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jeudi 30 juin 2022

Yoga de l'émerveillement

peinture de Charles E. Waltensperger


Dans sa Grande méditation sur la Reconnaissance du Seigneur, Abhinava Gupta explique en quoi consiste l'émerveillement : 

camatkāritā hi bhuñjānarūpatā svātmaviśrāntilakṣaṇā 
sarvatra icchā | kvacittu svātmaviśrāntirbhāvāntaramanāgūritaviśeṣama-
pekṣya utthāpyate yatra sā icchā rāga iti ucyate, āgūritaviśeṣatāyāṃ tu 
kāma iti | 

"S'émerveiller/se délecter (camatkâra), c'est être en train de savourer, ce qui se reconnaît au fait que l'on s'absorbe en soi-même (sans plus faire attention à rien d'autre). C'est un désir de tout. Mais parfois, cette absorption en soi surgit en relation avec un phénomène distinct, (mais) qui n'est pas désiré distinctement. Dans ce cas, ce désir est appelé 'désir passion' (râga). En revanche, si cet objet est désiré distinctement, on parle de 'désir amoureux' (kâma)." (vol. III, p. 252)

Camatkâra est un terme très difficile à traduire. Il vient du vocabulaire de l'esthétique. Il désigne, littéralement "l'acte de faire 'slurp' (avec la langue)". Donc l'acte de savourer, de se délecter. C'est aussi le fait de s'étonner, de s'émerveiller devant un spectacle inhabituel. Et, selon le shivaïsme du Cachemire, cet émerveillement est le fond le toute expérience, même de la douleur. 

Et c'est une conscience pleine de soi comme absolue liberté créatrice, et c'est ce "désir de tout", ce désir pur, sans objet distingué, ce fond de passion (râga) muette qui caractérise toute expérience, ce miracle d'être, ce prodige de se réaliser instant après instant et de se désirer dans des créations limitées, comme si l'océan aspirait à entrer tout entier dans une goutte. C'est aussi, dit Utpala Deva, un désir pur, sans objet qui définit l'"impureté subtile" ou "individuelle", qui se manifeste par un désir insatiable, un désir infini qui est désir de l'infini, que rien de fini ne peut finir. C'est la plus subtiles des trois "impuretés", les deux autres étant la dualité sujet-objet et le karma. Cette impureté est ce qui engendre une certaine agitation intérieure, même quand tout va bien. Un désir de je-ne-sais-quoi, un manque indicible, qui ne se laisse pas définir. 

dimanche 4 avril 2021

Au-delà de l'être



La conscience est au cœur de tout et au cœur de toute vie spirituelle.
Mais qu'est-ce que la conscience ?

Selon la plupart des traditions, la conscience est une lumière immuable qui illumine tout sans être affecté par rien, comme le soleil éclaire et fait croître les êtres vivants sur terre, sans en être affecté en retour.

Selon le Tantra, cette idée de la conscience est très incomplète.
En effet, la conscience n'est pas passive, ni statique. Elle est mouvement, vibration, frémissement, élan, élévation, expansion, extase, activité. Et cette activité est "conscience de soi". Être conscient, en effet, c'est pouvoir sentir ce que cela fait d'être soi. Et cette conscience est émerveillement, camatkâra, délectation d'être, étonnement d'être, ressenti de soi, appréciation et dégustation d'être soi. C'est cela, l'essence de la conscience qui est l'essence de tout.

Dès lors, le monde n'est pas rejeté hors de la vie spirituelle.

Utpaladeva définit ainsi l'essence de la conscience dans son Poème pour reconnaître le divin en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), verset commenté par Abhinavagupta : 

citiḥ pratyavamarśātmā, parā vāksvarasoditā |
svātantryametanmukhyaṃ, tadaiśvaryaṃ paramātmanaḥ || I, 5, 13 ||

Comm. : cetayati ityatra yā citiḥ citikriyā, tasyāḥ pratyavamarśaḥ svātmacamatkāralakṣaṇa ātmā svabhāvaḥ. tathā hi : ghaṭena svātmani na camatkriyate.

La Conscience est prise de conscience de soi,
Parole transcendante qui parle spontanément.
Elle est d'abord liberté, car elle est
la souveraineté du Soi suprême. I, 5, 13

Commentaire par Abhinavagupta : La Conscience est activité, comme le montre le verbe "prendre conscience" (cetayati). Sa "prise de conscience de soi" est son Soi, sa nature, définie comme émerveillement et appréciation de soi-même. En effet, un vase ne s'émerveille pas de soi. 

________________________

La différence entre ce qui est doué de conscience propre et ce qui est inerte, comme le vase, c'est le pouvoir de se ressentir. Le vase "est", certes. Tout "est". Mais le privilège de ce qui est conscient, c'est de pouvoir se ressentir, se ressaisir, s'apprécier. "Être ce vase" ne fait rien pour le vase, n'a pas de sens pour le vase, parce que justement, il n'est pas un être conscient. 

Et ce pouvoir d'être conscient de soi est "émerveillement", miracle d'être. La conscience n'est donc pas simplement "ce qui est". Son essence est "conscience d'être ce qui est", l'acte de savourer le fait d'être. 

Et cette conscience n'est pas une chose statique, mais un acte, désigné donc par un verbe. L'absolu n'est pas une masse inerte, un bloc immuable (ghana), mais mouvement infini, élan inépuisable, vibration plus rapide que tout.

Là se trouve l'essence du Tantra, texture de la vie.

mardi 30 mars 2021

L'émerveillement, clé du Tantra - 2



Au début de son Explication du poème de la Vibration, Râma, un disciple d'Utpaladeva, loue ainsi la conscience :

daśādikkālādyairakalitacidālokavapuṣaḥ

sadā tādṛksvātmānubhavitṛtayā visphurati yaḥ |

nijo dharmaḥ śambhornirupamacamatkārasarasaḥ

paraṃ śāktaṃ tattvaṃ jagati jayati spanda iti tat ||

"La Vibration triomphe en ce monde,

être suprême de l'énergie.

Elle est la délectation de l'émerveillement sans pareil,

la nature même de Dieu, 

elle est ce qui brille clairement

en tant que Sujet créateur de l'expérience,

lumière de la conscience

que ne mesurent pas l'état, la situation et le moment."

__________________________________

L'essence de tout est la conscience. La conscience est vibration. Cette vibration est émerveillement "sans pareil", miracle incomparable. Pourquoi ?

Parce que être conscient, c'est se manifester et s'éprouver comme au-delà de tout ce que l'on manifeste. C'est l'étonnement d'un "ah" muet, sans pareil, car la conscience est unique. Certains phénomènes lui ressemblent pas certains aspects, par exemple l'espace en son infinité, le miroir en son pouvoir de refléter. Mais ces comparaisons échouent à exprimer le propre de la conscience : l'émerveillement justement, l'étonnement de se sentir exister en ressentant. Que ce soit dans la douleur ou dans le plaisir, cet émerveillement est présent. C'est cela, être conscient, essence de tout. C'est cela, "je suis".

lundi 29 mars 2021

L'émerveillement, clé du tantra - 1

L'émerveillement est peut-être le mot le plus important de la philosophie du Tantra.

En sanskrit, camatkâra, littéralement, "faire camat". "Camat" est une onomatopée qui exprime l'émerveillement, l'appréciation, la délectation, la bonne surprise. 

Le Tantra est l'approfondissement de cette expérience.


Etant lié à la surprise, à l'imprévu, à ce qui s'écarte de la routine, le mot en est venu à désigner le miracle, comme dans ce passage d'un tantra à propos, semble-t-il, du Mantra de Tchandî :

sādhitaṃ parayā bhaktyā japahomādivarjitam |

 gandharvāṇāṃ kinnarāṇāṃ guhyakātāṃ tathaiva ca || XV-270 ||

 siddhānāṃ ca camatkāraṃ jarāmaraṇavarjitam |

ṛṣiṇāṃ ca munīnāṃ ca vīrāṇāṃ yogināṃ tathā || XV-271 || (Âgamakalpalatâ)

"Le Mantra de la Déesse Féroce est réalisé 

grâce à une dévotion supérieure, sans avoir besoin

de rituel de récitation, de rituel du feu et autres pratiques.

Pour les musiciens célestes, les centaures, les génies,

les parfaits, les poètes, les sages, les héros et les yogis,

ce Mantra est le miracle, libre de la naissance et de la mort."

dimanche 6 décembre 2020

Le fond de tout expérience est extase infinie



 La conscience (cit, citi, caitnaya, samvid) désigne l'expérience en général (anubhâva-mâtra), c'est-à-dire la manifestation (prakâsha), quelque soit son contenu, le mystère (guhya) de l'être absolu (sattâ-mâtra) en tant qu'il est Lumière, apparence, manifestation, à la fois l'acte de manifestation et son résultat, par exemple le bleu, le jaune, le plaisir, etc.

Cette conscience n'a pas de "dehors". Tout différence et toute extériorité, n'apparaissent que dans cette Apparence que l'on désigne ici par le mot de "conscience". Le langage nous fait croire que la conscience est une chose comme une autre, une chose parmi d'autres, une sorte de "champ" qui aurait un dedans et un dehors, que l'on perd et que l'on retrouve. Mais il n'en est rien, pour une raison très simple et immédiatement vérifiable : toute entité prétendument extérieure à la conscience ne peut être connue que par un acte de conscience, que celui-ci soit une perception, une pensée, une imagination, une supposition, une sensation ou un souvenir. Car, en vérité, ces différents actes sont le même acte - l'acte de conscience - auquel on donne différent noms parce qu'il met en lumière différents objets. Ainsi par exemple, le souvenir est une conscience d'un objet passé sur fond d'un objet passé. Si, en revanche, cette réalité extérieure à la conscience n'est pas connue, alors il est impossible de prouver son existence. 

Mais en quoi cela pourrait-il m'aider à vivre ?

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) essaie de le suggérer, car cela est vraiment ineffable : la conscience/expérience - toute expérience ! - est extase infinie, une délectation qui dépasse infiniment le pouvoir du langage et que seule la poésie suggère. Abhinava Gupta l'affirme clairement quand il explique l'autre versant de la conscience, la "réalisation de soi" (vimarsha), car la conscience, c'est-à-dire l'être, n'est pas seulement une lumière qui se manifeste - elle est aussi l'être qui se ressent, qui se pense, se désire, etc. La conscience se manifeste, mais elle ne peut rester indifférente :

pūrṇa iti nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśastatsvabhāve yaścamatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ

"Cette réalisation de soi (vimarsha) nommée 'sensation du Moi' (quand) elle est contractée par le bleu et autres (objets), est (en réalité) plénitude, (car) en sa nature authentique elle est délectation émerveillée, elle est félicité, ultime jouissance."

Autrement dit TOUTE expérience est extase infinie. Les philosophes de la Reconnaissance sont ici dans la suggestion (le dhvani, essence de la poésie selon Ânanda Vardhana), dans la résonance qui fait que, quand les mots ne résonnent plus, "quelque chose" (kimcit) continue de faire écho, tel un prodigieux effet domino. Ainsi ces paroles sont elles-mêmes un exemple de cette "ultime jouissance" (paramo bhogah) qui forme le véritable propos du shivaïsme du Cachemire. En les entendant, elles résonnent au-delà de tout sens conventionnel. Ce vertige que l'on éprouve alors, c'est cela, la "nature authentique" de l'expérience, de la conscience, l'absolu par-delà toute opposition et qui ne se réduit nullement à une plate identité de soi à soi. 

Du reste, notons au passage que l'expérience esthétique, modèle de l'expérience courante vécue en sa "plénitude", n'est pas une nuit où tous les chats son gris, mais un bouquet d'ocelles par où s'épanchent les jus d'une ineffable ivresse. L'esthète ne se caractérise pas par son indifférence, mais au contraire par sa sensibilité ("le fait d'avoir du cœur", sa-hridayatva), c'est-à-dire par sa capacité à s'identifier. Quelle jouissance sans identification, sans empathie ? Ce nectar, cette immortelle ambroisie, est aussi passion (râga), attachement, le fait de prendre la couleur émotionnelle de telle ou telle scène. 

Mais alors à quoi bon, si l'adepte de cette "voie" est comme tout un chacun ?

La différence est énorme ! Certes, c'est toujours la même expérience, en son fond. Mais l'être ordinaire est esclave d'habitudes délétères. Et toutes reposent sur cette faute : le manque d'attention (anavadhâna), nous dit Abhinava Gupta. Et ce défaut n'est pas une simple "déficience cognitive" que l'on pourrait rééduquer par une pratique de méditation formelle. C'est bien plutôt un manque de zèle (anâdara), un manque de participation, un manque... d'identification. Ce fond d'extase est toujours présent, nous rappelle Kshema Râja, comme la braise sous la cendre. Mais nous sommes comme endormis, "contractés" par les choses, englués en elles. Alors oui, une sorte de discipline nous appelle. Mais une discipline de jouissance, car seule la vraie jouissance (bhoga) est vraie liberté (moksha). Et dans cette attention amoureuse, participante, dans cette plongée identifiante, ce fond d'extase nous le goûtons et nous recouvrons alors, peu à peu, notre puissance d'être, de vivre, de sentir et de penser. L'expérience s'universalise : l'ego ne disparaît pas, mais il s'ouvre, il éclot à l'infini comme la note se prolonge, comme le sens fait écho. C'est une délectation émerveillée, un miracle muet, un réveil. 

Mais... à quoi bon en dire plus ? Que le mystère, victime de son propre vin, soit souverain de soi. A nouveau. 

vendredi 4 décembre 2020

Le yoga de la beauté

Jnâna Sarasvatî, la Connaissance

 Je pense aujourd'hui que la clé la plus importante pour comprendre le shivaïsme du Cachemire (appellation impropre, mais j'ai essayé en vain d'en changer, alors...), outre celle qui consiste à considérer que tout ce que disent ses philosophes est une description de l'expérience, est de bien prendre acte que ces mêmes philosophes sont des esthètes. Le shivaïsme du Cachemire est né de la poésie. Au sens propre. Le shivaïsme du Cachemire (qui n'est pas du Cachemire, etc.) est un yoga de la beauté qui consiste à cultiver une attitude esthétique envers la vie. Cette posture était certes potentiellement présente dans le tantrisme, dont les rituels ressemblent à du théâtre, dont les hymnes ressemblent à de la poésie, dont les chants ressemblent à de la musique. Mais ce sont bien les grands exégètes du Cachemire, ainsi que leurs continuateurs dans toute l'Inde, qui ont révélé ce potentiel esthétique. 

Ainsi, le shivaïsme du Cachemire n'est pas une tradition initiatique ordinaire. C'est une invitation à la poésie. Voilà aussi pourquoi il a eu tant de mal à se transmettre, outre les persécutions islamiques. Le "manuel" composé par Abhinava Gupta pour la tradition du Trika n'a jamais été véritablement pratiqué semble-t-il. En tous les cas, sa pratique a vite été remplacée par d'autres traditions. Pourquoi ? On a l'impression, en le lisant, qu'il ne voulait pas faire un manuel traditionnel, une paddhati, bien qu'il nomme ainsi son Tantrâloka, si ma mémoire est bonne. Non, son projet est, en vérité, tout autre. Il veut transmettre une vision nouvelle, comme Utpala Deva, comme Kshema Râja. Une vision basée sur la poésie, l'esthétique.

Abhinava Gupta, après d'autres, a esquissé un yoga de la beauté, car selon lui l'expérience de la délectation émerveillée est supérieure à celle du yoga. En effet, le yogin est laborieux, il se prive, il se suicide en étouffant sa sensibilité (sahridayatâ), alors que la beauté l'éveille. 

Abhinava Gupta affirme clairement que la jouissance (bhoga) esthétique est un état de transparence (sattva) qui est infusé de félicité (ânanda) et de la lumière consciente (prakâsha). Cette jouissance est donc "similaire à l'absolu transcendant" (Nâtyashâstra, VI, 31 ; voir aussi parabrahmāsvādasavidhaḥ, Âlocana ad II, 4). "Certes, la délectation esthétique est l'alliée de la délectation de l'absolu transcendant" (parabrahmāsvādasabrahmacāritvaṃ cāstvasya rasāsvādasya, Id.). Sa-brahmacārin, litt. "être compagnon d'étude", don semblables, égaux, apparentés, alliés. Cependant, Monier-Williams nous apprends que ce termes peut également désigner des rivaux... En effet, deux disciples peuvent être rivaux, jaloux, en compétition. Mais le contexte fait plutôt pencher en faveur de la première interprétation. 

Avant lui d'autres poètes avaient été plus loin encore. Notamment Bhatta Nâyaka :

"La vache de la parole
se laisse traire ce nectar (de la délectation esthétique,
rasa)
par affection pour (ses) enfants.
Ce (nectar) n'est donc pas égal
à celui qui est extrait (laborieusement) par les yogis."

Ce verset est ambigu et je le traduis volontairement de manière très littérale. Nâyaka nous dit que la jouissance esthétique n'est "pas égale" (na samah), n'est pas la même que celle obtenue par la discipline du yoga. Mais est-elle supérieure ou inférieure ? Les deux lectures sont possibles. Cependant, l'emploi du terme "traire" semble suggérer que la poésie (essence de la jouissance esthétique) est supérieure, car elle donne spontanément, par amour (trishnayâ, par soif !) son lait à ses "enfants" (bala), tandis que les yogis sont obligés de traire la vache et donc de faire un effort pour obtenir leur lait. La jouissance esthétique serait supérieure parce qu'elle n'exige pas d'effort. Et ce qui n'exige pas d'effort est supérieur car cela est spontané (akritrima), par opposition à ce qui résulte d'un effort et qui relève donc de l'artifice.

Esthétique et yoga ont donc le même but et conduisent à la même expérience, celle du délassement en soi, dans l'absolu (vishrânti, laya, samâpatti). Mais le yoga de la beauté serait supérieur, parce qu'il est plus naturel et ne présuppose pas de martyriser le corps et l'âme. L'art est le "cinquième Véda", une voie du salut naturelle et spontanée. Et le shivaïsme du Cachemire, c'est cela. C'est une relecture de tout le tantrisme et même de tout le patrimoine indien, à la lumière de cette réalisation. 

vendredi 6 novembre 2020

Le yoga sensuel



 L'expérience sensorielle n'est pas l'ennemie de la vie intérieure, mais son alliée :

vismayo yogabhūmikāḥ || 12 ||

yathā sātiśayavastudarśane kasyacit vismayo bhavati, tathā
asya mahāyogino nityaṃ tattadvedyāvabhāsāmarśābhogeṣu
niḥsāmānyātiśayanavanavacamatkāracidghanasvātmāveśavaśāt
smerasmerastimitavikasitasamastakaraṇacakrasya yo
vismayo'navacchinnānande svātmani
aparitṛptatvena muhurmuhurāścaryāyamāṇatā, tā eva yogasya
paratattvaikyasya saṃbandhinyo bhūmikāḥ,
tadadhyārohaviśrāntisūcikāḥ, parimitā bhūmayo na tu
kandabindvādyanubhavavṛttayaḥ. (Shiva-sûtra I, 12)
Shiva dit :
"L'émerveillement introduit au yoga.
Kshemarâja explique :

"De même que l'on est émerveillé à la vue d'une chose extraordinaire, de même l'adepte accompli du yoga s'émerveille sans cesse, lui dont la roue des facultés du corps et de l'esprit entre en expansion, en un silence qui est merveille sur merveille, parce qu'il est envahis par son Soi intime, masse de conscience, délectation miraculeuse sans cesse renouvelée, une expérience émerveillée extraordinaire et singulière, quand il jouit de la conscience des apparences de tel ou tel objet. Son émerveillement est une félicité en soi-même qui n'est jamais interrompue. Ces miracles qui surgissent à chaque instant - car on ne s'en lasse jamais - introduisent au yoga, c'est-à-dire à l'unité avec la réalité au-delà (de l'oubli) - ils sont ses alliés. Ils pointent vers le repos qui est élévation vers (cette unité, ce yoga). Mais il ne s'agit pas des états limités, c'est-à-dire des effets dont on fait l'expérience dans le (chakra) 'du bulbe', 'entre les sourcils', etc."

Autrement dit, la vie sensorielle elle-même est l'alliée (sambandhin) de l'expérience unifiée, qui est le yoga. Comme l'explique en détail Kshemarâja dans son Coeur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâhridayam), chaque perception est une potentielle introduction à la conscience de conscience, à la conscience de l'unité, qui est proprement le yoga, l'état de yoga. Au lieu de rester indifférent dans une sorte de "pure conscience" neutre, l'adepte vit chaque perception, chaque sensation, comme un miracle qui le rejette, non pas à l'extérieur comme on pourrait le croire, mais à "l'intérieur", dans l'unité. C'est l'expérience de l'émerveillement, expérience qui est induite, assis et au repos, par la "posture de Shiva" (shiva-mudrâ), aussi appelée "Expression émerveillé", "Geste secret" et "Attitude divine". C'est la pratique de méditation au cœur du shivaïsme du Cachemire. Une fois cet émerveillement silencieux induit, il se poursuit dans tous les gestes de la vie, nourrit par une félicité potentiellement ininterrompue et pas une attention particulière. Mais, plutôt que d'attention, Utpaladeva préfère parler de "dévotion" (bhakti), d'amour. De même, on parlera plutôt de "vie sensorielle", des "gestes de la vie", plutôt que de "vie quotidienne", terme qui laisse entendre que cette vie intérieure pourrait s'accommoder, discrètement, de n'importe quel type de vie sociale et politique, alors que cette expérience de l'unité procure une joie et une puissance qui ne favorise certes pas le conformisme. 

En tous les cas, chaque mouvement, chaque perception, est vécu comme un évènement esthétique, sensoriel et sensuel. La méditation transforme l'expérience sensorielle, puis l'expérience sensorielle approfondit la méditation, en un perpétuel dialogue entre l'intérieur et l'extérieur : c'est "l'expérience cyclique" (krama-mudrâ), autre enseignement spécial du shivaïsme du Cachemire et propre à cette tradition. Chez un Ruysbroeck, on trouve certes l'idée d'un va-et-vient, ou plutôt d'un double mouvement, avec le "refluer en Dieu" et le "fluer vers les œuvres" de charité, etc. Mais il s'agit là d'une idée générale, alors que dans le shivaïsme du Cachemire, nous avons des enseignements très précis et poétiques à la fois. Autrement dit, une fois averti de cet enseignement en des termes des plus clairs, je peux le reconnaître ailleurs, mais je ne le pourrais si je n'avais d'abord reçu cette instruction limpide. 

Le shivaïsme du Cachemire révèle que tout est sensualité. La conscience est sensualité. L'absolu est sensualité. La réalité est sensualité. Le monde sensible n'est pas l'ennemi de la vie spirituelle, mais son allié.







mercredi 15 janvier 2020

Qu'est-ce que l'émerveillement ?

Pleine conscience

Selon Abhinava Goupta, toute expérience comporte un fond d'émerveillement.

Le terme sanskrit est camat-kâra, littéralement "faire camat". Camat est une onomatopée, celle d'un claquement de langue exprimant une appréciation gustative. Ainsi les yoginîs assoiffées de sang montrent leur délectation en faisant "camat". Je ne suis pas sûr qu'il s'agisse d'un claquement de langue. Mais c'est bien l'équivalent de "se lécher les babines".

Dans la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), camatkâra en vient à désigner le fait que, dans toute expérience, c'est la conscience qui se savoure elle-même. Et cette délectation est félicité.
Cet aspect est présent en toute expérience, même dans la souffrance. Mais la conscience possède aussi le pouvoir de jouer à se cacher ce fait. C'est pourquoi presque personne ne l'admettra. Si j'ignore que tout expérience se déploie sur un fond d'étonnement de soi, c'est parce que moi, conscience souveraine, je le veux bien.

Ensuite, la conscience possède le pouvoir de s'éveiller, de se réveiller, en se reconnaissant pleinement pour ce qu'elle est. Cette reconnaissance est une réflexion sur l'expérience, une opération à la fois intuitive et discursive. C'est reconnaître dans l'expérience présente, intuitive, les qualités évoquées dans les discours philosophiques et religieux sur Dieu et ses pouvoirs sans limites. C'est reconnaître que "Tout se manifeste en moi, de moi, pour moi", le mot "moi" désignant ici la conscience. Et cette reconnaissance est aussi une délectation, un émerveillement, la réalisation vertigineuse que "je suis la source et la substance de tout". 

Autrement dit, tout est conscience, tout est émerveillement, tout est réalisation, tout est éveil : il n'y a entre les différents états, conventionnellement appelés "aliénation" (pashu) et "libération" (pati) que des différences de degrés de conscience, de liberté, de félicité, d'émerveillement.

Dans un passage de sa Grande méditation sur la reconnaissance (Brihatîvimarshinî, vol. III, p. 251), Abhinava Goupta définit camatkâra de plusieurs manières : 

prakāśasya ca paradaśāyāṃ 
camatkāramātrātmā yo vimarśastadeva svātantryaṃ, natu icchārūpaṃ; 
parāparatve tu tadicchārūpamiṣyamāṇonmeṣāt, aparadaśāyāṃ tadeva 
apūrṇamiti darśayati prakāśo'pi ityādinā cikīrṣaiva ityantena | 
camatkāro hi iti svātmani ananyāpekṣe viśramaṇam | evaṃ 
bhuñjānatārūpaṃ camattvaṃ, tadeva karoti saṃrambhe, vimṛśati na 
anyatra anudhāvati | camaditi kriyāviśeṣaṇam, akhaṇḍa evavā śabdo 
nirvighnāsvādanavṛttiḥ | camaditi vā āntaraspandāndolanoditaparāmarśa-
mayaśabdanāvyaktānukaraṇam | kāvyanāṭyarasādāvapi 
bhāvicittavṛttyantarodayaniyamātmakavighnavirahita eva āsvādo 
rasanātmā camatkāra iti uktamanyatra | 

"Dans l'état suprême de la Lumière consciente, il y a une réalisation de soi qui consiste en un émerveillement : c'est cela, la liberté souveraine, et non un désir (limité à tel ou tel objet). Mais dans l'état intermédiaire, il y a ce genre de désir car il y a un éveil du désir. Et dans l'état imparfait, le désir est imparfait (...). L'émerveillement, en effet, c'est se reposer en soi-même sans dépendre de rien. Le "camat" est délectation (bhunjâna), c'est cela même qui se passe quand on se met en mouvement, on prend conscience sans se précipiter ailleurs, plus tard. (On dit camata-kâra, "faire camat", c'est-à-dire :) "camat" précise de quel genre d'activité il s'agit. Ce mot désigne une activité intégrale, indivise, une joie sans obstacle. Ou encore, "camat" est comme lorsqu'on pense, quand on réfléchit, ce qui se manifeste par un balancement, une vibration intérieure. Ailleurs, il est dit que l'émerveillement est le fait de savourer, une joie dépourvue de tout obstacle tels que des règles engendrée par des activités mentales : c'est ce que l'on savoure dans la poésie, le théâtre, l'expérience esthétique, etc."

Tout désir, même limité apparemment à un objet particulier, est émerveillement :

sarvatra hi camatkāra eva icchā, 
saca parabhūmāvapi asti
"En tout (état de conscience), le désir est émerveillement."
Il explique :
camatkāritā hi bhuñjānarūpatā svātmaviśrāntilakṣaṇā 
sarvatra icchā
"En effet, le fait de s'émerveiller, c'est le fait de se délecter, c'est un repos en soi-même? Et le désir est toujours cela."
Il précise ensuite que le désir devient attachement (râga) quand il s'attache à tel objet à l'exclusion du reste.

mardi 26 novembre 2019

Le yoga de l'émerveillement



tam adhiṣṭhātṛbhāvena svabhāvam avalokayan |
smayamāna ivāste yas 
tasyeyaṃ kusṛtiḥ kutaḥ ||

ekacintāprasaktasya yataḥ syād aparodayaḥ |
unmeṣaḥ sa tu vijñeyaḥ svayaṃ tam upalakṣayet ||


didṛkṣayeva sarvārthān yadā vyāpyāvatiṣṭhate |
tadā kiṃ bahunoktena svayam eva avabhotsyate ||


"Regardant sa véritable nature 
comme ce qui gouverne (tous les phénomènes qui adviennent),
demeurant comme émerveillé
- pour lui, d'où s'écoulerait ce mauvais samsara ?"

"Pour qui est plongé dans une pensée,
ce dont surgit une nouvelle pensée,
cela doit être discerné comme l'éveil.
Qu'on le reconnaisse par soi-même."

"Quand il infuse tous les objets
par le désir de percevoir,
alors, à quoi bon beaucoup de mots ?
C'est directement qu'on en fait l'expérience."

Spanda-kârikâ

"Ce dont surgit une nouvelle (apara- litt. "une autre") pensée" : là d'où commence n'importe quel mouvement. Une pensée (cintâ) est un mouvement (vritti). Tous les mouvements particuliers ont leur source dans le mouvement universel qu'est la vibration consciente (spanda). Au premier instant de n'importe quel désir, de n'importe quel mouvement, le sujet et l'objet sont indifférenciés. Ils le sont toujours, bien sûr. Mais dans ce "premier instant", cette unité n'est pas voilée par la manifestation de l'objet différencié. Ce premier instant de tout mouvement est l'instant de l'éveil, c'est-à-dire l'instant où la conscience entre en expansion avant de se contracter aux dimensions de l'objet qu'elle manifeste et avec lequel elle s'identifie plus ou moins. Ce premier instant est l'instant où je peux ressentir que tout est en moi, concrètement, directement. D'où une expérience d'émerveillement et de joie.

vendredi 30 novembre 2018

Une autre vision du yoga

Image de Gopinâth Kavirâj qui illustre la méditation de Shiva, le "secret des tantras"


Aujourd'hui, le yoga est d'abord une approche corporelle du bien-être.

Mais cette approche, dite "hatha" est une invention du XIè siècle, probablement issue d'un milieu bouddhiste tantrique.

Comme chacun sait, le "yoga de Patanjali" ne décrit aucune posture autre que des postures de méditation.
Mais le "yoga de Patanjali" ne représente aucune tradition, c'est une sorte de "rapport" anonyme sur le yoga en général, et qui s'inscrit dans la philosophie sâmkhya, une philosophie dont presque personne ne s'est jamais réclamé.

Il a pourtant existé des traditions de yoga anciennes et vivantes, principalement dans deux religions : le shivaïsme et le bouddhisme.

Pour le shivaïsme, on a une masse impressionnante de textes, dont les plus anciens semblent remonter au VIe siècle et on été découvert il y a quelques années seulement.

Au VIIIe siècle, on a les Shiva-sûtras, révélés au Cachemire par un certain Vasugupta.

Le sûtra 12 définit ainsi le yoga :

Les états de yoga sont émerveillement.

Le contexte est la définition du yoga, dans un sûtra précédent, comme éveil à notre vraie nature, c'est-à-dire comme éveil à la conscience qui illumine et anime les états "ordinaires" de veille, de rêve et de sommeil profond.

Cet éveil de la conscience à elle-même est émerveillement, car la conscience réalise que tout est en elle, par elle.

La cause de tout est Dieu qui est conscience. Le yogi/ la yoginî en qui cette reconnaissance s'éveille contemple les choses en tant que manifestations de la Lumière consciente. 
"Comme saisi d'émerveillement, il contemple les choses", dit Bhâskara.

Concrètement, je constate que tout apparaît et disparaît dans cette Lumière qui elle-même n'apparaît ni ne disparaît.
Et je sens que cette Lumière est mon essence. Elle n'est pas "à moi", elle est moi, plus que n'importe quoi d'autre. 
Elle n'est pas une chose,  mais elle anime les choses.
Elle n'est pas passive, comme une lampe qui éclaire les choses depuis l'extérieur. Non, elle est l'existence même des choses.

Pour me familiariser avec cette intuition, je peux m'asseoir, les yeux et les sens grands ouverts, sans rien bloquer ni saisir, mais en faisant silence à l'intérieur.
C'est la Méditation de Shiva (shiva-mudrâ), le yoga secret de Shiva. C'est savourer l'étonnement d'être.

Ensuite cet état de silence intérieur couplé à une pleine activité extérieure se perpétue dans les circonstances du quotidien, peu à peu.

Voilà le yoga de Shiva, sans postures ni visualisations, mais qui n'exclue pas ces pratiques. A chacun d'explorer. Selon la tradition, plus une pratique est simple, plus elle est puissante. 
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