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jeudi 17 novembre 2022

Au-delà de la conscience ? Le cas du bouddhisme "pragmatique"

 Dans le modèle bouddhiste des neuf états de méditation (dhyâna) sont mentionnés quatre états "non matériels" (arûpa), dont un état dit de "conscience infinie", situé entre "l'espace infini" et "le Rien", ākiṃcanya-āyatana, litt. "le rien comme support".

un bouddha grec

Il est intéressant de relever les descriptions et interprétations proposées par les adeptes contemporains, surtout dans la branche dite "pragmatique". Car cela renvoie au plus profond de nos vies intimes.

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Ainsi, Daniel Ingram décrit le passage de l'espace à la conscience par la réalisation "que l'on est conscient" de cet espace sans limites. Selon lui, cet état est celui que les ignorants prennent, à tord, pour un "Soi", un "Tao", un "Fond", un "Témoin permanent", "une Conscience éternelle", etc. C'est un piège, une illusion. 

Si l'on croit cela, en effet, il faut alors "s'alarmer", allumer les lumières d'alerte, "laisser la terre trembler sous nos pieds" pour nous sortir de ce piège, etc. 

Pourquoi ? Quels sont ses arguments ? Il n'en donne pas. 

Ensuite, on passe au "Rien". Comment ? On ne sait pas trop. Pourquoi ? A cause d'un désenchantement. Mais on n'en saura pas plus, malgré les centaines de pages de cet auteur prolixe. 

Qui a conscience de ce "Rien" ? Personne. Circulez. Mais c'est bien une expérience !?! Qui fait cette expérience ? Comme souvent dans le bouddhisme ancien, l'absence de réponse est censée tenir lieu de réponse, en sous-entendant que ce silence est profond. Circulez. Mais cela ne répond pas aux questions légitimes posées plus haut. Circulez, on vous dit !

Ingram ajoute que, dans l'état de Rien, il y a "des sensations qui suggèrent le Rien". Il y a donc "sensation" ! Mais il n'y a pourtant aucune "conscience" ? Cela a-t-il un sens ?

Maintenant, voici la question la plus importante :

Si l'état de conscience infinie est une illusion, QUI est victime de cette illusion ?

Pas de réponse.

Et ce n'est pas fini !

Après le Rien, vient l'état de "ni perception, ni non-perception". 

Et ça n'est pas fini !

Après cela, vient l'état de cessation des perceptions.

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Si ces états sont des états de dissolution progressive des phénomènes dans la conscience (en Dieu, dans le Tao, etc.), alors tout cela fait sens.

Malheureusement, le bouddhisme (ancien) ne donne pas ce simple fil d'Ariane. Du coup, on se retrouve avec une pléthore d'interprétations contradictoires.

 Ainsi, comme il manque ce fil d'Ariane, certains en ajoutent un : la "sensation de plaisir" (c'est ainsi qu'ils interprètent le sanskrit prîti, le pâlî pîti). Mais, comme cette mystérieuse "sensation de plaisir" ressemble au Soi tantrique, aux expériences de Kundalinî et autres symptômes pas très bouddhiques, ils ne sont pas à l'aise avec ce fil, pourtant indispensable, même à leurs yeux. On les sent gênés. 

Et pour cause : cette "sensation de plaisir" est le Je suis, la vibration qui est le cœur de la conscience, c'est-à-dire de toute expérience, de toute sensation. Mais le Bouddhiste ne peut suivre ce fil jusqu'au bout sans craindre de perdre son identité bouddhiste. N'est-ce pas ironique ?

Du coup, nombre de ces adeptes sont adeptes, en plus du bouddhisme, d'autres idées, enseignements ou traditions. 

Pour ne citer que les plus connus actuellement :

Daniel Ingram est un "éveillé" (arhat), mais il est aussi fan d'Aleister Crowley et de sa "magie du chaos". Et aussi de la guitare électrique. 

Shinzen Young trouve un secours dans la bhakti, il est fasciné par shaktipâta et par la mystique chrétienne.

Feu John Yates affirme que le dzogchen et le chamanisme sont bien plus puissants que les neuf états de méditation.

Catherine Shaila cite Papaji (Poonja) comme son maître.

Sam Harris cite Papaji et des maîtres tibétains.

Leigh Brasington est plus sobre, et plus ouvertement matérialiste. Mais il admet que la "sensation de plaisir", plus sensible dans "le cœur" selon lui, est indispensable. 

Tous ces enseignants sont globalement "à gauche" et plutôt matérialistes, rationalistes, progressistes, naturalistes ou scientistes. Ils ne sont pas très à l'aise avec l'idée d'une transcendance ou même, simplement, d'un élément affectif, personnel, qui aurait du sens et qui ne serait pas simplement du domaine des faits objectifs. Mais ils n'arrivent pas à se débarrasser de la "sensation de plaisir", souvent basée sur le souffle ou une mystérieuse sensation "dans le cœur".

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Qu'est-ce que j'en dis ?

J'en dis que cette "sensation de plaisir" est plus qu'un simple adjuvant. Il y a là quelque chose de vrai, un signe de quelque chose de plus profond, dont nul ne saurait se passer dans sa vie intérieure, quelques soient par ailleurs ses opinions. 

Pour autant, ce "bouddhisme ancien" porte lui aussi un message important : il est vital de mourir, intérieurement, c'est-à-dire de lâcher prise, de se laisser aller vers le vide, vers l'espace, vers le silence. Mais sans la "sensation de plaisir", sans vibration, sans l'acte pur "je suis", ce vide sera une impasse. Il ne sera pas le vide béni qui permet d'être rempli par... autre chose.

C'est du moins mon expérience et celles de bien d'autres personnes qui m'inspirent. Et c'est celle aussi de ces enseignants de méditation, même si cela ne colle pas avec leurs opinions.

mardi 2 août 2022

Trinité du Tantra


 Abhinava Gupta décrit le Cœur, cet état de potentiel absolu et, en même temps, d'actualité parfaite, "qui est tout ce qu'il peut être", dans lequel identité et différence sont "en harmonie" (samâpatti) :

etat paraṃ trikaṃ pūrvaṃ sarvaśaktyavibhāgavat // 20
atra bhāvasamullāsaśaṅkāsaṃkocavicyuteḥ /
svānandalīnatāmātramātricchākarmadṛktrayam // 21

"Telle est la Triade suprême et originelle,
en laquelle les Puissances (shaktis) 
ne sont pas séparées.
En elle disparait la contraction, 
née de la peur des phénomènes.
La Triade (des puissances) du sujet 
- du désir, de la perception et de l'action -
y est donc dissoute dans la simplicité
de la félicité intime."

Mâlinîshlokavârttika 20-21

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Ce Cœur, la Conscience universelle, n'est pas statique. Elle est douée de puissance, c'est un état potentiel, dans lequel les possibles gisent à l'état indifférencié, comme les dessins des plumes du paon préexistent dans l'œuf du paon. 

Nous pouvons faire l'expérience de cet état dans le premier instant de n'importe quel mouvement : désir, émotion, expir, geste...

En immergeant mon corps, mon souffle, ma pensée et jusqu'à mon inconscient dans cette béatitude primordiale, la "contraction née de la peur des phénomènes" disparaît, car elle est interrompue, car le plaisir s'oppose à la contraction. Cette immersion se fait via une attention amoureuse, ardente. Le nectar de l'expansion absolue s'écoule alors depuis le centre de l'être, jusque dans les organes et dans le monde entiers, comme une huile se répand dans les fibres d'un tissus. Notons que c'est la peur qu'il s'agit de guérir, peur des phénomènes, peur des différences, peur de la séparation, peur de la dualité. Il ne s'agit pas ici de nier les différences, mais de les reconnaître et d'en venir à les ressentir comme les prolongements de la félicité intérieure, intime. 

Il faut donc d'abord identifier cette félicité intime dans le premier instant du désir, afin d'en imprégner le corps, le souffle, la pensée, et jusqu'au monde entier. 

Ce Cœur est la Triade, qui donne son nom à la tradition du Tantra à laquelle Abhinava se rattache ici.

mercredi 10 novembre 2021

Plonger à la source de l'être



La pratique propre au Tantra n'est pas le massage ni la danse, même s'il est bon de danser et de se masser. Ces pratiques, aujourd'hui identifiées au Tantra, existent dans le Tantra traditionnel. Mais elles n'en sont pas le cœur.

Quel est le cœur du Tantra ?

La plongée dans le cœur.

Le cœur est le début de n'importe quel mouvement. 

De même, le propre du yoga, ce ne sont pas les postures, âsanas ; même si les postures, statiques ou dynamiques (karanas), font partie du yoga traditionnel. Mais le yoga, qui comporte six aspects selon la très riche tradition du Tantra, ne se limite pas aux âsanas.

Quel est le cœur du yoga ?

La plongée dans le cœur.

Le cœur est le début de n'importe quel mouvement. 

Voici un enseignement traditionnel sur ce point-clé :


sattā-saṃbhava-udyamo yogaḥ || 

"Le yoga, c'est [s'immerger dans] l'élan à la source de l'existence".

Mânasa Râma, La Lampe de la liberté


Ce maître du XIXe siècle explique lui-même son instruction :

parat-attva-samāveśa-upāyaḥ : le yoga est le moyen de s'absorber, de s'immerger dans l'être qui transcende les lieu, les moments et les formes, mais qui engendre ces formes et les fait subsister. Le yoga est la plongée dans le jaillissement de l'énergie qui engendre chaque chose, śakty-udyamaḥ et dont la nature ne meurt jamais acyuta-svabhāvaḥ.

vendredi 28 mai 2021

Les deux instants 04

par Ekabhûmi


Tout naît du couple de l'Être et de la Conscience, la Père de l'abyme inconnaissable et la Mère de la présence vivante.

 Ainsi, tout nait d’une relation.

Les couples le savent : il est difficile d’être à deux ! Seul, je n’existe pas encore. Mais avec l’autre, je n’existe plus, car bien souvent le face à face tourne souvent en confrontation. Un contre Un… 

Pour que la relation soit féconde, il faut un troisième terme, une reliaison qui unifie. L’Un seul est mort, stérile ; le Deux - seul lui aussi ! - est conflit, impasse. Pour que le Deux devienne couple, pour que la relation devienne communion féconde, il faut un être plus vaste. Telle est la règle de la vie : le remède vient toujours d’en haut, d’une transcendance, d’un « plus que moi et plus que nous » qui nous relie en nous reliant à lui. N’est-ce pas le sens originel de toute religion ?

Sans Conscience, l'Être ne pourrait être. Sans la Mère, le Père serait stérile.

Dans la tradition du Cachemire, il y a deux manières d’envisager ce « plus grand que nous » : comme Source universelle, ou comme Individu. 

Comme Source, ce troisième terme est l’amour, qui coule à travers nous mais qui, ne venant pas de nous, est capable de faire de nos différences une puissance. L’amour est unité-dans-la-dualité, union dans la séparation, sans conflit ni confusion. 

L’amour n’est pas un troisième être, une substance en plus du Dieu et de la Déesse, car alors il faudrait un quatrième pour relier les trois, et ainsi de suite, à l’infini… En écrivant ceci, je réalise que l’amour est insaisissable. C’est lui qui nous saisit. Libre de soi, il peut nous libérer de nous.

L’autre manière d’envisager l’Autre dans un « plus vaste que moi », c’est l’enfantement. Pour un couple, pour un groupe, ce sera un projet, une aventure, un avenir… Pour la tradition du Cachemire, c’est l’Individu (nara, « homme », « personne »), ou l'Enfant. L’un des noms de cette tradition est « triade » (trika). Tout est triple, car tout est « en relation », il n’y a de vie que dans le va-et-vient entre des pôles : Dieu, Déesse, Individu. Ces trois forment, par leurs échanges, le Triangle du Cœur ;

Dieu est ce qui est. La Déesse est l’être de Dieu, la Conscience de l'Être, car aucun être n’est nécessaire : il est toujours offert. Dieu se fait être, se désir, se ressent, s’éprouve : voilà tout son être ! Et ainsi, il se donne à soi comme individu (anu). Un presque rien, certes, mais engendré dans l’infini, rien de moins. L’Individu est le lieu de la synthèse du divin et de la divine. Nous sommes les enfants du couple divin.

vendredi 19 février 2021

Au-delà de la conscience



Tout est conscience, car tout dépend de la conscience. Mais de quoi dépend la conscience ? Elle est cette Lumière qui illumine tout, qui se manifeste en tout, qui se manifeste comme tout. Elle est donc l'essence de tout, sans quoi rien n'est ni ne peut être. L'idée d'un monde en dehors de la conscience, indépendant d'elle, n'est... qu'une idée, une abstraction. Cette idée est, comme toute idée, conscience.

Mais quelle est l'essence de cette Lumière, de cette Présence en laquelle tout se présente et s'absente ? Y a-t-il "autre chose" après la conscience ? Une réalité plus fondamentale ?

Selon le Tantra, oui, il y a une essence de l'essence, une vérité de la vérité, un cœur du cœur de tout. Il porte différents noms, comme Cœur, Vibration, Onde, Pensée, Intuition, Emerveillement. Et il est personnifié par la Déesse. Au-delà de ces symboles, ce Cœur est le bouillonnement qui anime la conscience, sans lequel la conscience serait inerte, vide, comme l'espace. Infinie, mais insensible. Sans ce pouvoir de ressentir, de juger, de s'identifier, d'apprécier, la conscience ne serait Lumière pour rien ni personne. Elle serait comme un miroir aveugle, comme un cristal sans âme. Même si elle contenait tout, elle n'en saurait rien, elle n'éprouverait rien. Rien n'existerait. 

Exister, c'est encore autre chose qu'être une Lumière qui illumine ou qui se manifeste. C'est Ressentir, penser, juger, s'étonner : significations que recouvre le mot sanskrit vimarsha, qui désigne la Shakti suprême et qui exprime le fait de penser et de juger, au sens d'évaluer, d'apprécier et donc de sentir. "Se dire que..." C'est aussi réaliser, se rendre compte, et se reconnaître, se ressaisir, se sonder, avec des variantes comme pratyavamarsha

Je mentionne ici ces mots sanskrits car ils sont propre au Tantra et parce qu'ils sont très difficiles à traduire. L'aspect manifestant de la conscience est prakâsha, la Lumière, l'acte de manifestation. Cet aspect n'est pas propre à l'enseignement du Tantra. On le retrouve dans le Vedânta, le bouddhisme et dans les traditions occidentales comme le platonisme. En revanche, l'aspect de Vibration (spanda), de Réalisation (vimarsha) est propre au Tantra. 

On retrouve quelque chose de semblable dans la tradition occidentale platonicienne avec l'Être et la Pensée, qui correspondent assez bien à ces deux aspects, personnifiés respectivement par Shiva et Shakti, par le Dieu et la Déesse. Il y a cependant une différence cruciale : pour le platonisme, la Pensée (ou l'Intelligence, l'Intellect) est coupée des émotions, elle est à l'opposé des passions du corps et du "monde sensible". Le modèle qui sert à l'approcher est géométrique : la pensée pure de toute souillure charnelle. Alors que dans le Tantra, l'Intellect, le Cœur du cœur de tout, est à la fois intelligence ET émotion. Une sorte d'intelligence à la fois intellectuelle et émotionnelle, rationnelle et sensorielle, spirituelle et sensuelle. C'est là le grand point de divergence. Voilà pourquoi le Tantra intègre le corps, même si ce corps est amené à évoluer et à transcender le corps physique.

Il y a un au-delà de la conscience. Cet au-delà de la conscience est désir, désir pur, désir sans séparation entre sujet et objet du désir, donc vibration, oscillation immobile. Donc son, et parole. Et musique.

dimanche 7 juin 2020

Dans le Rien divin, une nouvelle naissance



Le vide, l'immensité, le silence, sont le trône de la fontaine de vie, de l'amour plus fort que la mort.

Le vide n'est pas un but en soi. En son vaste sein, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, se met à couler, un nectar dont jamais nulle âme ne fût rassasiée, une vibration au centre de la poitrine :

"Et ainsi, [dans le vide], l'âme ne voit plus rien, ni en Dieu ni dans les créatures, vers quoi elle puisse ou doive tendre, ni aucune manière d'agir qui lui puisse être utile".

C'est le fameux "il n'y a rien à faire" des "éveillés" d'aujourd'hui, le non-agir du Tao, l'in-action chrétienne, qui veut tout simplement dire qu'on se laisser agir.
Soit. Mais à quoi bon, s'il ne reste rien ?
A ceci de bon, car ceci reste :

"Ce qui lui reste, c'est qu'au milieu de son obscurité elle sent au plus profond de soi-même, une vertu secrète qui l'attire sans pouvoir, savoir ni comprendre ce que c'est, et comment cela se fait : car il ne lui paraît rien du tout qui puisse tomber dans son entendement, ni que sa volonté puisse embrasser ou poursuivre, et encore qu'elle ressente bien l'opération de cette vertu qui la pénètre, elle ne peut pourtant y contribuer autrement qu'en la laissant faire et en se laissant (pour ainsi parler) dévorer à elle... C'est ce feu qui doit consommer toute la propre vie de l'âme, et lui en redonner une toute nouvelle.. qu'il la transforme enfin et la fasse semblable à Dieu, autant que la créature lui peut ressembler."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 86 

La vie intérieure, comme toute vie, est faite de morts et de renaissances.

samedi 23 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 49

Vintage Hindu Goddess Parvati Chola Bronze Statue

Le Vijnâna Bhairava Tantra, verset 49, l'expérience de l'intériorité absolue :

hṛdyākāśe nilīnākṣaḥ padmasampuṭamadhyagaḥ |
ananyacetāḥ subhage paraṃ saubhāgyam āpnuyāt || 49 ||

"(Attentif) à l'espace du cœur, les yeux fermés
au centre des deux lotus emboîtés,
totalement concentré, ô bienheureuse !
Il gagnera alors le bonheur suprême."



mardi 19 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 45

Épinglé sur Asian Arts
Mouvement immobile

Vijnâna Bhairava Tantra 45, l'expérience de l'espace pénétrant :

pṛṣṭaśūnyaṃ mūlaśūnyaṃ hṛcchūnyam bhāvayet sthiram |
yugapan nirvikalpatvān nirvikalpodayas tataḥ || 45 ||

"Que l'on ressente fermement l'espace
au-dessus du corps, sous le corps et au cœur du corps.
Parce qu'alors l'attention est toute entière,
se lèvera ce qui est tout entier."

samedi 21 décembre 2019

Qu'est-ce que le Cœur ?


Dans les milieux spirituels, on entend souvent parler du "coeur" qui serait la véritable intelligence,
une intelligence intuitive à l'opposé de l'intelligence discursive. "Le coeur a ses raisons..."

Dans la littérature indienne, le coeur est généralement synonyme de l'intellect (buddhi), la plus haute faculté humaine. Par exemple, selon le Vedânta, c'est l'intellect qui connaît le Soi, mettant ainsi fin à l'aveuglement source de toutes les souffrances.

Dans le shivaïsme du Cachemire, c'est une métaphore de la quintessence de tout.
En résumé : tout est manifesté par la conscience et la conscience a elle-même un coeur, appelé "le Coeur", auquel j'ajoute une majuscule pour marquer son importance, même s'il n'y a pas de majuscules dans la langue sanskrite, attendu qu'il n'y a pas d'écriture sanskrite en propre.

Mais qu'est-ce que ce Coeur ?

Un verset l'évoque :

"La véritable lumière qu'est le Coeur
est l'agent de l'activité d'exister.
Elle est conscience de soi.
Existant en elle-même, 
elle devient la manifestation de toutes choses
quand elle est excitée."

(Maheshvarânanda, Le Bouquet des vérités au complet, 11)

Autrement dit, le Coeur est la conscience en tant que la conscience est le pouvoir de "prendre conscience de", sachant que "ce qui prend conscience" et l'objet de cette conscience sont un et le même, puisque rien ne peut exister en dehors de la conscience. Le Coeur est donc le pouvoir qu'a la conscience de se ressaisir elle-même, de se réaliser. 

Mais la conscience est libre. Elle a donc aussi le pouvoir de se réaliser comme "autre", jusqu'à s'oublier dans cet "autre". On dit alors qu'elle est "excitée". C'est ainsi qu'elle se réalise en toutes choses et que les univers, innombrables, jaillissent sans effort en son sein. Par exemple quand "je vois du bleu", c'est moi, conscience infinie, qui me perçoit comme "bleu". Ce qui implique contraction et oubli de moi-même. Elle se réalise ainsi à travers les trois états : d'abord la veille et le rêve, qui sont deux états de séparation relative - relative car rien n'existe jamais en dehors de la conscience ; et dans le sommeil profond qui est pure unité, négation de tout contenu et affirmation quotidienne de la souveraineté de la conscience. 

Mais ce pouvoir fait partie intégrante de ce que je suis - pas une chose, mais le pouvoir sans limites de me réaliser ainsi et autrement, en tant que n'importe quelle chose, réelle ou non.

Et cette liberté qu'est la conscience est le "Coeur" car, de même qu'un corps ne peut vivre sans les pulsations du coeur qui font circuler le sang, de même, rien ne peut exister sans conscience. Même le "néant" existe, en tant qu'idée. Et cette idée est encore un acte de conscience de soi, une façon pour l'Être de se réaliser. Tout est donc conscience, acte de réalisation de soi, de création de soi, qu'il s'agisse d'une chose réelle ou irréelle, concrète ou abstraite, peu importe. 
La conscience est aussi le Coeur, car comme un coeur, elle est animée d'un double mouvement d'expiration et d'aspiration. L'expiration, ce sont les deux états de veille et de rêve ; l'aspiration, retour à l'indifférencié, est le "sommeil profond", sans rêves. La conscience est donc aussi comparable à une vibration. Voilà pourquoi son existence, à toutes les échelles, est généralement cyclique. C'est ce dont je fais l'expérience immédiate quand je tourne mon attention vers ma respiration. Mais au fond, cela est vrai de toute expérience, car "expérience" est synonyme de conscience, et donc de Coeur, de vibration, c'est-à-dire au sens d'un mouvement infini en soi, dont les cycles de la nature sont les échos objectifs.

La conscience est donc "l'agent de l'activité d'exister", elle est la source vivante qui se crée elle-même d'infinies manières en prenant conscience d'elle-même, de manières totale et parfaite, ou sur un mode contracté et imparfait.

La conscience est donc action, existence, acte, création, réalisation. Elle est "lumière", mais cette lumière n'est pas statique ni confinée en elle-même. Elle est ouverture, générosité, donc de soi à soi, conscience de soi. Ce verset insiste sur le fait que la conscience est activité. Elle est mouvement, dynamisme sensible. Il n'y a pas séparation entre parfaite conscience de soi et conscience "excitée", source du déploiement universel. Quand la conscience est tournée vers elle-même, absorbée dans la parfaite réalisation de soi, elle est aussi "excitée", mais de façon infiniment subtile. Quand elle semble se détourner d'elle-même (bien que le fond de parfaite conscience de soi demeure nécessairement présent), elle se tourne vers "l'autre", c'est le cela, l'objet, la chose apparemment privée de conscience propre. Mais la "conscience de l'autre" est encore une forme de conscience de soi, de conscience de conscience. Il n'y a donc que des différences de degrés. Et même l'oubli de soi dans la conscience de l'autre fait partie du jeu de la conscience qui "joue" à dépendre de cet autre, sans jamais réellement en dépendre, exactement comme je joue à imaginer des histoires, des personnages, des réalités alternatives, etc., sans jamais me dédoubler réellement pour autant.

En tous les cas, le fait que "tout est conscience" n'implique aucun confinement en soi. Ce sont les choses qui, en revanche, sont chacune confinées en leur être simple. Moi, conscience, je suis au contraire absolue liberté de me manifester ainsi, autrement, ou les deux à la fois. L'insistance sur la conscience comme "acte" est ici une manière de pointer la liberté absolue qu'est la conscience, ce pouvoir de se manifester à soi comme autre, tout en restant soi. Et c'est une excellente description de l'expérience présente. Nous sommes donc, sans aucun doute, la conscience universelle souveraine. 
Le Coeur est cette quintessence qui englobe tout, qui anime tout.

mardi 23 juillet 2019

Comment faire pour se recentrer malgré l'agitation ?



Quand je pratique la méditation, je dois ensuite continuer cette pratique dans la vie quotidienne. 

Ce qui se passe alors, c'est que je constate encore et encore l'agitation qui m'envahit. Il se peut même que la pleine conscience rende plus vive la conscience de mon agitation physique et mentale. Face à ces prises de conscience répétées, le découragement guette. Que faire ? De toutes façons, il est impossible de maîtriser le corps et l'esprit, c'est-à-dire le mouvement. Quoi que je fasse, il y aura toujours du mouvement, et du mouvement qui m'échappe.

L'expérience du mouvement est la grande épreuve de la vie intérieure. Celle-ci commence que je fais l'expérience du silence, de l'immobilité. Je découvre alors un espace sans bavardage, sans mouvement. C'est comme arriver au-dessus des nuages. Mais souvent, la vie intérieure meurt quand le mouvement réapparaît. Quand je parle de "mouvement" ici, il s'agit du mouvement impliqué par une vie normale : la vitesse, le bruit, plusieurs choses à faire en même temps, les tensions de la vie en commun, et non pas seulement les paisibles mouvements de la nature.  

Il y a alors plusieurs possibilités :
- Je peux m'efforcer de conserver une certitude ("il y a autre chose ; le soleil brille au-dessus des nuages ; là-haut, c'est la paix, je l'ai vu"), comme un souvenir. C'est l'approche des traditions non-dualistes comme le Vedânta, mais aussi de certaines philosophies. L'avantage est que cette certitude n'est pas atteinte par l'agitation. L'inconvénient est que cela n'est pas toujours ressenti et qu'une certitude peut s'effondrer. Et que faire quand je suis intellectuellement confus ou trop fatigué pour penser ?
- Je peux m'efforcer de conserver une paix, une immobilité, en dépit du mouvement. C'est la voie de la plupart des techniques de méditation : observation neutre des mouvements, censée déboucher sur une sorte de retour à l'immobilité. L'avantage de cette approche est sa simplicité. L'inconvénient est que cela nourrit une certaine inquiétude, paradoxalement : je dois constamment vérifier l'immobilité, pratiquer pour atteindre l'immobilité, apaiser la tempête énergético-mentale. Voilà pourquoi, si je suis agité, cette méditation de conscience neutre peut exacerber l'agitation.
- Je peux plonger dans le ressenti viscéral, la vibration intérieure. C'est l'approche mystique, moins connue. L'avantage est que je ne dépends plus du calme physique ou mental, comme dans le cas de la certitude, mais sans dépendre de mon acuité intellectuelle. De plus, je n'ai pas à lutter contre le mouvement. Pourquoi ? Parce que le ressenti viscéral se situe à la racine même de tout mouvement, physique ou mental. Et contrairement à l'approche méditative classique du "laisser les mouvements aller et venir", elle ne dépend pas de mon état de lucidité ni de mon pouvoir d'attention. C'est plutôt un geste de laisser-aller. Une sorte de plongée intime vers l'intérieur, vers le centre de soi. Et comme ce centre est la source de toutes les émotions, qui sont des mouvements bien sur, l'agitation est traitée, mais pas directement ni par observation directe.

Comme le conseille Madame Guyon, "ne pas s'efforce plus que de raison de ramener le sens à son devoir", c'est-à-dire l'agitation vers le silence, "parce que cet effort qu'elle fera pour l'apaiser et l'attirer à son goût ne lui peut être que préjudiciable en tel état pour plusieurs raisons : premièrement, parce qu'il est inutile, le sens n'obéissant pas à la raison [=j'ai beaucoup connaître les bienfaits de la méditation, l'agitation continue]. Secondement, voyant ses efforts inutiles, elle aura de l'inquiétude , croyant que la furie de cette partie inférieure est un empêchement pour jouir de son doux repos, et que ce désarroi est un grand mal ; et cette inquiétude est très contraire à cette oraison de repos, et la tristesse à son goût [=l'effort d'attention ajoute parfois une couche de tension supplémentaire et enclenche un cercle vicieux]. La troisième raison est que, travaillant son esprit pour apaiser les révoltes de la partie inférieure, la volonté embrasse plus d'affaires qu'elle n'en peut digérer [= on ne peut plus rien faire d'autre, la paix disparaît et l'agitation revient dès que l'on doit réaliser des tâches complexes]... La quatrième est que le pénible et inutile travail que prend l'âme d'apaiser le sens troublé, lui fait perdre  le goût de son repose savoureux." Autrement dit, il n'y a plus de plaisir. L'âme est déchirée entre le mental et le coeur : "L'entendement [=le mental] a honte de voir qu'il n'entend pas ce que l'âme veut [parce qu'il est pris par d'autres tâches], et ainsi il va de part à autre comme étourdi et tout étonné, car il ne s'assied et ne se repose en aucune chose." Autrement dit, le problème de l'approche l'attention est qu'elle se situe au plan mental : la paix mentale est sa condition, elle en dépend. Tandis que l'approche par le ressenti viscéral ou, disons, le coeur, ne se situe pas au plan mental. Le coeur se tient en lui-même, sans se soucier de rien d'autre, que le mental soit agité ou non. Il n'y a pas conflit. Bien sûr, je peux être distrait de cette plongée au centre de Moi, dans le coeur. Mais ça n'est pas comme de la distraction mentale. C'est plutôt comme un changement affectif, comme si j'arrêtais d'aimer. Et du coup, ça n'est pas du tout la même pratique. En tous les cas, cela ne dépend pas de l'agitation mentale et physique. Il peut y avoir une résistance, mais ça n'est pas un problème d'agitation, plutôt de lâcher-prise. 

Je ne suis sans doute pas clair. Disons simplement qu'à mon avis, la plongée dans le coeur est une pratique... plus pratique. Elle dépend moins de l'attention, du mental. Parce que le gros problème de ces approches cognitives, à mon sens, c'est qu'elles prétendent vous libérer du bavardage, à condition d'être déjà bien calmés. Assez, du moins, pour pratiquer. Alors que l'approche du coeur ne dépend pas de ces conditions. Et donc le mouvement est intégré.
Ca n'est pas très clair, mais j'espère que vous avez l'intuition de ce dont je parle.



vendredi 11 janvier 2019

Comment sortir du cercle de la souffrance ?

Shakti Shiva communient dans le silence cordial 


J'évoquais dans un précédent post le cercle vicieux des émotions négatives et du bavardage mental. Un mot entendu, un regard croisé, réveille soudain la peur ; cette peur invoque des images, des souvenirs, d'autres bribes de bavardage, qui invoquent à leur tour d'autres émotions négatives; et ainsi de suite...

En sanskrit, ce cercle est le samsâra.

Comment en sortir ?

En éveillant la vibration du coeur. La vibration qui est le coeur. Une source de plaisir au plus profond de nos entrailles. Nous ressentons ce plaisir qui guérit quand nous prenons quelqu'un dans nos bras, par exemple. Ou quand nous nous laissons aller sur un canapé. Ou quand nous lâchons un fardeau.

Tout ce que nous faisons (ou croyons faire, dans la confusion) est inscrit dans le corps. La chair est tissée d'inconscient (les conditionnements) et d'inconscience (le manque d'attention).

Les émotions s'inscrivent dans le ventre, spécialement dans le plexus solaire et l'estomac.

Les bavardages et autres schémas verbaux s'ancrent dans la tête, spécialement la mâchoire et les yeux.

Entre ces deux zones chargées de nœuds, le cœur. La source d'un amour inconditionné, sans passé, d'une énergie toujours fraîche. Le nectar d'immortalité.

Chez la plupart d'entre nous, la tête et le ventre sont en si forte interaction que le cœur semble éteint. Pris en tenaille, pour ainsi dire, la vibration du cœur parait lointaine, abstraite même pour beaucoup de gens.

Pourtant, elle veille sous les tensions comme la braise sous la cendre. Car la vibration consume tout. Sa nature est comme le feu : elle brûle tout, c'est-à-dire qu'elle embrasse tout, elle intègre tout à l'unité.

Une tension (dans le ventre ou la tête) est une expérience qui n'a pas été complètement intégrée à l'espace de la conscience. Elle n'a pas été digérée. Elle nous reste alors "dans l'estomac" ou "en travers de la gorge". Nous avons le sentiment d'avoir avalé tant de couleuvres ! Elles sont comme des serpents qui font des nœuds, des liens plus forts que notre lien au cœur. 

Une tension est donc une expérience incomplète, qui n'a pas été entièrement sentie. Nous pouvons rallumer le feu du ressenti pour laisser les tensions s'y dissoudre. Kshéma Râdja, un maître du Cachemire, fait appel à l'image du feu de la présence qui assimile tout à soi. Mais ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui disparaissent. Seules les tensions disparaissent. Nous vivons alors nus - riches de l'infini que nous portons en nous.

Le cœur peut s'éveiller au centre du corps, au cœur des tensions, d'abord comme une étincelle, une lueur au cœur de la nuit. La complicité morbide entre le ventre et la tête est alors rompue. Un soleil médiateur s'est levé entre eux. Séparés, ils ne peuvent plus s'alimenter mutuellement. Ils ne reçoivent plus que le nectar de l'attention, qui est un autre nom de l'amour. Alors, ils poursuivent et achèvent leur évolution : ils se dénouent et s’intègrent à l'infini. Ne reste que la Lumière vibrante.

Le cercle de la souffrance, samsâra, n'est rien d'autre que le cercle vicieux entre les émotions négatives et les bavardages mentaux. Mais ces deux-là, d'où viennent-ils ?

Ils sont les deux dimensions de notre être sacré : l'amour pour les émotions, la connaissance pour le bavardage. Ils sont le visage déformé de Shakti et Shiva. Déformés par quoi ? Par le manque d'attention. Quand nous ne les reconnaissons pas, ces énergies divines sont la prison de l'enfer. Quand nous les reconnaissons, elles sont la liberté du paradis. Et le cœur est leur relation sacrée.

Les émotions négatives sont de l'énergie du cœur non reconnue. Le bavardage mental est du silence non entendu.

Un exercice simple et puissant est d'embrasser, par le regard de l'attention, ces tensions. Si nous ne fuyons pas, elles se dénouent. Mais il faut du courage, du cœur à l'ouvrage, sans tension. De la patience, infinie, disponible, inépuisable. 

Comment savoir si nous sommes sorti du cercle infernal ?
En allant à la rencontre des lieux et des gens qui déclenchent les tensions. Si les tensions n'apparaissent pas ou si elles se dénouent au fur et à mesure qu'elles apparaissent, dans le feu de la Présence, alors nous sommes libres. Le cercle est rompu. Une autre danse commence.

samedi 22 décembre 2018

"Cela dépasse tout"


Une femme du XIIIe siècle décrit le ressenti viscéral, la vibration du cœur :

Porter l'amour, c'est lui être ouvert,
le désirer, aspirer à lui, 
le servir incessamment par la pratique incessante
d'une volonté ardente.
Sentir l'amour en revanche,
c'est en prendre conscience dans la liberté de l'amour.
Et être amour, cela dépasse tout.

Jésus, en la vision d'une prairie ornée de deux arbres,
indique à Hadewij une rose :

si tu es dans l'affliction, 
cueille une rose au sommet
et prends en pétale :
c'est l'amour.
Et si tu ne peux tenir,
prends l'intérieur de la rose :
c'est là que je te donnerai de ressentir ma présence.
Tu auras alors la connaissance de ma volonté,
tu sentiras mon amour
et dans la détresse, l'union fruitive.
Ainsi mon Père a-t-il agi avec moi,
qui étais pourtant son Fils.
Il me laissa dans la peine,
mais jamais ne m'abandonna :
je gardais le sentiment de la fruition
et je servis tous ceux
vers lesquels il m'avait envoyé.
Le cœur de la rose
est d'une telle plénitude :
c'est la fruition sensible de l'amour.
Pour tous ceux, Bien-Aimée,
 qui te font du mal,
viens en aide à leur nécessité, sans distinction.
L'amour te rendra forte.
Donne tout,
car tout est à toi.

(Hadewij d'Anvers, Visions, Première Vision,  trad. G. Epinay-Bugeard)

dimanche 14 février 2016

Dans le rien, l'amour vibre



Le vide, l'immensité, le silence, sont le trône de la fontaine de vie, de l'amour plus fort que la mort. 
Le vide n'est pas un but en soi. En son vaste sein, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, se met à couler, un nectar dont jamais nulle âme ne fût rassasiée, une vibration au centre de la poitrine :

"Et ainsi, [dans le vide], l'âme ne voit plus rien, ni en Dieu ni dans les créatures, vers quoi elle puisse ou doive tendre, ni aucune manière d'agir qui lui puisse être utile".

C'est le fameux "il n'y a rien à faire" des "éveillés" d'aujourd'hui, le non-agir du Tao, l'in-action chrétienne, qui veut tout simplement dire qu'on se laisser agir.
Soit. Mais à quoi bon, s'il ne reste rien ?
A ceci de bon, car ceci reste :

"Ce qui lui reste, c'est qu'au milieu de son obscurité elle sent au plus profond de soi-même, une vertu secrète qui l'attire sans pouvoir, savoir ni comprendre ce que c'est, et comment cela se fait : car il ne lui paraît rien du tout qui puisse tomber dans son entendement, ni que sa volonté puisse embrasser ou poursuivre, et encore qu'elle ressente bien l'opération de cette vertu qui la pénètre, elle ne peut pourtant y contribuer autrement qu'en la laissant faire et en se laissant (pour ainsi parler) dévorer à elle... C'est ce feu qui doit consommer toute la propre vie de l'âme, et lui en redonner une toute nouvelle.. qu'il la transforme enfin et la fasse semblable à Dieu, autant que la créature lui peut ressembler."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 86 

La vie intérieure, comme toute vie, est faite de morts et de renaissances.

mardi 29 décembre 2015

Plonger dans le coeur

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Quand on vit un moment de silence, ou même sans cela, il arrive parfois que l'on se sente touché par une vague de douceur venue de l'intérieur de soi, des entrailles.
On peut ressentir cela précisément quand on s’assoit en silence et que l'on s'apprête à se laisser tomber en arrière, mais sans le faire physiquement. On explore ce seuil, où l'énergie s'accumule, à en devenir presque comme une démangeaison. 
Puis on lâche, comme un cerf-volant une fois gonflé de vent. On se laisse prendre par ce courant, ces courant, ces vagues, ces vibrations, on ne sait comment dire.
On se ressaisit soi-même, et pourtant on est emporté au-delà de soi-même. Loin du moi superficiel, fait d'artifices et autres masques.
C'est un voyage. En un instant, on y vit des myriades d'expériences, on y sent des centaines de saveurs, des souvenirs, des avenirs, des respirations, des cycles, des hauts et des bas...
Parfois la paix règne, au-delà de tout ce qui est concevable.
D'autres fois on est ainsi emporté, comme ballotté dans un torrent puissant, comme un bébé condor ravi par des vents ascendants.
Mais quand cette vibration de félicité s'éveille, il est difficile de dire ce qui se passe, en dehors de la félicité. C'est comme si l'on vivait en accéléré. Milles vies, mais aussi on y savoure, on y tête mille facettes de la Source. Comme si l'on voyageait plus vite que la lumière. Plus vite que le temps. Des vérités sont dévoilées, mais elles se révèlent en nous comme elles se révèlent à Dieu en Dieu : sans moyen, directement, comme une sorte de saisissement de soi. Et tout cela est oublié ensuite, ou presque. C'est trop. Ce qu'il reste, c'est un parfum et, surtout, un désir ardent de replonger, encore et encore, jusqu'à faire corps avec cette immensité d'amour et de douceur. On sent, on sait sans savoir, que là est le salut, la consolation, la justification, le sens, la valeur, le but et la fin de toute chose.
Souvent aussi, il y a de la douleur, différentes sortes de souffrances. On apprend à lâcher. A se laisser faire. On se sent parfois comme un grain de blé sous la meule. mais dans un silence infini goûté au centre de l'âme, comme dans l’œil d'un cyclone. 
La vie intérieure est une vie, non un événement qui a lieu une fois pour toutes à telle heure, telle date. C'est une évolution, une respiration. Une quête, un voyage incroyable. C'est une école de vie merveilleuse, où tout nous est donné de l'intérieur, en don gratuit, au prix seulement de nous-même, ou de ce que nous croyons êtres nous-mêmes. 
Là, dans ce silence vivant, tout nous est donné, révélé, dévoilé. 
Et nous devenons cela, comme un aigle apprend à se laisser porter.
Parfois, on plane sans bruit. On se sent alors espace, un, simple, nu et net comme un ciel sans nuages. Parfois, on a l'impression de mille choses sont injectées en nous, des lieux, des temps, des vies, des vérités, des parfums, des murmures.
Morts et renaissances ascendantes.
Communion.
Liberté.

"...les enfants de l'éternité se sentent dégagés de tous liens bons et mauvais, leur pays est celui du parfait repos et de l'entière liberté."


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