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lundi 30 août 2021

Les perroquets de la gnose, suite


 Après le Chant de la science, voici le commentaire en sanskrit proposé par Shrînivâsa, un brâhmane d'un village non loin de Maduraï dans le pays tamoul, qui acheva cette œuvre en 1831. Son intérêt est de confirmer, si besoin était, que le Tripurârahasya, qui est populaire dans le Sud de l'Inde dans les milieux shankariens, est bien un enseignement de la tradition abhinavaguptienne. Je reviendrai peut-être sur d'autres passages où le commentateur distingue entre la "non-dualité exclusive" (kevalâdvaita) de Shankara et la "non-dualité inclusive" (paramâdvaita) d'Abhinavagupta. Mais déjà, le commentaire de ce passage éclaire assez ce point.

Son commentaire sur le Chant de la science (vidyâ-gîtâ), qui comprends trois versets et que j'ai traduit et annoté dans l'article précédent se compose de trois parties : 1) une paraphrase ; 2) un commentaire sur le sens et 3) la fin de la paraphrase.

1) Paraphrase, avec les passages du Tripurârahasya en gras :

"Oyez braves gens ! Ayant abandonné les objets des sens, célébrez votre Soi ! Il dit cela dans l'idée que les objets des sens sont la cause primordiale de la souffrance. 

Comment est ce Soi ? Il le dit : qui est conscience vivante, c'est-à-dire cela même dont l'essence est conscience, intelligence (prajñāna). 

Célébrer (bhajana), c'est [habituellement] adorer à l'extérieur, par exemple. Mais [ici, l'adoration] est seulement la certitude absolument inébranlable que "je suis lui", conformément à la maxime "l'adorer, c'est vivre en tant que 'Je'". 

Et il ajoute sans contenu, pour répondre à ceux qui objecteraient que une telle conscience [pure] n'existe pas tant que nous sommes unis à notre corps, etc. C'est-à-dire que [la conscience dès à présent] est sans contenu, à commencer par le corps, qui sont la manifestation de la conscience [et qui ne peuvent donc lui faire obstacle]. 

Si l'on objecte que cela est mal s'exprimer, on répond qu'il n'existe pas de contenu à part la conscience. Le contenu, c'est le corps, etc. L'idée est qu'ils n'existent pas [dans la conscience], tout comme la corne du lièvre [n'existe pas sur le lièvre]. 

Et si l'on demande alors, si [tout] existe comme la corne du lièvre, d'où vient que cela se manifeste ainsi ? On répond que c'est la conscience elle-même qui se manifeste [ainsi], et rien d'autre : rien d'autre à part la conscience

Si l'on demande comment la conscience elle-même peut se manifester comme corps, etc., on répond [qu'elle se manifeste] à la manière des reflets dans un miroir."

2) Explication du sens :

"Voici le principe de la révélation tantrique (āgamatattva) : 

Seule la conscience vivante est l'être qui est le Soi, car elle ne peut devenir objet d'une représentation du type "cela". Le reste est de l'ordre du non-Soi, car il devient l'objet de représentations du type "cela". 

Cet être qui est un en tant que la mémoire et le jugement dépendent [de lui], imprègne [donc] les états multiples. Parce qu'il est conscience pure et simple qui rend possible l'existence des attributs source de différences, il est absolument un, même dans les [différents états] où il assume un corps divin, démoniaque, humain, etc. Il est à tous égards le Soi intérieur au temps, à l'espace et autres [causes de différence], qui sont immergées en lui, sans quoi il ne serait pas même possible de se demander si des fictions comme la corne d'un homme seraient capable d'être sources de différences pour la conscience. 

C'est cet être qui est le Soi, compris comme saveur unique de la conscience non délimitée, qui est le Seigneur suprême bien connu dans les enseignements. 

Grâce à son pouvoir de liberté nommé 'Mâyâ', habile à réaliser l'impossible et qui tend à cacher sa propre essence, il manifeste cette dualité après avoir manifesté la souillure qu'est l'ignorance. 

Or, cette dualité qui se manifeste à présent, qui est visible, ne commence pas à partir de sa cause, Shiva, comme une pousse à partir de sa graine. Elle ne consiste pas non plus en une transformation de sa cause, à la manière dont un pot est la transformation d'une boule d'argile, car il faut respecter le fait que l'essence de la cause ne doit pas être altérée. La dualité n'est pas non plus une apparence illusoire comme la corde prise pour un serpent, car alors la conscience et son contenu seraient compris comme deux entités [séparées, alors qu'en réalité, le contenu de la conscience est manifesté par la conscience].

Par conséquent, [il faut nécessairement admettre que], de même qu'un miroir manifeste en soi, sans en être altéré, l'apparence d'un reflet grâce au pouvoir de sa limpidité, de même la conscience fait apparaître un contenu grâce à son pouvoir. 

En outre, le reflet dans le miroir dépend de l'objet reflété qui lui ressemble. On pourrait alors se demander si le contenu de la conscience, [pareil à un] reflet, ne dépend pas, pour se produire, d'un objet extérieur qui lui ressemble ? 

Mais il n'en est rien, car, dans le cas du reflet dans le miroir, l'objet extérieur n'est pas la cause matérielle [du reflet], car il ne produit pas l'effet [matériel] attendu. Mais cet objet extérieur est [seulement] la cause accidentelle [du reflet]. Or, la cause accidentelle du pot, par exemple, c'est par exemple le bâton du potier [avec lequel il fait tourner son tour]. Or, ceci ne convient pas, car le pot est produit [principalement] par la main du potier qui fait tourner son tour, etc. 

Et de même, il n'est pas impossible que la conscience soit la cause de l'objet qui est comme un reflet, grâce à la cause accidentelle qui est son pouvoir de liberté nommé Mâyâ. Il est impossible d'expliquer l'apparence d'un contenu dans la conscience autrement qu'à la manière d'un reflet. Car si ce contenu est extérieur à la conscience, il ne pourrait apparaître, il ne pourrait avoir aucune relation avec la conscience. Il ne pourrait pas non plus être prouvé, car ce contenu en lien [avec la conscience] ne pourrait être établi, à cause d'une régression à l'infini. Et si ce contenu ne dépend pas de sa relation à la conscience, alors il serait toujours manifesté, ou jamais !

C'est ainsi que la théorie [kumârilienne] de la manifestation [comme appartenant à l'objet indépendamment de la conscience], ainsi que toutes les autres théories [réalistes], sont réfutées. On doit regarder cela en détail dans [le Poème pour] la Reconnaissance, etc. Par conséquent, seul l'explication du contenu de la conscience comme étant un reflet [de sa liberté] permet de rendre compte de sa manifestation."

3) Fin de la paraphrase :

"Les reflets se présentent comme multiples au sein du miroir. Il dit donc que les objets sont conscience. L'objet, c'est le contenu, ce qui est perceptible. Le vivant et l'inerte, ce sont les sujets connaissant autres que moi. Et il en donne la raison en disant car tout brille selon la conscience. De même que tous les reflets se manifestent en dépendance de la saisie du miroir, et que, donc, les reflets SONT le miroir, de la même façon tout ceci, à commencer par les objets, apparaît sur fond de saisie de la conscience : ils ne sont donc rien d'autre que conscience. 

- Mais alors, [on pourrait aussi bien dire l'inverse:] ayant saisit la conscience sur fond de désir [, par exemple], la conscience apparaît, [de sorte que la conscience et son contenu ou ses objets seraient interdépendants et à égalité].

Si l'on objecte cela, on répondra que la conscience ne dépend d'aucun autre, car elle est conscience, précisément. Voilà pourquoi il est dit mais elle, elle est indépendante. L'idée est que la conscience est précisément le pouvoir de se manifester librement, indépendamment."

mercredi 21 avril 2021

Quand le vide se met à vibrer



 Rilke chante, inspiré par on ne sait quel mystère :

"Est-ce en vain qu'on raconte que jadis, dans la plainte chantée pour Linos,

une musique audacieuse, la première, traversa la rêche fixité,

et qu'alors seulement, dans l'espace effrayé, d'où soudain s'échappait

pour toujours un jeune homme quasi divin,

le vide se mit à vibrer,

de cette vibration qui maintenant nous emporte, nous console, nous aide."

Rilke, Première élégie de Duino, trad. Lefebvre

______________________________

Linos, fils de la Muse Calliope fut, dit-on, le plus grand joueur de lyre de tous les temps, tué par Apollon ou Héraclès.

L'espace, sans la Vibration (spanda), sans conscience, sans émerveillement, demeure "rêche", morne, stérile (sushka en sanskrit), aveugle et, à vrai dire, n'accède même pas à l'absence, car l'absence présuppose encore le cri muet, l'étonnement (camatkâra) "Ah, il n'y a rien !" 

Or, l'espace qui ne vibre pas, solide pour ainsi dire, se sent rien. Il peut donc bien tout accueillir, il n'en sait rien, il n'en sent rien. Il n'est pas encore - ou plus - capacité, puissance et pouvoir. Il n'est pas néant. Il est l'indicible par défaut, ce Multiple pur qu'évoque Proclus, le terme ultime des débordements de l'Un, ce dernier étant l'ineffable par excès. Certes, il échappe, mais par manque d'unité, ou plutôt par manque de sensibilité dirai-je, avec Abhinavagupta. Cet espace n'a pas de cœur, ce cœur battant qui, seul, "nous emporte, nous console, nous aide".

Espace et miroir illustrent la Conscience universelle. Mais partiellement, tant il est vrai que comparaison n'est pas identification. Le grand miroir universel, cœur de tout, possède lui-même un cœur, âme de l'âme, âme des âmes, vie de toute vie.

L'espace, n'en déplaise, est "fixe", déterminé ; non par son ouverture accueillante, mais par son défaut de conscience, de ce pouvoir de frémir qui anime les libertés, qui fait l'imprévisible et l'évolution - qui fait l'Histoire. Il n'en sait rien. Mais justement, dans le "savoir" gît le cœur, la braise précieuse entre toutes. L'espace est "fixe" : il n'est que ce qu'il est. Dès lors, l'espace reste déterminé, délimité. Sa simplicité est close, et Pascal à eu raison de célébrer la supériorité de la "pensée" sur l'espace, car l'espace dépasse certes, mais il n'en sait rien. L'espace conscient, en revanche, n'est pas seulement ce qu'il est. Il n'est pas seulement ceci ou cela, mais pouvoir inépuisable de s'épancher en un ceci, en un cela, en leur séparation, en leur réunion, puis en leur annulation simultanée. L'espace conscient, "clairière" de l'être, n'est pas clôture, le Soi n'est pas pure identité, mais bien pouvoir de se réaliser sans jamais être confiné. Il est ce qui échappe en manifestant, tout l'opposé de l'espace qui, malgré son absence de limites, demeure foncièrement limité par son inertie. 

"Quand l'espace se met à vibrer". Cette main-là, posée ici, n'est rien. Puis un je-ne-sais-quoi l'anime, avant tout mouvement visible. Là s'entrouvre la chambre nuptiale. La lyre se met à chanter, n'en déplaise à A-pollon, à cette caricature de l'Un que l'Un reste trop souvent dans nos spiritualités.

vendredi 12 juillet 2019

Le monde de l'impossible



Dans notre monde, une chose ne peut en devenir une autre sans cesser d'être elle-même. Comme dit le philosophe grec Proklos, "dans la matière, les contraires se détruisent et se chassent mutuellement. L'espace occupé par l'un ne peut participer à l'autre. Une chose blanche ne devient pas noire, sauf par la destruction du blanc, le chaud ne devient pas froid sans la disparition de la chaleur" (In Parmenidem, 739.27).

Plus, en effet, nous descendons au plan de l'objet, plus les choses deviennent antagonistes. Le monde de la matière est celui de l'inertie, de la pesanteur, de la résistance. Chaque chose se pose en s'opposant aux autres. Chaque être est un Un qui se définit et se conserve en excluant le Multiple.
Là où la conscience est plus vive, le Tout tient moins de la machine et davantage de l'organisme. La conscience est alors vie, c'est à dire âme.

Quand la conscience est encore plus vibrante, il existe un monde où les formes apparaissent, plus vives mêmes que les formes ordinaires, mais sans exclusion. Au contraire, chaque partie reflète le Tout et les autres parties. Tout est en tout, chaque être valorise les autres en accueillant leur forme, à l'image d'un infini collier de diamants.

Enfin, la conscience même, pleine ébullition du Moi, est pure extase, sortie de soi, don, épanchement, le contraire même d'un Soi figé et enfermé dans sa pureté. Elle va jusqu'à se transformer librement en ce monde du conflit qu'est le monde de la matière.

Du point de vue juste, tout coexiste dans une unité sans confusion. C'est l'intuition qui guide nos vie, l'espoir qui éclaire nos angoisses sur l'Au-delà et l'intuition qui guide nos gestes. Il y a un monde parfait où chaque chose étincelle dans sa singularité, sans pourtant s'opposer à rien. C'est le monde de l'impossible, apocalypse de la conscience.

mercredi 19 juin 2019

L'objection du miroir

A lire lentement, avec attention. Merci.

Quand je regarde vers ce qui regarde, quand je retourne mon attention vers la source du regard, je ne vois, au lieu d'une tête avec deux yeux remplis de conscience, qu'une vaste ouverture transparente, ou plutôt une absence de tête qui est remplie par la présence du monde.




A première vue, je suis le seul à être ainsi. Tous les autres ont une tête. Mais ils me disent que, quand ils retournent leur attention de 180°, ils voient cette même absence-pour-le-monde. Cela semble extraordinaire, remarquable : comment expliquer qu'une chose disparaisse et, de chose vue, devienne non-chose voyante de toutes les choses ? C'est remarquable. Là où il y a quelque chose de petit, limité dans le temps et l'espace, complexe, opaque, matériel, doué de forme, je ne vois ni espace, ni changement, rien qu'une absence simple, transparente et sans forme.
Qu'est-ce qui peut expliquer pareille exception ? Cela a tout l'air d'un miracle. N'est-ce pas cela, le miracle de la conscience ?


Cependant, si je poursuis ma réflexion, je me rappelle qu'il y a d'autres objets en dehors des personnes douées de conscience, qui partagent cette propriété remarquable de disparaître en faveur de l'autre, d'être non-chose pour d'autres choses. 
Ces objets, ce sont les miroirs, ainsi que leur semblables artificiels (les plaques sensibles dans les mobiles, etc.) et naturels (la surface de la rétine, la surface d'un cristal, la surface d'un lac, etc.). Ces objets, en effet, disparaissent en faveur d'autres objets. Ils ne disparaissent pas entièrement, dans le cas des cristaux ou des vitres, qui ne reflètent qu'en partie, qui n'accueillent donc que partiellement les autres objets. Mais ils possèdent plus ou moins les même pouvoirs que moi en mon absence de tête du point de vue de la première personne.

Et pourtant, il est clair que ces objets ne sont pas doués de conscience, car ils n'en manifestent pas les pouvoirs, le principal étant la parole, prise en son sens large, c'est-à-dire non pas seulement seulement verbal.

Le pouvoir ou la propriété de s'absenter en faveur de la présence des autres ne semble donc pas être une propriété propre à la conscience. C'est un phénomène optique. Seulement, quand je retourne mon attention de 180°, je ne vois pas de surface transparence, ni de défauts. Mais peut-être cela est-il du à la perfection de ce "miroir" qu'est la rétine, dont la perception est elle-même retravaillée par le cerveau, par exemple pour faire disparaître ses points aveugles (ces zones de la rétine où les cellules sont absentes, pour laisser passer les nerfs optiques) ou encore les zones de la rétine qui sont arrachées, avant qu'elles ne se reconstituent ? Toutefois, si je fais attention, je peux voir la rétine, apprendre à la distinguer du contenu du champs visuel. Par exemple, je peux m'exercer à remarquer les débris qui flottent dans l’œil.
Donc, quand je dis que je vois l'absence de chose, "ici", absence qui accueille les choses, "là-bas", je veux dire en fait que je vois mon champs visuel, c'est-à-dire ma rétine "retravaillée" par l'activité du cortex visuel. Exactement comme un miroir a le pouvoir de disparaître en faveur des apparences qu'il accueille. Il perd sa forme propre pour gagner les formes qui se reflètent en lui. Mais il n'y gagne aucune conscience. S'il gagne quelque chose, il ne le sait pas.

Les formes disparaissent quand on les approches de lui, les reflets ne sont pas séparés de lui, mais bien "en" lui, il n'y a donc aucune distance entre les reflets et le miroir, le miroir n'a ni forme, ni couleur propre, mais il accueille les formes et les couleurs : le miroir semble posséder toutes les caractéristiques de mon absence de tête ici, au-dessus des épaules. Pourtant, il n'est pas conscient de tout cela, il ne ressent rien, ne réagit pas, ne choisit pas, ne désire pas, ne se souvient pas, n'imagine pas.

Ce qui semblerait indiquer que le retournement du regard, s'il consiste seulement à voir l'absence de tête ici, au-dessus des épaules, n'est que la vision d'un phénomène matériel et optique. Le raisonnement est le suivant : cette vision a les mêmes caractéristiques qu'un objet appelé "miroir", objet matériel privé de conscience ; cette vision est donc un phénomène matériel privé de conscience. De fait, si un appareil photo peut reproduire ma vision en première personne, alors que cet appareil est privé de conscience, n'est-ce pas que le phénomène est exactement le même, et qu'il ne touche pas la conscience ?

Pourtant, quand je retourne mon regard, mon attention donc, vers moi, j'ai le sentiment qu'il y a quelque chose de plus. Ce quelque chose de plus n'est, bien évidemment, pas une chose, mais une "non-chose" de plus. Ou de moins.
Je m'explique : quand je regarde vers moi, je ne regarde pas le champs visuel, cet ovale de lumières colorées. Mon regard, mon attention, ne s'arrête pas aux limites du champs visuel.

Pourquoi ? Parce que cette forme, cet ovale du champs visuel est encore un objet, situé là, devant, au-dedans d'un autre espace. Il est en moi, à une distance nulle d'un point de vue matériel, mais il reste un objet, en ce sens qu'il est délimité : il s'ouvre, mais il ne s'ouvre pas à 360°. Il a des limites. Vagues, sans doute, indéfinies, mais ce sont quand même des limites, c'est bien pourquoi je dois tourner la tête pour faire entrer tel ou tel objet dans mon champ de vision.

Alors que vois-je, quand je regarde vers moi ?
Difficile à dire. Je dirai que je vois la conscience, comme en un saisissement, comme en un réveil, comme en une surprise, comme en une bouffée d'air frais. Ça n'est pas quelque chose car il n'y a pas de limites. Mais ça n'est pas rien. C'est un saisissement, un ressenti, un retour, une réalisation - une conscience, en somme. Mais une conscience de conscience, non une conscience de ceci ou de cela. Une conscience de soi, mais non une conscience de soi en tant qu'objet, en tant qu'Untel doué de tels et tels traits. C'est un rien total, une absence présente, une vacuité alerte. Et au fond de ce regard, je dirai que je ne peux plus appeler cela un regard. C'est plutôt un pur ressenti, comme le trou d'un terrier de lapin, qui débouche à l'instant sur un pur ressenti total, une plénitude dont toutes choses semblent être comme des vagues : pas de séparation, les vagues sont bien l'océan, mais elles ne sont pas tout l'océan. Et là, il faut bien le dire : on ne peut rien dire. Ou on peut tout dire. Ce que je trouve enthousiasmant. Exaltant. Réjouissant et ravissant.

Cette objection du miroir me montre que ce que je veux voir est indicible. Je vois bien cette absence au-dessus des épaules. Mais il y a quelque chose de plus que dans le cas d'un miroir : un écho intérieur, une explosion sensible, un ressenti. Il y a, autour du champs visuel, une explosion tactile, une fraîche effervescence qui éclate et se propage en des rides d'étonnement. J'essaie là de décrire l'expérience. Ce ne sont pas de simples métaphores, quoi que toute expression soit partiellement métaphorique. C'est comme si j'ouvrais les yeux. Mais ces yeux sont des yeux de conscience, ils s'ouvrent au-delà des paupières. C'est comme un caillou jeté dans une eau calme : les cercles grandissent, encore et encore, emportant l'attention au-delà du regard, dans un espace qui enveloppe le champ visuel et tous ces mouvements, ces vagues, que l'on appelle des "sensations". L'attention s'ouvre à 180°. Et ce qui se passe alors est, à mon avis, facile à vivre, mais difficile à décrire. Je suis renvoyé vers mon centre, mon Moi vraiment moi, un peu comme dans les films de SF ou le héros est propulsé à travers un "trou de ver". Il y a à la fois mouvement, voyage et, en même temps, la sensation d'un simple retour instantané.

Et une sensation de paix après l'agitation, de silence après le bruit.
Je suis comme un miroir. Je ne suis pas un miroir.
Je suis conscience.

lundi 15 août 2016

Inévitable ressemblance



Maître Eckhart dit :

Je dis un mot, et c'est vrai, à savoir que Dieu ne peut pas plus s'échapper de l'âme qu'il ne peut s'échapper de lui-même. 
Dans la mesure où elle peut le reconnaître et qu'elle est prête à le recevoir dans la ressemblance, il doit se donner lui-même à elle à travers sa sagesse naturelle, et à chaque créature en tant qu'elle en peut recevoir quelque chose, et cela peut s'expliquer par une image : 
Je suis debout ici, et si on tient devant moi plusieurs miroirs, ma ressemblance devra se refléter dans tous les miroirs. Cela, je ne peux y échapper, pas plus que je ne peux échapper à moi-même. Plus le miroir est clair, plus la ressemblance est parfaite.
Ainsi, on peut vraiment reconnaître que Dieu habite dans les créatures.

Maître Eckhart, Le Silence et le Verbe, sermon 93, trad. E. Mangin

Je ressemble à Dieu quand je me laisse transformer par lui, à l'image d'un miroir qui se laisse frotter.
Ressemblance n'est pas identité, certes. Mais est-ce le plus important ? L'essentiel n'est-il pas dans cette transformation en Dieu, par Dieu, seul capable d'accomplir la personne ? 
Du reste, dans la philosophie de la Reconnaissance, l'idée est-elle si différentes ? Je ne le crois pas.
Il n'y a rien à rien, seulement à se laisser faire.
Mais ce laisser-faire est de notre entière responsabilité.




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