lundi 23 mai 2016

Cercle de méditation du 26 juin 2016

(sculpture de Shiva, qui enseigne par le silence)
 
 Tout,
Vivant ou non, 
Apparaît dans l'espace.
Tout disparaît dans l'espace.
Que l'on se repose donc
Dans l'espace ! 

Extrait de La Lampe du yoga du Soleil et de la Lune en dix chapitres, I, 28

Chers amies et amis,
 
Communier en silence, savourer ensemble la joie simple d'être.
 
Quoi de plus beau ?
Gratuit.
Limpide.
Profond.
 
Sur ce chemin, nous avançons jour après jour.
Pas de technique rigide, nous marchons sans savoir, en nous abandonnant à ce je-ne-sais-quoi insaisissable mais bien réel qui s'empare de nous quand nous lâchons prise.
 
Je vous propose de partager un moment de calme, 
sans rien faire, juste nous laisser faire.
 
Participation libre. Tous sont les bienvenus pour ce temps de partage en silence, suivi d'un moment où chacun pourra, s'il le sent, partager son expérience, en sirotant un thé chaud.
 
C'est aussi l'occasion de découvrir la méditation et la vie intérieure, en toute simplicité, entre amis.
Aucune connaissance deu yoga n'est nécessaire. Cacun peut s'assoir à son aise, il n'est pas nécessaire de savoir "tenir" une posture genre "lotus". L'important est l'ouverture du coeur, la disponibilité.
 
L'approche proposée est celle du tantra, mais pas du néo-tantra. pas de massages, ni de danse, ni d'exercices "à deux", ni de pratique sexuelle, pas même implicite, donc. Cette approche douce est respectueuse de chacun, s'insrit dans une tradition peu connue, celle du Cachemire.
Concrètement, on médite comme Shiva et comme Shakti, Dieu et Déesse, selon deux attitudes complémentaires : chacune a ses points-clé pour la posture, le regard, le souffle, la manière de placer l'attention. Un état d'ouverture nous envahit ainsi naturellement.
 
N.B. : il ne s'agit pas ici de néotantra :)
mais d'une approche traditionnelle,
celle de la tradition du Cœur (koula en sanskrit).
Soyons clairs : cette approche n'exclut pas la sexualité, mais elle n'est pas axée sur le sexe.
 
Par ailleurs, merci de bien vouloir venir à l'heure précise.
 
Dimanche 26 juin 2016
de 15h à 17H
 
Pours'inscrire et connaître l'adresse exacte, contactez-moi :
  
deven_fr@yahoo.fr
 
ou au
 
0603330558
 
A bientôt !
 
David Dubois

vendredi 20 mai 2016

La tyrannie du ressenti, etc.



Ken Wilber vient de sortir un livre sur la méditation dans la perspective de sa philosophie, dite "intégrale", car elle veut honorer les vérités qui se trouvent dans chaque point de vue. Y-compris dans les sciences et les philosophies occidentales. En même temps, Wilber est assez habile et pédagogue pour ne pas froisser directement son public (New Age), et prend soin de dénoncer les limites de l'"intellect". 
Au final, ce livre est comme toujours très riche et mériterait d'être traduit.

A mon sens, sa principale qualité est de proposer des cartes et des repères, sur fond de Conscience. Et cette Conscience, il la pointe directement en reprenant les expériences et le vocabulaire de la Vision Sans Tête de Douglas Harding. Bonne nouvelle.

Mais son principal défaut, à mon humble avis toujours, est qu'il ne prend pas en compte le désir, la dimension affective de l'être, les émotions. Bien sûr, il parle des émotions, de la psychologie. Mais, quand il aborde l'éveil non-duel, il n'en parle qu'en termes de connaissance, et jamais en termes d'émotion. Pour lui, la seule porte vers la conscience non-duelle est l'exercice du Témoin : rester neutre face aux désirs et aux émotions, "enregistrer" ce qui surgit, et lâcher prise, dans une lumineuse indifférence. Donc il fait exactement ce que font le Védânta de Shankara et le néoadvaita : il réduit l'affectif au cognitif, le désir à un objet
Or, à mon sens, une émotion n'est pas un objet qui apparaît et disparaît dans la conscience neutre
Une émotion n'est pas un mouvement dans la conscience, mais bien un mouvement de la conscience. 
Et ça change tout. Car si l'on tient que les émotions et les désirs sont, comme le reste, des objets dans la conscience, comme des images sur un écran de cinéma, alors on se prive définitivement de comprendre la relation entre la conscience et désir, entre conscience et émotion. Et, comme selon le Védânta etc., le désir/émotion est souffrance, la souffrance est condamnée à rester un mystère, de même que le monde. Des apparences - dont des émotions - viennent se projeter sur l'écran impassible de la conscience. Mais d'où viennent ces images ? Selon le Védânta, il n'y a pas d'explication. Car ces images sont une illusion. Et donc, il n'y a, selon le Védânta, aucune relation entre la conscience et les objets - dont les désir/émotions -, entre contenu et contenu. Il n'y a qu'un rapport, disons, accidentel, comme entre un miroir et ses reflets : le miroir n'est pas l'agent des reflets, il n'en est pas le créateur, il ne les désire pas (ni ne les refuse), il s'en fiche. A vrai dire, le miroir est un parfait crétin, incapable d'entrer en relation avec quoi ou qui que ce soit... Et quand on dit que le miroir est cause des reflets, c'est nous, conscience libre et désirante, qui synthétisons le miroir et les reflets, qui, en eux mêmes, sont parfaitement étrangers l'un à l'autre. 

Quel rapport avec le projet de philosophie intégrale de Wilber, me demanderez-vous ? Celui-ci : Wilber veut expliquer le rapport entre le Fond sans forme d'une part, et les formes de l'autre. Mais, attaché pour je-ne-sais quelle raison à un paradigme védântique, il n'y parvient pas. Il connaît vaguement le Shivaïsme du Cachemire à travers le gourou génial (et génialement mégalomaniaque) Adi Da (alias Franklin Jones) mais, apparemment, sa curiosité n'a jamais été plus loin. Il ne connaît pas vraiment l'alternative tantrique. Et du coup, sa philosophie est dans une impasse. Le seul désir qu'il évoque ça et là, est l’Eros de Platon. Ce qui ne lui permet pas d'avancer au-delà des généralités à-la-Aurobindo. Autrement dit, Wilber reste très vague et flou sur le rapport entre la conscience et le monde. Il y a un désir, admet-il. Certes. Mais dès qu'il parle de la conscience non-duelle, il revient au dogme védântique selon lequel la conscience est sans désir, car elle ne manque de rien, car il n'y a rien en dehors d'elle. 
Or, s'il est vrai qu'il n'y a rien en dehors de la conscience, on ne voit pas pourquoi la conscience ne pourrait pas se désirer elle-même, ou désirer un aspect d'elle-même, vu qu'elle est douée d'une infinité d'aspects... En fait, on pourrait donner des centaines d'exemples où Wilber montre son désir - justement - de penser l'éveil personnel, l'incarnation, le désir de l'absolu, etc. Mais, à chaque fois qu'il revient à la non-dualité, il repasse en monde impersonnel, où le désir redevient un objet parmi d'autres. En ceci, Wilber est un exemple d'un problème qui frappe l'ensemble des "éveillés" néoadvaita : je vois qu'ils essaient de dépasser l'impersonnel, vers une non-dualité inclusive, mais sans vraiment y parvenir vraiment, faute de se débarrasser une bonne fois pour toute du modèle védântique.

Ah, et puis je ne résiste pas au plaisir de vous livrer cet extrait, où Wilber décrit la mentalité postmoderne, relativiste et anti-intellectuelle (vu qu'il faut bien justifier le titre que j'ai choisi) :

"L'étape pluraliste [postmoderne, New Age], aussi nommée étape du 'moi susceptible', est connue pour accentuer les 'ressentis' plutôt que la pensée, qui est souvent diabolisée, de fait. L'intellect', et en particulier des choses comme la 'rationalité' ou la 'logique' sont, à cette étape, profondément suspectes, et l'accent porte sur 'se centrer dans le cœur' et être 'incarné', 'en résonance avec les ressentis'. Voilà pourquoi l'intelligence émotionnelle est tant célébrée, plutôt que l'intelligence cognitive. Les critiques Oranges [=de l'étape d'avant, moderne]... accusent les postmodernes de créer une 'République des Ressentis"... (p. 168)
Et ajouterai-je, de promouvoir l'avènement d'une tyrannie du ressenti.

De fait, la spiritualité aujourd'hui, c'est trois dogmes :
- "mes préjugés sont des intuitions divines"
- "mes ressentis sont la réalité"
- "mes caprices sont des messages de l'Univers" ou du Féminin Sacré, ou de ce que vous voudrez...
Le paradigme, ici, est celui de la soirée Sex Toys. Une mixture étrange de philosophie impersonnelle et de philosophie Sex Toys, voilà le néoadvaita (les "satsangs", etc.). Et une bonne partie du néotantra.

Le New Age, pour faire court, est une sacralisation de l'égoïsme infantile. Entendre des discours impersonnels dans la bouche des chantres du développement personnel est une délicatesse de fin gourmet.

Tout ça est très intéressant.

Bon weekend :)

jeudi 19 mai 2016

Suis-je libre ?

Être libre, c'est être celui dont tout dépend



La question de la liberté est une question profonde.
Suis-je libre ?
Suis-je un agent ?
Suis-je doué de libre-arbitre ?
De libre volonté ?

En France, Descartes fut l'un des plus puissants partisans du libre-arbitre, entendu comme pourvoir illimité d’accepter ou de refuser ce que la nature me présente à travers mon corps. Ce pouvoir est notre volonté. Infinie, notre volonté est donc la marque de Dieu en nous, car seul Dieu est infini.

Or, ce concept du libre-arbitre comme volonté infinie est très proche du concept indien d'agent (kartâ), définit par le grand grammairien sanskrit Pânini, comme "être libre" (svatantrah).
Svatantra est un composé possessif qui peut se traduire, littéralement, "être à soi-même l'instrument de son propre déploiement". Pânini ne précise pas à quoi on reconnait cette liberté. Mais Bhartrihari, le grammairien non-dualiste qui influença en profondeur la philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), donne plusieurs critères :

1 - exister avant tout autre, exister comme désir ou volonté (icchâ), notamment, et plus spécialement comme désir de parler (vivakshâ) .
2 - être supérieur, être celui dont les autres dépendent.
3 - être la cause du commencement d'un acte.
4 - être la cause de l'arrêt d'un acte.
5 - être irremplaçable.
6 - être ce qu'il suffit de dire, pour exprimer un acte. Ex. : "c'est"
(Vākyapadīya, III, 7, 101-102)

Or, ces critères ne s'appliquent-ils qu'à Dieu ?
Selon la logique d'un Dieu omnipotent, Dieu est le seul 
véritable agent, il est le seul à agir au sens propre du terme. 
Toute autre chose ne fait qu'agir métaphoriquement, un peut 
comme les choses inertes par rapport aux êtres vivants, 
comme par exemple quand on dire que "l'ordinateur calcul" 
ou que "le stylo écrit". 
Mais ceci revient-il à exiger que je doive nier ma qualité d'agent ?
Toute action de ma part est-elle une illusion, un simple 
bavardage sans rapport avec la réalité ?

Si Dieu est le seul véritable agent, on pourrait penser qu'il en est bien ainsi.

Mais à y regarder de plus près (et c'est bien ce que nous demande la philosophie de la Reconnaissance : examiner les détails, en finesse), en est-il bien ainsi ?

Si Dieu seul agit, cela revient-il à avouer que je n'agis pas ? Toute l'action, toute la liberté, tous les pouvoirs basculeraient alors du côté de Dieu.

Mais dans la vision non-dualiste de la Reconnaissance, "moi", c'est Dieu. Plutôt que de dire que Dieu est tout et que je ne suis rien, ou que je ne suis pas, la Reconnaissance dit plutôt que mon être est l'être de Dieu, ou plutôt, est l'être que l'on désigne, plus ou moins confusément, par le mot "Dieu". 

Mais alors, suis-je un agent ? Oui. Parce que je suis Dieu qui se limite soi-même librement. Or, même limité, une chose reste ce qu'elle est. Même une vague est de l'eau. Et plus encore, un petit miroir (tel que nos yeux) peut refléter toutes choses en lui. Limités, nous restons libres. Et notre liberté ne fait qu'un avec celle de Dieu, comme un rayon fondu tout entier dans l'orbe lumineuse de l'astre du jour. 

Quant au déterminisme dans lequel mes actes s'inscrivent, il ne s'oppose pas à ma liberté. Bien plutôt, il en est la condition. Croire que je serais plus libre sans les lois de la nature, revient à croire que je pourrais m'exprimer davantage sans les règles de la grammaire, alors que ce sont précisément celles-ci qui rendent possible toute libre expression. En outre, ces lois de la nature sont la volonté de Dieu. Ce qui, pour moi, est nécessité, est pour Dieu liberté. Or, Dieu est ma volonté limitée. 

Liberté et nécessite sont donc deux faces de la même pièce, ou disons plutôt deux facettes du même jeu. Pas de liberté sans souveraineté, mais pas de liberté sans limites non plus. La solution à cette apparente contradiction a été formulée ainsi par Rousseau, quoi que au plan politique : "On est libre quand on obéit à la loi qu'on s'est soi-même prescrite". En tant que Dieu, je suis agent libre. En tant que conscience limitée, j'obéit. mais je n'obéis qu'à moi-même, je ne suis déterminé que par moi-même.

En d'autres termes, je suis libre en tant que Dieu, et je suis libre aussi en tant qu'individu, même si cette liberté s'inscrit dans une nécessité, car :

1 - Même si cette liberté est limitée, elle reste de même nature que celle de Dieu : infinie et souveraine, inséparable de la conscience.

2 - Les limites que semble rencontrer ma liberté sont un déterminisme (la nature) créé par ma volonté, puisqu'il existe, réellement, un seul Sujet.

Je retiens aussi la dernière caractéristique repérée par Bhartrihari : je suis irremplaçable. Je suis un individu, c’est-à-dire un être unique, capable de se séparer de tout, y-compris de lui-même. La possibilité de la folie, du mal, de l'aliénation, est ainsi la marque de la liberté. Et être un individu, c'est être irremplaçable, unique. Cette unicité est, je crois, le reflet de l'unité divine, de même que le caractère imprévisible de mes actes est celle de la liberté divine.

mercredi 18 mai 2016

Jeux d'esprit

La spiritualité contemporaine est fondée sur le rejet du mental (manas), de l'intellect (buddhi), de la parole (vâc), de la raison (tarka), de la logique (nyâya). Le néoadvaita, en particulier, mais aussi toutes les thérapies New Age dérivées d'Osho (indien, certes, mais nietzschéen notoire, sans éducation traditionnelle) et d'autres.
Or, l'intellect, la mémoire, l’habileté mentale (medhâ), l'érudition, la parole, la logique, sont les piliers de la culture traditionnelle de l'Inde, patrie des divers non-dualismes.

C'est l'Inde qui a inventé le jeu d’Échec (chaturanga), les chiffres, dont le zéro (shûnya). Voir ici pour plus de détails.

Sarasvatî, la conscience-parole


Les brahmanes sont des spécialistes de la parole, de la logique et de la mémorisation. La grammaire sanskrite de Pânini comporte près de 4000 règles. Les brahmanes apprennent par cœur une partie des Védas, et souvent des milliers de versets sur divers sujets.
Les différentes formes de logique indienne font l'admiration des logiciens du monde entier.
Les milieux non-dualistes dans la tradition de Shankara pratiquent l'art de conduire sa pensée (nyâya) au moyen de la raison (tarka). Voici un exemple, un examen récent. Le candidat répond au successeur de Shankara, qui lui demande "Que signifie 'être membre d'un syllogisme' ?". Et cela continue avec des questions de plus en plus complexes, le tout en sanskrit... : 


Nous sommes assez loin de l'ambiance d'indolence mentale qui caractérise nombre de "satsangs" du néoadvaita. De plus, Shankara n'a que faire des expériences mystiques ou des "ressentis". Le samâdhi ne joue aucun rôle dans la voie qu'il propose, sauf pour préparer l'intellect (buddhi), justement. Il réfute l'idée d'une méditation nécessaire après la compréhension intellectuelle. Pour lui, l'intellect est l'organe de l'éveil. Il n'y a ni "cœur", ni "ressenti", ni "vibration". Je ne dis pas que je suis d'accord avec ceci, mais c'est un fait, et la différence entre cette doctrine et l'anti-intellectualisme contemporain est tout de même frappante...

La culture indienne est une culture intellectualiste, comme la culture grecque.

Voici un autre exemple, d'une pratique peu connue hors des milieux traditionnels : l'avadhânam, littéralement "l'acte de faire attention". C'est une sorte d'épreuve et de jeu ou le candidat est interrogé par plusieurs personnes - jusqu'à une centaine ! - sur des sujets divers, en même temps, et il doit répondre en sanskrit, en vers, en respectant certaines contraintes imposées par les questionneurs, qui doivent de plus le distraire de toutes sortes de manières. C'est un exercice d'attention "multi-tâches", d'érudition et d'agilité mentale, tout le contraire d'un retour à l'instant présent ou au ressenti...
Voici un avadhâni célèbre. Dans cet extrait, on voit le début et la fin, le tout en sanskrit :


Je ne dis pas que c'est incompatible avec la "sensualité" du tantra, de la tradition d'Abhinavagoupta. Bien au contraire !  Abhinava était un homme d'une vaste puissance intellectuelle, érudit, fin, logicien, poète et grammairien. Mais admettez que nous sommes loin, très loin de l'atmosphère rageusement anti-intellectuelle qui sévit dans les milieux néoadvaita ou néotantra.

Et je pourrais donner mille exemples de la manière dont la tradition du tantra non-duel célèbre l'intellect, personnifié par la Déesse, Sarasvatî, apparentée à la Déesse Parâ elle-même, c'est-à-dire à la Conscience.

mardi 17 mai 2016

Jamais sans mon moi !

De même que ces lémuriens convergent,
plusieurs expressions de la non-dualité convergent.
Ou pas.
En tous les cas, j'aime bien les lémuriens.



Il y a plusieurs variétés de non-dualisme.
Non-dualité entre :
- le Soi et Dieu
- le Soi et le monde (le sujet et l'objet)
- Les Sois entre eux
- Dieu et le monde (l'esprit et la matière)
- les choses et les choses (l'interdépendance)
- les concepts opposés (la relativité : Bien et Mal inséparables, etc.)
Nous avons donc six variétés.

Une autre manière de présenter les choses :
- non-dualisme exclusif, fondé sur le renoncement à la dualité
- non-dualisme inclusif, fondé sur l'intégration de la dualité

Ou encore :
- non-dualisme impersonnel, sans moi, sans émotion et sans libre-arbitre
- non-dualisme personnel, avec moi, avec émotion et libre-arbitre

Mais existe t-il vraiment des non-dualismes impersonnels, sans émotion ni libre-arbitre ?
Aujourd'hui, certaines variétés de néoadvaita vont très loin dans ce sens.
Mais, à mon avis, elles sont plus inspirées par les discours scientifiques, que par les variétés indiennes de non-dualismes.

La variété de non-dualisme la plus impersonnelle en Inde est représentée par Shankara et son disciple Soureshvara. Selon eux, seule existe une substance indifférenciée. Tout le reste est illusion. Le Soi est cette substance impersonnelle, immuable et inaltérable. Le Soi est un pur "cela" dépourvu d'émotion, de désir et de toute activité. Mais, même dans cette variété extrême, une place importante est laissée au libre-arbitre. En effet, tant qu'il y a un corps, il y a une individualité (ahamkâra), quelqu'un qui dit "je", même si cela ne correspond pas à la réalité telle qu'elle est.

Voyons maintenant d'autres variétés de non-dualismes qui, à première vue, sont du genre impersonnel : le bouddhisme du Grand Véhicule (mahâyâna, celui de la Chine, etc.) et la doctrine du Yogavâsishta, immense livre de vie composé au Cachemire vers 950.
Or, ce qui frappe mon esprit (de vilain occidental intello décadent et mangeur de Nutella), c'est le paradoxe de ces discours non-dualistes. En effet :
- d'un côté, il proclament à longueur de phrase que le moi est une illusion, qu'il n'est pas une chose, que personne n'a jamais trouvé sont "moi", et que la seule et unique voie du salut est le détachement né de cette prise de conscience du caractère illusoire du moi, comparé à un personnage assumé en songe.
- mais de l'autre, ils ne disent pas que la personne n'existe pas. Ni que le libre-arbitre soit une illusion. Au contraire, ils prônent l'effort, la ténacité, le courage, la diligence, etc. Et surtout, une fois cet "éveil" accompli, la personne ne disparaît pas : dans le Grand Véhicule, il existe une infinité d'éveilles (bouddha), qui voient parfaitement l'illusion du moi, mais qui n'en restent pas moins des personnes qui disent "je", qui agissent et qui ont leurs traits propres. Amitâbha n'est pas Vairocana, qui n'est pas Shâkyamuni, etc. ; dans le Yogavâsishtha, sont contés d'innombrables aventures et péripéties de personnes éveillées à l'impersonnel. Elles disent aussi "je", manifestent des émotions, de l'attachement, prennent des décisions, etc. Elles gardent leur personnalité. Voire, ces personnalités se multiplient ! Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, mais c'est vraiment frappant. Ils affirment tous que le moi, le mental, la mémoire, sont des illusions, mais ils pensent, ils choisissent, ils se souviennent.

Dans le sillage de ce discours paradoxal, on trouve aussi quelques valorisations du corps, même si elles sont toujours ambivalentes.
Voici un exemple tiré du Yogavâsishta :

"Qui marche sur le chemin ultime
est comme une roue qui continue de tourner" toute seule. L'image va dans le sens de l'impersonnel : l'éveillé est sans désir, sans volonté, sans choix, il "fonctionne" comme disent certains néoadvaitistes, ils bougent parce que la vie les fait bouger. Ils bougent "comme des machines" (yantra-vat) : une expression qui revient souvent dans les textes du non-dualisme impersonnel.

Poursuivons :
"Bien qu'il règne sur la cité du corps,
il n'est pas conditionné par ces actes" (MU, IV, 5, 1)
Bon, ça n'est pas très positif... L'idée est toujours celle de l'exclusion : j'agis sans agir, sans être affecté, sans souffrir.

Mais :
"Pour qui sait,
cette majestueuse cité de son corps
est comme une (fraîche) forêt
qui offre à la fois plaisir et liberté.
Elle ne débouche que sur le bien-être,
pas sur le mal-être." (MU, IV, 5, 2)
Là, c'est plus sympathique, même si je force un brin au niveau de ma traduction.

Mais le monsieur continue :
"Cette cité du corps
est bien charmante,
douée de toutes les qualités.
Pour qui sait,
elle est riche de jeux sans fin,
éclairée par le soleil
du Soi auto-lumineux." (MU, IV, 5, 4)

Vasishta, le narrateur, ajoute que le corps est source de souffrance pour l'ignorant, l'aveugle, mais source de délectation pour l'éveillé, jusqu'à la fin des 61 versets de ce chapitre sur "le yoga de la gloire de la cité du corps".

Bien sûr, l'attitude reste ambiguë : le corps et la vie sont valorisés à condition d'être mis à distance. On remarque aussi cet éloge au féminin de la cité du corps est analogue aux discours sur la femme : cette dernière est une source de bienfaits, à condition d'être "domptée" (dântâ) par son époux et "maître" (pati), comme Dieu gouverne ses créatures... Nous sommes bien loins de l'optimisme et de la générosité de la tradition du tantra non-duel, la tradition du Cœur, qui non seulement reconnaît un égal potentiel à la femme, mais en plus distingue ses qualités propres. Même si le Yogavâsishta imite parfois le discours du tantra non-duel :

"Qui voit l'essence
faite de conscience
- Bhairava - 
dépourvue d'objets,
remplie par l'illusion du monde,
celui-là voit !" (MU, IV, 4, 36)

Bref, je constate que certaines variétés de non-dualisme impersonnel :
- affirment, à leur manière, le caractère essentiel du personnel,
- mais restent toujours dans l'ambiguïté.

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