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dimanche 9 mai 2021

Le désir, élan vers le divin ou force aveugle ?



 Selon le Tantra, comme selon d'autres traditions, le désir est un élan vers le divin. Même chez l'animal, même dans les choses inertes, il y a cet élan. Pour le dire de façon plus nette : tout mouvement est mouvement de l'absolu vers l'absolu. La gravité elle-même, et la solidité des corps, sont des manifestations d'un désir divin, d'une force qui dépasse l'apparence anecdotique du désir. 

Ainsi, tout fait sens ; force, mouvement, élan, instinct, pulsion, besoin, désir, volonté, choix, tout participe d'une même énergie unifiée, que le Tantra nomme "frémissement universel", sâmânya-spanda, ce mouvement commun à tout.

Cependant, quand on observe la Nature, on constate plutôt que le désir est absurde. 

Il n'a pas de but divin. A vrai dire, il n'a pas de but du tout, en dehors de la perpétuation. La solidité de la matière perpétue cette pierre dans son être. Le désir sexuel, comme l'instinct de reproduction, perpétuent l'individu et l'espèce. Le désir, sous la forme de l'instinct, se présente alors davantage comme une "ruse de la Nature". Et croire que l'instinct manifeste quelque chose de divin, fait partie de cette ruse. 

L'amour, sous ses différentes formes apparentes, recouvre une même force aveugle, c'est-à-dire qui n'a d'autre but que la reproduction du cycle de l'existence. Schopenhauer, inspiré par le bouddhisme et l'hindouisme, appelait "Volonté" ce mouvement. Nos représentations ne servent qu'à le justifier, à lui donner des apparences de raison, alors qu'il n'y a pas plus, dans l'amour sentimental par exemple, de sens que dans la poussée des pédoncules de patate vers la lumière. 

D'où la violence et la cruauté de la Nature. Détails que l'écologisme spiritualiste se garde de mentionner. Cherchez et vous trouverez.



La spiritualité aborde rarement ces sujets. Les religions abrahamistes et l'écologisme nous parlent de la violence humaine, rarement de la violence animale. Pourtant, elle existe, elle est omniprésente. Les animaux d'une même espèce s'entretuent, les parents dévorent leur progéniture, etc. Sans oublier les catastrophes naturelles. Tout cela semble donner raison à la thèse d'un monde absurde et pose une question terrible aux croyants : Si Dieu est bon, comment expliquer que le mal soit omniprésent dans la nature ?




Il existe deux types de réponses spirituelles, qui peuvent se combiner :

1) Le mal dans la Nature est l'œuvre d'une entité mauvaise.
2) Le mal dans la Nature est un effet d'une forme d'ignorance.

Cette dernière solution a été explorée en profondeur en Inde. Voilà sans doute pourquoi la théorie de l'évolution y est peu attaquée par les religieux et spiritualistes. La théorie du karma est compatible avec la théorie de l'évolution.



Cette théorie du karma existe dans le Tantra. L'idée est la suivante : Emportée par le vertige de sa liberté sans limites, la Conscience universelle s'oublie dans sa manifestation. Elle s'identifie à des corps séparés qui se font violence. La Conscience transformée en lion dévore la Conscience transformée en gazelle, car la Conscience s'oublie dans le lion et la gazelle. La promesse de cette théorie est que, si le lion et la gazelle reconnaissaient leur véritable nature de Conscience universelle, toute violence cesserait. Le lion deviendrait végétarien, ou cesserait d'exister.




Et, même en temps ordinaire, la Nature recèle cette liberté extatique, comme les braises couvent sous la cendre. Le Tantra affirme en effet que, sous n'importe quelle expérience, même la plus terrible, la plus violence, la plus douloureuse, gît un fond d'extase béatifique. 



Dès lors, le désir peut être à la fois absurde, car aveugle chez des êtres qui sont aveugles ; et plein de sens. Le désir absurde est un désir immature. Le point-clé de cette vision du désir est de ne pas faire de différence de nature entre l'Homme et les autres animaux. Tous participent du même mouvement universel. Le désir aveugle, la pulsion sexuelle mécanique, l'instinct de tuer, seraient des formes incomplètes et, donc, immatures, du Désir divin. 

Autrement dit, la Conscience universelle ne serait pas pur amour, au sens où elle serait capable d'évoluer. Vers le pire comme vers le meilleur, comme toute entité douée de liberté. L'expérience universelle serait alors une expérimentation de possibles multiples, bons et mauvais, et le sens de ce Tout serait de progresser vers le meilleur. La Conscience serait malade, aveuglée, égarée par ses propres pouvoirs. Le sens du Désir, même absurde en apparence, serait de s'extraire de ces mécanismes aveugles et de s'élever vers des manifestations de plus en plus complètes, adéquates et pleines de sens. Le désir absurde est peut-être l'enfance du désir. Schopenhauer a raison de voir dans l'amour une illusion, une ruse de la Nature. Mais ces drames ne sont qu'un aspect ou un moment de la totalité de l'aventure du désir.

Le désir est donc une force aveugle en chemin vers le divin.

lundi 23 mars 2020

Pour la nature, contre la morale ?

Résultat de recherche d'images pour "diogene"
Diogène, un aghori, un siddha ou un sâdhu grec ?



Peut-on vivre en accord avec la nature sans vivre contre la culture ?
Peut-on être naturel sans être immoral ?
Ou amoral, comme on voudra ?

Encore un article très riche par Hridaya Artha.
Une philosophie qui invite à vivre conformément à la nature n'est-elle pas nécessairement provocatrice ?

L'Auteur de l'article, Joy Vriens, propose de comparer certaines affirmations des Stoïciens anciens ou des Cyniques, de certaines affirmations choquantes des adeptes de la non-dualité tantrique.

Par exemple :

“Si un des dieux venait me dire : Kraton,
quand tu mourras, tu renaîtras aussitôt ;
tu seras ce que tu voudras : chien, bouc,
cheval ou bien homme ; car tu dois vivre
deux fois. Choisis donc ce que tu veux.
— N’importe quoi, répondrais-je aussitôt,
que je sois n’importe quoi, mais pas un homme… (Ménandre, frg. 223.)”

Voici quelques échantillons d'affirmations stoïciennes. Le problème est que ce sont des fragments, des citations dans d'autres œuvres, et que nous ne savons pas comment les Stoïciens anciens les justifiaient. Mais en les lisant, on comprend mieux pourquoi le Stoïcisme romain était considéré comme une édulcoration de cette philosophie plus radicale, directement inspirée par le cynisme de Diogène :

"1. Les femmes seront communes chez les Sages et le premier venu usera de la première venue (Stoicorum Veterum Fragmenta, I, 269).
2. L’homosexualité n’est pas un mal (I, 249).
3. Il n’y a aucune différence entre les rapports homosexuels ou hétérosexuels, féminins ou masculins ; ils sont convenables les uns autant que les autres (I, 250, 252, 253).
4. Le Sage s’unira avec sa fille si les circonstances le veulent (III, 743).
5. On s’unira avec sa mère, avec ses filles, avec ses fils ; le père pourra s’unir à sa fille, le frère à sa sœur (III, 745).
6. On s’unira avec sa mère, sa fille, sa sœur (III, 753).
7. Il n’est pas honteux de frotter de son membre le sexe de sa mère. A propos d’Œdipe et de Jocaste, Zénon dit qu’il n’est pas honteux de frictionner sa mère si elle est malade et pas davantage de la frictionner pour lui faire plaisir et la guérir du désir. Se servir de sa main pour la masser ou de son membre pour la soulager, ne fait pas de différence (I, 256).
8. On doit prendre comme exemple les bêtes et considérer que rien de ce qu’elles font n’est contraire à la nature. Ainsi, il n’y a rien de répréhensible à ce qu’on s’accouple dans les temples, qu’on y accouche ou qu’on y meure (III, 753).
9. Il n’y a aucun mal à vivre avec une prostituée ni à vivre du travail d’une prostituée (III, 755).
10. Diogène est digne d’éloge qui se masturbait en public (III, 706).
11. On mangera de la chair humaine si les circonstances le veulent (I, 254).
12. Chrysippe consacre mille vers pour engager à manger les morts (I, 254).
13. Non seulement on mangera les morts mais même sa propre chair si l’on a un membre tranché, afin qu’il devienne partie d’un autre de nos membres (III, 748).
14. On mangera ses enfants, ses amis, ses parents, son épouse, morts (III, 749).
15. On traitera le cadavre de ses parents comme s’il s’agissait de cheveux ou d’ongles coupés ; ou bien, si les viandes sont consommables, on s’en servira comme d’une nourriture, de même que l’on mangera ses propres membres, amputés (III, 752).
16. Les enfants cuiront et mangeront leur père et si l’un d’eux s’y refusait c’est lui qui sera à son tour dévoré (I, 254).
17. Les enfants conduiront leurs parents au sacrifice et les mangeront (III, 750).”


Comparez avec p.e. l'Advayasiddhi [la "Réalisation non-duelle"] de Lakṣmīṅkārā (Guide du Naturel, p. 145)

"3. C'est avec des excréments, de l'urine, du sperme,
Et les sécrétions nasales
Qu'en méditant les transformations du Réel (sct. tattva)
Le mantrin sert le Soi [ou "se sert lui-même"].
4. C'est avec sa propre mère, sœur,
Fille et petite-fille
Que celui qui connaît le yoga rituel (sct. puja) de la Sagesse (sct. prajñā, femme) et de la Science (sct. upāya, homme)
Fait son culte.
5. C'est avec des femmes estropiées de basse caste,
Des ouvrières, ainsi qu'avec des bouchères
Qu'en développant le foudre de gnose (sct. jñānavajra),
Il doit toujours faire le culte du Féminin.
[Pour tout cela, il manie la formule
Oṃ Ah Huṃ]"

Tout cela fait penser à la culture des magiciens en recherche de pouvoirs (vidyâdhara, sâdhaka, siddha), aux antinomistes (aghorî, nîshâcârî, advayâcarî, kâpâlika, nîlâmbara, etc.) de l'Inde. 

Dans tous les cas, on retrouve une évolution semblable d'un mouvement radical au départ, puis qui s'intériorise peu à peu, qui se "domesticise". Par exemple, les premiers sannyâsîs sont des renonçant ermites qui vivent une vie proche de la mort, dans les étendues sauvages (jangala, jungle), qui se nourrissent de racines, de plantes, qui meurent en se suicidant. C'est encore le mode de vie prôné par Shankara. Puis des compromis apparaissent. La "rébellion" comme dit Joy, est peu à peu intériorisée. Dans le Vedânta et le tantrisme non-duel, même trajectoire, le détachement ou la transcendance de la dualité pur/impur deviennent des geste intérieurs, invisibles, sans changement du comportement extérieur. C'est ce que l'on constate dans le Yoga selon Vasishta ou dans le tantrisme d'Abhinavagupta. Même chose chez les Jaïns : d'une vie nue et sauvage qui s'achevait par un jeûne mortel, on s'est acheminé vers un mode de vie monastique plus proche du bouddhisme. Pareil chez les Stoïciens, inspirés au départ par les exemples frappants de Diogène ("Socrate devenu fou"), puis dérivant vers un modèle de vertu romaine bien ancré dans l'urba et la figure du pater familias. Idem chez les Franciscains : François d'Assise prônait une vie dans la nature avec un peu de travail manuel et de mendicité. L'Eglise a trahi tout cela et a brûlé les réfractaires, les fraticelli. On observe des mouvements similaires chez les hippies, les adeptes du bushcraft et autres radicaux de la deep ecology. De même chez Rousseau, les romantiques, Thoreau, Rimbaud, les bohèmes et les anarchistes sociaux. En Chine, on observe les mêmes évolutions chez les taoïstes, entre retrait libertaire dans la nature et engagement politique, souvent totalitaire. Sans oublier les punks à chien.

Tous ces mouvements, d'abord radicaux, font peu à peu des compromis. Du sauvage vers le domestique.

La question est alors :
Ces compromis sont-ils des trahisons, des affaiblissements,d es régressions, ou bien des synthèses, dialectiques et des progrès ?  

Est-il possible de se rapprocher de la nature sans s'éloigner de la culture ?
Jusqu'à quel point puis-je vivre en accord avec la nature sans violer les conventions ?

Notre réponse dépendra de notre conception de la culture, de la société humaine.
La culture est-elle une imitation de la nature ? Mais quelle nature ?
Ou bien la culture se construit-elle en opposition à la nature ?

https://hridayartha.blogspot.com/2020/03/espace-de-liberte.html

dimanche 1 mars 2020

"Je deviens un globe transparent"



Standing on the bare ground,
my head bathed by the blithe air,
and uplifted into infinite space-
all mean egotisme vanishes.
I become a transparent eye-ball.
The currents of the Universal Being circulate through me.
I am part or particle of God.

"Me tenant sur le sol nu,
le visage baigné par l'air vif,
et propulsé dans l'espace infini-
tout égoïsme mesquin s'évanouit.
Je deviens un œil transparent.
Les courants de l'Être Universel circulent à travers moi.
Je suis une partie ou une particule de Dieu."

Emerson, Nature, 1836

Ici, en cet instant, est-ce David, Pierre Paul ou Untel qui regardent ces mots ? Est-ce une tête qui qui voit ? Est-ce bien un cerveau qui accueille tout ce qui se présente, sans effort ? Comment une masse de chaire opaque pourrait-elle être si transparente ? Est-ce reflet dans le miroir qui perçoit les choses ? Qui sent circuler les sensations comme des dragons dans les nuées ?

Ne suis-je pas plutôt un espace transparent ? Ouvert ? Englobant ? 

lundi 9 septembre 2019

Le Védânta contribue-t-il à la destruction de l'environnement ?

Garbage seen on the polluted banks of the Yamuna near the Mahal, Agra, Uttar Pradesh, May 19, 2018

L'Inde n'est certes pas un pays d'écologie. C'est sans doute l'une des zones les plus polluées de la planète. Et la destruction de la vie n'y a pas commencé à l'ère industrielle, car l'Inde, comme la Chine, a connu très tôt dans son histoire l'horreur de la surpopulation, en particulier dans la vallée du Gange. 

Mais contrairement à la Chine, l'Inde est davantage dualiste : les activités manuelles y ont toujours été mal vues. De plus, l'Inde est une civilisation du plein, du végétal et du liquide, contrairement à la Chine, laquelle sait aussi valoriser le minéral, l'aérien et le vide. Les genres musicaux sobres comme le dhrupad sont des exceptions (d'où sans doute leur succès en Occident), Bollywood est la règle. 
Enfin, l'Inde a cultivé des images lyriques d'une nature idéalisée, sans connaissance concrète, du moins dans la culture de l'élite sanskrite. C'est une culture abstraite, comme en témoignent les descriptions de la nature dans la littérature sanskrite. 

Ainsi, on célèbre tel fleuve, on le divinise, mais on le détruit dans sa réalité concrète. Voici un exemple d'hymne à la rivière Kavéri. Tout se passe comme si le côté baroque de la chose devait agir comme une compensation idéale des destructions réelles :



Les sagesses de l'Inde ont-elles contribué à ce fossé entre la culture sanskrite et la nature ?

Le sâmkhya et Patanjali, avec leur dualisme exacerbé et leur mépris du corps, ne sont certes pas des doctrines de la nature. Cette dernière est vue comme une femme aussi agitée qu'aveugle, destinée à disparaître quand l'esprit se reprend. Quant au bouddhisme, il tolère le petit peuple des forêts, etc., mais la nature est par lui foncièrement conçue comme une illusion dépourvue de substance comme de sens. Ce mouvement d'abstraction atteint son apogée avec Shankara et l'Advaita Vedânta. 

Selon le Vedânta, le monde n'est que "peu de chose", il est tuccha, "rien" ou presque. Il est la Mâyâ, ici vue comme une femme trompeuse, un peu comme Isis en Occident, mais de manière beaucoup plus radicale et univoque. Selon Shankara, la Nature est illusion, ténèbres destinées à s'effacer dans les clartés de la connaissance masculine, à l'image d'un mirage qui ne saurait souffrir que l'on s'en rapproche. Soureshvara, disciple de Shankara, répète sans cesse que la nature "existe seulement pour autant qu'elle n'est pas examinée" (avicârita-siddhâ). 

Bien que la tradition du Vedânta ait mis un peu de vin dans son eau glacée, la nature reste une femmelette indigne d'attention aux yeux du Vedânta. Ainsi Ramana a-t-il soutenu jusqu'à sa mort que le monde est indigne d'intérêt car il n'est qu'une illusion sans importance, et Nisargadatta voyait dans le corps un tas d'immondices. 

Or, comment peut-on préserver une illusion ? Comment considérer une simple apparence due à un aveuglement ? Comment respecter la nature tant qu'elle est conçue comme une tromperie dont on doit se détourner ?

En effet, le Vedânta propose une démarche en deux temps seulement : d'abord, au temps de l'ignorance, la nature se manifeste, mais comme illusion ; puis, au temps de la connaissance, la nature disparaît. Il n'y a pas de transfiguration, pas de transformation de l'expérience de la nature, mais une destruction sans plus. Ou alors, la nature subsiste, mais comme simple trompe-l'oeil désormais inoffensif. La nature est alors tolérée uniquement parce qu'en vérité, elle n'est rien. Tous les passages - ils sont nombreux - des Vedâs qui célèbrent la nature comme manifestation du brahman, du divin, sont rejetés, oubliés ou dénigrés. Aux yeux des Vedântins, ils servent simplement à avoir des femmes et des enfants. Ils relèvent de la surface. Jamais d'une profondeur. 

D'où un certain mépris de la nature. A cet égard, il n'est pas indifférent de noter que l'un des plus grosses firmes indiennes d'extraction minière, qui fait régulièrement parler d'elle à cause de son mépris pour l'environnement, s'appelle Vedanta...
Les Indiens réfléchissent bien sûr à ces questions. Mais le Vedânta étant profondément dualiste, cela n'aboutit pas vraiment. Si "seul le brahman est réel et le monde est un mythe/une illusion/ un faux-semblant" (quelle que soit la façon dont on voudra traduire mithyâ, ce terme gardera une connotation négative), comment bâtir une vision vraiment respectueuse de la nature ?

Ce serait possible à partir du shivaïsme du Cachemire qui, lui, célèbre clairement le divin dans la nature. En effet, contrairement au Vedânta qui a tendance à nier la nature comme ce qui cache le sacré, le shivaïsme du Cachemire célèbre la nature comme ce qui manifeste le sacré : la nature, et donc aussi le corps, la femme, la vie, le plaisir, sont dépréciés sous ce nihilisme (au sens précis que donne Nietzsche à ce terme) qui nie l'expérience au nom de l'impermanence de l'expérience, tout comme le bouddhisme. 
Le statut du monde dans le Vedânta n'a jamais été clair : une sorte de goule que l'on méprise tout en la craignant. Le shivaïsme du Cachemire cultive aussi l’ambiguïté, mais dans un sens plus affirmatif. L'absolu du Vedânta est "ce qui reste" une fois tout nié (apavâdayogena, vyatirekena, baddhena, etc.) ; l'absolu du shivaïsme est "ce qui embrasse tout" (vishvakrodîkrita, sarvasahishnu, etc.).

Mais le shivaïsme du Cachemire souffre d'être étiqueté "tantrique" par les puritains d'Inde et d'ailleurs. Sous ce motif, il est condamné à rester un célèbre inconnu. 

J'espère que cette situation est en train de changer et que l'Inde sera encore humaine dans quelques siècles. Car il ne peut y a voir de civilisation humaine sans une nature préservée. 

Voici trois articles qui débattent de cette question :

https://pdfs.semanticscholar.org/8424/54f4bbe7d241393bc22ef53732e7276e5832.pdf

http://www.dharmaramjournals.in/ArticleFiles/Reverence%20for%20Nature%20or%20the%20Irrelevance%20of%20Nature%20Advaita%20vedanta%20and%20Ecological%20Concern-Lance%20E.%20Nelson-July-Sept-1991.pdf

https://www.academia.edu/3646396/The_Dualism_of_Nondualism_Advaita_Vedanta_and_the_Irrelevance_of_Nature

lundi 1 avril 2019

Si le monde n'est qu'illusion, d'où viennent sa beauté et sa richesse ?

La conscience contre la conscience


La plupart des spiritualités sont ambiguës à propos du monde, du corps, des femmes et de tout ce qui incarne la vie en général.

Il y a d'un côté la tentation de dénigrer le monde, de ne voir dans la beauté du cosmos qu'une tromperie redoutable, d'autant plus qu'elle est belle.

Il y a de l'autre la tentation de célébrer le monde, de ne voir dans la diversité de la nature qu'une expression de l'art de l'absolu, quelque soit la manière dont cet absolu est conçu par ailleurs.

Tout se passe comme face à un tour de magie. Face à ce mystère, à cette manipulation, on peut réagir soit en se scandalisant de cette tentative de manipulation, soit en s'émerveillant de cette surprise, du miracle de la multiplicité, de l'inépuisable créativité de la conscience.

Toute cette ambivalence se retrouve dans le mot sanskrit mâyâ qui désigne, à l'origine, la magie divine. C'est aussi l'ambiguïté de toute illusion : un faux-semblant est... faux, mais aussi "semblant", c'est-à-dire semblable, manifestant un peu de ce qu'il manifeste, tout en le cachant, en le déformant.

Cette hésitation (vikalpa) sur le statut du monde peut se retrouver à l'intérieur d'une même tradition. Cette tension, en forme de problème, en constitue alors le moteur et comme l'âme.

A titre d'exemple, voici ce que dit de la Nature un texte du shivaïsme du Cachemire, en expliquant un verset d'Abhinava Goupta : 

kīdṛśam ? - ityāha vicitra iti | rudra - kṣetrajñabhedabhinnā 
nānāmukhahastapādādiracanārūpāḥ tanavaḥ ākārā 
viśiṣṭasaṃsthānarūpeṇa āścaryabhūtāḥ | tathā anyonyabhedena sātiśayāni 
karaṇāni cakṣurādīni | 

De quelle sorte est cet "univers" ? Il est "varié", "merveilleux", "étonnant", "coloré", "charmant" [je traduisant en glosant vicitra par ses différentes acceptions]. 
Les formes des "corps" sont agencées en différentes sortes de têtes, de bras, de jambes, etc., différenciées [aussi] selon les différentes [espèces], depuis les Roudra [sorte de Bouddha shivaïte] jusqu'aux âmes incarnées [litt. "percipient d'un d'un champs"] qui sont des merveilles selon leur milieux particuliers. 
De même, les "organes" tels que les yeux, se surpassent les uns les autres de par leurs différences. 

(Parama-artha-sâra-vivriti, 5)

J'ai mis les mots qui expriment la beauté du monde en gras : vicitra, âshcârya, atishaya). Et ce qui est extraordinaire, justement, c'est qu'ici c'est la variété, la multiplicité même, la dualité elle-même, qui est désignée comme cause de la beauté, avec des mots comme nânâ, bheda, vishishta, etc. Le fait que la beauté tient à la variété s'incarne dans l'adjectif vicitra, qui signifie à la fois "varié" et "beau". 

Je vous livre aussi le passage qui suit immédiatement, car il éclaircit un autre point important, bien qu'il ne soit pas le sujet principal de cet article :

tadyathā - rudrapramātṝṇāṃ niratiśayāni 
sarvajñatvādiguṇagaṇayuktāni, taiḥ kila sarvamidam ekasmin kṣaṇe yugapat 
jñāyate, saṃpādyate ca | kṣetrajñānāṃ punaretānyeva karaṇāni 
parameśvaraniyatiśaktiniyantritāni santi 
ghaṭādipadārthamātrajñānakaraṇasamarthānyeva, na taiḥ sarvaṃ jñāyate, 

nāpi kriyate /

Par exemple, les Roudras sont sans pareils en raison de l'abondance de leur pouvoirs tels que l'omniscience. Toutes choses sont en effet créées par eux, dans l'instant même où ils les perçoivent. En revanche, les âmes incarnées [ordinaires] ont des organes [ou des "facultés", des pouvoirs], qui sont encadrées et restreintes par la Shakti (appelée] "Nécessité" et qui appartient au Maître suprême. Elles sont seulement capables de créer et de connaître des objets comme les vases, par exemple : elles ne connaissent pas tout, elles ne créent pas tout.

Autrement dit, les âme éveillées, le Roudras, sont toutes-puissantes car elles connaissent tout et, pour elles, connaître une chose c'est créer cette chose. Pour les âmes ordinaires en revanches, celles qui sont la Conscience universelle, mais limitées à quelques organes seulement, la créativité et la connaissance sont limitées : elles s’inscrivent dans le cadre de la "Nécessité" (niyati), autrement dit des lois de la Nature, lesquelles sont les libres décrets de la conscience universelle. Ce qui est liberté pour la Conscience universelle, apparaît comme Nécessité aux conscience individuelles, bien qu'il s'agisse au fond de la même conscience qui joue librement à être tel ou tel individu avec ses organes et ses pouvoirs propres. Donc en réalité, c'est la conscience qui joue librement à se soumettre à ses propres règles, dans les règles de l'art pour ainsi dire. La conscience universelle se réalise comme conscience individuelle, laquelle peut créer, mais selon les lois de la conscience universelle, sauf si elle se reconnaît elle-même comme conscience universelle.

Quoi qu'il en soit la beauté ne vient pas seulement de l'Un, mais aussi du Multiple. La beauté du cosmos, c'est-à-dire sa variété ordonnée, exprime la richesse de l'absolu. Elle n'est pas une illusion trompeuse sans raison, mais seulement parce que le mystère que nous sommes désire librement se tromper soi-même ainsi.

mercredi 13 février 2019

L’Humanité peut-elle se sauver d'elle-même ?

Nous vivons une extinction sans précédent des espèces vivantes sur Terre.

Quelle en est la cause ?
Le capitalisme ?
La civilisation ?
L'Occident ?
La science ?
Le judéo-christianisme ?
Le mental ?
L'ego ?

La cause est sans doute beaucoup plus profonde. Voici une vision réaliste, même si je ne suis pas d'accord avec tout :


Selon Mignerot et d'autres comme Testot, c'est l'intelligence humaine qui est la racine de cette évolution qui n'a pas commencé en Occident à l'époque moderne, mais dès l'apparition des premiers hominidés, dès l'invention des premiers outils, il y a plusieurs millions d'années.

Le livre de Testot, terrible et passionnant :


Savez-vous qu'il y avait encore des lions en France il y a quelques milliers d'années ? 

La destruction ou, disons, la perturbation, de l'écosystème terrien a commencé dès l'apparition de l'homme.

Une synthèse sur ces questions par le collectif The Flares :


Une autre synthèse bien faite et plus courte :


Le moteur de cette évolution est l'innovation technique qui permet l'appropriation de l'environnement, déjà au paléolithique. Comme le rapporte Testot, les Aborigènes d'Australie on détruit les forêts d'Australie, eux qui pourtant avaient un profond respect pour la Nature.

En résumé, l'Humanité est victime de son succès : la maîtrise technique fait croître la population humaine, mais cette croissance détruit l'environnement et met l'Humanité et péril.


L'écologie ne changera rien. Ni le véganisme. Ni le "développement durable". Tout cela ne fait que contribuer au mal.

L'Homme survivra-t-il à sa propre nature ?

Mais comme les masses sont, par nature, assez peu intelligentes, la montée de totalitarismes écologistes, couplée aux violences islamistes, me paraît de plus en plus probable. Le tout dans un consumérisme global qui ne disparaîtra pas de si tôt.

La seule manière de survivre, me semble-t-il, est de diminuer la population mondiale. Bien sûr, c'est le genre de chose que l'Humanité ne peut décider. Mais il est clair que, plus nous sommes nombreux, plus la pression sur l’environnement est forte et plus les chances de survie, pour l'Humanité, sont faibles.

Il y a peut-être une issue dans l'espace et la colonisation du système solaire, mais cela ne changera pas le problème de la surpopulation terrestre. 

La fusion est peut-être une solution pour l'énergie, mais la population continuera alors à croître.

Au fond, l'Homme n'est pas non plus responsable. Il n'a pas créé sa nature. La théorie de la sélection naturelle nous enseigne que toute espèce tend à envahir son environnement jusqu'à épuiser ses ressources et que, d'une façon ou d'une autre, cette invasion cesse.

Les partisans de la spiritualité espèrent un changement global de l'état de conscience. 
Premièrement, c'est peu crédible, c'est juste une espérance, qui d'ailleurs peut nous détourner de nos responsabilités (croire que l'on sauve la planète en achetant des patates bio). 
D'autre part, je constate que même les "éveillés" détruisent leur environnement. Être végan et aller faire ses courses chez Naturalia, en effet, participe à la destruction de l'environnement. Donc je n'entrevoie pas de solution de ce côté. Et parmi les expérimentation de communauté écolo/autonomes, je ne vois rien de vraiment concluant.

Les meilleures connaissances dont nous disposons actuellement ne me rendent pas optimiste. Peut-être l'Humanité survivra-t-elle à cette crise, mais cela se fera (et se fait déjà) dans le sang et les larmes.

Comme d'autres, j'espère en le génie humain. Mais plus le temps passe, plus les visions genre Blade Runner 2049 me semblent réalistes :



mercredi 26 septembre 2018

Peut-on imiter la nature ?

Les traditions de sagesse sont fondées sur l'idée que la nature est juste, harmonieuse. 
Que ce soit la juste proportion des Grecs, la Providence des Chrétiens ou le karma des Bouddhistes, le monde est interprété de manière à être fondamentalement juste. Tout s'explique. Les incohérences et contradictions ne sont qu'apparentes. 
Du coups, la nature offre un modèle rassurant à imiter et dans lequel chacun pourra trouver sa place.

Or, le Nuage (New Age, plus le développement narcissique, l'écologie, le yoga, le bien-être, bref toute la smala au grand complet des grands jours) est encore fondé sur cette idée. Il plane, si j'ose dire, dans ce même éther et nous arrose des mêmes sussurations.

Dès lors, cette idée mérite d'être examinée. J'aime la nature. J'en ai besoin. Je veux dire, je ressens le besoin de sentir l'air, le vent, de voir et d'entendre le vent dans les arbres...
Mais suis-je assez naïf pour prendre la nature comme modèle ? 
Peut-être pas, et pour deux raisons principales.


La première est que, dans la nature, on peut trouver des exemples de tout et de son contraire. Ainsi, si je suis communiste pris d'un accès d'égalitarisme dément, je puis certes invoquer les termites. Ou... les fourmis ? Oui, mais non. Car les fourmis, n'en déplaisent à La Fontaine, ne sont pas aussi laborieuses qu'on l'a cru. Selon cette très sérieuse étude, l'oisiveté joue un rôle essentiel parmi ces bestioles apparemment disciplinées. "Apparemment" : tout est là. La science contredit nos préjugés. Et la tradition, ou les traditions, ce sont beaucoup de préjugés. De même pour l'idée que "l'homme est un loup pour l'homme" : maintes bêtes s'entre-tuent et l'homme n'est pas en tête de liste en cette matière. C'est la mangouste qui arrive en tête, non loin des lémuriens et des marmottes. Eh oui. Contre-intuitif, paradoxale, encore. Et de même pour la sexualité ou le sens moral. Or, quand on peut trouver des exemples de tout, on se retrouve avec des exemples de rien. La nature ne peut donc servir de modèle.

La seconde raison est que l'homme, selon ces traditions elles-mêmes, n'a pas de nature. Ou du moins n'a-t-il pas seulement une nature. Outre elle, il a le pouvoir d'aller contre sa nature ou de se construire toute une panoplie de contre-natures - une culture. Du mythe de Prométhée à la Lettre de Pic de la Mirandole, l'homme est le moyeu de la nature. N'étant rien, il est capable de tout devenir, ange ou bête. Imiter la nature, c'est donc d'abord se trouver face à un choix morale. Qu'est-ce donc que je choisis d'être ? Je suis, au lieu de "moi", vacant. Il y a bien de la place pour mille créature, dont certaines n'existent même pas dans la nature visible ! Comment, dans ces conditions "suivre ma nature" ? Il me semble que réaliser cette absence présente des conséquences profondes et terribles. Le Fils de l'Homme n'a nul lieu où poser sa tête. Pour le pire. Pour le meilleur aussi. Que nous le voulions ou non, nous sommes condamnés à choisir. Si nous choisissons "la nature", nous choisissons encore. Rien n'est purement naturel pour nous. Voyez ces végans qui se bourrent de compléments plus ou moins synthétiques... Il est certes possible de réfléchir sur les conséquences de nos actes. Ce conséquentialisme est même la morale. Mais la nature ne nous dit pas ce qu'il faut faire, ni comment vivre. La nature, à dire vrai, est muette, dépourvue de personnalité. Il n'existe pas plus de Gaïa que de Pacha Mama, sauf à titre de métaphore pédagogique.

La nature est donc une source d'inspiration parmi d'autre. Elle est aussi un besoin. Mais elle n'est pas un modèle : je crois qu'il est temps de le réaliser.

vendredi 24 février 2012

Les fourmis ne sont pas des triangles - nature, morale et liberté



"C'est naturel", "c'est notre vraie nature", "c'est l'état naturel", "vivre en accord avec la nature", "retourner à la nature", "mais c'est la nature qui le veut ainsi", "il ne faut pas aller contre la/sa nature", "c'est contre-nature"...

Les non-dualistes se réfèrent souvent à l'idée de nature : ils emploient certaines des expressions listées ci-dessus. Essayons de voir ce que cela veut dire.

De fait, pour les tenants de la Tradition ou du Védânta brahmaniste, le fondement de l'éthique est la nature. L'absolu est au-delà des concepts. Mais l'éthique est, elle, fondée sur la nature, reflet divin de l'absolu. C'est-à-dire, sur l'ordre naturel des choses, le dharma. "Chacun à sa place" : telle est la justice selon les traditions naturalistes, dualistes ou non, qui entendent justifier leur vision du juste et de l'injuste par l'appel à la nature. La morale est comme la santé du corps. Une main bonne, c'est une main qui fait ce pour quoi la nature l'a faite, qui rempli sa fonction. Un corps sain, c'est un corps en harmonie avec la nature, où chaque organe obéit à l'organisme. Quoi de plus naturel, en effet ?

Sauf que les lois naturelles sont de simples régularités que l'on constate. De là, les naturalistes, les traditionalistes et certains non-dualistes passent à l'idée de loi morale, comme si les lois morales étaient les lois physiques. "Telle est la loi de la nature", disent-ils. Puisque cela est, cela doit être. C'est l'harmonie naturelle, le cosmos, le Tout à l'écoute duquel on doit se mettre sans cesse pour vivre bien. 

Mais est-il légitime de déduire ainsi ce qui doit être (la morale) de ce qui est (la nature) ? La morale dérive-t-elle de la physique ? Suffit-il d'observer la nature pour savoir ce qui est bien ou mal ? d'observer le passé et le présent pour décider de l'avenir ?

Si l'on a le droit de faire quelque chose parce que cela se fait depuis toujours, alors le meurtre, le vol et le viol sont moralement acceptables ! 

Mais la nature ? - me dira-t-on, n'est-elle pas vénérable par sa puissance qui nous dépasse ?

Non. Car la nature n'a rien à voir avec la morale. Cela, nous le savons aujourd'hui grâce aux progrès spectaculaires de la connaissance, en particulier scientifique. Elle peut inspirer, calmer, être l'objet de mille contemplations, mais elle ne peut fonder notre savoir de ce qui est juste.

Aristote l'Ancien pensait que la liberté et la vie bonne consistent, pour un être vivant, à agir selon sa nature. L'œil est fait pour voir. Les femmes sont faites pour avoir des enfants. Les Noirs sont faits pour être esclaves, et les Grecs, pour être libres. De même, les religions abrahamiques se réclament de l'idée de nature pour fonder la morale, puisque la nature est l'ordre voulu par Dieu. Et encore aujourd'hui, l'on entend dire que l'homme et la femme "ont vocation" à procréer. C'est leur nature, à eux fragments de la Nature, de l'ordre des choses voulu par Dieu. "La Nature ne fait jamais rien en vain", car elle, ou son divin créateur, l'ont ainsi voulu. Même l'humanisme est fondé sur l'idée de nature humaine, définie par opposition à la nature, à la nature animale, fixe, interchangeable, dépourvue d'âme, d'intelligence et donc, de dignité. L'idée de nature sert ici de repoussoir à l'idée de dignité humaine (voyez les discours limpides de Luc Ferry à ce sujet). Ce discours est encore une façon de fonder, indirectement, la morale sur la nature.

Mais les fondateurs de religion et les philosophes anciens n'avaient pas les connaissances que nous avons. Le premier chimpanzé est arrivé en France vers 1630. Ces progrès nous ont appris que la Nature est cruelle, indifférente, et surtout incroyablement diverse. Ainsi, elle ne peut servir de modèle. De même, l'idée que le Mal est du à la Chute d'Adam (via Ève et l'odieux Serpent, il est vrai) ne tient plus : le lion dévore la gazelle, la gazelle souffre, génération après génération. Comment admettre qu'un Dieu d'amour ait pu concevoir une telle horreur ? De plus, ceux qui se réclament de la nature quand ils clament que la liberté consiste à être soldat quand on a une nature de soldat, etc., se désavouent dès qu'ils sont malades : ils courent chez le médecin pour lutter contre la nature, et contre leur nature si imparfaite !

Cette idée de nature a ainsi justifié toutes sortes d'inégalités "traditionnelles" et qui continuent de faire rêver les nostalgiques de l'Âge d'or. Elle fonde aussi le totalitarisme. L'important, c'est en effet d'être un rouage dans le Grand Tout impersonnel. Fi de votre petite histoire personnelle, de vos souffrances. Vous n'avez qu'à vous abandonner au Grand Tout ! Même le taoïsme est tombé dans ce travers. Pas Zhuang Zi, sans doute. Mais lisez le Huai Nan Zi et d'autres ouvrages holistes d'inspiration laozienne[1] : cela fait froid dans le dos. Voyez aussi Le zen en guerre. Toujours la même justification : conformez-vous à la nature ! Stoïcisme, aristotélisme, taoïsme, confucianisme, brahmanisme, judaïsme, islam, christianisme, humanisme : tous ont fondé leurs prescriptions et leurs interdits sur l'idée de nature, classant ainsi les êtres en les enfermant dans leur prétendue nature.

Or il n'y a pas de nature prise en ce sens. Toute nature n'est qu'une seconde nature, acquise, une habitude dont on a oublié les origines et que l'on prend pour une entité éternelle, donnée alors qu'elle est construite.

A ma connaissance, la seule grande religion et le seul courant philosophique à avoir défendu d'emblée cette vérité, c'est le bouddhisme. En remplaçant la nature par la réalité, l'essence par l'interdépendance et les grands principes (dignité, humanité, respect, sainteté, etc.) par une morale des conséquences, le dharma du Bouddha s'oppose radicalement au dharma des brahmanes, de même que l'éthique de réciprocité ("Traite les autres comme toi-même") s'oppose radicalement à l'éthique de la vengeance, ou loi du talion ("Traite les autres comme ils t'ont traité"). N'oublions pas, non plus les jaïns. Mais, comme par hasard, on a dans leur théorie de la connaissance l'idée que les choses et les êtres ont plusieurs aspects contradictoires, en fonction du point de vue auquel on se place. Pas de "nature" fixe, pas d'ordre impersonnel, donc.

On retrouve des idées analogues en Occident quand on a dit que la liberté consistait à n'être rien, à pouvoir s'arracher à sa nature et à agir, pour le meilleur et pour le pire, contre elle. Cette idée se rencontre chez Aristote, chez les platoniciens, les Pères de l’Église, les humanistes renaissants (par exemple le "lieu de nulle chose" de Charles de Bovelles) et modernes, chez Rousseau, Kant et chez Sartre, pour ne citer que les plus célèbres. Mais pour eux, cette liberté comme absence de nature est l'apanage de l'homme. L'homme n'a pas de nature propre - ou, du moins, il ne se réduit par à elle et peut se définir contre elle - mais les animaux, si. "Leur nature leur tient lieu de culture" comme dit joliment Ferry. La tradition philosophique occidentale a ainsi découvert un espace de liberté, mais sans voir que c'est l'idée de nature elle-même qu'il fallait remettre en question.

En Occident, l'utilitarisme et le pragmatisme ont également pris cette voie : au lieu de chercher des règles, une valeur absolue, on part de la capacité à souffrir. La règle de l'action devient donc : "Traite les autres de manière à diminuer la souffrance et augmenter le bien-être". 

L'idée de nature est ainsi inutile et nuisible. Il n'y a pas de liberté possible en elle. Car, à mon sens, la morale repose non seulement sur la capacité à souffrir, mais aussi sur la liberté comme pouvoir de se constituer en opposition à un environnement. Les animaux non-humains ont ce pouvoir : ils modifient le réel d'une manière moins prévisible que l'eau ou le vent. Il y a, dans leurs actions, la marque d'un pouvoir d'arrachement à ce qui est. Les animaux sont plein de surprises ! Pour le meilleur et pour le pire, comme les humains. Ils n'ont donc pas de "nature propre", car il n'existe rien de tel qu'une nature, propre ou universelle.

Dès lors, plus d'essentialisme : plus de racisme, plus de sexisme, plus d'ethnocentrisme, mais aussi, plus d'anthropocentrisme, plus de spécisme possibles ! Tous les êtres sensibles doivent être traités comme des sujets moraux, car capables, à des degrés divers, de souffrir. Dieux ou fourmis, tous ont des droits. La liberté au sens kantien, oui, mais cette liberté se retrouve, à des degrés divers, dans tous les êtres. "A des degrés divers" : différences de degré, donc, et non de nature. Continuité et non pas rupture.

Et la philosophie de la Reconnaissance ? Que dit-elle ? Ou du moins, qu'en dirait Abhinavagupta ? Eh bien, l'une des raisons de son anti-brahmanisme, de son opposition à l'ordre "naturel" des castes, c'est justement qu'il ne croit pas à l'idée de nature propre (sva-bhāva, sva-dharma) ! Les choses n'ont pas de nature fixe, de définition unique, de concept, d'essence qui va décider de leur sort. Lisons cet extrait d'un texte de Kṣemarāja, élève d'Abhinavagupta :

"Selon notre point de vue, c'est Śiva et lui seul (qui se manifeste en toute chose) parce qu'il est autonome. Dès lors, chaque chose, unique, admet une multiplicité (d'aspects contradictoires). Selon les autres (doctrines), au contraire, les choses ont une essence déterminée (pratiniyata)."[2]
 
L'autonomie, c'est le fait que la conscience ne se manifeste pas selon une essence ou une nature préétablie : tout est possible. Et cette liberté souveraine se retrouve dans les manifestations de la conscience, car c'est la conscience qui se manifeste comme objet inerte et comme être vivant tout à la fois. Ainsi, les choses ne sont pas délimitées par une essence telle ou telle, "masculine" ou "féminine". Pour Abhinavagupta, le seul usage légitime du terme "nature propre" sert à désigner l'individualité ou les traits qui permettent, pratiquement, de distinguer une chose d'une autre. Mais tout cela est subordonné à la liberté souveraine qu'est l'activité consciente, laquelle est aussi bien présente dans une fourmi. Comment le sait-on ? Parce que la fourmi fuit lorsque l'on essaie de l'écraser, et parce que le comportement de la fourmi n'est pas entièrement prévisible. On ne peut déduire la vie de la fourmi de son concept, alors que l'on peut déduire les propriétés d'un triangle du concept de ce triangle.

La conscience ne fonde pas d'ordre. Elle crée bien une apparence d''ordre, mais ce sont plutôt des ordres, qui changent sans cesse, comme en témoigne l'expérience commune. C'est un ordre qui est une création, un jeu (sauvage, pas nécessairement bon). Croire à un ordre, c'est précisément la dualité, l'illusion d'une nature fixe et soi-disant donnée (māyā). Cette croyance en l'existence d'une nature ordonnée fonde, à son tour, la croyance en la dualité du bien et du mal (karman). Cependant, on ne tombe pas dans l'extrême du relativisme puisque, même si le bon et le mauvais sont relatifs, il y a tout de même une règle universelle qui permet de trancher dans chaque cas particulier : choisir ce qui entraîne le moins de souffrance et ce qui entraîne le plus de plaisir. Ce n'est pas un critère parfait (c'est une construction mentale), mais elle à le mérite d'être fondée sur un fait : la souffrance.

Les fourmis ne sont pas des triangles.


[1] Comme les Canons de l'empereur jaune, traduits par Jean Lévi avec une nouvelle version du Lao Zi, chez Albin Michel.
[2] Spanda-sadoha, éd. KSS, page 10.
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