Affichage des articles dont le libellé est vision. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est vision. Afficher tous les articles

dimanche 7 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 77 78 79

Pin on Indian Master Antiques


L'expérience des postures théâtrales :

karaṅkiṇyā krodhanayā bhairavyā lelihānayā |
khecaryā dṛṣṭikāle ca parāvāptiḥ prakāśate || 77 ||
"Au moment de pratiquer ces regards 
- le cadavre, la colère, la terrible, celle qui avale 
et celle qui va dans l'espace -
le souverain Bien se manifeste/ brille."

L'expérience de l'assise vide :

mṛdvāsane sphijaikena hastapādau nirāśrayam |
nidhāya tatprasaṅgena parā pūrṇā matir bhavet || 78 |
"Que l'on s'installe sur un siège moelleux
en posant seulement les fesses, 
mains et pieds sans support.
Dans cette situation adviendra
l'intelligence transcendante et pleine."

L'expérience d'embrasser l'espace :

upaviśyāsane samyag bāhū kṛtvārdhakuñcitau |
kakṣavyomni manaḥ kurvan śamam āyāti tallayāt || 79 ||
"Que l'on s’assoie correctement les bras recourbés
et que l'on pose l'attention dans l'espace formé par les bras.
La sérénité survient 
quand l'(attention) disparaît (dans cet espace)."



Sur la "posture de l'arbre" (zhan zhuang qi gong) :




Conférence sur les karanas :



Les 108 karanas (coupez le son !), notez la 52, kuncita, où les bras sont en effet recourbés vers l'avant comme dans la "posture de l'arbre" :



En chair et en os, notez la kuncita à 3'15" :




Kuncita-karana, à gauche, temple du Tamil Nâdu

lundi 1 juin 2020

Le visible invisible

Nicolas de Cues dit :

"Le créateur incréé se voit lorsqu'il est invisible".

Voir que la Source n'est pas une chose, c'est voir qu'elle n'est pas de l'ordre des choses visibles, mais la voir par la vision qui éclaire et manifeste tout, tout en se manifestant. 

Your Blue Eyes Aren't Really Blue - American Academy of Ophthalmology


Nicolas poursuit :

"Tu m'es une fois apparu, Seigneur, comme invisible à toute créature, car tu es le Dieu caché infini. L'infinité est incompréhensible à tout mode de compréhension."

Ainsi, connaître Dieu, c'est d'abord connaître qu'il ne peut être objet de connaissance. Mais il reste alors une sorte de "cela" ineffable, que l'on ne peut penser que par négation. Mais en rester là, c'est en rester à une compréhension objective, fut-ce un indicible "x". On a beau redoubler les négations, Dieu reste toujours dans le domaine du "cela", indéfiniment réifié, "chosifié". Il faut donc poursuivre, mais dans une autre direction :

"Puis tu m'es apparu comme visible à tous, car une chose n'est qu'autant que tu la vois. Et elle ne serait pas en acte si elle ne te voyait pas. Car ta vision donne l'être puisqu'elle est ton essence. Ainsi, mon Dieu, tu es également visible et invisible. Invisible, tu l'es dans la mesure où tu es. Visible, dans la mesure où est la créature qui n'est qu'autant qu'elle te voit. Tu es donc, mon Dieu, invisible à la vue de tous et l'on te voit dans tout regard."

(Le Tableau, XII)

Autrement dit, il faut inverser la direction du regard, de l'attention, voir la vision elle-même. Alors Dieu s'éveille en moi, pour ainsi dire, et un cycle s'achève : Dieu s'est fait homme pour que l'homme se reconnaisse Dieu, en son fond, en la fine pointe de son âme. Le Créateur s'est identifié à la créature pour qu'en la créature le Créateur s'éveille à soi. Cette boucle est l'amour, moteur de l'évolution.

Mais cette reconnaissance, si elle marque certes la fin d'un cycle, signale aussi l'aube d'une nouvelle révolution, celle du chemin vers la coïncidence des opposés : la conscience impersonnelle s'incarne dans la personne. L'individu, poussé par le vent de la grâce, c'est-à-dire par l'éveil au Soi, à la conscience impersonnelle, s'avance sur les eaux du mystère de l'incarnation, telle une vague qui, parcourant l'océan, n'en demeure pas moins unique. Après l'unité, l'unicité personnelle. 

Quoi qu'il en soit, la conscience, Dieu, est à la fois visible et invisible. Invisible comme objet limité (quelque soient ses dimensions), mais visible car tout est illumination, manifestation de la Lumière, de la Vision.

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), de son côté, ne dit pas autre chose : Dieu est Conscience (caitanya), Vision (drik), Vague (ûrmi), mouvement immobile (spanda), "nonchalance pleine d'ardeur", et "mystère évident", grand mystère et grande évidence à la fois, comme le révèle le fameux vers du Tantra de la Déesse souveraine de la Triade (Parâtrîshikâtantra) :

mahâ-guhya : grand mystère
ou
mahâ-a-guhya : grande évidence

Quoi de plus évident que la conscience ?
Quoi de plus mystérieux ?

samedi 30 mai 2020

L'Omnivoyant

Nous avons tous fait l'expérience de contempler la Joconde, 
et d'être suivi en retour par son regard.
Nicolas de Cues explore ce phénomène fascinant dans Le Tableau ou la vision de Dieu.
Le point de départ est "l'image d'un omnivoyant dont le visage est peint avec un art si subtil qu'il semble tout regarder à l'entoure". Voici un exemple, certes imparfait car un peu abîmé, mais c'est une icône :



Or, "Dieu est theos parce qu'il voit toutes choses."
Il voit tout, et il voit chaque détail.
Un regard d'unité sans confusion.
Un regard ordinaire, en revanche, ne peut voir un objet sans écarter les autres.
Mais ce Regard embrasse tout et chacun, l'impersonnel comme le personnel.
On peut également rapprocher ce phénomène de celui du reflet du soleil sur l'eau, par exemple : chacun voit que l'unique soleil pointe vers lui, vers elle, c'est-à-dire vers l'immensité vide qui enveloppe toutes choses, et qui est donc Dieu, ou du moins à l'image de Dieu, qui est "le regard non réduit". "
Ce regard absolu embrasse tous les modes du voir", dit Nicolas.
Et en lui, point de séparation entre la réalité et les apparences. Les apparences ne cachent pas la réalité : "En Dieu très parfait, la perfection de l'apparence est vérité". L'apparence est l'apparence de la réalité, à égalité, en harmonie et sans nulle tromperie.
En outre, même une "vision réduite", qui voit ceci en excluant cela (apohana, dirait les bouddhistes et Abhinava), n'existe que dans ce Regard en dehors duquel il n'y a qu’aveuglement : "la vision absolue est dans tout regarde, puisque c'est par elle qu'est toute vision réduite et que celle-ci ne peut aucunement exister sans elle". La Reconnaissance (pratyabhijnâ) ne dit pas autre chose. La Vision Sans Tête ne dit rien d'autre non plus. 
Et ceci explique aussi l'égoïsme et la folie des vivants. Car ce regard est félicité, et se confond avec l'être de tout être. Pas conséquent, comme ce regard est l'être le plus précieux, sans lequel rien n'est, hors duquel il n'est aucune vision, eh bien chaque être le désir plus que toute autre autre chose. Et, comme cet être est son être aussi bien, chaque être se désire et se préfère à tout autre. Sauf que cet amour, qui est amour de Dieu en sa vérité, est déformé et corrompu, pour ainsi parler, par l'identification au corps et à des préjugés. Comme dit Augustin, "Il n'est personne qui ne veuille être", car l'être est Dieu, et cet être est cette vision, ce Regard absolu qui embrasse, sans les confondre, tous les points de vue, chacun à sa place, selon son ordre et sa dignité propre. C'est pourquoi Nicolas dit : "Mon attachement à la vie est extrême car tu es la douceur de la vie".
Et dans cette vision de soi, ce Regard-amont-aimant, se trouve le salut de chacun, car "tu te penches, Seigneur, pour montrer ta face à tous ceux qui te cherchent. Car jamais tu ne fermes les yeux... Si tu ne me regarde pas avec l’œil de la grâce, c'est moi qui en suis la cause, moi séparé, détourné de toi, tourné que je suis vers quelque autre objet préféré à toi." 
Mais, même alors, nous sommes enveloppés dans ce Regard d'être, de vie, de sensation et de pensée. Même l'aveugle est voyant dans ce Regard, paradoxe qui est l'apanage du Seigneur absolu. 

Un chef-d'oeuvre. Pour voir cette Vision, voir ici :

vendredi 29 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 58 59 60

Antique de l'Inde Chola style hindou Bronze Danse Krishna sur ...


Vijnâna Bhairava Tantra, versets 58, 59 et 60 :

viśvam etan mahādevi śūnyabhūtaṃ vicintayet |
tatraiva ca mano līnaṃ tatas tallayabhājanam || 58 ||
""Que l'on évoque, ô déesse !
tout cet univers comme vide.
Et là même l'attention se dissout.
On devient ensuite jouissance/réceptacle de cette dissolution".

ghatādibhājane dṛṣṭim bhittis tyaktvā vinikṣipet |
tallayaṃ tatkṣaṇād gatvā tallayāt tanmayo bhavet || 59 ||
"Que l'on projette l'attention sur un contenant
comme un vase par exemple,
en faisant abstraction de ses parois.
En s'y dissolvant dès cet instant, on devient ce (contenant)."

nirvṛkṣagiribhittyādideśe dṛṣṭiṃ vinikṣipet |
vilīne mānase bhāve vṛttikṣiṇaḥ prajāyate || 60 ||
"Que l'on jette le regard sur un espace sans arbres, ni reliefs, ni frontières,  etc. Quand l'attention se dissout,
on renaît immobile."

Voir, c'est créer, c'est être

"Voir, pour toi, c'est être la cause de tout ce qui est.
...



Et puisque voir pour toi, c'est savoir, il me vient à la pensée que tu ne vois pas toute chose en toi comme un miroir vivant car alors ta science tirerait son origine des choses. 
Puis il me vient à la pensée que tu vois toutes choses en toi ainsi qu'une puissance se regardant elle-même, comme la puissance germinative de l'arbre verrait en elle l'arbre en puissance, si elle se regardait elle-même, car la puissance germinative est l'arbre en puissance.
...
Tu te crées toi-même comme tu te vois toi-même.
...
Créer pour toi, c'est être."

Nicolas de Cues, Le Tableau ou La Vision de Dieu, IX, X, XII

Quand la conscience désirante se retourne sur elle-même, elle prend conscience que tout est en elle.
Et cette conscience d'envelopper tout en soi, comme l'arbre dans la graine, est la conscience créatrice.

samedi 28 mars 2020

L'aveugle qui voit tout


Poème de Narahari, un sage de Bénarès vers le XVIè siècle. Tiré de son recueil l'Essence de l'éveil (Bodha-sâra) :

« Aveugle, il voit tout.
Cul-de-jatte, il voyage par-delà l’horizon.
Débile, il mène toutes les taches à leur terme.
Sans le moindre sens du goût, il savoure le nectar. 1

Sans jugement, il parvient à conclure.
Indifférent, il incline aux jouissances.
Libre de tout contact,
Il goûte l’étreinte de l’Immense. 2

Le ventre vide, il dévore tout
En son ventre qui contient tout.
Stupide, il jouit d’érudition.
Silencieux, il proclame les philosophies. 3

Sans ennemis, il remporte la victoire.
Sans désirs, ses désirs sont comblés.
Éveillé, il veille en dormant.
Même mort, il goûte à l’immortalité. 4 »

mardi 24 mars 2020

Que signifie "Dieu" dans le shivaïsme du Cachemire ?

Résultat de recherche d'images pour "self pointing finger"
yoginî qui ne voit pas, ou qui croit qu'elle ne voit pas

Dans la philosophie du shivaïsme du Cachemire ou "reconnaissance" (pratyabhijnâ), il est beaucoup question du "Seigneur" (Îshvara), de Dieu.

Pourtant, il ne s'agit pas de théologie entendue au sens commun car, selon son Auteur, Utpaladeva, ce Seigneur est la conscience, c'est-à-dire l'expérience, l'expérience universelle, commune. L'expérience, c'est-à-dire le fond et le réceptacle de tout, la lumière qui éclaire tout et la texture même de tout. 

Or cette reformulation change tout, à l'instar du "Dieu, c'est-à-dire la Nature" de Spinoza. 

Dieu est la conscience. Pourquoi ? Parce que la conscience possède les attributs de Dieu : elle est omniprésente (rien sans conscience), omnisciente (rien de connu sans conscience) et omnipotente (rien ne se fait sans conscience). Elle est donc le Seigneur du tout, car tout dépend d'elle, alors qu'elle ne dépend de rien.

Il est donc vain de chercher à prouver Dieu. Ou à le réfuter, car si Dieu est la conscience de celui qui le réfute, elle s'affirme jusque dans cet acte de réfutation, se réalisant encore ainsi. 

Comme dit Utpaladeva (Vritti, I, 2):

sarveṣāṃ svātmanaḥ sarvārthasiddhisamāśrayasya tattatsarvārthasādhanānyathānupapattyā kroḍīkṛtasiddheḥ svaprakāśasya pramātrekavapuṣaḥ pūrvasiddhasya purāṇasya jñānaṃ kriyā ca / svasaṃvedanasiddham aiśvaryaṃ, teneśvarasya siddhau nirākaraṇe ca jaḍānām evodyamaḥ //

Notre Soi, qui est le Soi de tous, est omniscient et omnipotent, car il est le fondement même de la démonstration de toute vérité, car sa démonstration/réalisation est inclue [dans la démonstration/réalisation des choses], puisque autrement, rien (tattatsarvârtha) ne pourrait être démontré/réalisé/accompli, rien ne pourrait exister, lui qui est à lui-même sa propre lumière, dont l'unique substance est d'être le sujet de [toute] connaissance, qui est [donc] prouvé/réalisé avant [toute démonstration/réalisation], qui est "ancien" [au sens absolu]. Il est souveraineté prouvée/réalisée/établie par notre propre expérience. Seuls les imbéciles s'efforcent donc de le prouver/réaliser ou de le réfuter."

Il est donc vain de chercher à prouver ou à réfuter la conscience, puisqu'elle est la condition de possibilité de toute preuve comme de toute réfutation.
En revanche, il est raisonnable de chercher à prouver que la conscience est Dieu, car cela n'est pas évident. En effet, la conscience est évidente, mais ses pouvoirs ne le sont pas (Kârikâ et Vritti, I, 3) :

kiṃ tu mohavaśād asmin dṛṣṭe 'py anupalakṣite
śaktyāviṣkaraṇeneyaṃ pratyabhijñopadarśyate //

kevalam asya svasaṃvedanasiddhasyāpīśvarasya māyāvyāmohād ahṛdayaṃgamatvād asādhāraṇaprabhāvābhijñānakhyāpanena dṛḍhaniścayarūpaṃ pratyabhijñānamātram upadarśyate //

"En revanche, bien qu'il soit vu il n'est pas reconnu à cause de l'égarement. Nous montrons simplement sa reconnaissance en dévoilant ses pouvoirs.

Paraphrase :
"[La conscience est certes évidente.] Seulement nous montrons sa simple reconnaissance, laquelle se présente comme une certitude inébranlable, en dévoilant les signes de reconnaissance propres à ce Seigneur qui, bien qu'il soit réalisé/prouvé/présent en tant que notre expérience/conscience, car [il n'est pas reconnu] à cause de l'égarement, c'est-à-dire qu'on ne le prend pas au sérieux/ on ne le prend pas à cœur."

Il n'est donc pas question de Dieu au sens où on l'entend d'ordinaire.

Le but de la pratique de la philosophie de la Reconnaissance est plutôt de reconnaître que l'expérience ordinaire, commune, est extraordinaire (asâdhârana), spéciale, car elle est le déploiement d'une absolue liberté dans un insondable émerveillement. 

Le but de la Reconnaissance n'est donc pas de parler de Dieu, ni de prouver son existence, mais de parler de la conscience, de la présence nue dans laquelle tout se donne, et de mettre en lumière, non pas cette lumière (car elle est évidente), mais ses "pouvoirs" (shakti), c'est-à-dire sa liberté, synonyme de joie (ânanda). 

L'idée est simplement de nous rendre curieux de ce fond, évident, universel et pourtant négligé. Là se trouve le trésor, plus proche, plus simple et plus évident que n'importe quelle chose, extérieure ou intérieure.
La Reconnaissance, c'est reconnaître Dieu dans l'expérience elle-même, dans la conscience, en cette lumière qui éclaire toutes choses. 

La Reconnaissance, c'est faire le rapprochement entre ce qui semble extraordinaire, mais très lointain (Dieu), et ce qui est évidemment intime, mais très banal (la conscience).

mardi 17 mars 2020

Comment faire face à la peur ?

Résultat de recherche d'images pour "crucifixion dali"

La peur ne dépend pas entièrement de moi. Elle est une réaction en grande partie instinctive qui me signale un danger, réel ou imaginaire. La sélection naturelle a sélectionné la peur, même imaginaire, parce que ceux qui n'ont pas eu peur de causes réelles, sont morts. Alors que ceux qui ont eut des peurs imaginaires ont survécus. Voilà pourquoi ces réactions de peurs sont souvent disproportionnées et incontrôlables. Donc inutile de nourrir l'espoir d'une vie sans aucune peur. Je peux me raisonner, faire du yoga : cela aide, mais la peur reste incontrôlable. Pas de honte face à mes réactions. Certains réagissent plus que d'autres. Nous ne sommes pas égaux, nous avons des corps différents. Accepter aussi la peur de la peur.

Donc la peur ne peut être entièrement contrôlée. Il y a des tempêtes, ça d=ne dépend pas de moi. Et j'observe, impuissant, ces sensations, ces images, ces scénarios qui surgissent, comme une télé folle en moi.

En moi. Mais pas moi.
Il y a un espace qui enveloppe la peur. Un espace sans aucune sensation de peur.
Un espace autour de l'estomac, du ventre, du dos, de la nuque, des yeux, des mains, des images, de ces réactions qui sont comme des petites piques. L'espace n'est pas piqué. Le silence ne dit rien. Il reste muet? Scandaleusement. Délicieusement. 
La plus terrible des tempêtes a lieu dans l'espace.
Dans l'espace qui n'est pas une tempête.
Inutile de faire quoi que ce soit avec la tempête.
Je n'essaye même pas d'en détourner mon attention.
Trop fatiguant. Où trouver la force ? Cela non plus ne dépend pas entièrement de moi.

Par contre, il y a cet espace que la peur ne peut remplir entièrement.
La peur ne disparaît pas. 

Ou plutôt, si. A chaque instant, elle se fond dans cet espace d'où elle émerge,
à chaque instant. Comme tout le reste. Sans effort. Quoique je fasse.

La pratique peut être de répandre la peur dans l'espace.
Comme du beurre trop dur sur une biscotte fragile.
Patience. 
De toutes façons, la tempête ne va pas s'arrêter.
Il y aura toujours des tempêtes.
Il y aura toujours des sensations.
Il y aura toujours des peurs, réelles ou non, peu importe.

Mais il y aura toujours l'espace.
Et l'espace ne sera jamais submergé par la peur.
Impossible. Essayez. Étalez. Ouvrez grand le robinet de la peur.
Laisser le ventre se durcir. Le dos se raidir. La nuque se solidifier.
N'y a-t-il pas toujours de l'espace autour de la peur ?
La peur est grande.
Mais quel est la taille de cet espace ?
Pouvez-vous le comparer à autre chose ?
Pouvez-vous trouvez les limites de cet espace ?
La tempête est toujours là.
Elle ne disparaîtra jamais, car elle vient de l'espace.
Eh oui.
Mais l'espace ne disparaîtra jamais, car il ne vient de rien.
Ne venant de nulle part, il n'a nulle part où aller.

Tel est le jeu.
Cruel parfois, terrible, dur, acide, amer. Certes.
Mais il n'y en a pas d'autres.
C'ets le jeu du Grand Test.
Suis-je l'espace immunisé ?
Suis-je la tempête ?

C'est un jeu à explorer, encore et encore.
Sans se lasser.
Comme un culte.
Humble, discipliné, quotidien.
Mais sans aucune règle définissable.
Sans aucune mémoire, sans aucun repère.
A chaque fois, la seule fois.
L'unique saut dans le vide.

Je suis l'espace sans peur qui embrasse toutes les peurs :
voilà l'hypothèse à tester.
Surtout, ne pas y croire.
A ce jeu, je dois me montrer aussi violent,
aussi impitoyable que la vie.
Sans aucun scrupule.
Comme Bhairava, comme Kâlî, tout avaler, tout vomir.
Tout haïr, tout aimer.
Je suis intouchable. Je ne fais qu'un avec tout.
Surtout, ne pas y croire.

vendredi 13 mars 2020

Nous ne sommes rien et c'est beau

Résultat de recherche d'images pour "galaxies"
Lentilles gravitationnelles

La connaissance détruit l'égocentrisme.
La connaissance nous libère des fables faibles, 
nous propulse vers l'infini, vers le vaste, 
vers l'immense que je suis déjà, ici. 
C'est incroyable, n'est-ce pas ?

Exercice : voyager vers l'éternité




Exercice : prendre du recul



Exercice : contempler nos terres passées



Evidemment, il reste des gens qui croient que la Terre est plate ou que nous avons été créés par un dieu psychopathe en une semaine. Que la terre est ronde, on le sait depuis au moins 23 siècles, avec des gens comme Pythagore, Aristote, Ératosthène ou Aristarque de Samos.


Résultat de recherche d'images pour "eratosthène"
Ératosthène

Pourtant, quelle beauté dans la contemplation de ce cosmos qui dépasse notre imagination. Comme bien souvent, l'humiliation devient humilité et l'humilité se dévoile être liberté.



Résultat de recherche d'images pour "headless way"

Quelle beauté de se voir rien.
Rien ici.
Rien là-bas.
Libre. Disponible. Délivré des idées étriquées, des croyances misérables. Vide, capable, intelligent, participant de cet univers infini par ma contemplation. 
Comme souvent, c'est au plus bas, au plus loin, au plus vide, que j'éclate et m'éveille au Mystère.

jeudi 12 mars 2020

La patience de l'éveil


Importance du long terme.
Le changement, paradoxalement, 
n'est pas visible tant qu'on le guette.
Qui peut voir le têtard se transformer en grenouille ?
Si l'on prenait une image toutes les secondes, verrait-on une image de têtard,
puis une image de grenouille ?
Le changement est insaisissable sur le court terme.

"Le chemin que tient l'Esprit de Dieu lorsqu'il entre dans une âme nous est inconnu.... C'est assez de savoir qu'on l'a reçu par les effets qu'il produit tous les jours et qu'on se sente plus forte qu'on était, sans savoir comment ni quand cette grâce est venue dans nous. Il est certain qu'elle ne peut être venue que dans l'oraison et par suite des fréquentes oblations que nous avons faites de notre cœur à Dieu.

On ne voit point croître les arbres ni le corps des hommes, quand bien même on les regarderait depuis le matin jusqu'au soir, mais on est étonné de voir ensuite leur accroissement. Il en est de même des âmes : elles avancent dans la vie de Dieu, bien qu'elles ne s'en aperçoivent pas, pourvu qu'elles soient fidèles à correspondre aux lumières et aux attraits de la grâce."

Jeanne de Chantal, Œuvres, II, p. 325

L'éveil, c'est ne plus faire attention au changement,
mais à ce qui ne change pas.
Alors le vrai changement peut commencer.

vendredi 6 mars 2020

Explorer mes apparences jusqu'à l'infini

Je n'ai pas qu'une seule apparence. 
Vu d'un mètre de distance, je ressemble certes à un humain. Mais pourquoi se limiter à ce point de vue ? Pourquoi ne pas contempler les autres points de vue, les autres perspectives, de la plus éloignée à la plus proche ?

L'identification au corps est si forte, que nous n'explorons jamais nos autres apparences. Nous sommes comme englués dans une seule apparence, à laquelle nous vouons un culte - le culte du miroir, avec ses innombrables accessoires, depuis le maquillage jusqu'au selfie.

Pourtant, il n'y a rien à perdre, à perdre cette habitude. Et tout à gagner. A recouvrer. 

Sortir de cet egocentrisme, de cette camisole imaginaire, aller à la rencontre de nos apparences immenses, incroyables, étonnantes, vastes, de nos corps multiples : planète, étoile, galaxie, amas, univers ; cellule, molécule, atome, particule, vide quantique...

Quitte à se prendre pour quelque chose, pourquoi ne pas se prendre, se comprendre, pour l'univers, pour l'infini fait chose, pour ces mondes innombrables qui jaillissent sans fin comme une "mousse" dans le vide sans mesure ?

Avec, au centre qui englobe tout cela, le vide vraiment vide, l'immensité limpide ici. 
Voici une carte de cet ensemble, l'ensemble de tout, inspirée par celles de Douglas Harding :

Résultat de recherche d'images pour "first person map haedless"


Aussi, je conseille cet exercice spirituel :
Aller à la rencontre de nos corps multiples, du très petit au très vaste. Contemplation puissante et libératrice. Comme disaient les Anciens, contempler le divin cosmos, c'est s'unir au divin.
Voici une chaîne YT incroyable à explorer pour notre plus grande délectation, réalisée par un ingénieur retraité, David Butler. Un exemple pour moi de l'époque merveilleuse que nous vivons :

mercredi 12 juin 2019

Eveil impersonnel ?

Dans mon approche de la vie intérieure, il y a la dimension de silence et celle de ressenti.

L'éveil au silence est l'éveil simple, par le retournement de l'attention de 180°. Je n'écris même pas "vers sa source", car c'est plus simple que cela. Il y a juste un "retournement" de l'attention, un retournement qui est un réveil de la conscience. Et c'est tout. Comme une bulle qui éclate. Ensuite, il y a une sorte de silence simple, nu. Une immensité impersonnelle. Impersonnelle en ce sens qu'elle n'a pas de sens, ni de valeur, particulières. Simple. Donné. "Ce qui est", si l'on veut.

Mais il y a, aussi, l'éveil ressenti, par le retournement d désir. Par "désir" j'entends ici le mouvement affectif au sens le plus large : besoin, instinct, volonté, émotion, élan...

Pour moi, les expériences inventées par Douglas Harding sont les outils les plus puissants, comme on dit, pour l'éveil au silence.

Exemple : Que voyez-vous, en cet instant même, dans la direction pointée par ce doigt ?



Mais qu'en est-il de l'éveil ressenti, ou de l'éveil à ce ressenti intime, que j'appelle aussi, parfois "vibration du cœur" ?
Mais d'abord, Douglas Harding a-t-il parlé de quelque chose de semblable à cet éveil ressenti, ou bien a-t-il seulement parlé de l'éveil simple par retournement du regard ?

Voici un passage ou Harding évoque ce qui ressemble à des limites de l'éveil simple, quand il fait cette "confession" :

"Une immortalité impersonnelle peut peut-être satisfaire un saint, mais pas moi. J'exprime ici un doute insistant et puissant, une réserve sous-jacente à toute cette investigation et qui ne peut être ignorée plus longtemps. pour moi, il est certain que VOIR est essentiel, crucial, la seule chose nécessaire. Simplement voir ma Nature intemporelle, neutre, vide, ici, au centre de moi-même. Mais s'il s'agit simplement d'un regard impersonnel porté sur des profondeurs impersonnelles, ce n'est pas satisfaisant. Cela n'a pas de force, cela me laisse froid, ce n'est pas senti. Certes, cela me démontre amplement et me persuade que c'est Ce Que Je suis sans aucun doute, mais cela ne gagne pas mon adhésion totale. Quelque chose de très profond en moi refuse les généralités, les généralisations, tout ce qui fleure l'abstraction, et veut absolument une éternité concrète, spécifique et personnelle sans vergogne ! Il faut que l'éternité m'appartienne !"

(Le petit livre de la vie et de la mort, p. 194)

De deux choses, l'une : soit Harding n'a pas pleinement réalisé la valeur de l'éveil simple, visuel, par retournement de l'attention ; soit il a réalisé une autre dimension de l'éveil. C'est, peut-être, ce qu'il confirme plus loin, quand il écrit, à propos de la question de savoir s'il faut supprimer ou non l'ego :

"Certainement, l'ego a besoin d'être corrigé, mais la solution n'est pas de le dégonfler, la solution est de le parachever, c'est-à-dire de l'élargir au maximum et de le compléter." (p. 195)

Il conclut enfin que, pour lui ("ces questions sont vraiment si personnelles qu'il ne conviendrait pas de m'attarder sur elles ici"), l'apothéose est l'étonnement, l'étonnement de ce mystère que nous sommes et qui se crée soi-même "sans l'aide personne et sans aucune raison" (p. 197).

Mais il ne répond pas à la question de la dimension personnelle de l'éveil, au besoin de ressenti qu'il avait d'abord confessé. Dans un autre livre, que nous examineront dans un autre article, nous verrons comment Harding aborde plus précisément ce ressenti et quel outil il propose pour s'y éveiller.

A mon sens, ce "doute persistant" pointe vers la nécessité de l'éveil ressenti. Et cet éveil ressenti est la vibration du cœur ressentie au premier instant de n'importe quel désir, de n'importe quelle émotion. Ce ressenti est "personnel" au sens où il comporte un sens ("tout est bien") et une valeur (conséquence du sens ressenti) qui s'imposent évidemment. Qu'est-ce qui est ressenti ? Une conscience universelle, totale, qui est aussi amour inconditionnel. Une unité avec tout. En fait, selon moi, cet éveil partage toutes les caractéristiques de l'éveil visuel "simple", avec en plus une dimension ressentie centrale. Et ce ressenti n'est pas impermanent. Comme l'absence de visage, ici, ce ressenti d'unité avec toute chose est toujours présent, quoiqu'il soit rarement reconnu. Et on s'éveille par un retournement. Mais l'éveil ressenti, ou plutôt l'éveil au ressenti, est un ressenti. L'éveil visuel peut déclencher des ressentis, bien sûr. Mais dans ce cas, ils sont périphériques, pour ainsi dire. Alors qu'ici, l'éveil même est ce ressenti. Et en effet, c'est aussi un émerveillement devant ce jaillissement de tout à partir de rien, ou du tout dans le tout. Mais là, nous entrons dans le domaine des interprétations.

Quoi qu'il en soit, l'éveil impersonnel ne peut non plus me satisfaire entièrement pour ces raisons. Cela étant, même un éveil personnel, "ressenti", ne saurait combler totalement ma personne, car je constate que le manque est, à tous les niveaux, le moteur de la vie. En fait, il y a à la fois manque et plénitude. 
Et je suis convaincu que ces deux "éveils" participent d'un seul mouvement, qu'ils animent une seule et même vie intérieure. Le vide appelle le plein. Le plein appelle le vide. A l'infini.

Je crois que Douglas Harding aurait sans doute été inspiré par la philosophie de la Reconnaissance, s'il l'avait connue. A mon sens, des passages comme celui cité plus haut peuvent être interprétés dans ce sens. L'absolu non pas comme substance (être ou vide), mais comme acte. Et comme liberté donc. Le mystère comme volonté, désir, action. Tout un monde nouveau s'ouvre alors.

mercredi 17 août 2016

Connaissance et amour selon Eckhart



Maître Eckhart décrit, dans un sermon latin peu connu, l'expérience de la non-dualité entre l'âme et Dieu :

"La béatitude se trouve dans la connaissance de Dieu."

Notez : il ne parle pas de l'amour de Dieu, mais de sa "connaissance".

"...mais pas à partir de l'extérieur, comme quand nous regardons les choses. Tout ce que nous connaissons de l'extérieur, dans la division, ce n'est pas Dieu."

Autrement dit, la connaissance duelle, dans laquelle le sujet connait un objet extérieur à lui, n'est pas la connaissance véritable.

"La connaissance de Dieu est une vie qui s'écoule à partir de l'être de Dieu et de l'âme, car Dieu et l'âme ont un être et sont un dans l'être."

C'est ce genre de déclaration qui a été condamné comme "hérétique"...

"... et toutes les opérations s'écoulent au-dehors et restent cependant au-dedans."

Comme Dieu qui, selon la Reconnaissance, crée "l'extérieur" à l'intérieur : la dualité apparaît sur fond d'unité, qui la manifeste en son sein. "Extérieur" : séparé du sujet, de la conscience, de l'âme, de Dieu. 

La béatitude (=le bonheur), c'est vivre ainsi, dans un monde qui s'écoule de notre être, sans jamais sortir de lui. Le "dehors" est embrassé en le "dedans" absolu de l'être, de la conscience.

"L'âme connaît Dieu là où elle est un en lui et avec l'être de Dieu."

Connaître, c'est être, ou se savoir être, en quelque sorte.

"Et c'est cela la véritable béatitude, le fait que l'âme ait ainsi la vie et l'être avec Dieu. Et c'est cela la connaissance de Dieu, le fait que toutes les autres formes de connaissance et d'être se dissipe."

Rien n'existe séparément de Dieu. L'être de ce qui est, est Dieu. Cette connaissance est le bonheur. Tout le reste se "dissipe" comme un brouillard devant le soleil, au sens où tout baigne en la Lumière et vie de la Vie divine :

"L'âme n'est pas consciente d'elle-même [comme séparée de l'être de Dieu] ni des autres choses, elle se sait en Dieu et Dieu en elle, et toutes choses en lui. Tout ce qui est en Dieu, elle le connait avec lui et elle opère avec lui toutes ses oeuvres. Là, il n'y a rien, elle ne connait rien si ce n'est qu'elle connaît en Dieu et Dieu en elle."

Maîte Eckhart, Sermon 94, trad. E. Mangin

La Reconnaissance ne dit pas autre chose.

Mais pourquoi cette insistance sur la "connaissance" au détriment de l'amour ?
Parce que Eckhart est dominicain. Depuis toujours, ces derniers défendent l'intellect (faculté de connaître) contre les franciscains, partisans de la volonté (la faculté d'aimer). Voilà pourquoi il privilégie la connaissance, la vue, l'être ; ce qui explique en partie son succès dans les milieux non-dualistes qui, eux aussi, privilégient la connaissance sur l'amour.
Mais au-delà de ces deux facultés, Eckhart reconnaît une faculté plus subtile, la fine pointe de l'âme, où connaissance et amour ne sont pas encore distincts.
Cet accent mis sur la connaissance ne l'a pas empêché d'influencer les mystiques de l'amour, comme Jean de la Croix, via Tauler. 


Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...