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samedi 22 décembre 2018

"Cela dépasse tout"


Une femme du XIIIe siècle décrit le ressenti viscéral, la vibration du cœur :

Porter l'amour, c'est lui être ouvert,
le désirer, aspirer à lui, 
le servir incessamment par la pratique incessante
d'une volonté ardente.
Sentir l'amour en revanche,
c'est en prendre conscience dans la liberté de l'amour.
Et être amour, cela dépasse tout.

Jésus, en la vision d'une prairie ornée de deux arbres,
indique à Hadewij une rose :

si tu es dans l'affliction, 
cueille une rose au sommet
et prends en pétale :
c'est l'amour.
Et si tu ne peux tenir,
prends l'intérieur de la rose :
c'est là que je te donnerai de ressentir ma présence.
Tu auras alors la connaissance de ma volonté,
tu sentiras mon amour
et dans la détresse, l'union fruitive.
Ainsi mon Père a-t-il agi avec moi,
qui étais pourtant son Fils.
Il me laissa dans la peine,
mais jamais ne m'abandonna :
je gardais le sentiment de la fruition
et je servis tous ceux
vers lesquels il m'avait envoyé.
Le cœur de la rose
est d'une telle plénitude :
c'est la fruition sensible de l'amour.
Pour tous ceux, Bien-Aimée,
 qui te font du mal,
viens en aide à leur nécessité, sans distinction.
L'amour te rendra forte.
Donne tout,
car tout est à toi.

(Hadewij d'Anvers, Visions, Première Vision,  trad. G. Epinay-Bugeard)

mardi 21 juin 2016

Un orgueil transcendant




Outpaladéva, l'un des auteurs tantriques parmi les plus humbles que je connaisse, distingue clairement l'orgueil des amoureux du divin de celui, plus commun, du commun des mortels :

"Je" suis le Seigneur,
"je" suis beau,
"je" suis savant,
"je" suis heureux.
Qui d'autre est mon égal
en ce monde ?
Cet orgueil transcendant

rayonne en tes amoureux ! 

Hymnes, III, 4

De son côté, Hadewij, vers 1250 (?), confirme que l'amoureux - l'amoureux de l'Amour - participe à la création de toute chose par l'Amour :

L'âme établie
dans une libre nudité,
dans un pur trépas, engendre
tout ce qui est et tout ce qui sera.

Mengeldichten XXII, trad. Porion

Le traduction ajoute que cette idée, plus tard reprise par Eckhart, vient d'Anselme.

dimanche 19 juin 2016

Faire, ou se laisser faire ?

L'approche de la tradition du Coeur n'est pas une méthode à laquelle on s'exerce.



Bien plutôt, on se sent pris et comme possédé par "quelque chose", quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus noble que tout ce que l'on a jamais senti ou pensé. Le Coeur envahit le coeur, le corps. Comme un poison, l'amour divin se répand dans la chair, comme une huile il imbibe le tissu de notre être. Une branche de bois mort, jetée dans des cristaux de sel, devient sel, dit-on. La graine germe et périt en devenant fleur. Sa mort est son éclosion et son achèvement. 

A travers ces images, la tradition du Coeur ne propose rien, ne décrit rien : les tantras de la tradition du Coeur sont des cris de surprise, leur texte (tantra) est l'émerveillement de la texture (tantra aussi) même du réel. Ils ne transmettent rien : juste l'être trébuche dans sa propre liberté, emporté par le torrent de sa puissance sauvage.

Mais alors, n'y a-t-il pas dualisme ?
C'est vrai, la tradition du Coeur témoigne d'une rupture radicale avec tout. 
Pourtant, il ne s'agit pas de se détacher, ni de percer à jour une illusion, encore moins d'exclure quoi que ce soit. L'idée est plutôt d'éveiller, d'alerter la conscience à sa véritable destinée, de rappeler la glace à l'eau, d'invoquer en la solidité la fluidité, d'évoquer "l'artère secrète" qui, en chacun, ne s'assèche jamais, sans laquelle nul dessèchement ne serait possible, et qui est plus nous que nous-même.

Cette idée, au sens premier du terme, est admirablement résumée par le philosophe mystique (mais y a-t-il vraiment une philosophie sans amour, une amour de la sagesse sans amour ?) Outpaladéva :

Privé de toi,
tout doit être rejeté.
Plein de toi,
tout doit être embrassé :
Voilà l'essentiel.

(Hymnes, XII, 12)

Dieu, explique un autre sage de cette tradition du Coeur, est comme l'homme sanguin : passionné de tout, il vit aussi dans la haine de tout.

Dès lors, il faut se laisser faire. Ne plus faire. Non qu'il faille ne rien faire. Mais c'est comme tomber amoureux : une blessure ouvre dans le coeur (et donc dans le corps), que seule le Coeur peut guérir. L'âme est touchée, elle meurt dans cette étreinte, et elle renait en Dieu. Elle trépasse comme être créé, et repasse toute en sa Créatrice.
En Europe, nul n'a chanté cette in-action, cette action intérieure de Dieu sur l'âme amoureuse, qu'Hadewijch d'Anvers vers 1200 :

"Cet ordre que m'intime l'amour même
jette mon esprit dans l'aventure"

L'ordre est la touche de grâce, le "touchement du coeur", le coup d'amour qui déchire l'être à jamais et l'entraîne, tel un chevalier, dans l'aventure (elle emploie le mot français) de l'amour, la seule qui vaille la peine, la plus belle et la plus terrible de toutes. De même, la tradition du Coeur, en Inde, parle de l'âjnâ, l'ordre, le commandement, l'impératif absolu qui se confond avec la vie même : "Aime !" L'âme qui n'aime pas n'est même pas une âme. En vérité, comme l'ont si bien dit Yâjnavalkya en Inde et Platon en Europe, vivre c'est désirer l'absolu. C'est donc aimer. Vivre c'est se jeter dans les bras de l'infini, et c'est bien pourquoi le désir n'en finit jamais (ça c'est pour mes élèves:)).

Quand cette évidence vous frappe, point de rémission possible. Pour ne pas tomber, il faut tout lâcher. Car qu'est-ce que cette évidence ? Hadewijch répond, claire comme le jour :

"c'est chose qui n'a ni forme, ni raison, ni figure,
mais que l'on peut éprouver clairement".

C'est concret. Et pourtant, "l'amour se manifeste en fuyant, on le poursuit, on ne peut le voir."

Mais concret, oui :
"C'est la substance de ma joie,
ce vers quoi je ne cesse de tendre
et pour quoi je souffre tant de jours amers.
...
C'est merveille inconcevable 
qui m'a pris le coeur
et m'a fait me perdre en un désert sauvage."

Voilà, c'est simple. Trop peut-être. Surtout, c'est exigeant. Radical. Intègre. Fondamental. Pas à la manière des barbus et autres pharisiens certes. Mais à la mode sans mode des amoureux, de ceux dont la mesure est d'aimer sans mesure. Ils se laissent emporter, 
comme la rivière vers sa mer
comme le bébé lémurien sur le dos de sa mère
comme l'âme vers l'amour. 

mercredi 15 juin 2016

Bhakti et non-dualité

L'amour et la connaissance sont-ils compatibles ?



Pour Shankara, seule la connaissance mène à la délivrance, conçue comme isolement absolu de toute expérience, conscience pure, vidée de tout contenu, de toute affection. De même, le Sâmkhya aspire au détachement radical, tandis que cette variante du Sâmkhya qu'est le yoga de Patanjali idéalise "la suppression des émotions". Il y est certes question d'abandon à Dieu, comme d'un adjuvant, mais d'amour, nulle part...
A l'opposé, certains adeptes de Krishna ne jurent que par l'amour divin (bhakti), la participation pleine et entière au jeu divin, à sa délectation sans fin. Pour eux, comme pour ceux qui, aujourd'hui, idolâtrent le ressenti, l'énergie ou les vibrations, la connaissance est "intellectuelle", c'est-à-dire vaine, superficielle, trompeuse, indigne d'intérêt. 

Ici encore, la vison de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) me semble la plus équilibrée et la plus profonde. 
L'amour y est reconnu comme connaissance, et la connaissance est une sorte d'amour. Finalement, ils sont inséparables comme Dieu et la Déesse, Shiva et Shakti. Ainsi Outpaladéva, le grand philosophe de la Reconnaissance, est aussi un grand amoureux du divin, dont l'ardeur s'est épanchée dans des centaines de versets magnifiques.

Après les invasions islamiques, l'amour divin s'est de plus en plus séparé de la connaissance de la non-dualité, jusqu'à devenir un problème insoluble, un dilemme incontournable. Râmakrishna dira ainsi qu'il préfère être celui qui savoure le sucre (l'amoureux), plutôt qu'être le sucre (le savant non-dualiste). Comme si l'un interdisait l'autre... Alors que tout le message de la Reconnaissance est justement que la conscience se savoure elle-même en un miracle vertigineux et brûlant dont nos expériences sont comme autant de reliques plus ou moins tièdes.

Un beau texte de cette époque où l'amour divin apparaît comme séparé de la connaissance est le Nâradabhaktisûtra, Les Aphorismes de Nârada sur l'amour divin. En voici quelques extraits :

"L'amour divin est un amour suprême pour le Mystère" (kasmai) 1

"Il est nectar d'immortalité" 2

"Quand on l'a connu, on devient fou, pétrifié, on se délecte en soi-même" 6

"L'amour divin est l'offrande de tous nos actes dans sa présence, être absolument possédé (d'elle)" 19

"L'essence de l'amour est ineffable, comme la délectation d'un muet" 51, 52

"L'amour est plus aisé que les autres (voies), car l'amour n'a pas besoin d'autre preuve, il est sa propre preuve." 58, 59

Or, ceci est aussi la voie du tantra non-duel, de la tradition du Cœur (kula).
Dans le tantra (différent du néotantra) en effet, on distingue l'approche tantrique, fondée sur le rituel et les techniques du yoga ; et l'approche du Cœur (kaula), nourrie par l'amour divin (bhakti) et l'émotion (bhâva). C'est un chemin obscur et lumineux à la fois, où l'on apprend à tout donner pour tout recevoir. Comme une dame l'a chanté sous d'autres cieux, mais à la même époque :

"Qui donne tout à l'amour
en éprouve grande merveille ;
l'âme adhère dans l'unité
au clair Objet qu'elle contemple,
puisant par l'artère secrète
à cette fontaine secrète  où l'Amour
enivre les cœurs étonnés 
de sa divine violence.
C'est chose familière au sage,
nulle étranger ne la découvre. 

Hadewij d'Anvers, Poèmes, XII



dimanche 12 juin 2016

La conscience est à la fois unité et dualité

"Quand on est seul, on dit qu'on est seul avec soi, ce qui implique qu'on n'est pas seul, mais qu'on est deux. l'acte par lequel nous nous dédoublons pour avoir conscience de nous-même crée en nous un interlocuteur invisible auquel nous demandons notre propre secret... Toute conscience est astreinte à se jouer une sorte de comédie dans laquelle le moi ne cesse de se chercher et de se fuir."



Dès que j'essaie de me saisir moi-même, je me fais objet pour moi-même, autre que moi, et donc jamais je ne parviens à me saisir : "Jamais il ne parvient à saisir directement sa véritable nature", dit Louis Lavelle (La conscience de soi, I, 3)

Je ne suis pas d'accord.
Quand je "prend conscience de", il y a bien comme une mise à distance de la chose. Mais elle ne cesse pas pour autant d'être une avec la conscience, avec moi. Autrement, il n'y aurait pas de conscience de cette chose !
Il est vrai, cependant, que la conscience de soi n'est souvent que la conscience du corps ou d'une autre représentation, d'une image. Mais pour autant, la pleine conscience de la conscience, mon moi véritable, ne cesse jamais, en arrière-fond de tout état de conscience. Même si je n'en ai pas de conscience claire et distincte, même si je ne l'ai pas reconnu, tout baigne toujours dans la conscience. Et, comme il ne saurait y avoir conscience sans conscience de soi, la pure et parfaite conscience de soi ne cesse jamais. Elle est l'acte par lequel je me crée, par lequel je crée toute chose. Et cet acte est un désir aussi, donc un événement personnel, quoi que universel. Je veux dire : mon moi véritable est universel, transpersonnel si l'on veut, mais il est personnel. Il n'a rien d'indifférent. Il est un acte, un désir d'exister, une parole créatrice, une invocation dans l'être.

Mais, dira-t-on, toute "conscience de" n'implique t'elle pas une dualité ?
Oui et non. Un écart oui, mais entre soi et soi. 
C'est cela qui est difficile à penser, et qui en égard tant.
Le dilemme entre pure unité et dualité est un faux dilemme. 
La conscience est à la fois unité et dualité.

Dans la Reconnaissance (pratyabhijnâ), c'est ce que suggère l'expression de "vibration". La conscience, qui est toujours "conscience de", est vibration, frémissement, frisson, palpitation, tremblement, vague, onde, pulsation, c'est-à-dire mouvement immobile. Mouvement immobile. Dualité non-duelle. Unité démultipliée. Séparation fusionnante. Nonchalance pleine d'ardeur.
Mais ses plus beaux noms sont "amour" et "liberté".

La conscience est comme un océan sans rivages. Et un océan est toujours parcouru de vagues.
Mais laissons la parole à Abhinava, murmure toujours neuf et pourtant inaudible :

"Cette (vibration) est une sorte de mouvement, une claire manifestation, qui ne dépend de rien. Elle est une vague dans l'océan de la conscience, et la conscience ne saurait être sans (vague, sans vibration). 
Il est dans la nature de l'océan d'être parfois calme, parfois (agité de) vagues et autres (mouvements). Ce (Cœur, cette vibration) est l'essence vitale, parce que toute chose, dépourvue de conscience propre, est animé par la conscience, dépend d'elle comme de son fondement. Cette essence vitale est le Cœur immense."

La Lumières des tantras, IV, 184-186

Cette résonance est clairement ressentie au début et à la fin de tout acte, respiration, geste, éternuement, orgasme, émotion... Elle est la Parole primordiale, "je", le mantra des mantra, le murmure de vie qui anime toute parole, l'élan à l'origine de tout élan.

Mais, comme l'a chanté Hadewije, que seule cette Parole peut nous instruire d'elle-même, en un chemin unique à chacun, instant après instant, saison après saison :

"Pour tristes que soient la saison et les oiselets,
le noble cœur ne saurait l'être.
Mais qui veut affronter les travaux de l'Amour
devra de Lui seul apprendre
- douceur et cruauté, joie et douleur -
ce qu'il faut éprouver pour aimer."

Poèmes, III, Seuil

vendredi 4 mai 2012

Deviens comme un enfant


L'essentiel est dans ce poème composé en rhénoflamand (?) vers le XIIIe siècle (?), intitulé le Grain de moutarde ou Granum sinapis. Souvent attribué à Eckhart, il ressemble davantage aux "nouveaux poèmes" de la dākiṇī Hadvek, alias Hadewij d'Anvers. Voici les deux dernières strophes :

Wirt als ein kint,
wirt toup, wirt blint !
dîn selbes icht
mûz werden nicht,
al icht, al nicht trîb uber hôr !
lâ stat, lâ zît,
ouch bilde mît !
genk âne wek
den smalen stek,
sô kums du an der wûste spôr.

ô sêle mîn
genk ûz, got în !
sink al mîn icht
in gotis nicht,
sink in dî grundelôze vlût !
vlî ich von dir,
du kumst zu mir.
vorlîs ich mich, sô vind ich dich,
ô uberweselîches gût !

Deviens comme un enfant
Deviens sourd, deviens aveugle !
Ce qui est quelque chose en toi
Doit devenir rien
Tout ce qui est, tout ce qui n’est pas doit être dépassé !
Laisse les choses être ce qu’elles sont
Et les images aussi !
Avance sans chemin sur le sentier étroit
Ainsi tu arriveras à la trace immense.
Ô mon âme,
Sort, entre en Dieu !
Sombre mon quelque chose
Dans le rien divin,
Sombre dans les flots sans fond !
Échappe à toi-même,
Ainsi tu viendras à moi.
Perds-moi,
Ainsi je te trouverais,
Ô Bien suressentiel !

Mis en musique par Pascal Dusapin :


Autre version, en allemand, un peu New Age :


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