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jeudi 17 novembre 2022

Au-delà de la conscience ? Le cas du bouddhisme "pragmatique"

 Dans le modèle bouddhiste des neuf états de méditation (dhyâna) sont mentionnés quatre états "non matériels" (arûpa), dont un état dit de "conscience infinie", situé entre "l'espace infini" et "le Rien", ākiṃcanya-āyatana, litt. "le rien comme support".

un bouddha grec

Il est intéressant de relever les descriptions et interprétations proposées par les adeptes contemporains, surtout dans la branche dite "pragmatique". Car cela renvoie au plus profond de nos vies intimes.

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Ainsi, Daniel Ingram décrit le passage de l'espace à la conscience par la réalisation "que l'on est conscient" de cet espace sans limites. Selon lui, cet état est celui que les ignorants prennent, à tord, pour un "Soi", un "Tao", un "Fond", un "Témoin permanent", "une Conscience éternelle", etc. C'est un piège, une illusion. 

Si l'on croit cela, en effet, il faut alors "s'alarmer", allumer les lumières d'alerte, "laisser la terre trembler sous nos pieds" pour nous sortir de ce piège, etc. 

Pourquoi ? Quels sont ses arguments ? Il n'en donne pas. 

Ensuite, on passe au "Rien". Comment ? On ne sait pas trop. Pourquoi ? A cause d'un désenchantement. Mais on n'en saura pas plus, malgré les centaines de pages de cet auteur prolixe. 

Qui a conscience de ce "Rien" ? Personne. Circulez. Mais c'est bien une expérience !?! Qui fait cette expérience ? Comme souvent dans le bouddhisme ancien, l'absence de réponse est censée tenir lieu de réponse, en sous-entendant que ce silence est profond. Circulez. Mais cela ne répond pas aux questions légitimes posées plus haut. Circulez, on vous dit !

Ingram ajoute que, dans l'état de Rien, il y a "des sensations qui suggèrent le Rien". Il y a donc "sensation" ! Mais il n'y a pourtant aucune "conscience" ? Cela a-t-il un sens ?

Maintenant, voici la question la plus importante :

Si l'état de conscience infinie est une illusion, QUI est victime de cette illusion ?

Pas de réponse.

Et ce n'est pas fini !

Après le Rien, vient l'état de "ni perception, ni non-perception". 

Et ça n'est pas fini !

Après cela, vient l'état de cessation des perceptions.

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Si ces états sont des états de dissolution progressive des phénomènes dans la conscience (en Dieu, dans le Tao, etc.), alors tout cela fait sens.

Malheureusement, le bouddhisme (ancien) ne donne pas ce simple fil d'Ariane. Du coup, on se retrouve avec une pléthore d'interprétations contradictoires.

 Ainsi, comme il manque ce fil d'Ariane, certains en ajoutent un : la "sensation de plaisir" (c'est ainsi qu'ils interprètent le sanskrit prîti, le pâlî pîti). Mais, comme cette mystérieuse "sensation de plaisir" ressemble au Soi tantrique, aux expériences de Kundalinî et autres symptômes pas très bouddhiques, ils ne sont pas à l'aise avec ce fil, pourtant indispensable, même à leurs yeux. On les sent gênés. 

Et pour cause : cette "sensation de plaisir" est le Je suis, la vibration qui est le cœur de la conscience, c'est-à-dire de toute expérience, de toute sensation. Mais le Bouddhiste ne peut suivre ce fil jusqu'au bout sans craindre de perdre son identité bouddhiste. N'est-ce pas ironique ?

Du coup, nombre de ces adeptes sont adeptes, en plus du bouddhisme, d'autres idées, enseignements ou traditions. 

Pour ne citer que les plus connus actuellement :

Daniel Ingram est un "éveillé" (arhat), mais il est aussi fan d'Aleister Crowley et de sa "magie du chaos". Et aussi de la guitare électrique. 

Shinzen Young trouve un secours dans la bhakti, il est fasciné par shaktipâta et par la mystique chrétienne.

Feu John Yates affirme que le dzogchen et le chamanisme sont bien plus puissants que les neuf états de méditation.

Catherine Shaila cite Papaji (Poonja) comme son maître.

Sam Harris cite Papaji et des maîtres tibétains.

Leigh Brasington est plus sobre, et plus ouvertement matérialiste. Mais il admet que la "sensation de plaisir", plus sensible dans "le cœur" selon lui, est indispensable. 

Tous ces enseignants sont globalement "à gauche" et plutôt matérialistes, rationalistes, progressistes, naturalistes ou scientistes. Ils ne sont pas très à l'aise avec l'idée d'une transcendance ou même, simplement, d'un élément affectif, personnel, qui aurait du sens et qui ne serait pas simplement du domaine des faits objectifs. Mais ils n'arrivent pas à se débarrasser de la "sensation de plaisir", souvent basée sur le souffle ou une mystérieuse sensation "dans le cœur".

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Qu'est-ce que j'en dis ?

J'en dis que cette "sensation de plaisir" est plus qu'un simple adjuvant. Il y a là quelque chose de vrai, un signe de quelque chose de plus profond, dont nul ne saurait se passer dans sa vie intérieure, quelques soient par ailleurs ses opinions. 

Pour autant, ce "bouddhisme ancien" porte lui aussi un message important : il est vital de mourir, intérieurement, c'est-à-dire de lâcher prise, de se laisser aller vers le vide, vers l'espace, vers le silence. Mais sans la "sensation de plaisir", sans vibration, sans l'acte pur "je suis", ce vide sera une impasse. Il ne sera pas le vide béni qui permet d'être rempli par... autre chose.

C'est du moins mon expérience et celles de bien d'autres personnes qui m'inspirent. Et c'est celle aussi de ces enseignants de méditation, même si cela ne colle pas avec leurs opinions.

lundi 27 septembre 2021

Comment garder l'attention vers le centre ?


 Le trésor se trouve ici. Au centre de mon être. Je n'ai qu'à pointer mon attention vers le centre, le cœur des choses, ici, ce cœur plus proche de moi que tout le reste.

Mais comment faire ? Comment garder l'attention centrée, alors que l'attention est sans cesse distraite, fragmentée, tiraillée de-ci de-là ?

En disant "je". 

Le centre a bien des noms. Tous les noms vont à cet espace, ce vide, cette lumière. On peut certes le comparer à tout. Une pierre, un éclair, une vague, une épée, un aigle... Mais le meilleur de ces noms est "je". C'est le nom qui pointe directement vers le centre. Or, nous sommes naturellement "égoïstes". Nous sommes naturellement égocentrés. Le mot, le mantra "je" est donc un nom précieux. Il pointe naturellement vers la Source.

Nous n'aimons par l'argent pour l'argent. Nous n'aimons pas le pouvoir pour le pouvoir. Nous aimons tout cela parce que nous nous aimons. Il y a cet amour de soi derrière tout amour. Mais cet égoïsme est le signe que notre essence, notre Moi, notre Soi, désigné par le mot "je". 

C'est donc vers "je" que j'oriente mon attention. L'ego est ce Soi, mais confus, mélangé, confondu, dispersé. Quand je plonge de toute mon attention vers moi, alors ce Moi se clarifie et ce n'est plus un ego que je trouve, mais le Soi. Un moi, oui, mais vaste, immense, spacieux. Et surtout, une joie sans forme, qui ne dépend de rien. Un Moi qui n'est plus rien, ouvert pour tout, un Moi-mystère de joie. 

Quand je me tourne vers "je", je découvre la paix et l'amour. "Je" est le premier nom du mystère. Il n'est pas le seul. Mais il est le premier. 

"Je suis je" : que se passe-t-il alors ? Quelle est mon expérience ? Quelle est votre expérience ?

Je récite, en quelque sorte mentalement "je.. je..." comme une pulsation. Puis très vite, il n'y a plus de mots. Seule une résonance d'amour et de félicité. L'ego est éclaté. Demeure un silence vibrant, un silence habité, dans lequel le corps frémit de joie.

Quel secret incroyable ! La source est ici. En amont. Pour détruire l'ego, source de tous les malheurs, il suffit de plonger en soi ! Dire mentalement "je", c'est rejoindre l'essence, se rejoindre, reconnaître ce qui a toujours été présent. C'est se réveiller.

Je dis" je". Pleinement. Doucement. Et irrésistiblement, une énergie s'éveille, qui dissout l'ego et ses mille soucis. Mais, comme c'est moi, c'est aussi moi, encore plus moi, et que je suis naturellement égocentré, eh bien l'attention est naturellement orientée vers moi, vers le Soi... Ainsi, l'attention devient continue. Pourquoi ? Parce que je suis naturellement aimanté vers moi, vers ce Moi est est en réalité pur amour, pur silence, pure joie.

S'éveiller à soi, c'est s'oublier. S'oublier, c'est se retrouver nu dans la lumière qui unit tout. Une mort et une renaissance. Perdre un rien pour un tout.

Plonger dans la sensation d'être, "je suis je", c'est faire éclater ses limites. 

Ramana dit "même si vous ne faites rien de plus que réciter sans cesse 'je...je'...' en plongeant votre attention en cela, cette pratique vous mènera à la source de l'ego illusoire..."

Oui, cela suffit. Que cela soit notre mantra, notre prière, notre méditation, notre pratique, notre vie.

vendredi 19 mars 2021

Comment stabiliser l'état éveillé ?


Quand nous avons une "expérience d'éveil", nous avons ensuite l'impression de la perdre. Cet "éveil" a lieu à telle heure, à tel endroit, mais à présent, il a disparu. Et cette fuite du meilleur est frustrante. Nous avons le sentiment de manquer de pureté, de stabilité, d'alignement, de centration, etc. 

Comment stabiliser l'état éveillé ?

Il y a trois approches.

La première est intellectuelle. Elle consiste à réaliser soit 1) que le monde, le corps et le mental ne sont pas réels parce qu'ils sont impermanents ; soit 2) que tout est conscience transparente et bienheureuse. Cette approche semble difficile à beaucoup, qui n'ont peut-être pas les moyens cognitifs (mémoire, concentration, intelligence) pour se donner à une réflexion assez intense. Comme le renard de la fable, ils diront que "c'est juste intellectuel". Elle s'adresse donc à une minorité.

La seconde est la voie de la méditation. Elle consiste à s'entraîner à être vigilant, à ne pas se laisser distraire hors de l'état éveillé. Cet état se révèle entre deux pensées. La pratique est de ne pas se laisser distraire de ce pur silence quand la prochaine pensée apparaît. Cette approche est difficile, car notre attention se fatigue vite. En outre, elle devient ardue quand nous avons des tâches complexes ou multiples à effectuer, ce qui est souvent le cas dans un open space ou face à un écran. Nous devenons alors frustrés de ne pas parvenir à réellement progresser. Nous nous sentons affamés. Cette approche ne pourrait suffire, peut-être, qu'à des personnes qui vivent en ermite.

La troisième est la voie de l'amour. Elle consiste à plonger dans l'élan pur, le désir pur, la vie pure, le "je suis" qui vibre au centre de toutes nos pensées, de chacune de nos sensations. L'avantage de cette approche est qu'elle n'est ni entièrement intellectuelle (bien qu'une claire certitude soit une aide précieuse), ni entièrement cognitive (la vigilance), mais affective. Or, je sais par expérience que l'affect est souvent plus fort que l'intellect et l'attention. De fait, le coeur est maître de la pensée et de l'attention. Quand je suis anxieux, même si je ne sais pas clairement ce qui cause ma peur et même si je n'y fais pas attention, l'angoisse est là. Quand je suis heureux ou amoureux, la joie est là, même si je ne sais pas exactement ce qui me rend heureux, ou même si je n'y prête pas exprès attention. Ici, dans cette approche, je plonge directement dans le "je suis" silencieux", sans avoir besoin de savoir ce qu'il est. Puis sa vibration se poursuit, sans que j'ai besoin d'y prêter toute mon attention. C'est difficile à expliquer, mais c'est ainsi. Il s'agit moins de prêter attention au "je suis" que de s'y donner, s'y baigner, se tourner vers cette source intérieure, cette sensation. Et alors, je découvre que je ne suis plus dépendant d'une compréhension, ni d'une attention. Bien plutôt, lumière et vigilance émanent de cette conversion de l'être vers son centre. Comme l'angoisse ou l'amour, le "je suis" ne me quitte plus, tant que je ne m'en détourne pas vraiment. Et encore une fois, à partir de là, les lumières suivent, l'attention suit. Pourquoi ? Sans doute parce que le "je suis" est... le Je, le centre de mon être. L'état d'éveil, qui est plutôt un état d'amour, se stabilise alors peu à peu, à sa manière et à son rythme. Cela n'est bien sûr jamais totalement achevé, parfait. Et pourtant, c'est finalement la seule voie.

Bien que cette dernière approche soit si profonde, elle a ses difficultés. Mais au fond, elle est la seule vie vraie. C'est d'elle dont parlent les mystiques. Elle est, en droit, accessible à tous. Simple, unie, droite, douce, lumineuse, vraie, totalement vraie, sans artifices. Mais elle exige une confiance, un abandon, une audace, dont peu sont capables, à cause de leur état de contraction, d'inhibition. Cependant, plonger dans le "je suis" est la meilleure préparation à cette plongée même. Les autres "voies" ne sont que tergiversation et tournages en rond, autour de ce cœur patient, évident et mystérieux, éloigné et pourtant si proche.

Plonger dans le "je suis" stabilise ce qui doit l'être et harmonise, corrige, éclaire, guide, rassure, console, éprouve, émerveille. C'est la panacée. Compréhension et attention ne suffisent ni ne sont nécessaires pour commencer. Que l'on se laisse aller à cette profonde extase intime. Tout deviendra limpide, les réponses viendront d'elles-mêmes. Le "je suis" est la réponse. Il est tout et voie vers le tout, moyen et fin complète, tout en tout, tout en tous, meilleur de tout. 

dimanche 28 février 2021

Ecouter Dieu



"Vous vous laissez trop aller à votre goût et à votre imagination. Remettez-vous à écouter Dieu dans l'oraison, et à vous écouter moins vous-même. L'amour-propre est moins parleur quand il voit qu'on ne l'écoute pas. Les paroles de Dieu au cœur sont simples, paisibles, et nourrissent l'âme, lors même qu'elles la portent à mourir : au contraire, les paroles de l'amour-propre sont pleines d'inégalités, de trouble et d'émotion, lors même qu'elles flattent. Ecouter Dieu sans faire aucun projet, c'est mourir à son sens et à sa volonté."

Fénelon, Lettre à une inconnue

"Ecouter Dieu", c'est écouter le "Je suis", la sensation d'être, profonde comme l'océan, simple comme bonjour, claire comme le jour. C'est écouter le Mantra, le Verbe, s'énoncer de soi-même au plus profond. C'est se mettre à l'école du rien et du tout, du mystère immédiat. Si je ne pouvais faire que cela à toute heure du jour et de la nuit, alors je n'aurais besoin de rien d'autre, tout serait bien. M'orienter vers vers ce ressenti, comme on se tourne vers un souvenir d'outre-temps, puis me laisser faire. Me laisser envahir, posséder. Ne plus vivre selon moi, mais selon ce courant d'amour et de félicité secrète. C'est la vie intérieure. Toutes les autres pratiques visent ce moment où je replonge dans ce courant universel de vie brute, "je suis je", "je... je...", être, énergie de vie, jaillissement au centre de la poitrine, au centre de moi, plus moi que moi, braise ardente autant que subtile, flamme inextinguible, "bouche de la Yoginî", source de la tradition orale, unique transmission intemporelle, cœur de tous les cœurs, fond de toute chose, onde infinie, élan inépuisable, chute immobile, frémissement électrique, désir premier, Big Bang toujours présent, clé absolue, état de potentiel sans limite, joie sans bornes, panacée gratuite et grâcieuse, beauté sans visage... Devant pareille bonté, je n'aspire qu'à me fondre, m'offrir et m'oublier.

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