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jeudi 23 juin 2022

Jouer sans attendre

(peinture de Cesar Philipp)

L'absolu ne se donne pas seulement par négation. Le soleil ne brille pas qu'entre deux nuages. Les nuages sont aussi lumière. 

Il y a un être suprême : pas l'absolu.

Il y a du plus subtil : pas l'absolu.

Il y a un silence parfait : pas l'absolu.

Il y a un vide : pas l'absolu.

Des facettes.

La conscience n'exclut rien : et pourtant, elle exclut, pour se manifester. Elle s'oublie afin de se donner lieu. L'espace est la conscience qui joue à se retirer d'elle-même. Mais elle ne se retire pas vraiment. Telle est sa magie, sa liberté : s'absenter jusque dans sa présence, se présenter jusque dans son absence. 

Ni question, ni réponse. Point de dialogue, pas de tantra. Tous les dialogues sont inclus, enveloppés, sont les petites fleurs de cet arbre infini, depuis le silence hypercosmique jusqu'aux bavardages de la concierge, s'il en reste une. Ou du moustique. Ca oui, il en reste.

Transcendant et immanent. Le Tout au-delà de tout. Plus haut que le tout, plus bas que le rien. Aucun état si haut qu'elle ne soit plus haut encore. Aucune état si bas qu'elle ne soit plus bas encore.

"Je suis je" est le pivot, l'acte est l'axe. Vers le devant : "je suis ceci", "je suis cela", "je suis tout". Vers l'arrière : "je ne suis pas ceci", "je ne suis pas cela", "je ne suis rien". Au centre, nulle part, partout : "je suis... je... ceci... cela... tout... rien..." : l'acte indépendant, spontané, sans cause extérieure, le miracle.

Les ordres, les désordres. Le coeur, la tête. La connaissance, l'amour. Je suis tout cela, au-delà de tout cela. Au-delà comme l'espace est au-delà : au-delà en dedans. 

Eveil de Dieu, de la concierge, du moustique. Un seul éveil, mille groseilles. Matière ou esprit, en chaque hypothèse, c'est de fait un seul mouvement. La Vague. Ces petits mouvements des yeux, c'est la Vague. Les vaguelettes sont la Vague. 

Se détacher du corps ? Mais le corps est la Vague !

Se détacher des pensées ? Mais les pensées sont la Vague.

Se détacher du désir ? Mais le désir est la Vague.

Aller en haut ? Mais en bas, c'est aussi la Vague. Le creux de la Vague, c'est la Vague. La Vague fait un creux, sans quoi elle ne serait pas la Vague. La lumière fait de l'ombre, la conscience fait de l'inconscience. Voilà pourquoi elle mérite le nom de "vibration".

S'élever ? Toute ascension fondée sur la croyance en sa nécessité est futile. 

Croire, alors, que "tout se vaut" ? Encore un concept, encore une exclusion, une prison de plus, une facette du diamant, pas le diamant. "Sentir" que tout se vaut ? Pareil. Tête ou cœur, là n'est pas le problème. Le problème, c'est prendre la partie pour le tout sans savoir que l'on prend la partie pour le tout. Et encore... ce problème est embrassé dans la vaste expansion. Tout. Même les exceptions.

La liberté (quoi d'autre ?) c'est être libre de monter et descendre. Libre de butiner, de papillonner. Pas comme une âme en peine au salon zen. Mais dans la délectation de l'éclat d'être. Cette fulgurance muette, qui est joie, qui est amour, saveur de souveraineté, même dans la peine, la souffrance, la contraction. Expir, inspir. Monte, descend. Tension, détente. Souveraine errance. Tachycardie de mélomane. 

Au fond de tout, une extase joueuse. 

Stage :

https://www.association-a-ciel-ouvert.org/programme-detail/voie-du-souffle-et-voie-du-mantra-du-15-07-2022-au-20-07-2022/1064/2712.aspx

mardi 14 juin 2022

L'art du plaisir

(Metzmacher)

Et si le plaisir était une porte vers l'éveil spirituel ?

Il est vrai que le plaisir nous rapproche du corps. Il semble renforcer l'identification au corps, cause principale de la souffrance.

 Le Tantra enseigne une autre voie.

Abhinava Gupta, le principal maître du Tantra, explique : 

"Tout plaisir n'est qu'une goutte de l'océan de félicité - Dieu." 

Je résume la suite : Dans le plaisir, je me plonge donc vers cette source océanique. 

Voilà pourquoi le gourmet déguste son vin d'une manière bien différente du glouton ! Il se délecte, il savoure, il goûte, il apprécie. Il prends son temps, non pour parvenir à une forme de contrôle, mais pour jouir plus profondément, pour laisser les saveurs éclater. Telle est la Shakti divine : émerveillement, délectation, appréciation. Elle ou il prend le temps de laisser la boisson se répandre jusqu'au fond de son être, jusqu'aux ailes de son âme. Il devient délectation, jouissance pure. L'objet matériel, extérieur, passe au second plan. 

Si il ou elle jouit d'un autre partenaire, alors c'est la personne de cet autre qui est ressentie et reconnue comme identique à soi, en une fusion où le Soi et l'Autre s'inversent comme un gant retourné. L'intérieur se déverse dans l'extérieur et l'extérieur est offert à l'intérieur. L'Autre est reconnu comme Soi. Le corps de l'autre n'est plus un objet parmi d'autres, il se révèle comme pure conscience, pure jouissance. Telle est la non-dualité. 

L'indifférence ordinaire disparaît alors dans le feu du plaisir. Car le plaisir est l'absolu. Pour le gourmet comme pour le yogi ou la yoginî, le plaisir est le centre, le cœur divin dans lequel on aspire à s'absorber. L'éveil n'est pas indifférence, mais repos débordant d'énergie, sensibilité extrême. La générosité qui s'ensuit ne naît pas d'un replis, mais d'une expansion du Moi, du corps, du plaisir, du cœur, qui sont une seule et même ébullition. (Vivritivimarshinî, II, p. 178) 

Pour que ce plaisir explose en félicité divine universelle, certains obstacles doivent être écartés, dit Abhinavagupta : l'obstacle principal est l'obsession de l'efficacité, du gain pratique. La posture commerciale, laborieuse, tournée vers un résultat, est la pire ennemie de la posture divine, céleste, créatrice et non esclave. Ainsi la vision de l'employé, petit, contracté, servile, s'oppose radicalement à celle de l'aristocrate, libre, créateur, jouisseur, généreux. 

Voilà pourquoi le Tantra et l'Art sont inséparables : les deux nous initient à une vision d'abandon, et donc de générosité, de magnanimité, de grandeur d'âme, de noblesse, de large altitude, bien au-dessus de la foule tâcheronne. Il ne s'agit pas de réfréner les fruits de la nature, mais de goûter en roi ou en reine, en guerrier ou en amazone, et non est esclave, servile jusque dans sa jouissance. Car les tempéraments dominés sont esclaves dans leur travail et jusque dans leur loisir. Même libres, ils restent prisonniers. Ils ne gagnent que pour perdre, ils "gagnent leur vie" en la perdant, même quand ils pourraient en jouir. Telle est l'interprétation tantrique de la maxime de la Bhagavad Gîtâ : "N'agis pas pour le résultat de l'action".

Alors le plaisir se révèle comme élan divin, de l'Un vers l'Un, passant par chaque individu, par chaque unique. Le plaisir est repos en soi, dans le Soi volcanique, magma en ébullition quand bien même il n'est pas en éruption. Alors, non seulement le plaisir, mais les neufs émotions fondamentales, deviennent neuf pouvoirs, neuf Shaktis autour du couple primordial, danse coronale et couronnement de toutes les motions d'une âme. 

L'absolu est émerveillement (camatkâra), 

étonnement d'être (vismaya), 

délectation dans l'extase créatrice (rasanâ), 

jouissance nonchalante (bhunjâna), 

sensibilité du cœur (sahridayatâ), 

mastication attentive (carvanâ), 

dévotion (bhakti), félicité suprême (paramânanda), 

félicité du monde (jagadânanda), 

liberté en cette vie même (jîvanmukti). 

C'est un état de frémissement de toutes les énergies de l'être, une célébration gratuite, une expansion de soi (svâtmaprathâ) qui consume jusqu'aux traces de toute angoisse.

mardi 7 juin 2022

Alchimie de la souffrance

 

peinture de Dorina Costras

Le christianisme est spécialisé dans la transmutation de la douleur en amour. C'est sa force.

Mais parfois, cette alchimie de la douleur vire en dolorisme. Certains Chrétiens, et non des moindres, et souvent, ont fait de la souffrance l'essence même du christianisme. Selon eux, l'on ne peut être Chrétien sans souffrir et sans aimer la souffrance. Que la souffrance soit une puissante alliée d'évolution intérieure, soit. Mais qu'il faille l'aimer, cela me semble difficile à tenir. La souffrance n'est-elle pas un mal ? Comment pourrait-on vouloir, désirer ou aimer le mal ? Je peux tout aimer en Dieu ; mais comment pourrai-je aimer la douleur pour la douleur ? Le christianisme n'enveloppe-t-il pas une idolâtrie de la souffrance ?

Loin de moi la tentation de taper sur le cliché du "judéo-christianisme" repaire de tous les vices, expression malsonnante à mes oreilles. Cependant, force est de constater que le christianisme a souvent, voire généralement, glissé dans une fascination morbide pour la souffrance, fascination parfois malsaine et aux relents égotiques.

Si l'on ne m'en croit, que l'on relise, entre mille exemples, ce passage de l'un des bestsellers du Grand Siècle, dans la bouche d'une âme pourtant très mesurée par ailleurs :

"La principale inclination de la grâce du christianisme, c'est de porter à souffrir. Être chrétien, et ne point souffrir, est chose impossible. En effet l'expérience fait connaître que, quand je suis sur la croix [=quand je souffre], je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l'homme extérieur soit dans la tristesse et la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentent soulagés et se réjouissent, mais au fond de l'âme, j'aperçois une certaine humiliation de n'être plus souffrant et abjecte [N'est-ce pas là l'ego qui est humilié par les plaisirs ?]. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d'une horreur de la croix [= de la douleur], et d'opinions contraires à la lumière de la foi."

Jean de Bernières, Lettres à l'ami intime, vers 1650

Il y aurait tant à dire sur ce sujet si profond. La douleur est un aiguillon de vie. Ce paradoxe est bien connu de tous temps et lieux. Mais, de là à en faire nécessité, il y a un grand pas, peut-être démesuré, par-delà la démesure même de l'amour. Pourquoi ne pas savourer le beau et le bon quand il s'offre à nous ? Pourquoi considérer que la Nature (humaine et cosmique) est entièrement corrompue ? 

Accueillons l'alchimie de la souffrance quand elle ne manque pas de survenir, et savourons les plaisirs quand ils se présentent. La Nature n'est pas mauvaise. La chair n'est pas mauvaise. Sans sombrer dans le culte des plaisirs immédiats, comme il arrive actuellement, sachons vivre une certaine sagesse, folle à l'occasion, mais mesurée en son ordinaire. Il y a aussi une humilité dans l'acceptation des cadeaux de la vie, voire une abjection dans l'ouverture à la jouissance, tant qu'elle ne viole point la dignité d'autrui. Ne se pourrait-il que l'amour-propre aille se cacher jusque dans l'amour de la souffrance ?

mercredi 1 juin 2022

La volupté divine



Dans la tradition du Cœur-Corps (kula en langue sanskrite) qui est la principale tradition du féminin sacré (shâkta) dans le Tantra, l'union rituelle est "le sacrifice primordial", âdi-yâga, le premier geste de restauration, l'initiation de tous les autres, la source du sacré en toutes choses.

Outre l'union sexuelle, cette cérémonie comprend nourriture et boisson.

Dans le passage suivant, Rilke chante cette même vérité dans la langue de Platon. Il dit l'enseignement imparti jadis par une prêtresse de l'amour au jeune Socrate :

"La volupté corporelle est expérience sensuelle, 
non autrement que le pur regard ou la pure sensation dont par un beau fruit la langue est comblée ; 
c'est une expérience grande, infinie, 
qui nous est donnée, 
un savoir du monde, 
la plénitude et l'éclat de tout savoir.

L'accueillir n'est pas ce qui est mauvais ; 
il est mauvais que presque tous usent mal de cette expérience, 
la gâchent, et en fassent un excitant pour les moments de fatigue de leur vie, 
et une dispersion plutôt qu'une concentration 
vers les sommets.

Du manger aussi, les hommes ont fait autre chose : 
misère d'un côté, surabondance de l'autre, 
ils ont oublié la clarté de cette nécessité, 
et sont devenus également troubles 
tous les besoins profonds et simples 
en lesquels la vie se renouvelle.
Mais l'individu seul peut les éclaircir pour lui-même, 
et les vivre dans la clarté (et si ce n'est pas l'individu, 
qui est trop dépendant, ce sera en tous cas le solitaire !). 
Il peut se rappeler que toute beauté, 
dans les animaux et les plantes est, 
sous une forme qui dure silencieusement, 
amour et désir ; 
il peut voir l'animal, 
tout comme il voit la plante, 
s'unir, 
se multiplier et croître patiemment et docilement, 
non par plaisir physique, 
ni par souffrance physique, 
mais en se pliant à des nécessités 
qui sont plus grandes que le plaisir et la souffrance, 
et plus puissantes que la volonté et la résistance.

Oh, si l'homme pouvait accueillir avec plus d'humilité l
e secret dont la terre est pleine 
jusque dans ses plus petites choses, 
s'il pouvait le porter, 
le supporter avec plus de sérieux, 
et sentir son poids terrible, au lieu de le prendre à la légère ! 
S'il savait respecter sa fécondité, qui est une, 
que sont apparence soit spirituelle ou corporelle ; 
car la création spirituelle provient elle aussi 
de la création physique, 
elle est de la même essence, 
elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, 
plus extasiée, 
plus éternelle, 
de la volupté de la chair."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, IV

Ainsi, le secret de l'amour est le désir ; et le secret du désir est l'infini.
Au-delà de l'élan reproducteur, forme d'immortalité imparfaite évoquée par Rilke, l'amour est élan vers l'infini, tension et nostalgie d'un passé atemporel qui ne pourra s'accomplir que dans l'intégration du fini, du mortel, du personnel.

La "nécessité" est l'instinct de reproduction. Loi d'airain de la nature, cette nécessité est la liberté divine. Nous mettre à l'unisson de cette loi revient donc à s'accorder à la volonté divine, qui est divine. D'où la plénitude éprouvée.

lundi 30 mai 2022

La voie du désir

Les Kâma-soûtras...

sont un traité technique sur kâma, l'un des quatre buts de la vie selon la tradition hindoue.


Kâma désigne alors le plaisir au sens large, ceux du corps et de l'esprit. Voilà pourquoi les kâma-shâstras (les traités techniques sur kâma) parlent de sexe, mais aussi de l'art de confectionner des guirlandes, du dressage des perroquets et de la composition de sonnets et autres traits d'esprit.
Kâma est à la fois plaisir et désir. 
Le mot vient d'une racine -kam "désirer", "aspirer à", "souhaiter", mais aussi être amoureux, aimer, être excité sexuellement, admirer, valoriser...
Cette racine est apparentée aux racines -kan et -kâ "jouir de", "prendre plaisir à".

Dans la perspective hindoue, kâma est légitime dans le respect des règles naturelles, mais il ne mène finalement qu'à la souffrance, sauf s'il est orienté vers Dieu. C'est l'enseignement de base de la Gîtâ : je peux aimer avec fruit, si j'aime Dieu. 

Et pour cela, concrètement, je dois travailler à agir pour Dieu, sans aimer aucune chose pour elle-même ni pour mon bien propre. Comme dans le platonisme et le christianisme, le désir est une énergie qui a pour vocation le divin. 

L'idéal du désir est alors
nish-kâma-karma, c'est-à-dire l'action sans désir, sous-entendu "sans désir égoïste", sans recherche de notre intérêt. Au contraire, il faut tout faire par devoir, par respect de l'ordre naturel des choses (dharma) et par amour du divin, ici incarné par Krishna, mais qui est présent au cœur de chaque être, en tant que témoin de l'intellect de chacun.

L'Advaïta Vedânta, qui n'a dans l'ensemble pas une vision très positive du désir/plaisir, se contente de prôner une maîtrise des désirs par la méditation des défauts du désir en général : si l'on voit clairement que tout désir est souffrance et que tout plaisir est éphémère, alors naît spontanément le dégrisement (vairâgya, virâga), le dé-goût, la désillusion. Et l'intellect est alors suffisamment pur, disponible pour entendre l'enseignement de la non-dualité et se tourner vers la conscience-témoin qui est notre essence et qui est la seule et unique réalité.

Une autre forme de non-dualisme, comme celui de Vasishtha, prescrit les mêmes méditations, mais sans aller jusqu'au renoncement extérieur. L'important est alors le détachement intérieur qui, parvenu à sa maturité, est la libération. C'est une sorte de "fraîcheur intérieure" (antah-shîtalatâ) dont aucun signe extérieur ne permet d'inférer la présence à coup sûr : ainsi Ardjouna combat sur le champs de bataille, tout en étant serein en lui-même. Il est le héros de ce "yoga dans l'action", du karma-yoga qui est le grand message de la Gîtâ.

Dans le shivaïsme du Cachemire en revanche, il ne s'agit pas seulement de renoncer au désir égoïste et d'orienter le désir vers Dieu, mais plutôt de reconnaître que le désir, pris en sa source, est non-duel. 

Concrètement, quand je désire manger, eh bien ce désir, pris et ressenti en sa source, ne fait qu'un avec la nourriture que je désire. En son premier instant, tout désir ne fait qu'un avec son objet. Donc la pratique consiste à retourner vers le désir brut, le pur kâma, le désir sans objet, comme un saumon remonte en amont. 

Il est ainsi nécessaire de se détacher du contenu du désir ("Peu importe le flacon..."), mais ceci pour mieux reconnaître le désir, un désir non-duel, sans manque donc, car non séparé d'avec son objet. 

L'aube du désir n'est pas manque ni souffrance, car le sujet et l'objet n'y sont pas encore séparés. En fait, le jaillissement d'un désir est pure énergie, shakti, pleine conscience de soi qui est émerveillement, délectation, joie et vertige de la liberté sans limites. 

Le pratiquant doit juste avoir assez de détachement pour pouvoir se détourner du contenu concret du désir et retourner cette énergie vers sa source, laquelle est la Source de tout. 

Alors que dans le Vedânta, on prône une "action sans désir" (désir égoïste, nish-kâma-karma), dans le shivaïsme non-dualiste, on célèbre le "désir sans contenu" (nish-karma-kâma), le plaisir sensuel, corporel, mais sans objet, sans égard pour l'objet du plaisir.

Mais dans les deux cas, il faut être capable de détachement, que ce soit pour que la conscience-témoin s'éveille à elle-même, ou pour plonger tout entier dans le désir brut, le désir universel et divin.

Kâma est donc au cœur de la recherche de la liberté.
Il en est le moteur et l'aliment, sans lequel aucun autre but de la vie ne pourrait être atteint, même les plus nobles.

Reconnaître le désir brut, c'est reconnaître l'énergie qui est la vie même, sous-jacente à toutes ses manifestations limitées, c'est adorer le divin, l'extase créatrice, c'est participer au mouvement même qui est à l'origine de tous les mouvements. 

Kâma-tattva "l'essence du désir" est le secret
du tantra traditionnel, la découverte de "notre propre force" (sva-bala), la force du Soi, qui est frémissement (spanda), émotion et valeur (bhâva), qui est, en fin de compte, l'essentiel. 

A côté de lui, il faut aussi reconnaître visha-tattva "l'essence du poison", poison qui n'est autre que le dé-goût ressenti après un plaisir intense (sexuel ou autre). Goût et dégoût, passion et détachement font partie tous deux du mouvement naturel de la conscience, à l'image de la respiration. Ni passion contre le détachement, ni détachement contre la passion : seulement vivre les deux comme complémentaires et également beaux et bons, à l'instar de la vie et de la mort, du réveil et de l'endormissement. 

Je réalise alors que ces deux-là sont deux phases de mon essence transparente comme le ciel : nirandjana-tattva. Voilà pourquoi, dans le tantra traditionnel, on peut à raison affirmer que le désir/plaisir est source de libération et de bonheur s'il est bien compris, reconnu pour ce qu'il est.

Comment reconnaître cette source, cette manne ?
En se tournant immédiatement vers la source, au cours et au cœur de n'importe quelle expérience, vers le ressenti le plus profond que l'on ressent au fond de soi, spontanément, sans rechercher la clarté, ni un effet spectaculaire. Ensuite, c'est seulement affaire de patience, d'amour, d'attention et de fidélité. 
Il n'y a plus qu'à se laisser faire, en foi nue. 

samedi 5 juin 2021

Les deux sortes de désir



 Le désir est au cœur du Tantra. 

Mais il faut distinguer entre LES désirs, désirs de ceci ou de cela, et LE désir, le désir essentiel, élan universel vers l'universel. Autrement, on pourrait croire que le Tantra prône un culte du désir, une sorte d'hédonisme (recherche des plaisirs) ou de consumérisme ("je consomme, donc j'existe"). 

Soyons clairs : Le Tantra voit dans les désirs des manifestations confuses du Désir unique, qui est l'énergie primordiale. Dans la mesure où ils manifestent ce Désir, les désirs sont une voie pour remonter à la source. A condition d'être informé de cette possibilité et de savoir comment remonter des désirs multiples au Désir unique. Sans cela, il n'y a pas de Tantra, mais seulement des plaisirs évanescents et fragmentés qui ne mènent qu'à d'autres désirs et à des déceptions.

Madame Guyon, une mystique française du XVIIe siècle, résume bien cette distinction essentielle, qu'elle fait aussi entre les extases intenses, mais auxquelles il ne faut pas s'attacher, et l'amour vrai, plus subtil et qui peut passer pour un vide aride :

"Il y a deux sortes de désirs : il y a un désir muable ou élans de désirs aperçus ou distincts. Il y a un désir immuable qui est essentiel à l'homme, de retourner à sa dernière fin.

Il y a un amour agité qui qui a des flammes et des ardeurs ; et comme cet amour est distinct, il est accompagné d'un amour aperçu [=conscient].

Il y a un amour reposé dans sa fin, par la mort de la volonté propre ; et le désir de cet amour est plein de repos et ne s'aperçoit pas de l'âme, à cause de sa tranquillité et de la mort de la volonté propre.

L'amour renferme nécessairement le désir, mais le désir est conforme à l'amour. Quand l'âme est éloignée de son Dieu, l'amour est impétueux aussi bien que le désir ; il y a l'agitation qui le meut vers sa fin ; plus il approche de sa fin, plus son impétuosité diminue.

Mais quand l'amour unit l'amant à l'Aimé, l'amour et le désir sont pleins de repos, et sont comme morts et tombés dans le tout, qui est un amour parfaitement tranquille, quoique il soit le plus fort." (Œuvres mystiques, Edition critique par D. Tronc, p. 346)

Dans ce passage, elle essaie d'expliquer à Bossuet que l'amour qui ne se manifeste pas par des émotions grossières est, au contraire, plus subtil. 

Il y a des gens qui croient que le Tantra est exclusivement intense et, donc, "puissant". Mais ce qui est plus aperçu, plus "intense", n'est pas nécessairement plus puissant, au contraire. Les gens sont souvent empressés de raconter une expérience "puissante", car riche en visions, en sensations et perceptions qu'ils peuvent décrire facilement. Mais ce genre d'expérience est superficielle par rapport à la vibration du cœur essentielle, laquelle est subtile et dépasse les possibilités du langage ordinaire.

Dès lors, Madame Guyon distingue deux voies :

"Il y a une manière d'aller à Dieu par voie d'élévation au-dessus de soi, et celle-là est accompagnée d'extases et de ravissements. Il y a une autre manière de sortir de soi [=extase] par voie d'anéantissement et de nudité, et celle-là n'a point d'extase : c'est une voie toute de mort et, par cette mort, l'âme sort de soi et passe par une extase permanente en son divin Objet. Qu'on puisse dès cette vie [=jîvanmukti] entrer en Dieu, s'y perdre par une entière mort de volonté en ce qu'elle a de propre à l'âme, et dissemblable à celle de Dieu, nul de qui ont de l'expérience n'en peut douter."

Il faut donc bien distinguer les désirs, les plaisirs et les extases, d'un côté. Et le Désir, l'amour pur et l'extase permanente, de l'autre. Cette extase, je la découvre en moi. Et, peu à peu, par des plongées répétées, je m'immerge constamment en elle. 

Cultiver les désirs est légitime, à condition de remonter à travers eux jusqu'au Désir essentiel, permanent et toujours orienté vers la Source. Voilà pourquoi le Tantra valorise les désirs, l'excitation et la sensualité. Il s'agit de revenir à la cause à partir de l'effet, comme le saumon remonte à contre-courant. 

vendredi 5 mars 2021

Accepter la jouissance



Le christianisme est, je crois qu'on peut le dire, spécialisé dans la transmutation de la douleur en amour. C'est sa force.

Mais parfois, cette alchimie de la douleur vire en dolorisme. Certains Chrétiens, et non des moindres, et souvent, ont fait de la souffrance l'essence même du christianisme. Selon eux, l'on ne peut être Chrétien sans souffrir et sans aimer la souffrance. Que la souffrance soit une puissante alliée d'évolution intérieure, soit. Mais qu'il faille l'aimer, cela me semble difficile à tenir. La souffrance n'est-elle pas un mal ? Comment pourrait-on vouloir, désirer ou aimer le mal ? Je peux tout aimer en Dieu ; mais comment pourrai-je aimer la douleur pour la douleur ? Le christianisme n'enveloppe-t-il pas une idolâtrie de la souffrance ?

Loin de moi la tentation de taper sur le cliché du "judéo-christianisme" repaire de tous les vices, expression malsonnante à mes oreilles. Cependant, force est de constater que le christianisme a souvent, voire généralement, glissé dans une fascination morbide pour la souffrance, fascination parfois malsaine et aux relents égotiques.

Si l'on ne m'en croit, que l'on relise, entre mille exemples, ce passage de l'un des bestsellers du Grand Siècle, dans la bouche d'une âme pourtant très mesurée par ailleurs :

"La principale inclination de la grâce du christianisme, c'est de porter à souffrir. Être chrétien, et ne point souffrir, est chose impossible. En effet l'expérience fait connaître que, quand je suis sur la croix [=quand je souffre], je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l'homme extérieur soit dans la tristesse et la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentent soulagés et se réjouissent, mais au fond de l'âme, j'aperçois une certaine humiliation de n'être plus souffrant et abjecte [N'est-ce pas là l'ego qui est humilié par les plaisirs ?]. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d'une horreur de la croix [= de la douleur], et d'opinions contraires à la lumière de la foi."

Jean de Bernières, Lettres à l'ami intime, vers 1650

Il y aurait tant à dire sur ce sujet si profond. La douleur est un aiguillon de vie. Ce paradoxe est bien connu de tous temps et lieux. Mais, de là à en faire nécessité, il y a un grand pas, peut-être démesuré, par-delà la démesure même de l'amour. Pourquoi ne pas savourer le beau et le bon quand il s'offre à nous ? Pourquoi considérer que la Nature (humaine et cosmique) est entièrement corrompue ? 

Accueillons l'alchimie de la souffrance quand elle ne manque pas de survenir, et savourons les plaisirs quand ils se présentent. La Nature n'est pas mauvaise. La chair n'est pas mauvaise. Sans sombrer dans le culte des plaisirs immédiats, comme il arrive actuellement, sachons vivre une certaine sagesse, folle à l'occasion, mais mesurée en son ordinaire. Il y a aussi une humilité dans l'acceptation des cadeaux de la vie, voire une abjection dans l'ouverture à la jouissance, tant qu'elle ne viole point la dignité d'autrui. Ne se pourrait-il que l'amour-propre aille se cacher jusque dans l'amour de la souffrance ?

mercredi 13 janvier 2021

La fin de l'art


Selon certains, l'art a pour fin l'instruction ou l'élévation (vyutpatti) des spectateurs, plutôt que la joie. Contre ces moralistes, Dhananjaya ironise dans son Daśarūpaka I, 6 :

ānandaniṣyandiṣu rūpakeṣu vyutpattimātraṃ phalamalpabuddhiḥ /

yo'pītihāsādivadāha sādhu tasmai namaḥ svāduparāṅmukhāya //

"Les petits esprits disent que ces torrents de béatitude 

que sont les pièces de théâtres sont, 

comme la littérature narrative,

de simple moyens d'édification...

Je salue ces saints qui se détournent de la délectation !"


Il est aisé de réconcilier ces deux points de vue en disant que l'art a pour fin de nous éveiller au fait que toute expérience comporte un fond de plaisir qui est la conscience universelle.

samedi 9 janvier 2021

Le plaisir, porte vers l'éveil spirituel ?


 En quoi le plaisir est-il une porte vers l'éveil spirituel ?

Abhinavagupta explique : 

Tout plaisir n'est qu'une goutte de l'océan de félicité - Dieu. Dans le plaisir, je me plonge donc vers cette source océanique. Voilà pourquoi le gourmet déguste son vin d'une manière bien différente du glouton ! Il se délecte, il savoure, il goûte, il apprécie. Il prends son temps, non pour parvenir à une forme de contrôle, mais pour jouir plus profondément, pour laisser les saveurs éclater. Telle est la Shakti divine : émerveillement, délectation, appréciation. Elle ou il prend le temps de laisser la boisson se répandre jusqu'au fond de son être, jusqu'aux ailes de son âme. Il devient délectation, jouissance pure. L'objet matériel, extérieur, passe au second plan. Si il ou elle jouit d'un autre partenaire, alors c'est la personne de cet autre qui est ressentie et reconnue comme identique à soi, en une fusion où le Soi et l'Autre s'inversent comme un gant retourné. L'intérieur se déverse dans l'extérieur et l'extérieur est offert à l'intérieur. L'Autre est reconnu comme Soi. Le corps de l'autre n'est plus un objet parmi d'autres, il se révèle comme pure conscience, pure jouissance. Telle est la non-dualité. 

L'indifférence ordinaire disparaît alors dans le feu du plaisir. Car le plaisir est l'absolu. Pour le gourmet comme pour le yogi ou la yogini, le plaisir est le centre, le cœur divin dans lequel on aspire à s'absorber. L'éveil n'est pas indifférence, mais repos débordant d'énergie, sensibilité extrême. La générosité qui s'ensuit ne naît pas d'un replis, mais d'une expansion du Moi, du corps, du plaisir, du cœur, qui sont une seule et même ébullition. 

Pour que ce plaisir explose en félicité divine universelle, certains obstacles doivent être écartés, dit Abhinavagupta : l'obstacle principal est l'obsession de l'efficacité, du gain pratique. La posture commerciale, laborieuse, tournée vers un résultat, est la pire ennemie de la posture divine, céleste, créatrice et non esclave. Ainsi la vision de l'employé, petit, contracté, servile, s'oppose radicalement à celle de l'aristocrate, libre, créateur, jouisseur, généreux. Voilà pourquoi le Tantra et l'Art sont inséparables : les deux nous initient à une vision d'abandon, et donc de générosité, de magnanimité, de grandeur d'âme, de noblesse, de large altitude, bien au-dessus de la foule tâcheronne. Il ne s'agit pas de réfréner les fruits de la nature, mais de goûter en roi ou en reine, en guerrier ou en amazone, et non est esclave, servile jusque dans sa jouissance. Car les tempéraments dominés sont esclaves dans leur travail et jusque dans leur loisir. Même libres, ils restent prisonniers. Ils ne gagnent que pour perdre, ils "gagnent leur vie" en la perdant, même quand ils pourraient en jouir. Telle est l'interprétation tantrique de la maxime de la Bhagavad Gîtâ : "N'agis pas pour le fruit de l'action".

Alors le plaisir se révèle comme élan divin, de l'Un vers l'Un, passant par chaque individu, par chaque unique. Le plaisir est repos en soi, dans le Soi volcanique, magma en ébullition quand bien même il n'est pas en éruption. Alors, non seulement le plaisir, mais les neufs émotions fondamentales, deviennent neuf pouvoirs, neuf Shaktis autour du couple primordial, danse coronale et couronnement de toutes les motions d'une âme. L'absolu est émerveillement (camatkâra), étonnement d'être (vismaya), délectation dans l'extase créatrice (rasanâ), jouissance nonchalante (bhunjâna), sensibilité du cœur (sahridayatâ), mastication attentive (carvanâ), dévotion (bhakti), félicité suprême (paramânanda), félicité du monde (jagadânanda), liberté en cette vie même (jîvanmukti). C'est un état de frémissement de toutes les énergies de l'être, une célébration gratuite, une expansion de soi (svâtmaprathâ) qui consume jusqu'aux traces de toute angoisse.

(Vivritivimarshinî, II, p. 178) 

mercredi 18 novembre 2020

Peut-on vivre libre ?



 Pour la plupart des spiritualités de l'Inde ancienne, il est impossible de vivre libre. Et, même quand on meurt, on revit. Et quand on vit, on est pas libre, on est esclave du karma, c'est-à-dire des conséquences inévitables des actes que l'on pose. 

Ainsi, pour le bouddhisme ancien, pour le Sâmkhya, le yoga de Patanjali, pour le Vedânta, il est impossible de vivre libre. Le but de la pratique spirituelle est alors de mettre un terme définitif à la vie. On atteint finalement la délivrance (moksha), l'extinction (nirvâna). 

Mais selon le Tantra révélé par Shiva, il est possible de jouir des sens (bhoga) tout en étant libre (moksha) : c'est l'idéal de la "liberté en cette vie même" (jîvan-mukti).

En voici le principe, en un verset de la Lune de la connaissance :

yena prabuddhabhāvena bhuñjāno viṣayān svayam 
na yāti pāśavaṃ bhāvaṃ jñānacandraḥ sa kīrtitaḥ

"Qui jouit intuitivement des objets des sens
en étant bien éveillé
ne devient pas esclave :
il est une Lune de la Connaissance."

Celle ou celui qui se délecte, qui mange les choses (bhunj) intuitivement, directement, spontanément, c'est-à-dire sans détachement, sans distance, sans être dans la "posture du Témoin" (sâkshi-bhâva) vantée par d'autres traditions, ne devient pas pour autant esclave des choses. Il "mange" les choses comme les profanes (pashu), mais il ne tombe pas pour autant dans l'aliénation (pâshava-bhâva). 

Comment est-ce possible ?
- Parce qu'il savoure les objets des sens tout en étant dans un "état d'éveil" (prabuddha-bhâvena). C'est tout simplement un état où l'on comprend clairement et sans aucun doute que nous ne sommes pas "dans" le monde, mais que le monde est en nous, dans la conscience, dans cette présence, insaisissable et pourtant évidente, en laquelle tout se fait jour. Le corps peut être l'esclave des objets des sens. L'espace de la conscience ne peut jamais devenir dépendant.

Mais cela ne revient-il pas au détachement prôné par les traditions classiques ?
- Non, car ici, je reconnais intellectuellement et je ressens, que les objets des sens sont "ma" manifestation. Je sens que mon centre est le centre qui crée ces objets, comme ce miel, comme ce beau corps, etc. 

Mais alors, si mon centre est la source des objets des sens, pourquoi donc pourrai-je les désirer ou en cultiver le besoin ? 
- C'est un jeu : jouer au jeu de l'incarnation. En mes entrailles, je sens que je suis extase créatrice, plénitude sans besoins ; mais étant absolument librement, je joue mystérieusement le jeu esthétique de l'incarnation. Comme un acteur, un danseur, un enfant qui "joue à". Non par manque, mais par plénitude. Ou plutôt, je joue au manque par plénitude. Une extase secrète me pousse à me "contracter", à entrer dans les vêtements de l'incarnation, afin d'éprouver les hauts et les bas de la vie charnelle. Car, ne nous y trompons pas : "manger" les objets des sens, c'est aussi douleur, bien évidemment. Mais c'est douleur dont le cœur est extase. 

A chacun de le vérifier en plongeant dans le cœur du ressenti de chaque instant, même dans la douleur, l'inconfort, la tension. Ce cœur d'extase mystérieuse est toujours présent, même dans la douleur physique. A moi, être absolument libre en mon fond, de porter attention à ce cœur, de faire preuve d'audace, d'amour, de dévotion. Ou alors, je peux rester dans l'extraversion pure. Mais, dans ce cas, je m'éprouve seulement comme esclaves des objets des sens.

Dans la douleur, cette délectation émerveillée. 
Dans le plaisir, cette extase muette.
Dans les moments neutres, ce miracle d'être.

Dévotion, se donner, s'offrir, offrir toutes les sensations, les pensées, les impressions, tout, instant après instant, comme un cortège d'oblations versé au feu de cette mystérieuse sensation tout au fond de nous, en notre centre. Avoir l'audace nue de se tourner vers cette vibration, cultiver cette folie intime de l'extase qui passe outre toutes les règles, toutes les convictions, tous les mérites. Se tourner vers ce qui, au cœur de nous, de toute expérience, est déjà plein, toujours débordant, dont plaisirs et douleurs sont comme les fruits. Remonter à la source. Vers la racine, s'enivrer de la souche toujours vivace. Se reconcilier avec cette puissance, ce pouvoir de joie brut, plus fort même que la joie, s'abandonner à cette force de pur plaisir. 
Totalement concret. On goûte alors à une vie libre.

vendredi 25 septembre 2020

Puissance qui est désir




 Le yoga tantrique conseille de s'en remettre au pouvoir vivant à la source de toute existence. Cette Déesse est le Pouvoir (âjnâ), le Commandement, "ce qui fait connaître" et qui incite, en même temps, à agir.

Elle se décrit elle-même ainsi :


"L'énergie divine originelle

est terrible, pleine de dynamisme.

Elle est aussi bien transcendante, que subtile et grossière.

(Comme) une mer d'huile, 

elle est attention sans attention (manomanî).

Elle est créativité de la Présence, au-delà du mental :

une ineffable présence transparente.

On ne peut la connaître parmi les choses.

Elle est très facile à connaître, la mère du monde !

Artiste, elle est félicité perpétuelle,

cachée dans la félicité du repos.

Elle se délecte, pleine de joie :

elle est donc comblée, incarnation de la félicité.

Elle est vide, elle est l'élan (âjnâ) transcendant.

Elle transmute tout ce qui est vivant ou inerte.

Sa forme est le ciel,

elle vit cachée dans le ciel.

Elle s'énonce elle-même

en des myriades de récitations (de Mantras).

Elle est la Maîtresse qui est Désir/Plaisir (kâma),

le pouvoir du Désir

qui se glisse au centre de la Présence."

Manthânabhairavatantram, Yogakhanda (1), 43, 84-88, édité par Mark Dyczkowski, vol. 1, p. 423

jeudi 4 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 74

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L'expérience du plaisir :

yatra yatra manas tuṣṭir manas tatraiva dhārayet |
tatra tatra parānandasvārūpaṃ sampravartate || 74 ||
"Que l'on pose l'attention 
partout où l'attention trouve son contentement.
C'est là que notre essence de plaisir transcendant
se déploiera."

mercredi 3 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 71 72 73

Shiva Vinadhara-Dakshinamurti - Chola Bronze : hindu_art
Shiva jouant de la vînâ

L'expérience de la bonne surprise :
ānande mahati prāpte dṛṣṭe vā bāndhave cirāt |

ānandam udgataṃ dhyātvā tallayas tanmanā bhavet || 71 ||
"Quand on connait une immense joie

ou quand on voit un proche après longtemps,
on médite cette explosion de joie.

En se dissolvant en elle, on fait un seul esprit avec elle."

L'expérience de la gastronomie :
jagdhipānakṛtollāsarasānandavijṛmbhaṇāt |
bhāvayed bharitāvasthāṃ mahānandas tato bhavet || 72 ||
"Que l'on ressente à fond l'état de plénitude,

le bâillement de félicité

savouré dans la plénitude engendrée par la viande et la boisson.
On deviendra alors félicité infinie."

L'expérience de la musique :
gitādiviṣayāsvādāsamasaukhyaikatātmanaḥ |
yoginas tanmayatvena manorūḍhes tadātmatā || 73 ||

"L'adepte qui ne fait plus qu'un
avec l'incomparable plaisir éprouvé dans le chant
et autres (formes de musique), en stoppant son mental
parce qu'il s'identifie à elle, devient ce plaisir."



lundi 1 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 63 64 65 66 67

Chola - Shiva Vinadharadaksinamurti Maître de la musique - LANKAART

L'expérience que "tout est conscience" :


sarvaṃ dehaṃ cinmayaṃ hi jagad vā paribhāvayet |

yugapan nirvikalpena manasā paramodayaḥ || 63 ||

"Que l'on réalise à fond que tout notre corps
ou bien le monde entiers sont 'faits de conscience',
avec une attention entière, sans rien laisser :
c'est l'aube ultime."

L'expérience de la fusion par le souffle :


vāyudvayasya saṃghaṭṭād antar vā bahir antataḥ |
yogī samatvavijñānasamudgamanabhājanam || 64 ||

"A travers le frottement du couple des souffles
vers le dehors ou vers le dedans, 
le yogî jouit de la claire manifestation
de l'expérience décisive de l'égalité."

L'expérience de la félicité spontanée :


sarvaṃ jagat svadehaṃ vā svānandabharitaṃ smaret |
yugapat svāmṛtenaiva parānandamayo bhavet || 65 ||

"Que l'on évoque le monde entier ou bien notre corps
comme débordant de notre félicité/ de la félicité du Soi,
d'un seul coup, sans rien d'autre que le nectar du Soi :
on deviendra débordant de la suprême félicité."

L'expérience de la félicité spontanée :



kuhanena prayogeṇa sadya eva mṛgekṣaṇe |
samudeti mahānando yena tattvaṃ prakāśate || 66 ||

"Par la pratique de la contraction (de l'anus),
ô belle aux yeux de gazelle !
la félicité infinie surgit d'un seul coup,
à travers laquelle l'être se manifeste/ brille."

L'expérience du toucher subtil :


sarvasrotonibandhena prāṇaśaktyordhvayā śanaiḥ |
pipīlasparśavelāyām prathate paramaṃ sukham || 67 ||

"En bloquant le cours naturel des (cinq sens),
l'énergie du souffle s'élève peu à peu.
Quand (on ressent comme) la caresse d'une fourmis,
le plaisir ultime se déploie."


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