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jeudi 10 décembre 2020

La vérité de l'émotion



 saiva ca saṃvit paramārthato rasaḥ

"La réalité ultime de la délectation esthétique, c'est la conscience."

Abhinava Gupta, Abhinava-bhâratî, I, p. 294

Le rasa est l'expérience esthétique, le "fruit" qui infuse l'arbre entier de l'œuvre artistique. Il est "conscience" (samvit), ressenti de soi émerveillé, vertige de l'absolue liberté créatrice. Basé sur l'émotion ordinaire, il est sa transmutation par l'habileté de l'artiste, par son génie (pratibhâ). 

Certes, "tout est conscience". Mais l'expérience esthétique nous ouvre à la réalisation de cette vérité. Il nous est alors montré comment la vie n'est pas l'ennemie de la paix intérieure, mais comment elle est cette paix, une paix qui n'est pas reconnue et qui est prise pour de l'agitation. La peur, la colère et autres émotions "négatives" sont différents visages de l'extase créatrice. Même la douleur physique est manifestation du plaisir d'être (cidânanda). L'art nous éveille à cette possibilité incroyable et nous ouvre à une autre attitude, moins utilitaire, plus contemplative.  

dimanche 6 décembre 2020

Le fond de tout expérience est extase infinie



 La conscience (cit, citi, caitnaya, samvid) désigne l'expérience en général (anubhâva-mâtra), c'est-à-dire la manifestation (prakâsha), quelque soit son contenu, le mystère (guhya) de l'être absolu (sattâ-mâtra) en tant qu'il est Lumière, apparence, manifestation, à la fois l'acte de manifestation et son résultat, par exemple le bleu, le jaune, le plaisir, etc.

Cette conscience n'a pas de "dehors". Tout différence et toute extériorité, n'apparaissent que dans cette Apparence que l'on désigne ici par le mot de "conscience". Le langage nous fait croire que la conscience est une chose comme une autre, une chose parmi d'autres, une sorte de "champ" qui aurait un dedans et un dehors, que l'on perd et que l'on retrouve. Mais il n'en est rien, pour une raison très simple et immédiatement vérifiable : toute entité prétendument extérieure à la conscience ne peut être connue que par un acte de conscience, que celui-ci soit une perception, une pensée, une imagination, une supposition, une sensation ou un souvenir. Car, en vérité, ces différents actes sont le même acte - l'acte de conscience - auquel on donne différent noms parce qu'il met en lumière différents objets. Ainsi par exemple, le souvenir est une conscience d'un objet passé sur fond d'un objet passé. Si, en revanche, cette réalité extérieure à la conscience n'est pas connue, alors il est impossible de prouver son existence. 

Mais en quoi cela pourrait-il m'aider à vivre ?

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) essaie de le suggérer, car cela est vraiment ineffable : la conscience/expérience - toute expérience ! - est extase infinie, une délectation qui dépasse infiniment le pouvoir du langage et que seule la poésie suggère. Abhinava Gupta l'affirme clairement quand il explique l'autre versant de la conscience, la "réalisation de soi" (vimarsha), car la conscience, c'est-à-dire l'être, n'est pas seulement une lumière qui se manifeste - elle est aussi l'être qui se ressent, qui se pense, se désire, etc. La conscience se manifeste, mais elle ne peut rester indifférente :

pūrṇa iti nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśastatsvabhāve yaścamatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ

"Cette réalisation de soi (vimarsha) nommée 'sensation du Moi' (quand) elle est contractée par le bleu et autres (objets), est (en réalité) plénitude, (car) en sa nature authentique elle est délectation émerveillée, elle est félicité, ultime jouissance."

Autrement dit TOUTE expérience est extase infinie. Les philosophes de la Reconnaissance sont ici dans la suggestion (le dhvani, essence de la poésie selon Ânanda Vardhana), dans la résonance qui fait que, quand les mots ne résonnent plus, "quelque chose" (kimcit) continue de faire écho, tel un prodigieux effet domino. Ainsi ces paroles sont elles-mêmes un exemple de cette "ultime jouissance" (paramo bhogah) qui forme le véritable propos du shivaïsme du Cachemire. En les entendant, elles résonnent au-delà de tout sens conventionnel. Ce vertige que l'on éprouve alors, c'est cela, la "nature authentique" de l'expérience, de la conscience, l'absolu par-delà toute opposition et qui ne se réduit nullement à une plate identité de soi à soi. 

Du reste, notons au passage que l'expérience esthétique, modèle de l'expérience courante vécue en sa "plénitude", n'est pas une nuit où tous les chats son gris, mais un bouquet d'ocelles par où s'épanchent les jus d'une ineffable ivresse. L'esthète ne se caractérise pas par son indifférence, mais au contraire par sa sensibilité ("le fait d'avoir du cœur", sa-hridayatva), c'est-à-dire par sa capacité à s'identifier. Quelle jouissance sans identification, sans empathie ? Ce nectar, cette immortelle ambroisie, est aussi passion (râga), attachement, le fait de prendre la couleur émotionnelle de telle ou telle scène. 

Mais alors à quoi bon, si l'adepte de cette "voie" est comme tout un chacun ?

La différence est énorme ! Certes, c'est toujours la même expérience, en son fond. Mais l'être ordinaire est esclave d'habitudes délétères. Et toutes reposent sur cette faute : le manque d'attention (anavadhâna), nous dit Abhinava Gupta. Et ce défaut n'est pas une simple "déficience cognitive" que l'on pourrait rééduquer par une pratique de méditation formelle. C'est bien plutôt un manque de zèle (anâdara), un manque de participation, un manque... d'identification. Ce fond d'extase est toujours présent, nous rappelle Kshema Râja, comme la braise sous la cendre. Mais nous sommes comme endormis, "contractés" par les choses, englués en elles. Alors oui, une sorte de discipline nous appelle. Mais une discipline de jouissance, car seule la vraie jouissance (bhoga) est vraie liberté (moksha). Et dans cette attention amoureuse, participante, dans cette plongée identifiante, ce fond d'extase nous le goûtons et nous recouvrons alors, peu à peu, notre puissance d'être, de vivre, de sentir et de penser. L'expérience s'universalise : l'ego ne disparaît pas, mais il s'ouvre, il éclot à l'infini comme la note se prolonge, comme le sens fait écho. C'est une délectation émerveillée, un miracle muet, un réveil. 

Mais... à quoi bon en dire plus ? Que le mystère, victime de son propre vin, soit souverain de soi. A nouveau. 

vendredi 4 décembre 2020

Le yoga de la beauté

Jnâna Sarasvatî, la Connaissance

 Je pense aujourd'hui que la clé la plus importante pour comprendre le shivaïsme du Cachemire (appellation impropre, mais j'ai essayé en vain d'en changer, alors...), outre celle qui consiste à considérer que tout ce que disent ses philosophes est une description de l'expérience, est de bien prendre acte que ces mêmes philosophes sont des esthètes. Le shivaïsme du Cachemire est né de la poésie. Au sens propre. Le shivaïsme du Cachemire (qui n'est pas du Cachemire, etc.) est un yoga de la beauté qui consiste à cultiver une attitude esthétique envers la vie. Cette posture était certes potentiellement présente dans le tantrisme, dont les rituels ressemblent à du théâtre, dont les hymnes ressemblent à de la poésie, dont les chants ressemblent à de la musique. Mais ce sont bien les grands exégètes du Cachemire, ainsi que leurs continuateurs dans toute l'Inde, qui ont révélé ce potentiel esthétique. 

Ainsi, le shivaïsme du Cachemire n'est pas une tradition initiatique ordinaire. C'est une invitation à la poésie. Voilà aussi pourquoi il a eu tant de mal à se transmettre, outre les persécutions islamiques. Le "manuel" composé par Abhinava Gupta pour la tradition du Trika n'a jamais été véritablement pratiqué semble-t-il. En tous les cas, sa pratique a vite été remplacée par d'autres traditions. Pourquoi ? On a l'impression, en le lisant, qu'il ne voulait pas faire un manuel traditionnel, une paddhati, bien qu'il nomme ainsi son Tantrâloka, si ma mémoire est bonne. Non, son projet est, en vérité, tout autre. Il veut transmettre une vision nouvelle, comme Utpala Deva, comme Kshema Râja. Une vision basée sur la poésie, l'esthétique.

Abhinava Gupta, après d'autres, a esquissé un yoga de la beauté, car selon lui l'expérience de la délectation émerveillée est supérieure à celle du yoga. En effet, le yogin est laborieux, il se prive, il se suicide en étouffant sa sensibilité (sahridayatâ), alors que la beauté l'éveille. 

Abhinava Gupta affirme clairement que la jouissance (bhoga) esthétique est un état de transparence (sattva) qui est infusé de félicité (ânanda) et de la lumière consciente (prakâsha). Cette jouissance est donc "similaire à l'absolu transcendant" (Nâtyashâstra, VI, 31 ; voir aussi parabrahmāsvādasavidhaḥ, Âlocana ad II, 4). "Certes, la délectation esthétique est l'alliée de la délectation de l'absolu transcendant" (parabrahmāsvādasabrahmacāritvaṃ cāstvasya rasāsvādasya, Id.). Sa-brahmacārin, litt. "être compagnon d'étude", don semblables, égaux, apparentés, alliés. Cependant, Monier-Williams nous apprends que ce termes peut également désigner des rivaux... En effet, deux disciples peuvent être rivaux, jaloux, en compétition. Mais le contexte fait plutôt pencher en faveur de la première interprétation. 

Avant lui d'autres poètes avaient été plus loin encore. Notamment Bhatta Nâyaka :

"La vache de la parole
se laisse traire ce nectar (de la délectation esthétique,
rasa)
par affection pour (ses) enfants.
Ce (nectar) n'est donc pas égal
à celui qui est extrait (laborieusement) par les yogis."

Ce verset est ambigu et je le traduis volontairement de manière très littérale. Nâyaka nous dit que la jouissance esthétique n'est "pas égale" (na samah), n'est pas la même que celle obtenue par la discipline du yoga. Mais est-elle supérieure ou inférieure ? Les deux lectures sont possibles. Cependant, l'emploi du terme "traire" semble suggérer que la poésie (essence de la jouissance esthétique) est supérieure, car elle donne spontanément, par amour (trishnayâ, par soif !) son lait à ses "enfants" (bala), tandis que les yogis sont obligés de traire la vache et donc de faire un effort pour obtenir leur lait. La jouissance esthétique serait supérieure parce qu'elle n'exige pas d'effort. Et ce qui n'exige pas d'effort est supérieur car cela est spontané (akritrima), par opposition à ce qui résulte d'un effort et qui relève donc de l'artifice.

Esthétique et yoga ont donc le même but et conduisent à la même expérience, celle du délassement en soi, dans l'absolu (vishrânti, laya, samâpatti). Mais le yoga de la beauté serait supérieur, parce qu'il est plus naturel et ne présuppose pas de martyriser le corps et l'âme. L'art est le "cinquième Véda", une voie du salut naturelle et spontanée. Et le shivaïsme du Cachemire, c'est cela. C'est une relecture de tout le tantrisme et même de tout le patrimoine indien, à la lumière de cette réalisation. 

mercredi 25 novembre 2020

Alchimie des émotions

le Déesse joue à se priver pour mieux jouir



L'émotion est motion, mouvement, vibration, cœur de l'absolu. 

Si, contrairement aux autres traditions spirituelles de l'Inde, le shivaïsme du Cachemire ne rejette pas les émotions, c'est qu'il propose une alchimie des émotions. Et cette voie se trouve, en Inde, dans la tradition du théâtre, de la musique, de la danse et de la poésie. C'est le Nâtya-shâstra, le cinquième Savoir révélé par Brahmâ pour le salut des humains.

Abhinava Gupta, le plus grand philosophe du Cachemire et, sans doute, de l'Inde, est célèbre non seulement pour ses œuvres philosophiques et tantriques, mais aussi pour son commentaire au Nâtya-shâstra et pour son explication du Dhvany-âloka, La Révélation de la résonance, œuvre d'Ânanda Vardhana. D'ailleurs, les plus grands poéticiens de l'Inde sont Cachemiriens et ils sont, pour la plupart, précédés et préparés la réflexion d'Abhinava Gupta. En Inde, l'art est tantrique. Il est une voie de transmutation de l'humain en divin, et non une démarche de suppression (nirodha).

L'esthétique qu'il développent constitue un précieux modèle pour pressentir ce que peut être une existence libérée de la contraction, vécue pleinement, à la fois sensuelle et spirituelle.

Selon les sages de l'Inde, à commencer par Bharata qui a donné son nom au sous-continent, il existe neuf émotions principales dans le cœur humain, neuf émotions innées et donc universelles, neuf pétales du lotus du cœur, plus une neuvième émotion au centre :

Le désir sexuel

Le rire

La tristesse

La colère

L'enthousiasme

La peur

Le dégoût

L'émerveillement

Au centre de cette danse, la paix


A travers la magie des arts de la scène, de la musique, de la dance et de la poésie, ces neuf émotions naturelles sont transmutées :


Le désir sexuel devient l'Erotique

Le rire devient le Comique

La tristesse devient la Compassion

La colère devient la Furie

La dégoût devient l'Aversion

La peur devient la Terreur

L'enthousiasme devient l'Héroïque 

L'émerveillement devient le Miraculeux

Et la paix devient le Serein


Ce sont les Huit Puissances (shakti), les huit déesses, les huit Matrices (mâtrikâ) qui dansent autour du couple divin du Dieu être et de la Déesse conscience.

Chercher à supprimer les émotions, comme le prône le bouddhisme ancien ou le yoga de Patanjali, reviendrait à vouloir supprimer son cœur et la divinité elle-même !

La posture de l'esthète est analogue à celle du yoga de la reconnaissance : à la fois pleinement plongé dans l'expérience (bhoga), il est souverainement libre (moksha), car il reconnaît que le centre de son être est le centre créateur de tout. A l'image de la conscience universelle, actrice habile à jouer les personnages de l'univers, l'art nous introduit à cette état, car l'art nous faire vivre les choses de la vie courante, tout en introduisant une certaine attitude de détente, de relaxation profonde, rendue possible par les artifices de l'art. Voilà pourquoi art et spiritualité sont complémentaires, comme le sont la philosophique et la mystique, comme le sont encore la logique et la poésie.

L'art nous montre la voie de l'alchimie des émotions.

jeudi 13 décembre 2018

Prendre soin du corps ?



Un bel extrait d'un Tantra d'alchimie, l'Océan mercuriel (Rasa-arnava) ou Mer savoureuse. Traduit de l'original sanskrit (I, 1-31):




Tout est en lui.
Tout vient de lui.
Il est tout, partout.
Tout est fait de lui,
Toujours.
Hommage au Soi
De tout et de tous ! 

Dans un agréable jardin
A la cime du mont de cristal, 
Orné de myriades de joyaux,
Traversé de lianes et d'arbres variés, 
Vierge de tout défaut caché, 
Le Dieu des dieux trônait à son aise,
La gorge teintée de bleu sombre,
Le visage paré de ses trois yeux.
La Déesse, fille de la montagne,
Se prosterna en touchant de son front
(Les pieds de Dieu). 

La sublime Déesse demanda :

Dieu des dieux !
Dieu qui enveloppe toute divinité !
Toi qui consume le corps
D'Eros et thanatos !
Par ta grâce, j'ai écouté avec attention 
Tout ce qui est enseigné
Dans les traditions du Kula, du Kaula, 
Du Kaula intégral, 
Du Kula des Parfaits et du
(Kula des Yoginis).

Si tu désir me prendre auprès de toi,
Si je te suis chère,
Ô maître !
Alors je suis bien digne 
Que tu me révèle
Quelle est cette liberté en cette vie même
Qui est suggérée dans tous les tantras,
Et qui pourtant n'y est pas
Mise en pleine lumière....

Le sublime Dieu, le Bhairava, répondit :
Bien ! Excellent, ô toi
Qui possède cette fortune qui contient et surpasse toutes les autres !
Excellent, ô joie des montagnes !
Ta question est excellente, ô Déesse !
Tu l'as posée pour le bien des amoureux.

Ô Déesse qui contient toute divinité !
La liberté incarnée est difficile à gagner,
Même pour les dieux.
Elle est la conscience de ne faire qu'un avec Dieu
Pour qui est doté d'un corps sans vieillesse ni mort.
La liberté présentée comme une délivrance
Qui a lieu à la mort du corps
Est une liberté bien vaine !
Déesse, si l'on est libre quand le corps meurt,
Alors les ânes aussi sont libres !
Et si la liberté consiste dans l'excitation sexuelle,
Pourquoi les ânes ne sont ils point libres ?
Et pourquoi pas les boucs et les taureaux,
Et pourquoi pas tout le monde,
Ô Mère (du monde) ?
Par conséquent, il faut veiller sur le corps
Grâce aux élixirs,
Et surtout par l'entremise du mercure 
Et du fluide vital (qui est sa contrepartie dans le corps).
Si la liberté consistait seulement
A vénérer le sperme, l'urine et les excréments,
Alors pourquoi, ô grande Déesse,
Les chiens et les porcs ne sont-ils pas libres ?
De même encore, 
La liberté prônée dans les six doctrines,
Présentée comme faisant suite à la mort,
N'est pas objet d'expérience directe,
A la manière d'un fruit 
Dans la paume de la main.

Souveraine des dieux !
Cette essence réelle, cette substance véritable, 
Est ineffable.
Je vais pourtant te la révéler...

Même l'homme vertueux,
Livré aux rituels mantriques,
Ne parvient pas à conserver son corps.
Les dieux mêmes, ô maîtresse des dieux,
On bien du mal à conserver leur corps !
Alors que dire des hommes 
Qui habitent la surface de cette terre...

Si le corps périt,
Comment pratiquer une spiritualité ?
En l'absence de spiritualité,
Que deviendrait la pratique spirituelle ?
En l'absence de pratique,
Que deviendrait le yoga ?
En l'absence de yoga, à quoi bon 
Rêver de salut ?
Et en l'absence de salut, 
A quoi bon parler de liberté ?
Et s'il n'y a pas de liberté,
Il n'y a plus rien !

La sublime Déesse demanda : 

Dieu des dieux !
J'ai entendu cette définition
De la liberté incarnée.
Si tu a de la compassion pour moi,
Révèle-moi le moyen de l'atteindre !

Dieu répondit :

Maîtresse des dieux !
C'est par l'Œuvre que l'on 
Parvient à conserver le corps.
On considère que l'Œuvre est double :
A la fois mercure et souffle vital.
Cristallisés, le mercure et le souffle vital 
Guérissent les maladies.
Morts, ils ressuscitent.
Maîtrisés, ils procurent le pouvoir 
De voler dans l'espace,
Ô Bhairavî !

Souveraine des dieux !
La liberté naît de la connaissance,
La connaissance naît de la conservation du souffle.
Alors, ô Déesse, le corps se conserve.
Et quand il se conserve, ô Déesse,
Le mercure puissant
Engendre sans délai 
Un corps sans vieillesse ni mort,
Et aussi une vision mentale lucide,
Grâce à l'application du mercure.
Ô Déesse, vraiment, 
On obtient la connaissance théorique
Puis la connaissance (qui libère).
Les mantras de celui qui
Goûte le mercure neutralisé
Deviennent efficace.

Mais tant que l'on n'a pas reçu la grâce,
On ne se libérera point des liens.
Comment, (sans la grâce),
Comprendrait-on ?
Quand le mercure est neutralisé,
On devient le maître.
Pour ceux qui sont avides d'alcool et de viande,
Plongé dans l'adoration du vagin et du phallus,
Et dont l'intellect est, par conséquent, réduit à néant,
La connaissance du mercure est
(Certes) bien difficile à atteindre !

(D'un autre côté),
Ceux qui s'attachent aux six doctrines,
Privés de l'enseignement du Kula,
Ne réalisent pas non plus le mercure,
Ô Déesse :
Ils s'abreuvent à un mirage !
Mais celui qui mange de la viande de vache
Et l'immortelle liqueur,
Celui-là est un membre de la divine Famille, le Kula,
Que je respecte.
Les autres (prétendus) experts en mercure
Sont inférieurs.

Dans la transmission traditionnelle,
Il n'y a qu'une vérité :
Celle du travail du mercure.
C'est par lui qu'on atteint la réalisation.
Pas de réalisation sans mercure.
Tant que l'on n'ingère point
La semence de Dieu,
Le fluide vital qui procure la transcendance,
D'où viendrait la liberté ?
D'où viendrait la conservation du corps ?
Les "sages" qui affirment que la sagesse
Consiste à s'adonner
A l'alcool et à la viande
Sont égarés par le pouvoir magique
De Dieu.
Ils divaguent quand ils disent :
"Nous sommes délivrés,
Nous nous en allons vers 
Le sanctuaire de Dieu".
Ils ne se préoccupent pas
De la conservation de leur corps,
Ces imbéciles !
Parce que leur connaissance
Est chaotique, ô Maîtresse des dieux,
Ils sont conditionnés par les êtres et les choses.

Atteindre en ce corps même
Le pouvoir de voler dans l'espace,
C'est être Dieu.
C'est à cette connaissance mercurielle
Que tu dois chaque jour t'exercer,
Ma bien-aimée !

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