mercredi 11 novembre 2020

L'impasse et la voie

Kenne Grégoire


 Rien ne peut te cacher. 

Ni ces troubles, ces peines, ces affairements ; 

ni ces écrans, ni ces machines.

Ces troubles n'ont le pouvoir de te cacher, 

que parce que tu te révèles ainsi.

Ces peines ne peuvent serrer le dedans, 

que parce tu es dilatation.

Ces affaires ne distraient, 

que si tu demeures au centre.

Les choses ne peuvent s'absenter qu'en ta présence.

Dire que tu n'es pas, c'est te prouver.

Rien ne peut te montrer. 

Ni ces grâces, ces joies, ces méditations ; 

ni ces montagnes, ni ces lacs.

Ces grâces, c'est toi toujours déjà là.

Ces joies, ce sont des reflets en ton fond d'or sans rebord.

Ces méditations, ce sont des lampes sous ton soleil.

Tu peux bien entrer dans le cœur,

mais nul ne peut te prendre, 

que tu n'aies déjà pris.

Tu brilles jusque dans le rien.

Infus partout, tu échappes à tout.

Plus clair que le jour, 

nulle étoile ne peut t'illuminer.

Horizon intime, tu restes au loin.

Evident, nul ne peut te réaliser, 

que toi, car ta voie, c'est toi. 

mardi 10 novembre 2020

Le triangle sacré




 La vie est cycles, marche, respiration, naissances et morts.

Il y a ainsi veille et sommeil. Tout et rien.

La vie intérieure, de même, est vide et plénitude, 

entre les bars du silence et de l'extase.

Quant à son fruit, il comporte aussi ces deux versants,

cet inspir et cet expir, mais comme transfigurés

par l'attention donnée.

L'union du vide et du plein engendre la vie,

la vie intérieure

et la vie transfigurée.


Et cette vie est comme le troisième côté du triangle,

à l'image de ce sanctuaire de Sardaigne,

vieux de plusieurs milliers d'années,

que j'ai eu la joie de visiter.

Quelle merveille,

ce temple de la vie,

sous la lumière de la lune

qui plonge ses doigts d'argent

dans les eaux lustrales 

du cercle de la matrice.


Un archéo-astronome, à propos de ce site :



lundi 9 novembre 2020

Le pouvoir du poète

La conscience se mire, l'être s'admire, se perd et se retrouve


 Le pouvoir du poète (kavi-śakti) est un pouvoir créateur, comme nous le suggère l'origine du mot, le verbe grec poiein, "créer". Abhinava Goupta va jusqu'au bout de cette intuition quand il affirme ceci, dans sa Parole nouvelle ( Abhinava-bhāratī, I, p. 4) :

"Le poète même, n'est-il pas comme un Créateur des créatures dont le désir engendre le monde ? De fait, il est plein d'une puissance capable d'engendrer des vérités inédites et étonnantes, pouvoir lui-même éveillé par la grâce de la divine Parole, nommée aussi 'intuition', génie toujours actif et qui habite son cœur."

Le poète, le kavi authentique et non le kava, misérable corbeau tout juste capable d'épater les imbéciles, habite (śālin) son cœur intime, siège du génie. Il a une demeure (śāladans l'imagination créatrice, il en est riche (śālin aussi). De cette fortune, il tire des vérités (artha) jamais aperçues, un profit (artha aussi) inédit, des significations (artha encore) toujours nouvelles (abhinava). Elles étaient pourtant déjà présente, en quelque sorte (kathamcit, comme dirait Utpaladeva) en son cœur, mais elles y reposaient, cachées (gupta) par leur proximité même. 

D'où vient ce don ? De soi (sva), du coeur de soi qui se trouve coïncider avec le cœur de tout : source intérieur qui s'épanche par la grâce de la divine Parole, la conscience universelle, source de tout, au-delà de tout (viśvottīrṇa), qui fait tout (viśvamaya). Sa "grâce" (anugraha) est son acte d'éveil, de retour à soi, car en vérité, il n'y a pas de dehors de cette immensité plus vaste que tout espace, et c'est en son seul sein, infini, qu'elle joue à se refléter d'innombrables manières, telle une belle insatiable. Elle s'y perd, à l'image de l'artiste qui se perd dans son œuvre, à l'instar du lecteur qui s'égare dans l'histoire qu'il anime de son attention. Mais elle se retrouve aussi, se reprend (anugraha) et se ressaisit (vimarśa). Le divin habite mon cœur par nature, mais c'est par grâce que j'y habite sciemment.

La poésie, comme tout acte, naît ainsi d'un réveil, même fugace, même fragile, même très incomplet. Car nul ne peut agir que la conscience universelle. Je suis elle, vous êtes elle, elle est tout et chacun. Elle s'oublie, mais elle replonge en elle-même, sans même s'en apercevoir le plus souvent, pour bouger, cuire, marcher, gesticuler et, par-dessus tout, pour dire. Et parfois, ce dire devient véritablement créateur de mondes - et c'est la poésie. Elle plonge alors davantage en elle-même, se réveille plus. Elle devient donc plus efficiente, d'où le pouvoir du poète. 

La poésie est donc, comme l'Eros, lien entre l'humain endormi et le divin éveillé. Plus éveillé que le commun, le poète devient à son tour capable d'éveiller. Le poète est, comme la Déesse qui interroge Dieu dans les tantras, la conscience universelle, qui s'est individualisée et qui est en train de se réveiller. Un signe de ce pouvoir singulier est justement la capacité d'engendrer des "significations", des "sens" (artha encore) inédits (apūrva), nouveaux au vrai sens du terme. La nouveauté est signe de liberté, dit la philosophie de la Reconnaissance, rejoignant ainsi l'intuition d'un Bergson. Et c'est cette nouveauté qui suscite l'étonnement (vaicitrya), mot qui désigne aussi la variété. Dès lors, nous voyons que la différence (bheda), la multiplicité, la dualité même, ne sont point corruption (dūṣaṇa) de l'être, mais bien révélation de sa beauté (bhūṣaṇa).

Le poète est, comme le taon socratique - dans un registre toutefois bien différent - celui qui s'oppose à l'assoupissement des corps. Chamane, hypnaute, passeur, truchement, guérisseur, sorcier, cuisinier, guide, pasteur, bouffon, le poète est tout cela par son art. Mais n'oublions pas que son pouvoir est présent en tout et en tous - de l'imbécile au génie, il n'y a que des différences de degré, non de nature. Le génie est naturel, c'est la culture qui, quand elle-même est corrompue, peut en apparence le corrompre.

samedi 7 novembre 2020

L'occasion manquée du platonisme



 Platon enseigne que nous vivons, sans le savoir, dans une illusion. Prisonniers d'une matrice, notre salut est d'en prendre conscience et d'en sortir. Le monde sensible est un faux-semblant, le reflet d'un reflet, un écho très déformé de la vraie vie, qui est être et conscience.

Cependant, le monde sensible, la réalité perceptible par les cinq sens, reste la réalité, ou du moins un écho de la réalité. Aux yeux de Platon, comme de Pythagore, il reste donc possible de s'en inspirer pour régler notre vie matérielle, individuelle et collective. La contemplation du Bon et Beau rend fécond. Tout comme "le semblable connait le semblable", l'amour des beaux corps engendre de beaux corps, l'amour des belles actions engendre de belles actions, l'amour des belles idées engendre de belles idées et l'amour de l'absolu, du Beau absolu, peut tout engendrer, "des océans de science". 

En ce sens, même si le monde est une prison qu'il faut fuir, la vision du réel au-delà du sensible doit, en retour, illuminer le sensible et lui profiter. Une fois sorti de la caverne de l'illusion, l'éveillé doit y retourner pour partager avec ses semblables, mêmes si ceux-ci risquent bien de le tuer, à l'instar de Socrate.

Cependant, malgré tous ces points négatifs, il reste que l'expérience de la libération spirituelle, qui est celle de la philosophie, est riche en profits pour le monde matériel. L'éveillé-philosophe accompli peut guider les autres, leur donner des lois et de vraies valeurs. Il n'est certes pas expert en tout, mais il connait le plus important : le Bien. Le philosophe, à l'image de Pythagore, est donc un fondateur de civilisation, un messager des dieux, un être qui se sacrifie pour sauver son prochain et les édifier.

Dès lors, le pessimisme de Plotin, le plus grand philosophe de cette tradition après Platon, est surprenant. Dans son Traité 9, que j'ai mentionné dans un article précédent, il affirme bien que rien n'est "sans unité", c'est-à-dire que rien n'est sans recevoir son être, sa vie et son intelligence, sa beauté et sa bonté, de l'Un, du principe ultime, au-delà de tout, source de tout : "C'est par l'Un que tous les êtres sont des êtres...". On s'attendrait alors à ce que la quête de l'Un passe par la recherche de tous ses fruits beaux et bons : un beau corps, les beaux corps, etc., comme du reste l'enseigne Platon par la bouche de la prêtresse Diotime dans le Banquet. Là, Platon affirme que toute copulation, même animale, exprime un élan vers l'absolu. Et cet élan est créateur, puisque s'est ainsi que se perpétue l'espèce. On aurait pu, alors espérer une sorte de Tantra grec, de même qu'il y eut un bouddhisme grec ou un art indo-grec.

Mais il n'en est rien. Plotin ne s'intéresse guère aux corps, aux arts, à la politique. Pour lui, la vie du philosophe consiste à fuir le monde. Il achève ainsi son enseignement essentiel sur la philosophie comme chemin d'émancipation spirituelle: "Et telle est la vie des dieux et des hommes divins et bienheureux : être libérés à l'égard des réalités d'ici-bas, vivre sans prendre de plaisir dans les réalités d'ici-bas, fuir seul vers le Seul". Ainsi, ce philosophe-moine qui, au dire de son disciple "semblait avoir honte d'être dans un corps", oriente et veut orienter toutes les vies vers le renoncement à la vie. 

On raconte certes que, vers la fin de sa vie, Plotin se serait impliqué dans la création d'une "cité philosophique", une communauté spirituelle sur le mode pythagoricien, et qu'on lui confiait volontiers l'éducation des enfants. Mais cela n'est guère cohérent avec l'attitude d'un homme qui faisait tout pour montrer son mépris de la vie. Comment pourrait-on confier le corps de son enfant aux bons soins d'un homme qui ne voulait pas même prendre soin de son corps ? Cela semble difficile. Certes encore, Plotin évoque bien une alternance entre contemplation intérieure et action altruiste, mais la priorité va clairement à l'intérieur, un intérieur conçu comme excluant l'extérieur, une vie supérieure qui délaisse la vie jugée inférieure, celle qui respire et qui transpire. Ainsi, l'enseignement de Plotin pousse à bout le potentiel dualiste de Platon. 

Tout, ici, est opposition conflit, déchirure, arrachement, exclusion, comme chez Shankara. Ce dualisme platonicien, accentué chez Plotin, est sans doute l'une des sources du dualisme chrétien, combiné à l'exclusivisme monolâtre du dieu Yahvé. Ainsi encore, dans ce même Traité 9 (7, 25), Plotin évoque le roi Minos, "familier de Zeus", donc de l'Un, qui du coup se serait retiré de la politique après avoir donné aux hommes des lois, car "l'activité politique n'était pas digne de lui, il a [donc] voulu toujours rester là-haut [avec l'Un], et ce serait bien là ce que pourrait être l'état de celui qui a beaucoup vu [l'Un]" (trad. Hadot). Hadot évoque une double attitude du philosophe : S'il s'unit à l'Intellect (=à la conscience universelle), il est fécond pour les hommes en leur donnant des lois ; mais s'il s'unit à l'Un, il fuit ; et tel doit être le but final, la fécondité culturelle du sage n'étant qu'un détour risqué. 

Pourtant, même là, une occasion demeure car, après tout, il à a peut-être plus bon, plus beau que l'humanité, il y a peut-être plus bon, plus beau, que le monde sensible. Cela fait sens. Cependant, pourquoi ce monde supérieur ou cette vision supérieure du monde, ne serait-elle pas plus sensuelle, plus intense, plus intime ? Pourquoi devrait-elle être la mort des facultés ? Pourquoi ne serait-elle pas, au contraire, leur épanouissement ? Le chamane (et Socrate est bien une sorte de chamane) peut certes gagner sa vision différente au prix d'une sorte d'aveuglement ou d'une difformité. Mais pourquoi ce rejet définitif de tout corps ? Encore une fois, tout cela est loin d'aller de soi. Et les expériences visionnaires, sensuelles, courantes dans les différentes branches de l'arbre du Tantra, le montrent assez. Mais dans l'arbre de Platon, les fleurs ne peuvent éclore, semble-t-il, qu'au prix de la mort de l'arbre. Ou plutôt, il n'y a pas d'arbre. L'arbre est une illusion, qui doit d'abord être remplacée par une figure mathématique épurée, puis par le néant. Dès lors, on comprends les efforts perses pour rappeler la possibilité d'un "monde imaginal", beau comme l'intelligible et sensuel comme le sensible, même si ces tentatives sont restées ambiguës. On comprends mieux l'alchimie, aussi, et certains courants dans le romantisme, etc. Car le but final ne peut être qu'un mariage qui fait "ce qui est en haut comme ce qui est en bas", qui matérialise l'esprit, au-delà de la seule allégorie.

Le platonisme a manqué les occasions d'une véritable spiritualisation de la matière et d'une matérialisation de l'esprit, car il n'y a pas de conscience sans corps, pas de corps sans conscience. Si la conscience ne peut mourir, le corps le peut mourir. La chair à ses saisons, sans doute. Mais point de mort.

vendredi 6 novembre 2020

Le yoga sensuel



 L'expérience sensorielle n'est pas l'ennemie de la vie intérieure, mais son alliée :

vismayo yogabhūmikāḥ || 12 ||

yathā sātiśayavastudarśane kasyacit vismayo bhavati, tathā
asya mahāyogino nityaṃ tattadvedyāvabhāsāmarśābhogeṣu
niḥsāmānyātiśayanavanavacamatkāracidghanasvātmāveśavaśāt
smerasmerastimitavikasitasamastakaraṇacakrasya yo
vismayo'navacchinnānande svātmani
aparitṛptatvena muhurmuhurāścaryāyamāṇatā, tā eva yogasya
paratattvaikyasya saṃbandhinyo bhūmikāḥ,
tadadhyārohaviśrāntisūcikāḥ, parimitā bhūmayo na tu
kandabindvādyanubhavavṛttayaḥ. (Shiva-sûtra I, 12)
Shiva dit :
"L'émerveillement introduit au yoga.
Kshemarâja explique :

"De même que l'on est émerveillé à la vue d'une chose extraordinaire, de même l'adepte accompli du yoga s'émerveille sans cesse, lui dont la roue des facultés du corps et de l'esprit entre en expansion, en un silence qui est merveille sur merveille, parce qu'il est envahis par son Soi intime, masse de conscience, délectation miraculeuse sans cesse renouvelée, une expérience émerveillée extraordinaire et singulière, quand il jouit de la conscience des apparences de tel ou tel objet. Son émerveillement est une félicité en soi-même qui n'est jamais interrompue. Ces miracles qui surgissent à chaque instant - car on ne s'en lasse jamais - introduisent au yoga, c'est-à-dire à l'unité avec la réalité au-delà (de l'oubli) - ils sont ses alliés. Ils pointent vers le repos qui est élévation vers (cette unité, ce yoga). Mais il ne s'agit pas des états limités, c'est-à-dire des effets dont on fait l'expérience dans le (chakra) 'du bulbe', 'entre les sourcils', etc."

Autrement dit, la vie sensorielle elle-même est l'alliée (sambandhin) de l'expérience unifiée, qui est le yoga. Comme l'explique en détail Kshemarâja dans son Coeur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâhridayam), chaque perception est une potentielle introduction à la conscience de conscience, à la conscience de l'unité, qui est proprement le yoga, l'état de yoga. Au lieu de rester indifférent dans une sorte de "pure conscience" neutre, l'adepte vit chaque perception, chaque sensation, comme un miracle qui le rejette, non pas à l'extérieur comme on pourrait le croire, mais à "l'intérieur", dans l'unité. C'est l'expérience de l'émerveillement, expérience qui est induite, assis et au repos, par la "posture de Shiva" (shiva-mudrâ), aussi appelée "Expression émerveillé", "Geste secret" et "Attitude divine". C'est la pratique de méditation au cœur du shivaïsme du Cachemire. Une fois cet émerveillement silencieux induit, il se poursuit dans tous les gestes de la vie, nourrit par une félicité potentiellement ininterrompue et pas une attention particulière. Mais, plutôt que d'attention, Utpaladeva préfère parler de "dévotion" (bhakti), d'amour. De même, on parlera plutôt de "vie sensorielle", des "gestes de la vie", plutôt que de "vie quotidienne", terme qui laisse entendre que cette vie intérieure pourrait s'accommoder, discrètement, de n'importe quel type de vie sociale et politique, alors que cette expérience de l'unité procure une joie et une puissance qui ne favorise certes pas le conformisme. 

En tous les cas, chaque mouvement, chaque perception, est vécu comme un évènement esthétique, sensoriel et sensuel. La méditation transforme l'expérience sensorielle, puis l'expérience sensorielle approfondit la méditation, en un perpétuel dialogue entre l'intérieur et l'extérieur : c'est "l'expérience cyclique" (krama-mudrâ), autre enseignement spécial du shivaïsme du Cachemire et propre à cette tradition. Chez un Ruysbroeck, on trouve certes l'idée d'un va-et-vient, ou plutôt d'un double mouvement, avec le "refluer en Dieu" et le "fluer vers les œuvres" de charité, etc. Mais il s'agit là d'une idée générale, alors que dans le shivaïsme du Cachemire, nous avons des enseignements très précis et poétiques à la fois. Autrement dit, une fois averti de cet enseignement en des termes des plus clairs, je peux le reconnaître ailleurs, mais je ne le pourrais si je n'avais d'abord reçu cette instruction limpide. 

Le shivaïsme du Cachemire révèle que tout est sensualité. La conscience est sensualité. L'absolu est sensualité. La réalité est sensualité. Le monde sensible n'est pas l'ennemi de la vie spirituelle, mais son allié.







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