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vendredi 22 août 2025

La triple Kundalinî



 Asseyez-vous bien droit, comme si vous étiez suspendu à un fil.


Quand vous ne faites pas attention du tout à votre respiration,

c'est Shakti Kundalinî, l'énergie endormie, à l'état potentiel.


Maintenant, savourez le va et vient de l'air dans les narines, l'expansion et la contraction du ventre :

c'est Prâna Kundalinî, l'énergie d'incarnation.


Et à présent, goûtez la fin de chaque expir, quand il ne reste plus rien :

c'est Parâ Kundalinî, l'énergie de transcendance.

mardi 6 septembre 2022

La philosophie, juste "intellectuel" ?


J'entends souvent dire que tel discours est vrai, mais qu'il est seulement "intellectuel". La philosophie, de même, serait seulement "intellectuelle". On parle aussi de compréhension "intellectuelle".

Dans ces exemples, "intellectuel" est synonyme de "superficiel". On dit encore que "ce ne sont que des mots", pour dire (encore des mots !) que ces mots sont impuissants à produire en l'âme quelque changement réel, profond et durable.

Mais 

1) Ce genre de cliché est lui-même fait de mots et il est donc lui aussi "juste intellectuel". S'il est vrai, il est donc lui aussi superficiel et stérile - s'il est vrai. Et l'on rencontre plusieurs autres slogans qui souffrent du même défaut (ils sont faux s'ils sont vrais) :"C'est un jugement", "c'est le mental", ainsi que leurs variantes.

2) Que "intellectuel" soit "superficiel", cela est un jugement qui manque de sincérité. On le voit à un fait très simple : si, vraiment, la réflexion philosophique et le débat intellectuel étaient "superficiels", "seulement des mots" et incapables de produire un effet réel, alors ceux qui soutiennent cette opinion devraient se comporter en conséquence. Je veux dire que, si les mots et les idées sont sans importance réelle, alors ils devraient rester calmes en tout échange. Il en va comme ceux qui disent que tout est un rêve et qu'ils sont éveillés à cette vérité. Si vraiment je suis en train de rêver et que je le sais, alors je dois me comporter en conséquence ; en gros, avec équanimité.

Or, je constate que les mêmes gens qui affirment que "ce ne sont que des mots" réagissent fortement aux mots, aux idées. Ils ne restent pas sereins face à certaines idées qui pourtant ne sont "que des concepts"". Ils s'emportent ou se laissent emporter par la feu des mots, comme s'ils y croyaient ou plutôt, comme si les mots étaient loin d'être superficiels, comme s'ils avaient un réel pouvoir sur le réel. Comme si les mots étaient vrais. Et de fait, je suis d'accord avec leurs réactions, je pense qu'il y a des idées graves, puissantes et sérieuses. Des idées qui tuent, qui bouleversent, qui changent des vies...

La réflexion philosophique est donc une PRATIQUE qui engage tout l'être. Débattre, discuter, penser seul ou en groupe, cela n'est pas anodin. C'est une pratique. La philosophie est une pratique de transformation de soi. Penser, c'est se transformer en transformant sa vision du monde. 

Pratiquer la philosophie est difficile. Cela demande de prendre du recul par rapport à nos opinions sans pour cela tomber dans le scepticisme. Il faut exercer l'écoute, l'ouverture d'esprit, la curiosité, l'analyse, la maîtrise de soi, la mémoire, la concentration, la patience, l'humilité. La philosophie est une pratique physique qui enseigne, a minima, la maîtrise de soi.

Si vraiment la philosophie était une pratique superficielle, les gens devraient pouvoir débattre sans jamais s'émouvoir. Or, on constate qu'il n'en est rien. Pourquoi ? Parce la pensée est un vrai pouvoir. Bien sûr, on devrait, par la pratique justement, apprendre peu à peu à prendre du recul. Mais cela demande de la pratique. Un exercice quotidien.

La prochaine fois que vous avec le réflexe d'employer l'adjectif "intellectuel" dans le sens péjoratif de "superficiel", observez comme des mots qui ne sont "que des mots" peuvent facilement vous toucher au plus profond. Et réfléchissez. La pensée est-elle vraiment si superficielle ? Et si la pensée est toujours superficielle, alors cette pensée même est superficielle.

Dès lors, n'est-il pas plus judicieux de pratiquer l'art de penser ? Sans le dénigrer, sans l'idolâtrer. Mais en s'exerçant avec patience et jusqu'à la fin de notre vie, humblement, chaque jour un peu ?

vendredi 29 janvier 2021

Que leur reste-t-il à faire ?



śāntakallolaśītācchasvādubhaktisudhāmbudhau |
alaukikarasāsvāde susthaiḥ ko nāma gaṇyate || 21 ||

"A leur aise en la délectation
d'une saveur qui n'est pas de ce monde,
en l'océan du nectar de l'amour,
délicieux, limpide, frais,
toutes tempêtes apaisées,
en vérité, que leur reste-t-il à faire ?"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 21

Tes amoureux, explique Kshéma Râdja, sont "apaisés", guéris des tempêtes de l'attentions qui exclut, qui divise. Pour eux, l'attention joue encore, sans quoi la vie en ce monde serait impossible. Mais l'énergie d'exclusion, de concentration, sculpte pour eux sans oublier son propre fond d'universelle conscience. Le détail captive, mais non plus au point d'engendrer l'illusion de la séparation. 

Comment-sont ils guéris de la fièvre du doute ? En s'immergeant dans la mer de ton amour. Ils y goûtent une joie qui n'est pas de ce monde. Pourtant, il n'y a qu'une seule réalité, l'existence infinie (mahâ-sattâ) qui infuse tout, jusqu'aux illusions de tous les mondes. Mais quand je vois cela, remué jusqu'au tréfond, alors ce monde n'est plus ce monde. Il devient, comme dit Kshéma dans le commentaire au verset précédent, une joie qui est "le miracle de la félicité qu'est ce monde" (jagad-ānanda-camatkāra). Il n'y a plus dualité entre ce monde et la joie, entre l'objet et le sujet, entre le fini et l'infini, entre les vagues et la mer. Tout est là pourtant, clair et net ; mais englouti dans l'ambroisie de l'émerveillement, du miracle d'être.

Cet océan est "frais" car il est délivré de la fièvre du samsâra avec ses machinations absurdes. Il est "limpide", car il est le fond dans lequel se reflètent toutes choses, l'univers. Il est "délicieux" car il est l'épanouissement de la félicité. Ainsi, la félicité ne se déploie pas malgré le monde : bien plutôt, le monde est expansion, explosion de félicité, le monde est le bâillement divin. Telle est la pratique de la non-dualité, qui ne sépare pas la théorie de la pratique. 

Cette "joie qui n'est pas de ce monde" est le miracle, l'émerveillement savoureux d'être envahi par l'être divin. Tes amoureux sont donc "à l'aise", nulle séparation ne les angoisse, ils ne s'en soucient nullement. Il ne leur reste rien à faire. N'avoir cure de rien, tout laisser au Tout : telle est la sécurité. 

lundi 4 janvier 2021

Amour sans manières



Les Hymnes à Dieu - śrīśrīśivastotrāvalī

par Utpaladeva


 na dhyāyato na japataḥ syādyasyāvidhipūrvakam |

evameva śivābhāsastaṃ namo bhaktiśālinam || I, 1 ||

"Qui ne visualisant pas, ne récitant pas,

qui serait sans avoir d'abord procédé à un rituel,

et à qui ainsi précisément Dieu se manifeste,

à cet être plein d'amour je rends hommage."

Kshemarâja, dans son Explication de ces Hymnes divins d'Utpaladeva, rend d'abord hommage à la Déesse, afin qu'elle écarte les obstacles à l'émerveillement que sont le langage conventionnel et les inhibitions sociales :

oṃ 

uddharatyandhatamasādviśvamānandavarṣiṇī | 

paripūrṇā jayatyekā devī ciccandracandrikā 

"Om...

Pluie de félicité, elle fait sortir l'univers 

des ténèbres de l'aveuglement,

débordante en plénitude, elle triomphe, unique,

Déesse claire de la lune de la conscience."

Kshemarâja expose ensuite ses motivations : il a été sollicité à l'extrême et de mille façons par de nombreux "êtres plein d'amour" (bhaktiśālibhiḥ). Il va donc expliquer en bref les hymnes composés par l'Auteur du Poème pour la Reconnaissance du Seigneur en soi (īśvarapratyabhijñā), Utpaladeva. Ce maître au nom vénérable fut le maître du maître de Kshemarâja dans l'étude de la philosophie de la Reconnaissance. Il avait reconnu directement le Maître des maîtres, Dieu, en son Soi, son essence intime. Afin de la faire réaliser aussi par autrui à qui il désirait accorder la grâce, il composa l'Hymne essentiel, l'Hymne de la gloire, l'Hymne de l'amour, qui forment des chapitres de ce recueil, et des versets indépendants. Râma et Âditya les ont rassemblé en divers chapitres, ainsi que Vishvâvarta, dit-on. Ces hymnes sont ainsi devenu célèbres. 

Voici l'explication du premier verset de ce premier chapitre : 

La fin dernière est de s'absorber dans le Seigneur suprême, la délectation d'embrasser la Fortune qu'est la délivrance. Pour indiquer ce but, Utpaladeva chante ce verset qui est une célébration des êtres d'amour (bhaktajana) envahis par leur essence qui n'est pas séparée du Seigneur suprême. A ces êtres Dieu se manifeste "ainsi précisément", c'est-à-dire sans recourir à un moyen relevant du domaine de l'illusion, Mâyâ. Pour eux, leur Soi, qui est Dieu, se déploie pleinement. Comment ? Simplement parce qu'ils sont envahis par l'amour, par la dévotion et plein de participation (bhakti). Il n'aspirent à rien de plus. Et donc, hommage soit rendu à ces êtres plein d'amour divin ; nous nous prosternons devant ces êtres plein de participation, plein d'unité avec le Seigneur divin, unité pleinement déployée en vertu du miracle (camatkāra) de l'amour (bhakti). Nous nous prosternons devant eux, c'est-à-dire que nous réalisons à notre tour l'unité avec Dieu. Voilà pourquoi nous leur rendons hommage. 

"Qui ne visualisant pas", etc. suggère une pratique, un chemin (krama) qui n'est pas de ce monde. En effet, partout nous voyons que la visualisation de la divinité et la récitation de son Mantra sont le principal du rite quotidien. Or, tout cela se déploie pour les êtres plein d'amour sans aucun moyen, sans méthode, puisque pour eux tout se manifeste clairement comme leur essence divine, félicité consciente ininterrompue, dotée de toutes les formes et sans forme aucune. Voilà pourquoi ils sont "sans avoir d'abord procédé à un rituel". Procéder à un rituel, c'est suivre une procédure qui présuppose une étude avec un maître, etc. Dès lors, toute procédure, toute pratique est "contractée" (saṃkucita), et donc ne peut servir de moyen à l'égard de notre Essence qui n'est pas "contractée". Et donc, pour ceux qui sont riches d'être possédés par l'Être et envahis par lui, le principal est de se consacrer à leur inspiration divine (pratibhā). Dieu le déclare dans le Tantra de la tradition originelle (srīpūrvaśāstra=Mâlinîvijayottaratantra) : "Ici, rien n'est prescrit"... "Pour qui ne se soucie de rien"... Dans le Chant du Bienheureux (gītāsvapi=Bhagavatgîtâ), de même, Dieu dit "Il s'absorbe en moi"...  

Visualisation et récitation sont, en substance, Lumière et Réalisation (prakāśa-vimarśa, Shiva-Shakti, choses et noms, rûpa-nâma), et donc cette expression enveloppe toutes les pratiques telles que l'adoration (pûjana). Utpaladeva les cite parce qu'elles sont les deux pratiques principales qui contiennent implicitement toutes les autres.

dimanche 6 septembre 2020

Alchimie des pollutions

Que faire si l'on trouve un oiseau mazouté ? - Sciences et Avenir



La pollution, générée par la puissance humaine elle-même, est une menace pour l'espèce humaine.

Mais qu'est-ce que la pollution ?

Regardons ce que le shivaïsme du Cachemire peut nous dire sur ce point vital. Cela nous éclairera aussi sur la vie intérieure, la vie véritable.

Selon l'enseignement de Shiva (shiva-shâsana), il y a une triple pollution : kârma, mâyîya et ânava.

Selon l’interprétation dualiste (siddhânta), ces trois pollutions sont trois sortes de substances, plus ou moins subtiles. Ainsi, le karma est une substance relativement grossière qui "colle" à la conscience et l'empêche de s'épanouir. Par conséquent, seule une action, une pratique, peut nettoyer la conscience. Principalement la pratique rituelle, à commencer par l'initiation. Mais Mâyâ est aussi une sorte de substance, une matière, ainsi que la pollution "individuelle" (ânava), la plus subtile. Comme ce sont des substances, à chaque fois, c'est une action qui va y remédier, comme on nettoie une plage couverte de mazout. Voilà pourquoi le shivaïsme initiatique dualiste (siddhânta), en lien avec le shivaïsme publique (autrement dit la religion shivaïte), met tant l'accent sur les pratiques. Est ainsi décrite une véritable manière de vivre, d'échanger, de gouverner, de fêter, d'organiser la vie commune. 

Le shivaïsme non-dualiste (autrement dit, le tantrisme non-dualiste, le shivaïsme du Cachemire, les traditions kaula, etc.) voit la pollution autrement. 

Selon cette tradition plus ésotérique, ces pollutions sont des croyances, des jugements erronés. Ainsi, le karma est la croyance (erronée) selon laquelle je ne serais qu'un individu soumis à des loi inflexibles. Mâyâ est la croyance en l'existence indépendante de ma conscience, d'un monde étranger. Ânava est le sentiment d'être incomplet.

Par conséquent, il y a trois niveaux de remèdes anti-pollution :

Au niveau extérieur, politique, moral et environnemental, il y a les pratiques, l'éthique : rituels, symboles de reliaison, de réconciliation de l'individu à l'espèce, de l'espèce au cosmos. Le "yoga" en fait partie. Il est une sorte de rituel parmi d'autres, c'est-à-dire une sorte de langage symbolique qui remet chaque chose à sa place dans la Grande Chaîne de l'Être. C'est le remède à la pollution karmique. 

Mais cela ne suffit pas. Nous n'avons pas seulement besoin de faire. Nous avons aussi besoin de comprendre.

Au niveau intérieur, psychologique, intellectuel, mental, il y a donc la philosophie : écouter, réfléchir, contempler sur les questions fondamentales, comme "Qui suis-je ?" "Où suis-je ?", et ainsi de suite. C'est aller au fond des choses, éclairé par la lumière de la raison, elle-même inspirée et nourrie par les lumières de celles et ceux qui nous ont précédé. Inspiré, mais non pas esclave des Anciens. La tradition est là : il serait présomptueux de l'ignorer ; mais il serait fou de s'y soumettre aveuglément. Dans tous les cas, tout dépend de notre libre-arbitre qui, quoi que limité, est bel et bien une réalité. 
Par cette pratique philosophique, nous retrouvons du sens, un cadre global à notre vie extérieure. C'est le remède à la pollution de Mâyâ, la croyance en la dualité, à la croyance en un monde totalement indépendant de la conscience. C'est la découverte et la reconnaissance que la conscience est essentielle, et non un accident perdu dans l'infini. Et, du reste, même si, en un sens, la conscience individuelle est perdue dans un infini physique, la contemplation de l'infini cosmique nous aide aussi bien, je crois, à nous laver de la pollution de "mâyâ", cette pollution qui consiste à oublier ce qui est plus vaste que notre personne : le cosmos, le divin. 

Mais cela ne suffit pas. Nous n'avons pas seulement besoin de faire et de comprendre. Nous avons besoin de sentir.

Au niveau le plus intime, en effet, nous avons une intuition d'être incomplets. Cette sensation est une intuition, ce qui veut dire qu'elle est antérieure à l'intellect, au "mental". La compréhension intellectuelle, si claire et profonde soit-elle (et certes, elle peut s'approfondir), ne suffit donc pas. Dès lors, il y a ce qui relève de la vie proprement intérieure, au niveau du ressenti le plus intime, avant même toute idée, avant toute conviction. 
Et pour remédier à ce mal-être résiduel, à ce noyau d'obscurité, nous avons besoin d'une force plus profonde que l'intellect, antérieure à lui. 
Et c'est la vibration du coeur, découverte et reconnue à la source de tout mouvement individuel : par exemple, à la source de toute pensée, de toute parole, de tout mouvement corporel. 
Car cette pollution, dite "individuelle" (ânava) n'est pas intellectuelle, ni mentale. Elle est bien plutôt une croyance implicite à la base de toutes les opinions, un présupposé inexprimé, mais qui s 'exprime indirectement dans les pensées et les actes. C'est une sensation de mal-être. Et son remède, c'est donc la sensation de bien-être. C'est plonger en elle. S'immerger en elle. Se laisser envahir par elle. Encore et encore. 

C'est une pratique non physique, non mentale, mais qui est compatible avec toutes les autres pratiques, physiques et mentales. De fait, pour nettoyer cette pollution, la plus subtile, il faut un moyen subtile : l'absorption permanente dans la vibration du cœur, dans la sensation "je suis", dans l'acte d'être. Ceci ne contredit aucune pratique, car en réalité, tous les actes, même les plus extérieurs, ont leur source dans cet Acte pur, l'acte d'exister, "je suis je", cette douce pulsation toujours présente en toute expérience, pensée ou acte corporel.   

Il y a donc trois niveaux de pratique pour purifier ou transmuter les trois niveaux de pollution : 

1) contre la soumission aux lois de la nature, il y a les actions naturelles. Yoga, sport, rituel, artisanat, construction...
2) contre la soumission à la croyance en la séparation, il y a la philosophie, la réflexion, la science.
3) contre la soumission à la sensation de mal-être, il y a la plongée dans la vibration du cœur.

Telle est, en bref, la triple solution du shivaïsme du Cachemire aux problèmes de pollution. Une alchimie complète, dont le fruit est la liberté, c'est-à-dire la participation au plus intime du cosmos.

mardi 4 août 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 145-153 L'éveil est la véritable pratique

Pin on South Asian Art, Sculpted

L'éveil est la véritable pratique qui englobe toutes les pratiques spirituelles :

bhūyo bhūyaḥ pare bhāve bhāvanā bhāvyate hi yā |
japaḥ so 'tra svayaṃ nādo mantrātmā japya īdṛśaḥ || 145 ||
"La réalisation est réalisée
encore et encore dans l'état suprême.
La récitation est la résonance spontanée,
c'est ce Mantra réel qu'il faut réciter !"

dhyānaṃ hi niścalā buddhir nirākārā nirāśrayā |
na tu dhyānaṃ śarīrākṣimukhahastādikalpanā || 146 ||
"La visualisation, c'est la compréhension inébranlable,
sans corps ni support,
car la (varie) visualisation) n'est pas l'imagination
d'un corps, d'yeux, d'un visage, avec des mains, etc."

pūjā nāma na puṣpādyair yā matiḥ kriyate dṛḍhā |
nirvikalpe mahāvyomni sā pūjā hy ādarāl layaḥ || 147 ||
"Ce que l'on nomme 'adoration' ne se fait pas avec des fleurs, etc.
(Mais) c'est (plutôt) une intuition rendue ferme.
L'adoration, c'est la dissolution dans l'espace ultime
et sans hésitation, grâce à la ferveur (intérieure)."

atraikatamayuktisthe yotpadyeta dinād dinam |
bharitākāratā sātra tṛptir atyantapūrṇatā || 148 ||
"'Contenter' (la divinité), c'est ici l'état de plénitude
qui grandit jour après jour
quand on vit dans l'une de ces (112) expériences (d'éveil),
c'est la plénitude absolue."

mahāśūnyālaye vahnau bhūtākṣaviṣayādikam |
hūyate manasā sārdhaṃ sa homaś cetanāsrucā || 149 ||
"Offrir avec la cuillère de l'attention
les êtres, les organes, les objets des sens et l'esprit tout à la fois,
dans le feu (de la conscience), dans cet espace vaste
et sans limites, c'est cela l'offrande au feu."

yāgo 'tra parameśāni tuṣṭir ānandalakṣaṇā |
kṣapaṇāt sarvapāpānāṃ trāṇāt sarvasya pārvati || 150 ||
"Ici, le sacrifice est le contentement,
définit comme félicité.
Le 'sanctuaire' est ce qui détruit tous les péchés
et qui protège chacun."

rudraśaktisamāveśas tat kṣetram bhāvanā parā |
anyathā tasya tattvasya kā pūjā kāś ca tṛpyati || 151 ||
"Se laisser envahir par l'énergie divine :
tel est le sanctuaire et la réalisation ultime.
Autrement, quelle adoration de cet être,
et qui s'en trouverait comblé ?"

svatantrānandacinmātrasāraḥ svātmā hi sarvataḥ |
āveśanaṃ tatsvarūpe svātmanaḥ snānam īritam || 152 ||
"Notre Soi a pour coeur
une simple conscience,
félicité de l'absolue liberté.
Se laisser absorber de toutes parts
en cette essence qui est la notre,
en notre Soi,
tel est le bain véritable."

yair eva pūjyate dravyais tarpyate vā parāparaḥ |
yaś caiva pūjakaḥ sarvaḥ sa evaikaḥ kva pūjanam || 153 ||
"Cette (divinité) ) la fois transcendante et immanente
que l'on comble ou que l'on adore avec les substances (pures et impures),
et aussi celui qui les adore ainsi,
tous ne sont qu'un seul et même être.
Qu'est-ce que l'adoration,
si ce n'est cette unification ?"



samedi 18 juillet 2020

La pratique du shivaïsme du Cachemire

Yogini | Freer Gallery of Art & Arthur M. Sackler Gallery
Kâpâlinî Yoginî

Résumé de la pratique du shivaïsme du Cachemire :

"Dans cette (pratique), 
rien n'est obligatoire, 
rien n'est interdit.
Tout, absolument tout, est obligatoire !
Tout, absolument tout, est interdit !
Mais ici, ô Déesse, 
la (seule) règle à pratiquer,
la voici :
le yogî plein d'ardeur doit
stabiliser son attention dans l'être.
Et on doit se conduire exactement
selon cette compréhension."

Mâlinî Vijaya Uttara Tantra, XVIII, 79

jeudi 21 mai 2020

Se laisser

S'abandonner soi-même est simple. 
Du point de vue de l'ego, c'est impossible.



Mais de fait, "il y a peu à faire", 
dit Fénelon, qui n'est décidément pas cet homme
de lettres un peu fade que la culture bien-pensante
nous racole :

"Quand on est ainsi prêt à tout, c’est dans le fond de l’abîme que l’on commence à prendre pied[104] ; on est aussi tranquille sur le passé que sur l’avenir. On suppose de soi tout le pis qu’on en peut supposer; mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu ; on s’oublie, on se perd ; et c’est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même, car toute la conversion ne consiste qu’à se renoncer pour s’occuper de Dieu. Cet oubli est le martyre de l’amour-propre ; on aimerait cent fois mieux se contredire, se condamner, se tourmenter le corps et l’esprit, que de s’oublier. Cet oubli est un anéantissement de l’amour-propre, où il ne trouve aucune ressource. Alors le cœur s’élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même dont on s’accablait ; on est étonné de voir combien la voie est droite et simple. On croyait qu’il fallait une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche ; au contraire, on aperçoit qu’il y a peu à faire."

Fénelon, Oeuvres I, Pléiade, p. 577

Nous croyons qu'il y a beaucoup à faire.
En un sens, oui.
Mais pas par nous.
Seulement,
pour que tout se fasse 
à travers nous,
nous devons dire "oui"
encore et encore.
C'est tout ce que nous avons à faire.

Se laisser faire,
c'est tout faire.

jeudi 30 avril 2020

La Troisième voie

"Aller et retour"

Il y a plusieurs approches de l'éveil :

La voie directe et la voie progressive.

Mais dans la voie directe, on finit par attendre l'éveil comme une sorte de mystère impénétrable.
Dans la voie progressive, on se trouve des excuses pour reporter l'éveil à plus tard.

Il existe un troisième chemin :
celui de l'abandon gratuit, du don total, 
sans recherche de profit.

Pratiquer assidûment, mais sans but.
Non pas pour atteindre le réel,
mais parce que le réel est toujours déjà atteint.
Non pas pratiquer pour toucher le réel,
mais parce que le réel nous touche,
"plus moi que moi".
Pratiquer sans raison, sans tension,
laisser les raisons et les tensions
se dissoudre à leur rythme
dans l'évidence.
Ne pas juger, ne pas chercher un résultat.
Pas de "oui, mais..."
Juste un arrêt qui est vision,
comme une éponge immergée dans 
la masse océane.

Pratiquer par admiration, par émerveillement,
par fascination, par surprise, par étonnement.
Comme quand on s’assoit, épuisé,
et qu'on se laisse hypnotiser par un petit rien.
Pratiquer par amour,
en don gratuit, en gratitude.
Pratiquer comme on respire :
parce que c'est notre nature.
Se laisser prendre, emporter, ravir.
Pratiquer par courtoisie. 
Parce c'est comme ça.
Pour la beauté de la chose.

samedi 27 juillet 2019

Se détacher des rituels

flux et reflux


Abhinava Goupta nous invite à prendre du recul par rapport aux pratiques factices :

"Laisse tomber (tyaja), loin derrière toi,
la pratique réglée (vinaya), pauvre en mérites,
pleine d'afflictions, dépourvue d'expérience personnelle,
privée de la science de la libération." (TÂ XXXVII, 28)

Dans ce verset, il utilise la terminologie bouddhiste. Il conseille de se délivrer des pratiques factices inventées par des maîtres incompétents qui n'ont d'autre rôle que de perpétuer l'illusion du monde. Les systèmes, rituels ou yogiques, sont des prisons mentales. Le Tantra (le Texte) est une prison, le Véda (le Savoir) une autre, selon Shiva dans l'Ânanda Tantra :

"Ceux qui s'y connaissent ne croiront pas à la doctrine des 'sages védiques', qui est limitée, pétrie d'afflictions, qui ne produit que des fruits maigres et évanescents. Ils accorderont foi à la Révélation de Shiva." 

Abhinava poursuit : "Ce qui est cause de chute selon les 'sages védiques' permet une réalisation rapide selon l'enseignement de gauche - d'où l'on voit que la religion védique est prisonnière de la caverne de l'illusion magique, Mâyâ." (TÂ XXXVII, 10-12)

Tous ces enseignements sont en partie vrais, mais ils sont limités, ils n'enseignent qu'un aspect du Mystère. Ils sont vrais en ce qu'ils affirment, faux en ce qu'ils interdisent. Les savoirs sont des gouttelettes issues de la réalisation infinie de l'Infini par l'Infini. Tel est le message de la religion Kaula, religion sans forme, sorte de parfum subtil présent en toutes les religions, pressentiment de la vérité auquel répond notre intelligence instinctive. 

En particulier, les disciplines et pratiques en tous genres sont comme de la lave pétrifiée. Le succès même devient échec. Tout cela sert ensuite à faire exister des pouvoirs, des sociétés, des groupes, avec leur dose de bêtise indispensable à leur conservation. La liberté ne se limite pas à l'individuel, mais elle passe par l'individuel. Inévitablement, le doigt qui pointe la lune en vient à la cacher. Ceux qui en sont avisés exercent donc leur discernement : ils séparent le bon grain de l'ivraie. Car la pratique est inévitable, vu que l'absolu est action, mouvement. Mais à force d'échecs et déconvenues, nous sommes conduits à reconnaître la part vraie et à laisser tomber le reste. 

La pratique vient du plus profond : alors elle est vivante. Sinon, elle remplace un autre mécanisme, une autre routine, et ne fait que perpétuer le mal-être. L'indépendance est le terreau de la pratique juste : pratiquer comme sans pourquoi, dans un perpétuel oubli, plongé dans une pleine intensité. Pratiquer comme on improvise sur un thème musical, comme on suit des vaguelettes du regard. Dépouiller pour savourer.  

dimanche 11 juin 2017

Avec ou sans moyen ? Faut-il pratiquer ou non ?

Faut-il une méthode pour vivre
de la vie intérieure,
vivre de la Source,
vivre du divin ?

Oui et non.



Abhinava Goupta dit :

Dieu ne se révèle pas à travers des méthodes.
Ce sont les méthodes qui se révèlent grâce à lui !

(Le Germe des tantras, Tantra-vata-dhânikâ, II)

Dieu est l'être par qui existe tout ce qui est (comme mon corps),
et même ce qui n'est pas (comme le néant) ou ce qui est imaginaire (comme l'avenir).
Il est ce qui se manifeste en manifestant toutes les choses et tous les êtres.

Rien ne peut le révéler, car...
il est déjà révélé !
"Toujours déjà".
Chercher à le manifester,
c'est comme chercher une lampe
pour éclairer la lumière.
Impossible et inutile.
Toutes les méthodes sont donc incapables
de révéler l'essentiel.

La seule "méthode"
est de réaliser que je suis identique à cette Lumière
qui se révèle en révélant tout - corps, monde, situations, pensées, émotions...

Abinava Goupta le dit ensuite :

Je suis lui :
évident,
je me manifeste en manifestant l'univers.

Tel est le seul acte salutaire :
réaliser ce que je suis vraiment,
Lumière qui brille librement 
en noms et formes,
afin de se réaliser, de se reconnaître, justement.

Sur la base de cette compréhension, de cet "éveil",
la vie continue, et les pratiques et les méthodes
se déploient comme réalisation dans le temps
de cela qui est au-delà du temps.
Alors, tout est méditation,
Tout est yoga.
Tout est méthode.

Ainsi, le pivot de la question est la reconnaissance, la compréhension globale
en forme de certitude :
"Je suis la Lumière qui se manifeste en manifestant tout."

Sans cette compréhension,
toute méthode est vaine.
Avec cette compréhension,
tout devient méthode.

Il y a donc deux moments :
d'abord une compréhension globale, claire,
sorte de cadre de la vie intérieure à venir,
sans laquelle les expériences et les pratiques avancent à l'aveuglette ;
et les pratiques éclairées par cette compréhensions,
"pratiques" qui sont la manifestation de la compréhension intérieure,
qui la perpétuent et la prolongent en quelque sorte,
comme une action prolonge une intuition.

La vie intérieure est donc à la fois sans méthodes,
et inclue toutes les méthodes.
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