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mardi 3 novembre 2020

Qu'est-ce que le corps ? Le point de vue de la tradition Kaula



La tradition tantrique Kaula est, pour autant que je sache, la seule tradition spirituelle à exprimer une vision positive du corps. Non pas seulement un corps comme moyen, comme pis-aller, comme obstacle que l'on surmonte ou comme outil, mais le corps comme absolu. Car telle est la non-dualité que propose de réaliser la (ou les) traditions Kaula : le corps est l'absolu. 

Bien évidemment, cela soulève des questions. Mais le mystère Kaula est là, dans cette équation, dans cette énigme, ce brahman qui se présente à la fois comme une réponse et comme une question, un kôan. Comment le corps pourrait-il être l'absolu ?

Le mot central de cette tradition est kula. Qu'est-ce que kula ? C'est le corps, l'absolu, la conscience, l'énergie, le souffle, la puissance, la femme, la matière, le tout. Entre autres. Qui comprends kula a tout réalisé. Le Déesse le demande au début du Tantra de la Triple Souveraine : "Comment l'absolu donne-t-il immédiatement la réalisation que tout est (l'absolu) ?" Comment réaliser que le corps est l'absolu ? Qu'est-ce que cette réalisation ?

Abhinavagupta déplie ce kôan longuement. Voici un passage (p. 197 de l'édition Gnoli) où il évoque ce qu'est kula, le terme-clé :


 kulaṃ sthūlasūkṣmaparaprāṇendriyabhūtādi samūhātmatayā kāryakāraṇabhāvāc ca / yathoktaṃ saṃhatyakāritvād iti / tathā kulaṃ bodhasyaiva āśyānarūpatayā yathāvasthānād bodhasvātantryād eva cāsya bandhābhimānāt / uktaṃ hi kula saṃstyāne bandhuṣu ca iti / na hi prakāśaikātmakabodhaikarūpatvād ṛte kim apy eṣām aprakāśamānaṃ vapur upapadyate / tatra kule bhavā kaulikī siddhis tathātvadārḍhyaṃ parinirvṛtyānandarūpaṃ hṛdayasvabhāvaparasaṃvidātmakaśivavimarśatādātmayam / tāṃ siddhiṃ dadāti / anuttarasvarūpatādātmye hi kulaṃ tathā bhavati / yathoktam : vyatireketarābhyāṃ hi niścayo 'nyanijātmanoḥ / vyavasthitiḥ pratiṣṭhātha siddhir nirvṛtir ucyate // 

"Kula, c'est ce qui est physique, subtil et suprême à la fois ; et c'est le souffle, les facultés (du corps et de l'esprit), les éléments etc. C'est tout cela et c'est la relation de cause à effet (entre ces éléments). Comme dit Patanjali : 'Parce cela engendre des effets en s'associant ensemble'. Ainsi, (l'absolu) est kula car c'est la conscience elle-même qui existe ainsi, par cristallisation : (elle) s'identifie erronément (à ses manifestations) et s'emprisonne par sa pure liberté absolue de conscience. En effet, il est dit que kula exprime la cristallisation et la parenté (or, tout est unifié par la conscience, tout est donc 'apparenté' et forme un tout, une famille). Car aucun corps qui serait autre que la Lumière-conscience ne peut être engendré s'il n'est pas identique à la conscience, qui est Lumière, manifestation (, car une chose qui ne se manifeste absolument pas n'existe absolument pas ; tout est donc conscience). Dans ce kula, la (conscience) est la perfection, l'excellence (bhava) de ce tout. Elle est stabilité de cette (réalisation), félicité du retournement (de la conscience sur elle-même), identification qui est réalisation de Dieu, réalisation qui est conscience absolue, dont la nature propre est le Cœur. La (conscience absolue) donne cette réalisation, car quand on s'identifie à l'essence absolue, tout devient ainsi (l'absolu). Comme dit (Utpaladeva) : 'En effet, c'est par des raisonnements qu'il y a certitude quand au sujet et à l'objet. Cette certitude est l'état fixe, la stabilité, la perfection, la béatitude."


Ce passage peut sembler obscure, j'en conviens. Abhinava consacre au fond tout son commentaire, sa méditation explicative (vivarana) à déployer le cœur du message de la tradition Kaula : le corps est l'absolu.

Les prémisses ressemblent à celles du Vedânta ou de la "voie directe" populaire aujourd'hui : tout est conscience, tout dépend de la conscience. Mais, alors que ces non-dualismes excluent ensuite le tout pour ne laisser que la conscience, ici on comprend que tout est conscience, également et selon la forme propre de chaque chose, tout comme les vagues sont l'océan. En effet, que les vagues soient l'océan ne fait pas disparaître les vagues. Même elle n'ont pas d'existence indépendante, elles ont leur forme propre, leurs effets propres. Donc tout est l'absolu : c'est cela, la véritable non-dualité, et c'est cela, l'absolu même. Juste avant ce passage, Abhinava a expliqué diversement le mot "absolu" (anuttara). A chaque fois, uttara désigne une hiérarchie et an- nie cette hiérarchie. Tout est l'absolu. Le corps, le sol, les montagnes, le souffle, tout. Cette identité universelle est "le Cœur". Pas simplement l'absolu transcendant, mais l'absolu qui est tout, et qui est pourtant au-delà de tout. La grande différence avec les autres non-dualisme est qu'ici l'absolu est mouvement, activité. C'est le point-clé. Si vous avez intégré cela, vous pourrez entendre ce que proclame le shivaïsme du Cachemire. Sinon, vous resterez dans la soupe new age que servent actuellement bon nombre de charlots qui prétendent "transmettre la tradition du shivaïsme du Cachemire", etc.

Tout est le corps de l'absolu et tout est l'absolu. Cela est rigoureusement vrai. Vous noterez qu'Abhinava cite Utpaladeva qui affirme que l'on parvient à cette "certitude" (nishcaya) par des raisonnements. Ici, la connaissance est à la fois rationnelle et sensorielle. Elle n'est pas cette connaissance amputée que les commerçants veulent nous fourguer, sous prétexte que "peu importe le flacon..." De plus, même si tout est l'absolu, le corps physique est au coeur de ce tout. Le corps est le tout, car le tout est une extension du tout, et surtout parce que le corps est le lieu du plaisir. Au coeur du corps, il y a le plaisir. Et le plaisir est le coeur de la conscience, la pulsation "je suis je", le coeur du coeur, le centre du centre, la "vérité de la vérité" comme dit l'Upanishad. Comment ? Quand je plonge mon regard (par un "retournement", parinirvṛtyā dans le passage ci-dessus) dans ce plaisir. Il n'est plus alors évanescent, l'opposé de la douleur, mais il se révèle comme coeur, vie et substance de tout. Voilà pourquoi tout ce qui donne du plaisir et qui dérive du plaisir est "moyen" privilégié de célébration de cette certitude : le vin, la nourriture et le sexe, les trois "mystères" (brahman), les trois "expansions de conscience", causes de plaisir et manifestations de ce plaisir qui est le plaisir de l'absolu à être ce qu'il est, c'est-à-dire à être tout et à être au-delà de tout.

Voilà, en très bref, pourquoi le corps est l'absolu.

mardi 27 octobre 2020

L'absolu selon le Tantra




 Dans le célèbre commencement de sa Méditation sur la Triple Souveraine (Parâtrîshikâvivarana), Abhinavagupta évoque l'absolu en partant du nom qui lui est donné au début du Tantra de la Triple Souveraine : an-uttara "sans supérieur". Mais, fort de son génie propre, il se lance dans une série d'étymologies traditionnelles (nirvacana) de ce mot. Seize. 

A chaque fois, uttara signifie "transcendant", "supérieur". Et le préfixe an- nie cette négation, cette supériorité, cette hiérarchie. L'absolu n'est pas l'absolu. Il est au-delà, car il n'est pas confiné dans sa supériorité. Tout ne se faut pas, il y a bien "unité sans confusion", comme dirait Proklos, mais aussi "tout est dans tout". Telle est la liberté : non pas dans la transcendance, un "au-delà des concepts" qui serait encore un concept, une construction par exclusion, mais dans la transcendance retrouvée à chaque point de l'immanence, dans l'absolu, mais réalisé dans chaque point de vue relatif. Pour le dire autrement : dans chaque partie, le tout. Et la véritable liberté ne consiste pas, selon Abhinavagupta, à se tenir au-dessus, ni à claironner que "tout est égal", mais à pouvoir monter et descendre à volonté dans l'échelle de l'être, depuis la pure inconscience jusqu'à la pure conscience. Cette liberté permet une vision intégrale qui embrasse tous les points de vue relatifs. Et cela, c'est proprement la poésie. Voilà pourquoi tous les grands maîtres du Cachemire furent des poètes, ou du moins des amateurs de poésie, pour ce que nous en savons. Ainsi, Utpaladeva, le génial philosophe de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), fut aussi le magnifique poète des Hymnes à Shiva.

Mais Abhinavagupta va encore plus loin. Il joue avec le mot anuttara, le retourne dans tous les sens, l'analyse pour le traire telle une vache qui exauce les souhaits. Par exemple, anuttara=anut+tara ou anut désigne l'espace et tara veut dire "traverser", "dépasser", comme Târâ, la nautonière qui sauve de l'océan du samsâra. 

Ainsi, anuttara est ce qui est au-delà l'au-delà, ce qui transcende la transcendance, puisque l'espace est l'image même de la transcendance. En Inde et, en particulier, dans les traditions non-dualistes ascétiques, c'est l'image classique de la transcendance. C'est aussi la base de la dualité, ce qui "donne lieu" (âkâsha=avakâsha) ) au commerce quotidien (vyavahâra), au bavardage (prapanca). Ce qui est par-delà cet au-delà, c'est l'absolu qui, loin d'être un bloc statique enfermé dans sa supériorité, est une puissance infinie de se manifester ainsi et autrement : comme dualité, comme unité, comme oubli de l'unité, comme dualité dans l'unité, etc. L'absolu, c'est-à-dire la conscience, est au-delà de l'objectivité, mais aussi au-delà du vide, de l'inconscience, au-delà de l'inertie, au-delà du rien, au-delà du sommeil, lequel n'est que la contrepartie négative de la dualité. L'absolu est la grande réconciliation des opposés. Et c'est pourquoi l'expérience de l'absolu est une joie, une ivresse à nulle autre pareille. 

Alors que le vide est un concept, une construction forgée par exclusion de l'objet, de la conscience, etc., la conscience n'est pas une construction, car elle n'a pas d'opposé. Elle qui n'est rien en elle-même, se manifeste jusque dans le rien. C'est cela que je ressens dans l'étonnement d'être, au seuil de tout mouvement, de toute perception, de toute pensée, de tout désir, de toute émotion.

Tel est, en bref, l'absolu selon Abhinavagupta.


dimanche 25 octobre 2020

Extase joueuse, extase scandaleuse




 L'absolu ne se donne pas seulement par négation. Le soleil ne brille pas qu'entre deux nuages. Les nuages sont aussi lumière. 

Il y a un être suprême : pas l'absolu.

Il y a du plus subtil : pas l'absolu.

Il y a un silence parfait : pas l'absolu.

Il y a un vide : pas l'absolu.

Des facettes.

La conscience n'exclut rien : et pourtant, elle exclut, pour se manifester. Elle s'oublie afin de se donner lieu. L'espace est la conscience qui joue à se retirer d'elle-même. Mais elle ne se retire pas vraiment. Telle est sa magie, sa liberté : s'absenter jusque dans sa présence, se présenter jusque dans son absence. 

Ni question, ni réponse. Point de dialogue, pas de tantra. Tous les dialogues sont inclus, enveloppés, sont les petites fleurs de cet arbre infini, depuis le silence hypercosmique jusqu'aux bavardages de la concierge, s'il en reste une. Ou du moustique. Ca oui, il en reste.

Transcendant et immanent. Le Tout au-delà de tout. Plus haut que le tout, plus bas que le rien. Aucun état si haut qu'elle ne soit plus haut encore. Aucune état si bas qu'elle ne soit plus bas encore.

"Je suis je" est le pivot, l'acte est l'axe. Vers le devant : "je suis ceci", "je suis cela", "je suis tout". Vers l'arrière : "je ne suis pas ceci", "je ne suis pas cela", "je ne suis rien". Au centre, nulle part, partout : "je suis... je... ceci... cela... tout... rien..." : l'acte indépendant, spontané, sans cause extérieure, le miracle.

Les ordres, les désordres. Le coeur, la tête. La connaissance, l'amour. Je suis tout cela, au-delà de tout cela. Au-delà comme l'espace est au-delà : au-delà en dedans. 

Eveil de Dieu, de la concierge, du moustique. Un seul éveil, mille groseilles. Matière ou esprit, en chaque hypothèse, c'est de fait un seul mouvement. La Vague. Ces petits mouvements des yeux, c'est la Vague. Les vaguelettes sont la Vague. 

Se détacher du corps ? Mais le corps est la Vague !

Se détacher des pensées ? Mais les pensées sont la Vague.

Se détacher du désir ? Mais le désir est la Vague.

Aller en haut ? Mais en bas, c'est aussi la Vague. Le creux de la Vague, c'est la Vague. La Vague fait un creux, sans quoi elle ne serait pas la Vague. La lumière fait de l'ombre, la conscience fait de l'inconscience. Voilà pourquoi elle mérite le nom de "vibration".

S'élever ? Toute ascension fondée sur la croyance en sa nécessité est futile. 

Croire, alors, que "tout se vaut" ? Encore un concept, encore une exclusion, une prison de plus, une facette du diamant, pas le diamant. "Sentir" que tout se vaut ? Pareil. Tête ou cœur, là n'est pas le problème. Le problème, c'est prendre la partie pour le tout sans savoir que l'on prend la partie pour le tout. Et encore... ce problème est embrassé dans la vaste expansion. Tout. Même les exceptions.

La liberté (quoi d'autre ?) c'est être libre de monter et descendre. Libre de butiner, de papillonner. Pas comme une âme en peine au salon zen. Mais dans la délectation de l'éclat d'être. Cette fulgurance muette, qui est joie, qui est amour, saveur de souveraineté, même dans la peine, la souffrance, la contraction. Expir, inspir. Monte, descend. Tension, détente. Souveraine errance. Tachycardie de mélomane. 

Au fond de tout, une extase joueuse. 

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