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mardi 12 avril 2022

Une méthode simple et facile pour stabiliser la présence dans le quotidien

 


Je vous invite à une nouvelle expérience. Lisez d'abord le texte ci-dessous, sans précipitation, sans quoi cela ne servirait à rien. 

Fénelon, le célèbre écrivain du Grand Siècle, s'adresse dans cet extrait à une dame qui lui demande comment garder la "présence de Dieu" au milieu du quotidien.

Il lui conseille simplement de s'abandonner à Dieu, comme un enfant dans les bras de sa mère. 

Mais alors, et les distractions ? Il répond :

"Si vous [vous abandonnez à Dieu et que vous] ne voulez jamais la distraction, vous ne serez jamais distraite, et il sera vrai de dire que votre oraison n'aura jamais défailli. 

Chaque fois que vous apercevrez votre distraction, vous la laisserez tomber sans la combattre, et vous retournerez doucement du côté de Dieu sans aucune contention d'esprit. 

Quand vous ne vous apercevrez point de votre distraction, elle ne sera point une distraction du cœur. Dès que vous l'apercevrez, vous lèverez les yeux vers Dieu. 

La fidélité que vous aurez à rentrer en sa présence, toutes les fois que vous vous apercevrez de votre état, vous méritera la grâce d'une présence plus fréquente ; et c'est, si je ne me trompe, le moyen de vous rendre bientôt cette présence familière."

Et le reste de cette lettre est de la même qualité.

Maintenant, changez un peu les mots. Le mot "Dieu" en choquera sans doute certains. Surtout - et c'est bien étrange - parmi ceux qui professent que la "présence" est au-delà des mots... Bref.

Changez donc ces "mots" à votre guise, adaptez la formulation à votre convenance. Et alors, relisez le résultat. N'avons-nous pas là une excellente méthode spirituelle, complète et adaptée à une vie active ? N'est-ce pas là l'essence de toute pratique spirituelle ? Moins que ceci suffirait-il ? Davantage serait-il nécessaire ? A-t-on un besoin si impérieux de ces dogmes dont on fait aujourd'hui un trésor spirituel, comme par exemple, que la personne n'existe pas, qu'il n'y a point de libre-arbitre, qu'il ne faut pas juger, que l'univers est notre création, et j'en passe ?

Je crois que non. Il y a dans cet extrait tout le viatique d'une vie intérieure. Et cela, dans un style solide, nourri d'expérience et de culture - cette culture qui nous fait tant défaut. 

Et pourtant, l'auteur de ces lignes est un homme, un occidental, un aristocrate, un Chrétien, un prélat et un courtisan. Et pourtant... il se fit le disciple fidèle d'une femme laïque.

Que cette petite expérience nous donne donc à méditer. Qu'elle éveille en nous tous l'élan spirituel vrai, simple et vivant. Outre que ce genre de lecture nous permet de redécouvrir que nous avons un héritage spirituel, n'en déplaise, elle rafraîchit notre regard sur le mystère évident de vivre.

mardi 6 avril 2021

De fréquents silences


Quelques conseils d'une âme d'oraison : 

"Le silence, pour se familiariser avec la présence de Dieu, est le grand remède à nos maux. C'est le moyen de mourir à toute heure dans la vie la plus commune."

"profitez du temps de la journée où vous n'avez qu'une demi-occupation des choses extérieures, pour vous occuper de Dieu intérieurement ; par exemple, travaillez à votre ouvrage dans une présence simple et familière de Dieu. Il n'y a que les conversations où cette présence est moins facile : on peut néanmoins se rappeler souvent une vue générale de Dieu, qui règle toutes les paroles, et qui réprime, en parlant aux créatures, toutes les saillies trop vives, tous les traits de hauteur ou de mépris, toutes les délicatesses de l'amour-propre."

"Le fréquent silence, le recueillement habituel, l'oraison, le détachement de soi-même, le renoncement à toutes les curiosités de critique, la fidélité à laisser tomber les vaines réflexions d'un amour-propre jaloux et délicat servent beaucoup à conserver la paix et l'union. O qu'on s'épargne de peines par cette simplicité ! Heureux qui ne s'écoute point, et qui n'écoute point aussi les discours des autres !

Contentez-vous de mener une vie simple selon votre état... Saint Augustin disait que sa mère ne vivait que d'oraison : vivez-en et mourrez à tout le reste. On ne vit à Dieu que par mort continuelle à soi-même."

Fénelon, lettres


mardi 16 mars 2021

Soyez enfant



Conseil de Fénelon à une damoiselle dissipée :

 Vivez en paix, Mademoiselle, sans penser qu’il y ait un avenir. Peut-être n’y en aura-t-il point pour vous. Le présent même n’est pas à vous, et il ne faut que s’en servir suivant les intentions de Dieu à qui seul il appartient. Faites les biens extérieurs que vous êtes en train de faire, puisque vous en avez l’attrait et la facilité. Conservez votre règlement, pour éviter la dissipation et les suites de votre excessive vivacité. Surtout soyez fidèle au moment présent, qui vous attirera toutes les grâces nécessaires.

 Ce n’est pas assez de se détacher; il faut s’apetisser. En se détachant, on ne renonce qu’aux choses extérieures ; en s’apetissant, on renonce à soi. S’apetisser, c’est renoncer à toute hauteur aperçue. Il y a la hauteur de la sagesse et de la vertu, qui est encore plus dangereuse que la hauteur des fortunes mondaines, parce qu’elle est moins grossière. Il faut être petit en tout, et compter qu’on n’a rien à soi, sa vertu et son courage moins que tout le reste. Vous vous appuyez trop sur votre courage, sur votre désintéressement et sur votre droiture. L’enfant n’a rien à lui ; il traite un diamant comme une pomme. Soyez enfant. Rien de propre. Oubliez-vous. Cédez à tout. Que les moindres choses soient plus grandes que vous.

Priez du cœur simplement, par pure affection, point par la tête et en personne qui raisonne.

La vraie instruction pour vous est le dépouillement, le recueillement profond, le silence de toute l’âme devant Dieu, le renoncement à l’esprit, le goût de la petitesse, de l’obscurité, de l’impuissance et de l’anéantissement. Voilà l’ignorance qui seule enseigne toutes les vérités que les sciences ne découvrent point, ou ne montrent que superficiellement.

Fénelon, Lettre à une damoiselle

lundi 8 mars 2021

Sans tension de tête



Nous baignons dans le préjugé anti-chrétien. Parfois, cette opinion est justifiée. Mais parfois, elle ne l'est pas. Et cela nous empêche de lire les grands mystiques de notre héritage. Ce cliché fait obstacle à notre lecture et divine savouration du leg de nos ancêtres, à la fois universel et unique en ses parfums. 

Par exemple, lisez ce passage de Fénelon, archevêque du Grand Siècle. Déjà, tous le monde connaît ce nom, car il y a partout des lycées et des noms de rues ainsi nommés. Et les gens un peu plus cultivés ont cette idée d'un Fénelon "sec", froid, un grand homme tout sauf mystique.

Or, en réalité, Fénelon était disciple de Madame Guyon, une laïque, inscrite elle-même dans plusieurs lignées chrétiennes mystiques. Et ils formaient une sorte de couple mystique, un de plus, dans lequel Fénelon complétait Guyon. Ce sont deux personnalités et deux enseignements à découvrir. Je prétends qu'à eux deux, ils valent tous les autres. 

Fénelon écrit ceci à une femme qu'il "dirige" - on parle ici de "direction" spirituelle :

"Ne vous inquiétez point de votre mal".

Cette première phrase, en forme d'impératif, donne le ton : la forme est impérative et elle semble convenir à l'image que nous avons d'une "direction" chrétienne, toute en commandements et en moraline. Mais le contenu contredit cette attente : en effet, Fénelon invite à ne pas s'inquiéter. C'est un conseil récurrent des mystiques : nous vous torturez pas. Ne vous noyez pas dans vos scrupules. Laissez-vous. A quoi ? A qui ! A ce "je ne sais quoi" qui vous attire, comme "au-dedans", au centre. Cette expression "je ne sais quoi" est souvent employée par les mystiques français du XVIIe siècle. C'est, mais je ne sais quoi.

"Vous êtes dans les mains de Dieu" : il ne s'agit pas de s'abandonner à ses caprices, à ce "moi-m'aime" que l'on idolâtre aujourd'hui sans plus aucune limite, mais de s'oublier dans la Présence. 

"Il faut vivre comme si on devait mourir chaque jour" : rien de triste, là-dedans, mais une libération, un allègement, une réorchestration des énergies, une disponibilité, une spirale vertueuse, ascendante, en expansion.

"Alors on est tout prêt, car la préparation ne consiste que dans le détachement du monde pour s'attacher à Dieu" : revenir dans le flux de la vie. En même temps, là est la boucle étrange, le paradoxe : Faut-il se détacher pour goûter le divin ensuite ? Ou d'abord goûter le divin pour pouvoir ensuite se détacher ? En réalité, dans la vie intérieure, les deux vont de concert, de sorte qu'il est difficile de les discerner. C'est un don initial et un don en retour, qui appelle un autre don, et ainsi de suite, à l'infini.

"Pendant que vous êtes si languissante, ne vous gênez point pour faire votre oraison si régulièrement." On conseille souvent de pratiquer la méditation matin et soir pendant une demi-heure. Mais cela peut provoquer tension. D'ordinaire, on associe la religion à cette rigidité. Ici, Fénelon invite au contraire à la souplesse. D'abord la grâce. Ensuite, le dehors, les temps et les lieux. 

"Cette exactitude et cette contention de tête pourraient nuire à votre santé." On associe christianisme, et encore plus mystique, à une détestation du corps. Et c'est vrai dans certaines traditions chrétiennes. Mais ici, nous sommes dans l'oraison du coeur où l'on s'abandonne, comme un enfant. L'oraison ne diffère de la sieste que par une douce orientation du coeur. "Je dors, mais mon coeur veille". Et d'ailleurs, l'idée même de "faire la sieste" est pénible à beaucoup, et nombreux sont ceux qui s'en trouvent incapables. La quiétude n'est pas facile ! La paresse demande du courage, du coeur.

"C'est bien assez pour votre état de langueur, que vous vous remettiez doucement en la présence de Dieu toutes les fois que vous apercevez que vous n'y êtes plus". Dieu n'est pas une abstraction. Dieu est le nom de la sensation d'être, "je suis". Pas de soucis de se sentir soucieux, pas de peur de la peur, pas de colère contre la colère, etc. Juste un simple regard, "se tourner vers", sans raideur, sans se raidir non plus contre raideur s'il y a. Cet enseignement renverse les valeurs du christianisme stéréotypé autour du "combat spirituel". Nous sommes invités à nous ouvrir. Non pas à nous ouvrir au superficiel, aux images, aux pulsions épuisées, mais au courant profond, obscur, palpitant, ondoyant, murmurant, silencieux d'un silence onctueux. 

"Une société simple et familière avec Dieu, où vous lui direz vos peines avec confiance, et où vous le prierez de vous consoler, ne vous épuisera point et nourrira votre coeur." Il n'est pas question de se battre. Et pourtant, cela est si difficile ! Difficile est la confiance, l'abandon, non pas d'une difficulté de muscle bandé, mais d'une difficulté de coeur meurtri qui, peu à peu, va se laisser apprivoiser.

"Ne craignez point de me dire tout ce que vous aurez pensé contre moi. Cette franchise ne me peinera point, et servira à vous humilier" : Admirable liberté ! Et qui nous change du culte de la personne auquel on nous habitue. Car la confiance n'est point l'aveuglement. La foi n'est pas l'autocensure béate. Le silence intérieur n'est pas la bêtise satisfaite. Bien au contraire, ces attitudes, qui polluent les milieux spirituels, sont égotiques. Quoi de plus propre a nourrir l'amour-propre que de se donner les airs du grand dévot ? Dès lors, dire ce que l'on pense, oser s'en ouvrir, ne pas s'emplumer dans un rôle de pieux disciple, laisser couler : ce sera humilité. Se faire comme la terre qui dégorge. Si c'est silence, c'est silence. Si c'est question, c'est question. Cela n'est pas laxisme, mais coeur, et coeur encore, de s'abandonner en confiance à l'insondable évidence.

dimanche 28 février 2021

Ecouter Dieu



"Vous vous laissez trop aller à votre goût et à votre imagination. Remettez-vous à écouter Dieu dans l'oraison, et à vous écouter moins vous-même. L'amour-propre est moins parleur quand il voit qu'on ne l'écoute pas. Les paroles de Dieu au cœur sont simples, paisibles, et nourrissent l'âme, lors même qu'elles la portent à mourir : au contraire, les paroles de l'amour-propre sont pleines d'inégalités, de trouble et d'émotion, lors même qu'elles flattent. Ecouter Dieu sans faire aucun projet, c'est mourir à son sens et à sa volonté."

Fénelon, Lettre à une inconnue

"Ecouter Dieu", c'est écouter le "Je suis", la sensation d'être, profonde comme l'océan, simple comme bonjour, claire comme le jour. C'est écouter le Mantra, le Verbe, s'énoncer de soi-même au plus profond. C'est se mettre à l'école du rien et du tout, du mystère immédiat. Si je ne pouvais faire que cela à toute heure du jour et de la nuit, alors je n'aurais besoin de rien d'autre, tout serait bien. M'orienter vers vers ce ressenti, comme on se tourne vers un souvenir d'outre-temps, puis me laisser faire. Me laisser envahir, posséder. Ne plus vivre selon moi, mais selon ce courant d'amour et de félicité secrète. C'est la vie intérieure. Toutes les autres pratiques visent ce moment où je replonge dans ce courant universel de vie brute, "je suis je", "je... je...", être, énergie de vie, jaillissement au centre de la poitrine, au centre de moi, plus moi que moi, braise ardente autant que subtile, flamme inextinguible, "bouche de la Yoginî", source de la tradition orale, unique transmission intemporelle, cœur de tous les cœurs, fond de toute chose, onde infinie, élan inépuisable, chute immobile, frémissement électrique, désir premier, Big Bang toujours présent, clé absolue, état de potentiel sans limite, joie sans bornes, panacée gratuite et grâcieuse, beauté sans visage... Devant pareille bonté, je n'aspire qu'à me fondre, m'offrir et m'oublier.

jeudi 14 janvier 2021

Savant



On est bien savant, quand on sait qu’on n’est rien, et que Dieu est tout. Au contraire on ne sait rien, quand on sait toutes les sciences, et qu’on ignore sa propre ignorance, et la vanité de tout ce qu’on sait. On apprend bien plus de Dieu dans le recueillement et dans le silence, que dans les raisonnements des savants. Quelque peine et quelque traverse que vous puissiez avoir, je vous trouve bien, pourvu que vous soyez en silence dans un coin, ouvrant et délaissant votre cœur à Dieu pour porter toutes vos croix avec humilité, patience et amour. Encore un peu, et celui qui doit venir viendra. Il ne tardera guère. Cependant mon juste vit de la foi. Vivez-en donc, Madame, et non de la sagesse humaine. 

Fénelon, Lettre à Marie-Christine de Salm, 1708

mercredi 23 décembre 2020

Le lâcher-prise n'est pas la mollesse




L'abandon au divin ne peut porter fruit que sur la souche d'un caractère solide.
Fénelon, apôtre de l'oraison de silence et de repos, disciple de l'enfance spirituelle, clarifie ici la nécessité d'une certaine discipline, sans laquelle rien de bon n'est possible. L'intérêt de cette lettre, outre son éloquence à la fois forte et précise, est de faire voir l'abyme qui sépare la véritable paresse - la quiétude du lâcher-prise - d'une mollesse consumériste, cette pseudo-liberté qui est un vrai esclavage. Il s'agit d'une lettre adressée à un jeune aristocrate engagé dans le métier des armes et qui mourra peut-être en 1704 :

"Ce que vous avez le plus à craindre, Monsieur, c’est la mollesse et l’amusement. Ces deux défauts sont capables de jeter dans les plus affreux désordres les personnes même les plus résolues à pratiquer la vertu, et les plus remplies d’horreur pour le vice. La mollesse est une langueur de l’âme, qui l’engourdit, et qui lui ôte toute vie pour le bien; mais c’est une langueur traîtresse, qui la passionne secrètement pour le mal, et qui cache sous la cendre un feu toujours prêt à tout embraser. Il faut donc une foi mâle et vigoureuse, qui gourmande cette mollesse sans l’écouter jamais. Sitôt qu’on l’écoute et qu’on marchande avec elle, tout est perdu. Elle fait même autant de mal selon le monde que selon Dieu. Un homme mou et amusé ne peut jamais être qu’un pauvre homme; et s’il se trouve dans de grandes places, il n’y sera que pour se déshonorer. La mollesse ôte à l’homme tout ce qui peut faire les qualités éclatantes. Un homme mou n’est pas un homme ; c’est une demi-femme’. L’amour de ses commodités l’entraîne toujours malgré ses plus grands intérêts. Il ne saurait cultiver ses talents, ni acquérir les connaissances nécessaires dans sa profession, ni s’assujettir de suite2 au travail dans les fonctions pénibles, ni se contraindre longtemps pour s’accommoder au goût et à l’humeur d’autrui, ni s’appliquer courageusement à se corriger.

     C’est le paresseux de l’Écriture’, qui veut et ne veut pas; qui veut de loin ce qu’il faut vouloir, mais à qui les mains tombent de langueur dès qu’il regarde le travail de près. Que faire d’un tel homme ? il n’est bon à rien. Les affaires l’ennuient, la lecture sérieuse le fatigue, le service d’armée trouble ses plaisirs, l’assiduité même de la cour le gêne. Il faudrait lui faire passer sa vie sur un lit de repos. Travaille-t-il ? Les moments lui paraissent des heures. S’amuse-t-il ? Les heures ne lui paraissent plus que des moments. Tout son temps lui échappe, il ne sait ce qu’il en fait; il le laisse couler comme l’eau sous les ponts. Demandez-lui ce qu’il a fait de sa matinée: il n’en sait rien, car il a vécu sans songer s’il vivait, il a dormi le plus tard qu’il a pu, s’est habillé fort lentement, a parlé au premier venu, a fait plusieurs tours dans sa chambre, a entendu nonchalamment la messe. Le dîner est venu : l’après-dînée se passera comme le matin, et toute la vie comme cette journée. Encore une fois, un tel homme n’est bon à rien. Il ne faudrait que de l’orgueil, pour ne se pouvoir supporter soi-même dans un état si indigne d’un homme. Le seul honneur du monde suffit pour faire crever l’orgueil de dépit et de rage, quand on se voit si imbécile.

     Un tel homme non seulement sera incapable de tout bien, mais il tombera peu à peu dans les plus grands maux. Le plaisir le trahira. Ce n’est pas pour rien que la chair veut être flattée. Après avoir paru indolente et insensible, elle passera tout d’un coup à être furieuse et brutale ; on n’apercevra ce feu que quand il ne sera plus temps de l’étouffer.

     Il faut même craindre que vos sentiments de religion, se mêlant avec votre mollesse, ne vous engagent peu à peu dans une vie sérieuse et particulière qui 101 aura quelques dehors réguliers, et qui, dans le fond, n’ aura rien de solide. Vous compterez pour beaucoup de vous éloigner des compagnies folles de la jeunesse, et vous n’apercevrez pas que la religion ne sera que votre prétexte pour les fuir: c’est que vous vous trouverez gêné avec eux; c’est que vous ne serez pas à la mode parmi eux ; c’est que vous n’aurez pas les manières enjouées et étourdies qu’ils cherchent. Tout cela vous enfoncera par votre propre goût dans une vie plus sérieuse et plus sombre : mais craignez que ce ne soit un sérieux aussi vide et aussi dangereux que leurs folies gaies. Un sérieux mou, où les passions règnent tristement, fait une vie obscure, lâche, corrompue, dont le monde même, tout monde qu’il est, ne peut s’empêcher d’avoir horreur. Ainsi peu à peu vous quitteriez le monde, non pour Dieu, mais pour vos passions, ou du moins pour une vie indolente qui ne serait guère moins contraire à Dieu ; et qui serait plus méprisable selon le monde, que les passions mêmes les plus dépravées. Vous ne quitteriez les grandes prétentions, que pour vous entêter de colifichets et de petits amusements dont on doit rougir dès qu’on est sorti de l’enfance.

  Venons aux moyens de vous précautionner contre vous-même là-dessus.

   Le premier est de vous faire un projet pour remplir votre temps, et de le suivre, quoi qu’il vous en coûte. Le second, c’est de mettre dans ce projet, comme l’article le plus essentiel, celui de faire tous les jours une demi-heure de lecture méditée, où vous ne manquerez jamais de renouveler vos résolutions contre votre mollesse. Le troisième, c’est que vous ferez tous les soirs un examen de votre journée, pour voir si la mollesse vous a entraîné et si vous avez perdu du temps.

  Le quatrième est de vous confesser régulièrement de quinze en quinze jours à un confesseur qui connaisse votre penchant, et que vous engagiez à vous soutenir vigoureusement contre vous-même. Le cinquième moyen est d’avoir quelque bon ami ou quelque domestique assez discret et assez zélé pour pouvoir vous avertir secrètement quand il verra que votre mollesse commencera à vous engourdir. Pour se mettre en état de recevoir de tels avis, il faut les demander cordialement, montrer aux gens qu’on leur sait bon gré de ce qu’ils les donnent, et leur faire voir qu’on tâche d’en profiter. Jamais ne leur montrez ni chagrin, ni indocilité, ni hauteur, ni jalousie.

     Pour vos occupations, il faut les régler, soit à l’armée ou à la cour. Partout il faut se faire une règle, et ranger si bien toutes les choses, qu’on y manque fort rarement. Le matin, votre lecture méditée avant toutes choses, et lorsqu’on vous croit encore au lit. Vers le soir une autre lecture. Si vous vous sentez alors quelque goût à vous recueillir un peu en la faisant, vous vous accoutumerez par là peu à  peu à faire le soir comme le matin. Mais d’abord il ne faut pas vous gêner et vous lasser de prières. Pendant la messe, vous pourrez lire l’épître et l’évangile, pour vous unir au prêtre dans le grand sacrifice de Jésus-Christ ; quelque pensée tirée de l’évangile ou de l’épître, qui aura rapport au sacrifice, pourra vous aider à tenir votre esprit élevé à Dieu.

     Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde va, à la cour, chez le Roi, à l’armée, chez les généraux. Il faut tâcher d’acquérir une certaine politesse, qui fait qu’on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de gloire, nulle affectation, nul empressement: savoir traiter chacun selon son rang, sa réputation ; son mérite, son crédit ; au mérite, l’estime; à la capacité accompagnée de droiture et d’amitié, la confiance et l’attachement; aux dignités, la civilité et la cérémonie. Ainsi satisfaire au public par une honnête représentation dans ces lieux où il n’est question que de représenter; saluer et traiter bien en passant tout le monde, mais entrer en conversation avec peu de gens. La mauvaise compagnie déshonore, surtout un jeune homme en qui tout est encore douteux. Il est permis de voir fort peu de gens, mais il n’est pas permis de voir les gens désapprouvés. Ne vous moquez point d’eux comme les autres, mais écartez-vous doucement.

    Lisez les livres qui conviennent à votre état, surtout l’histoire de votre pays. Voyant tout le monde d’une manière gaie et civile en public, et ayant des occupations louables pour votre métier selon le monde même, vous ne devez pas craindre d’être retiré. Autant qu’une retraite vide est déshonorante, autant une retraite occupée et pleine des devoirs de sa profession élève-t-elle un homme au-dessus de tous ces fainéants qui n’apprennent jamais leur métier. Quand on saura que vous travaillez à n’ignorer rien dans l’histoire et dans la guerre, personne n’osera vous attaquer sur la dévotion: la plupart même ne vous en soupçonneront point: ils croiront seulement que vous êtes un sage ambitieux. Par ces soins, vous pouvez vous dispenser d’être avec la folle jeunesse, et par là vous pourrez être retiré pour vous donner tout à Dieu et aux devoirs de l’état où la Providence vous a mis.

    Outre qu’il ne faut jamais paraître se préférer à personne, il faut encore certaines manières simples, naturelles, ingénues; un visage ouvert, quelque chose de complaisant dans le commerce passager: que tout marque de la noblesse, de l’élévation, un cœur libéral, officieux’, bienfaisant, touché du mérite ; de l’industrie pour obliger, du regret quand on ne le peut pas, de la délicatesse pour prévenir les gens de mérite, pour les entendre à demi-mot, pour leur épargner certaines peines, pour dire à demi ce qu’il ne faut pas achever de dire, pour assaisonner un service de ce qui peut le rendre obligeant sans le faire valoir. L’orgueil cherche la gloire par ce chemin, et il faut que la religion cherche par ce chemin la vraie bienséance par des motifs tout divins. Rien n’est si noble, si délicat, si grand, si héroïque, que le cœur d’un vrai chrétien; mais en lui rien de faux, rien d’affecté, rien que de simple, de modeste et d’effectif en tout.

    Voilà à peu près les choses qui regardent le commerce public. Il y a encore le commerce de certains amis d’une amitié superficielle. Il ne faut point compter sur eux, ni s’en servir sans un grand besoin; mais il faut, autant qu’on le peut, les servir, et faire en sorte qu’ils vous soient obligés. Il n’est pas nécessaire que ces gens-là soient tous d’un mérite accompli ; il suffit de lier commerce extérieur avec ceux qui passent pour les plus honnêtes gens. C’est ceux-là avec qui on s’arrête et on raisonne, au lieu qu’on ne dit que bonjour aux autres. On les va voir chez eux aux occasions de compliments, on se trouve avec eux en certains endroits: mais on n’est point de leurs plaisirs, et on ne les met point dans sa confidence. S’ils veulent pousser plus avant la liaison, on esquive doucement; tantôt on a une affaire, tantôt une autre.

    Pour les vrais amis, il faut les choisir avec de grandes précautions, et par conséquent se borner à un fort petit nombre. Point d’ami intime qui ne craigne Dieu, et que les pures maximes de religion ne gouvernent en tout; autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur qu’il ait. Choisissez, autant que vous pouvez, vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre : vous en mûrirez plus promptement. À l’égard des vrais et intimes amis, un cœur ouvert ; rien pour eux de secret que le secret d’autrui, excepté dans les choses où vous pourriez craindre qu’ils ne 103  fussent préoccupés’. Soyez chaud, désintéressé, fidèle, effectif, constant dans l’amitié ; mais jamais aveugle sur les défauts et sur les divers degrés de mérite de vos amis : qu’ils vous trouvent au besoin, et que leurs malheurs ne vous refroidissent jamais.

     Traitez bien vos domestiques : une autorité ferme et douce, un grand soin d’entrer dans leurs besoins, de leur faire tout le bien qu’on peut, de distinguer ceux qui méritent quelque distinction, et de les attacher à soi par le cœur; supporter leurs défauts, lorsqu’ils ne sont pas essentiels, et qu’ils ont bonne volonté de s’en corriger ; se défaire de ceux dont on ne saurait faire d’honnêtes gens selon leur état.

     Enfin souvenez-vous, Monsieur, (et je finis par où j’ai commencé) que la mollesse énerve tout, qu’elle affadit tout, qu’elle ôte leur sève et leur force à toutes les vertus et à toutes les qualités de l’âme, même suivant le monde. Un homme livré à sa mollesse est un homme faible et petit en tout: il est si tiède, que Dieu le vomit. Le monde le vomit aussi à son tour, car il ne veut rien que de vif et de ferme. Il est donc le rebut de Dieu et du monde, c’est un néant ; il est comme s’il n’était pas; quand on en parle, on dit: Ce n’est pas un homme. Craignez, Monsieur, ce défaut, qui serait la source de tant d’autres. Priez, veillez ; mais veillez contre vous-même. Pincez-vous comme on pince un léthargique; faites-vous piquer par vos amis pour vous réveiller. Recourez assidûment aux sacrements, qui sont les sources de vie, et n’oubliez jamais que l’honneur du monde et celui de l’Évangile sont ici d’accord. Ces deux royaumes ne sont donnés qu’aux violents qui les emportent d’assaut’."

jeudi 17 décembre 2020

Qu'est-ce que l'oraison de silence ?


 A la fin de son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure (1697), Fénelon résume en quelques phrases frappantes ce qu'est l'oraison du cœur, aussi appelée oraison de repos ou de silence, issue d'une longue lignée de mystiques, principalement franciscains, et qui connu son apogée au XVIIème siècle avant de disparaître, suite à la polémique du "quiétisme", dont ce texte est un des plus forts témoignages. Mais Fénelon perdit la bataille face à Bossuet, et Madame Guyon fut enfermée à la Bastille. J'ajoute quelques explications entre parenthèses :

"La sainte indifférence (n'est que le désintéressement de l'amour (un amour qui ne cherche pas de récompense).

Les épreuves ("croix" et "nuits") n'en sont que la purification (tout - c'est-à-dire Dieu - est présent dès le début).

L'abandon n'est que son exercice dans les épreuves (pratique du lâcher-prise à travers les aléas de la vie courante).

La désappropriation des vertus 'ne pas chercher volontairement les vertus) n'est que le dépouillement de toute complaisance, de toute consolation et de tout intérêt propre dans l'exercice des vertus par le pur amour (pas d'ego spirituel).

Le retranchement de toute activité (le "quiétisme") n'est que le retranchement de toute inquiétude et de tout empressement intéressé par le pur amour (abandon gratuit).

La contemplation n'est que l'exercice simple (sans pensées) de cet amour réduit à un seul motif (un élan pur). 

La contemplation passive n'est que la pure contemplation sans activité ou empressement (se laisser aller dans la magie de la présence indéfinissable).

L'état passif, soit dans les temps bornés de contemplation pure et directe (les "séances de méditation"), soit dans les intervalles où l'on ne contemple pas (formellement), n'exclut ni l'action réelle ni les actes successifs de la volonté (écrire une lettre, lire, parler, etc.), ni la distinction spécifique des vertus par rapport à leurs objets propres (une conduite morale), mais seulement la simple activité ou inquiétude intéressée (égotique). C'est un exercice paisible de l'oraison et des vertus par le pur amour ("pur" : sans pensées ni effort).

La transformation et l'union la plus essentielle ou immédiate n'est que l'habitude de ce pur amour qui fait lui seul toute la vie intérieure et qui devient alors l'unique principe et l'unique motif de tous les actes délibérés et méritoires. Mais cet état habituel n'est jamais ni fixe, ni invariable, ni inamissible (on peut toujours régresser)."

samedi 12 décembre 2020

Comme des dessins tracés sur l'eau



Se faire égal comme le miroir, fluide comme l'eau, comme...

 "… une eau tranquille devient comme la glace pure d’un miroir. Elle reçoit sans altération toutes les images des divers objets, et elle n’en garde aucune. L’âme pure et paisible est de même. Dieu y imprime son image et celle de tous les objets qu’il veut y imprimer. Tout s’imprime, tout s’efface. Cette âme n’a aucune forme propre, et elle a également toutes celles que la grâce lui donne. Il ne lui reste rien, et tout s’efface comme dans l’eau dès que Dieu veut faire des impressions nouvelles. Il n’y a que le pur amour qui donne cette paix et cette docilité parfaite. Cet état passif n’est point une contemplation toujours actuelle. La contemplation qui ne dure que des temps bornés fait seulement partie de cet état habituel. L’amour désintéressé ne doit pas être moins désintéressé, ni par conséquent moins paisible dans les actes distincts des vertus que dans les actes indistincts de la pure contemplation."

Fénelon, Explication des maximes des saints

jeudi 21 mai 2020

Se laisser

S'abandonner soi-même est simple. 
Du point de vue de l'ego, c'est impossible.



Mais de fait, "il y a peu à faire", 
dit Fénelon, qui n'est décidément pas cet homme
de lettres un peu fade que la culture bien-pensante
nous racole :

"Quand on est ainsi prêt à tout, c’est dans le fond de l’abîme que l’on commence à prendre pied[104] ; on est aussi tranquille sur le passé que sur l’avenir. On suppose de soi tout le pis qu’on en peut supposer; mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu ; on s’oublie, on se perd ; et c’est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même, car toute la conversion ne consiste qu’à se renoncer pour s’occuper de Dieu. Cet oubli est le martyre de l’amour-propre ; on aimerait cent fois mieux se contredire, se condamner, se tourmenter le corps et l’esprit, que de s’oublier. Cet oubli est un anéantissement de l’amour-propre, où il ne trouve aucune ressource. Alors le cœur s’élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même dont on s’accablait ; on est étonné de voir combien la voie est droite et simple. On croyait qu’il fallait une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche ; au contraire, on aperçoit qu’il y a peu à faire."

Fénelon, Oeuvres I, Pléiade, p. 577

Nous croyons qu'il y a beaucoup à faire.
En un sens, oui.
Mais pas par nous.
Seulement,
pour que tout se fasse 
à travers nous,
nous devons dire "oui"
encore et encore.
C'est tout ce que nous avons à faire.

Se laisser faire,
c'est tout faire.

mardi 19 mai 2020

Non pas union, mais unité



Une fois la paix intérieure goûtée, 
nous voudrions pouvoir la savourer
sans interruption.
C'est toute l'oeuvre intérieure.
Mais comment ?

__________________________________


Le grand Fénelon, profond mystique et rigoureux penseur,
essaie de nous faire entendre en quoi consiste
"l'état d'oraison perpétuelle"
- et en quoi il ne consiste pas :

"Cette union à Dieu ne peut être ni par effort ni par excitation du cœur, ni par contention d’esprit ni par une vue distincte. 

Rien de tout cela ne peut être absolument continuel : car tout ce qui est distinct et marqué, ne l’est que par être différent de ce qui précède et de ce qui suit ; d’où il faut conclure que toutes ces choses distinctes ne sont que passagères. 

Aussi voyons-nous que ceux qui parlent de cette Oraison sans interruption, ne veulent pas même la nommer union mais unité, pour en exclure toute action distincte. C’est ce que dit saint François de Sales : c’est pour cela que le même saint dit que l’Oraison, dont il parle, dure même en dormant. C’est cette présence de Dieu que l’Écriture représente comme continuelle dans certains hommes de l’Ancien Testament : Ils marchaient en la présence de Dieu. Toute leur voie, toute leur conduite , toutes leurs actions communes n’étaient que présence de Dieu."

Puis l'archevêque de Cambrai essaie de nous faire comprendre,
à la lumière de la métaphore de... la lumière,
comment Dieu est toujours déjà présent en nous,
ou plutôt, nous en lui,
mais sans que nous l’apercevions :

"On ne pense pas toujours à la lumière, mais on la voit toujours sans réflexion et c’est par elle qu’on voit tout le reste. Il en est de même pour certaines âmes .Elles ne pensent pas toujours à Dieu d’une façon distincte et aperçue : mais elles en ont toujours une certaine occupation d’autant plus secrète et confuse, qu’elle est plus intime et devenue plus naturelle. Ils ne font point des actes d’amour, mais ils aiment sans penser à aimer ; comme tous les hommes aiment sans cesse à être heureux, sans chercher distinctement [338] ni plaisir, ni intérêt, ni bonheur. L’âme pénétrée de Dieu est de même pour lui. Voilà donc un état où l’on fait Oraison en tout temps et en tout lieu sans intermission. C’est-à-dire que toutes les fois que l’âme s’aperçoit elle-même, elle se trouve non pas disposée à faire des actes ; mais dans une conversion constante, habituelle, et fixe vers Dieu qui est une espèce d’unité avec lui. Dans le moment où l’âme aperçoit Dieu , elle ne commence point à s’unir ; mais elle se trouve déjà toute unie et elle sent qu’elle l’a toujours été, lors même qu’elle n’y pensait pas actuellement.
Voilà ce que les mystiques appellent état d’oraison continuelle."

(tiré des Justifications, 1720)

"Dans le moment où l’âme aperçoit Dieu , elle ne commence point à s’unir ; mais elle se trouve déjà toute unie et elle sent qu’elle l’a toujours été, lors même qu’elle n’y pensait pas actuellement."

Toute est dans cette phrase : la présence divine, toujours prévenante, 
est seulement reconnue, aperçue. 
Le divin a toujours l'initiative. 
Il est don gratuit. 
Vivre de lui consiste à s'y rendre disponible,
à le choisir à chaque instant par un choix intime, 
immédiat,
sans délibération d'images ni de concepts.
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