samedi 18 août 2018

La conscience est-elle dans le monde, ou le monde dans la conscience ?


J'ai dit qu'il existait une sorte d'antagonisme apparemment indépassable :

D'un côté, tout dépend de la conscience

De l'autre, la conscience dépend de tout

Mais en fait, il s'agit plutôt d'une boucle sans fin, que d'une opposition statique. 
Car si tout dépend de la conscience, la conscience elle-même dépend de tout, tout dépendant de la conscience, et ainsi de suite, sans fin...

Cela fait penser aux figures récursives qui semblent s'emboîter elles-mêmes :


La conscience et le monde, le sujet et l'objet sont comme deux animaux, tour à tour proie et prédateur, cause et effet, poule et œuf.
Comment trancher ?

L'une des pistes qui revient à la mode est le panpsychisme.
Mais le panpsychisme, dont la Reconnaissance est une figure, tranche de fait en faveur du sujet.
Comment réconcilier les affirmations du panpsychisme avec les découvertes de la science ?
Il y a mille pretensions en ce sens. Mais bien peu de théories explicatives. La Reconnaissance (Pratyabhijnâ) constate que les pommes font des pommiers. Certes, mais pourquoi ? La Reconnaissance invoque "la liberté de la conscience". Oui, mais pourquoi ces lois ? Pourquoi les phénomènes s'enchaînent-ils ainsi et pas autrement ? Parce que la conscience le veut ? Mais pourquoi le veut-elle ainsi et pas autrement ?
Le matérialisme peine à expliquer comment la conscience pourrait émerger d'objets dépourvus de conscience. Mais le panpsychisme peine de la même façon : pourquoi, si la conscience est partout présente, émergerait-elle seulement "à travers" le cerveau et autres objets complexes ?
De plus, le panpsychisme affirme que la conscience est partout présente. Mais alors, la conscience est objectivée. Une conscience peut-être être objectivée et être conscience ? Mais dans ce cas, comment éviter un dualisme du sujet et de l'objet ?

Bref, ce problèmes me semblent indépassables.

Et la récursion sujet/objet, inévitable.
Le sujet est dans l'objet, et l'objet dans le sujet.
La conscience est dans le monde, et le monde est dans la conscience.
Le point de vue en Première Personne est dans le point de vue à la Troisième Personne, et le point de vue à la Troisième Personne est dans le point de vue à la Première Personne.

On peut aussi voir ces deux "points de vue" (ce qui constitue déjà un choix, car qui dit "point de vue" dit conscience) comme des branches d'une même souche. Mais là encore, il faut finalement choisir si cette source est conscience ou matière, sujet ou objet. On peut tenter une conscience inconsciente ou une sorte de matière consciente, mais on finit toujours par retomber dans l'un des deux côtés. C'est inévitable. Toute tentative de dépassement de ces alternatives est en réalité un choix en faveur de l'une des deux. Reste à savoir si un tel choix peut représenter un véritable progrès qui laisse l'autre alternative en arrière, ou bien si l'on tourne en rond. Car le propre de ce mouvement du sujet à l'objet, puis au sujet, etc., est justement de ne pas être une alternative, mais plutôt une récursion par englobement nécessaire. Si je "choisis" la conscience, je suis ensuite forcé (par les faits mis au jours par la science) d'admettre le cerveau. La conscience est englobée dans le cerveau, c'est-à-dire dépendante de lui. Si je choisis alors le cerveau (en une sorte de résignation mêlée de soulagement), je suis ensuite forcé d'admettre la conscience, à cause de l'expérience à la Première Personne. Et ainsi de suite. C'est un mouvement qui donne l'illusion d'un progrès, mais qui en fait ne progresse par réellement, comme la petite animation ci-dessus.

Peut-on s'en sortir par la suspension du jugement ? Je n'en suis pas certain, car cette suspension est un replis subjectif, vers la conscience. De plus, le scepticisme est lui aussi dans une situation de récursion par rapport au dogmatisme. Il y a de fortes raisons d'être sceptique. Mais aussi de fortes raisons en faveur du dogmatisme (qui désigne ici la doctrine selon laquelle il existe au moins une vérité). Ainsi, si j'affirme que rien n'est vrai, j'implique que cette affirmation au moins est vraie. Sans quoi, elle se réfute elle-même. Et donc le scepticisme présuppose ou implique le dogmatisme. Mais le dogmatisme lui-même doit faire face à la contingence de la vérité qu'il pose (pourquoi celle-là et pas une autre ?), à une embarrassante pétition de principe (poser une opinion comme vraie sans la justifier). Qui reconduit au scepticisme, qui lui-même... Il n'y a pas de fin. 



Une issue serait peut-être expérimentale :

- en faveur du matérialisme/naturalisme : si l'on parvenait à produire une conscience artificielle ;
- en faveur du spiritualisme/dualisme : si l'on parvenait à prouver l'existence d'une conscience indépendamment du cerveau.

Mais, à ma connaissance, ça n'est pas le cas. D'où des débats interminables et qui laissent un sentiment de frustration ou d'émerveillement, selon les humeurs du moment.

Pour l'instant, j'en reste donc à cette récursion indépassable de la conscience et du monde. 

vendredi 17 août 2018

La conscience universelle est-elle malade ?

Un matin d'octobre 2003, si ma mémoire est bonne, j'étais assis à écouter un homme qui se présentait comme l'un des héritiers de la philosophie de la Reconnaissance (en gros, le "shivaïsme du Cachemire"). Je me souviens qu'il faisait chaud. Et humide. Nous étions dans la chambre de sa nouvelle maison, quelque part à Bénarès, et j'avais passé la nuit sur le sol de ciment du salon, avec pour seul couchage deux pièces de tissus. Réveillé à quatre heures du matin par les hurlements stridents de la pompe à eau, je n'étais pas d'humeur facile. Mais j'étais lucide. 

Assis sur le toit, nous lisions un texte sanskrit du philosophe Abhinava Goupta, le Paramârtha Sâra. A un moment, mon maître du moment expliqua, conformément à la pensée de l'auteur, que "tout est le jeu de la conscience" - de cette conscience qui est Dieu, ici appelé Shiva, mais peu importe.

Je lui demandais alors ce que Dieu pouvait bien trouver d'amusant à jouer au jeu de la Shoah. 



Il me répondit (mais il ne connaissait sans doute pas la Shoah) que c'est Dieu qui joue à se prendre pour ceux qui tuent, et également pour ceux qui sont tués. Donc personne ne tue réellement, personne n'est vraiment tué. C'est comme dans un rêve : si je rêve que je tue, est-ce que je commets un crime ? Si je rêve que je suis tué, est-ce que je suis victime ? 
D'un côté, il ne se passe rien de réel (mais ça c'est plutôt la réponse du Védânta) ; de l'autre l'assassin et sa victime sont un seul et même être. C'était ce que voulait dire mon maître. 
Son idée était que si l'on se fait du mal à soi, et seulement à soi, alors on ne fait pas de mal. Cette apparence de mal, c'est le propre du jeu. "On dirait que"..., comme disent les enfants. Le présupposé est que l'on ne peut se faire de mal à soi-même. La conscience universelle se fait la guerre à elle-même. Mais c'est un jeu, non un mal, car tout ce qu'elle fait, elle se le fait à elle-même.

Je lui répondais que cette idée peut être inquiétante. Quand une personne se fait du mal à elle-même, elle n'est pas réputée être en bonne santé... 
Dieu est-il malade ? Si Dieu, c'est-à-dire la conscience universelle, joue à être à la fois bourreau et victime, ne doit-on pas admettre la conséquence : Dieu souffre d'une sorte de psychose. La dualité n'est-elle pas la psychose d'une conscience qui se déchire elle-même ?

Quand on voit les horreurs de la vie (et pas seulement de la vie humaine), comment peut-on encore parler de "jeu de la conscience", sans parler d'amour ? Si, vraiment, Dieu joue librement à se torturer, il est soit sadique, soit masochiste, soit les deux. Dans tous les cas, il est gravement malade, à un échelle infinie, si l'on admet que l'univers est infini. 

Et le fait que la conscience universelle se divise en des personnages ne ressemble-t-il pas beaucoup à un trouble de dissociation ? Comme dans un film récent, Dieu serait un psychopathe aux innombrables personnalités dissociées.


C'est ce que la bataille de la Bhagavad Gîtâ met en scène avec tout le tragique de la plus grande épopée indienne, le Mahâbhârata. L'humanité s'auto-détruit, c'est-à-dire que Dieu s'autodétruit. Et la "conscience-témoin" serait alors l'équivalent de la conscience du malade dissocié, qui est prisonnière de sa posture de "témoin" des personnalités qui se succèdent en elle, sans pouvoir y remédier. Dans le Mahâbhârata, l'humanité périt et Krishna, l'avatar divin, meurt d'une flèche dans le pied. Tout s'achève dans le feu, la cendre et la solitude. 

Le "jeu de la conscience" ne serait-il pas une maladie cosmique ? 

Mon maître n'avait pas la réponse et j'avoue que ces objections ne me semblent pas avoir reçues de réponses convaincantes.

mercredi 15 août 2018

Double remède


Si je m'efforce de laisser de côté les spéculations évoquées dans mes précédents articles, il reste deux opinions antagonistes :

1 - Tout dépend de la conscience

2 - La conscience dépend de tout

Mais indépendamment même de ces deux opinions (ou théories), il reste deux pratique de vie intérieure :

1 - Le silence intérieur

2 - Le ressenti viscéral (que j'ai auparavant nommé "vibration du cœur", etc.)

Or, il me semble que ces deux pratiques élémentaires (essentielles, indispensables) sont le remède à deux maux. L'être humain (mais je soupçonne que cela soit vrai pour tout être vivant, à des degrés variables) souffre de deux peurs :

1 - La peur de la mort

2 - La peur de la vie

Le silence intérieur contribue à apaiser la peur de la mort. 
Le ressenti viscéral contribue à apaiser la peur de la vie.

(Remarquez que je dis "contribue" : je ne suis pas absolument certain que ce soit un remède total et définitif)

Pourquoi ces effets ?

Je crois que c'est parce que le silence intérieur ressemble à la mort ; et parce que le ressenti viscéral ressemble à la vie. En fait, ce sont la "mort" et la "vie" à l'état brut.

En disant cela, je réalise que l'expérience de la vie à l'état brut est, aussi, un remède à la peur de la mort ; et qu'inversement, l'expérience de la mort à l'état brut est un remède à la peur de la vie. Car si l'on a peur d'embrasser la vie, c'est au moins en partie, semble-t-il, à cause de la peur de la mort.

Un dernier point :
Il me semble important et salutaire de se demander régulièrement "Et si toutes mes opinions étaient fausses, qu'est-ce que cela changerait à ma vie intérieure ?" Une sorte de "remise à zéro" régulière.
Je ne conseille de se poser cette question dans les moments de fatigue intellectuelle, ou de dégoût, ou de déprime, ou par indifférence ou je-m'en-foutisme. Parce qu'alors, ce sera une fuite stérile. Il est préférable de s'interroger quand on est bien, clair et lucide, par goût du vrai. A ce propos, les gens, surtout dans les milieux spirituels, sous estiment l'importance de l'intelligence et des conditions de vie pour l'entretenir, voire la développer. Mais c'est un autre sujet.

Quoi qu'il en soit, ces deux pratiques sont indépendantes de toute spéculation. Mais elles n'interdisent pas la pensée. Au contraire, elle favorisent une réflexion plus simple et tranchante. L'intuition est plus déliée, les mots viennent plus aisément. 

Sur ce, bonne journée à tous.

mardi 14 août 2018

Invisible lumière


Suite à mon dernier article, certains auront peut-être noté que je donnais "lumière" comme autre nom de ce que je désigne par "inconscience".

Or, comment peut-on rapprocher ces deux termes, apparemment opposés ?

En effet, l'inconscience est absence de lumière ; la lumière est, au contraire, révélation, manifestation, clarification, élucidation.

Je réponds que non.

La lumière rend visible, c'est juste.

Mais elle-même n'est pas visible. Je ne dis là rien de choquant. De fait, une lumière qui ne rencontre aucun corps (solide, liquide ou gazeux) sur lequel se réfléchir reste invisible à l’œil. Prenez un espace infini et vide. Raisonnablement vide de tout corps. Allumez une lampe, aussi puissante que vous voudrez : sa lumière restera invisible. Allumez. Éteignez. Vous ne verrez aucune différence dans l'espace. En regardant celui-ci, vous n'aurez même aucun moyen de savoir si la lampe est allumée ou éteinte. Sans lumière, rien de visible, c'est vrai aussi. Mais sans corps, point de lumière visible. La lumière, en elle-même, coure à sa vitesse vertigineuse, immatérielle, sans être visible, comme insouciante de son statut.
Bien sûr, vous pouvez tourner votre regard vers la source de la lumière, vers la lampe elle-même. Vous verrez alors la lumière. Mais seulement parce que cette lumière viendra désormais se réfléchir sur votre rétine.

En elle-même et à elle seule, la lumière est invisible.

Il en va de même pour l'Inconscience (je mets la majuscule pour distinguer de l'inconscience morale, par exemple). Elle est pure lumière révélante. Mais tant qu'elle n'a aucun objet distinct à révéler, elle reste invisible. Voilà pourquoi le sommeil profond, l’évanouissement, le coma et autres "blancs" sont pris pour de l'obscurité. L'Inconscience, ce vaste océan de ténèbres dans lequel baigne ma conscience (c'est-à-dire le centre de mon activité - corps, esprit, parole, souffle, cerveau) est pure lumière, mais lumière qui, pour moi, du point de vue de la Première Personne, ne révèle rien de distinct, c'est-à-dire rien de pratiquement utilisable. C'est donc une lumière, mais une lumière invisible.

L'Inconscience est aussi Lumière en ce sens que ma conscience, pour révéler ses contenus, dépend de l'Inconscient, c'est-à-dire de la réalité au sens le plus large possible, incluant les multivers infiniment divers. L'Inconscience, et spécialement l'activité de mon cerveau, est "lumière", en ce sens que c'est grâce à cette activité qui, en cet instant même, m'échappe, que la "lumière" de la conscience est possible. L'Inconscience est la source des pensées, des souvenirs, des sensations, et ainsi de suite. Imaginez-vous sur un petit bateau, au centre d'une grande mer, par une nuit d'encre. A sa proue se trouve un puissant projecteur. Il éclaire un champ de vagues. Mais ça n'est pas la lumière du projecteur qui "éclaire" les vagues, en ce sens que c'est en vérité l'océan, en sa masse mouvante et incommensurable à mes capacités, qui "donne" ces formes et qui, de la sorte, les révèle et les éclaire. La mer, qui m'entour et qui dépasse le champs de ce projecteur, est la véritable lumière. Une lumière ténébreuse.

Dès lors, une voie spirituelle serait de se frotter à cette ténèbre, à ces marges, à cet infini qui entoure, à cette Inconscience que je suis, comme l'espace entoure le soleil.
Union de la conscience et de l'Inconscience. Union du centre ici avec les périphéries, avec la matrice inconsciente, là-bas, à l'arrière-plan. On peut s'entraîner à ce geste, comme s'allonger ou se laisser aller en arrière, dans ce vide. On peut aussi s'exercer à explorer, avec l'attention, les pourtours du champ visuel. Cela produit instantanément un éveil. Parmi les exercices de la Vision Sans Tête c'est, je crois, le plus puissant. 

Enfin, il y a des précédents traditionnels, outre la "divine ténèbre" et autres nuages d'inconnaissance. Je pense à présent au couple vidyâ-dhâtu dans le bouddhisme tantrique, et tout spécialement dans le dzogchen. Union de la conscience et de l'espace. D'ailleurs, dhâtu, parfois rendu par "espace" ou "étendue", signifie "source", au sens où l'on parle d'une mine, source de tel minerai. Or, l'Inconscience est la source. Elle est la réalité, source des phénomènes conscients : dharma-dhâtu, symbolisé par le dharma-udaya, le sceau de Salomon des rituels bouddhistes tantriques.

Cette fusion ou cette étreinte fusionnante de la conscience et de l'espace, c'est-à-dire de la conscience et de l'Inconscience, est au cœur de la méditation propre au shivaïsme du Cachemire, pratique que je nomme, par commodité, "méditation de Shiva", regards, sens et bouche grands ouverts, comme pour embrasser ou pour "avaler" l'espace. Le corps est ressenti comme une fleur qui s'ouvre peu à peu, qui s'affine jusqu'à la transparence. De cette fusion résulte la Présence, conscience pure, indifférenciée, conscience massive, homogène, intense, présence alerte, inconscience totale - la Lumière (le Soi) et l'Immense (l'absolu, la vacuité) réunis. C'est une pratique extrêmement puissante. C'est le cœur du tantrisme shivaïte et du tantrisme bouddhique, aussi. Dans le dzogchen, c'est la pratique du "dénouement des liens" (trèkcheu, en tibétain phonétique), le cœur du dzogchen, la tradition de l'Infinie Plénitude. 

Invisible lumière.
Éblouissement de l'Inconscience

lundi 13 août 2018

"Cit" ne signifie pas "conscience" !


L'Inde est la source principale du non-dualisme, de la pleine conscience, de la méditation telle qu'on la comprend aujourd'hui, du tantra, du yoga, des chakras, etc.

Sans les Oupanishads, point de non-dualité. Une fois qu'on a entendu la Bonne Nouvelle, on peut bien sûr reconnaître, ici et là, ses échos. Mais sans cette révélation explicite de l'identité du Soi et de l'absolu, jamais cette idée n'aurait pu émerger de l'expérience, ni du raisonnement, car l'expérience conduit à d'autres expériences, et le raisonnement est, en grande partie, basé sur l'expérience. Shankara a raison sur ce point : l'intuition du Soi ne peut venir, en quelque sorte, que du Soi. En ce sens, c'est une révélation.
Comment cette intuition a-t-elle pu jaillir en Inde ? Je ne sais. Mais force est d'admettre que l'Inde, c'est-à-dire les Oupanishads, est la source de l'intuition non-dualiste : ekam eva, advitîyam, "une seule réalité, rien d'autre". Cette phrase sanskrite est tirée de la Brihad Âranyaka, dont on a des raisons de penser qu'elle remonte vers l'an 800 avant notre ère. Une antiquité vénérable. Peut-être le plus ancien témoignage de spiritualité. 

Or, le Soi y est mis en équation avec de nombreux synonymes, dont cit-, au milieu de dérivés et variantes : citi, caitanya, cetanâ, citta.

Ce terme, essentiel, est habituellement rendu par "conscience" ou "awereness" en anglais.

Et donc, si l'on traduit cit- par "conscience", on arrive à tout un tas de conséquences bizarres. 
Ainsi, -cit est censé être "omnisciente", tout savoir. 

Or je ne sais pas pour vous, mais pour moi, les limites de ma conscience sont des plus claires. J'ai beau vouloir, je ne connais pas le chinois, ni les prochains numéros du loto, ni ce que vous éprouvez en cet instant. Il y a infiniment plus en dehors du champ conscient qu'en son sein. Chaque seconde, mon corps, puis mon cerveau reçoivent des flots de données. Seul un infime pourcentage devient "conscient". Cette foule de stimuli est en compétition pour devenir "célèbre". Comme dit Dennet, la conscience, c'est comme le quart d'heure de célébrité. Mais il n'y a là nulle "omniscience". 

De plus, les non-dualismes indiens (Védânta, Reconnaissance) prétendent que cette omniscience peut déboucher sur un véritable savoir, détaillé, portant sur toute chose, passée ou futur, pourvu qu'on le vueille et qu'on médite. Sans parler du bouddhisme du Grand Véhicule, tout à fait grandiloquent sur ce point. Je ne sais pas pour vous, mais de fait, pour moi, je n'ai jamais acquis aucun savoir de la sorte. J'ai médité plusieurs milliers d'heures, au moins. Mais cela n'a jamais avancé mon savoir du temps qu'il ferait dans deux semaines à tel endroit (malheureusement), ni du futur, ni de rien. Cela améliore ma concentration, ma mémoire, ma pensée, et plein d'autres miracles dans ce genre, mais nulle omniscience en vue. Sans parler des miracles comme voler (léviter). Cela ne s'est jamais produit. Et je n'ai pas de données fiables en ce sens en ce qui concerne d'autres personnes.
 
Du point de vue de la Première Personne, quand j'observe le champs de "ma" conscience, je constate que je ne sais pas trop d'où, ni comment viennent les mots, les souvenirs précis. Je ne sais pas non plus pourquoi ça ne vient pas quand ça ne vient pas. Sauf en cas de fatigue ou d'alcool, bien entendu. Parfois, j'ai conscience d'un bouillonnement, d'une tension, d'une effusion, comme l'aube d'une création. Mais je n'en sais pas plus. Du moins si je me cantonne au point de vue de la Première Personne, à l'auto-observation, dont la "méditation" n'est qu'une forme particulièrement intense.

Du coup, j'aurais envie de me fier à ce que disent les traditions non-dualistes : les pensées viennent de la conscience indifférenciée, du vide lumineux, comme les vagues dans la mer. Et la sensation de bouillonnement quand je cherche un mot, par exemple, serait le jaillissement créateur de la conscience (peut-être avec une majuscule), comme une tempête.

Reste que cela ne colle pourtant pas avec les promesses non-dualistes elles-mêmes : s'il n'y a qu'une conscience, alors je doit avoir conscience de ce dont vous avez conscience. Pour moi, cela n'est jamais arrivé (l'empathie est très différente). De plus, j'insiste sur le fait que je n'ai jamais reçu de révélation extra-sensorielle, ce qui pourtant, semble souvent fort pratique (par exemple pour retrouver ses clés, choisir les meilleurs yaourts ou le meilleur régime diététique, etc.). Je sens plutôt comme des probabilités, des possibles. Mais aucun savoir, au sens propre du terme. Et même ce qui me vient, je ne sais pas comment cela vient. Ça sort comme un lapin d'un chapeau. Ou pas.

Comment expliquer ces incohérences ? Ma conscience est censée être infinie. Mais partout, j'ai conscience, justement, de ses limites. Certes la Lumière consciente n'est pas bornée. Mais elle n'est pas infinie pour autant. C'est comme allumer la lampe de mon portable dans la nuit noire : je ne vois pas de limites nettes à cette lumière. Mais cela ne veut pas dire que la lumière de ma lampe éclaire à l'infini ! Certes elle éclaire partout où je l'oriente. Mais c'est bien normal. De même, la "conscience" est toujours...consciente quand je me pose la question. Suzan Blackmore compare cela à la porte du frigo. Vous savez, cette lumière dans le frigo : est-elle allumée même quand la porte est fermée ? Petits, nous avons tous joué à ça. Aussi vite que l'on ouvre la porte (sur un frigo en bon état), la lumière est toujours allumée quand on regarde. Mais en réalité, nous le savons, c'est l'action d'ouvrir la porte qui allume la lampe du frigo. Eh bien c'est peut-être pareille pour la "conscience".

Et les neurosciences prouvent, de maintes façons passionnantes et convaincantes, que la conscience n'est qu'une fraction de l'activité cérébrale.

Mais comment concilier ces affirmations contradictoires ?
Où donc se situe l'erreur ?

Je voudrais ici simplement suggérer une possibilité qui est, à ma connaissance, rarement formulée :

Peut-être que ces contradictions partent d'une mauvaise compréhension du mot sanskrit -cit (dans sat-cit-ânanda, par exemple). On le traduit par "conscience". Or, nous venons de le voir, l'expérience à la Première Personne et la science objective contredisent l'affirmation selon laquelle la conscience serait infinie, une, omnisciente, etc.
Je propose donc d'envisager que -cit n'est PAS la conscience.
Bigre.

Il existe certes des milliers de traductions qui ont rendu -cit par "conscience".
De plus, la définition qui en est donné ressemble fort à la conscience ! -cit est "la lumière qui manifeste les choses, réelles ou non, subjectives ou objectives, intérieures ou extérieures". C'est prakâsha, la "lumière" qui éclaire les choses. Or, ne dit-on pas que la con-science est justement le "savoir" qui accompagne les choses, qui les révèle, donc, comme une lampe ? 

Oui, certes. Mais mon cerveau, qui accomplit à chaque instant un travail extraordinaire et anonyme (du moins jusqu'à ce que quelque chose cloche), n'est-il pas aussi bien "ce qui révèle" ? J'ai mentionné plus haut les mots et les souvenirs qui viennent de je-ne-sais-où. Ne viennent-ils pas du cerveau ? C'est-à-dire de l'univers ? C'est-à-dire, non pas de la conscience, mais bien de l'inconscient ?

Je n'entends pas par là l'inconscient freudien. Mais l'inconscient au sens littéral de ce qui n'est pas conscient, mais qui pourtant contribue, et pas qu'un peu, au contenu que la conscience recueil, comme un plateau télé profite du travail des coulisses.

Oui, vous avez bien lu :
je suggère que -cit n'est pas la conscience, mais bien l'inconscience, celle-là même du sommeil profond et du coma.

Mais, me direz-vous, les traditions non-dualistes définissent ce qui est inconscient ! 
- Oui certes, répondrai-je. Mais elles le définissent d'une façon tout à fait compatible avec mon hypothèse. Car selon la Reconnaissance, l'inconscient est "ce qui est privé de conscience propre" (jada) et être ainsi, c'est simplement "être délimité objectivement" (parichinna) dans le temps et l'espace : c'est être un contenu de la conscience. C'est simplement être un objet, un quelque chose. 
Cela n'a donc rien à voir avec l'inconscience au sens ou je l'entend.

Si, en revanche, je fait l'expérience (audacieuse) de remplacer le mot "conscience" dans mes textes non-dualistes traditionnels, que se passe-t-il ?
Eh bien, les contradictions et incohérences disparaissent.

Car le domaine de l'inconscient est infini, sans limites. Il n'est pas différencié. il est omniscient en ce sens qu'il est la source de tout savoir. Il est la nature, la réalité, et plus spécialement le cerveau. Non pas le cerveau dont j'ai (très vaguement) conscience, mais le cerveau doté de dizaines de milliards de connexions, capable de prouesses, en cet instant même, dont je n'ai nulle conscience. Tout cela inconsciemment. 

Faisons un pas de plus : tout cela correspond à la matière, à ce que les physiciens nomment "matière", et qui est assez éloigné de la "matière" dont nous avons conscience.

Et ainsi, nous pouvons réconcilier le Point de Vue de la Première Personne et celui de la Troisième Personne. 

Le Soi est l'inconscience, ce vaste océan indifférencié (pour la conscience) dans lequel la conscience brille comme une étoile. Mais c'est bien cette étendue mystérieuse qui est la cause de la conscience, de ce qui jaillit dans ce soleil autour duquel gravitent quelques planète (les quelques objets dont j'ai conscience en ce moment). Et tout cela est matière. Que matière. Rien d'autre. Insondable. Infinie. Sans espace. Sans temps. Car par "matière" je n'entends pas "ce qui se voit", ni même les atomes (qui ne sont pas éternels), ni même l'espace et le temps (qui apparaissent... "en même temps" que le Big Bang ou la Singularité initiale), ni même les lois de la physique, qui apparaissent elles aussi du "rien". "Ni ceci, ni cela". Voilà la matière. Au-delà de toute représentation sensible. 

Tout vient de rien. C'est ce "rien" que je désigne par "matière", "Soi", "inconscience", "lumière", "être", etc. Concrètement, c'est surtout le cerveau. Il nous est possible de le connaître par ses effets (ses shaktis). 

Voilà comment, en modifiant notre traduction d'un terme fondamental, je crois qu'il est possible de réconcilier spiritualité et science, du moins le meilleur des deux.


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