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dimanche 26 mai 2024

L'attention est la clé

Entretien avec l'un de mes maîtres, Pierre Magnard, qui souligne la valeur de l'attention, de la transmission et de la relation à la part incréée au fond de soi.

Malebranche disait : "L'attention est la prière naturelle que l'esprit adresse à la vérité".



dimanche 6 décembre 2020

Le fond de tout expérience est extase infinie



 La conscience (cit, citi, caitnaya, samvid) désigne l'expérience en général (anubhâva-mâtra), c'est-à-dire la manifestation (prakâsha), quelque soit son contenu, le mystère (guhya) de l'être absolu (sattâ-mâtra) en tant qu'il est Lumière, apparence, manifestation, à la fois l'acte de manifestation et son résultat, par exemple le bleu, le jaune, le plaisir, etc.

Cette conscience n'a pas de "dehors". Tout différence et toute extériorité, n'apparaissent que dans cette Apparence que l'on désigne ici par le mot de "conscience". Le langage nous fait croire que la conscience est une chose comme une autre, une chose parmi d'autres, une sorte de "champ" qui aurait un dedans et un dehors, que l'on perd et que l'on retrouve. Mais il n'en est rien, pour une raison très simple et immédiatement vérifiable : toute entité prétendument extérieure à la conscience ne peut être connue que par un acte de conscience, que celui-ci soit une perception, une pensée, une imagination, une supposition, une sensation ou un souvenir. Car, en vérité, ces différents actes sont le même acte - l'acte de conscience - auquel on donne différent noms parce qu'il met en lumière différents objets. Ainsi par exemple, le souvenir est une conscience d'un objet passé sur fond d'un objet passé. Si, en revanche, cette réalité extérieure à la conscience n'est pas connue, alors il est impossible de prouver son existence. 

Mais en quoi cela pourrait-il m'aider à vivre ?

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) essaie de le suggérer, car cela est vraiment ineffable : la conscience/expérience - toute expérience ! - est extase infinie, une délectation qui dépasse infiniment le pouvoir du langage et que seule la poésie suggère. Abhinava Gupta l'affirme clairement quand il explique l'autre versant de la conscience, la "réalisation de soi" (vimarsha), car la conscience, c'est-à-dire l'être, n'est pas seulement une lumière qui se manifeste - elle est aussi l'être qui se ressent, qui se pense, se désire, etc. La conscience se manifeste, mais elle ne peut rester indifférente :

pūrṇa iti nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśastatsvabhāve yaścamatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ

"Cette réalisation de soi (vimarsha) nommée 'sensation du Moi' (quand) elle est contractée par le bleu et autres (objets), est (en réalité) plénitude, (car) en sa nature authentique elle est délectation émerveillée, elle est félicité, ultime jouissance."

Autrement dit TOUTE expérience est extase infinie. Les philosophes de la Reconnaissance sont ici dans la suggestion (le dhvani, essence de la poésie selon Ânanda Vardhana), dans la résonance qui fait que, quand les mots ne résonnent plus, "quelque chose" (kimcit) continue de faire écho, tel un prodigieux effet domino. Ainsi ces paroles sont elles-mêmes un exemple de cette "ultime jouissance" (paramo bhogah) qui forme le véritable propos du shivaïsme du Cachemire. En les entendant, elles résonnent au-delà de tout sens conventionnel. Ce vertige que l'on éprouve alors, c'est cela, la "nature authentique" de l'expérience, de la conscience, l'absolu par-delà toute opposition et qui ne se réduit nullement à une plate identité de soi à soi. 

Du reste, notons au passage que l'expérience esthétique, modèle de l'expérience courante vécue en sa "plénitude", n'est pas une nuit où tous les chats son gris, mais un bouquet d'ocelles par où s'épanchent les jus d'une ineffable ivresse. L'esthète ne se caractérise pas par son indifférence, mais au contraire par sa sensibilité ("le fait d'avoir du cœur", sa-hridayatva), c'est-à-dire par sa capacité à s'identifier. Quelle jouissance sans identification, sans empathie ? Ce nectar, cette immortelle ambroisie, est aussi passion (râga), attachement, le fait de prendre la couleur émotionnelle de telle ou telle scène. 

Mais alors à quoi bon, si l'adepte de cette "voie" est comme tout un chacun ?

La différence est énorme ! Certes, c'est toujours la même expérience, en son fond. Mais l'être ordinaire est esclave d'habitudes délétères. Et toutes reposent sur cette faute : le manque d'attention (anavadhâna), nous dit Abhinava Gupta. Et ce défaut n'est pas une simple "déficience cognitive" que l'on pourrait rééduquer par une pratique de méditation formelle. C'est bien plutôt un manque de zèle (anâdara), un manque de participation, un manque... d'identification. Ce fond d'extase est toujours présent, nous rappelle Kshema Râja, comme la braise sous la cendre. Mais nous sommes comme endormis, "contractés" par les choses, englués en elles. Alors oui, une sorte de discipline nous appelle. Mais une discipline de jouissance, car seule la vraie jouissance (bhoga) est vraie liberté (moksha). Et dans cette attention amoureuse, participante, dans cette plongée identifiante, ce fond d'extase nous le goûtons et nous recouvrons alors, peu à peu, notre puissance d'être, de vivre, de sentir et de penser. L'expérience s'universalise : l'ego ne disparaît pas, mais il s'ouvre, il éclot à l'infini comme la note se prolonge, comme le sens fait écho. C'est une délectation émerveillée, un miracle muet, un réveil. 

Mais... à quoi bon en dire plus ? Que le mystère, victime de son propre vin, soit souverain de soi. A nouveau. 

mercredi 28 octobre 2020

Vijnana Bhairava 121 122 Awakeing Through Love and Ordinary Attention


 The practice of true devotion and of ordinary attention :


bhaktyudrekād viraktasya yādṛśī jāyate matiḥ |

sā śaktiḥ śāṅkarī nityam bhavayet tāṃ tataḥ śivaḥ || 121 ||

"That awareness that arises

in one who is detached because of an excess of devotion,

that is divine power ; one should amways realise her

(and) then become divine."


vastvantare vedyamāne sarvavastuṣu śūnyatā |

tām eva manasā dhyātvā vidito 'pi praśāmyati || 122 ||

"When one perceive a thing,

emptyness (arises) slowly (shanaih) with regard to everything (else).

That (emptiness) one should pay attention to.

Even though the (perceived objet) is still perceived, one is freed (from the fever of exclusive duality)."




samedi 24 octobre 2020

Vijnana Bhairava 116 117 All Is Consciousness, No Need For Control

Devîn Cachemire



 The realization that all is consciousness and that, therefore, there is no need to control attention :


yatra yatra mano yāti bāhye vābhyantare 'pi vā |

tatra tatra śivāvāsthā vyāpakatvāt kva yāsyati || 116 ||

"Wherever attention goes,

outside or inside,

there is the divine state.

(Consciousness) being (all) pervasive, where could (attention) go ?"


yatra yatrākṣamārgeṇa caitanyaṃ vyajyate vibhoḥ |

tasya tanmātradharmitvāc cillayād bharitātmatā || 117 ||

"Wherever/whenever the Lord's consciousness manifests

through the senses,

there is plenitude, for (that sensory manifestation) dissolves in consciousness,

because (that manifestation) is a power of that (consciousness)."




vendredi 9 octobre 2020

Sans faire attention

Rodin



 Méditer, c'est exercer son attention. 

tyajāvadhānāni nanu kva nāma dhatse'vadhānaṃ vicinu svayaṃ tat /
pūrṇe'vadhānaṃ na hi nāma yuktaṃ nāpūrṇamabhyeti ca satyabhāvam // Tantrâloka II, 12

"Laisse tomber les (pratiques d') attention !
Car en vérité, à quoi fais-tu attention ?
Vois cela par toi-même :
l'attention à ce qui est plein/parfait ne tient pas la route ;
et l'attention à ce qui manque/  à ce qui est imparfait
ne mène pas à l'être (parfait)."


Riche de cette certitude (nishcaya), je deviens indépendant de tout moyen. Ou plutôt, l'absolu devient mon moyen. 

Qui rend les armes, reçoit les armes divines. 

Qui abandonne toute attention reçoit l'attention divine. 

Qui se laisse, est trouvé par la grâce. 

La pratique, c'est se tourner, se tourner, se tourner encore vers le divin, comme ça, comme on se tient debout. C'est toute notre pratique. Le reste est factice, le reste finit par être emporté dans les grandes eaux de la vie et de la mort. Juste se tourner. S'orienter, tourner sa face. Ca n'est pas de l'attention. C'est presque rien. C'est lâcher, sans faire attention. Ou bien c'est l'attention qui plane dans une demeure paisible où l'on distingue à peine le souffle des nouveau-nés. 

samedi 19 septembre 2020

Vijnana Bhairava 74 Awakening By Instinct

 




The practice of letting attention roam freely :

yatra yatra manas tuṣṭir manas tatraiva dhārayet |
tatra tatra parānandasvārūpaṃ sampravartate || 74 ||
"One should focus one's attention
wherever it finds its happiness.
There itself, one's essence of supreme bliss
will become alive."






vendredi 17 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 129 Le lâcher-prise

India – TravelMadeOf
Shiva Natarâja, l'icône de Chidambaram


L'expérience du lâcher-prise :

yatra yatra mano yāti tat tat tenaiva tatkṣaṇam |
parityajyānavasthityā nistaraṅgas tato bhavet || 129 ||


"Où que l'attention/ l'esprit aille,
par cela même, à cet instant,
que l'on lâche prise, sans poser (l'attention) ailleurs :
alors on deviendra immobile."

Le premier hémistiche est identique à celui du verset 116 : on laisse donc d'abord l'attention butiner à sa guise, à la manière que les neurosciences appellent le "mode par défaut".  

lundi 6 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 116

A late chola bronze figure of aiyanar | Olympia Auctions
Aiyanar, absorbé dans l'espace lumineux

L'expérience du laisser-aller :

yatra yatra mano yāti bāhye vābhyantare 'pi vā |
tatra tatra śivāvāsthā vyāpakatvāt kva yāsyati || 116 ||

"Partout où se pose l'attention,
à l'extérieur ou à l'intérieur,
là est l'état divin : (en effet), où donc (l'attention) pourrait-elle aller, 
puisque (le divin) est la condition même de possibilité (de l'attention) ?"

vyāpakatvāt : "à cause du fait d'être nécessairement présent en..." On traduit souvent ce mot par "omniprésence" et en anglais par "pervade", "pervasive". Mais plus précisément, l'idée est que le divin, c'est-à-dire la conscience, est le fond nécessaire de l'attention, tout comme le miroir est le fond des reflets. Sans miroir, pas de reflets. Sans conscience, pas de mouvements de l'attention. Où donc l'attention pourrait-elle aller ? Les vagues peuvent-elles sortir de la mer, alors qu'elles sont la mer ? L'attention peut-être être distraite de la conscience, c'est-à-dire d'elle-même ? Comment les mouvements de l'attention pourrait-ils échapper à la conscience ? Un mouvement peut-il aboutir hors de l'espace ? L'espace n'a pas de "dehors". De même, il n'y a rien en dehors de la conscience. L'idée que je peux avoir d'un dehors de la conscience n'est elle-même qu'un acte de conscience.

Certes, la conscience a, avec ce pouvoir d'attention, un mystérieux pouvoir d'oublier certaines choses en faveur d'autres, et surtout de s'oublier elle-même. mais cet oubli n'est lui-même possible que "danse" et pas la conscience, car l'oubli est, lui aussi, un acte de conscience, et un pouvoir de la conscience. 

Fort de cette certitude que l'attention ne saurait me pousser hors de l'espace de la conscience, je peux bien laisser mon attention divaguer. Elle ne peut échapper à l'espace, au présence, à la lumière de la conscience. Je laisse donc aller mon attention, comme une abeille qui va butiner. Rien à perdre en cela, rien à gagner à vouloir l'emprisonner. Je suis la prison infinie de mon attention ou, comme on dit aujourd'hui, de mon mental. Et quel soulagement ! Je vois que je suis sans limites, omniprésent comme l'espace. Même si je me laisse emporter, pour ainsi dire, par les jeux de l'attention, je ne me quitte jamais. Je ne sors jamais du vaste ciel que je suis. Et, dans cette intuition, je me détend. Libre, à l'aise. Laisser venir, laisser partir, sans même chercher à surveiller. 




jeudi 24 janvier 2019

Rester dans le présent ?



La méditation est au cœur de la vie intérieure.
La méditation est un exercice de l'attention. Elle ne se définit pas par une posture ou la fermeture des yeux.

Mais attention à quoi ?

La pratique dans la vie quotidienne consiste à faire attention à l'espace dans lequel baignent les sensations et les perceptions. Fermez les yeux quelques instants. Vous sentez votre corps, n'est-ce pas ? Mais il n'a presque rien à voir avec votre corps "public", tel que les autres peuvent le voir, car il est transparent, spatial, parcouru de sensations rarement localisées ou délimitées de façon précise.

La pratique dans la vie quotidienne peut aussi consister à faire attention à l'instant présent : habiter ce qui se présente, ne pas fixer toute son attention sur le passé et l'avenir.

Cependant, ces pratiques sont étranges, car rien ne sort jamais de l'espace, ni du présent. Pouvez-vous imaginer un objet qui ne soit pas dans l'espace ? Quelle taille aurait cet objet ? Dans quoi s'étendrait-il ? Essayez de vous représenter quelque chose qui n'apparaisse pas dans le présent. Si cela se présente, quand cela se présente t-il, si ce n'est maintenant ? Même une image du passé ou de l'avenir se présentent nécessairement maintenant, n'est-ce pas ?

L'espace et le présent sont les équivalents sensoriels de la Lumière consciente : ce sont des conditions de possibilité de l'expérience. Rien n'existe sans eux, en dehors d'eux. Ils sont toujours déjà là. Si cette tasse existe, elle existe nécessairement dans l'espace, maintenant, manifestée par la Lumière consciente.

On comprend alors l'intérêt de réaliser qu'ils sont toujours présents. Cette assurance bouleverse notre sens de l'identité : 
-Je ne suis pas un corps dans le monde, mais l'espace dans lequel apparaissent le corps et le monde. 
-Je ne suis pas un corps dans le temps, mais le présent dans lequel se succèdent les formes du corps et du monde. 
-Je ne suis pas une conscience dans un corps, mais la Lumière qui illumine les corps.

Mais alors pourquoi s'exercer à faire attention à ce qui, de toutes façons, est toujours présent ? Si j'existe, pourquoi ferai-je un effort pour exister ? Cela paraît presque stupide. Un peu comme l'injonction de Nietzsche "Deviens qui tu es". Pour qu'elle prenne un sens, il faut alors l'interpréter. 

"Être dans le présent" semble donc une injonction inutile et impossible à première vue, car le présent, comme l'espace et la conscience, est insaisissable et toujours présent. Qui peut attraper l'espace ? Qui peut retenir le présent ? Qui peut éclairer la Lumière consciente ? Et puis c'est inutile, car tout est dans l'Espace, dans le Maintenant, dans la Lumière, qui de fait sont un seul et même mystère, une seule et même évidence.

"Être dans le présent" ou "être conscient" ou "être espace" ne signifie donc pas saisir le présent, la conscience, l'espace. 
Cela veut dire plutôt "ne pas se laisser distraire par des aspects" du présent, de la conscience ou de l'espace. N pas se laisser prendre par des contenus, en particulier par des signes. 
Méditer, c'est alors entraîner l'attention à rester ouverte, fluide, sans se laisser emporter par tel ou tel objets porteur du pouvoir de signifier.

Certains objets sont plus distrayant que d'autres. Pourquoi ? Parce qu'ils sont des signes, des objets qui ont le pouvoir (assez mystérieux il est vrai) d'envoyer l'attention vers autres chose qu'eux. C'est vrai pour les mots et les signes conventionnels, mais pas seulement. Observez ce qui se passe avec un visage, avec un regard... Très difficile de plonger l'attention dans un regard en voyant seulement des yeux, des formes et des couleurs. L'attention est emportée de force vers d'autres choses. Il est alors presque impossible de rester dans la perception pure. C'est pourtant la pratique de la méditation.

Même si l'attention vagabonde d'objets en objets, comme un singe saute de branche en branche, il faut garder l'attention ouverte. La conscience est comme un soleil. L'attention portée à ce visage ou ces signes doit être comme un rayon. C'est un rayon du soleil qui entre dans cette pièce, et non pas le soleil entier. De même, l'attention aux signes (c'est-à-dire le jeu du mental) doit n'être qu'une partie du jeu plus vaste de la Présence, de la conscience éveillée, ouverte. Il faut s'exercer à garder une présence vaste, comme un regard panoramique. 

Concrètement, c'est plus facile en gardant l'attention sur la sensation du corps, ou sur une partie du corps. Par exemple : s'arrêter fréquemment au long de la journée pour se donner à la sensation du ventre. Une tension se révèle généralement, puis elle "fond" doucement à la lumière de l'attention. On s'accoutume ainsi au silence intérieur et à la sensation d'un ventre détendu. Quand on entre en relation avec des signes, avec les autres, on garde une partie de l'attention sur la sensation du ventre détendu. Cela suffit.

Donc on ne fait pas d'effort pour "être", mais seulement pour être présent à l'être. Car même si "je suis" l'Être, l'Être possède un pouvoir de se distraire de lui-même, de se perdre dans ses créations, pouvoir que l'on pourra nommer "mental", "conscience", "mâyâ", "illusion", "shakti", "liberté", peu importe. Mais c'est l'existence de ce pouvoir de se décaler de soi tout en restant soi, qui justifie une pratique d'attention, une pratique de méditation. La compréhension globale ne suffit pas, même si elle est profonde. Cet éveil doit ensuite être stabilisé, c'est-à-dire que l'attention doit être stabilisée. 

Voilà pourquoi, même dans des approches "non-dualistes" comme le shivaïsme du Cachemire ou le Dzogchen, une discipline est nécessaire, même si l'Espace, le Maintenant et la Conscience sont toujours déjà présents. La conscience doit apprendre, ou réapprendre, à ne pas se laisser hypnotiser par les objets. L'attention est comme un rayon de lumière qui doit pouvoir agir sans que la conscience tout entière soit emportée. Il devient alors possible de vivre la paix profonde dans les situations pratiques. Autrement, même si l'on a une intuition profonde et vraie que "tout est dans la conscience", le quotidien restera séparé de notre vie intérieure ou de notre "éveil".

L'un des noms de cette discipline de l'attention est Smara Yoga, le yoga de l'attention.

mardi 22 janvier 2019

La vigilance, une pratique de toute la vie ?



Nous croyons parfois que l'éveil est un changement d'état psychologique définitif, à la suite duquel il devient impossible d'être "repris" par le jeu du mental, sachant que "mental" (manas) désigne ici toutes les énergies du corps-esprit.

Je ne sais pas si cet idéal est réaliste. 
Selon la tradition du Cachemire, les mots sont la base du mental. En se combinant, ils transforment la conscience universelle que nous sommes en des personnages aux destins plus ou moins tourmentés. Pourtant, c'est la conscience qui crée le mental, comme l'océan "crée" les vagues. Autrement dit, nous sommes victimes de nos propres énergies. Vivre dans l'inconscience, c'est vivre dans la souffrance. Le seul moyen de s'en libérer est de reconnaître ces énergies.

Le mental redevient alors une manifestation de l'Immensité silencieuse. Au lieu de cacher leur source, les pensées la révèle, comme les vagues manifestent la puissance de l'océan. Les sensations se révèlent sensations de l'unité. Le sommeil est pure unité ; le rêve est créativité ; la volonté est l'élan créateur de la conscience, et ainsi de suite.

Mais, toujours selon la tradition du Cachemire, il reste toujours possible de se faire prendre au jeu du mental, de se laisser ensorceler, en quelque sorte, par les sons combinés en phrases, par les signes.

Qu'est-ce qu'un signe ?
Un signe est une perception/sensation qui a le pouvoir de renvoyer à d'autres perceptions/sensations. L'exemple classique est la madeleine de Proust. Si nous nous observons, nous verrons que toute la journée nous sommes dans les signes, dans le labyrinthe des signes, comme un jeu de miroir sans fin. Nous percevons très peu. Nous allons de signe en signe, comme un singe de branche en branche. 

Le mental fonctionne comme un dictionnaire : les mots renvoient à d'autres mots, qui eux-mêmes renvoient à d'autres mots, etc. Naïvement, nus croyons que les mots désignent la réalité ; mais en réalité, ils désignent d'autres mots. Ils s’entre-définissent. Voilà pourquoi le mental n'entre pas en contact avec le réel, mais seulement avec ses propres constructions. C'est comme un dictionnaire. Les mots désignent les choses, mais les choses...sont des mots constituées d'autres mots, eux-mêmes constitués de mots...

Comment sortir de ce labyrinthe ?
En ressentant les mots. En les percevant, en savourant aussi leur impact dans l'ensemble du corps, du corps subtil, du corps ressenti. 
Une autre approche pourrait être de "dire" les mots mentalement, mais plus fort. Ainsi il devient plus aisé de réaliser que les pensées ne sont que des mots, des sons.

En pratique, c'est difficile.
Voilà pourquoi, selon la tradition du Cachemire, nous pouvons toujours être repris. De fait, même ceux qui ont une longue expérience de la pratique de la Présence au quotidien se laissent prendre. Très souvent. Bien plus qu'on ne le croit d'ordinaire. C'est cette vérité que rappelle Kshéma Râdja dans son Commentaire aux Shiva Sûtra III, 19. Il cite un Tantra de la tradition Kaula, l’Éradication des ténèbres :

Les énergies du Corps
égarent insensiblement
[le yogi/la yogini].
Terrifiantes, elles capturent l'individu avec l'ego,
alors qu'elles planent dans l'immensité de la conscience.

Les "énergies de la conscience" sont littéralement les "maîtresses des sanctuaires" du corps subtil. 
Elles se déploient dans la conscience, dans l'espace sans limites "au-dessus de la tête", dans cette ouverture transparente qui les accueille. Mais elle "capturent" l'être aliéné (pashu) avec l'ego, ici personnifié par Brahmâ. Sa ressemblance avec la Source (brahman) n'est pas un hasard. Ces deux mots ont la même racine, mais l'un est neutre, l'autre masculin. Pourquoi la même racine ? Parce que le ressenti "je suis" est la Source. Il devient l'ego lorsqu'il semble se confondre avec le mental, il devient alors "je suis contrarié", "je suis laid", "je suis énervé" et ainsi de suite.

Kshéma Râdja explique que "même celui qui a atteint le réel peut devenir le jouet des énergies mentales s'il est distrait".

La vigilance est donc une pratique de toute la vie.
Bien sûr, il y a une vigilance mentale, plus ou moins forcée, et il y a la vigilance qui est la nature même de la conscience. Néanmoins, tout cela repose sur l'attention, la vigilance. En ce sens, il y a bien quelque chose à faire et à pratiquer, même si l'on a réalisé que tout est un.
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