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mercredi 29 octobre 2025

Le corps est-il une prison ?


Le puritanisme revient.

L'ascétisme est de retour.

Le moralisme (cette contrefaçon de la voix de la conscience) s'abat sur les âmes telle une nouvelle chappe de plomb.

Ca n'est pas l'Occident, ça n'est pas (seulement) aujourd'hui.

Mais partons de Platon, ce fondement de notre civilisation, et comparons-le au plus grand des maîtres du Tantra (traditionnel) : Abhinavagupta. 


Chez Platon, le corps est une prison.  

Il l’exprime dans le Phédon et dans le Cratyle par la formule célèbre sôma sēma : le corps est un tombeau pour l’âme. 

L’âme, selon lui, appartient au monde intelligible, pur et éternel. En s’incarnant, elle chute dans le domaine du devenir, de la matière, du sensible, et s’y trouve enchaînée. Le corps est alors vécu comme un obstacle à la connaissance véritable : il distrait, il trompe par les sens, il suscite les passions et les désirs. Le philosophe, dans cette perspective, cherche à se purifier de la présence du corps, à s’en détacher, afin de contempler la vérité, la beauté, le bien, dans leur forme intelligible. La délivrance s’obtient donc par une ascèse de séparation, par une remontée hors du corps et du monde matériel.


Abhinavagupta, au contraire, dans la tradition non-dualiste du tantra Śaiva, dit (improprement) "du Cachemire", renverse complètement cette vision. 

Le corps n’est pas une prison mais une manifestation directe de la Conscience suprême, caitanya ou saṃvit. Tout, pour lui, est Śiva, c’est-à-dire vibration de conscience, spanda. Le corps n’est pas une matière étrangère à l’esprit : il est la forme même que la conscience adopte pour se percevoir, pour se goûter elle-même dans la diversité. L’incarnation n’est pas chute, mais jeu, līlā, de la conscience qui se manifeste sous la forme du corps, du souffle, des sens et des émotions.

Dans cette perspective, le corps devient un moyen de libération, un upāya comme disent mes amis bouddhistes. C’est à travers le corps que l’on peut reconnaître sa véritable nature. Le souffle, la voix, la sexualité, la douleur, la jouissance, la perception sensorielle — tout cela n’est plus considéré comme des pièges, mais comme des portes de la reconnaissance (pratyabhijñā). Le corps est un microcosme, kula, où résident les énergies (śakti) du macrocosme. Il est temple vivant de Śiva-Śakti. L’ascèse n’est plus séparation, mais intégration, transmutation et expansion.

Ainsi, là où Platon voit une caverne à quitter, Abhinavagupta voit un sanctuaire à explorer. Le corps n’est pas le contraire de la conscience, mais sa densification, sa condensation. La libération ne consiste plus à s’en évader, mais à en révéler la nature divine. Le tantrika n’abandonne pas le corps : il l’habite comme Śiva jouissant de Śakti, dans la plénitude de la présence (pūrṇatā). Dans cette perspective, on pourrait dire : sarvaṃ śarīram eva śivatā — « tout corps est Dieu lui-même ». 

Ce qui rappelle, en Occident, les affirmations de certains adeptes du mouvement du Libre-Esprit.

Donc, prendre soin du corps, lieu sacré et non prison à fuir.

dimanche 31 août 2025

La Yoginî grecque



Confidence : la tradition m'inspire. Et de plus en plus.

Laquelle ? 

Platon. Notre Moyen-Âge.

Dans "Le Banquet" (livre de Platon), Socrate transmet l'enseignement d'une grande Yoginî, appelée Diotime, "prophétesse honorée par Dieu" (Diotíma hē Mantinikḕ).

Elle nous apprend à apprendre en nous montrant l'échelle de l'amour, car Amour (τὰ ἐρωτικά) est l'âme de toute transmission :

- d’abord l’amour d’un beau corps,

- puis de tous les beaux corps,

- puis des belles âmes,

- puis des lois, des institutions, des sciences,

- enfin la contemplation du Beau en soi (à l'intérieur de soi) et aussi, absolu, complet, "à pur et à plein" (comme dirait Jean de Saint-Samson).

À chaque étape, la transmission s’affine : de l’attachement sensible à l’engendrement de pensées de plus en plus universelles, jusqu’à la révélation d’une vérité qui n’est plus conditionnée par un maître, ni par un objet, mais se manifeste directement à l’âme qui contemple.

L'ego s'ouvre, le désir s'ouvre, guidé vers l'absolu, sa source.

Diotime parle d’un chemin qui s’élève comme une échelle invisible.

Tout commence par l’éclat d’un seul corps, la beauté fragile qui captive le regard et fait naître le désir. Déjà, ce désir charnel nous pousse à nous transcender.

Puis le cœur comprend : cette beauté n’appartient pas à l’unique, elle se répand dans tous les corps, comme une lumière partagée.

Alors le regard s’affine encore et découvre la splendeur des âmes, leur profondeur, leur bonté, leur feu secret.

Plus haut encore, l’esprit s’attache à la beauté des œuvres humaines : lois, cités, savoirs — tout ce qui relie et structure la vie commune.

Et un jour, au sommet, l’âme entrevoit le Beau lui-même, sans forme, sans support, source pure de toute beauté.

À chaque étape, quelque chose se transforme : le désir se dépouille, il s’élargit, il devient plus subtil.

Ce n’est plus une attirance qui saisit, mais une fécondité : des pensées, des intuitions, des visions universelles naissent et se transmettent comme des enfants de l’âme.

Jusqu’au moment où la vérité cesse d’être donnée par un autre : elle s’ouvre d’elle-même, comme une évidence, dans l’espace silencieux de la contemplation.

Le maître, alors, n’est qu’un compagnon de route.

Il ne transmet pas une possession, il n’offre pas une réponse toute faite.

Il veille seulement à orienter le désir, à maintenir vivante la flamme.

Car c’est Éros lui-même qui instruit, Éros qui engendre, Éros qui conduit au dévoilement.

Et lorsque le cœur s’ouvre, la vérité n’est plus reçue du dehors : elle jaillit comme une source, au-dedans de l’âme qui contemple.

Cet enseignement est au coeur de ma vie depuis un quart de siècle.

J'ai eu l'honneur et la joie de le partager avec des centaines d'élèves. Je porte le projet d'écrire un livre, basé sur l'enseignement oral de Diotime. Il ferait résonner ensemble les transmissions des Yoginîs d'Orient et d'Occident.

A l'occasion de cette rentrée, je souhaite le meilleur, beaucoup de réussite et de passion, à mes collègues enseignants, dont mes amis philosophes José Leroy et Serge Durand qui, chacun à leur manière sont pour moi des modèles de probité et d'intelligence pédagogique.

Une pensée aussi pour mes maîtres de philosophie qui nous ont quitté, dont François Chenet, âme pure et enflammée de sages désirs.

mercredi 11 novembre 2020

Conscience subtile



 L'enseignement transmis par l'âme de Platon à Julien, vers l'An 150.

Comment réaliser la conscience universelle ?

Voici la réponse de Platon, depuis les Champs-Elysées :

"Il y a une Conscience (noésis) ineffable que tu peux réaliser par la fleur de la conscience. Car si tu oriente vers elle ta conscience et cherche à la réaliser comme si tu concevais un objet délimité, tu ne la réaliseras pas, car elle est le mouvement d'une épée de lumière dont le tranchant est présence. On ne peut donc réaliser cette Conscience par la force, mais par la flamme subtile d'une conscience subtile, qui mesure tout, sauf cette Conscience. Et il ne faut pas la réaliser avec violence, mais par un regard simple, l'âme détournée [de tout], tendre vers la Conscience une conscience vide, pour reconnaître la Conscience, car elle est au-delà de l'intellect."

Fragment des Oracles chaldaïques préservé par Damaskios

Je traduis nous, d'ordinaire rendu par "intellect", par conscience. 

samedi 7 novembre 2020

L'occasion manquée du platonisme



 Platon enseigne que nous vivons, sans le savoir, dans une illusion. Prisonniers d'une matrice, notre salut est d'en prendre conscience et d'en sortir. Le monde sensible est un faux-semblant, le reflet d'un reflet, un écho très déformé de la vraie vie, qui est être et conscience.

Cependant, le monde sensible, la réalité perceptible par les cinq sens, reste la réalité, ou du moins un écho de la réalité. Aux yeux de Platon, comme de Pythagore, il reste donc possible de s'en inspirer pour régler notre vie matérielle, individuelle et collective. La contemplation du Bon et Beau rend fécond. Tout comme "le semblable connait le semblable", l'amour des beaux corps engendre de beaux corps, l'amour des belles actions engendre de belles actions, l'amour des belles idées engendre de belles idées et l'amour de l'absolu, du Beau absolu, peut tout engendrer, "des océans de science". 

En ce sens, même si le monde est une prison qu'il faut fuir, la vision du réel au-delà du sensible doit, en retour, illuminer le sensible et lui profiter. Une fois sorti de la caverne de l'illusion, l'éveillé doit y retourner pour partager avec ses semblables, mêmes si ceux-ci risquent bien de le tuer, à l'instar de Socrate.

Cependant, malgré tous ces points négatifs, il reste que l'expérience de la libération spirituelle, qui est celle de la philosophie, est riche en profits pour le monde matériel. L'éveillé-philosophe accompli peut guider les autres, leur donner des lois et de vraies valeurs. Il n'est certes pas expert en tout, mais il connait le plus important : le Bien. Le philosophe, à l'image de Pythagore, est donc un fondateur de civilisation, un messager des dieux, un être qui se sacrifie pour sauver son prochain et les édifier.

Dès lors, le pessimisme de Plotin, le plus grand philosophe de cette tradition après Platon, est surprenant. Dans son Traité 9, que j'ai mentionné dans un article précédent, il affirme bien que rien n'est "sans unité", c'est-à-dire que rien n'est sans recevoir son être, sa vie et son intelligence, sa beauté et sa bonté, de l'Un, du principe ultime, au-delà de tout, source de tout : "C'est par l'Un que tous les êtres sont des êtres...". On s'attendrait alors à ce que la quête de l'Un passe par la recherche de tous ses fruits beaux et bons : un beau corps, les beaux corps, etc., comme du reste l'enseigne Platon par la bouche de la prêtresse Diotime dans le Banquet. Là, Platon affirme que toute copulation, même animale, exprime un élan vers l'absolu. Et cet élan est créateur, puisque s'est ainsi que se perpétue l'espèce. On aurait pu, alors espérer une sorte de Tantra grec, de même qu'il y eut un bouddhisme grec ou un art indo-grec.

Mais il n'en est rien. Plotin ne s'intéresse guère aux corps, aux arts, à la politique. Pour lui, la vie du philosophe consiste à fuir le monde. Il achève ainsi son enseignement essentiel sur la philosophie comme chemin d'émancipation spirituelle: "Et telle est la vie des dieux et des hommes divins et bienheureux : être libérés à l'égard des réalités d'ici-bas, vivre sans prendre de plaisir dans les réalités d'ici-bas, fuir seul vers le Seul". Ainsi, ce philosophe-moine qui, au dire de son disciple "semblait avoir honte d'être dans un corps", oriente et veut orienter toutes les vies vers le renoncement à la vie. 

On raconte certes que, vers la fin de sa vie, Plotin se serait impliqué dans la création d'une "cité philosophique", une communauté spirituelle sur le mode pythagoricien, et qu'on lui confiait volontiers l'éducation des enfants. Mais cela n'est guère cohérent avec l'attitude d'un homme qui faisait tout pour montrer son mépris de la vie. Comment pourrait-on confier le corps de son enfant aux bons soins d'un homme qui ne voulait pas même prendre soin de son corps ? Cela semble difficile. Certes encore, Plotin évoque bien une alternance entre contemplation intérieure et action altruiste, mais la priorité va clairement à l'intérieur, un intérieur conçu comme excluant l'extérieur, une vie supérieure qui délaisse la vie jugée inférieure, celle qui respire et qui transpire. Ainsi, l'enseignement de Plotin pousse à bout le potentiel dualiste de Platon. 

Tout, ici, est opposition conflit, déchirure, arrachement, exclusion, comme chez Shankara. Ce dualisme platonicien, accentué chez Plotin, est sans doute l'une des sources du dualisme chrétien, combiné à l'exclusivisme monolâtre du dieu Yahvé. Ainsi encore, dans ce même Traité 9 (7, 25), Plotin évoque le roi Minos, "familier de Zeus", donc de l'Un, qui du coup se serait retiré de la politique après avoir donné aux hommes des lois, car "l'activité politique n'était pas digne de lui, il a [donc] voulu toujours rester là-haut [avec l'Un], et ce serait bien là ce que pourrait être l'état de celui qui a beaucoup vu [l'Un]" (trad. Hadot). Hadot évoque une double attitude du philosophe : S'il s'unit à l'Intellect (=à la conscience universelle), il est fécond pour les hommes en leur donnant des lois ; mais s'il s'unit à l'Un, il fuit ; et tel doit être le but final, la fécondité culturelle du sage n'étant qu'un détour risqué. 

Pourtant, même là, une occasion demeure car, après tout, il à a peut-être plus bon, plus beau que l'humanité, il y a peut-être plus bon, plus beau, que le monde sensible. Cela fait sens. Cependant, pourquoi ce monde supérieur ou cette vision supérieure du monde, ne serait-elle pas plus sensuelle, plus intense, plus intime ? Pourquoi devrait-elle être la mort des facultés ? Pourquoi ne serait-elle pas, au contraire, leur épanouissement ? Le chamane (et Socrate est bien une sorte de chamane) peut certes gagner sa vision différente au prix d'une sorte d'aveuglement ou d'une difformité. Mais pourquoi ce rejet définitif de tout corps ? Encore une fois, tout cela est loin d'aller de soi. Et les expériences visionnaires, sensuelles, courantes dans les différentes branches de l'arbre du Tantra, le montrent assez. Mais dans l'arbre de Platon, les fleurs ne peuvent éclore, semble-t-il, qu'au prix de la mort de l'arbre. Ou plutôt, il n'y a pas d'arbre. L'arbre est une illusion, qui doit d'abord être remplacée par une figure mathématique épurée, puis par le néant. Dès lors, on comprends les efforts perses pour rappeler la possibilité d'un "monde imaginal", beau comme l'intelligible et sensuel comme le sensible, même si ces tentatives sont restées ambiguës. On comprends mieux l'alchimie, aussi, et certains courants dans le romantisme, etc. Car le but final ne peut être qu'un mariage qui fait "ce qui est en haut comme ce qui est en bas", qui matérialise l'esprit, au-delà de la seule allégorie.

Le platonisme a manqué les occasions d'une véritable spiritualisation de la matière et d'une matérialisation de l'esprit, car il n'y a pas de conscience sans corps, pas de corps sans conscience. Si la conscience ne peut mourir, le corps le peut mourir. La chair à ses saisons, sans doute. Mais point de mort.

jeudi 5 novembre 2020

Le corps selon Plotin et selon le shivaïsme du Cachemire



 Chez Plotin, le plus célèbre des platoniciens après Platon, le corps est un obstacle à la vie intérieure.

C'est seulement quand "les âmes sont totalement séparées du corps" (Traité 9, 8, 15, trad. Hadot) qu'elles peuvent s'unir à leur centre, qui est le centre de tout, l'Un. Mais "maintenant", durant notre vie incarnée, "une partie de nous-mêmes est recouverte par le corps" (id.). Heureusement, une autre partie n'est pas recouverte par le corps et il est possible, en se détournant du corps, de "voir" l'Un.

Même dans la vie incarnée, "les corps empêchent les corps de communiquer entre eux" (id. 8, 30). Et, même si alors, nous ne sommes en réalité pas séparés de l'Un - car rien ne peut exister sans lui - "le corps s'insinuant en nous, nous attire vers lui", c'est-à-dire vers toujours plus d'aveuglement, vers le fond de la caverne de la célèbre Allégorie.

Dès lors, le salut consiste "à mépriser les souillures d'ici-bas" et à se purifier "des choses de ce monde" (id. 9, 35). Et alors "nous avons hâte de sortir d'ici", "nous nous irritons d'être liés au côté opposé" (9, 55), opposé à l'Un, c'est-à-dire au côté du corps, de la matière, du monde, de la femme - l'Un étant appelé juste avant "le Père" (9, 35). 

La vision du corps est donc négative chez Plotin. Il construit son discours sur une série d'oppositions qu'il n'envisage jamais de surmonter. Il ne prend de Platon que les termes négatifs à propos du corps : le "tombeau", les "scories", etc.

Pourtant, les prémisses de son enseignement, et de celui de Platon, ne semblent pas si différents des prémisses du shivaïsme du Cachemire. Alors pourquoi de telles divergences en ce qui concerne la conception du corps ?

En effet, pour Plotin, comme pour le shivaïsme du Cachemire, il existe un principe - l'Un chez Platon et la Conscience dans le SdC - qui seul peut rendre compte de l'existence et de l'efficience des choses. Plotin le rappelle au début de ce traité ( id. 1, 10 : "il n'y a de santé que dans la mesure où le corps est coordonné en une unité", etc.). Chaque chose est, parce qu'elle reçoit son unité de l'Un.

Mais la conception même de ce principe, au-delà de son pouvoir d'unifier, est très différente. 

Pour Plotin, le principe ultime ne peut être conscience ("intellect"), car toute conscience est "conscience de..." et toute intentionnalité implique une dualité entre la conscience et son objet. Pour Plotin donc, la conscience de soi est une dualité : la conscience ne peut se réaliser sans se diviser. Pour le SdC au contraire, la conscience de soi n'implique aucune séparation entre le sujet (la conscience) et l'objet (la conscience). L'acte "je suis je" n'est pas une construction mentale, car il n'y a rien en dehors de la conscience, pas d'opposé. Le "je suis je" est donc un acte non-duel, qui ne brise en rien l'unité de la conscience. Il n'y a pas d'avant ou de dehors, ou de transcendance de la conscience. Toute expérience d'un au-delà de la conscience, c'est-à-dire d'une inconscience, comme par exemple dans le sommeil profond, est une illusion due à la souveraine liberté de la conscience, qui a le pouvoir de prendre conscience d'elle-même (car il n'y a rien en dehors d'elle) sur le mode de sa propre absence, de son opposé, alors même que cet "opposé" de la conscience n'est que conscience, comme le prouve la conscience que l'on a d'avoir été inconscient. 

Dès lors que Plotin a fait ce choix, le reste s'enchaîne : l'Un ne peut être ni mouvement, ni besoin, ni désir (id. Traité 9). Il ne désir donc rien, n'a besoin de rien. Il ne nous désire pas. C'est "nous" qui tournons autour de lui, comme des cercles autour de leur centre. Donc l'Un n'a rien à faire avec la vie, avec le désir. Il n'a donc rien de commun avec le corps. Certes, tous vient de l'Un, mais Plotin est bien incapable d'expliquer comment 1) la différence peut venir de l'identité et 2) comment cette différence peut advenir sans menacer l'identité de l'Un. Il est tenté par la seule option logique qui lui reste : nier l'existence des différences, comme dans le Vedânta. 

Et c'est là que nous comprenons le fond de sa pensée : son raisonnement, inspiré de la dialectique de Platon, qui consiste à toujours diviser chaque question en deux options, comme les branches d'un arbre abstrait, est binaire. Elle ignore toute synthèse, tout dépassement des oppositions, toute réconciliation. Comme le Vedânta, comme le bouddhisme nâgârjunien, comme le Sâmkhya, comme Patanjali. C'est une pensée qui part certes d'une intuition de l'unité, mais qui fait ensuite le choix de l'exclusion des différences et qui verse donc fatalement dans le dualisme. Il ne surmonte pas en intégrant les contraires. Donc pas d'évolution, encore moins de progrès. Donc exclusion du corps, du désir, du mouvement, de la femme, du monde, de tout. 

D'ailleurs, son discours est clairement habité par un désir de mort qui, comme dit Abhinavagupta, est un aveuglement extrême, un refus obstiné de goûter l'émerveillement en ce corps, c'est-à-dire jusque dans la douleur. Sur ce point, le christianisme a incontestablement représenté un progrès, pour autant que nous puissions en juger à partir des ruines laissées par le zèle chrétien. Pourtant, un tantrisme platonicien eut été possible. Du moins, la question demeure de savoir dans quelle mesure une lecture "tantrique" du corpus platonicien (au sens le plus englobant) est possible.

A mon sens, la divergence entre le platonisme et le tantrisme non-duel vient de leur mode de penser respectif : le platonisme, comme Shankara et Nâgârjuna, ce sont des logiciens secs, qui ignorent tout élan de synthèse ; tandis que le SdC est entièrement animé par l'activité de synthèse ; d'ailleurs, le principe ultime est, selon le SdC, activité de synthèse (anusamdhâ), acte de "poser ensemble" les contraires comme le feu et l'eau.

Toutefois, Abhinavagupta fait aussi remarquer qu'une telle synthèse n'est pas un mystère abstrait accessible seulement à de rares sages, mais un fait banal de l'expérience courante, connu même "des enfants et des animaux". En effet, chacun peut imaginer une eau qui brûle ou un feu liquide. Alors, pourquoi cela est-il si difficile pour Platon, Aristote ou Plotin ? Proclus et d'autres dans son sillage, essaieront certes de s'orienter davantage vers la synthèse mais, sur des bases dualistes, cela n'aboutira jamais. Que ce soit dans l'Amour Courtois, l'alchimie ou le Monde Imaginal, le corps ne sera jamais pleinement intégré, encore moins célébré. Leur pensée reste celle du "Ou bien... ou bien..." ; elle ne devient jamais vraiment celle d'un "A la fois... et...".

A mon avis, il faut chercher des réponses à cet état de fait du côté du tempérament. Convoquer la généalogie à-la-Nietzsche peut semble facile, mais c'est pertinent. Plotin, nous dit-on, détestait son corps. Il se lavait si peu que sa peau se couvrait de pustules. Il pourrissait sur place. Quand à son disciple Porphyre était dépressif, il voulait en finir. Les ascètes chrétiens sont bien connus dans leur rage contre le corps. En Inde, Patanjali propose un suicide méthodique. Shankara, nous dit-on, fit sa première tentative de suicide à l'âge de huit ans et finit par de suicider pour de bon à l'âge de trente-deux ans. Ramana Maharshi ne voulu pas qu'on le traite pour le cancer qui l'emporta. Nisargadatta considérait son corps comme une chose sans valeur, séparée de son essence atemporelle. Il fuma jusqu'à sa mort, d'un cancer de la gorge. Et les discours dans le sens d'un mépris volontaire du corps se trouvent par centaines dans les textes patanjaliens, Vedântiques ou bouddhistes, lesquels proposent des visualisations détaillées de corps en décomposition. 

Bref, tous ces gens étaient-ils bien dans leur peau ? Je crois qu'à l'évidence, ils ne l'étaient pas. Tous ces discours seraient donc des symptômes de maladie, de mal-être. On connaît l'idée de Nietzsche : Dis-moi ta philosophie, je te dirais de quel mal tu souffres. Ces doctrines du mépris du corps sont des patho-logies. Aujourd'hui, on a tendance à le nier. Pourquoi ? Parce que, outre ce dénigrement de la chair, il faut avouer que l'on trouve dans ces enseignements de très belles et très vraies paroles sur l'Un, sur l'Âme, sur la Présence, le silence intérieur... choses que l'on ne trouve guère ailleurs dans le corpus européen, ni même mondial. Sauf dans le SdC. C'est pourquoi je me permet de suggérer que le shivaïsme du Cachemire est plus vrai, plus beau, que les autres doctrines spirituelles de notre monde, bien que l'on retrouve, ici et là, de belles graines. Mais les conditions ne leur ont jamais permis de germer, encore moins de fleurir.

Par contraste, en effet, je suis frappé par ce que disent les enseignements tantriques, mais aussi ceux de la Grèce antique ou du Veda dans ses strates les plus anciennes, tout comme par les manières de mourir de certains yogis tibétains : vieillesse oui, maladie oui, mort oui. Mais dans la dignité : sans rien rejeter, dans la joie, l'émerveillement. Tout est intégré dans les cycles de la Vie, de la conscience universelle. Pourquoi ? Parce que l'absolu est aussi mouvement, vibration, respiration, pulsation, désir, élan, curiosité, émotion. Pourquoi ? Parce que la pensée est synthétique. Oui, il y a le corps. Oui, il y a l'esprit. Mais ces deux sont réconciliés dans une Vie supérieure, ou dans une compréhension supérieure de la Vie. Oui, il y a unité. Oui, il y a dualité. Mais ces deux sont intégrés dans une plus vaste Non-dualité. Oui, il y a la conscience universelle. Oui, il y a les consciences individuelles. Mais toutes ces consciences font corps dans une Présence qui les embrasse. 

jeudi 22 octobre 2020

Se taire, ou pas ?


 

"Et si après s'être élevés jusqu'à l'Un, il s'es tu, c'est qu'il a paru convenable à Platon de garder le silence absolu, à la manière des anciens, sur des choses qu'il est absolument impossible d'exprimer par la parole. Car c'est à vrai dire un grand danger que la parole tombant dans des oreilles vulgaires."

Damaskios, Sur les Premiers principes, I

"... à cause de l'interdiction qui leur était faite, par les lois [chrétiennes], de vivre là [dans l'empire byzantin] sans crainte [de persécutions], comme des citoyens [chrétiens], du fait qu'ils ne se conformaient pas à l'ordre [chrétien] établi, ces philosophes [platoniciens] s'en allèrent aussitôt et se mirent en route vers des lieux étrangers et sauvages."

Agathias, Histoire, III, 30

Notre destin ?




jeudi 16 juillet 2020

La spiritualité peut-elle se passer de politique ?

Michael Griffin

Une attitude courante, dans les milieux spirituels, est de rejeter la politique. Il suffirait de "travailler sur soi" pour changer le monde en mieux, par le truchement d'une mystérieuse influence.

Et si, vraiment, tout était lié ? Et si, comme le cosmos et l'homme sont proportionnés, de même, le politique et le psychique l'étaient aussi ?

Reste que la politique est peu intéressante, austère, pleine de vice, sans espoirs, remplie d'illusions.
A quoi bon perdre son temps, et peut-être son âme, à ces questions obscures et vaines ? Ne vaut-il pas mieux se concentrer sur soi ? N'est-ce pas abandonner un diamant pour une verroterie ? 

Cependant, il se pourrait que ce raisonnement soit erroné. En effet, la connaissance politique peut fort bien être envisagée comme une sorte de connaissance de soi, ou comme un outil de connaissance de soi. 
Comment ? Parce que la politique porte sur le groupe, la cité, la société. Et si la société n'était qu'une sorte d'humain, mais en plus grand ? Et si l'individu était une société, mais en plus petit ?

Si cela s'avérait vrai, alors il n'y aurait qu'une différence de degré, une différence d'échelle, entre la politique et la spiritualité. La science politique ne serait qu'un aspect de la connaissance de soi, et vice-versa. Si la société est comme un "grand individu", alors réfléchir à son organisation, c'est réfléchir sur soi. Inversement, qu'est-ce qu'un individu, si ce n'est une société faite d'individus encore plus petits, mais fort nombreux, dont l'individu cherche la meilleure organisation ?

Cette meilleure organisation, c'est la politique qui l'étudie pour la société, et c'est la spiritualité qui l'étudie pour l'individu. Et une société bien organisée, c'est une société juste, tout comme un individu bien organisé, c'est un individu en bonne santé. De sorte que l'on en vient à pressentir comment la politique pourrait ne pas être si éloignée que cela de la spiritualité. Ce sont deux aspects de la réflexion sur l'organisation, avec comme but l'harmonie - ici justice, là santé.  

Enfin, étudier la politique, entendue comme réflexion sur l'organisation collective, facilite la connaissance de soi, car le collectif est un "grand Soi", comme si l'on se regardait soi-même avec une loupe.

Telle est l'analogie que formule Socrate et la méthode qu'il en tire :

"Si, devant des gens dont la vue manque d'acuité, on disposait des lettres formées en petits caractères pour qu'ils les reconnaissent de loin, et que l'un d'eux s'avise que les mêmes lettres se trouvent ailleurs en plus grands caractères et dans un cadre plus grand, je crois que cela leur apparaîtrait comme un don d'Hermès de reconnaître d'abord les grands caractères, pour examiner ensuite les petits et vois s'il s'agit des mêmes. 
(...) Peut-être existe-t-il une justice qui soit plus grande dans un cadre plus grand, et donc plus facile à saisir (...) Nous effectuerons d'abord notre recherche sur ce qu'est la justice dans les cités ; ensuite, nous poursuivrons le questionnement de la même manière dans l'individu pris séparément, en examinant dans la forme visible du plus petit sa ressemblance avec le plus grand..."
(République, 368d-e, GF, trad. Leroux)

Autrement dit, étudier la société, c'est aussi s'étudier soi-même, mais à une échelle bien plus vaste, ce qui permet d'y voire plus aisément. 

La politique est donc cela : une forme grossie, mais non pas nécessairement grossière, de la connaissance de soi. Elle constitue donc un outil précieux et nécessaire. Croire que l'on peut faire l'impasse sur cet aspect des choses, à cause de sa complexité ou de son inutilité apparente, c'est donc commettre une grave erreur. 

samedi 21 décembre 2019

Tout est-il subjectif ?

Résultat de recherche d'images pour "platon""

Ecouter le Protagoras de Platon : une pratique salutaire.
S'asseoir, faire silence. Ecouter. Ré-écouter.

mercredi 18 septembre 2019

"La joie sera parfaite mais le désir n'aura pas de fin..."

John Banovich - Leopard Call

Voie directe ?
Voie graduelle ?

Eveil sans retour ?
Recherche sans fin ?

Les deux, bien sûr.
Il y a progression parce qu'il y a réalisation de la perfection ici et maintenant.

Ecoutez :

Le moteur du devenir est le désir vers l'éternel.

Chaque être s'efforce, à sa manière, d'imiter l'éternel, l'être absolu.
Exister, c'est participer à l'Un.
Devenir, c'est se convertir vers son centre.
Voyez un grand cercle qui tourne : 
le mouvement qui éloigne d'un point 
est le même mouvement
qui revient vers ce point.
Notre sortie est notre retour.
La séparation est mouvement vers l'unification.
La guerre prépare la paix.

Chaque être imite l'Un, chacun à sa façon, unique.
Le poids de la pierre est sa façon d'imiter le mystère.
Sa cohésion est aussi son élan vers l'Un,
et sa solidité.
Le souffle du mouton.
Les battements du cœur du chevreuil,
son désir de vivre.
La danse des milans dans le ciel :
leur accouplement est leur manière d'imiter l'Un.
Toute union est participation à l'un :
la folie des vivants, l'immortalité par la reproduction.
La pensée aussi, qui meurt à chaque instant, et renaît.
La mémoire est imitation de l'immortelle.
Le Moi est imitation du Soi.
"Image mobile de l'éternité" ?
Oui, mais alors une éternité qui est acte pur,
vitesse infinie, l'image étant ralentissement.

La Déesse-conscience est toujours affamée et à jamais comblée.

J'ouvre Hadewichj :

"Satiété et famine inséparables,
c'est l'apanage du libre amour,
comme le savent dès toujours les amants
que sa pure essence a touchés."

Saint Bernard ne dit pas autre chose à propos de la vision béatifique (= la vision de Dieu après la mort, mais qui peut être approchée dans la vie mystique, et qui, au fond, est déjà approchée dans toute vie) :

'Quelle est la fin de cette quête ? Je crois même qu'après avoir trouvé (Dieu), on ne cessera de le chercher. On ne cherche pas Dieu par une course à pieds, mais par les désirs. Et l'heureuse découverte, loin d'éteindre le désir l'attise encore. La plénitude de la joie ne consume pas le désir, elle est plutôt une huile qui vient en alimenter la flamme. Oui c'est bien cela. La joie sera parfaite mais le désir n'aura pas de fin, et donc la recherche non plus.'

Bernard de Clairvaux, Commentaire au Cantique des Cantiques (84,1)

Donc, l'être pur est désir pur.
Tout est désir.
Sans fin.
A jamais affamé,
toujours déjà comblé.

"Je suis" est désir.
"Je suis Untel" est encore ce désir.
"Je suis je" est aussi ce désir.
Une boucle, une triade mystérieuse - une trinité ?
Chaque mouvement par du plein, revient au plein ;
chaque mouvement part de l'intervalle de pure présence,
et va vers l'intervalle de pure présence.
Outpala Déva dit que l'expérience de l'objet, de l'identification, du désir coloré par son contenu,
est comme la sensation du voyageur qui s'arrête
un moment à l'ombre d'un arbre. 
C'est un passage, un point sur le grand anneau de la vie.

Tout est mouvement.
Tout est désir.

lundi 28 mai 2018

Terre et amour


D'après Hésiode, la première naissance a été celle de Chaos :

Puis Terre aux larges flancs, 
assise sûre à jamais offerte à tous les vivants,
et Amour...

Il dit donc que, après Chaos, ce sont ces deux-là qui sont nés : Terre, Amour.

Platon, Banquet, 178b, trad. L. Robin

Chaos est Bhairava, l'unité achevée de Shiva et Shakti.

Terre est le Silence : transparence nue, absolu immobilité intérieure, le Sceau Béat de Shiva, émerveillement muet, "comme un enfant devant un tableau", vérité stable qui ne s'écarte jamais de soi, espace sans limite dans lequel tout apparaît et disparaît comme des myriades de bulles de Clairette.

Amour est le Désir : élan sauvage, ressaisissement de soi et écart de soi, tout à la fois, décalage et reprise infinies, frémissement, mouvement immobile, extase façon toupie, paradoxe de l'étonnement d'être, vertige de la perte et de la reprise, Soi-se-crée-comme-non-Soi-au-moment--même-d'être-soi...

Ainsi sur la terre "plate" (prithu en sanskrit) et déployée (prathitâ), c'est-à-dire dans l'immensité de la Lumière illuminante (prathâ), joue  Amour, le désir originel (kâma-tattva) souverain aux mille visages, fils de Pauvreté et d'Habileté, à jamais insatiable donc.

On pourrait gloser à l'infini. 
C'est ce que font tous les vivants
et même les étoiles.

mardi 16 août 2016

Création spirituelle et volupté de la chair

Dans la tradition du Cœur-Corps (koula en langue sanskrite),
l'union rituelle est "le sacrifice primordial", le premier geste de restauration, l'initiation de tous les autres, la source du sacré en toutes choses.




Dans le passage suivant, Rilke chante cette vérité dans la langue de Platon. Il dit l'enseignement imparti jadis par une prêtresse de l'amour au jeune Socrate :

"La volupté corporelle est expérience sensuelle, non autrement que le pur regard ou la pure sensation dont par un beau fruit la langue est comblée ; c'est une expérience grande, infinie, qui nous est donnée, un savoir du monde, la plénitude et l'éclat de tout savoir.
L'accueillir n'est pas ce qui est mauvais ; il est mauvais que presque tous usent mal de cette expérience, la gâchent, et en fassent un excitant pour les moments de fatigue de leur vie, et une dispersion plutôt qu'une concentration vers les sommets.
Du manger aussi, les hommes ont fait autre chose : misère d'un côté, surabondance de l'autre, ils ont oublié la clarté de cette nécessité, et sont devenus également troubles tous les besoins profonds et simples en lesquels la vie se renouvelle.
Mais l'individu seul peut les éclaircir pour lui-même, et les vivre dans la clarté (et si ce n'est pas l'individu, qui est trop dépendant, ce sera en tous cas le solitaire !). Il peut se rappeler que toute beauté, dans les animaux et les plantes est, sous une forme qui dure silencieusement, amour et désir ; il peut voir l'animal, tout comme il voit la plante, s'unir, se multiplier et croître patiemment et docilement, non par plaisir physique, ni par souffrance physique, mais en se pliant à des nécessités qui sont plus grandes que le plaisir et la souffrance, et plus puissantes que la volonté et la résistance.
Oh, si l'homme pouvait accueillir avec plus d'humilité le secret dont la terre est pleine jusque dans ses plus petites choses, s'il pouvait le porter, le supporter avec plus de sérieux, et sentir son poids terrible, au lieu de le prendre à la légère ! 
S'il savait respecter sa fécondité, qui est une, que sont apparence soit spirituelle ou corporelle ; car la création spirituelle provient elle aussi de la création physique, elle est de la même essence, elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, plus extasiée, plus éternelle, de la volupté de la chair."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, IV

Ainsi, le secret de l'amour est le désir ; et le secret du désir est l'infini.
Au-delà de l'élan reproducteur, forme d'immortalité imparfaite évoquée par Rilke, l'amour est élan vers l'infini, tension et nostalgie d'un passé atemporel qui ne pourra s'accomplir que dans l'intégration du fini, du mortel, du personnel.
La "nécessité" est l'instinct de reproduction. Loi d'airain de la nature, cette nécessité est la liberté de Dieu. Nous mettre à l'unisson de cette loi revient donc à s'accorder à la volonté divine, qui est Dieu. D'où la plénitude éprouvée.

mercredi 27 juillet 2016

C'est quoi l'amour ?



Voici le texte le plus important sur l'amour.

L'amour est désir d'immortalité :

"Tous les humains sont féconds, selon le corps et selon l'esprit. Quand nous sommes en âge, notre nature sent le désir d'engendrer... et en effet, l'union de l'homme et de la femme est enfantement. C'est là une oeuvre divine, et l'être mortel participe à l'immortalité par la fécondation et la génération....
Quand l'être pressé d'enfanter s'approche du beau, il devient joyeux et, dans son allégresse, il se dilate et enfante et produit. Quand, au contraire, il s'approche du laid, renfrogné et chagrin, il se resserre sur lui-même, se détourne, se replie et n'engendre pas. Il garde son germe, et il souffre...
mais pourquoi de la génération ? Parce que la génération est pour un mortel quelque chose d'éternel et d'immortel ; or le désir d'immortalité est inséparable du désir du bien...puisque l'amour est le désir de la possession perpétuelle du bien : il s'ensuit que l'amour est aussi désir de l'immortalité.
... N'as-tu pas observé dans quelle crise étrange sont tous les animaux, ceux qui volent comme ceux qui marchent, quand ils sont pris du désir d'enfanter ; comme ils sont tous malades et travaillés par l'amour, d'abord au moment de s'accoupler ?... Quelle est la cause de ces dispositions si amoureuses ?
... Ce qui est mortel se conserve, non point en restant toujours exactement le même, comme ce qui est divin, mais en laissant toujours à la place de l'individu qui s'en va et vieillit un jeune qui lui ressemble. C'est par ce moyen que ce qui est mortel, le corps et le reste, participe à l'immortalité...
Regarde l'ambition des hommes : tu seras surpris de son absurdité, à moins que tu n'aie présent à l'esprit ce que j'ai dit.... car c'est l'immortalité qu'ils aiment.

La voie de l'amour :

"Quiconque veut aller à ce but par la vraie voie doit commencer dans sa jeunesse par rechercher les beaux corps....
Puis il observera que la beauté d'un corps quelconque est soeur de la beauté d'un autre...il doit se faire l'amant de tous les beaux corps.
Il faut ensuite qu'il considère la beauté des âmes comme plus précieuse que celle des corps.
Par-là il est amené à regarder la beauté qui est dans les actions et dans les lois.
Des actions et des hommes, il passera aux sciences et il en reconnaîtra aussi la beauté.
Ainsi arrivé à une vue plus étendue de la beauté, il ne s'attachera plus à la beauté d'un seul objet, et il cessera d'aimer, avec les sentiments étroits et mesquins d'un esclave, un enfant, un homme, une action. Tourné désormais vers l'océan de la beauté et contemplant ses multiples aspects, il enfantera sans relâche de beaux et magnifiques discours et les pensées jailliront en abondance de son amour de la sagesse (=philosophie), jusqu'à ce qu'enfin son esprit fortifié aperçoive une science unique, qui est celle du beau...
Celui qu'on aura guidé jusqu'ici sur le chemin de l'amour, après avoir contemplé les belles choses dans une gradation régulière, verra soudain une beauté d'une nature merveilleuse, celle-là même qui était le but de tous ses travaux antérieurs,
beauté éternelle qui ne connaît ni la naissance ni la mort,
qui ne souffre ni accroissement ni diminution,
beauté qui n'est point belle par un côté, laide par un autre,
belle en un temps, laide en un autre,
belle sous un rapport, laide sous un autre,
belle en tel lieu, laide en tel autre,
belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là.
Beauté qui ne se présentera pas à ses yeux comme un visage, ni comme des mains, ni comme une forme corporelle, ni comme un raisonnement, ni comme une science, ni comme une chose qui existe en autrui, par exemple dans un animal, dans la terre, le ciel ou dans telle autre chose.
Beauté qui, au contraire, existe en elle-même et par elle-même,
simple et éternelle,
de laquelle participent toutes les autres choses belles,
de telle sorte que leur mort ou leur naissance ne lui apportent ni augmentation, ni amoindrissement, ni altération d'aucune sorte.
Quand on s'est élevé des choses sensibles par un amour bien compris... jusqu'à cette beauté et qu'on commence à l’apercevoir, on est bien près de toucher au but.
Car la vraie voie de l'amour....c'est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle....
Si la vie vaut la peine d'être vécue, c'est à ce moment où l'homme contemple la beauté en soi....
Penses-tu que ce soit une vie banale que celle d'un homme qui, élevant ses regards là-haut, contemple la beauté avec l'organe approprié et vit dans son commerce ? Ne crois-tu pas qu'en voyant ainsi le beau avec l'organe par lequel il est visible, il sera le seul qui puisse engendrer non des fantômes d'excellence, puisqu'il ne s'attache pas à un fantôme, mais l’excellence véritable, puisqu'il saisit la vérité ? Or c'est à celui qui enfante et nourrit l'excellence véritable qu'il appartient d'être chéri des dieux et, si jamais homme devient immortel, de le devenir lui aussi."

Platon, Le Banquet, trad. Chambry

Bien sûr, il n'y a pas tout dans ce texte. Et on peut le critiquer. On doit le critiquer.
Mais il a inspiré des siècles de pensée chrétienne et soufie. Il est la matière première de la pensée occidentale sur l'amour, avec le Cantique des cantiques et l'Evangile.

jeudi 5 mai 2016

De la tentation de devenir platonicien



Voici un passage souvent cité, affiché dans les salles de classe même, mais ici dans une forme sans doute plus fidèle à l'original. Platon/Socrate explique comment la démocratie tend (inéluctablement ?) à se transformer en tyrannie :

"De quelle façon naît la tyrannie ? 


Qu'elle naisse d'une transformation de la démocratie, cela semble presque évident...


N'est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie définit comme bien, qui la détruit elle aussi ? ...


Quand une cité démocratique assoiffée de liberté tombe sur des chefs qui savent mal lui servir à boire, quand elle s'enivre de liberté pure au-delà de ce qui conviendrait, et va jusqu'à châtier ses dirigeants s'ils ne sont pas tout à fait complaisants avec elle : elle les accuse d'être des misérables, à l'esprit oligarchique. Les dirigeants sont alors comme des dirigés, et les dirigés semblables à des dirigeants... 
Et cela s'insinue jusque dans les maisons, jusque chez les animaux... 



Quand, par exemple, le père s'habitue à devenir semblable à l'enfant, et à craindre ses fils, et le fils à devenir semblable au père, et à n'éprouver ni honte ni peur devant ses parents, puisque, bien sûr, il cherche à être libre. Et que le métèque s'égale à l'homme du pays, et l'homme du pays au métèque, et pareillement pour l'étranger... 


Le maître, dans un tel climat, craint ceux qui fréquentent son école, et les cajole, et ces derniers font peu de cas des maîtres ; et il en va de même pour les précepteurs. Et plus généralement les jeunes copient l'apparence des plus âgés, et rivalisent avec eux en paroles et en actes, tandis que les vieillards, s'abaissant au niveau des jeunes, ne sont plus que grâce et charme, et les imitent, pour ne pas donner l'impression d'être désagréables ni d'avoir l'esprit despotique... 


Si l'on fait la somme de tous ces faits accumulés, conçois-tu à quel point ils rendent l'âme des citoyens délicate, si bien qu'au moindre soupçon de servitude dans les relations qu'on a avec eux, ils s'irritent et ne le supportent pas ? Et tu sais sans doute qu'ils finissent par ne même plus se soucier des lois, écrites ou non ; ils veulent évidemment que personne, à aucun égard, ne soit pour eux un maître...

Eh bien donc, mon ami, tel est le point de départ, si beau et si juvénile, d'où naît la tyrannie, à ce qu'il me semble."


Platon, La République, 562b-563e, trad. Pierre Pachet

Autrement dit : Trop de liberté tue la liberté. Et à partir de là, quand les règles ne sont plus intériorisées, on s’affaiblit et l'on ne cesse d'ajouter des règles extérieures. Et l'on se met à persécuter les innocents pour faire oublier qu'on n'a plus le courage de punir les coupables. Chaque jour m'offre mille tentations de devenir platonicien, ou de me convertir à Guénon, ce Platon New Age.
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