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mercredi 1 juin 2022

La volupté divine



Dans la tradition du Cœur-Corps (kula en langue sanskrite) qui est la principale tradition du féminin sacré (shâkta) dans le Tantra, l'union rituelle est "le sacrifice primordial", âdi-yâga, le premier geste de restauration, l'initiation de tous les autres, la source du sacré en toutes choses.

Outre l'union sexuelle, cette cérémonie comprend nourriture et boisson.

Dans le passage suivant, Rilke chante cette même vérité dans la langue de Platon. Il dit l'enseignement imparti jadis par une prêtresse de l'amour au jeune Socrate :

"La volupté corporelle est expérience sensuelle, 
non autrement que le pur regard ou la pure sensation dont par un beau fruit la langue est comblée ; 
c'est une expérience grande, infinie, 
qui nous est donnée, 
un savoir du monde, 
la plénitude et l'éclat de tout savoir.

L'accueillir n'est pas ce qui est mauvais ; 
il est mauvais que presque tous usent mal de cette expérience, 
la gâchent, et en fassent un excitant pour les moments de fatigue de leur vie, 
et une dispersion plutôt qu'une concentration 
vers les sommets.

Du manger aussi, les hommes ont fait autre chose : 
misère d'un côté, surabondance de l'autre, 
ils ont oublié la clarté de cette nécessité, 
et sont devenus également troubles 
tous les besoins profonds et simples 
en lesquels la vie se renouvelle.
Mais l'individu seul peut les éclaircir pour lui-même, 
et les vivre dans la clarté (et si ce n'est pas l'individu, 
qui est trop dépendant, ce sera en tous cas le solitaire !). 
Il peut se rappeler que toute beauté, 
dans les animaux et les plantes est, 
sous une forme qui dure silencieusement, 
amour et désir ; 
il peut voir l'animal, 
tout comme il voit la plante, 
s'unir, 
se multiplier et croître patiemment et docilement, 
non par plaisir physique, 
ni par souffrance physique, 
mais en se pliant à des nécessités 
qui sont plus grandes que le plaisir et la souffrance, 
et plus puissantes que la volonté et la résistance.

Oh, si l'homme pouvait accueillir avec plus d'humilité l
e secret dont la terre est pleine 
jusque dans ses plus petites choses, 
s'il pouvait le porter, 
le supporter avec plus de sérieux, 
et sentir son poids terrible, au lieu de le prendre à la légère ! 
S'il savait respecter sa fécondité, qui est une, 
que sont apparence soit spirituelle ou corporelle ; 
car la création spirituelle provient elle aussi 
de la création physique, 
elle est de la même essence, 
elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, 
plus extasiée, 
plus éternelle, 
de la volupté de la chair."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, IV

Ainsi, le secret de l'amour est le désir ; et le secret du désir est l'infini.
Au-delà de l'élan reproducteur, forme d'immortalité imparfaite évoquée par Rilke, l'amour est élan vers l'infini, tension et nostalgie d'un passé atemporel qui ne pourra s'accomplir que dans l'intégration du fini, du mortel, du personnel.

La "nécessité" est l'instinct de reproduction. Loi d'airain de la nature, cette nécessité est la liberté divine. Nous mettre à l'unisson de cette loi revient donc à s'accorder à la volonté divine, qui est divine. D'où la plénitude éprouvée.

mercredi 21 avril 2021

Quand le vide se met à vibrer



 Rilke chante, inspiré par on ne sait quel mystère :

"Est-ce en vain qu'on raconte que jadis, dans la plainte chantée pour Linos,

une musique audacieuse, la première, traversa la rêche fixité,

et qu'alors seulement, dans l'espace effrayé, d'où soudain s'échappait

pour toujours un jeune homme quasi divin,

le vide se mit à vibrer,

de cette vibration qui maintenant nous emporte, nous console, nous aide."

Rilke, Première élégie de Duino, trad. Lefebvre

______________________________

Linos, fils de la Muse Calliope fut, dit-on, le plus grand joueur de lyre de tous les temps, tué par Apollon ou Héraclès.

L'espace, sans la Vibration (spanda), sans conscience, sans émerveillement, demeure "rêche", morne, stérile (sushka en sanskrit), aveugle et, à vrai dire, n'accède même pas à l'absence, car l'absence présuppose encore le cri muet, l'étonnement (camatkâra) "Ah, il n'y a rien !" 

Or, l'espace qui ne vibre pas, solide pour ainsi dire, se sent rien. Il peut donc bien tout accueillir, il n'en sait rien, il n'en sent rien. Il n'est pas encore - ou plus - capacité, puissance et pouvoir. Il n'est pas néant. Il est l'indicible par défaut, ce Multiple pur qu'évoque Proclus, le terme ultime des débordements de l'Un, ce dernier étant l'ineffable par excès. Certes, il échappe, mais par manque d'unité, ou plutôt par manque de sensibilité dirai-je, avec Abhinavagupta. Cet espace n'a pas de cœur, ce cœur battant qui, seul, "nous emporte, nous console, nous aide".

Espace et miroir illustrent la Conscience universelle. Mais partiellement, tant il est vrai que comparaison n'est pas identification. Le grand miroir universel, cœur de tout, possède lui-même un cœur, âme de l'âme, âme des âmes, vie de toute vie.

L'espace, n'en déplaise, est "fixe", déterminé ; non par son ouverture accueillante, mais par son défaut de conscience, de ce pouvoir de frémir qui anime les libertés, qui fait l'imprévisible et l'évolution - qui fait l'Histoire. Il n'en sait rien. Mais justement, dans le "savoir" gît le cœur, la braise précieuse entre toutes. L'espace est "fixe" : il n'est que ce qu'il est. Dès lors, l'espace reste déterminé, délimité. Sa simplicité est close, et Pascal à eu raison de célébrer la supériorité de la "pensée" sur l'espace, car l'espace dépasse certes, mais il n'en sait rien. L'espace conscient, en revanche, n'est pas seulement ce qu'il est. Il n'est pas seulement ceci ou cela, mais pouvoir inépuisable de s'épancher en un ceci, en un cela, en leur séparation, en leur réunion, puis en leur annulation simultanée. L'espace conscient, "clairière" de l'être, n'est pas clôture, le Soi n'est pas pure identité, mais bien pouvoir de se réaliser sans jamais être confiné. Il est ce qui échappe en manifestant, tout l'opposé de l'espace qui, malgré son absence de limites, demeure foncièrement limité par son inertie. 

"Quand l'espace se met à vibrer". Cette main-là, posée ici, n'est rien. Puis un je-ne-sais-quoi l'anime, avant tout mouvement visible. Là s'entrouvre la chambre nuptiale. La lyre se met à chanter, n'en déplaise à A-pollon, à cette caricature de l'Un que l'Un reste trop souvent dans nos spiritualités.

mardi 16 août 2016

Création spirituelle et volupté de la chair

Dans la tradition du Cœur-Corps (koula en langue sanskrite),
l'union rituelle est "le sacrifice primordial", le premier geste de restauration, l'initiation de tous les autres, la source du sacré en toutes choses.




Dans le passage suivant, Rilke chante cette vérité dans la langue de Platon. Il dit l'enseignement imparti jadis par une prêtresse de l'amour au jeune Socrate :

"La volupté corporelle est expérience sensuelle, non autrement que le pur regard ou la pure sensation dont par un beau fruit la langue est comblée ; c'est une expérience grande, infinie, qui nous est donnée, un savoir du monde, la plénitude et l'éclat de tout savoir.
L'accueillir n'est pas ce qui est mauvais ; il est mauvais que presque tous usent mal de cette expérience, la gâchent, et en fassent un excitant pour les moments de fatigue de leur vie, et une dispersion plutôt qu'une concentration vers les sommets.
Du manger aussi, les hommes ont fait autre chose : misère d'un côté, surabondance de l'autre, ils ont oublié la clarté de cette nécessité, et sont devenus également troubles tous les besoins profonds et simples en lesquels la vie se renouvelle.
Mais l'individu seul peut les éclaircir pour lui-même, et les vivre dans la clarté (et si ce n'est pas l'individu, qui est trop dépendant, ce sera en tous cas le solitaire !). Il peut se rappeler que toute beauté, dans les animaux et les plantes est, sous une forme qui dure silencieusement, amour et désir ; il peut voir l'animal, tout comme il voit la plante, s'unir, se multiplier et croître patiemment et docilement, non par plaisir physique, ni par souffrance physique, mais en se pliant à des nécessités qui sont plus grandes que le plaisir et la souffrance, et plus puissantes que la volonté et la résistance.
Oh, si l'homme pouvait accueillir avec plus d'humilité le secret dont la terre est pleine jusque dans ses plus petites choses, s'il pouvait le porter, le supporter avec plus de sérieux, et sentir son poids terrible, au lieu de le prendre à la légère ! 
S'il savait respecter sa fécondité, qui est une, que sont apparence soit spirituelle ou corporelle ; car la création spirituelle provient elle aussi de la création physique, elle est de la même essence, elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, plus extasiée, plus éternelle, de la volupté de la chair."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, IV

Ainsi, le secret de l'amour est le désir ; et le secret du désir est l'infini.
Au-delà de l'élan reproducteur, forme d'immortalité imparfaite évoquée par Rilke, l'amour est élan vers l'infini, tension et nostalgie d'un passé atemporel qui ne pourra s'accomplir que dans l'intégration du fini, du mortel, du personnel.
La "nécessité" est l'instinct de reproduction. Loi d'airain de la nature, cette nécessité est la liberté de Dieu. Nous mettre à l'unisson de cette loi revient donc à s'accorder à la volonté divine, qui est Dieu. D'où la plénitude éprouvée.
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