté aux exigences du commerce : inculture, novlangue, thérapie, innovation, etc. Pour assurer son succès, le NA reprend des symboles et des mots des traditions ou même des Lumières et de la science, mais en en pervertissant le sens : instant présent, Soi, Providence, progrès, cosmos, quantique, énergie, vibration, initiation, alchimie, réincarnation, etc. Là encore, le NA imite un modèle commercial. 

De plus, même si le groupe n'a plus une existence aussi formelle que dans l'ancien modèle, l'aspect grégaire ne disparaît pas. Il continue d'exister, mais à travers des moyens nouveaux, notamment Internet et les réseaux sociaux. Dans ces derniers, comme dans les stages et autres formes de rassemblement, on constate les mêmes comportements que dans n'importe quelle église : il faut montrer patte blanche en témoignant une adhésion à des dogmes et des autorités, l'esprit critique est systématiquement dévalorisé.

Le NA, dans son acception la plus large, est donc bel et bien une religion, ou disons qu'il relève du fait religieux, mais adapté à la domination nouvelle du modèle commercial de rapport entre les individus.

vendredi 22 janvier 2016

Comment la religion entrave l'intérieur

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Les religions se prétendent gardiennes des moyens de parvenir à l'accomplissement intérieur. Mais en réalité, elles sont un obstacle à cet accomplissement. 
Non seulement parce qu'elles sont corrompues par leur pouvoir, mais encore parce qu'elle cachent la vérité simple sous une multitude de rites et d'obligation qui sont censées assurer une forme de sécurité : "Purifiez-vous ! Préparez-vous ! Faites ! Pratiquez ! Obéissez ! Ne réfléchissez pas !" Tel est le message de tous les prêtres, de tous les gourous, lamas et autres bergers. Ils cherchent à effrayer leurs ouailles, plutôt que de les encourager à faire usage de leur liberté. Sous couvert de leur assurer la survie, ils les empêchent de grandir.
Le doigt, censé pointer vers la lune, la cache bien plutôt.
C'est ce que dit ici un moine Carme, mais mystique :

"Je ne puis m’empêcher de croire que toutes les grandes méthodes qu'on a inventée pour conduire à la dévotion, ne soient cause que si peu de personnes trouvent et cherchent Dieu purement et en vérité, ou bien c'est après un si long temps que la plus grande partie de la vie se passe à les apprendre ; et, après les avoir bien routinées, le plus souvent on voit ces pauvres âmes autant attachées à leur propre intérêt et au service de leurs appétits et passions, qu'elles aient jamais été."

Tout est dit. Parti à la recherche de Dieu, on revient avec un nouvel ego, spirituel ou religieux ou autre. On devient expert en yoga, en méditation, en tantra, en thérapie-ceci, thérapie-cela, on a fait de milliers de prosternations, récité des millions de mantras, visité tant de sanctuaires... Et l'on est d'autant plus attaché à soi, à ce faux Soi, à cette image de soi, qui ne vit que pour le regard des autres; C'est la religion. Comme dit Longchenpa, "une chaîne dorée entrave autant qu'une chaîne de fer".

Notre Carme poursuit :

"La raison, à mon avis, de leur défaut est qu'elles s'étudient plus à se rendre parfaites dans leurs artifices et méthodes qu'en Dieu et pour Dieu.... C'est ainsi que les hommes s'aveuglent dans la lumière, et qu'ils se bâtissent des cachots de servitude dans le palais de la vraie liberté, et s'attachant plus fortement à leur propre dévotion qu'à Dieu même, ils s'empêchent de parvenir à la jouissance par les mêmes moyens qui les y devraient conduire."

Maur de l'Enfant Jésus, Théologie chrétienne et mystique, p. 49

Alors détournons notre attention de ces prétendus moyens, tout "traditionnels" soient-ils, et retournons-là vers notre centre, simplement et sans fioriture. Non pour y trouver le bonheur, la paix ou autre chose, mais parce que c'est la vérité. Que le doigt accomplisse enfin sa fin !


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