samedi 20 septembre 2014

Que prouve le test du miroir ?


Pour savoir si un animal ou un enfant est doué de conscience de soi, on recourt le plus souvent au test du miroir.
On met le singe, par exemple, devant un miroir. On lui met une pastille rouge sur le front. S'il la touche, on en conclut qu'il se reconnaît.


En réalité, ce test du miroir de prouve pas la reconnaissance de soi, mais bien la méconnaissance de soi ! En effet, ce qui apparaît dans le miroir est un reflet du corps, et non le Soi. Mais il est vrai que, pour la psychologie contemporaine, la conscience de soi est la conscience d'être un un individu séparé du reste du réel et des autres. Ce qui est exactement le contraire de la véritable conscience de soi.

De plus, on peut très bien être incapable de reconnaître son reflet dans un miroir, sans pour autant être dénué de Soi ni de conscience. Certaines personnes souffrent de ce trouble. Elles ne perdent pas le sens du "je" pour autant. De même, l’enfant qui ne se reconnaît pas dans un miroir n'est assurément pas sans conscience. 

Qu'en conclure ? Que la conscience est le Soi.

Sam Harris, dans son dernier livre Waking Up, distingue les deux et affirme qu'il peut y avoir conscience sans Soi, dépourvue de sens du "je". Mais il confond le Soi avec des objets. Il réduit le Soi à des choses, un corps, une sensation, des mots, etc. Or il est clair que ce Soi-là est construit. Mais ces constructions, ces "Sois" conventionnels, apparaissent et disparaissent dans la conscience qui est le Soi véritable. Harris a du mal à l'admettre, même s'il admet l'importance de la distinction entre la conscience et ses objets. Il préfère s'en tenir à un discours qu'il rapproche du bouddhisme, du type "le Soi est une illusion", sans doute parce que la reconnaissance que la conscience est le Soi le mènerait vers des implications métaphysiques qu'il n'est pas prêt à assumer. En effet, quand on reconnaît que la conscience est le Soi, on n'est plus très loin de Dieu et de tout ce qui s'ensuit...

Mais peu importe, au fond.

La véritable conscience de soi est simplement la reconnaissance de la conscience, juste maintenant, sans nulle dualité ni discours.
Le véritable miroir est celui de la conscience (peu importe le mot) qui englobe et accueille tout et tous. 

Au bouddhiste Dharmakîrti qui dit :

S'il y a un Soi, il y a la notion de "l'autre".

Cette division entre le Soi et l'Autre engendre la haine et 

l'appropriation.

En découlent directement

Toutes les pathologies mentales.

Utpaladeva répond :

Les choses, dépourvues de conscience (propre),

Sont presque inexistantes : elles n'existent que dans la 

Lumière consciente qui est le Soi.

C'est une seule et même manifestation de notre Soi (qui se 

manifeste)

A la fois comme soi-même et comme autrui.

vendredi 19 septembre 2014

Entre connaissance et inconnaissance

Peut-on réaliser notre vraie nature au milieu du chaos de la vie ? Ou bien faut-il fuir ? Et quelles leçons tirer de la violence qui semble faire corps avec la vie ? Là encore, faut-il s'engager dans la bataille (mais pour quoi ?) ou baisser les bras ?
Le Chant du Bienheureux (Bhagavad-gîtâ) est l'un des textes les plus connus de l'hindouisme. 
Il prend place dans une terrible guerre qui déchire les hommes en deux camps. Ce conflit va mener l'humanité à sa quasi destruction. Elle est racontée dans La Grande épopée des enfants de Bharata (Mahâ-bhârata). Avec près de cent mille versets, elle forme le plus long livre de l'humanité. Dans ce véritable livre-univers avant la lettre, il est question de tout, mais surtout de l'absurdité des comportements humains et de la vanité de toutes leurs chamailleries face au Destin, au Temps, à la Mort (kâla).


Et donc la bataille finale arrive. Et Arjuna, héros du camps des gentils, s'avance entre les deux armées. Il voit chez ses "ennemis" ses anciens amis, ses parents, ses frères. Qui ont mal tourné certes, mais qui restent des frères (les femmes sont absentes). Et l'évidence de l'absurdité de la situation l'envahit. A quoi bon ces massacres ? Découragé, abattu, il semble paralysé par le doute (vikalpa, en sanskrit). Intervient alors son écuyer, Krishna, lequel n'est autre que Dieu, "devenu homme pour que les hommes puissent devenir Dieu". Celui-ci entreprend de chapitrer Arjuna et de le remettre en selle, en lui tenant ce discours : Tes ennemis sont déjà morts. Votre véritable nature - votre Soi -, c'est moi, Krishna, qui suis pure conscience éternelle et immortelle. Ainsi, ne te fais pas de soucis, frappe ! Discours d'une cruauté extraordinaire si l'on y songe, et qui a d'ailleurs inspiré plusieurs interprétations guerrières, largement inspirées par l'islam et le christianisme.
Les commentaires, en vérité, son innombrables. Mais parmi les moins connus, il y a le commentaire "tantrique" d'Abhinavagupta. Ce dernier s'efforce de révéler le sens ésotérique de la Gîtâ. Les bons et les méchants sont la connaissance contre l'ignorance. Le lieu de cette bataille est le corps (kula). Les dieux sont les facultés du corps et de l'esprit. Et le vaillant guerrier Arjuna est l'individu qui, guidé par le Seigneur (Krishna), va se placer au centre, dans l'intervalle entre les contraires, pour accéder à la libre conscience qui anime et embrasse ces contraires. Il résume chaque chapitre (la Gîtâ en comprend dix-huit) dans un verset. Le premier dit :

Le sage,
D'abord rendu impuissant
Par la bataille entre la connaissance et l'ignorance,
Doit délaisser les deux à la fois
Grâce à l'usage de la raison,
Puis s'affranchir de toute discrimination.  

Et il résume ainsi le début de la réponse de Krishna, le second chapitre donc :

Merveille !
Chose étonnante que cette créativité de l'esprit !
Il abandonne une expérience
Pour s'emparer aussitôt d'un autre objet,
S'y repose, puis le laisse à son tour !

L'idée d'Abhinavagupta est la suivante : 
L'expérience est discontinue. L'attention est comme un singe qui saute de branche en branche. Or, entre deux instants d'expérience, il y a un intervalle de conscience libre. Quand une pensée a cessé et que la suivante n'est pas encore apparue, la conscience se révèle en sa nudité. Les pensées ou expériences sont gouvernées par la loi des contraires : pas de droite sans gauche, etc. Pour se libérer de ce jeu, absurde en lui-même, il faut reconnaître la conscience nue qui jaillit entre eux et qui les crée et les anime. Autrement dit, notre vraie nature est toujours présente, mais d'ordinaire elle n'est pas reconnue. Nous passons d'une chose à une autre sans prêter la moindre attention à l'espace de pure conscience qui les contient. Or, cette conscience est pourtant ce que nous cherchons en vérité, quoique confusément. Nous sommes comme celui qui cherche ses lunettes alors qu'il les porte sur le nez ! 
Pour être libre de la "guerre" de l'existence, il faut et il suffit donc de reconnaître l'espace, la conscience en laquelle ces hauts et ces bas apparaissent puis disparaissent.

Voici quelques versets de ce second chapitre chantés par notre groupe sanskrit préféré :



Et aussi, ne ratez pas le Mahâbhârata en version Metal :

jeudi 18 septembre 2014

Connaissances de l'Immense

Les Aphorismes sur l'Immense (Brahma-sûtra). Censément le point de départ d'une interprétation rationnelle du Vedânta, c'est-à-dire des Upanishads. Commentés par Shankara le célèbre penseur non-dualiste (non affilié à aucune secte tantrique, à ma connaissance), mais aussi par des shivaïtes, des vishnouïtes, des shâktas (adeptes de la déesse) et bien d'autres. Au vu de sa forme laconique, difficile de savoir si ce texte est non-dualiste ou pas. Mais entre le non-dualisme radical de Shankara et le dualisme non moins extrême de Madhva, il est probable que l'auteur, un certain Bâdarâyana, propose une pratique duelle éclairée  par une conscience de l'unité. La plus grande partie du texte s'occupe des processus de création de l'univers. Son commentaire par Shankara est l'oeuvre qui définit Shankara, et assurément l'oeuvre la plus importante du non-dualisme. Mais bien peu la lisent car c'est un texte difficile comme tous les textes techniques en sanskrit.

Voici les quatre premier aphorismes, les plus commentés :

1 - Maintenant, donc, le désir de connaître l'Immense.

2 - (L'Immense) est ce dont naît (le monde) et ce en quoi (il subsiste et se résorbe).

3 - (L'Immense existe) car il est la source de l'enseignement (des Upanishads).

4 - Mais cet (Immense est à son tour révélé par l'enseignement des Upanishads), car (la réalisation de l'Immense) dérive de cet (enseignement).

Ces quatre aphorismes chantés en mode Dark Metal :

mardi 16 septembre 2014

Le vrai miracle


La spiritualité ne doit pas être confondue avec la religion ni avec le surnaturel. Pas besoin de croire en la résurrection pour accéder à ce dont parlent les mystiques et les sages de tous les âges.
Mais le plus souvent, la confusion règne.

Les miracles attirent les curieux. Qui ne nourrit pas l'espoir que les lois de la nature feront une exception pour lui ou pour elle ? Juste une fois...

Les récits indiens sont pleins de miracles. Abhinavagupta, le grand penseur du tantra, appelle cela le drishta-yoga, "les pouvoirs du yoga rendus visibles". En effet : la vie intérieure change tout. Et en même temps, elle ne change rien. Comment alors partager cette expérience ? A mon sens, les miracles sont, à l'origine, un effort pour faire sentir les merveilles de la vie intérieure à ceux et celles qui ne la vivent pas. 

Mais ces miracles sont faux.
Ici, Derren Brown démonte les astuces des évangélistes pour faire croire à leur pouvoirs de guérison :


Là, un magicien indien explique les trucs des yogis pour léviter :


Faire apparaître des montres suisses et autres bricoles était la spécialité du grand mentaliste Saï Baba :


Enfin un groupe de rationalistes indiens s'efforce d'éduquer des villageois et nous explique au passage quelques "miracles" :


Pourtant les miracles existent. 
Du moins, je peux témoigner d'un vrai miracle : celui d'être conscient, ici et maintenant. Comment un assemblage de choses privées de conscience (les atomes) peut-il engendrer le fait d'être conscient ? A côté de ce miracle-là, les lévitations et autres poudres de perlimpinpin ne sont que fadaises ! 

dimanche 14 septembre 2014

Mâyâ, la Magie

Holding the Sun

Par égarement et confusion,
On croit que
Les attributs du corps,
Tels que l'inertie, l'illusion
Et le fait d'être limité,
Appartiennent au Soi, à la conscience.
De même, on croit que
Les (attributs du) Soi
- Vérité, connaissance et bien-être -
Appartiennent au corps. 21

Le (Soi) un,
Paraît (multiple)
Comme la lune reflétée dans (plusieurs) eaux.
Sans crainte,
Il parait (effrayant)
Comme la corde prise pour un serpent.
(Il se manifeste comme accident alors qu'il est substance),
Comme la substance de l'or
(Est confondue) avec le bracelet et autres (formes qu'elle prend). 28

Par confusion,
Cet univers, ce quasi non-être,
Est projeté sur le Soi.
Il est projeté sur le Soi déjà présent
Comme l'argent est projeté sur la nacre.
Il est projeté sur le Soi omniprésent,
Comme une cité imaginaire est projetée sur l'espace.
Il est projeté sur le Soi qui est Lumière consciente,
Comme le mirage est projeté sur les rayons (du soleil).
Il est projeté sur le Soi sans affairement,
Comme le voleur est projeté sur le pilier. 29-30a

Quand cette illusion,
Quand cette confusion
Ont été écartées,
Le Soi auto-lumineux,
Qui est à soi-même sa propre preuve
(Et qui est donc) libre de toute contradiction, réfutation,
Illusion ou erreur,
Est reconnu.
Quand s'effondrent
Les circonstances accidentelles
Que sont le corps et autres (objets),
Le Soi n'est autre que le Seigneur
Absolument souverain. 30b-31


Attribué à Sureshvara, Un Délice pour l'esprit (Mânasollâsa), VII
Ce texte de la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijna) sera publié d'ici la fin du mois et les deux conférences d'octobre au CIPh (voir ci-contre) porterons sur lui.
Un quatrain de Kabir par le grand chanteur de Bénarès, Channulal Mishra :

samedi 13 septembre 2014

Caché par son évidence même

L'absence de "moi" dans la conscience n'est pas un état subtil ou ésotérique, réservé à quelques initiés. Ce n'est pas le résultat de milliers d’heures de méditation ou de thérapie.
C'est juste un fait : quand je regarde dans la direction pointée par ce doigt ci-dessous, il n'y a pas de "moi" au sens habituel du terme. Pas de visage, pas de matière, pas de forme, pas de couleur, aucune entité séparée. Ce n'est pas le néant pour autant car cette transparence est consciente, éveillée. 

Cet espace transparent est plus évident que le doigt qui pointe vers lui, plus évident même que n'importe quelle pensée ou sensation, qui ne sont que des vagues dans cet océan de présence éveillée.

C'est ce que dit Sam Harris dans S'éveiller (Waking Up), un excellent livre plein d'anecdotes et d'expériences profondes et savoureuses :

L'absence de 'moi' n'est pas une caractéristique "profonde" de la conscience. Elle est là, à sa surface. Et pourtant les gens peuvent méditer pendant des années sans la reconnaître. Après avoir été introduit à la pratique du dzogchen, j'ai réalisé que la plupart du temps que je passais à méditer avait consisté à négliger la compréhension même que je cherchais.
Comment quelque chose peut-il être à la surface de l'expérience et pourtant être difficile à voir ? J'ai déjà fait l'analogie avec le point aveugle (p. 146)...

Le point aveugle : Fermez l’œil gauche, fixez la croix et avancez ou reculez lentement. Quand votre œil est à environ 30 cm, le point "disparaît" :



Dans le genre, j'ai un faible pour le cube de Necker :


Ce cube de Necker est un cas particulier de figure ambiguë. Par exemple, voyez-vous ci-dessous un vase blanc ou deux visages noirs ?



De même, la conscience est évidente. Mais justement, cette évidence explique qu'elle passe inaperçue à elle-même.

vendredi 12 septembre 2014

Yoga de Shiva

L'attention dans les yeux,
Les yeux dans l'espace.
Grand ouvert,
Regard sans visage,
Transparence sans limites,
Le corps retourné
Comme un gant,
L'extérieur devient l'intérieur,
Comme un ciel sans nuages.
Une seule présence,
Nette et vivante.

Tel est le yoga de Shiva.

Dans cette image, notez l'usage de la ceinture traditionnelle :

Photo : Thögal Practice by Sönam Zangpo Rinpoche 

The great Drugpa Sönam Zangpo Rinpoche was a direct disciple og Togden Shakya Shri, who discovered many hidden treasure teachings or Terma (gter ma): Several of these are related to Dzogchen and Mahamudra.
Here Rinpoche shows on of the positions for the Dzogchen Thögal practice.

En vidéo :



Ici la ceinture n'est pas revêtue, mais notez sa largeur et sa texture en poils de yak :

Photo : Meditative Experiences

This yogic practitioner or naldjorpa (rnal 'byor pa) remains in deep meditation endowed with various experiences if emptiness, clarity and bliss (bde stong mi rtog pa'i nyams). He wears a meditation belt and a rosary.

Photo : New Translation available

Shardza Tashi Gyaltsen Rinpoche

The Practice of Chülen

Drawing the Strength from the Food of Complete Liberation by Extracting the Essence of the Three Kayas

The Drawing the Strength from the Food of Complete Liberation by Extracting the Essence of the Three Body-Dimensions or Kayas; from the cycle of The Self-Arising Three Body-Dimensions of the Great Perfection (/rdzogs pa chen po sku gsum rang shar las sku gsum bcud len thar pa’i rgyags phye bzhugs so//).

J'animerais deux weekends d'initiation à cette approche de la méditation.
Voir ici





jeudi 11 septembre 2014

Une vision simple et directe

Sam Harris, un athée américain notoire, grand pourfendeur des religions et connu pour son franc-parler, considéré avec Hitchens, Dawkins et Dennett comme l'un des "quatre cavaliers de l'Apocalypse", vient de sortir en anglais un livre sur l'éveil non-duel :  S'éveiller, un guide pour une spiritualité sans religion
On y trouve un chapitre qui présente la Vision Sans Tête de Douglas Harding et la rapproche de la tradition tibétaine du dzogchen. Extrait :

"Douglas Harding était un architecte anglais qui par la suite devint célèbre dans le milieux New Age pour avoir ouvert une porte vers l'expérience de l'absence de Soi... Je n'ai jamais rencontré Harding, mais après avoir lu ses livres, je n'ai guère de doutes qu'il essayait d'introduire ses étudiants à la même compréhension qui est la base de la pratique du dzogchen.
Harding fut amené à cette compréhension en voyant un auto-portrait du physicien et philosophe autrichien Ernst mach, qui eut l'idée brillante de se dessiner tel qu'il apparaissait à la première personne : "Je suis sur mon canapé. Si je ferme mon œil droit, l'image représentée suivant cette fermeture se présente à mon œil gauche. Dans un cadre formé par le bord de mon sourcil, par mon nez, et par ma moustache, une partie de mon corps apparaît, dans la mesure où elle est visible, avec son environnement".


Harris poursuit :
"Harding a écrit plusieurs livres sur son expérience, dont un petit volume fort utile intitulé Vivre sans tête. Il est à la fois amusant et instructif de noter que ses enseignements furent sélectionnés pour être tournés en dérision par le scientifique cognitiviste Douglas Hofstadter.... un homme de vaste culture et de grande intelligence qui, semble-t-il, n'a pas compris ce dont parlait Harding...
Voici un extrait du texte de Harding critiqué par Hofstadter :

Ce qui se passa fut simple jusqu'à l'absurde et pas spectaculaire : j'arrêtais de penser. Une sorte de mollesse ou de passivité étrange, un calme singulier, m'envahirent. La raison, l'imagination ainsi que tout bavardage mental s'éteignirent.  Pour le coup, les mots me manquèrent. Le passé et le future disparurent. J'oubliais qui et ce que j'étais, mon nom, le fait que j'étais un homme, un animal, de même que tout ce qui pouvait être qualifié de "mien". C'est comme si j'étais né en cet instant, à nouveau, sans mental, vierge de toute mémoire. Il n'existait que le Maintenant, ce moment présent et ce qui était clairement donné en lui. Regarder était suffisant. Et j'y trouvais des jambes en pantalon kaki se terminant en bas par une paire de chaussures marrons, des manches kaki se terminant par une paire de mains roses, et une chemise kaki qui se terminait, en haut, par absolument rien ! Assurément pas par une tête.
Cela ne me prit pas longtemps pour remarquer que ce rien, ce trou où une tête aurait du se trouver, n'était pas une vacuité ordinaire, pas un simple rien. Au contraire, il était tout ce qu'il y a de plus rempli. C'était une vaste vacuité bien remplie, un rien qui pouvait laisser place à toute chose : de l'espace pour l'herbe, les arbres, les collines sombres au loin, et très loin au-dessus d'elles, les sommets enneigés pareils à une rangée de nuages anguleux chevauchant le ciel bleu. J'avais perdu une tête et gagné un monde. Ce paysage était là, magnifique, brillant de tous ses feux dans l'air limpide, seul et sans support, comme suspendu mystérieusement dans le vide, et (et ceci était le véritable miracle, la merveille et la délectation) totalement libre de "moi", non déformée par un quelconque observateur. Sa présence totale était mon absence totale, corps et âme. Plus léger que l'air, plus transparent que le verre, et délivré de moi-même. Je n'étais nulle part. Il ne surgissait nulle question, aucune référence à un au-delà de l'expérience, mais seulement une paix et une joie silencieuse, et la sensation d'avoir laissé tomber un fardeau insupportable. J'avais été aveugle à la seule chose qui est toujours présente..."

Voici les "réflexions" de Hofstadter sur le témoignage de Harding : 
"Voici une vision charmante, infantile et solipsiste de la condition humaine. C'est quelque chose qui, sur un plan intellectuel, nous choque et nous désole : quelqu'un peut-il sincèrement croire en de telles idées sans se sentir ridicule ? Et pourtant, cela nous parle sur un plan primitif. C'est le niveau auquel nous ne pouvons accepter l'idée de notre mort".
Mais Harris montre que Hofstadter se trompe et que Harding propose une expérience précise : 
que se passe-t-il à l'instant où la conscience se retourne sur elle-même ? 
Puis il propose l'expérience du doigt.


Enfin il fait le rapprochement avec "l'introduction à la nature de l'esprit" dans le dzogchen. 

Susan Blackmore, une scientifique sceptique anglaise et pratiquante du zen, raconte son expérience de la Vision Sans Tête ici.

mercredi 10 septembre 2014

Rien ne cache le Soi



Pour les êtres ordinaires,
Tout cache ta Présence.
Pour les amoureux,
Rien ne cache ta Présence !

(On dit que) tu peux être atteint
Par des pratiques graduelles :
Dès lors tu (semble) obscurci
Par cette complexité.
Pour tes amoureux,
Ta Présence
Est le Soi qui brille
A jamais transparent. 

Seigneur !
Il existe des gens singuliers qui
Rient dans la victoire comme dans la défaite,
Ivres du nectar de ton amour.

Utpaladeva, Hymnes à Shiva, XVI, 1-3

dimanche 7 septembre 2014

La voie de l'amour est-elle toujours celle de... l'amour ?


J'aime beaucoup le soufisme. Loin des égorgements, des massacres et du totalitarisme que certains égarés Occidentaux (oh les vilains !) attribuent aux pauvres Musulmans persécutés, les soufis sont gentils. Ils prouvent que l'islam est une religion de paix. Lisez ces propos sur l'anéantissement du moi. N'est-ce pas là l'essence de toute spiritualité ? Ah, comme c'est beau ! Mais lisons :

« Le plus juré de tes ennemis est ton “moi” qui se trouve entre tes flancs » [dit un hadith…]. Il est pire que tous les ennemis, plus grand que toutes les idoles : […] « La mère des idoles est celle de votre “moi” » [dit un vers de Rûmî]. De toutes les idoles, c’est celle-ci que l’homme sert le plus […] et tant qu’il ne l’a pas détruite, il ne peut devenir divin. Il ne peut y avoir en même tant l’idole et Dieu, il ne peut y avoir en même temps égoïsme et divinité. Tant que nous ne nous sommes pas […] détournés de cette idole et tournés vers Dieu, […] nous sommes en réalité idolâtres, même si en apparence nous adorons Dieu. En parole nous disons « Dieu » et ce qui est dans notre cœur c’est nous-mêmes. Nous voulons Dieu aussi pour nous-mêmes !
Sans cet amour de soi et cet égoïsme, l’homme ne dénigrerait pas les défauts des autres. Ces dénigrements que nous faisons les uns envers les autres sont tous parce que nous sommes à nos yeux très bons et justes et qu’en raison de cet amour de soi que nous avons, nous nous considérons nous-mêmes comme un homme parfait et tous les autres comme défectueux, et nous critiquons leurs défauts. Dans une poésie que je ne veux pas citer, un monsieur fait des reproches à une femme d’un certain genre et elle lui répond : « Je suis tout ce que tu dis, mais toi, es-tu tel que tu parais ? »
Tous les actes de service divin sont un moyen, toutes les prières sont un moyen, tout cela est un moyen pour que se révèle en l’homme le meilleur de lui-même, pour que ce qui est en puissance et qui est l’essentiel en l’homme s’actualise et qu’il devienne humain, pour que l’homme en puissance devienne un homme en acte, pour que l’homme naturel devienne un homme divin, de sorte que tout en lui devienne divin et qu’en tout ce qu’il voit, il voie la Réalité divine. Les Prophètes aussi sont venus pour cela, eux aussi sont des moyens. Les Prophètes ne sont pas venus pour constituer un gouvernement : que voudraient-ils bien en faire ? […] Ils instaurent aussi un gouvernement, qui est gouvernement juste, mais là n’est pas l’objectif : tout cela, ce sont des moyens pour que l’homme arrive à un autre niveau, et c’est pour cela que les Prophètes sont venus.

"Mais tant que l’homme est voilé par son ego et préoccupé par lui-même, […] sa nature essentielle reste voilée. Pour passer cette étape, il faut, en sus du combat intérieur [contre soi-même], être guidé par la Réalité sublime. […]
“O mon Dieu ! accorde-moi de totalement me consacrer à Toi et illumine les regards de nos cœurs par la clarté d’un regard vers Toi, afin que les regards des cœurs traversent les voiles de lumière, parviennent à la source de l’Immensité et que nos esprits soient rattachés à la toute-puissance de Ta sainteté ! O mon Dieu ! Fais de moi quelqu’un que Tu appelles et qui réponde à Ton appel, quelqu’un que Tu regardes et qui tombe foudroyé par Ta majesté, quelqu’un avec qui Tu t’entretiens dans l’intimité…”.
Cette consécration totale consiste à sortir de l’étape de l’ego et de ce qui s’y rapporte. […] C’est là un don divin à Ses proches amis dévoués qui intervient après qu’ils soient tombés foudroyés par la Majesté divine, dès lors qu’Il a porté sur eux un coin de Son regard […] L’entretien intime de la Réalité divine avec Ses serviteurs d’élite ne prend forme qu’après qu’ils aient été foudroyés et que la montagne de leur propre existence ait été pulvérisée […]
Ma fille, l’infatuation et la suffisance viennent d’une ignorance extrême de sa propre nullité et de l’immensité du Créateur. Si l’on réfléchit un tant soit peu sur l’immensité de la création, dans la mesure où l’humanité est parvenue jusqu’à présent, avec tous les progrès de la science, à en connaître une infime partie, on prendra conscience de sa propre nullité et de celle des systèmes solaires et de toutes les galaxies ; on saisira quelque peu l’immensité de leur Créateur ; on aura honte de son infatuation, de son égoïsme et de sa suffisance ; et l’on se sentira bien ignorant."

Et outre ces propos dignes des plus profonds gnostiques, ce soufi sublime a aussi écrit ces vers. Ne s'adressent-ils pas directement au Coeur ? Laissons-nous bercer :

         Épris je fus, ma mie, de la mouche à tes lèvres
         Je vis ton œil languide et en fus alangui.
L’Amie n’a pas passé la porte et ma vie touche à sa fin,
C’est le bout de mon histoire et ce chagrin n’a pas pris fin ;
La coupe de la mort en main, je n’ai point vu celle de vin,
Après tant d’années passées, de l’Aimée nulle bonté ne vint.


Un nœud s’est défait de la tresse emmêlée de l’Aimée,
Tout comme un jeune amant, le vieil ascète est à Ses pieds.
Au calice de Ta grâce, j’ai bu une goutte de vin,
Alors mon âme s’est noyée dans la vague de Ton chagrin. […]
Aux drilles de la taverne est venue l’annonce de l’union,
Aussitôt ce fut le tumulte, danse et joie à l’unisson.

C’est dans la voie d’Amour qu’il faut chercher à jouir 
Et l’engagement pris, il te faut le tenir ! 
Tant que tu es toi-même, point d’union à l’aimée ! 
Moi-même doit s’éteindre dans la voie de l’aimée.

En me demandant une lettre gnostique, Fâti
Exige le trône de Salomon d’une fourmi
A croire qu’elle ne l’a pas entendu
Dire “certes nous ne T’avons point connu”
L’homme de qui l’ange Gabriel, envieux,
Mendiait le Souffle du Miséricordieux



L’échanson, coupe à la main, a éveillé mon âme :
A la taverne des amants, je suis devenu serviteur,
Cet amant ivre a fait de moi, de cette cour, le serviteur.
Le rossignol du Paradis, vers l’Amie n’avait pas de voie,
Ma chance fut cet égayeur qui m’a orienté sur la voie.
Le soufi comme le gnostique sont bien loin de cet endroit :
De l’égayeur prends le calice et, vers la pureté, va droit.
Au seuil de ce maître mage, désormais je reste attaché,
Qui d’une seule gorgée de vin, des deux mondes m’a rassasié ;

Ce fut bien mon bonheur que le maître tavernier, de sa main,
M’a subjugué, qu’il m’a anéanti, et puis qu’il m’a éteint ;
Je suis le serviteur de mon maître qui, de par sa bonté,
M’a rendu absent de moi-même, et tout entier bouleversé. 

Source

samedi 6 septembre 2014

Expériences décisives VI - La vie est-elle un tour de magie ?


Pour étayer une affirmation, on entend souvent "Mais c'est mon expérience !". Soit, mais jusqu'à quel point l'expérience est-elle fiable ? 
Il est intéressant de comparer la vie à une succession de tours de magie. L'art de la prestidigitation montre la magie dans nos vies. L'expérience est une construction, une illusion, un faux-semblant.
Pas nécessairement dans un sens négatif. L'expérience est l'Art de la conscience. 


Maîtres de l'illusion par tzetze


Ce documentaire va bientôt passer sur Arte. Voir ici.

jeudi 4 septembre 2014

"Un moi fondamental qui nous rend déiformes"



A côté de la pratique du silence intérieur, j'ai distingué la pratique du cœur qui consiste à se laisser aller dans la sensation du "je suis". Cette pratique est au cœur de toute vie intérieure, de toute mystique. Dans le Je mystique, Joel Goldsmith décrit bien cette forme de méditation :

"Fermez les yeux et en vous-mêmes, en silence, comme une chose sacrée et secrète, dite doucement le mot "je...je...". Ce Je au centre de vous-même est puissant ! Ce Je en plein cœur de vous est plus grand que n'importe quel problème du monde extérieur. Ce Je au centre de vous est venu pour que vous ayez la vie, et pour que vous l'ayez en plus grande abondance. Ce Je est avec vous "avant qu'Abraham fut", dans l'attente de votre reconnaissance et votre gratitude" (p. 2, 1971).

Il est La Vive flamme d'amour et de félicité qui anime le cœur de l'âme, mais qui ordinairement n'est pas reconnue. 
Cependant, les mystiques chrétiens ne reconnaissent pas généralement ce moi comme Je, mais comme une entité purement transcendante, même si elle se fait sentir au centre de soi. Bien sur, Paul a dit "Ce n'est plus moi qui vit, mais le Christ qui vit en moi", mais les orientations doctrinales ont le plus souvent empêché la reconnaissance du Je comme étant Dieu ou la Source.



Voici une exception. L'enseignement d'un obscur moine capucin mort en 1631, Constantin de Barbançon. Il distingue la vie intérieure dualiste, opération de la volonté tendue vers un Dieu transcendant, de la vie intérieure ultime - non-dualiste dirai-je - opération de Dieu reconnue comme notre acte d'exister et d'opérer, notre moi :

"(Dans la méditation Dieu) se communique ... pour être le premier principe et plus intime de notre être et de tout ce que nous sentons et opérons.... nous le devons unir avec ce que nous sommes.... comme devenu notre nous-mêmes, notre moi ou égoïté fondamentale, nous faisant déiformes et divins."
Anatomie de l'âme, I, p. 39

Selon lui, la pratique du Je est supérieure à celle du silence passif, bien que cette dernière soit condition de la première :

"Quand cet être et opérer de nature est outrepassé, et que plus outre que ce silence on trouve le nouvel être et opérer de la grâce surnaturelle et déiforme (qu'aucuns prennent pour Dieu même comme nous venons de le dire), c'est alors que nous retrouvons premièrement... un moi fondamental de participation de l'être divin, qui nous rend déiformes ; et puis un opérer tout nouveau, qui lui est proportionné."

Op. cit. p. 53-54

Plus loin, il distingue encore plus nettement l'approche transcendante, par silence et négations, de Dieu comme "Autre", de l'approche de la reconnaissance du Soi comme étant Dieu :

"Qu'au lieu qu'en la première élévation à Dieu on pratiquais un progrès continuel vers Dieu par un oubli et détachement de soi-même, n'arrêtant en nul degré de son propre être, mais tendant et s'écoulant toujours en Dieu - afin qu'en se négligeant on se peut finalement perdre et immerger en Dieu au sommet de son esprit - ici, au contraire, rien de plus dommageable à l'âme que si elle voulait par actes de son désir, encore que subtilement produits, se promouvoir et adresser à Dieu comme à un autre et distinct par-dessus soi... Le secret consiste à bien entendre que la relation ou l'attention, ou l'extension que l'âme doit avoir envers Dieu ne doit pas être comme en tant qu'il est sa fin et le terme ou l'objet de ses opérations, mais comme préalable et premier principe fondal et fontal de tout son opérer. Et, en tant que tel, il n'est pas alors autre et distinct, mais comme devenu radicalement et fondamentalement son moi."

Anatomie de l'âme, III, p. 145

Autrement dit, le Je est Dieu et il n'est pas le but de la pratique, mais sa condition toujours déjà présente et parfaite. La pratique est la reconnaissance de ce qui rend possible toute pratique, toute "opération". On ne va pas vers Dieu, mais on reconnait que tout procède de lui, et c'est dans cette contemplation que l'âme se convertit vers lui. De plus, les opérations, les pratiques et aussi bien la vie quotidienne tout entière sont transformées selon cette reconnaissance. Donc tout se résume à la reconnaissance "Je suis je" dont parlent Ramana et d'autres mystiques.
Chacun peut en faire l'expérience sans attendre.

P.S. : ces extraits sont tirés de l'excellent Expériences mystiques en Occident de Dominique Tronc. Il s'est appuyé sur les livres de la Biliothèque de Chantilly. Comme cette bibliothèque s'est retrouvée sur Google Book, on peut lire l'original de Constantin ici :

mercredi 3 septembre 2014

Exclusivisme ou inclusivisme ?


"Non-dualité". Ce terme désigne le fait de ne pas être deux. Du coup, et comme je l'ai dit ailleurs, la non-dualité peut désigner bien des choses différentes. Pour s'en tenir à la philosophie, la non-dualité peut désigner l'identité du sujet et de l'objet (dans le bouddhisme surtout), l'identité de l'individu et de Dieu, l'identité du pur et de l'impur, l'identité du macro- et du microcosme, l'identité de la théorie et de la pratique...

Mais la plupart des philosophies non-dualistes combinent ces points ainsi que les autres - Le monde est-il réel ? Peut-on séparer concept et percept ? L'intellect est-il une voie vers l'absolu ? Faut-il pratiquer concrètement ou non ? Admet-on des mondes subtils ou pas ? etc.

Grosso modo, on peut distinguer deux sortes de non-dualismes : 
- un non-dualisme par exclusion de la dualité. Exemples : Shankara, Sureshvara.
- un non-dualisme par inclusion de la dualité. Exemples : Abhinavagupta, Longchenpa.

L'exclusivisme tend à exclure les rituels, les cérémonies, les symboles et, par voie de conséquence, les mondes subtils, intermédiaires entre l'expérience sensible ordinaire et le monde intelligible, celui de l'intuition de l'absolu. Il tend aussi à exclure le corps, la femme, les autres, le quotidien et, de manière générale, à être intolérant, que ce soit sur le plan doctrinal ou sur celui de la manière de vivre. L'islam typifie cet exclusivisme, même lorsqu'il est non-dualiste. Un cas typique et reconnu est Balyânî et son Épître sur l'unicité absolue. Mais l'on retrouve ces éléments, à divers degrés, dans l'exclusivisme de Shankara et de son disciple Sureshvara. A quelqu'un qui lui propose de combiner théorie non-duelle et pratique duelle, ce dernier répond :

"Cette thèse ne tient pas la route ! En effet, l'idée de dualité portant sur un objet ne peut surgir sans contredire et "effacer" l'idée de la non-dualité exprimée par un "Il n'y a pas de séparation"...
Par conséquent, dire que la connaissance (de la non-dualité)
Peut se combiner à la pratique (qui présuppose la dualité),
Cela revient à dire
Que l'obscurité peut se combiner au soleil
Ou que le froid peut se combiner au feu
Ou encore que la chaleur peut se combiner à l'eau !"
(La Réalisation qui ne dépend pas d'une pratique, I, 77-78)

Mais leur vision radicale présente aussi des points forts : la clarté et le côté "démocratique". En niant les médiations que sont les mondes subtils, les exclusivistes tendent en effet à démocratiser l'accès à l'absolu. Les mondes subtils sont de fait les réalités qui servent à légitimer l'ordre social ou ecclésial, les inégalités donc. Sans parler des questions de pouvoirs surnaturels ou de pouvoir tout court, qui sont presque inévitables chez les inclusivistes, et qui sont plus rares, semble-t-il, chez les exclusivistes.

L'inclusivisme tend à inclure l'action, la vie et ses manifestations, les femmes, les enfants, l'imagination, les mondes subtils, les symboles, tout ce qui permet de communiquer, d'exprimer, de partager, d'incarner. Un exemple en contexte platonisant et abrahâmique est Ibn Arabi. Ici, plus que l'Un pur, l'unité du multiple est valorisée. Plus que la transcendance de l'absolu, ce sont ces pouvoirs, ses vertus, ses effets, ses attributs, qui sont mis en avant. D’où un certain individualisme qui est évident dans le bouddhisme et ses innombrables hagiographies, depuis le Bouddha jusqu'aux maître tantriques, alors qu'on n'a presque rien sur les maîtres exclusivistes, partisans d'une approche plus impersonnelle.
Les points forts de l'inclusivisme apparaîtront à chacun. il permet d'inclure les symboles, les signes, les intermédiaires, et donc l'art, l'amour, l'écriture, les expériences en général, l'individu, l'existence, l'histoire, l'évolution... Il favorise également la tolérance, illustrée par l'image de la montagne. 
Mais sur son versant faible, il favorise les délires mégalomaniaques, les égarements dans les mondes subtils et la fascination pour l'occulte. Pour le pouvoir, au fond. 

Pour finir, disons que l'exclusivisme met l'accent sur la simplicité de l'absolu. Au risque de confondre l'absolu avec la mort ou le néant. Question que l'on peut se poser, par exemple, quand on lit certains propos de Nisargadatta Maharaj vers la fin de sa vie.
L'inclusivisme met l'accent sur la richesse de l'absolu. Au risque de recréer une société inégalitariste, quoi que subtile, des dépendances et tous les travers liés à l'argent et au pouvoir. La richesse nourrit et éloigne la mort, mais elle peut rendre fou.

L'idéal est donc la synthèse de la simplicité et de la richesse, de Shiva et Shakti. 

mardi 2 septembre 2014

Terres de lumière


Dans toute tradition comme dans toute vie intérieure, il y a des mondes subtils. 
La question de leur sens est peut-être plus importante que celle de leur existence. Ou disons que leur existence ne fait justement qu'un avec leur signification. C'est ce qui les définit. Ces mondes sont l’expression imagée de ce qui transcende toute image. Ou plutôt, ils sont le monde, notre monde en fait, mais vu à la lumière de la vérité. Le monde ordinaire, le monde sensible, est celui des vaines opinions et des passions (au sens originel de "maladie") parce qu'il est un regard aveugle. Et ce regard qui ne voit rien voit des choses obscures, absurdes, lourdes, embarrassées, éphémères, dissonantes.
Les mondes subtils sont donc l'expression imagée, assurément conditionnées en partie par l'environnement, d'une vision juste. Entre les formes et le Sans-formes, ils forment plus qu'un pont : une synthèse. 
Juste une remarque au passage : dans le bouddhisme ancien, pour ne prendre que cet exemple, l'idéal à atteindre est situé au sommet de l'échelle des êtres et des mondes, en dehors même de cette échelle, dans une absolue transcendance, au-delà du monde de la forme matérielle, au-delà des mondes de la forme pure (nos mondes subtils) et même au-delà des mondes sans formes. Mais dans le bouddhisme du Grand Véhicule apparaissent des "Terres pures", des lieux où les formes ne trompent plus, où elles ne sont plus obstacles ni pièges mais bien signes limpides et invitations irrésistibles à l'Eveil. 
Et où sont ces Terres ? Non pas loin au-dessus des mondes sans formes, mais au cœur même de l'échelle des mondes, dans le samsâra, plus précisément dans les mondes de la forme pure, c'est-à-dire dans les terres faites de lumière immatérielle, lesquelles sont aussi ben omniprésentes. Comment pourrait-on mieux suggérer que le but, dans ce bouddhisme-là, n'est plus la transcendance pure et simple, mais bien la réconciliation ou la synthèse des formes et du Sans formes, de la transcendance et de l'immanence ?

Or, tout est dans la conscience, d'elle et vers elle. Telle est la juste vision. Comme tout est dans la conscience, la conscience est en chaque chose, sans même un atome séparé. Et comme la conscience est indivisible, elle est non seulement présente en chaque chose, mais encore elle est présente tout entière en chaque chose. Et comme nous avons constaté que tout est dans la conscience, il en découle nécessairement que chaque chose contient toutes choses. 

"Tout est en tout".

On retrouve cette maxime et ses variantes dans toutes les traditions. Dans le platonisme et ses branches nombreuses. Dans les religions de Shiva et dans les religions des Bouddhas.

En contexte platonisant, voici comme le persan Mollâ Sadrâ décrit le monde subtil, celui que Corbin a qualifié d'imaginal :

"Le corps et les volumes de l'autre monde sont infinis, parce qu'ils ont pour origine les imaginations et les perceptions des âmes et que les unes et les autres sont infinies. Les preuves établissant que les dimensions sont nécessairement finies ne valent pas pour l'outremonde ; elles ne valent que pour les dimensions et spatialisations matérielles de ce monde-ci. Cependant, il n'y a là-bas ni entassement ni gêne ; aucun corps n'est ni à l'extérieur de l'autre, ni à l'intérieur de l'autre. Chaque être humain, bienheureux ou réprouvé, possède un univers complet, plus vaste à lui seul que ce monde-ci, et qui ne forme jamais par rapport à l'univers d'un autre, comme un autre rang d'une même série, car chacun des bienheureux possède de la série tout entière toute la proportion qu'il désire."

Mollâ Sadrâ, cité dans Corps spirituel et terre céleste, p. 196

Evidement ce passage évoque avec une précision étonnante ce qui est dit ailleurs sur "l'unité sans confusion" de Proclos et Denys : notamment dans Le Soûtra de l'Ornementation fleurie ou dans le Yoga de Vasishtha, texte immense, fabuleux et pourtant vérace, partiellement traduit en persan du reste.  Comme dit Abhinavagupta, lui dont le nom évoque les pouvoirs de la conscience "à la fois évidente et cachée, cachée par son évidence même" : "Le trait propre de ce qui est privé de conscience, c'est que sa manifestation est délimitée. La conscience est différente, car elle n'est pas délimitée" (Poème pour l'éveil, 7), elle n'est pas mesurée ni mesurable. 
Et pourtant, dans l'outremonde, elle est images, formes et sensations à profusion. 
Les formes sont limitées, c'est là l'ordinaire. La conscience n'est pas délimitée, c'est l'extraordinaire. Mais quand les formes sont sans limites, n'est-ce pas l'extraordinaire de l'ordinaire ? N'est-ce pas là justement l'évocation de la réconciliation des opposés, de la synthèse achevée, de l'adéquation du potentiel et de l'actuel, de l'apparence et de sa réalité, de l'existence et son essence ?

Il y aurait beaucoup à dire sur ces sujets. J'en ai parlé dans mes livres et dans plusieurs billets de ce blog déjà, mais bien sûr ce ne sont que des reflets fugaces.

Hildegarde :

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