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jeudi 16 février 2023

Aham aham



 L'enseignement de Ramana Maharshi invite à "plonger dans le Soi" (âtma-mârgana). Cette voie "directe" ou "droite" (ârjava) est ainsi résumée en sanskrit par Ramana :

hṛdaya-kuhara-madhye kevalaṃ brahma-mātraṃ

hy aham aham iti sākṣād ātma-rūpeṇa bhāti /

hṛdi viśa manasā svaṃ cinvatā majjatā vā

pavana-calana-rodhāt ātma-niṣṭho bhava tvam // 

L'absolu pur et simple

brille simplement et directement

au centre de la caverne du cœur, 

en tant que soi-même,

"je suis je". 

Plonge dans le cœur

avec le mental, par toi-même,

en méditant ou en t'immergeant.

Le souffle suspendu, vis en toi même à jamais.

L'expression ahama-ahamtayâ n'a pas de traduction évidente. S'agit-il de "je.. je..." ? Mais qu'est-ce que cela voudrait dire ? Ou bien de "je suis je", plus conforme à l'usage sanskrit. Cette dernière interprétation, que je choisi, ressemble à celle du shivaïsme du Cachemire, and l'expérience de la non-dualité est décrite justement par cette même expression aham aham, "je suis je".

David Godman tend vers cette interprétation dans deux articles très pertinents :

Sur le sens de l'expression aham aham

Sur "je suis" comme nom de Dieu

Je suis tombé sur une autre occurrence de cette expression, rare à ma connaissance en dehors de Ramana et du shivaïsme du Cachemire : l'Essence de l'enseignement des Upanishads (Sarva-vedânta-siddhânta-sâra-samgraha), une œuvre en un milliers de versets, attribuée aujourd'hui à Shankara Bhagavatpâda, mais en réalité œuvre d'un Shankara disciple d'Advayânanda.

Dans le verset 614b, on lit en effet :

gaṅgā-bhaṅga-paramparāsu jalavat sattā-anuvṛtta-ātmanas
tiṣṭhaty eva sadā sthirā aham-aham ity ekātmatā sākṣiṇaḥ

(Les cognitions) se succèdent telles les vagues sur le Ganges. 
Mais l'existence du Soi est continue, comme celle de l'eau (dans les vagues). 
Il est est toujours présent. L'unique identité est stable en tant que "je suis je".
qui appartient au témoin (des "vagues" des cognitions).

lundi 27 septembre 2021

Comment garder l'attention vers le centre ?


 Le trésor se trouve ici. Au centre de mon être. Je n'ai qu'à pointer mon attention vers le centre, le cœur des choses, ici, ce cœur plus proche de moi que tout le reste.

Mais comment faire ? Comment garder l'attention centrée, alors que l'attention est sans cesse distraite, fragmentée, tiraillée de-ci de-là ?

En disant "je". 

Le centre a bien des noms. Tous les noms vont à cet espace, ce vide, cette lumière. On peut certes le comparer à tout. Une pierre, un éclair, une vague, une épée, un aigle... Mais le meilleur de ces noms est "je". C'est le nom qui pointe directement vers le centre. Or, nous sommes naturellement "égoïstes". Nous sommes naturellement égocentrés. Le mot, le mantra "je" est donc un nom précieux. Il pointe naturellement vers la Source.

Nous n'aimons par l'argent pour l'argent. Nous n'aimons pas le pouvoir pour le pouvoir. Nous aimons tout cela parce que nous nous aimons. Il y a cet amour de soi derrière tout amour. Mais cet égoïsme est le signe que notre essence, notre Moi, notre Soi, désigné par le mot "je". 

C'est donc vers "je" que j'oriente mon attention. L'ego est ce Soi, mais confus, mélangé, confondu, dispersé. Quand je plonge de toute mon attention vers moi, alors ce Moi se clarifie et ce n'est plus un ego que je trouve, mais le Soi. Un moi, oui, mais vaste, immense, spacieux. Et surtout, une joie sans forme, qui ne dépend de rien. Un Moi qui n'est plus rien, ouvert pour tout, un Moi-mystère de joie. 

Quand je me tourne vers "je", je découvre la paix et l'amour. "Je" est le premier nom du mystère. Il n'est pas le seul. Mais il est le premier. 

"Je suis je" : que se passe-t-il alors ? Quelle est mon expérience ? Quelle est votre expérience ?

Je récite, en quelque sorte mentalement "je.. je..." comme une pulsation. Puis très vite, il n'y a plus de mots. Seule une résonance d'amour et de félicité. L'ego est éclaté. Demeure un silence vibrant, un silence habité, dans lequel le corps frémit de joie.

Quel secret incroyable ! La source est ici. En amont. Pour détruire l'ego, source de tous les malheurs, il suffit de plonger en soi ! Dire mentalement "je", c'est rejoindre l'essence, se rejoindre, reconnaître ce qui a toujours été présent. C'est se réveiller.

Je dis" je". Pleinement. Doucement. Et irrésistiblement, une énergie s'éveille, qui dissout l'ego et ses mille soucis. Mais, comme c'est moi, c'est aussi moi, encore plus moi, et que je suis naturellement égocentré, eh bien l'attention est naturellement orientée vers moi, vers le Soi... Ainsi, l'attention devient continue. Pourquoi ? Parce que je suis naturellement aimanté vers moi, vers ce Moi est est en réalité pur amour, pur silence, pure joie.

S'éveiller à soi, c'est s'oublier. S'oublier, c'est se retrouver nu dans la lumière qui unit tout. Une mort et une renaissance. Perdre un rien pour un tout.

Plonger dans la sensation d'être, "je suis je", c'est faire éclater ses limites. 

Ramana dit "même si vous ne faites rien de plus que réciter sans cesse 'je...je'...' en plongeant votre attention en cela, cette pratique vous mènera à la source de l'ego illusoire..."

Oui, cela suffit. Que cela soit notre mantra, notre prière, notre méditation, notre pratique, notre vie.

mardi 7 septembre 2021

Le mantra le plus efficace ?

aham

 Comme je parle du tantra traditionnel et du shivaïsme du Cachemire, on me demande parfois quel est "le mantra le plus efficace ?"

Pour réponse, voici celle de Ramana Maharshi, extraite de son Qui suis-je ?, traduite du sanskrit et publiée dans un livre paru récemment :

"9. Une fois examinée l'essence du mental, quelle est la voie pour reconnaître [le Soi] ?

- Le mental, c'est le "je" qui se manifeste dans ce corps. Si l'on cherche où donc ce "je" et cette "pensée" apparaissent dans le corps, on verra qu'elles apparaissent subjectivement dans le Cœur. Il est le lieu de naissance du mental. Il suffit même de répéter "je... je..." pour atteindre ce lieu à l'intérieur, le Cœur lui-même. De toutes les pensées, de tous les mouvements qui naissent du mental, "je" est la première. Il suffit que naisse cette première pensée, ce premier élan, pour que toutes les autres se déploient. On observera en effet que la seconde et la troisième personne viennent après l'apparition de la première personne, la personne suprême, "je". Sans cette première personne, la seconde et la troisième ne peuvent apparaître."

Les Œuvres sanskrites de Ramana Maharshi, Almora

Cette réponse aurait pu être faite par Abhinavagupta, ce qui montre encore une fois la proximité profonde de l'enseignement de Ramana avec la philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ).

Le mantra le plus efficace est donc "je". Vous pouvez le réciter mentalement en français ou dans la langue qu'il vous plaira, voire en sanskrit. Auquel cas, ce sera aham. En tous les cas, c'est un excellent moyen de garder l'attention vers la source de toute attention, qui est aussi la source de tout. Pour encore plus d'efficacité, on plongera au tout début de l'intention d'énoncer mentalement "je". C'est l'enseignement du yoga tantrique traditionnel et c'est aussi le conseil donné par Ramana à Ganapati Muni en 1903 : "Si un mantra est récité avec l'attention dirigée vers la source du mantra, l'attention sera absorbé en elle."

lundi 4 janvier 2021

"Je n'existe pas"


 L'expression "je ne suis pas", "je n'existe pas", "il n'y a personne" sont des expressions courantes dans le néo-advaita.

Cette expression existe-elle en Inde ? Et que signifie-t-elle alors ?

On la trouve une fois chez Abhinavagupta :

nāhamasmi nacānyo'sti kevalāḥ śaktayastvaham | Tantrâloka XIX, 64

"Je ne suis pas, il n'y a rien d'autre,

je ne suis que shaktis".

Le contexte est celui du rituel d'union sexuel (âdiyâga). Dans cette pratique, le Moi social disparaît, les énergies, c'est-à-dire les facultés (shakti=karana) ne sont plus contractées par la peur de l'impureté. Elles entrent en expansion et révèlent leur véritable nature de félicité omniprésente. A l'extérieur, les shaktis sont les femmes. A l'intérieur, les shaktis sont les facultés du corps et de l'esprit, les "roues secondaires" (anucakra) qui vont "allumer", éveiller et dilater la "roue principale" (mukhyacakra), la conscience.

Il ne s'agit donc pas de disparaître, mais d'entrer en expansion. La conscience, qui est le Moi, est toujours présente, indestructible. Mais elle se contracte en s'identifiant à des objets limités et, surtout, en se soumettant à la dualité qu'elle crée elle-même, à l'image d'un peintre qui prend peur de ses peintures. De plus, la conscience est la totalité de ses pouvoirs (shakti), de même que le feu est l'ensemble de ses pouvoirs d'éclairer, de chauffer, de sécher, etc. Le Moi social n'existe pas, le reste non plus ("il n'y a rien d'autre") : tout apparaît dans la conscience, tout est la conscience apparaissant, comme des reflets dans un miroir. Sauf qu'ici ce ne sont pas des choses extérieures à la conscience qui apparaissent en elle, mais c'est elle qui se manifeste à elle-même, par elle-même, sous les formes du Moi social et du reste du monde. 

On trouve une affirmation semblable dans le Netra Tantra :

nāhamasmi na cānyo'sti dhyeyaṃ cātra na vidyate |

ānandapadasaṃlīnaṃ manaḥ samarasīgatam || III, 13 |

"Je ne suis pas, il n'y a rien d'autre,

et ici il n'existe rien à méditer/visualiser.

Le mental est résorbé dans le domaine de la félicité,

d'une saveur égale."

Ici, aucune référence à une extase sexuelle, à un Moi social qui se dissout dans les énergies incarnées par des femmes. Mais une négation égale du sujet et de l'objet. Ni moi, ni rien d'autre. Aucun point de référence, nul support. Et cette égalité de saveur (samarasa) est félicité. Le mot samarasa a quand même une connotation sexuelle, car il peut désigner le mélange des fluides (rasa) sexuels. La première ligne est importante, car on la retrouve dans de nombreux autres textes sanskrits, dont le Mrigendra Tantra, un tantra ancien, mais aussi divers manuels tantriques. Cette ligne apparaît aussi une dizaine de fois dans le Yoga selon Vasishtha, dans sa dernière partie. Là, l'idée est celle d'une négation de tout affirmation ou négation sur soi : je ne suis ni moi, ni un autre, ni existant, ni inexistant, etc. 

Mais, dans tous les cas, cette négation d'un Moi objectif est la contrepartie d'une affirmation du Moi comme conscience transcendante ou immanente, statique ou dynamique.

jeudi 14 mars 2019

La fascination de l'Être

Ramana et le chien éveillé Jackie


Se délivrer de la fascination pour les choses
semble difficile, voire surhumain.
Pourtant, nous sommes animés par un désir de l'Être.
Tout désir est désir de Dieu.
Une vague s'élève de l'océan : où retourne t-elle, si ce n'est en la masse océane ?
L'âme, l'ego, le mental, peut se laisser séduire par le divin.

Ramana en parle. Dans un Entretien, il admet que la "plongée en soi" (âtma-vicâra, mârgana) peut être comparée à une forme d'hypnose :

Question : un enchaînement de pensées ou de questions [du genre "Qui suis-je ?"] peut-il induire une auto-hypnose ? Ne faut-il pas le réduire en un seul point qui analyse ce qui ne peut l'être, le "je" insaisissable, vaguement perçu et fondamental ? [question mal formulée ou traduite, mais c'est la réponse de Ramana qui est intéressante]

Ramana : - Oui. C'est vraiment comme regarder dans le vide [vacancy] ou dans un cristal étincelant ou une lumière.

(Talks, éd 1996, p. 27)

Il précise plus loin que cette hypnose est plutôt de l'ordre du ressenti (feeling) que du discours intérieur. Dans son propre récit d'éveil, il dit d'ailleurs que sa "plongée dans le Soi" s'est passée presque sans aucun discours intérieur - c'est une plongée intuitive ou presque. 

Ainsi, la fameuse question "Qui suis-je ?" n'est pas une question qui invite à un développement raisonné, mais un doigt qui pointe vers la lune du Soi. Si je suis agité, qui est agité ? Si je suis distrait, qui est distrait ? Si "je n'y arrive pas", qui n'y arrive pas ? Et ainsi de suite. Il est vrai que, parfois, Ramana se lançait dans des développements en réponse à "Qui suis-je ?", comme du reste il le fit dans son oeuvre intitulée justement Qui suis-je ? Une partie de ces développements sont empruntés au vocabulaire de l'Advaita Vedânta, une voie d'éveil par l'intellect. 

Mais en réalité, il me parait clair que, quand on considère l'ensemble de son enseignement, Ramana ne propose pas une démarche védântique, une progression raisonnée vers le Soi en suivant la méthode du Vedânta, mais il conseille plutôt une "plongée" directe, intuitive, dans la sensation d'être, dans le ressenti "je suis je", comme il dit, jusqu'à parfaite stabilisation. C'est une voie de méditation, de destruction progressive du mental, c'est-à-dire des "habitudes" (vâsanâ), du moins de celles qui sont extraverties et qui distraient le Soi de lui-même, qui font glisser du "je suis je" au "je suis ceci, cela". 

Ramana employait volontiers le mot sanskrit mârgana pour désigner cette plongée intuitive vers le centre de soi. Le terme vicâra est plus connu, mais je suis à peu près certain qu'il est plus étranger à ce que Ramana voulait dire. Il l'a emprunté à Swâmî Nishcâldâs, auteur d'un best-seller védântique au XIXe siècle, qui a été l'une des sources d’inspiration principale du "jeune" Ramana. Mârgana désigne une recherche, une investigation, mais aussi une requête, l'acte de mendier, de supplier, de solliciter. Le "Qui suis-je ?" est donc une résorption de l'ego dans le Soi, du faux Moi dans le vrai Moi. On est très loin du Vedânta, mais très proche de l'oraison chrétienne "de silence et de repos". Même vicâra ne signifie pas seulement "réflexion rationnelle" ou "examen systématique", mais aussi "observation", renvoyant ainsi à quelque chose de moins discursif et de plus intuitif. Du reste, le maître cachemirien Abhinava Goupta l'emploie parfois dans ce sens d'observation directe, intuitive. Le "Qui suis-je ?" est donc un acte de retournement de l'attention, ou disons de reflux, de toutes les énergies du corps et de l'esprit vers leur Source commune. A mon avis, cette Source est ce que j'appelle la vibration du cœur ou le ressenti viscéral.

Pratiquer le "Qui suis-je ?", c'est donc s'ouvrir au désir le plus profond qui nous anime : le désir de l'Être, celui qui a poussé le jeune Ramana à plonger en lui-même un jour de 1895, puis à quitter sa famille pour rejoindre "son Père". 

Je mets en ce moment la dernière main à une traduction commentée des œuvres sanskrites de Ramana. C'est une délectation de pouvoir "plonger" au plus près de sa pensée, souvent déformée, tronquée ou comprise de travers, alors qu'elle est claire et précise.


Ramana et la vache éveillée Lakshmî

samedi 25 mars 2017

Un corps délivré du mental



La croyance que je ne suis que ce corps
est la source de bien des souffrances.
Ce corps est la porte par laquelle 
le voleur - la mélancolie - fait irruption.

Mais quand je réalise que je ne suis pas que ce corps,
mais que toutes les formes sont mon corps,
car toutes apparaissent, vivent et disparaissent en moi,
alors le voleur entre, mais...
... dans une maison vide !

Réaliser que je ne suis pas que le corps,
est-ce que cela veut dire que ce corps
est abandonné, laissé à l'abandon,
et donc délabré, négligé, 
telle la carcasse d'un ermite
qui vivrait dans le rejet de sa chair ?

Il y a un paradoxe :
si je cesse de m'identifier,
de me contracter,
de me limiter à ce corps,
alors mon être se redéploie,
reprend de la hauteur et de la profondeur,
à l'infini de l'espace.
Un chant s'élève dans le cœur,
une allégresse en cet
abandon d'élévation,
une palpitation dans ce vaste
silence immobile.

Un corps délivré des espoirs et des craintes,
affranchi des délires de l'imagination,
est heureux.
Le souffle va doucement et puissamment,
comme le soufflet d'une forge,
comme le souffle d'un nouveau-né.
Luxe, calme et volupté.
Quand le mental se fond dans le silence,
le corps retrouve son équilibre.
Quand le corps est apaisé,
l'âme est en paix.
Avenir et passé sont vus
comme de loin.
Les possibles sont comme des serviteurs
qui attendent à la porte du palais,
certains plus forts que d'autres,
mais tous soumis 
à la Reine Présence.

Comme disait le maître d'un de mes maîtres :

"Je ne suis pas le corps,
car ce corps apparaît en moi.
il est mon serviteur,
et de ce fait il déborde de joie et de conscience."

Heureux les pauvres, 
le Royaume est à eux,
qui n'ont plus ni Moi ni Mien.

dimanche 19 février 2017

Je suis... un mégalomane ??

Au centre de chacun brille le soleil du "je suis",
force vive, source de tout et guérison de tous.

La voie aux mille tours et détours
 est finalement la voie du "je suis".
"Je suis" n'est pas une idée abstraite de l'Absolu, de l'Être, de la Conscience,
mais une présence intime, la présence intime qui brille toujours
au fond de nous, même quand nous n'en avons pas conscience.
Pur ressenti.
Avant tout.



S'éveiller,  c'est s'éveille au "je suis",
plus intime à nous que nous-mêmes,
présent avant toute idée de soi, avant toute image.
Mais c'est un ressenti,
une sensation, 
une vibration, 
une énergie,
un courant
d'amour 
de guérison.

Mais n'est-ce pas de la mégalomanie
à l'état pur ?
N'est-ce pas mettre le divin au service de l'humain,
répétant ainsi le geste de Satan,
la racine même du Mal ?

Je ne le crois pas.
Pourquoi ?
Parce que cette Présence est moi,
je la sens comme "moi", c'est vrai.
Mais dans le même temps, je la sens
comme un moi plus authentique, plus profond,
à jamais au-delà de tout égoïsme.
C'est un moi vivant,
mais un moi universel,
un moi que je sens être le moi
qui vibre et vis dans les regards,
dans les corps,
dans les mouvements de la vie.

On peut être tenté par une telle inversion,
se laisse aller dans une quête d'argent et de pouvoir,
faire du "je suis" un outil au service de fantasmes.
Mais, tôt ou tard, un sentiment de malaise
nous indiquera que nous nous égarons,
et l'instinct divin, irrépressible,
plus fort que n'importe quel mensonge que nous pouvons nous servir,
nous ramènera à la vérité du "je suis".
Comme un retour à la maison.
Doux, sans jugement, vrai.
Puissant. Force intacte,
inaccessible à tout mal.

D'un autre côté, "Je suis" s'incarne.
"Je suis" incarné.
Inutile de vénérer la souffrance,
ce serait une autre idole.
"Je suis" un,
mais je m'incarne ici et maintenant
pour manifester une face et un regard 
uniques,
et précieux à ce titre.
"Je suis", et je suis tout,
au-delà de toute limite.
Mon corps se détend,
se laisse prendre dans cette Main chaleureuse,
sans nom, sans forme, mais 
plus vivante que tout ce qui a nom et forme,
et qui se révèle clairement
par "je suis",
vibration silencieuse,
silence éloquent,
plénitude parfaite,
une,
que j'accueille maintenant,
que je laisse ruisseler dans mes veines,
qui englouti et sature chaque instant,
chaque parcelle de mon être unique.

"Je ne suis rien" veux dire,
en termes de ressenti,
"je suis transparent,
je m'ouvre,
je m'offre à l'influx,
à la vibration
Je suis".

Je désire,
mais je désire sans limite.
Je veux, mais
je veux sans limites, 
Je suis désire,
Je suis vie,
Je suis plaisir,
Je suis amour,
Je suis sagesse.

Je suis cette voie de vie, de renouvellement, de liberté, d'émerveillement, de stupeur...

Nul ne peut se l'approprier.
Chacun peut s'y ouvrir.

dimanche 18 décembre 2016

Ressentir que "je suis elle/lui"

D'abord, l'écoute du souffle. 
Fin de l'expir, délivrance. Silence. Transparence.
Fin de l'inspir, plénitude. Touche d'amour.
Shiva et Shakti, toujours.
Par la magie de cette écoute, l'âme (l'oiseau migrateur, hamsa) devient divine ("je suis lui/elle", so'ham).


Puis, l'union de deux êtres : 
Shiva et Shakti, toujours.
Dans notre corps, puis dans nos deux corps.
Abhinava décrit cette dernière expérience :

"Quand nous entrons
dans le royaume de l'extase totale, 
c'est alors que nous faisons l'expérience
de l'enseignement selon lequel
'par les baisers et les coups de rein...'
Maîtres en ce (royaume),
(notre) Canal du Centre,
éclat suprême (de la Vie),
anime le corps entier.
Ensuite, et dès lors que l'énergie féminine
a été excitée, nous allons vers
le royaume (de l'orgasme),
l'éjaculation, merveille de félicité.
A elle seule, elle n'est pas complète.
Mais quand elle l'est,
elle est Dieu.
C'est ainsi que cette énergie d'extase 
se déploie."

"Coups de rein" : manthana, littéralement "baratter".
"Le Canal du Centre" : l'atemporelle conscience, d'abord découverte entre deux respirations, puis entre les deux corps, entre deux mouvements. Puis ce frémissement envahit la respiration, les mouvements. Dans la pratique à deux, cette Présence est d'abord découverte dans le plaisir génital. Puis cette sensation se répand "en haut, en bas et au milieu", comme dit Kshémarâdja, cousin d'Abhinava, qui parle lui de "l'éclat suprême qui anime le corps entier".
"L'extase" : visarga, littéralement "éjaculation". C'est le terme employé pour désigner l'Acte créateur, l'extase divine, l'orgasme humain, et le résultat de cet orgasme - les sécrétions féminines et masculines, offertes ensuite.
"Quand elle n'est pas complète" : si le déploiement des sensations n'est pas reconnu comme manifestation divine, s'il n'y a pas d'émerveillement, de délectation. C'est là qu'une certaine lenteur est mise en valeur par Abhinava, même s'il ne parle jamais de "rétention", idéal des yogis ascètes en quête d'immortalité physique. Ce sont deux modèles opposés.
Ce rituel englobe tout, contient toutes les expériences, il est potentiellement gros de tous les savoirs. Voilà pourquoi, dans la tradition du Cœur, on le nomme "Sacrifice (="qui rend sacré") primordial", originel, âdi-yâga
Cet état de "je suis elle/lui" est un état d'unité, mais aussi de non-dualité.
Car ici, dans la tradition du Cœur, l'unité n'est pas un but en soi.
On n'aspire pas à l'unité en rejetant la dualité, car la dualité est un concept, mais l'unité aussi...
Car voyez : "concept", ici, désigne simplement une expérience artificielle, factice, construite, et non pas seulement une pensée abstraite. C'est le point où la plupart des adeptes du Néotantra s'égarent, et tombent dans un culte du corps qui ne saurait combler personne. Le but est plutôt de réconcilier unité et dualité en réconciliant les pôles de la dualité, en célébrant la dualité dans l'unité et l'unité dans la dualité. 
Concrètement, homme et femme fusionnent. Car 
"cette extase naît de l'excitation (des deux partenaires).
'ha' (symbolise la conscience) qui engendre les consonnes (et donc la création extérieure).
Et 'sa', uni à la résonance  'm' emporte tout dans l'Absolu ('a'), royaume de notre nature véritable.
Tout ceci est l'état de 'je suis lui'".
En ce royaume du suprême Éclat,
nous sommes à la fois excités, et tirés vers le centre de nous-même. C'est la magie du visarga, de l'extase, qui désigne aussi, en sanskrit, une syllabe qui s'écrit avec deux points ":". Double extase : épanchement vers l'extérieur, vers l'autre ; et vers l'intérieur, dans le feu conscient au cœur de soi. Et ces deux se nourrissent mutuellement. La paix de l'homme excite la femme, qui excite l'homme, qui en retour apaise la femme... et ainsi à l'infini, de sorte qu'extérieur et intérieur, unité et dualité, s'égalisent. Comme le souffle. Comme moi et le monde.
Tout est là.
Nous sommes alors loin du néotantra, semble-t-il,
mais proches de l'expérience ordinaire.
C'est la reconnaissance de l'expérience qui rend l'expérience extraordinaire,
et non pas l'expérience en elle-même.
Sans compréhension, sans attention, c'est-à-dire sans amour,
l'expérience reste "incomplète",
incapable de combler le couple,
quelques soient les techniques.
Bien sûr, on peut transposer à toutes les autres expériences de la vie.

A-ha-m = "je" 
Shiva-Shakti-Individu.
C'est clair :)

(les extraits sont traduits de la Libre méditation sur la Déesse-Parole, I, 896-899)

mercredi 4 mai 2016

La conscience se manifeste clairement comme "je"

La feuille de nénuphar recueille l'eau, baigne dans l'eau, mais n'en goûte rien...
(nénuphar sur le lac Dal, à Shrinagar, Cachemire)


L'acte de conscience "je"  (ahamiti vimarshah) est la manifestation directe de notre véritable nature, de notre état naturel (svasvabhâva). Si elle est confondue avec le flot des pensées et des émotions, c'est parce que cet acte de conscience s'est (librement) affaibli et se multiplie par jeu ; elle se confond librement avec elle-même manifestée comme sujet limité, tout en restant sujet, sans quoi nul objet ne pourrait se faire jour :

"La conscience, absolument une est le sujet qui se manifeste clairement comme 'je'. Elle est la vérité ultime. Si elle devient le substrat des pensées...c'est parce que fait défaut une prise de conscience profonde de sa vraie nature, état (factice) engendré par le pouvoir de Mâyâ."

Râma, Spandavivriti, p. 27

Autrement dit, le "je" ou l'ego (aham) n'est pas une illusion. L'illusion, c'est de s’identifier seulement à tel corps limité, à des sensations, à une représentation, ou au vide :

"L'impureté, c'est identifier l'ego au corps, par exemple, (mais) l'ego est authentique (upapanna) (en lui-même)."

Râma, Spandavivriti, p. 39

En fait, acte de conscience et ego ne font qu'un. Pleinement connu, l'ego est la Shakti de Dieu, il est liberté. Partiellement connu seulement, il se manifeste comme source d'illusion.

Mais, comme l'a dit un inconnu :

"Même s'ils les connaissent,
les instructions secrètes ne peuvent
prendre racine dans le cœur des égarés...
Eh quoi ?
Les feuilles du nénuphar
ne s'imbibent point d'eau,
alors même qu'il n'y a rien 
entre elles et le ciel !"

samedi 23 février 2013

Qui est "je suis" ?

Conférence du lundi 25 février 2013 sur le shivaïsme du Cachemire

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhinâ), de même qu'un vaste courant de la philosophie occidentale, affirme que le moi est une construction mentale, produite principalement par le langage. Pourtant, elle affirme également que l'absolu est le Soi. Mieux, le Soi est la conscience la plus immédiate que l'on peut exprimer sous la forme d'un "je", d'un "je suis je" dont tous les sujets et les objets ne sont que des manifestations partielles et factices. Il y aurait donc deux "je", l'un authentique et l'autre, factice.

Temple des yoginîs, centre de l'Inde

Mais comment peut-on affirmer que l'absolu est "je" ? N'est-il pas, dès lors, condamné lui aussi à n'être qu'un concept dualiste élaboré par opposition avec le "tu" et le "il" ? N'est-il pas une fiction dualisante (vikalpa) marquée par l'emploi d'un mot ? Or, comme le fait remarquer Dharmakîrti, la division en soi et autrui n'est-elle pas la base de toutes les émotions destructrices ?

Dans sa Réalisation du réel (Tattvasiddhi), le bouddhiste Śāntarakṣita cite ce vers célèbre de Dharmakīrti (Pramāṇavārttika II, 219) :

S'il y a un Soi, il y a la notion de "l'autre".
Cette division entre le Soi et l'Autre engendre la haine et l'appropriation.
En découlent directement
Toutes les pathologies mentales. 8

A quoi Utpaladeva, philosophe de la Reconnaissance, rétorque, dans sa Réalisation du sujet comme conscience (Ajaḍapramātṛsiddhi) :

Les êtres dépourvus de conscience (propre)
Sont presque inexistants : ils n'existent que dans la manifestation, dans le Soi.
C'est une seule et même manifestation de notre Soi (qui se manifeste)
Comme soi-même et comme autrui. 

Mais cette affirmation est-elle justifiée ? Est-il légitime de désigner l'absolu, ou même la conscience, comme "je" ? Cette réflexion nous permettra de prolonger les séances précédentes sur la question du rapport entre la conscience et le désir. La conscience est-elle sans ego ? Ou bien faut-il, comme le fait la Reconnaissance, reconnaître que le "je" est l'essence même de la conscience ? Le non dualisme du Védânta tient que la conscience est sans ego. Elle n'est donc un "Soi" qu'en un sens faible, métaphorique. Le non dualisme de la Reconnaissance, en revanche, soutient que la conscience est "je". Elle est donc un "Soi" au sens fort.

Cette voie, originale, peut se réclamer de l'héritage prestigieux des Upanishads, pour qui "je" est le nom privilégié du Soi, de l'absolu, de notre vraie nature. Au vingtième siècle, cette thèse sera aussi partiellement reprise par Ramana.

Qu'est-ce que le "je" ? Une illusion seulement plus ancrée que les autres, ou bien l'indice de l'absolu ?

Le lundi 25 février ainsi que le lundi 25 avril 2013, au CPEC, 37 bis rue du Sentier, 75002 Paris, 18h30-20h30.

Bibliographie :
Sur Abhinavagupta, l'un de ses principaux philosophes.
Sur le statut de l'ego dans la pensée indienne.

mercredi 24 octobre 2012

"Je suis je"





Quand cette réalité que l'on perçoit dans le cœur
Émerge peu à peu du cœur et se déploie comme conscience,
Elle prend des myriades de noms.
Mais à y regarder de plus près, le plus éminent est "je".
Il est le plus éminent car il est présent dans le cœur de chacun,
Accompagné de "suis",
Sous la forme de l'expérience du Soi toujours présente, "je suis",
Révélation de l'existence.
"Suis" est donc le sens véritable de "je", les deux sur un pied d'égalité.
Dieu, l'être transcendant,
Est présent dans le cœur sous la forme d'un "je suis je",
Essence du Soi, être simple, libre des pensées.
Parmi les innombrables noms qu'on lui donne
Dans les religions et les langues des hommes,
Nul autre nom n'est aussi juste ni aussi élégant
Que ce nom : "je".
Pour ceux qui sont attirés par le Soi,
Seul le nom "je suis je", parmi tous les noms de Dieu,
Résonnera sans cesse au firmament du cœur
Une fois l'ego anéanti.
Et il restera là, au centre de l'attention,
Telle une ultime parole silencieuse.
Même si vous vous contentez de penser sans cesse
Ce nom premier, "je suis je", l'attention recueillie sur ce sens du "je",
Alors cette pratique vous conduira à la source d'où jaillit la pensée fausse "je (suis Untel)",
Matrice de l'ego qui fait lien avec un corps (limité).

Une Guirlande de paroles lourdes de sens, Guru Vacaka Kovai, poèmes de Muruganar et Ramana Mahari, 712-716, traduit par TV Venkatabramanian, R. Butler et D. Godman.

mercredi 24 février 2010

Délectons-nous !

Délectons-nous jour et nuit
en la joie innée,
aux pieds du Soi qui est Dieu,
qui brille en nous - "je...je"-
le jour comme la nuit.
Alors l'Ignorance fondamentale,
appelée "je", s'évanouira.

Ramana, Stance inaugurale pour le Fleuron de la discrimination (Vivekacudâmani, lequel, soit dit en passant, n'est pas une œuvre de Shankara, mais bien d'un certain Shankarânanda qui vécût au XVIe siècle). Il y a un tas de jeux de mots intraduisibles (par ex. aham signifie en tamoul "je" et "intérieur"; pada signifie "pied" et "domaine, état", etc.) ainsi que des allitérations. Voir ici.
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