Affichage des articles dont le libellé est tantraloka. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est tantraloka. Afficher tous les articles

lundi 11 mars 2024

Quelles sont les méthodes du Tantra ?


 Dans cette entrevue récente, le Swami Sarvapriyananda, excellent enseignant de l'Advaita Vedânta, décrit les méthodes (upâya) du Tantra :

vidéo

Ses définitions ne sont pas exactes. Selon lui l'Anupâya ou Non-méthode est le Yoga de la Connaissance, jnâna-yoga. Le Shâmbhava-upâya ou Méthode de Shiva est aussi Yoga de la Connaissance car il consiste à méditer sur des formules telles que "Je suis Shiva". Le Shâkta-upâya ou Méthode du Pouvoir consiste à méditer et réciter des Mantras. Enfin, l'Ânava-upâya ou Méthode de l'Individu consiste à pratiquer tout le reste : yoga, rituels, dévotion, etc.

Cette description est erronée. Il est important de rectifier, car des erreurs circulent depuis longtemps. Déjà, le Swami Lakshman Joo et Lilian Silburn avaient commis ces erreurs.

Abhinava Gupta est le maître qui a le plus développé l'enseignement sur ces quatre Méthodes ou Moyens. Dans son Tantra-âloka, il les définit ainsi :

1 - An-upâya ou Non-Méthode est aussi appelé Alpa-upâya ou Méthode minimaliste ; ou encore Âtma-upâya "Prendre le Soi comme moyen" ou, enfin, Ânanda-upâya "Prendre le plaisir comme méthode", le plaisir étant la Présence (caitanya) elle-même. Cette approche consiste donc à prendre le but comme moyen. Mais il ne s'agit pas d'une absence totale de moyens. Le Tantra, de manière générale, exclut rarement. Concrètement, cette Méthode est celle de la bhakti ou amour divin. C'est approche mystique, directe dans son rapport à l'absolu, mais qui est graduellement dans la manifestation de ses effets. Son enseignement est une sorte de Yoga de la Connaissance, mais épuré à quelques affirmations du genre "La réalisation spirituelle ne dépend pas des méthodes, ce sont les méthodes qui dépendent de la réalisation spirituelle", presque comme des koâns.

2 - Shâmbhava-upâya, aussi appelé Icchâ-upâya ou "Prendre l'élan avant les pensées, comme moyen". Ce moyen est comme le précédent, mais il met davantaga l'accent sur l'énergie et quelques symboles, principalement l'alphabet. 

Le Moyen 1 est Shiva, le 2 est plus Shakti.Mais ils sont proches dans le style épuré et minimaliste.

3 - Shâkta-upâya est aussi appelé Jnâna-upâya ou "Prendre le pouvoir de connaissance, comme moyen (pour s'éveiller)". Il est le Yoga de la Connaissance, c'est-à-dire la philosophie, le travail sur les croyances. Il consiste à examiner les fausses croyances pour les remplacer, peu à peu, par des croyances vraies qui ne font plus obstacles à l'attention à soi. Selon le Tantra, en effet, toutes les croyances ne sont pas à rejeter. Certaines sont compatibles avec l'éveil et expriment la vérité, comme par exemple "Je suis Shiva".

4 - Ânava-upâya aussi appelé Kriyâ-upâya ou "Prendre l'activité comme moyen" regroupe TOUTES les autres pratiques : yoga, méditation,  respiration, Mantras, rituels, danse, chant, mais aussi le yoga "sexuel" et autres pratiques transgressives. Autant dire, 99% des pratiques, que ce soit dans le Tantra ou hors du Tantra (en effet, selon le Tantra, toutes les autres traditions sont des préparation au Tantra, qui lui-même comporte différentes étapes ou degré de dévoilement de la vérité complète).

Vous pouvez maintenant comparer les deux définition, et aussi les comparer avec le Tantrâloka lui-même, si vous souhaitez approfondir.

Ces Moyens ne sont pas absolument hiérarchisés. Le 4 est "L'Individu comme moyen", mais attention ! Le Tantra ne méprise pas l'âme individuelle. Et dans sa tradition ultime, appelée Trika ou Triade, l'Individu est l'un des trois Mystères sacrés, à égalité avec Shiva et Shakti. De fait, ce "Moyen" qui regroupe 99% des pratiques comporte les pratiques les plus puissantes, appelées "absolues" (anuttara) car elles débouchent directement sur l'éveil.

Pour conclure, notons donc clairement en nos esprits que, selon le Tantra, l'éveil est possible à tout instant, pour n'importe qui, indépendamment de la Méthode, des pratiques ou de leur absence, sans dépendre du karma. Il n'y a qu'une seule Déesse, et elle est absolument libre. La liberté ne dépend pas du karma ; c'est le karma qui dépend de la liberté.

vendredi 21 avril 2023

La liberté, et rien de plus !



prakāśa-mātraṃ yat proktaṃ bhairavīyaṃ paraṃ mahaḥ /

tatra sva-tantratā-mātram adhikaṃ pravivicyate // 1

Ce que l'on dit être 'pure lumière'

est la suprême grandeur divine.

Là, ce que l'on peut discerner de plus

est pure liberté.

Abhinavagupta, La Lumière des tantras, II, 1


Ce verset est extrêmement profond !


Autre traduction :


Ce que l'on déclare 'manifestation et rien de plus'

est la majesté transcendante de Bhairava. 

Ceci étant posé, ce que l'on distingue outre (cette manifestation)

est liberté souveraine, et rien de  plus.

________________________

'Manifestation', prakāśa. Littéralement 'lumière', 'illumination'. 

A la fois la lumière manifestante et ce qui est ainsi manifesté. 

La lumière manifestante est le sujet, l'expérience, la source ; ce qui est 'ainsi manifesté' est l'objet, le contenu.

Et ce contenu n'est rien de plus que sa manifestation.

Comme une sorte de projection holographique dans le vide, sans support, l'objet lumineux n'est rien d'autre que la lumière 

qui l'illumine. 

Une sculpture de lumière : voilà ce que sont toutes choses.

La lumière n'illumine pas les choses : elle les fait exister ainsi.

L'acte de manifestation ne manifeste pas des choses préexistantes à cette manifestation. Non, manifester, c'est faire exister, jusqu'au moindre atome.

Pourquoi ? Parce que rien - et même le 'rien' - ne peut être perçu, ni imaginé, ni conçu, en dehors de l'acte de conscience qui en prend conscience.

Il n'y a donc que lumière, illumination, manifestation.  

Et pourtant, nous observons 'autre chose'. Des choses, faites de différences. 

Comment peut-il y avoir de l'ombre, des ombres, si tout est lumière ? 

Parce que cette Lumière est libre. Libre de resplendir comme 'ombre', aussi. Elle n'est pas comme la lumière matérielle. Elle n'est pas comme une chose, condamnée à être ce qu'elle est, et c'est tout. Elle, elle peut tout être. Tout et son contraire. Rien ne peut la définir. Elle joue à se définir, mais ça n'est qu'un jeu. Elle reste indéfinissable. Incompréhensible. Ni ceci, ni cela, ni néant, ni autre chose. Liberté.

Ainsi, il n'y a que lumière. Et ce que je distingue de plus que la lumière, n'est que liberté. 

Ainsi, tout est conscience. Et ce dont je prend conscience 'en plus' de l'acte de conscience, n'est que la liberté de la conscience de se manifester comme 'autre', alors qu'elle n'est rien d'autre.

Le Tantrâloka traduit en anglais par Mark Dyczkowski :

https://amzn.eu/d/16u2PUO

lundi 21 décembre 2020

Le yoga des solstices

 Le yoga est l'état d'union de l'individu avec le divin, et il est aussi les voies, les moyens et les méthodes qui mènent à cette union.

L'axe du yoga traditionnel, c'est-à-dire tantrique, est la respiration. La méthode la plus répandue, outre des techniques de rétention, est la simple écoute du souffle. Par ce geste d'attention, les cycles respiratoires ralentissent, les intervalles entre inspir et expir se creusent. Finalement, le souffle devient quasi imperceptible. Or, les mouvements de la respiration sont le support objectif des état mentaux, des états subjectifs. En agissant sur le souffle, on agit dont sur le mental, on l'affine jusqu'à atteindre l'état qui transcende le mental, la conscience originelle. 

Dans cette pratique, qui est au cœur du yoga en général et en particulier au centre de la tradition ésotérique Kaula, on pose l'attention spécialement à la fin de l'inspir, dans le coeur. On laisser l'attention "surfer" ou "planer" en silence sur cette vague du souffle. On ne revient poser l'attention sur un autre inspir, ou la fin d'un expir, que si l'on constate que l'attention a été distraite, que le fil du silence a été apparemment rompu. 

Pour s'aider, on peut délibérément allonger un expir et énoncer le mantra "om" ou n'importe quelle autre syllabe, hrîm, hûm, hâm, etc.

Une autre pratique, plus élaborée, consiste à méditer sur différents cycles temporels projetés sur le cycle respiratoire. Par exemple, un cycle d'une année. La fin de l'inspir correspond alors au solstice d'hiver.

Cette nuit la plus longue est le moment où la Lune atteint l'apogée de sa puissance, avant que le Soleil ne recommence à boire peu à peu son nectar, jusqu'au solstice d'été qui correspond à la fin de l'expir. Ces correspondances sont représentées sur l'image ci-dessous, œuvre de l'astrologue Freedom Cole.


Je ne sais si vous voyez bien sur ce dessin, mais ces cycles temporels sont aussi représentés spatialement : une sorte de fil de lumière s'étend depuis le cœur jusqu'à l'espace au-dessus de la tête. Il mesure environ trente-six largeurs de doigts et l'adepte peut y projeter, comme sur un shiva-linga, toutes sortes de hiérarchies, par exemple ici les signes du zodiac, les mois de l'année, etc.

Tout ceci est expliqué en détail dans le chapitre VI du Tantrâloka d'Abhinava Gupta. Vous en trouverez des extraits, ainsi qu'un passage du Yoga selon Vasishta (Yoga-vâsishta) qui traite de la simple pratique de l'écoute du souffle, dans l'Anthologie du shivaïsme du Cachemire, accompagné de son manuel de pratique, Les quatre yogas.





samedi 3 octobre 2020

Vivre sans choisir ?


 Une chose qui nous épuise, c'est choisir. Le poids du fardeau de la liberté nous mine en permanence, sans même que nous en ayons une claire conscience. Chaque instant, mille choix, problèmes, dilemmes, conflits, milles antagonies qui font autant d'agonies. Pourtant, rares sont les choix qui se font, "en nous", avec notre concours conscient. La plupart des décisions se prennent à des niveaux de conscience indistincts, non aperçus. Cependant, même cela est trop.

Alors, nous prenons parfois refuge dans une politique qui consiste à choisir de ne pas choisir. Mais c'est encore choisir. Rester sur le quais, à l'écart, demande un effort. Semblable stratégie ne permet pas d'échapper à l'épuisement. Parfois aussi, l'on se rassure en se justifiant par les doctrines du moment. Les uns se mettent à croire que l'univers obéit à leurs désirs, les autres veulent choisir qu'il n'existe aucun choix et que - formule étonnante - "il n'y a personne pour choisir". Bien sûr, chacun de ces... choix comporte sa part de vrai. Il y a en moi un lieu de toute-puissance, un lieu sans déchirure, un lieu où tout est agit sans effort aucun. Mais je suis une personne, un rien dans un cosmos infini. Cela, aucune expansion ne pourra l'effacer.

Ce lieu est ici, plus évident que n'importe quel choix, et pourtant qui échappe à tout choix. C'est le seul choix véritablement reposant : choisir de m'en remettre à ce lieu, en moi, qui peut tout choisir sans effort. Je ne prétends pas que cela supprime tout effort, ne serai-ce que parce que la coïncidence avec ce lieu n'est pas possible toujours. Mille habitudes, innées et acquises, l'empêchent. Il y aura toujours quelque résistance à la grâce. Mais du moins, j'y trouve un repos. Et bien plus, toujours plus que ce que je saurais dire. Et même, je sens bien que ce que je sens distinctement, n'est que peu au regard de ce qui m'est donné. 

Je me sens appelé à vivre selon cet encouragement prodigué par la Déesse :

"Que (l'adepte) boive, l'âme contente, 
guidée et encouragée par l'énergie qui va toujours plus loin.
Il n'a absolument pas à examiner
si ce qu'il offre à son corps [litt. "son chakra"] (est pur, bon, etc.).
Qu'il mange et jouisse sans choisir !" 
(MBT, YKh (1), VI, 50-51)

"Sans choisir" traduit nirvikalpena, expression cruciale dont j'évoque depuis des années la difficile, voire l'impossible, traduction. On la rend le plus souvent par "sans concept". Mais cette traduction est le plus souvent mauvaise, car elle fait penser à quelque chose d'abstrait, alors que nirvikalpa signifie "sans hésitation", sans réaction de dégoût, "sans jugement" dirait-on peut-être dans le jargon du jour. Sans choix, donc sans rien exclure. En vivant, non pas "en (pleine) conscience" (je frémis rien qu'à écrire ces mots, pionniers de la société de surveillance, lugubres messagers de la nouvelle moraline), mais en laissant vivre la vie à travers soi. Ni plus, ni moins. C'était le test traditionnel de la non-dualité. Un rictus, et vous étiez recalé. 

Mais la beauté du "shivaïsme du cachemire", "Nectar de la Lune Transmis en sa Marche Fraîche", de l'un de ses vrais noms, est d'avoir extrait le nectar de tout ces coutumes, un peu rigides malgré leur volonté de fluidité. Car la véritable souplesse, c'est d'épouser l'absolu. L'absolue exigence de la beauté bonne qui nous est donnée depuis les premières Lunes. L'insigne honneur de devoir adorer le tout-haut dans ses toutes-basses clartés. 

C'est cela que proclament Utpaladeva, Abhinavagupta, Kshemarâja et les autres, tous poètes, bien sûr. Voilà pourquoi il est si difficile de traduire Abhinavagupta ("Toujours nouveau et (pourtant) caché") : il n'écrit pas des "manuels", ni des "commentaires". Il vomit cette lave ardente qui, en nous brûlant, peut seule nous rafraîchir. Sanderson dit qu'il est un écrivain ambitieux. Je dirais même plus. Envahi par la pulsion de dire ce qui ne peut l'être, il est devenu fou. Voilà ce que fait l'absolu. L'écorce tombée dans l'abîme de sel, devient sel. Et voilà tout. L'ombre disparaît dans la lumière. Et voilà tout. Celui qui voudra sauver sa vie, la perdra. Qui la donnera, la trouvera, vivante comme un troupeau de cabris. Voilà pourquoi le "manuel" d'Abhinava pour le Trika (le Tantrâloka, la lumière aveuglante des tantras) est si déroutant. La main veut le prendre (puisque c'est un manuel), mais la matière est trop fluide (puisque c'est liberté). Le rituel qui relie ne peut être congelé pesé emballé marchandisé. Non. Et pourtant, il l'est. Elle est maline, la vie.

Vivre sans choisir ?

samedi 5 septembre 2020

La Parole intime

Bhakti movement - Wikiwand


L'absolu (brahman), expansion sans fin (brimhati, "s'accroître", mais aussi barhati "parler, rugir, briller"), nous le croyons éloigné. 
En réalité, cette expansion est la texture même (tantra) de l'expérience. L'absolu intime est la vie, comme souffle, comme parole, comme son intérieur, comme mouvement.

Abhinavagupta dit :

boddhavyo layabhedena vindurvimalatārakaḥ /
yo'sau nādātmakaḥ śabdaḥ sarvaprāṇiṣvavasthitaḥ // 113
adhaurdhvavibhāgena niṣkriyeṇāvatiṣṭhate /
Tantrāloka, III, 113-114a

"Que l'on s'éveille au Point ( = la pleine conscience), ce Sauveur immaculé
à travers (ses) différents niveaux de résorption (laya-bheda)/ grâce à la révélation (qui a lieu) dans la résorption.
Il est cette Parole qui est résonance (intime),
présente en tous les êtres vivants.
Il habite (en nous), sans effort (nishkriyâ)
allant (à la fois) vers le bas (dans l'inspir)
et vers le haut (dans l'expir)."

La vie intérieure c'est reconnaître en soi ce que l'on cherchait hors de soi. C'est s'immerger dans la sensation "je suis".

vendredi 10 avril 2020

Être l'océan, c'est...

@ocean océan voyage nature



Le monde n'est pas étranger à sa propre essence.


Abhinavagupta dit :


parāmarśasvabhāvatvādetasyā yaḥ svayaṃ dhvaniḥ // 181
sadoditaḥ sa evoktaḥ paramaṃ hṛdayaṃ mahat /
hṛdaye svavimarśo'sau drāvitāśeṣaviśvakaḥ // 182
bhāvagrahādiparyantabhāvī sāmānyasaṃjñakaḥ /
spandaḥ sa kathyate śāstre svātmanyucchalanātmakaḥ // 183
kiṃciccalanametāvadananyasphuraṇaṃ hi yat /
ūrmireṣā vibodhābdherna saṃvidanayā vinā // 184
nistaraṅgataraṅgādivṛttireva hi sindhutā /

"La résonance perpétuelle et spontanée (de la conscience) 
est le Coeur infini, le coeur de tout,
car la conscience est par nature conscience de soi
et ressenti (parâmarsha).
Cette conscience, cette réalisation de soi
engendre dans le Coeur tous les univers,
qui s'écoulent en lui.
Or, cette conscience de soi est présente
au début et à la fin des perceptions,
c'est pourquoi dans l'enseignement (de la Vibration),
on la désigne comme 'vibration universelle' :
elle est un débordement en soi même.
Ce mouvement paradoxal (kimcit) est manifestation de soi
et non d'aucune autre chose :
la voici, cette vague dans l'océan de la conscience !
Il ne peut y avoir de conscience sans cette (vibration).
De fait, être un océan, c'est être à la fois 
en mouvement et immobile..."

La lumière des tantras, Tantrâloka, IV, 181b-185a

La conscience, l'espace ici, est frémissement : l'être est immuable, mais il n'est pas inerte comme une pierre. Vide, il résonne. Muet, il parle. Immobile, il s'agite. Toujours frais, il brûle.
Tel est le mystère vécu : un paradoxe.

dimanche 25 août 2019

Comment recevoir la grâce ?

Dansce

Quelqu'un me demande si il peut pratiquer la méditation (silence et ressenti intérieur) en espérant atteindre un jour l'éveil, en ajoutant "si tout dépend de la grâce, comment recevoir la grâce ?" C'est une question fréquente. Beaucoup de gens ne se sentent pas dignes. 

En bref, je réponds que je plonge et je ne m'occupe pas du reste.

En détails :

Quand je regarde en moi, je constate que je suis "éveillé" : conscient, limpide, silencieux, connecté, simple, immense. Mais il est vrai qu'il faut du temps pour se familiariser avec cette perfection. Et il faut sans doute un temps infini pour l'incarner parfaitement. 

En revanche, croire que l'on peut atteindre un seuil au-delà duquel on sera pris en charge par la grâce, cela me semble être une impasse. Car le divin est libre. Rien ne peut l'acheter. Il n'y a pas de condition pour fabriquer l'Inconditionné. Et puis c'est un fait : le Grand Livre de la perfection surabondante est grand ouvert ici, entre mes deux oreilles pour ainsi dire, en moi. Je suis cet espace. C'est un fait. C'est l'expérience qui est ainsi. "Je suis" ainsi.

Comment le sais-je ? Par mon expérience, sva-samvedanât, comme disent les maîtres du Cachemire. "Mon" ici signifie simplement que cette expérience est intime, qu'elle ne peut être exprimée adéquatement. Mais c'est aussi l'"expérience", juste l'expérience en général, commune, universelle, quelque soit son contenu. Ça n'est pas l'expérience "de" l'éveil, "de" la grâce, "de" l'énergie divine, "du" yoga, "de" la méditation. C'est juste l'expérience. Ordinaire comme l'espace ordinaire contient tout. Rien de spécial. 

En sanskrit "expérience" et "conscience" et" éveil" sont des mots interchangeables : anubhava, samvedana, samvitti, bodha. Abhinava Goupta explique que l'éveil libérateur ne consiste pas à faire l'expérience de ce dont on avait jamais fait l'expérience, mais à vivre simplement selon l'expérience, telle qu'elle se donne déjà. Être éveillé, c'est juste vivre en cohérence avec l'expérience. 
Si je cherche une bouteille d'eau et que j'en ai une devant les yeux, je n'ai pas à changer le contenu de mon expérience, je n'ai rien à faire pour amener une bouteille. Il me suffit de tirer les conséquences de ce que j'ai déjà sous les yeux. Je n'ai plus besoin de chercher la bouteille : par contre, je dois désormais agir comme si j'avais bien cette bouteille en face de moi, car elle est bel et bien là. 
Pareil pour la conscience-expérience : l'éveil ne change rien à ce qui est donné. L'expérience est toujours déjà l'absolu infini qui se manifeste à soi librement. Mais il faut simplement le réaliser et en tirer les conséquences pratiques. Dans la philosophie de la Reconnaissance, il ne s'agit pas de faire l'expérience du divin comme on fait, par exemple, l'expérience d'une drogue. Il s'agit plutôt de reconnaître dans l'expérience immédiate tout ce que l'on sait du divin, par ouï-dire ou par raisonnement. Donc ici la pensée ne sert pas à faire connaître un nouveau contenu, mais à reconnaître ce qui est déjà là de manière confuse. La reconnaissance est une clarification, un éveil à soi, un réveil de l'expérience, de la vie, du flot spontané qui coule d'instant en instant. 

Et donc la grâce ?
Eh bien tout est enveloppé dans la grâce ! 
A première vue, je pourrais dire que si, là, je sens une "expérience d'ouverture" au-delà du mental, c'est un état de grâce, peut-être mérité par un long travail de détachement purificateur. 
Mais en réalité, le "travail" de détachement était déjà la grâce ! Le simple fait d'être est déjà la grâce. Se demander comment devenir digne de la grâce, c'est déjà la grâce. Rien n'est en dehors de la grâce, car la grâce, c'est la conscience, c'est l'expérience. Et la conscience est absolument libre. Rien n'existe en dehors d'elle ou en elle, qui pourrait l'entraver du dehors ou du dedans. 

Si donc je récite un Mantra en croyant que je vais ainsi me rendre digne de la grâce, c'est déjà la grâce, c'est déjà, toujours déjà, la conscience qui joue ainsi à se plier elle-même aux règles arbitraires qu'elle crée librement elle-même, par elle-même.

Dès lors, tout est possible : 
Rien ne permet de gagner la grâce.
Tout est déjà grâce.

Le paradoxe n'est qu'apparent, car l'impuissance apparente de l'individu n'est que l'absolue puissance de son Soi véritable qui joue à faire "comme si" la grâce ne pouvait se gagner que par telle ou telle méthode, alors que la grâce est la Lumière qui se manifeste sous la forme de ces méthodes.

Tout est déjà l'éveil en train de se produire, l'absolu en train de se réaliser, de se réveiller. C'est l'éveil au sens large. Seulement, on peut appeler "éveil" au sens strict le moment où la conscience se reconnait pleinement en tel individu.

C'est ce que dit Abhinava Goupta dans ce passage de sa Méditation sur le Verset du Tantra de la Déesse-Alphabet :

"On croit que l'on est digne de l'union (yoga) avec Shiva. Or, cette croyance varie selon les individus selon neuf degrés d'intensité de la grâce. A part ça, le Maître n'a ni attirance pour tel individu, ni aversion pour tel autre. Cette énergie de grâce "tombe" selon la volonté du Maître. Ce coup de grâce du Seigneur tombe sans raison (animitta). 
Les différentes traditions disent qu'elle tombe
- quand l'attachement est détruit
- quand deux karmas de force égale s'équilibrent
- quand le poids des bonnes actions est suffisant
- quand l'impureté a assez mûri
- quand on a rencontré l'âme-sœur (suhrid, ou un gourou ?)
- à cause de la dévotion
- à cause d'une bonne naissance
- parce qu'on sert (un gourou)
- à cause de l’entraînement
- quand les habitudes sont détruites/ quand l'inconscient est purifié
- quand les bons réflexes sont ancrés
- quand l'ignorance est détruite
- quand on devient un moine
- quand on abandonne les objets de plaisir
- quand on est équanime...
Et, en creusant la question des raisons de la grâce, on en trouvera sans doute d'autres." (Mâlinî-shloka-vârttika I, 686-691)
(en écrivant ça, je me rendre compte que ma copie du Tantrâloka de Silburn m'a été dérobé dans ma voiture ; ils vont pouvoir découvrir ces trésors ; merveille !)

Mais tout cela mène à des régressions sans fin ("Il a pratiqué. Mais pourquoi lui ? Parce qu'il a fait une bonne action dans sa vie passée. Mais pourquoi lui ?" et ainsi de suite, à l'infini, de sorte que l'on doit s'avouer impuissant à trouver l'origine de la grâce) et à des cercles logiques ("Pour mériter la grâce, il faut pratiquer ; mais le désir de pratiquer est lui-même un effet de la grâce !"). 
La seule issue est d'admettre que tout est déjà la grâce à l'oeuvre. La grâce, c'est la liberté, c'est la conscience. Ainsi tous les problèmes sont résolus, tout pointe vers l'expérience de l'ici-et-maintenant, c'est-à-dire vers l'expérience brute, vers l'expérience, vers ici et maintenant. Toutes les croyances innombrables se condensent en ce point : la conscience joue à se perdre et à se réveiller, de mille et mille façon qui constituent l'univers. 

Cette solution présente en outre l'avantage de tolérer toutes les croyances. Tout est déjà inclus, rien ni personne n'est exclu. 

Alors comment recevoir la grâce ?
Rien ne peut la gagner, rien ne peut la perdre. 

Comme dit Outpala Déva (de mémoire) :

"Pour tes amoureux,
tout mène à toi.
Pour les autres,
rien ne marche".

dimanche 18 novembre 2018

Comment revenir à la Source ?

La Déesse du Jaillissement, entre unité et dualité


Chaque expérience est un cycle complet, un Acte entier de la Source.

L'instant zéro est la présence transparente entre deux pensées.

Le premier instant est le jaillissement de ce qui va suivre, mais encore indifférencié. Le pur désir.

Le second instant est celui de la représentation, de la perception, du concept.

Le troisième est celui de l'acte objectivé, du mouvement visible par autrui.

Plus on remonte vers l'instant zéro, plus le chemin est simple, la voie directe.

Le troisième instant est celui de la philosophie et du travail sur nos croyances. 

Le quatrième est celui du rituel, du yoga, des pèlerinages, des pratiques corporelles, de la cuisine, du tricot, etc.

Le Tantra du Cachemire souligne les deux premiers instants : le zéro et le premier.

L'instant zéro est l'essence de la philosophie : un silence nu, un éveil à soi absolument simple, vierge comme le ciel au-dessus des nuages. 

Le premier instant est l'essence des pratiques du quatrième instant. C'est l'essence du yoga, des rituels, des pratiques de dévotion : le pur ébranlement du cœur, en lequel l'amour et ce qui est aimé ne sont pas encore séparés. Une ébullition, un frémissement interne, un ressenti viscéral, un élan à la racine de tout mouvement visible.

Abhinava Goupta, le plus célèbre maître du Cachemire, consacre plusieurs centaines de versets à élucider ces quatre instants de toute perception et les approches correspondantes.

En particulier dans le premier chapitre de la Lumière des tantras, très dense.

Il évoque ainsi le premier instant, l'extase non-duelle, moment paradoxale du mouvement immobile, du ressenti qui est un désir indifférencié, un amour vraiment inconditionnel, donné, coulant de source et d'une puissance sans égale :

Là à l'origine de [toute perception],
il y a une conscience de soi,
un état sans concepts, sans dilemmes, sans hésitation.
Il se manifeste clairement, en toute évidence
et de la manière la plus directe.
On le célèbre comme le [premier instant qui est] désir.
(TÂ I, 146)

La langue d'Abhinava est difficile à traduire. Elle est d'une densité peu commune, pleine d'allusions, de résonances et de jeux que celui qui espère traduire sans trop trahir rend comme il peut. Ce sont des paroles à méditer encore et encore, comme le travail de l'artisan mille fois repris, et non de simples informations à entendre.

"Là", dans n'importe quelle expérience, dans n'importe quelle "cognition" disent les philosophes contemporains.

"A l'origine", âdye, à la Source. L'instant du Big Bang, de l'expansion, de l'éveil, de l'éclosion. Chaque cognition est un éveil et l'occasion d'un éveil pour ceux qui, comme dit Abhinava, sont "riches en attention", doués de la faculté d'observer avec le sens du sacré et de l'émerveillement. Âdi est le Commencement. Le Rite sexuel est appelé âdi-yâga, "l'offrande originelle", car l'absolu s'y offre sous une forme objective (la semence, entre autres), afin de s'engendre comme personne unique. Toute cognition est analogue à l'acte sexuel, miroir de l'acte créateur. Tous les plans se répondent.

Là, il y a une conscience de soi, sva-parâmarshe, un ressaisissement, une réalisation de soi, une prise de conscience émerveillée, camatkâra, un miracle être, une délectation, rasa
C'est l'instant de l'expérience du Soi en sa puissance, en sa richesse. L'instant zéro est plutôt l'expérience de la simplicité.

C'est une conscience sans nulle hésitation. Pour cela, elle est comparée à l'aigle qui fond sur sa proie, ou à une perception directe sans nul jugement (anusamdhâna), comme un expert identifie une pierre précieuse en pleine nuit à la lueur d'un éclair. Un ressenti brut, une intuition.

C'est la voie de Shiva ou voie du désir.
Revenir à la Source, c'est être cette source qui se savoure ainsi, qui se saisit dans son jaillissement originel.
Bien sûr, cette énergie se présente à nu en ce premier instant. Mais elle reste présente en tous les instants suivants.
Ce ressenti se déploie comme pensée et action, sans être interrompue par eux, car elle est leur âme, leur graine, et ils sont sa fleuraison.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...