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jeudi 28 octobre 2021

Fuir l'extérieur pour aller à l'intérieur ?


 Il y a une vie intérieure : la découverte d'une manière d'être plus profonde, plus vraie, plus joyeuse, moins absurde. Aussi, grande est la tentation de se retirer vers cet intérieur béni quand les choses vont moins bien, quand la vieillesse, la maladie, la mort, l'injustice ou la malchance se présentent. Et quand tout va mieux, nous pouvons nous sentir frustrés de cet intérieur, tout de même, car là est le sens, la valeur, le salut, la substance. Désormais nous le savons ; nous pouvons ajourner, reporter, mais nous ne pouvons plus échapper à cette nouvelle conscience. La source a été trouvée. Comment pourrait-on l'oublier ? La source de vie est ce silence intérieur en lequel chacun de nos membres renaît, en qui chaque pensée, chaque émotion semble à sa place, comme une eau fluide et fraîche coule d'une manne assurée.

L'extérieur aussi nous appelle. Comme une autre saveur, plus âcre, après les douceurs du cœur profond. L'action, les responsabilités, l'aide aux autres... Que faire alors ? Que choisir ? L'intérieur ou l'extérieur ? Les deux semblent incompatibles et le dilemme ressemble à un nœud inextricable.

Maître Eckhart évoque cette alternative, mais nous suggère qu'il n'y a pas à choisir, car l'intérieur appelle l'extérieur et cet extérieur doit jaillir dans l'intérieur, sans le détruire :

"Cela ne veut pas dire qu'il faille fuir son intériorité, s'en détacher à la renier [ce serait excessif], mais bien au contraire : il faut apprendre à agir en elle, avec elle et par elle. En sorte que l'intériorité fasse irruption dans la réalité extérieure et que cette réalité extérieure soit réintroduite dans l'intériorité, et que l'on s'habitue alors à devenir libre dans l'activité. Il faut diriger son regard vers cette activité intérieure et agir à partir d'elle, que ce soit lire, prier ou, s'il convient, accomplir des œuvres extérieures. Si l'activité extérieure trouble l'opération intérieure, que l'on suive la voie intérieure. Mais si les deux pouvaient être unies, ce serait la meilleure manière d'agir ensemble avec Dieu". Conseils spirituels, chapitre 24, trad. Wackernagel

Eckhart évoque dans ce passage très précieux la relation délicate entre vie intérieure et vie extérieure. Il ne s'agit en aucun cas de sacrifier la relation avec la source intérieure sur l'autel d'une efficacité extérieure, sociale, au nom de la morale par exemple. Eckhart souligne sans cesse que les œuvres en elles-mêmes sont sans valeur, du moins tant qu'elles ne découlent pas d'une intention bonne, c'est-à-dire jaillissant du silence intérieur, vivant et vibrant. 

Tant que l'intérieur semble faible, prenons en soin. C'est peut-être cela, "prendre soin de soi". Point trop n'en faut. Agir lentement, en revenant sans cesse à l'intérieur, au "je suis" concret. Donner le temps au temps, ou plutôt donner à ce qui est au-delà du temps, le temps de jaillir dans le temps et d'y opérer à sa guise. 

Alors l'extérieur, oui. Mais enveloppé dans l'intérieur, comme caché au plus profond, dans une paix obscure d'où sourd le nectar subtil de ce je-ne-sais-quoi sans lequel rien de beau ni de bon ne saurait être vécu, quand bien même cela semblerait beau et bon vu de l'extérieur. 

L'extérieur depuis l'intérieur. Tenter une autre vie, se laisser tenter par l'abandon fou à cette autre manière de vivre. Intime, secrète. L'extérieur ramené dans l'intérieur, l'intérieur infusant dans l'extérieur, de sorte qu'ils se pénètrent mutuellement. Le Tantra décrit précisément ce cycle du dehors et du dedans : c'est la krama-mudrâ, instruction secrète de la tradition des yoginîs. 

Tout, en somme, est question de dosage, de mesure et de temps opportun. Dans notre société en accélération, il est sans doute juste de lever le pied et de cultiver en tout lenteur, douceur et silence.

mercredi 6 octobre 2021

Noblesse du désir


Le mouvement n'est pas un problème. Le mouvement est désir de paix, amour du centre, de l'origine et de la fin de toute chose. Le mouvement n'est pas vain. Il a sa raison d'être, la plus haute qui soit : réunir chaque être à sa source.

"Que Dieu soit immuable, cela fait que toutes choses sont en mouvement. Il y a quelque chose de si désirable, qui fait se mouvoir toutes choses pour qu'elles retournent à ce dont elles sont venue, et cela demeure pourtant immuable en soi-même, et plus une chose est noble, plus elle se meut avec désir."

Maître Eckhart

L'émotion n'est pas indigne. Elle est, comme son nom l'indique, mouvement. 

Mais mouvement vers quoi ?

Vers le Bien, vers ce qui est désirable. Non pas ce qui est désirable en vue d'autre chose, comme je désire la santé pour vivre, et non pour la santé elle-même. Mais ce qui est désirable absolument, sans autre but. 

Cela demeure immuable et immobile, mais cela met tout en mouvement. Tout ce qui bouge est à la recherche de cela. La pierre même, à sa manière, qui son poids. Et la plante, et l'animal, et l'ange. Et en moi, l'amour. "L'amour est mon poids". Ce désir au fond de tout désir, cet amour aveugle mais insatiable, qui m'entraîne vers je-ne-sais-quoi, qui est plus évident que le jour.

Le désir est ma boussole, mon guide. Le désir pur, le désir gratuit, aveugle, le désir si fort que je ne peux exprimer ce que je désire. Le désir sans second, unique pour l'unique, du plus profond vers le Sans-fond.

Le désir est noble, même quand son objet apparent ne l'est pas. Le désir de vivre, d'être, d'avoir même. Le désir de paraître, et jusqu'au désir du mal. Il n'y a, au fond, que cet élan. 

La vie intérieure, c'est remonter à la source du désir, au désir nu, où la Source se donne à nu. C'est peut-être cela, "méditer". C'est peut-être cela, "plonger".

Remonter ici, à la source de tout mouvement. A l'aube de l'émoi, quand le Moi n'est pas encore ego face aux autres. A la racine, à la souche vivante, grosse de ce qu'il y a de meilleur.

Il y a une noblesse dans le désir.

Et plus le désir est intense, plus il passe pour un repos. A l'image d'une toupie, le mouvement infini vers l'Infini semble immobile. Or, cette inaction apparente est in-action divine, action à l'intérieur, dans l'invisible intime.

Puissions-nous reconnaître la noblesse du désir.

vendredi 10 septembre 2021

Tel un aigle


Sicut aquila, etc.

"Tel un aigle" :

Tel est l'exergue du Discernement de la vraie spiritualité de Henri Suso, huit chapitres annexés à la fin de sa "Vie" et adressés à Elsbeth Staglin.

Leur thème est l'opposition entre la fausse spiritualité de"la chose sauvage sans nom" (daz namelos wilde) et la vraie spiritualité de la "montagne sauvage".

Après cet exergue tiré du Deutéronome, il commence ainsi :

"Bienheureuse fille, le temps est venu de te rapprocher [de la sagesse sans images] et de t'élever hors du nid des images consolatrices nécessaire à ceux qui débutent. Tel un aiglon qui a grandi et dont les ailes - je veux dire les puissances supérieures de ton âme - ont pris de l'ampleur, il faut que tu t'élances vers la qualité de l'aigle : la noblesse contemplative d'une vie bienheureuse et accomplie." (trad. Wackernagel)

Telle est la véritable spiritualité sauvage, loin de la prétendue "omniscience" d'un corps idolâtré jusqu'à l'absurde par les faux spirituels que combat Suso dans ce livre, sans pour autant sombrer dans la vile calomnie. 

Ce message est précieux aussi à notre époque, où l'on divinise les pulsions irrationnelles, où le bien et le mal sont inversés, où la droite raison est conspuée au profit des régressions infantiles prises pour des révélations spirituelles, où la victimisation à tout-va fait de chacun le délateur de son prochain au mépris de toute rationalité. 

La spiritualité de Suso, comme celle de son maître Eckhart, n'incite pas à une régression dans l'infra-rationnel, mais à une "traversée du désert d'ignorance", par-delà une raison pleinement intégrée, à l'apex d'une culture nourrie des humanités. 

La ténébreuse lumière de "l'un de l'âme" ne brille pas dans les marécages d'une rhétorique puérile, mais dans la nudité d'un esprit bien formé. Tel un aigle.

jeudi 28 mai 2020

La vie véritable



"Maître Eckhart a écrit : 
'L'état d'esprit que tu as à l'église ou dans ta cellule,
emporte-le avec toi dans le monde,
dans ton agitation et ton inconstance.'
Au tréfonds de chacun de nous,
il est un merveilleux sanctuaire de l'âme,
un lieu saint, un Centre divin, 
une voix qui se fait entendre,
et nous pouvons y revenir sans cesse.
L’Éternité frappe à la porte de notre coeur,
elle cherche à pénétrer dans notre vie déchiquetée par le temps,
elle nous réchauffe en nous faisant entrevoir une magnifique destinée,
elle nous appelle à trouver en elle notre véritable foyer.
Obéir à ces appels, s'en remettre joyeusement,
corps et âme, sans réserve,
à la Lumière intérieure,
c'est le commencement de la vie véritable."

Thomas R. Kelly, La Présence ineffable, p. 17

Kelly, mort en 1941, était un philosophe Quaker intéressé par les "sagesses orientales".
Il prépara une thèse, puis une seconde à Harvard. Mais le jour de la soutenance en 1937, face au jury, il resta paralysé d'angoisse.
Il se tourna alors entièrement vers la source intérieure.

mercredi 25 mars 2020

Du fond de la cellule


Une description de la vie 
et une invitation à vivre.

"Maître Eckhart a écrit : 

'L'état d'esprit que tu as à l'église ou dans ta cellule,
emporte-le avec toi dans le monde,
dans ton agitation et ton inconstance.'

Au tréfonds de chacun de nous,
il est un merveilleux sanctuaire de l'âme,
un lieu saint, un Centre divin, 
une voix qui se fait entendre,
et nous pouvons y revenir sans cesse.
L’Éternité frappe à la porte de notre cœur,
elle cherche à pénétrer dans notre vie déchiquetée par le temps,
elle nous réchauffe en nous faisant entrevoir une magnifique destinée,
elle nous appelle à trouver en elle notre véritable foyer.
Obéir à ces appels, s'en remettre joyeusement,
corps et âme, sans réserve,
à la Lumière intérieure,
c'est le commencement de la vie véritable."

Thomas R. Kelly, La Présence ineffable, p. 17

Thomas Kelly était un prédicateur Quaker du XXè siècle.

mercredi 17 août 2016

Connaissance et amour selon Eckhart



Maître Eckhart décrit, dans un sermon latin peu connu, l'expérience de la non-dualité entre l'âme et Dieu :

"La béatitude se trouve dans la connaissance de Dieu."

Notez : il ne parle pas de l'amour de Dieu, mais de sa "connaissance".

"...mais pas à partir de l'extérieur, comme quand nous regardons les choses. Tout ce que nous connaissons de l'extérieur, dans la division, ce n'est pas Dieu."

Autrement dit, la connaissance duelle, dans laquelle le sujet connait un objet extérieur à lui, n'est pas la connaissance véritable.

"La connaissance de Dieu est une vie qui s'écoule à partir de l'être de Dieu et de l'âme, car Dieu et l'âme ont un être et sont un dans l'être."

C'est ce genre de déclaration qui a été condamné comme "hérétique"...

"... et toutes les opérations s'écoulent au-dehors et restent cependant au-dedans."

Comme Dieu qui, selon la Reconnaissance, crée "l'extérieur" à l'intérieur : la dualité apparaît sur fond d'unité, qui la manifeste en son sein. "Extérieur" : séparé du sujet, de la conscience, de l'âme, de Dieu. 

La béatitude (=le bonheur), c'est vivre ainsi, dans un monde qui s'écoule de notre être, sans jamais sortir de lui. Le "dehors" est embrassé en le "dedans" absolu de l'être, de la conscience.

"L'âme connaît Dieu là où elle est un en lui et avec l'être de Dieu."

Connaître, c'est être, ou se savoir être, en quelque sorte.

"Et c'est cela la véritable béatitude, le fait que l'âme ait ainsi la vie et l'être avec Dieu. Et c'est cela la connaissance de Dieu, le fait que toutes les autres formes de connaissance et d'être se dissipe."

Rien n'existe séparément de Dieu. L'être de ce qui est, est Dieu. Cette connaissance est le bonheur. Tout le reste se "dissipe" comme un brouillard devant le soleil, au sens où tout baigne en la Lumière et vie de la Vie divine :

"L'âme n'est pas consciente d'elle-même [comme séparée de l'être de Dieu] ni des autres choses, elle se sait en Dieu et Dieu en elle, et toutes choses en lui. Tout ce qui est en Dieu, elle le connait avec lui et elle opère avec lui toutes ses oeuvres. Là, il n'y a rien, elle ne connait rien si ce n'est qu'elle connaît en Dieu et Dieu en elle."

Maîte Eckhart, Sermon 94, trad. E. Mangin

La Reconnaissance ne dit pas autre chose.

Mais pourquoi cette insistance sur la "connaissance" au détriment de l'amour ?
Parce que Eckhart est dominicain. Depuis toujours, ces derniers défendent l'intellect (faculté de connaître) contre les franciscains, partisans de la volonté (la faculté d'aimer). Voilà pourquoi il privilégie la connaissance, la vue, l'être ; ce qui explique en partie son succès dans les milieux non-dualistes qui, eux aussi, privilégient la connaissance sur l'amour.
Mais au-delà de ces deux facultés, Eckhart reconnaît une faculté plus subtile, la fine pointe de l'âme, où connaissance et amour ne sont pas encore distincts.
Cet accent mis sur la connaissance ne l'a pas empêché d'influencer les mystiques de l'amour, comme Jean de la Croix, via Tauler. 


mardi 16 août 2016

Transparence

Passivité : "Pâtir ne possède rien, c'est nu".
Ne rien faire, se laisser faire.
Ne pas opérer, se laisser opérer.
Disparaître, laisser apparaître.
L'âme a toujours été transparente.
Quand elle s'accorde à elle-même, elle "sort d'elle-même", de l'illusion d'elle-même, et laisse entrer ce qu'elle est et a toujours été.

Maître Eckhart dit :
"Quelque soit le sens qui doit reconnaître quelque chose, il doit être nu de toute connaissance : l’œil dans son fond doit être nu de toute couleur pour reconnaître la couleur. (Sermon 94)

Retourner le regard, c'est s'éveiller à cette transparence.


lundi 15 août 2016

Inévitable ressemblance



Maître Eckhart dit :

Je dis un mot, et c'est vrai, à savoir que Dieu ne peut pas plus s'échapper de l'âme qu'il ne peut s'échapper de lui-même. 
Dans la mesure où elle peut le reconnaître et qu'elle est prête à le recevoir dans la ressemblance, il doit se donner lui-même à elle à travers sa sagesse naturelle, et à chaque créature en tant qu'elle en peut recevoir quelque chose, et cela peut s'expliquer par une image : 
Je suis debout ici, et si on tient devant moi plusieurs miroirs, ma ressemblance devra se refléter dans tous les miroirs. Cela, je ne peux y échapper, pas plus que je ne peux échapper à moi-même. Plus le miroir est clair, plus la ressemblance est parfaite.
Ainsi, on peut vraiment reconnaître que Dieu habite dans les créatures.

Maître Eckhart, Le Silence et le Verbe, sermon 93, trad. E. Mangin

Je ressemble à Dieu quand je me laisse transformer par lui, à l'image d'un miroir qui se laisse frotter.
Ressemblance n'est pas identité, certes. Mais est-ce le plus important ? L'essentiel n'est-il pas dans cette transformation en Dieu, par Dieu, seul capable d'accomplir la personne ? 
Du reste, dans la philosophie de la Reconnaissance, l'idée est-elle si différentes ? Je ne le crois pas.
Il n'y a rien à rien, seulement à se laisser faire.
Mais ce laisser-faire est de notre entière responsabilité.




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