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lundi 25 septembre 2023

L'âme, ce mystère



De plus en plus de gens sont scandalisés par la vogue du changement de sexe : Est-il juste de laisser des enfants subir des opérations chirurgicales qui mettent en péril leur vie et qui les engagent dans des chemins dont ils n'ont pas l'expérience ?
D'un autre côté, nous sommes attachés aux libertés individuelles. Et on pourrait voir dans ce mouvement, malgré ses dérives, la manifestation d'un désir de transcender l'individualité.

Au fond, qu'est-ce que l'identité ? Qu'est-ce que "être soi" ? Nous rencontrons ces injonctions : "Sois toi-même !" Mais de quel "soi" parle-t-on ? Du corps ? De l'esprit ? Des envies du moment ? D'un genre de mouvement de "progrès" infini ? Mais vers quoi ?

Notre "moi" est comme un tableau. Des choses viennent s'y inscrire. Des évènement, des choix, des réactions, des pensées, des souvenirs s'y inscrivent, comme des traits de craie sur une ardoise. 

Cependant, cette vision de notre "soi" a des conséquences néfastes.

En effet, comme le rappelle Plotin (Traité 2), si l'âme (notre "moi", notre "soi", "nous"), est comme un tableau sur lequel on écrit, alors ce que l'on écrit reste. Et il s'ensuit que ce qui reste empêche de nouvelles traces de s'inscrire. Si vous écrivez sur un tableau blanc, et que vous vous apercevez que le feutre n'est pas effaçable, vous êtes bien embêté ! Bientôt, vous ne pouvez plus rien écrire. Cet excès de mémoire (hypermnésie) conduit à l'encombrement, au blocage de la vie. L'expérience n'est plus possible : on arrête d'écrire. Cette situation correspond à une vision dogmatique du "moi" (ou du Moi). Il y a quelque chose d'écrit, d'inscrit, cela et rien d'autre. Ou alors, cela exprime la sensation que nous pouvons éprouver d'être trop pleins, pleins du passé, prisonniers des habitudes, des croyances, des "conditionnements". Les jeunes humains semblent souvent éprouver cette situation de blocage. Ils basculent alors facilement dans la situation opposée.

L'alternative, c'est d'effacer le tableau. Il n'y a, alors, plus rien. Je peux à nouveau écrire. L'inconvénient est que le tableau est vide. Il n'y a plus de passé (amnésie). Il n'y a plus d'identité, parce qu'il n'y a plus rien. Telle est l'attitude commune aujourd'hui. Les jeunes veulent "effacer" l'ardoise dans tous les domaines au gré de leurs envies. Certains adultes veulent se libérer de leurs responsabilité, de leur identité, de leur histoire, de leur mémoire, des traditions, de leur individualité, ressentie comme un insupportable fardeau. Mais dans ce cas, il n'y a plus rien. Et les individus, vides, se remplissent bien vite des pires inepties. Bien sûr, on pourrait décider de n'effacer le tableau que là où l'on a besoin d'espace pour écrire du nouveau. Mais ceci revient au même : détruire le passé graduellement. Le progrès du vide. Voilà la fièvre qui agite les Européens depuis un siècle, et ceci dans tous les domaines.

Les deux alternatives sont donc ruineuses.

Quelle leçon en tirer ?

Que notre Moi n'est pas un support d'enregistrement. Que nous ne sommes pas des tableaux que l'on peut effacer ou que l'on doit effacer. Que nous ne sommes pas - seulement - des corps, mais quelque chose de plus, qui n'est pas matériel, qui n'est pas de l'ordre de la quantité. L'âme. Capable de retenir les changements, sans elle-même changer ; capable de se changer, sans s'altérer. Voir que l'âme est un rien capable de tout devenir. Les images - le miroir, l'espace, l'eau - sont trop partielles ici. Aucune métaphore ne rend compte de l'âme, de ce que nous vivons, de ce que vivre veut dire. "Être soi" est un mystère, et un émerveillement. 
Ne pas vouloir "devenir rien", "n'être personne". Simplement s'ouvrir à l'évanescence. L'âme alors s'affine : elle retient mieux et gagne en fluidité. Pas de rejet du passé, pas d'âme prédéfinie. Telles sont, du reste, les conditions d'un libre-arbitre.

Un mystère à vivre. Je change et je me change. Et pourtant, je ne change pas. Un émerveillement silencieux.

lundi 22 août 2022

Dieu éveillé ?


Si Dieu existe, il a un Moi. Il a aussi, sans doute, un genre de corps.

Dans ces conditions, comment peut-il échapper au pouvoir de l'illusion de la dualité, Mâyâ ? 

S'il a un Moi, en effet, il a un ego et il a donc toutes les passions qui s'ensuivent. Dieu a même le plus gros de tous les egos. Si l'ego est la source de toutes les souffrances, Dieu est l'être qui souffre le plus. Dieu est une personne qui a tout d'une personne, mais en plus grand. Donc il serait le plus grand des égoïstes. 

On pourrait répondre que Dieu est une exception, sans que l'on puisse expliquer ce privilège. Il échappe à l'illusion, mais l'on ne peut expliquer comment. Normalement, être une personne, c'est être soumis à l'illusion. Sauf dans le cas de Dieu.

Mais on ne voit pas pourquoi. Si Dieu est une personne, il a un Moi et il a un corps. Ce corps est peut être fait de choses subtiles, ce peut être un corps de conscience, un corps sublime. Cependant, comment se fait-il que Dieu ne soit pas soumis à la servitude qui découle du fait d'avoir un corps, même si ce corps est extrêmement vaste et subtil ? Avoir un corps, c'est posséder quelque chose auquel on s'identifie, quelque chose à défendre face aux autres. Tous les vices s'ensuivent fatalement. On pourrait alors dire que Dieu est malade et que la vie spirituelle a pour but de participer à sa guérison et à la guérison de l'univers.

Et puis Dieu a une intelligence, une parole, une volonté, il fait des choix. Autant de mystères ou d'absurdités, selon que l'on admet ou non l'existence de Dieu.

Mais essayons de changer de point de vue : il existe un cas qui ressemble à Dieu, celui de la personne "éveillée". En monde, il y a des personnes qui réalisent que "tout est conscience". Et pourtant, elles conservent leur corps et leur personnalité. Selon la tradition du Tantra, cette possibilité existe et elle s'appelle "être délivré en cette vie même" (jîvan-mukta). C'est un état paradoxal : on reste une personne et pourtant, on est censé être quelque chose de plus. 

On pourrait croire que ce problème, ce paradoxe n'existe que dans le Tantra, mais il n'en est rien. Même dans une tradition théiste "dualiste" comme le catholicisme, le "saint" incarne ce même paradoxe. Il existe en tant que personne, et pourtant il n'existe plus, mais c'est Dieu qui "vit" en lui. Cette contradiction reste un mystère.

L'éveil est éveil à un au-delà de la personne. Et pourtant, la personne demeure. Ce mystère de la personne se retrouve jusque dans la "personne suprême", lequel est une personne, mais sans les défauts de la personne. 

Et ce problème est présent pour chaque personne : il y a à la fois une immensité qui transcende la personne, et une personne qui est un individu. Nous avons tous une double identité : une identité personnelle et une identité transpersonnelle.

Enfin, notons que nous retrouvons ce même problème à l'échelle collective : chaque individu à plusieurs identités. Je suis à la fois un simple être conscient, et aussi un Français, de telle origine, de tel genre, avec ses coutumes et habitudes. 

Or, ce mystère est un problème, car il est très difficile de comprendre comment ces deux identités, apparemment contraires, peuvent coexister. Et comment une personne, divine, humaine ou autre, peut-elle être "éveillée" ?

samedi 27 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 107

Shaiva Saint Appar » Norton Simon Museum
Appar, le Père

L'expérience de changer de corps :

svavad anyaśarīre'pi saṃvittim anubhāvayet |
apekṣāṃ svaśarīrasya tyaktvā vyāpī dinair bhavet || 107 ||

"Que l'on fasse l'expérience de la conscience/ de l'expérience
aussi dans un autre corps, comme dans le notre.
Ayant abandonné la dépendance à notre corps,
nous deviendrons omniprésents en (quelques) jours."


samedi 20 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 100

Kala Kshetram — Child saint Sambandar, Chola bronze from Tamil...
Shrî Jnâna Sambandha, l'enfant de la connaissance


L'expérience d'être tous "un seul être" :


ciddharmā sarvadeheṣu viśeṣo nāsti kutracit |

ataś ca tanmayaṃ sarvam bhāvayan bhavajij janaḥ || 100 ||


"Le pouvoir de la conscience 
est le même en tous les corps.
Réalisant donc que tout est conscience,
l'individu vainc le devenir."


mercredi 17 juin 2020

Vivre "sans identité" ?

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L'identité est devenue tabou.

Pour les Occidentaux s'entend. Car pour les autres, affirmer son identité est bienvenu. Fut-ce par la guerre, par la razzia, le pillage, le meurtre, la torture, la castration, l'esclavage, le viol ou l'appel au meurtre.

Mais si vous êtes Occidental, vous êtes suspect : mâle blanc hétéro, donc responsable de tous les maux, forcément sans coeur, méchant rationaliste froid, sans tradition, sans lien à la nature, sans intuition, colonialiste, raciste, sexiste, spéciste, bref, vous êtes le mal incarné. 

Selon les propos des traditionalistes (c'est-à-dire des militants de l'exotisme et du romantisme) vous êtes, au mieux, "malade". Et l'Orient va vous guérir, vous reconnecter à la Pacha Mama, vous ré-enraciner ailleurs, en Amazonie ou je-ne-sais-où en Inde, n'importe où pourvu que ça ne soit pas en Occident. Sinon c'est "facho". Car s'enraciner dans le Poitou ou les Hauts-de-France, c'est "nauséabond". 

Dans ce cas, vous devez absorber quantité de Padamalgam et avaler plein de couleuvres pour guérir de vos "privilèges". Par contre, si jamais vos témoignez un brin de vos racines européennes, de votre fierté d'être Français, alors, dans ce cas, le Padamalgam se transforme instantanément en son opposé : l'Amalgam, un puissant amalgamant ad hitlerum. Et puis il ne faut stigmatiser personne, hein. Mais vous devez, en tant que mâle blanc hétéro, vous laisser amalgamer et stigmatiser. Et avec le sourire. Avec un petit air contrit et le visage penaud. Et avec bienveillance. Dans le coeur. En conscience. 

Mais le fond de tout cela, c'est qu'il existe des identités, des Mois, des Sois, des essences, des esprits, des tempéraments, des mentalités, des personnes, des peuples, des nations, des ethnies, des cultures, des traditions, des parfums. 

Face à ce fait indéniable, il y a deux types de réactions qui prédominent aujourd'hui : 

1) La réaction pré-moderne, du genre "Il n'y a de Dieu que Dieu et Untel est son (ultime) prophète" - cette réaction étant le fondement d'un égocentrisme et d'un ethnocentrisme absolu, d'une violence sans égale. 

Et 2) la réaction post-moderne : il n'y a pas d'identité, pas de Moi, pas d'essence, etc. Tout est relatif, tout est construit, tout se vaut, il n'y a pas de vérité, pas de valeurs, pas de repères. 

Cette folie, véhiculée par le gang postmoderne, est un terrible poison qui, voulant apparemment défendre la tolérance, fait en réalité le lit des fanatiques prémodernes et de leur ethnocentrisme radical. Car, s'il n'y a pas de vérité, pas de critère universel du vrai, alors il n'y a pas de jugement possible (les Newages sirupeux sont ravis), et sans jugement, pas de justice, pas de revendication possible (Macron est content), plus de langage donc plus de pensée, donc plus de discernement (le Marché est en extase). 

Mais surtout, les prémodernes de tous bords peuvent avancer comme bon leur semble dans ce désert postmoderne totalement lavé de toute identité comme de toute mémoire. Car au nom de quelle vérité, de quelle justice, de quelles valeurs pourrait-on s'opposer à leur totalitarisme ? à leur barbarie ? Tout n'est-il pas relatif ? Tout ne se vaut-il pas ? 

Et c'est ainsi que l'on voit des féministes "progressistes" antiracistes s'allier de fait avec des sexistes racistes. Voilà la folie dans laquelle le relativisme nous a fait tomber. Et dont nous risquons de ne jamais nous relever. Eh oui :Le "tout est relatif" travaille pour le "la seule vérité, c'est nous, c'est moi !" Et après des siècles de progrès, nous régressons. Telle est la folie que nous subissons, conséquence de l'idéologie postmoderne, qui est sans doute la plus terrible entreprise criminelle jamais créée par les "intellectuels" postmodernes, sortes de laquais du Marché qui se retrouvent objectivement aux côtés des pires fanatiques. En son temps, Foucauld n'avait-il pas témoigné de son admiration pour Khomeiny ?

Soit.
Mais l'ego n'est-il pas une illusion ? Le Moi n'est-il pas haïssable ? Le Soi n'est-il pas le concept qui sert de fondement à l'égoïsme, à l'ethnocentrisme ? Au racisme ? Au nationalisme ? Au fanatisme ?

Cependant, d'un autre côté, peut-on vivre sans identité ? L'identité, sous toutes ses formes (essence, tempérament, esprit, Moi, Soi, nation, peuple, Dieu, ego, etc.) est-elle toujours mauvaise ? 

Je ne le crois pas. L'identité n'est pas toujours malheureuse, ni source de souffrance.

Je propose d'envisager la question au plan individuel, car la nation, le peuple, l'Eglise, la communauté, la tribu, Dieu, etc., ne sont que des extensions et des dérivés du Moi. Sans Moi, point de Dieu, ni de "peuple élu". Ça n'est du reste pas un hasard si le bouddhisme, qui récuse le Moi, réfute aussi l'existence de Dieu. 

Or, je ne peux être sans "je". Même en admettant que le Moi psychique puisse s'effacer, reste que le corps - la vie - EST identité. Le corps vivant est un territoire en lutte permanente contre les intrus, les étrangers, les menaces extérieures. Ceux qui ont des problèmes d'inflammation, donc d'immunité, donc d'identité biologique, le savent bien. 

L'absence d'identité c'est le chaos, c'est l'entropie, la dispersion, l'évaporation, la perte irrémédiable. La vie est précisément le mouvement qui s'oppose à cela. La vie, c'est la séparation, l'essence, l'identité, l'autonomie, la frontière, l'homéostasie, l'autoréparation, l'autorégulation, l'automotion, l'autoreproduction, la lutte contre l'étirement de l'espace et du temps. 

Et plus la vie évolue, se fait complexe, plus cette tendance devient évidente. Jusqu'à l'apparition du Moi conscient, puis à celle de l'individu et de ses extension collectives et divines. 

Cependant, chacun conviendra que le Moi, sous toutes ses formes, est aussi cause de souffrance.

Comment expliquer ce paradoxe ?
Quelle est la solution ?

Si tout Moi est toujours cause de souffrance, alors il faut détruire le Moi à tous ses niveaux, sous toutes ses formes. Mais alors, il faut détruire la vie elle-même. Toute vie, jusqu'à la racine. C'est le projet assumé du bouddhisme ancien. La vie est une anomalie, et pas seulement la vie humaine. La guérison est la fin de la vie. La vie ne doit plus renaître. Extinction, nirvâna. La vie, comme effort contre l'entropie, est mauvaise. Car l'entropie, c'est le mouvement général de l'univers depuis le Big Bang, et c'est bon, car c'est la dispersion, le mélange, l'égalisation, l'uniformisation. La vie, au contraire, c'est l'individuation, la contraction, la résistance, l'organisation, la préservation, la lutte, la concurrence, l'affirmation de soi comme être séparé, etc.


Il y a pourtant une issue.

Au plan politique, c'est la modernité. C'est l'universalisme des Lumières. Ni ethnocentrisme identitaire, ni relativisme mercantile. Mais convergence vers des valeurs universelles qui incluent les identités tout en les transcendant.

Au plan spirituel, c'est la spiritualité de l'élargissement du Moi. Un Moi cosmique, vaste, qui dépasse le Moi individuel, unique, mais en l'incluant. L'Un enveloppe l'unique et, en l'affranchissant de ses limites infantiles, lui permet de pleinement s'épanouir. C'est le paradoxe de l'éveil : en niant le Moi individuel, la spiritualité permet à l'individu de vraiment se révéler en sa singularité.

Au final, il y a donc deux manières de s'affranchir de la dictature de l'ego et de ses dérivés politiques :

A) La manière prémoderne (servie par le couille-mollisme postmoderne, dont on ne dénoncera jamais assez la dangerosité) qui consiste à faire régresser le Moi individuel dans un Moi collectif (le clan, la tribu, la famille, la caste, la patrie, l'oumma, l'église, le peuple élu, etc.) éventuellement projeté dans un super-Moi (Dieu, Allah,  l'Histoire, le Destin, les Ancêtres, le Totem, etc.). Le Moi est alors neutralisé en apparence, mais en faveur d'un autre Moi, aveugle et bien plus redoutable. Un monstre. On le voit à l'oeuvre, chaque jour à travers le monde. 

B) La manière moderne, qui consiste à dépasser le Moi en l'intégrant dans un tout plus vaste qui, à la fois, l'inclu et le dépasse. Par exemple, la Nature, le Progrès, l'Univers. Et, au plan spirituel, la conscience universelle bien comprise. Je ne développe pas ce point, attendu qu'il est le thème central de ce blog, développé déjà dans des centaines d'articles.

Or, il y a confusion entre ces deux manières. La plupart des gens veulent régler les problèmes d'identité en détruisant l'identité (ou en faisant "comme si"), c'est-à-dire en détruisant unilatéralement l'identité occidentale et en célébrant les "autres" identités (le syndrôme de Stockholm), ou encore en régressant à un stade pré-identité, proto-individuel : la Pacha Mama, etc. 
ou tout simplement en sombrnt dans la confusion, une sorte de débilité bienheureuse, du moins tant que les conditions matérielles (conquêtes de la modernité) permettent ce luxe. Nous prenons alors un état de stupidité (sans pensées) pour un état d'éveil (qui est libre des pensées). Nous confondons le renoncement à nos droits individuels avec le devoir de dépasser nos droits en vue d'un réel accomplissement moral.

Donc l'identité, oui. Nécessaire même. Mais une identité qui enveloppe, qui embrasse, un Moi de plus en plus vaste, sans dissoudre cependant ses états précédents, mais en les corrigeant au besoin et en les intégrant dans des perspectives de plus en plus universelles, qui progressent toujours vers le Vrai, le Bien, le Juste et le Beau.

Au plan politique, il est donc clair que j'ai une identité. J'appartiens à une nation, avec un passé très riche, unique, et un projet extraordinaire, nouveau dans l'Histoire. Je ne me réduit pas à elles, mais je ne les oublie pas.

Mon identité est une. Mais, comme un mandala, elle comprends des étages. Des niveaux. Un ordre. Une hiérarchie. Des priorités. Des facettes. 

Ds lors, en tant que nation, nous ne pouvons accueillir des étrangers que si nous sommes fiers de notre identité. Sans cela, nous ne pouvons faire preuve de discernement, nous ne pouvons choisir et guider ceux que nous accueillons, exactement comme ceux que nous invitons, à titre individuel, dans nos demeures privées.  

Il en va de même au plan psychologique : si je n'ai qu'une mauvaise estime de moi, je me sens faible, je renonce à toute discrimination, je vaque à l'aveugle et je me laisse envahir par toutes sortes de contenus, des publicités, des slogans, des mantras, etc. 

Et il en va de même, bien sûr, en ce qui concerne la nourriture. Mon corps est un être séparé, qui a son ordre propre. Il ne peut digérer n'importe quoi. Là comme ailleurs, le discernement est nécessaire pour choisir ce que l'on intègre à soi, ce que l'on rejette et ce que l'on ne mange pas. C'est là le principe de tout échange de toute relation avec les autres et avec le monde. Aspirons donc à davantage de cohérence.

Tout cela permet de progresser en s'élargissant vers un Moi de plus en plus vaste. Une identité de plus en plus heureuse. Et de se libérer du poids des injonctions contradictoires à "ne pas faire d'amalgames" tout en "ne faisant pas de discrimination". 

Nous abandonner à ce qui nous dépasse ? Oui, mais à ce qui nous dépasse vraiment. A ce qui est au-dessus, non à ce qui est au-dessous. Par libre audace, non par réelle crainte travestie en fausse tolérance. 

Nous allons vers le même sommet de la même montagne, mais par des voies différentes. Et toutes les voies ne se valent pas. Egalité et hiérarchie à la fois, ce qui laisse place à la fois au respect de la dignité de l'autre, et au nécessaire discernement.

En suivant cette voie, un éveil individuel et un réveil de l'humanité sont, peut-être, possibles. Sans cela, nous régresserons, peut-être jusqu'à disparaître. 

Remplacer une logique du "ou bien... ou bien..." par une dialectique du "à la fois... et...". Tout notre art et notre salut sont là.

vendredi 6 mars 2020

Le bouddhisme, une philosophie de l'interdépendance ?


J'observe avec étonnement que le bouddhisme passe pour une doctrine de l'unité, via la notion d'interdépendance.

Or, le bouddhisme est, au contraire, une doctrine de l'in-dépendance, de la séparation, de l'isolation, de la fragmentation absolue.

Selon le bouddhisme, toute unité implique une identité (âtman). Or toute identité n'est une idée fausse, car rien n'est identique en réalité. Chaque chose est donc unique, chaque instant est unique, absolument singulier, absolument différent des autres. Les choses (dharma) sont "abstraites" (vivikta) les unes des autres. Elles sont donc incomparables et indicibles.

Il n'existe aucune relation (sambandha) en réalité :

sarvasya bhāvasya sambandho nāsti tattvataḥ
Dharmakîrti, Sambandhaparîkshâ, 1

"En réalité, il n'existe aucune relation entre les choses" (litt. "pour toute chose")

prakṛtibhinnānāṃ sambandho nāsti tattvataḥ
Ibid., 2

"En réalité, il n'existe aucune relation entre (les choses) qui sont naturellement séparées (les unes des autres)"

Toute relation est imaginaire (kalpitamâtra), sans rapport avec le réel, erronée (bhrânta), conventionnelle, une simple façon de parler ou de commercer (vyavahâra), un peu comme les billets de banque (exemple proposé par Berkeley, mais aussi par les Bouddhistes, ce choix étant lourd de conséquences). Il n'y a aucun Tout, pas d'essence, ni identité ni Moi. Tout cela est construit sur la base d'instants d'expérience singuliers, chaque instant étant un absolu (et non pas l'Absolu), chacun étant unique, le seul à être ce qu'il est, le seul instant, sans aucune relation spatiale, temporelle ou d'identité, avec les autres. 

Or, tout discours est fondé sur l'identité. On ne peut donc rien dire. Toute culture est erronée. La mémoire est erronée. Même la relation de cause à effet (kârya-karana-sambandha) n'est qu'une concession provisoire. En réalité, il n'y a absolument aucune relation réelle. 

Evidemment, cette philosophie a des affinités avec le matérialisme scientifique ainsi qu'avec la "deconstruction" postmoderne. Et ça n'est certes pas un hasard si les Bouddhistes aujourd'hui (ou les sympathisants) sont plutôt scientistes et de gauche. Selon eux, il faut tout déconstruire, détruire, éteindre, éclater. L'humanité (=la civilisation, la culture) est une maladie et un danger, il faut éliminer tout cela. La nature elle-même est dangereuse, puisqu'elle est cause d'imagination et de délires. Il faut rester muet, tendre au "silence du Bouddha". 

Evidemment aussi, tout ceci se contredit : dire que l'on ne peut rien dire, c'est se contredire. D'où les paradoxes sans fin de ce bouddhisme qui fait les joies des amateurs de paradoxes. 
D'où aussi de nombreuses formes de bouddhisme hétérodoxes qui ont cherché à dépasser ce paradoxe en essayant de penser autrement, comme celles qui ont imaginé (!) une "nature de Bouddha", sorte de conscience indestructible et permanente (shâshvata), ou encore comme le dzogchen et son esprit inconditionné. 
Mais cela est toujours resté précaire, quoique parfois sophistiqué, au vu de l'ADN de départ du bouddhisme. 
Cela a permis aussi au bouddhisme de développer des discours originaux, comme le zen, dont certaines branches ont exploré l'expérience de la pure conscience. 
Cela a aussi stimulé un certain dépouillement. 
Mais cela n'a jamais résolu les contradictions inhérentes aux affirmations de départ du Bouddha.

Quoi qu'il en soit, il n'y a pas d'interdépendance dans le bouddhisme orthodoxe. 
Le seul mouvement a avoir vaguement exploré cette notion est celle qui a vécu, mais de façon plutôt informelle, dans le sillage du Buddhâvatamsaka Sûtra en Chine, en étant liée au zen, du reste. 
Par ailleurs, et pour répondre d'avance à certaines objections, est-il besoin de rappeler que la thèse d'une "coproduction interdépendante" (pratîtyasamutpâda) n'est, elle aussi, qu'une concession provisoire au sens commun, et non le fin mot du bouddhisme ? Car enfin, l'idée de base du bouddhisme, c'est que toute notion qui implique une identité est erronée. Il n'existe aucune unité, sous quelque forme que ce soit. "Il n'existe en réalité aucune relation", comme dit Dharmakîrti, qui est, soi dit en passant, sans doute le plus grand des penseurs bouddhistes.

dimanche 28 août 2016

Le moi n'est-il qu'une illusion ?



Des scientifiques et des éveillés nous le disent : le moi n'est qu'une illusion.
L'un des arguments avancés, par exemple celui de Metzinger dans son livre N'être personne est que, quand on retourne son attention pour scruter ce moi, on ne voit rien qui ait couleur ou forme. 
Cet argument d'un moi invisible alors qu'il devrait l'être avait déjà été invoqué par David Hume au XVIIIè siècle et par certains bouddhistes : Toutes les conditions de la perception étant réunies, on ne voit pas de moi. Donc il n'existe pas. C'est la preuve par la "non-perception" (anupalabdhi en sanskrit).

Je trouve cet argument très faible.
En effet, qui a jamais prétendu que le moi avait figure et couleur ?
Personne, à ma connaissance.
L'âme - l'un des synonymes du moi - n'a pas de forme, elle est intangible, transparente et omniprésente. C'est là le B-A BA de la connaissance de soi, dans le platonisme comme dans les philosophies de l'Inde. 
Or, pourquoi diable faudrait-il qu'une entité sans qualités sensibles soit pour autant inexistante ? 
Je ne vais pas rentrer ici dans les détails de cette immense polémique, mais je pense que les arguments brahmanistes et platoniciens sont concluants, contre les sceptiques et les bouddhistes. D'autant plus que ces derniers ont finalement, à leur manière circonvolue, admis l'existence de l'âme. Pour prendre un exemple qui m'a frappé, dans les descriptions bouddhistes tardives de l'essence de l'esprit (mais on pourrait aussi bien traduire le sanskrit citta par "âme"...), cet esprit est décrit comme "sans forme ni couleur". Mais ces textes (il y en a des dizaines) ajoutent aussitôt que l'âme n'est pas pour autant inexistante, car elle est consciente. C'est donc simple : l'âme "n'existe pas" car elle n'a ni forme ni couleur, mais elle n'est "pas inexistante" car elle est consciente. Ce qui, en clair, donne : l'âme est une présence immatérielle. Où est la difficulté ?

La philosophie de la Reconnaissance est à mon avis la plus aboutie parmi celles qui défendent l'existence du moi, ou du Soi, comme on dit. Le principal argument avancé par la Reconnaissance pour établir (=réaliser) l'existence du Soi est que, sans cette conscience synthétique qu'est le Soi, aucune expérience ne serait possible, car toute expérience, sans exception, nécessite une telle synthèse.

Mais alors qu'en est-il des arguments sur la mémoire qui se reconstruit au fil du temps ? De la puissance des habitudes inconscientes , etc.?
La réponse est que oui, le moi que l'on se construit, c'est-à-dire notre personnalité, est souvent une illusion en ce sens qu'elle ne correspond pas à notre personne, à notre tempérament profond, ni à notre âme avec la destinée qu'elle appelle. Tout cela est rabâché à longueur de temps et n'est pas faux. Mais l'important est de ne pas confondre personne et personnalité, l'acteur et ses masques. Je peux bien rêver que je suis Napoléon ou Néfertiti, je n'en suis pas moins une personne, une âme qui imagine ainsi. 
Il y a bien un (des ?) moi illusoire, mais il est l'oeuvre du moi réel.
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