lundi 27 juin 2016

Amor amoris

L'amour ne demande rien. Il dépasse infiniment les personnes par qui il passe. Pourtant, il ne peut passer que par des personnes. D'où les formules audacieuse d'un Maître Eckhart, reprises par l'ange de Silésie.



L'amour est le lien en l'universel et le singulier, entre la personne et ce qui la dépasse.
La personne n'est pas un assemblage d'informations qui "fonctionne" selon des lois déterminées, une sorte d'automate spirituel. Ou plutôt, une telle machine, si elle existe, est la sève de l'Acte, cristallisée par l'oubli, devenue habitude, tombée dans l'inertie. Mais la Vie demeure, sans quoi même ce simulacre de personne qu'est le Vieil Homme ne saurait subsister. Point d'illusion sans un Souffle réel.

Cependant, l'important n'est pas là. L'important est le lien, l'amour. L'amour est relation, mais relation créatrice des termes reliés. Je n'existe pas avant d'aimer. Je n'existe pas avant d'être aimé. Le sujet et l'objet, ou comme on voudra les prendre, n'existent pas avant l'amour qui les embrasse et en qui ils s'embrassent. Point de dualité sans un troisième terme. Ce troisième n'est pas vraiment un troisième. Il est la vie des termes reliés, il est tout leur être. Il est, plus que le ciment, la matière des choses. 

Et ainsi, il n'y a pas de séparation sans unité, pas d'unité sans séparation.
Telle est "l'ultime non-dualité", parama-advaita, du Dieu et de la Déesse.
Dieu - l'amour - dit, à travers le poète :

"Ma bien-aimée est l'abrégé de l'Univers, 
et l'Univers est prolongement de ma bien-aimée".
(Novalis)

Et cette parole est tout, et elle continue en tout, en chaque cri d'amour, jusque dans le dernier désir du dernier des êtres.

J'ai souvent entendu dire que la Trinité ignorait le féminin. Inutile de nier que le christianisme de Paul de Tarse n'est pas celui d'un amant de la Déesse... Mais le Souffle sacré, traduit par "Saint Esprit", n'est-il pas l'amour ? Or, l'amour n'est-il pas féminin, à l'origine ? De même, dans l'amour courtois, il y a l'amour, incarné par la Dame, la jeunesse, incarnée par son amoureux, et la joie qui les relie. Quelque soient le mode, on retrouve cette trinité, on retrouve l'amour, et on retrouve le féminin.

La conscience est amour.
La conscience ne se contente pas d'être.
Ou alors, il faut dire que son "être" déborde fatalement en amour, en félicité, en désir, en sensation et en action. Elle est l'opposé de l'inertie. Son silence est une parole assourdissante, grosse de tous les mots de toutes les langues.
Ou alors, la conscience se contente d'être. Mais, même alors, elle désire seulement être, et dans cette manifestation de soi comme être sans plus, réside son Acte souverain.
La conscience se crée toujours. Sa créativité est son existence. Jusque dans le rien, elle se crée librement. Elle s'aime jusque dans le néant. 
N'est-ce pas ainsi que les amoureux ont chanté l'abîme de l'amour ?

samedi 25 juin 2016

Trinité et Triade



Alors que, pour la plupart des non-dualistes, la conscience est seulement conscience, regard sans désir, ni excitation, ni volonté, ni pensée, ni action, pour le tantra non-duel, la conscience est aussi désir, amour, acte et liberté. En réalité, ces mots sont synonymes. Les uns sont impossibles sans les autres. Tout simplement.

Il y a Dieu.
Il y a la Déesse.
Et il y a la Personne.

Dieu est "a", la Lumière consciente qui infuse tout, jusqu'au néant.
La Déesse est "ha", la réflexion, le retour sur soi, et ses inflexions infinies, jusqu'au moindre mouvement, jusqu'à l'acte le plus humble.
Et ces deux-là sont inséparables, comme le feu et sa chaleur. Et de cette union intime et pourtant remise en jeu à chaque instant, naît la Personne, une mais aussi unique : "m", résonance subtile (anu signifie à la fois "individu" et "subtil").
Puis la Personne meurt, reprise dans le jeu du Grand Soufflet divin, car "a" et "ha" sont aussi l'inspir et l'expir, le soleil et la lune, goût et dégoût, amour et haine. La Personne se déploie dans l'intervalle entre le Dieu et la Déesse, entre l'être et la conscience d'être, le désir d'être, l'acte d'être.
Ces trois - Dieu, Déesse et Personne - sont inséparables. 
Aham : "je", le Mantra des mantras, le plus mystérieux des mots.
Ces trois sont la Triade sacrée - Trika dans la langue des dieux.

Non pas Dieu seulement. Ni la Déesse seulement. Ni la Personne seulement.
Mais Dieu compris comme Déesse et comme Personne. Déesse comprise comme Dieu et comme Personne. Personne comprise comme Dieu et comme Déesse.

Parce que la liberté, c'est le pouvoir de n'être pas confiné en ceci ou cela, fut-ce "Cela Qui Est".

La non-dualité n'est pas la disparition de la dualité, mais sa reconnaissance comme manifestation de l'unité. La dualité dans l'oubli de l'unité est sans doute une erreur. Mais l'unité dans l'exclusion de la dualité en est une autre. Car, s'il n'y a pas de dualité sans unité, il n'y a pas non plus d'unité sans dualité. Pas de vagues hors de l'océan, certes. Mais pas d'océan qui ne soit agité de vagues, non plus.

Pourquoi trois ? 
Parce qu'avec deux, on reste dans le conflit. De deux choses, l'une. Soit l'un, soit l'autre. La vie s'arrête. Ou bien on se compromet dans la médiocrité.
Alors qu'avec un troisième terme, une réconciliation (qui est bien autre chose qu'un compromis) est possible. Mieux : un dépassement. Mieux : une création.
Unité
Dualité
Dualité dans l'unité


N'est-ce pas là le motif profond de l'attachement chrétien à la Trinité ?
Un seul Dieu en trois Personnes.
L'impersonnel. La personne. Et l'amour comme troisième terme.

L'impersonnel, seul, est abstrait.
Le personnel, isolé, est voué aux tourments.

Ce dépassement-qui-intègre est le mouvement même de la vie, de la conscience, du désir, bref de l'existence. A quoi bon en donner des exemples. Tout l'illustre !

Nous célébrons ce Shiva
qui, selon son libre désir et sans nul autre motif ou cause,
engendre à la fois contradiction puis réconciliation,
et aussi dualité puis non-dualité,
car il connaît l'essence de la conscience ! 

Abhinavagoupta, Méditation sur la Reconnaissance, II, 2, 1 

vendredi 24 juin 2016

L'intelligence d'amour



Aujourd'hui, "intellectuel" est devenu synonyme de superficiel, de compliqué, de vain. 
Outre qu'il y a là sans doute le signe d'une impuissance intellectuelle - à l'image du renard de la fable - n'est-ce pas aussi qu'on a dissocié l'intelligence de l'amour ?
Et ceci semble vrai, hélas, jusque dans ce que l'on appelle "la spiritualité".
Or, amour et intelligence sont deux versants du Mont Sacré.
Le silence appelle le désir, 
l'absence la présence, 
le vide la plénitude.
La lenteur réfléchie est un hymne à l'ardeur mystique 
et la rigueur de penser, une célébration du cœur.
La justesse des mots n'est-elle pas le corps de la justice ?

Permettez-moi de rappeler ici le chant d'Outpaladéva, à la fois philosophe et mystique, philosophe parce que mystique :


La vision des choses telles qu'elles sont
et la grande fête de ton adoration :
couple d'inséparables
qui grandissent sans cesse
en tes amoureux. 

Hymnes, XIII, 7

Pourquoi faut-il sans cesse répéter que philosophie est amour de la sagesse ?

Et quelle sagesse, si ce n'est celle de l'amour ?

Quand Augustin demande la connaissance de Dieu et celle de son âme immortelle, à qui s'adresse-t-il ? A dame Raison. Oui : à la raison, à cette raison que tous méprisent aujourd'hui, le plus souvent au nom de quelques impressions infantiles idéalisées. Refus du réel. Régression. Et non plus transcendance. La raison est réduite à l'art de rédiger des notices et autres "procédures". Quelle laideur ! 

Or, raison et amour sont inséparables.
Raison culmine dans le silence.
Amour se meurt dans la béatitude.
Voilà pourquoi j'ai, à ma manière, certes superficielle, tenté d'attirer l'attention (l'amour ?) sur "l'autre versant du silence", pensé (sic) non comme une brume étrangère à un espace impersonnel, mais comme le bouillonnement même de l'océan sans rivages.

Jacqueline Kelen prévient :

"Tant que l'on dissociera l'intelligence et l'amour, on se retrouvera dans cette situation du monde moderne : d'un côté les gens intelligents, on dira même intellectuels pour préciser leur spécialité, nécessairement froids, voire méchants ; de l'autre ceux qui regorgent de bons sentiments et qui, conséquemment, peuvent s'abstenir de réfléchir...
Finalement, les troubadours, les Fidèles d'Amour, les philosophes néoplatoniciens ont réussi ce tour magnifique d'allier le goût de la perfection à l'appétit de bonheur. Et de nommer amour cette alliance miraculeuse. Les hommes modernes, assurément, peuvent les envier, eux qui la plupart du temps doivent choisir entre un bonheur morne et un savoir austère, entre la bêtise heureuse et l'intelligence tourmentée...
Quand on perd les mots, sans nul doute l'amour s'amenuise." (Amour, invincible Amour, pp. 108-114)

Je ne saurais mieux dire.

mardi 21 juin 2016

Un Védântin dit la vérité sur le Védânta !



Le non-dualisme radical de Shankara, pour qui seule la connaissance libère, sans ouverture sur une quelle conque expérience, ne manqua pas de susciter des tensions. Plusieurs, parmi ses sectateurs, aspirèrent à aller vers un non-dualisme plus sucré, où l'amour aurait sa place. Ainsi 

En réalité, même si la connaissance vraie détruit l'ignorance (avidyâ), ceci n'est pas la délivrance, car la délivrance est autre chose qu'une (simple) absence de joie et de peine... (cette absence) n'étant pas en elle-même le but de l'existence humaine.
Bien plutôt, seul l'amour de Dieu est ce (but), car il atteint l'essence de la joie, car il embrasse la conscience autolumineuse, pleine de félicité. 
La réalisation de l'Absolu (brahman) définie comme destruction de l'ignorance n'est pas l'accomplissement de l'homme, mais il le devient quand il est doué d'un genre d'amour spécial."

Nârâyana Tîrtha, Le Clair de lune de l'amour divin (Bhakticandrikâ), I, 1, 5, un commentaire des Bhaktisûtras de Shândilya

Un orgueil transcendant




Outpaladéva, l'un des auteurs tantriques parmi les plus humbles que je connaisse, distingue clairement l'orgueil des amoureux du divin de celui, plus commun, du commun des mortels :

"Je" suis le Seigneur,
"je" suis beau,
"je" suis savant,
"je" suis heureux.
Qui d'autre est mon égal
en ce monde ?
Cet orgueil transcendant

rayonne en tes amoureux ! 

Hymnes, III, 4

De son côté, Hadewij, vers 1250 (?), confirme que l'amoureux - l'amoureux de l'Amour - participe à la création de toute chose par l'Amour :

L'âme établie
dans une libre nudité,
dans un pur trépas, engendre
tout ce qui est et tout ce qui sera.

Mengeldichten XXII, trad. Porion

Le traduction ajoute que cette idée, plus tard reprise par Eckhart, vient d'Anselme.
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