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lundi 10 mai 2021

A la fois un et multiple


Le gnosticisme est souvent qualifié de "dualisme". Cette appréciation est erronée.

J'en veux pour preuve ce passage du Traité en trois parties retrouvé en Egypte en 1945. C'est le plus long traité gnostique retrouvé presque intact. Il décrit la relation entre le Père créateur et les Eons (les "Touts"), entités à la fois indifférenciées et individuées, très proches des hénades de Proclus. Pour les Gnostiques, la création est plutôt une "émission". Je ne sais pas quel est le terme grec ainsi traduit en copte puis en français, mais il évoque bien sûr le terme utilisé par le Tantra pour désigner l'acte créateur : visarga, litt. "envois, émission, éjaculation, émanation, évacuation". 

Notre texte gnostique, donc prétendument dualiste, insiste sur l'harmonie entre unité et multiplicité :

"L'émission des Touts qui existent à partir de celui qui est ne s'est pas produite par mode de coupure, comme si c'était une séparation de celui qui engendre ; mais leur engendrement a pris la forme d'un déploiement, le Père se déployant vers ceux qu'il veut, afin que ceux qui sont issus de lui viennent à l'existence eux aussi. Car de même que le présent éon est unique bien que divisé en temps, et que les temps sont divisés en années, que les années sont divisées en saisons, et les saisons en mois, et les mois en jours, les jours en heures et les heures en instants, de même l'éon véritable est également unique bien que multiple, alors qu'on lui rend gloire au moyen des petits comme des grands noms, selon ce que chacun peut comprendre."

Chaque Eon est un Nom, c'est-à-dire une facette du diamant de l'absolu (le Père). La succession des unités de temps évoque la Voie du Temps enseignées par Abhinavagupta dans le chapitre VI du Tantrâloka, de l'instant jusqu'à l'éon, jusqu'à cet autre instant, cet autre présent qu'est l'éternité, c'est-à-dire la Vibration (spanda).

L'auteur, anonyme, poursuit :

"Par mode d'analogie encore, il est comme une source qui demeure ce qu'elle est, tout en s'écoulant en fleuves en lacs, en canaux et en aqueducs ; comme une racine qui se déploie en arbres et en branches, avec ses fruits ; comme un corps humain qui est partagé sans division en membres de membres, membres principaux et extrémités, membres grands et petits." (trad. Painchaud)

Ce texte est remarquable. Une série d'analogies du rapport entre l'Un et le Multiple. Ces mêmes analogies se rencontrent dans le Tantra (shaiva et vashnava), ainsi que dans le platonisme, dont le gnosticisme est un proche parent. 

Notons, enfin, le corps humain comme illustration de ce mystère du Tout "partagé sans division". Le corps est le temple du divin, car il est microcosme, et parce qu'il est l'image du mystère de l'harmonie de l'Un et du Multiple. Or, la célébration de ce mystère est précisément le propos du Tantra, de la "suprême non-dualité" (parama-advaita) en laquelle sont enfin réconciliés unité et dualité.

Encore une fois, la Gnose se révèle très proche du Tantra.

vendredi 4 septembre 2020

"Par les baisers et les étreintes..."

Smara Yoga, blog philosophie de David Dubois: 2020

La Lune est au centre de la vie intérieure. Du moins, comme symbole extérieur de cycles intérieurs, charnels à des degrés plus ou moins subtils.

Ainsi le cycle lunaire, ce grand mystère, exprime les étapes de la vie intérieure et les étapes d'une expérience complète, depuis l'Un jusqu'à l'Un.

Par exemple, je vois ces mots.

D'abord, un flash de lumière. Puis, la perception. L'intention se dirige vers ces mots, excluant le reste en un éclair. Puis l'attention se referme sur eux comme une main. Puis une certitude non verbale : "c'est cela", avec sa confirmation verbale. Ensuite le discernement : les mots sont clairement distingués. Puis le détachement à l'égard de ce jugement. Et la plongée en soi, dans l'état d'agent souverain. Ensuite, l'expérience de la non séparation entre les choses et les êtres. Puis la manifestation du fond commun à tout. Ensuite : le repos, sans l'agitation des jugements. Puis l'expérience de ce qui est, tel que c'est, en sa plénitude. Pareillement, l'expérience de la pleine subjectivité, sans plus aucune limite. Ensuite, pure expérience. Enfin, l'état absolu. Pleine lune de la conscience.

Ces seize étapes se succèdent à chaque instant. Mais d'ordinaire, je n'y prête pas attention. Si, frappé par une sorte de grâce, je me réveille, alors tout cela s'accomplit, instant après instant, expérience après expérience. Le rapport de forces s'inverse : au lieu d'être obnubilé par le contenu de l'expérience, je suis envahi par le coeur, une sorte de vibration de plaisir jaillie du plus profond, comme un feu de forêt. Enfin, il n'y a plus qu'indicible expérience, absolument simple et pourtant inépuisablement riche. A chaque instant, tout naît, tout meure.

Mais ici, le philosophe laisse la place au poète.

C'est l'état du Point unique qui enveloppe tout, la résonance nasale représentée par le point. C'est l'état de plénitude, en lequel toutes choses s'épanchent en une extase indicible, la dix-septième portion du cycle lunaire. Certaines traditions évoquent une dix-huitième portion, ultime réconciliation ineffable.

Cette extase est la parfaite réconciliation du sujet et de l'objet, de la conscience et du monde, de la pensée et de l'être, des mots et des choses, de la veille et du sommeil. Tout est engendré dans cette étreinte intime. Elle brille à chaque instant de l'intérieur, sans dépendre de rien. C'est l'énergie du centre, pleine de tout, de tous ces flots qui s'écoulent en elle, comme des courants dans l'océan. C'est le monde comme béatitude. C'est l'éclosion de l'élan atemporel, la souche primordiale, à jamais éclatante et toujours déjà manifeste, débordante du nectar de l'extase complète.

Comme dit Abhinava :

śivaśaktyoḥ sa saṃghaṭṭaḥ sneha ity abhidhīyate // Mâlinîvijayavârttika, I.895
"Cette copulation de Shiva et Shakti est ce que l'on appelle 'amour'".

Et il conclut cette révélation en faisant le lien, évident, avec la pratique de l'union sacrée :

atraiva pūrṇavaisargapade labdhuṃ(labbhvā) praveśanam
lehanāmanthanetyādisaṃpradāyam upāsate // I.896
"Là seulement, une fois entré 
dans cette état de pleine extase/ de plein orgasme,
on rend hommage à la tradition qui dit
'par les baisers, les étreintes (on atteindra le divin)'".

mercredi 2 septembre 2020

Puissance d'extase

Kurt Behrendt on Twitter: "Karaikkal Ammaiyar, Shaivite Saint, Tamil Nadu,  Chola period, late 13th c. MMA 1982.220.11 @metmuseum… "
Karaikkal Devî, chef-d'oeuvre Chola

Comme je l'ai dit dans l'article précédent, la Lune incarne la Source divine comme source de nectar de vie. Dans le microcosme, c'est-à-dire dans la personne, la Lune est l'espace de la tête qui s'étend au-dessus de la tête. De là, la Vie s'écoule dans le corps et ses organes.

Mais partons d'un texte d'Abhinavagupta, tiré de sa Méditation sur la Souveraine des Trois (Puissances) (Parâtrîshikâvivarana, KSTS p. 183), une oeuvre étonnante, d'une incroyable densité :

parameśvaro visṛjati viśvaṃ 

"Le Seigneur suprême émet/crée toute chose".

Le Seigneur suprême est Dieu, la conscience absolument souveraine. Elle/ il "émet", littéralement il "éjacule" toute chose, de soi en soi. Dieu est parfois décrit comme Déesse, la Déesse "qui vomit" (vâmâ) ou "qui expulse" tout hors d'elle, en elle. Vâmâ signifie aussi "belle" et "gauche", au sens de "sinistre", qui va à contre-courant des usages. 

Elle est le Temps qui engendre et qui dévore tout, l'angoisse de la Mort qui dévore tous les êtres, Bhairavî, "celle qui fait gémir". 
En sanskrit, "Temps" et "Mort" sont signifiés par le même mot, kâla qui, littéralement, désigne le Temps. 
Le Temps est la Mort. 

Mais qu'est-ce que le Temps ? Utpaladeva nous répond : c'est le changement, Or, ce changement est l'extase (visarga), l'acte de création qui caractérise la conscience. Le fait de ne pas coïncider avec soi, jamais entièrement, de ne pas être confiné en son être, est justement l'être de la conscience : liberté absolue. 

La créativité, la Shakti, n'est donc pas un accident, mais la révélation de l'essence même du divin. Or, cette générosité ne va pas sans destruction. Créer, c'est détruire. Sans cela, tout serait figé, comme sur un écran qui "gèle" et qui se retrouve très vite saturé de formes et de couleurs. 

La Déesse est donc à la fois "comblée" et "affamée". A jamais satisfaite dans l'extase qu'elle est, et à jamais insatiable. La Reconnaissance de cette extase mortelle en chaque instant est la clé de la liberté en cette vie, à la fois jouissance (bhoga) et délivrance (moksha), vie et mort. 

tacca dharādiśaktyantaṃ kādi-kṣāntarūpam - iti etāvatī visargaśaktiḥ ṣoḍaśī kalā iti gīyate 

"Or, cette (extase) va de la Terre au Vide, symbolisés par (les lettres) de "ka" à "ksha". Telle est la Puissance d'extase que l'on célèbre comme étant "la seizième portion" (de la Lune) :"

L'alphabet sanskrit symbolise toutes les facettes de l'inépuisable Puissance. La Nouvelle Lune l'incarne aussi. Sur le point de s'effacer, la Lune renaît et fait renaître. A la fin de l'expir, au coeur de l'hiver, au terme de la quinzaine sombre, la sève se remet en mouvement et repart d'un inspir nouveau. 

puruṣe ṣoḍaśakale tāmāhuramṛtāṃ [ṣoḍaśānāmapi kalānāmāpyāyakāritvāt 
nityoditatvena cānastamitatvādamṛtāmiti |] kalām |

"Dans la Personne faite de seize portions, elle est la 'portion d'immortelle ambroisie' [car elle ne se couche jamais, étant toujours 'en acte'/ 'levée' et parce qu'elle nourrit les seize portions]."

ityeṣā hi na sāṃkhyeyā nāpi vaidāntikī dṛk api tu śaivyeva [śaiṣyeveti
svātmanaḥ svātmani svātmakṣepe vaisargikī sthitiḥ |
iti |] 

"De fait, cette vision est celle propre au shivaïsme : ça n'est pas celle du Sâmkhya, ni celle du Vedânta."

En effet, le Sâmkhya, le Vedânta ont une vision négative de la vie et du corps. Selon ces philosophies exclusivement négatives, l'extase du "je suis" est une illusion. Et tout ce qui en découle (c'est-à-dire tout !) est aussi une tromperie. 

Le shivaïsme, en revanche, reconnaît dans l'extase créatrice la manifestation du cœur de la conscience. Le plein n'est pas meilleur ; le vide n'est pas meilleur. Le meilleur, c'est de reconnaître dans ces deux moments les deux phases d'une même liberté. L'absolu n'est ni transcendance, ni immanence, mais liberté de sa manifester à sa guise, de nier cela ou de réconcilier ces opposés. La note de l'éditeur, entre crochets, précise : "'Vision propre au shivaïsme' : l'extase créatrice est projection de soi, en soi, par soi", et non pas l'effet d'une cause extérieure à la conscience. 

visargaśaktireva ca pārameśvarī paramānandabhūmibījam 

"Et cette Puissance d'extase est la Suprême souveraine : elle seule est la source de l'ultime plaisir."

Cette joie est ressentie en soi à l'aube de n'importe quel acte. Ce que j'éprouve alors, c'est l'unité avec tout, tout en me ressentant comme au-delà de tout. C'est le vertige de la liberté sans limites. 

Voilà pourquoi le shivaïsme du Cachemire ne cherche pas à contrôler les opérations mentales, contrairement à Patanjali. Elle invite plutôt à la dévotion, c'est-à-dire à participer (bhakti) à l'extase divine dont tout est le prolongement. Simplement plonger au cœur de soi, sans chercher midi à quatorze heures. Suivre d'instinct. Il y a une extase au cœur de toute activité. S'y abreuver sciemment est la pratique.

dimanche 14 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 90 91

Indian Archives | Page 6 of 20 | Freer Gallery of Art & Arthur M ...

L'expérience du "a" :

abindum avisargaṃ ca akāraṃ japato mahān |
udeti devi sahasā jñānaughaḥ parameśvaraḥ || 90 ||
"Récitant un 'a' infini, 
sans (y ajouter) une résonance nasale ni un soupir.
Alors, ô déesse, surgit le torrent de la conscience,
le Seigneur suprême."

L'expérience du soupir :

varṇasya savisargasya visargāntaṃ citiṃ kuru |
nirādhāreṇa cittena spṛśed brahma sanātanam || 91 ||
"Que l'on pose l'attention sur la fin du soupir
d'une syllabe finissant par un soupir.
Parce que l'attention est sans support,
on touche à l'Immense primordial".

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