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lundi 7 novembre 2022

Allumer le feu

Autrefois, on allumait le feu par friction.

Allumer le feu à la mode védique :

Cette action devient une métaphore sexuelle dans le Tantra. Les deux pièces de bois (arani) symbolisent le sujet et l'objet, les cinq sens et leurs objets respectifs, le corps et le monde, la conscience et l'espace, Shakti et Shiva. A travers leur union, le monde nait et renait, le feu (agni) de la conscience s'éveille par la friction des organes féminin (le soleil) et masculin (la lune).

शमीगर्भादग्निं मन्थति । एषा वा अग्नेर्यज्ञिया तनूः । (Taittirîya Brahmana 1.1.9.1)
"Des deux bois de friction, il fait émerger le Feu.
Tel est le corps sacrificiel du Feu."

Comme je suis en train de traduire les Enseignements secrets des yoginîs (Chummâ-sanketa-prakâsha) qui emploient cette image, je vous la partage.

Ci-dessous, une reproduction européenne des pratiques païennnes :


Cette reconstitution s'inspire d'images comme celle ci-dessous. Ce genre de rituel se faisait surtout pendant la fête de Samhain :
Voir ce site :
http://www.sacredhearthfrictionfire.com/celticfirechurn.html


dimanche 16 mai 2021

Le secret de l'éveil





Qu'est-ce qui fait la différence entre l'état de silence intérieur où tout semble transparent, baigné de lumière, et l'état ordinaire, parasité de bruits, encombré de tensions vaines ?

L'attention. 

Le Tantra invite donc à un surcroît d'attention. Il s'agit de chercher (carcâ), d'examiner (vicâra), de regarder de plus près (anveshanâ), de se familiariser avec (parishîlana) notre essence, avec l'expérience, afin de reconnaître en elle le divin.

Cependant, ces termes pourraient suggérer une recherche exclusivement discursive. Il n'en est rien. Il s'agit d'une attention directe, muette pour le principal, qui plonge dans l'attention silencieuse, sans nécessairement chercher une réponse verbale.

Kshemarâja décrit ainsi cette quête spirituelle :

sadvimarśabalenaivaṃ nityaṃ yaḥ pariśīlate /
sa muktaḥ sarvabandhebhyo nityānandamayo bhavet // 21 //
"Qui se familiarise sans cesse (avec l'expérience)
par la force de la conscience véritable,
celui-là est délivré de tous les liens,
il en viendra à déborder d'une félicité perpétuelle."

cidvahnir grasate so 'yaṃ suprabuddho 'sty asau yadā /
tadāsau vimalo jñeyam cidvahniḥ sarvabhakṣakaḥ // 22 //
"Le feu de la conscience dévore (tout combustible) ;
quand il est bien éveillé,
que ce feu conscient immaculé,
dévore tout les objets."

etadbalena saṃyukto yogī nirvāṇalakṣaṇaḥ /
padaṃ prāpnoti vimalaṃ so 'cirān nātra saṃśayaḥ // 23 //
"Recueilli, le yogî
atteint le Nirvâna.
Il atteint sans délai l'état immaculé,
il n'y a aucun doute à ce sujet !"

cidvahnir balalābhe 'pi viśvam ābhāti cinmayam /
svānandāmṛtakallolam etad ucchalitaṃ bahiḥ // 24 //
"Même quand le feu de la conscience a (re)trouvé sa force,
il manifeste toutes choses comme pleines de conscience,
vague du nectar de félicité innée
qui déborde à l'extérieur (aussi)".

tad eva śyānatāṃ yātaṃ bhāvarūpair vibhāvyate /
svātmā maheśvaro devaḥ krīḍate parameśvaraḥ // 25 //
"Et c'est cela  qui se cristallise
et c'est cela que l'on considère comme étant l'essence des choses.
Notre Soi est le Maître des maîtres :
Dieu joue ainsi, souverain suprême."

(Le Jeu de la conscience, Bodhavilâsa, attribué à Kshemarâja)

_________________________________

L'idée est que tout est conscience de soi. Il n'y a pas dualité du sujet et de l'objet. L'objet (=le monde) est le sujet se percevant soi-même. Mais dans le cas de l'expérience ordinaire,  cette expérience de soi est méconnue : elle est prise pour l'expérience d'une réalité étrangère. Je crois que cette table existe, indépendamment de la conscience que j'en ai. Cependant, même dans ce cas, le "feu de la conscience" continue de brûler, car sans cela il n'y aurait aucune expérience, même incomplète ou déformée. Le feu couve sous la cendre et continue, à un régime certes faible, à consumer son combustible, c'est-à-dire les choses, mais seulement partiellement. 

La conscience, en prenant conscience de ce qui se présente, devrait réaliser qu'elle est toujours tout, sans laisser aucune trace, comme un feu qui brûle parfaitement ou comme une digestion idéale. Mais dans l'état ordinaire, ce pouvoir est comme endormi. Il y a donc des restes, des reliquats, des déchets. La combustion est incomplète, la conscience est incomplète. Or, ces déchets sont les semences des objets à venir. Tant que tout n'a pas été digéré, immergé et consumé dans le feu de la conscience, cela réapparaît. Doutes, questionnements, hésitations, craintes, scrupules, tensions, tout cela réapparaît jusqu'à réintégration complète.

Cependant, l'univers ne disparaît pas pour autant. Seuls les dissonances cognitives, pourrait-on dire, disparaissent. Mais les choses elles-mêmes apparaissent, encore et encore. Seulement, elles sont désormais pensées et perçues comme étant conscience. Conscience, donc félicité. Ce ne sont plus des objets étrangers qui s'imposent, mais un "jeu" gratuit, sans poids, sans tensions. Une extase sans fin. Tout est manifesté à chaque instant, tout est repris à chaque instant, comme un feu qui consume tout. C'est un cycle :  l'eau de la conscience se fait glace, puis fond et retrouve son état liquide. Tout baigne dans le nectar de la félicité innée.

Tout le secret donc, repose dans ce surcroit de conscience. Plus précisément, dans cette augmentations de l'intensité, éveil au silence vibrant, d'abord entre deux pensées, puis lors des pensées elles-mêmes.

dimanche 14 février 2021

Le feu de la conscience



Si tout est conscience, que devient cette tasse de thé quand plus personne n'en a conscience ? Ou passe-t-elle, si elle n'a aucune existence indépendante de la conscience ?

Où sont toutes les choses dont je n'ai pas conscience ? dont nous n'avons pas conscience ? dont personne n'a conscience ? 

Rien n'existe en dehors de la conscience, ni cette tasse, ni rien d'autre. C'est un fait d'expérience. Si je vois la tasse, elle est "dans" ma conscience, car "voir" est une forme de conscience. Si je l'imagine, pareil. Si je m'en souviens, pareil. Si j'infère son existence, pareil. Percevoir, imaginer, se souvenir, inférer sont des des formes de conscience, des façons dont la conscience se manifeste à elle-même, s'éprouve. Nous sommes tous un seul être qui prend conscience de soi de ces différentes manières.

Mais que devient cette tasse quand plus personne n'en a conscience ?

Pour comprendre la réponse à cette question, la clé est de comprendre que toute conscience n'est pas nécessairement une conscience d'objets distingués. Je veux dire, toute conscience n'est pas conscience de quelque chose de bien délimité, comme cette tasse justement. Ma conscience peut, en effet, être une conscience indifférenciée de l'être indifférencié. Il n'y a là rien de bien extraordinaire. De fait, entre chaque pensée ou perception, ma conscience est conscience pure, c'est-à-dire indifférenciée. L'intervalle entre deux pensées, entre veille et sommeil, entre mort et renaissance, est pure conscience indifférenciée. Mais d'ordinaire, je prend ces intervalles pour des intervalles d'inconscience : je confonds conscience indifférenciée et inconscience. Je confonds conscience sans objet distingué avec une absence de conscience. Autrement dit, je confonds les attributs du sujet et de l'objet. J'attribue au sujet (la conscience) les attributs de l'objet (ici, l'absence d'objet clairement délimité).

Que devient la tasse pendant ces intervalles ? Elle redevient être, conscience de soi indifférenciée, expérience que l'on pourrait  exprimer par "je suis je". Elle est comme une vague qui retourne à l'océan : sa forme disparaît, mais sa substance ne disparaît pas. De même, la tasse "disparaît" dans la conscience indifférenciée. Mais elle subsiste en tant qu'être pur. Autrement dit, j'ai toujours conscience de cette tasse, mais pas de manière claire et distincte. La conscience que j'en ai est immergée, comme "noyée" dans la masse de l'être indifférencié.

Donc, quand "personne n'a conscience de cette tasse", en réalité la tasse est toujours là, mais elle est dans la conscience comme la forme de la statue est en puissance dans le bloc de marbre. Donc, quand personne n'a conscience du monde, le monde est simplement dans la conscience en tant que conscience, comme les vagues dans l'océan. Cette tasse existe toujours. Parfois, elle est immergée dans la conscience universelle, parfois, elle émerge dans la conscience universelle. Et il en va de même pour les consciences individuelles, à leur échelle. L'image de la tasse est parfois immergée dans ma conscience, et à d'autres moments, quand "je la visualise", elle émerge de ma conscience. La conscience individuelle est comme un groupe de vagues relativement distinct de l'océan de la conscience universelle.

Quand la conscience reprend en elle la tasse ou n'importe quoi d'autre, on la compare à un feu qui transforme en feu son combustible. Le feu transforme le bois, par exemple, en feu. De même, la conscience, quand elle cesse de percevoir, d'imaginer ou de se souvenir, ou de penser à une chose, transforme cette chose en elle-même. La conscience est le feu qui rougeoie dans les cendres de l'univers. Tout est le combustible de la conscience. Mais d'ordinaire, je n'en ai pas la pleine conscience. En avoir la pleine conscience, c'est participer de plus en plus complètement à ce mouvement universel, c'est l'amour divin, la dévotion qui écarte le voile de l'oubli, de l'inertie, de l'inattention. 

Les braises de la conscience rougeoient sous la cendre des choses. Elles n'attendent qu'un peu d'attention, d'amour, pour se rallumer et tout embraser. C'est le chemin de la vie intérieure.

dimanche 7 juin 2020

Dans le Rien divin, une nouvelle naissance



Le vide, l'immensité, le silence, sont le trône de la fontaine de vie, de l'amour plus fort que la mort.

Le vide n'est pas un but en soi. En son vaste sein, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, se met à couler, un nectar dont jamais nulle âme ne fût rassasiée, une vibration au centre de la poitrine :

"Et ainsi, [dans le vide], l'âme ne voit plus rien, ni en Dieu ni dans les créatures, vers quoi elle puisse ou doive tendre, ni aucune manière d'agir qui lui puisse être utile".

C'est le fameux "il n'y a rien à faire" des "éveillés" d'aujourd'hui, le non-agir du Tao, l'in-action chrétienne, qui veut tout simplement dire qu'on se laisser agir.
Soit. Mais à quoi bon, s'il ne reste rien ?
A ceci de bon, car ceci reste :

"Ce qui lui reste, c'est qu'au milieu de son obscurité elle sent au plus profond de soi-même, une vertu secrète qui l'attire sans pouvoir, savoir ni comprendre ce que c'est, et comment cela se fait : car il ne lui paraît rien du tout qui puisse tomber dans son entendement, ni que sa volonté puisse embrasser ou poursuivre, et encore qu'elle ressente bien l'opération de cette vertu qui la pénètre, elle ne peut pourtant y contribuer autrement qu'en la laissant faire et en se laissant (pour ainsi parler) dévorer à elle... C'est ce feu qui doit consommer toute la propre vie de l'âme, et lui en redonner une toute nouvelle.. qu'il la transforme enfin et la fasse semblable à Dieu, autant que la créature lui peut ressembler."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 86 

La vie intérieure, comme toute vie, est faite de morts et de renaissances.

mercredi 27 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 52 53 54

Sadâshiva, la forme de Shiva qui révèle la voie commune des tantras ésotériques


Vijnâna Bhairava Tantra, 52, 53, 54 : l'expérience de l'affinement :



kālāgninā kālapadād utthitena svakam puram |

pluṣṭam vicintayed ante śāntābhāsas tadā bhavet || 52 ||

"Que l'on médite notre corps

comme étant consumé par le Feu de la Fin des Temps

surgit de l'Orteil de la Mort.

A la fin, on rayonnera de paix."



evam eva jagat sarvaṃ dagdhaṃ dhyātvā vikalpataḥ |

ananyacetasaḥ puṃsaḥ pumbhāvaḥ paramo bhavet || 53 ||

"De même, que l'on visualise en l'imaginant,

que le monde entier est consumé (par le Feu de la Fin des Temps).

Celui dont la conscience est bien concentrée

deviendra conscience suprême."



svadehe jagato vāpi sūkṣmasūkṣmatarāṇi ca |

tattvāni yāni nilayaṃ dhyātvānte vyajyate parā || 54 ||

"Que l'on visualise les niveaux du réel

de plus en plus subtils

dans notre corps ou bien dans le monde.

A la fin, la (conscience) suprême se manifestera."

mardi 14 avril 2020

Méditation du feu

Stir up the fire~ | The smell, the warmth, the presence of f… | Flickr

Assis face au poêle,
mon regard plonge dans les flammes.
Elles sont claires, limpides,
et pourtant elle ne tiennent pas en place.
Sans effort, elles transforment le lourd et l'opaque
en lumières transparentes.

Flammes liquides,
lumière liquide.
Velours de lumière,
nappes de lumière.
Surgissantes-évanouissantes.
Un seul mouvement vers l'être
et vers le non-être.
Sans effort,
apparues-disparues.


Elles sont comme les pensées :
instables, dansantes, imprévisibles,
mais limpides.
Qui peut attraper une pensée ?
Les flammes sont le mouvement du feu.
Les pensées sont le mouvement de la présence éveillée.
Les flammes libèrent le bois de sa lourdeur.
Les pensées libèrent l'âme de son poids.
Son poids devient légèreté,
qui l'entraîne vers le haut.

La présence est un feu,
le feu transforme tout en soi,
digère tout, consume tout,
de même que le feu du ventre
digère et transforme la matière
en vie, conscience.
Le feu de la présence assimile tout à elle-même.

Les flammes dansent,
pas un seul instant en repos.
Et pourtant, elles semblent dirent
le repos.
Leur soupir est un ronronnement,
un écoulement dans la conscience éveillée
à son ouverture,
endormie à ses tensions qui s'enflamment
comme des pommes de pin.
La contemplation du feu est
contemplation de soi,
du flot naturel des formes et des couleurs
qui s'élèvent sans effort dans le miroir vide.

La méditation du feu est la preuve du paradoxe :
mouvement immobile,
nonchalance plein d'ardeur,
élan vacant,
regard ouvert émerveillé, légèrement.

La méditation du feu consume les tensions 
et soulage.
Elle révèle la liberté.




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