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jeudi 21 août 2025

Architecture spirituelle


 

En Occident :

Base éthique - connaissance - maîtrise de soi - masculin - stoïcisme

Voie philosophique - penser transcendant - masculin et féminin - platonisme

Fruition mystique - amour - abandon de soi - féminin - christianisme

En Orient :

Base éthique - s'ajuster à l'ordre divin - dharma

Voie philosophique - reconnaître le divin en soi - pratyabhijnâ

Fruit mystique - aimer l'Amour - bhakti

vendredi 4 août 2023

"Au-delà des mots"


On entend ce mantra : "C'est au-delà des mots !", comme si c'était un argument sans réponse.

Or, me vient ceci :

il y a ce qui dépasse la pensée. L'ineffable par excès. L'Un pur.

Mais il y a aussi ce qui est impensable. L'indicible par défaut. Le Multiple pur.

Par exemple, une idiotie telle qu'elle ne se peut penser, comprendre, dire. Elle est indicible.

Donc :

L'expérience de l'absolu ne peut se dire, jamais. Mais ce qui ne peut se dire n'est pas nécessairement une expérience de l'absolu. Ce peut être une expérience qui ne peut pas se dire parce qu'elle est trop fragmentée, chaotique, violente, agité, désordonnée, absurde ou stupide. 

Tout ce qui dépasse les possibilités du langage ne marque pas une expérience de l'absolu.

En pensant autrement, je pense mal, je commet l'erreur logique "A implique B, donc B implique A" (proposition contraposée en forme de négation de l'antécédant, donc sophisme ; par exemple "Les gens qui disent la vérité sont rejetés ; or, il est rejeté ; donc il dit la vérité").

Donc,

le simple fait de dire "c'est au-delà des mots" peut signifier que l'on parle d'une expérience de l'absolu. Ou bien... que l'on se sait pas parler, que l'on est imbécile, où que l'on parle d'une chose trop bête, idiote, inintelligente.

Il n'y a pas que l'absolu qui est au-delà des mots. Il y a des actes, des choix, des expériences qui sont au-delà des pouvoirs de la parole, et qui pourtant ne sont pas des expérience de l'Un, du Bien, du Beau absolu, de l'unité, de la non-dualité, etc.

Donc,

répéter bêtement que "c'est au-delà des mots" comme si c'était un argument, est parfois un simple témoignage de bêtise. "Au-delà de l'intellect"... encore faut-il en avoir un, d'intellect. Avoir des capacités cognitives suffisantes, les nourrir et ainsi les développer. Les voies "non dualistes" rejettent tout moyen de connaître l'absolu autre que la connaissance. Mais ces voies ne rejettent pas les moyens qui préparent à cette connaissance. Si je suis incapable de me concentrer, de retenir, de m'abstraire, etc., je suis incapable d'entendre, de réfléchir, de réaliser. Ou bien, même si j'entends, je comprendrai mal, ou partiellement. Ou alors, même si je comprends bien, cela ne restera pas.  

Donc il importe d'exercer son discernement.


mercredi 11 novembre 2020

Conscience subtile



 L'enseignement transmis par l'âme de Platon à Julien, vers l'An 150.

Comment réaliser la conscience universelle ?

Voici la réponse de Platon, depuis les Champs-Elysées :

"Il y a une Conscience (noésis) ineffable que tu peux réaliser par la fleur de la conscience. Car si tu oriente vers elle ta conscience et cherche à la réaliser comme si tu concevais un objet délimité, tu ne la réaliseras pas, car elle est le mouvement d'une épée de lumière dont le tranchant est présence. On ne peut donc réaliser cette Conscience par la force, mais par la flamme subtile d'une conscience subtile, qui mesure tout, sauf cette Conscience. Et il ne faut pas la réaliser avec violence, mais par un regard simple, l'âme détournée [de tout], tendre vers la Conscience une conscience vide, pour reconnaître la Conscience, car elle est au-delà de l'intellect."

Fragment des Oracles chaldaïques préservé par Damaskios

Je traduis nous, d'ordinaire rendu par "intellect", par conscience. 

jeudi 22 octobre 2020

L'ismaïlisme, survivance du platonisme ?

manuscrit d'une Lettre des Frères de la Pureté



 Le platonisme est la principale tradition spirituelle européenne et méditerranéenne.

Je voudrais en parler en partant de ses branches, dans l'espoir de remonter peu à peu vers le tronc. L'idée n'est pas de parler de tout, mais de prendre des notes, de garder trace de mes conclusions. Pas d'ambition esthétique ni pédagogique.

Aujourd'hui, une branche du platonisme au cœur de l'islam, l'ismaïlisme.

En 529, l'empereur Justinien fait fermer l'école d'Athènes. Simplicius et six autres philosophes s'exilent en Perse. Selon une étude fouillée et convaincante de Michel Tardieu, les philosophes platoniciens comme Simplicius ont fait école à Harrân et cette tradition s'est poursuivie au moins jusque dans la Bagdâd du Xe siècle, avec notamment les "Lettres des Frères de la Pureté". C'est là le pur enseignement de Pythagore et de Platon, axé sur les mathématiques.

Ainsi, le platonisme a survécu jusqu'au cœur de l'islam. 

L'ismaïlisme est une branche de l'islam. Ou plutôt, c'est une branche du platonisme déguisée en islam pour pouvoir y survivre. Au reste, l'ismaïlisme a toujours été persécuté. Il reste plusieurs communautés aujourd'hui, dont quinze millions de la branche nizarite au Pakistan et en Inde, plus les Druzes au Liban, etc. L'ismaïlisme a aussi survécu sous couvert du soufisme, du moins dans certaines confréries. L'ismaïlisme a ainsi repris le concept islamique de "dissimulation" des croyances véritables, en le retournant contre l'islam, afin de survivre en son sein. 

En la forteresse d'Alamut, un chef ismaïlien a proclamé en 1164 la "Grande Résurrection", le grand Retour à la Vie, c'est-à-dire l'abrogation de la loi islamique, en faveur de la seule spiritualité, c'est-à-dire du platonisme de toujours.

A propos de l'ismaïlisme, se pose la question qui se pose à propos du platonisme : Dans quelle mesure le platonisme est-il un rejet du corps ?

Dans toutes ses formes, nombreuses, la question se pose.

Je voudrais soumettre ce passage, d'un théologien ismaïlien, qui parle du rapport hiérarchique entre l'Un et l'Intellect, qui sont les deux premiers principes. Or, ce théologien Abu 'Isâ A-Murshid, compare la domination de l'Un sur l'Intellect à la domination de l'homme sur la femme, en invoquant le Coran :

"La lune [=l'Intellect, la femme] atteint sa perfection [=la pleine lune] en quatorze nuits, alors que le soleil maintient sa forme pendant les vingt-huit jours [du cycle lunaire]. Au soleil revient deux fois la part de la lune. A ce sujet, Dieu a dit : "au garçon une part égale à celle de deux filles" (Coran, 4, 11), ce qui se réfère au fait que le rang du Devançant [=l'Un] est deux fois supérieur au rang du Suivant [=l'Intellect], car le Devançant se rapporte au Suivant comme l'homme se rapporte à la femme." (La philosophie ismaélienne, Cerf, p. 31)

Et notre pieux homme enfonce ensuite le clou.

Manifestement, la misogynie abrahamique a ici infiltré le platonisme. Mais la question demeure de déterminer à quel point. Car le platonisme n'est pas neutre à l'égard de la femme, du corps, de la vie (ces éléments étants interdépendants).  

Le platonisme est-il misogyne en son essence ? Ou bien accidentellement ? C'est-à-dire, peut-il rendre gloire au féminin ? Ou pas ? Autrement dit, que puis-je conserver du platonisme ? Son essence, son cœur ? Ou bien seulement certains éléments ? 

Répondre à ces questions exige d'étudier tout le platonisme, c'est-à-dire toute la spiritualité européenne et méditerranéenne.

lundi 9 décembre 2019

Qu'est-ce que la matière ?

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L'expérience de la matière

Le cœur du cœur du Tantra est le cœur du cœur de tout, le Cœur de la Yoginî - car la structure du Texte correspond à la Texture du monde, comme l'objet répond au sujet et comme Shiva répond à Shakti.

Or, ce cœur sans lequel rien ne peut vivre ni exister, est le pouvoir de se ressaisir, de se ressentir, de se réfléchir, de revenir sur soi, bref la conscience.

Cette idée se retrouve dans la sagesse méditerranéenne, en particulier chez Plotin mais surtout chez Proklos, de la même lignée.

Dans son Enseignement de la science divine à la manière des géomètres (Στοιχείωσισ θεολογική), le Successeur explique, dans son théorème XV suivie de son explication, que tout ce qui est, est par un acte de conscience, un acte de retour sur soi qui est retour vers le Soi, vers le principe. C'est l'épistrophè, dont la forme mystique et décisive est la métanoïa, la conversion délibérée et soutenue de tout l'Être à son principe - c'est la vie intérieure, la philosophie au sens propre. 

Ainsi, quand l'Un se ressaisi et se désire, il devient l'Être, c'est-à-dire l'Intellect. Quand l'Intellect se connait, il devient l'Âme, c'est-à-dire la Vie. Quand l'Âme se ressaisit, elle devient la Nature. Quand la Nature se ressaisit, elle devient la matière. Et la matière ne peut plus se ressaisir. Elle est comme le résidu de cette cascade d'actes de conscience, qui sont autant d'imitation de moins en moins adéquates de soi. Evidemment, je simplifie la doctrine de Proklos qui est beaucoup plus complexe. 

Mais l'intéressant, ici, est que c'est par la conscience que l'Un se personnifie. Hypostasis, souvent traduit par "hypostase", désigne en réalité la "personne". C'est d'ailleurs à Proklos que le christianisme a volé la notion de personne, comme le concept de trinité, du reste, sans parler du plagiat que constitue l'oeuvre du pseudo-Denys. Quoi qu'il en soit, c'est donc par la conscience que l'Un (qui est la source de l'Être mais qui n'est pas l'Être) se personnifie et devient, donc, l'Être. Chaque être est par la conscience qu'il a de son principe. Ou alors, on pourrait dire que chaque être advient par la conscience qu'il prend de lui-même. 

Ainsi, chaque être se crée en tant que personne. Chaque être est doué du pouvoir de s'autoconstituer comme personne (authypostasis), de se créer, bien qu'il s'agisse plus d'une actualisation que d'une création à partir de rien. Il y a donc une liberté.

Et à chaque prise de conscience, une étape est franchie, mais il reste toujours un "résidu" qui, à son tour, prend conscience de soi, avec avec de moins en moins de liberté. Finalement, le processus de personnification s'arrête avec la matière, qui est donc "impersonnelle" (anhypostatos), dans la mesure où l'objet, le "cela" privé de conscience propre l'emporte alors sur le sujet, sur le pouvoir de l'acte de conscience. 

En un sens, comme le note Proklos, la matière échappe au discours - comme l'Un, mais pour des raisons opposées. L'Un est ineffable par excès de simplicité. La matière est indicible par défaut d'unité, en raison d'une fuite perpétuelle dans le Multiple, fuite incarnée par le désir consumériste et par le suicide du malheureux Hippase, qui se serait jeté dans la mer (image du Multiple pur) parce qu'il avait révélé l'existence du nombre irrationnel "racine de deux".

La matière est donc "ce qui reste au dehors", ce qui reste extérieur à l'acte de conscience, mais qui est alors condamné à rester indicible, en dehors du domaine de l'entendement, et même, hors d'accès aux sens. Car, comme l'a bien montré Berkeley, nul ne perçoit ni ne peut percevoir la matière, cette abstraction totale. Essayez-donc, conseille-t-il, de visualiser une cerise après en avoir abstrait toutes les qualités sensibles ! 

Par où l'on voit que la matière n'est qu'une construction mentale, une manière pour l'Un de se réaliser, et que la tradition grecque (donc le centre de gravité se situe, à n'en pas douter, autour de Platon) est idéaliste ("tout est conscience"). En un autre sens, la matière est le résultat ultime (ou premier, selon l'ordre considéré) du pouvoir d'oubli qui est l'apanage de l'Un, c'est-à-dire de la conscience, la seule et unique.

La matière serait donc une sorte d'ombre de la Lumière-conscience ou un résidu de son activité, l'effet de son jeu d'oubli.

A mon sens, la matière est aussi "ce qui résiste" à la volonté. La matière, j'en fait l'expérience concrète comme solidité, résistance, poids et contrainte. La matière est donc ce qui s'oppose à ma volonté. Mais, comme l'expérience prouve que tout est conscience, cette opposition est nécessairement une opposition de la conscience avec elle-même, comme un esprit qui se dissocie lors d'un rêve. Donc la matière est l'énergie (le mouvement infini) que je suis, mais que j'ai librement oublié et que je réalise comme s'opposant à moi. L'expérience de la matière comme contrainte ne prouve donc pas qu'il existe autre chose en dehors de la conscience. Elle est l'effet d'un jeu de division apparente, bien qu'évidemment cela échappe à la plupart des vivants la plupart du temps.

Pourtant, je peux faire l'expérience directe de cette vérité. Quand je pousse un mur, par exemple, je peux sentir que mon effort ne fait qu'un avec l'effort de résistance du mur. En effet, si je plonge mon attention dans la source de "mon" effort, sans plus prêter attention à mes sensations corporelles de surface (ce qui inclut les pensées), alors il n'y a plus qu'un seul mouvement, où l'effort de ce corps vivant ("mon corps") et l'effort de ce corps inerte ("ce mur") sont indiscernables. Et plus encore, ces efforts sont ressentis comme un seul effort, qui se confond avec l'acte de conscience, qui est l'absolu.

Dans tous les cas, que ce soit sous l'angle cognitif (la perception, l'inférence) ou sous l'angle conatif (la volonté), la matière est donc conscience.

Notez bien : j'ai employé plus haut le mot "Tantra", avec une majuscule. J'entends par là la connaissance complète que l'absolu a de soi. Aucun rapport avec le secteur du marché du développement personnel portant le même nom, ni avec les publicités qui lui sont faites, sous forme d'articles, de vidéos, etc.

mercredi 14 août 2019

Ce qu'il est impossible de nier ?



La voie de la négation a ses tentations. 
Mais plusieurs fois déjà, j'ai évoqué ses limites. 
Son défaut principal est d'enfermer dans une sorte de rhétorique purement verbale, qui ne touche en rien l'âme ni le corps. Comprenez bien : la négation est un geste parfois salutaire ("paf ! paf !" comme disait Stephen Jourdain), mais il dérive vite et facilement vers un intellectualisme stérile.

Prenons l'exemple du platonisme. Platon, dans son Parménide, a déjà nié tout ce qu'il est possible de nier de l'absolu. Tout est déjà dit dès le début, sur un plan purement abstrait toutefois. A la fin du platonisme païen, douze siècles plus tard, on retrouve les mêmes discours chez un Damascios au VIè siècle :

"Mais la négation (appliquée à l'Un) est un certain discours et ce qu'on nie est bien une réalité. Or, lui n'est rien. Il ne peut donc même pas être nié, ni d'une manière générale être énoncé, ni être l'objet d'une connaissance quelconque (fut-elle "négative" ou "par inconnaissance"), si bien qu'il n'est même plus possible d'énoncer la négation." (Des premiers principes, trad. Galpérine, p. 167)

Le christianisme a intégré cet "apophatisme" à travers la figure fictive de saint Denys. Pareil pour le judaïsme et l'islam.

Mais tout cela ne mène qu'à un certain vide qui est un concept, une construction mentale élaborée par exclusion du "non-vide". Le rien est aussi un concept forgé par exclusion du "quelque chose" ou du "tout". Car exclure, rejeter une chose en posant son opposé, c'est l'acte même qui définit le concept (vikalpa en sanskrit). Cela peut être aussi bien être une émotion ou une perception. La perception de "cette tasse" est aussi un concept, car elle résulte d'une exclusion - de l'exclusion de tout ce que je perçois et qui n'est pas cette tasse. Même le Moi qui dit "je vois cette tasse" est un concept, car il est engendré par l'exclusion de toute ce qui n'est pas le corps propre (la main qui tient cette tasse, par exemple). Et on peut retourner la chose dans tous les sens, nier autant que l'on voudra, on se retrouvera toujours avec un concept à la fin. C'est comme le sparadrap du capitaine Haddock

Si donc je me contente de dire "je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela", je n'arriverai qu'à une construction mentale. 

Remarquez en outre que ce concept ("rien", "vide", "non", "inconnaissance") n'a rien de spécial, en réalité, car l'exclusion/négation est le geste au coeur de n'importe quel concept ! 

Et du point de vue de l'expérience, l'état de sommeil profond est aussi cette exclusion, ce rien radical. Le sommeil profond est la plus extrême négation à laquelle il est possible de parvenir. Mais il reste une construction mentale, car il se pose en s'opposant à l'état de veille. A mon sens, c'est là une expérience très profonde, mais à certaines conditions seulement, que la voie purement négative ne remplit pas justement. Le "rien" et l'expérience du sommeil profond sont des concepts à l'état pur, nus et simples. Mais ce sont des concepts, des constructions relatives. Le sparadrap voyage, mais il reste collé. 

Tout cela reste stérile, tant qu'il n'y a pas retournement, conversion, révolution, voire même révolte, au sens littéral. Car dans toutes ces négations, l'attention reste tournée vers les choses. Et le "rien" est encore quelque chose. Et ôter les choses ne permet pas de voir Cela qui Voit. Autrement, l'expérience du sommeil profond serait  automatiquement libératrice, ce qui n'est manifestement pas le cas. Il y faut, en plus de cette négation, ou à sa place, que la conscience qui nie se retourne vers elle-même. Là se vit le silence véritable, ce qui n'est pas un concept, au-delà du mental. 

Mais la "conscience" n'est-elle pas un concept ? 

Rappelez-vous la définition d'un concept. Un concept, c'est un truc fabriqué en excluant ceci cela, comme une statue qu'on fait apparaître dans un bloc de pierre en enlevant de la pierre. 

Pour répondre à la question "la conscience n'est-elle pas, elle aussi, un concept ?", il faut donc se demander si l'on peut exclure la conscience. Un peu comme ce satané sparadrap, mais en un sens tout différent : est-ce que je peux me débarrasser de la conscience ? 
Je peux certes nier les contenus de l'expérience ; mais l'expérience elle-même ? La pure lumière qu'est la manifestation ?

Je peux faire n'importe quelle expérience et nier son contenu. Je peux avoir conscience de n'importe quoi, et rejeter ou éliminer ce dont j'ai conscience. Reste la conscience. Impossible à exclure. Pourquoi ? Parce qu'exclure, c'est encore un acte de conscience. Même la "conscience de l'inconscience dans le sommeil profond" est encore un acte de conscience : "je 'avais conscience de rien !" C'est enfantin. Mais c'est suffisant. 

La conscience n'est donc pas un concept. Ce qui n'est pas un concept, c'est ce qui est, mais qui ne peut jamais être exclu. Or jamais la conscience ne peut être exclue, car quand il y a quelque chose, il y a toujours conscience  et, quand la conscience semble disparaître, les choses disparaissent. Donc la conscience ne peut être exclue. Donc la conscience n'est pas un concept.   

C'est comme l'espace. On peut vider l'espace de son contenu. Mais on ne peut ôter l'espace lui-même car, dans la perception d'un espace vide, il reste l'espace (en fait, il reste le corps propre, mais ici cette approximation suffira).

Ce qui ne peut être exclu, détruit. Ce qui ne peut être absent, mais par qui il y a de la présence et de l'absence. C'est cela qui est "rien", car cela ne se réduit à rien. C'est cela qui est "vide", car cela ne peut être délimité. C'est cela l'inconnaissance, car ça n'est pas la connaissance de quelque chose, mais connaissance de la connaissance même, comme une lampe qui s'illumine elle-même en étant simplement ce qu'elle est, sans effort. 

La négation peut être utile, mais pas indispensable. Je peux nier ceci cela pour ensuite me retourner, m'éveiller. C'est le sens sens des fameuses formules "Non pas cela qui est vu, mais cela par quoi c'est vu ; non ce qui est pensé, mais cela par quoi c'est pensé..." "Non ce qui est pensé" est le moment de la négation. "... mais cela par quoi c'est pensé" est le moment du retournement. 

Cependant, on peut aller directement au retournement, sans passer par la case "négation". La négation risque de nous enfermer dans le concept. Mais après l'éveil, après le retournement de la Lumière consciente sur elle-même, la pratique de la négation redevient salutaire ; elle opère comme un rappel. Mais ce rappel ne fait sens qu'il s'il y a déjà eu reconnaissance. Sinon, on reste dans les concepts, comme dans le sommeil profond.

Se retourner, plonger en soi.
Quoi de plus simple ?
Pas d'erreur possible. Pas de doute. Direct. Intime. Privé. Praticable partout, toujours. 
C'est cela, l'éveil. Ce retournement nu, ce silence savoureux, vif, abyssal, immédiat. 
Vie fraîche, jaillissement sans cesse renouvelé, limpide, net. En elle toutes les négations sont là. Mais elle n'est pas factice. Elle n'est pas construite. Elle n'exclut rien ; rien ne peut l'exclure, comme l'espace. Facile, léger, étonnant, éclatant, intense, vide aussi, intense parce que vide.
Bref.
Simple.

samedi 23 juillet 2016

Unité et dualité sont-elles compatibles ?

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Comme toute activité véritablement humaine, la philosophie est amour. Amour de la sagesse. Or, la sagesse est conscience de l'unité sans laquelle rien ne serait possible car, comme dit Denys : "il faut que tout être soit un pour exister comme être." Tandis que l'unité, elle, n'a pas besoin de la multiplicité pour être : "Sans l'unité, la multiplicité n'existerait pas. Sans multiplicité, par contre, l'unité reste possible." D'où la souveraineté de l'Un, principe universel, à juste titre qualifiée de "divine". 

Pour autant, cette unité ne doit pas supprimer totalement la multiplicité. En d'autres langages, on dirait que l'unité ne doit pas supprimer la dualité, que la vacuité ne doit pas annuler la forme, que l'universel ne doit pas nier le singulier, et ainsi de suite... 

La sagesse, dès lors, ne consiste pas seulement dans la connaissance ou dans l'amour du Principe-un, mais encore dans la compréhension de la manière dont ce Principe rend tout possible, sans pour autant anéantir les êtres et les choses, sauf au sens où tout serait néant sans le Principe.

A propos de cette sublime synthèse de l'Un et du Multiple, Denys emploie la belle expression "d'unité sans confusion". Il en va comme "des lumières de plusieurs lampes, rassemblées dans une seule pièce, bien que totalement présentes les unes aux autres, gardent entre elles, mais en toute pureté et sans mélange, les distinctions qui leur sont propres, unies dans leurs distinctions et distinctes dans leur unité." 

Ou encore, il en va comme en un miroir qui rassemble et unifie les formes en son orbe, sans pour autant les supprimer, le Principe rassemble et unifie - il communique aux êtres son unité - sans pour autant les nier. Chaque personne devient alors un être capable d'être plus, en participant davantage à l'Un, principalement par le silence. Nous sommes ainsi appelés à "devenir colporteurs du Silence divin, comme des lumières révélatrices situées par l'Inaccessible pour le manifester au seuil même de son sanctuaire." Il y donc de l'absolument transcendant, de l’inaccessible. Mais cet ineffable se communique. Mieux : il inspire nos paroles et respire à travers nous. Et j'ajoute qu'il est d'une toute-puissance d'un genre singulier, puisqu'il est fragile, s'il est vrai qu'aimer, c'est en un sens se rendre vulnérable, quoi qu'en un autre sens, l'amour soit plus fort que la mort.

Denys est un platonicien chrétien. Mais on pourrait relever d'autres noms, dans d'autres langues et climats, pour chanter la même mélodie.

Abhinava convoque aussi le miroir : "Un miroir limpide reflète d'autant plus et mieux la multiplicité des formes et des couleurs. Cette profusion ne cache pas le miroir. Au contraire, elle témoigne de l'excellence de ce miroir."

Le bouddhiste Jamyang Dorjé ne disait pas autre chose : Certes, "puisque c'est le vide qui observe le vide, qui est donc là pour évacuer ce qui est à vider ?" Mais aussi : "L'imagination n'est point anéantie par le vide, ni le vide empêché par l'imagination." Bien plutôt, l'imagination est est transfigurée quand le vide se reconnaît et repose en son immensité ouverte.

P.S. : je ne résiste pas à l'envie de partager l'ensemble du passage sur les lampes, aussi profond que...lumineux, sur ce point-clé de la synthèse entre unité et dualité.

"Mais il importe, croyons-nous, de revenir en arrière pour mieux exposer le mode parfait de l'unité et de la distinction en Dieu, afin que notre raisonnement ne plaisse place ni à l'équivoque ni à l'obscurité, et que l'objet propre en soit définit de façon précise, claire et méthodique. Comme je l'ai dit ailleurs, les saints initiés de notre tradition théologique [c'est-à-dire Proclos] appellent unités divines [où hénades, c'est-à-dire les dieux de l'Olympe] ces réalités secrètes et incommunicables, plus profondes que tout fondement, et qui constituent cette unicité dont c'est trop peu de dire qu'elle est ineffable et inconnaissable. Et ils appellent distinctions divines les procès et les manifestations qui conviennent à la bienfaisante Théarchie [et chaque individu est un tel Attribut, une épiphanie, une manifestation de Dieu, à l'image de la vague dans l'océan]...
De la même façon, des lumières de plusieurs lampes, rassemblées dans une seule pièce, bien que totalement présentes les unes aux autres, gardent entre elles, mais en toute pureté et sans mélange, les distinctions qui leur sont propres, unies dans leurs distinctions et distinctes dans leur unité. 
[Unité :] Nous constatons bien que si plusieurs lampes sont rassemblées dans une seule pièce, toutes leurs lumières s'unissent pour ne former qu'une seule lumière qui brille d'un seul éclat indistinct, et personne, je pense, dans l'air qui enveloppe toutes ces lumières, ne saurait discerner des autres celle qui vient de telle lampe particulière, ni voir celle-ci sans voir celle-là, puisque toutes se mélangent à toutes sans perdre leur individualité
[Dualité, individualité :] Qu'on retire de la pièce l'une des lampes, sa lumière propre va disparaître tout entière, n'emportant rien avec soi des autres lumières, ni ne leur laissant rien de soi-même. Comme je l'ai dit, en effet, leur union mutuelle était totale et parfaite, mais sans supprimer leur individualité et sans produire aucune trace de confusion.
or tout cela se produit dans un air corporel, et il s'agit d'une lumière produite par un feu corporel. 
Que dire alors de cette unité suressentielle [=au-delà de tout concept possible] dont nous affirmons qu'elle se situe non seulement au-delà des unités corporelles, mais même au-delà de celles qui appartiennent aux âmes et aux intelligences et que ces dernières possèdent déjà sans mélange et selon un mode qui dépasse ce monde, lumières conformes à Dieu et supra-célestes, entièrement immanentes les unes aux autres dans la mesure, proportionnelle à leurs forces, où elles participent à l'Unité parfaitement transcendante ?"
Et il ajoute que, non seulement cette unité sans confusion subsiste dans l'Unité, mais encore elle règne parmi les Personnes, celles de la Trinité, y-compris celles de notre monde : "elles ne sont nullement interchangeables."
(Pseudo-Denys, Les Noms divins 640d-641c, trad. Gandillac)

samedi 19 mars 2016

Symbole ineffable



La mystique est universelle, quoique exprimée par chaque individu d'une manière singulière. 
Proclus est l'un des plus grands, à la fois métaphysicien auteur d'un système d'une incroyable complexité, et mystique fidèle à l'esprit des Mystères.
Dans sa Théologie platonicienne, il décrit la plongée au centre de soi :

"Chaque être, en rentrant dans ce qu'il y a d'ineffable dans sa propre nature, découvre le symbole du Père de tout l'univers. Tous les êtres par nature le vénèrent  et, par le moyen de la marque mystique qui appartient à chacun, s'unissent à lui, en dépouillant leur propre nature et en mettant tout leur cœur à ne plus être que la marque de Dieu et ne plus participer que de Dieu, à cause du désir qu'ils ont de cette nature inconnaissable et de la source du Bien."

Proclus, Théologie platonicienne, II, 8, trad. Saffrey et Westerink

Tout y est... Dans chaque être se trouve l'empreinte de Dieu, la "fleur de l'intellect", l"un de l'âme". Cette fleur est le "symbole du Père" : le symbole, ce sont deux moitiés d'une poterie, brisée, qui sont ensuite réunis. Dans l'Antiquité, cela servait de signe de reconnaissance, de signature en quelque sorte. Nous portons en nous la signature du divin, sa moitié, qui aspire à être réunie à son autre moitié, comme le fragment au tout, comme la pièce du puzzle. "Tous les êtres par nature le vénèrent" : comme dans l'Upanishad et comme dans le shivaïsme du Cachemire - la tradition du Cœur - la vie est  désir du divin, que ce soit dans le souffle ou dans les autres gestes. Même sans le savoir, tout désir est désir de Dieu. En même temps qu'elle tend à l'universel, ce symbole est personnel, la "marque mystique appartient à chacun". La vie intérieure est à la fois universelle et personnelle.
Bien évidemment, tous ces thèmes seront repris par les mystiques chrétiens.
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