samedi 31 août 2019

Le Cœur de la Reconnaissance 10



Suite du commentaire à la nouvelle traduction du Coeur de la Reconnaissance, aussi appelé Shakti-soûtra (Pratyabhijnâ-hridaya). C'est un manuel complet, profond et concis à la fois. Il rassemble la quintessence du shivaïsme du Cachemire.

Dans le premier Soûtra, Kshéma a directement pointé l'essentiel. C'est une habitude traditionnelle, les Auteurs indiens commencement souvent par le point de vue le plus vrai et le plus simple, avant de l'expliquer en répondant aux objections et aux doutes des uns et des autres.

Le second Soûtra indiquait que la conscience est le divin mais que la conscience est libre. Elle n'est pas connaissance inactive, mais conscience en mouvement, désir, volonté et élan vers l'acte de se manifester. Le monde est donc la conscience en train de se réaliser librement ainsi, sous cette forme.

Mais comment est ce monde ?
Il est marqué par la relativité (à ne pas confondre avec le relativisme) du sujet et de l'objet. Il existe différents mondes en fonction des états de conscience. Comme dit Abhinava Goupta, "la manifestation dépend de la réalisation", de la sensibilité, de la pensée, bref de l'état de conscience.

Traduction :

"Pour expliquer l'essence de l'univers avec ses niveaux, il (=moi, Kshéma Râdja) dit :

La variété de sa (manifestation) s'explique par la variété des états de conscience auxquels correspondent les mondes. 3"

Je traduis ici de façon très libre. Le sanskrit dit, plus littéralement : "La variété de cela provient des différents sujets avec les objets qui leur correspondent". Et même, le sanskrit ne dit pas "sujet et objet", mais plutôt "saisissant et saisi", afin de bien marquer l'union mutuelle du sujet et de l'objet. En gros, ces expressions d'origine bouddhistes soulignent le fait que le monde dans lequel nous vivons dépend étroitement de notre état de conscience.

Kshéma va ensuite exposer les principaux niveaux, de façon schématique, bien qu'il existe une infinité de nuances :

"Cet univers est varié, il existe de plusieurs manières.  
Pourquoi ? A cause des différents états des sujets et des objets qui sont dans des états qui se correspondent, c'est-à-dire adaptés l'un à l'autre." 

Voilà le principe général. Ensuite, l'Auteur décrit ces niveaux, en commençant par les niveaux les plus élevés, ceux où la conscience se manifeste, mais sans s'y perdre :

"Au niveau de l’Éternel Shiva, (la conscience) est une objectivité clairement (manifestée, mais) recouverte par la subjectivité. Cet univers correspond exactement aux sujets (qui y vivent), qui sont les Grands Seigneurs des Mantras et qui sont gouvernés par l’Éternel Shiva. Ils sont agencés ainsi selon le désir du Seigneur suprême (=Shiva)"

Ici "Éternel Shiva" ne désigne pas Shiva mais un état de conscience, sur lequel règne un être appelé l’Éternel Shiva. A ce niveau, les choses apparaissent, le monde n'est pas nié par la conscience, mais elles sont alors "recouvertes de subjectivité", c'est-à-dire qu'elles baignent dans la pleine conscience de soi qui est une parfaite félicité, une extase intense. En clair, dans cet état le monde est ressenti comme une extension de mon être et une extase de mon plaisir. Je me réalise comme monde et j'en ai une pleine conscience. 

Remarque importante : tous les êtres des niveaux dits "purs" ou "authentiques", dans lesquels la conscience de la dualité ne cache pas la conscience de l'unité, sont peuplés de toute une hiérarchie de Mantras, laquelle n'est pas sans rappeler les hiérarchies angéliques des religions abrahamiques, lesquelles ont plagiées les hiérarchies enseignées par les maître pythagoriciens et platoniciens, à commencer par Proklos. En clair, on n'errera sans doute pas beaucoup si l'on se représente les Mantras comme des Anges, les Seigneurs des Mantras comme des Archanges, et ainsi de suite. Les hiérarchies divines sont, dans le platonisme, agencées selon la puissance de leur conversion vers l'Un. Ici, les Mantras sont disposés selon la puissance de leur conscience de la Lumière qui est la conscience. Ils sont comme les organes et le corps de la conscience. Comme dans la hiérarchie céleste que Denys (un moine arabe sans doute) a pompée sur Proklos, le mouvement de la grâce à la fois procède de l'Un et retourne à lui, en un vaste cycle qui fait penser au circuit des eaux dans une fontaine ou à un jeu d'eaux, à l'image de Versailles (Denys était très lu au Grand Siècle).

Revenons à la traduction :

"Au niveau du Seigneur, l'objet, le monde, est à la fois subjectivité et objectivité, clairement manifestés comme étant la manifestation d'un même être". 

Là aussi, je paraphrase un peu, le sanskrit étant très elliptique et technique, avec du vocabulaire grammatical, ce qui n'est par rare en Inde : il existe même des philosophies non-duelles basées sur la grammaire sanskrite ! 
Notez que le "Seigneur", ici, n'est pas non plus Shiva (le "Seigneur suprême"), mais à la fois le nom d'un niveau de conscience et le nom de l'entité qui y règne, équivalent d'un Principe ou d'une Puissance dans la hiérarchie dyonisienne. Pour un survol de cette hiérarchie, cliquer ici. Ce genre de schéma peut sembler fastidieux par endroit, mais ce sont des outils indispensables pour comprendre le tantrsime aussi bien que la mystique abrahamique. Sans cela, il est certain que l'on n'y comprendra rien. Et le New Age est un dérivé de cette vision du monde. Connaître ces schémas est donc très utile.

Et comment sont les sujets de ce niveau de conscience ?

"Ils sont les Seigneurs des Mantras, gouvernés par le Seigneur".

Nous sommes donc descendus d'un cran dans la "hiérarchie céleste" tantriquo-shivaïte. Mais on trouve des équivalents dans le bouddhisme et le vishnouïsme, de même que dans le Boeun tibétain et le Taoïsme.

Ensuite (toujours plus bas) :

"Au niveau de la pure Science, l'univers est dualité dotée d'une seule et même essence ("moelle"). Les sujets correspondants sont les Mantras, lesquels comprennent de nombreuses ramifications et sont gouvernés par Ananta."

Ce plan est le dernier ou le premier, selon le sens pris, avant le monde de la dualité dans l'oubli de l'unité, le monde de la Mâyâ. Mais entre les deux, il y a le monde du Rien, du sommeil profond et de l'intervalle entre deux cycles cosmiques :

"Au-dessus de Mâyâ il y a les êtres 'de pure conscience mais privés de pouvoirs d'action', qui sont pure conscience mais privée du pouvoir d'agir. Leur 'objet' (car on peut difficilement parler d'univers dans leur cas) est pure non-différence, tout comme les sujets privés de tout pouvoirs, qui sont situés juste en-dessous."

Puis ceux qui sont dans le Néant de l'inconscience :

"Au niveau de Mâyâ il y a 'ceux qui sont privés de pouvoir durant une dissolution (cosmique ou quotidienne)'. Leur objet est pour ainsi dire 'dissout'".

Remarquez qu'il y a deux niveaux d'inconscience : un niveau de pure conscience et un niveau de profond sommeil, d'évanouissement. 
Le shivaïsme du Cachemire n'accorde pas beaucoup de valeur à la "pure conscience", car c'est un état d'aliénation, dans lequel on se sent vide, éloigné du mouvement. Et dès que l'énergie se remet en branle, cette "pure conscience" disparaît. C'est l'impasse du Sâmkhya et du Vedânta : ils croient que la Mâyâ est l'ennemie, ils la fuient, mais ce faisant ils se suicident, spirituellement parlant, car la Mâyâ c'est la liberté, la créativité divine, le dynamisme du Soi. Le Rien est un état certes réparateur, mais ça n'est pas l'éveil salvateur. Tant que Mâya n'est pas reconnue et intégrée, il n'y a pas de véritable liberté. 
Et "pure conscience" équivaut presque à "inconscience", car ce sont des états d'inertie, de vide passif. Ils sont nécessaires et réparateurs, mais ils ne sont pas l'éveil spirituel.

En-dessous encore, il y a les états de dualité, les états de veille, avec des pouvoirs actifs, mais limités et vécus comme une inquiétude :

"Les être 'doués de tous leurs pouvoirs (limités)' s'étagent jusqu'au niveau de la Terre, dans des mondes limités de toutes parts."

Ce sont là les mondes des dieux (mondains), des hommes et des animaux. On y est actif, mais au prix de l'inquiétude. 
Ce niveau forme, avec les deux qui précèdent, un ensemble inséparable. Nous passons de l'état de sommeil profond à l'état de veille : paix sans liberté, ou liberté sans paix. Tel est le dilemme de Mâyâ, qui ne pourra être résolu qu'en reconnaissant notre pouvoir en Mâyâ. Alors seulement l'action et la contemplation pourront être réconciliées.

Et maintenant, toujours maintenant, le plus important. Soyons attentifs :

"Et enfin, Le suprême Shiva, l'ultime : il est une seule et même Lumière ininterrompue, pleine d'un plaisir absolu qui à la fois transcende tout et constitue tout. Pour lui, l'univers est cela même, depuis le niveau "Shiva" jusqu'au niveau "Terre", tout surgit sans aucune séparation. En réalité, il n'y a pas d'autre sujet, pas d'autre objet en dehors de lui. De fait, c'est le suprême Shiva lui-même qui fulgure ainsi en des myriades bariolées et merveilleuses. Tel est le sens (du Soûtra)."

Tous ces niveaux n'en font qu'un seul, en réalité. La dualité n'est qu'une manifestation de la conscience, tout comme l'unité. La conscience n'est ni prisonnière de l'unité (ça, c'est l'erreur du Vedânta, par exemple), ni perdue dans la dualité (ça, c'est l'erreur de tous). Elle est le libre pouvoir de se réaliser sous l'une et l'autre forme, de nier ces alternatives et de les synthétiser. C'est l'éveil.
La conscience est à la fois au-delà de l'univers, et l'univers même. Elle est transcendante et immanente. 
Transcendante : au-delà de l'athéisme.
Immanente : présente au cœur du théisme quand il croit judicieux de rejeter le "panthéisme".

Bref, tout est manifestation de moi, en moi, par moi. Tout est Lumière vivante.

Le texte sanskrit :


atha viśvasya svarūpaṃ vibhāgena pratipādayitum āha

tan nānā anurūpagrāhyagrāhakabhedāt || 3 ||

tad viśvaṃ nānā anekaprakāram | katham anurūpāṇāṃ
parasparaucityāvasthīnāṃ grāhyāṇāṃ grāhakāṇāṃ ca bhedād vaicitryāt |
tathā ca sadāśivatattve 'hantācchāditāsphuṭedantāmayaṃ yādṛśaṃ
parāpararūpaṃ viśvaṃ grāhyaṃ tādṛg eva
śrīsadāśivabhaṭṭārakādhiṣṭhito mantramaheśvarākhyaḥ pramātṛvargaḥ
parameśvarecchāvakalpitatathāvasthānaḥ |
īśvaratattve sphuṭedantāhantāsāmānādhikaraṇyātma yādṛg viśvaṃ grāhya.=
m
tathāvidha eva īśvarabhaṭṭārakādhiṣṭhito mantreśvaravargaḥ |
vidyāpade śrīmadanantabhaṭṭārakādhiṣṭhitā bahuśākhāvāntarabhedabhinnā
yathābhūtā mantrāḥ pramātāraḥ tathābhūtam eva bhedaikasāraṃ viśvam api
prameyam | māyordhve yādṛśā vijñānākalāḥ
kartṛtāśūnyaśuddhabodhātmānaḥ tādṛg eva tadabhedasāraṃ
sakalapralayākalātmakapūrvāvasthāparicitam eṣāṃ prameyam | māyāyāṃ
śūnyapramātṝṇāṃ pralayakevalināṃ svocitaṃ pralīnakalpaṃ prameyam |
kṣitiparyantāvasthitānāṃtu sakalānāṃ sarvato bhinnānāṃ parimitānāṃ
tathābhūtam eva prameyam | taduttīrṇaśivabhaṭṭārakasya
prakāśaikavapuṣaḥ prakāśaikarūpā eva bhāvāḥ | śrīmatparamaśivasya
punaḥ viśvottīrṇaviśvātmakaparamānandamayaprakāśaikaghanasya
evaṃvidham eva śivādidharaṇyantam akhilaṃ abhedenaiva sphurati | na tu
vastutaḥ anyat kiṃcit grāhyaṃ grāhakaṃ vā | api tu
śrīparamaśivabhaṭṭāraka eva itthaṃ nānāvaicitryasahasraiḥ sphuratīty
abhihitaprāyam ||

vendredi 30 août 2019

Le mystère de la communion de coeur à coeur

Shaktipatte, shaktitruffe : rien que de très naturel...


Nous avons tous fait l'expérience forte d'une communion en silence avec d'autres personnes. Comme si, dans cette nudité intérieure, quelque chose se transmettait. A mon sens, cette expérience est très riche : elle enveloppe, à sa manière, la totalité de la vie intérieur, les questions du rapport à l'autre, au collectif, à la politique, à notre bon sens, à notre liberté.

Certains en font une voie spirituelle à part entière, voire la seule voie qui vaille vraiment. Et aujourd'hui, il est courant d'entendre que tel ou tel "être réalisé" ou "éveillé" est doué du pouvoir de transmettre l'éveil, la grâce, un courant d'énergie qui fait tout le travail. Il n'y a qu'à rester passif, vaguement confiant, et ça se fait tout seul, comme une bougie allumée au contact d'une autre.

Pourtant, les traditions non-duelles affirment et démontrent de façon convaincante que la conscience elle-même ne peut être transmise, car elle n'est pas une chose, physique ou subtile. En effet, la conscience est par définition le sujet et non un objet. Elle est "cela qui manifeste" : elle n'est pas "ce qui est manifesté". Elle ne peut être objectivée. Et tout ce qui peut être objectivé n'est pas la conscience et n'est donc pas l'essentiel. La conscience est comme l'espace : l'espace, étant... espace, est partout. Il ne peut donc être transmis d'un lieu à un autre. 

Quand au shivaïsme du Cachemire, il affirme les deux. Comment expliquer cette contradiction ? La conscience ne peut se transmettre et pourtant, le shivaïsme du Cachemire considère que la grâce est une énergie qui peut se transmettre d'un corps à un autre. Aujourd'hui, cette croyance est devenue courante. On trouve partout sur Internet des séances de transmission d'énergie spirituelle.

Je vais d'abord d'abord essayer de donner la réponse du shivaïsme du Cachemire avant de proposer la mienne. 

Selon le shivaïsme du Cachemire, la conscience n'est pas une chose. 
Et il n'y en a qu'une, qui se manifeste en une myriade de personnalités, de corps et d'univers. Vous qui lisez ces lignes, vous êtes moi, moi que je suis vraiment. Tout ce qui nous différencie est en effet de l'ordre du "ceci" objectif : le corps, les sensations, les pensées. Les contenus sont différents, le contenu est identique, comme tous les corps sont contenus en un seul et même espace. 
Cependant, l'éveil de la conscience n'est pas la conscience elle-même. Tout est conscience, mais tout n'est pas conscience éveillée. La conscience est en effet libre, libre de se manifester à sa guise, gratuitement et par jeu, comme inconscience, comme conscience identifiée à ceci ou à cela. Eveillée en tel corps, endormie en tel autre. Le pouvoir de s'éveiller ou de se réveiller est donc l'un des pouvoirs (shakti) de la conscience. Voilà pourquoi la conscience peut jouer à s'endormir ou à se réveiller simultanément, mais en des personnes différentes. 
Or, le monde entier est fait de ces pouvoirs de la conscience. Et le corps aussi. Et le mental. Par conséquent, la conscience est libre de se réveiller dans le corps ou dans le mental. Par le souffle, le toucher, la pensée ou la vue. Et donc tout est possible. La conscience elle-même n'est pas transmise, certes. Mais d'un corps à un autre, une énergie se transmet qui, dans tel corps, va inciter au réveil de la conscience. C'est un jeu, absolument libre. La conscience joue à se soumettre au lois de la nature qui ne sont que ses libres décrets. Mais la conscience n'est pas, à strictement parler, transmise. Seule une énergie particulière est transmise, énergie qui, indirectement, va contribuer au réveil de la conscience, parce que tout cela n'est que son libre jeu. La transmission se passe donc au niveau des objets, qui sont les visages, les masques assumés par la conscience. 
Autre argument traditionnel : la conscience est absolument libre, elle ne dépend de rien. Elle est donc libre de contredire sa nature de conscience non-objectivable et de faire "comme si" elle était une énergie comparable à l'électricité (l'électricité est la métaphore favorite des gourous qui prétendent transmettre cette énergie). Car l'énergie, après tout, c'est simplement du mouvement. Ce mouvement réveille la conscience qui joue à s'assoupir. 
Enfin, il faut préciser une différence notable entre le shivaïsme du Cachemire, tradition ancienne, et les partisans de la transmission d'énergie depuis le XXe siècle : dans les traditions anciennes, les choses sont beaucoup plus nuancées. On distingue entre anugraha (la grâce), shakti-pâta ("coup de grâce", terme très général), rudra-shakti (la grâce qui se manifeste physiquement), dîkshâ (l'initiation rituelle), âvesha (la pénétration du gourou et/ou de Shiva dans le corps du disciple), vedha (la "percée", la transmutation alchimique), kundalinî (terme très général à l'origine), mantra-uccâra (énoncer le Mantra en suivant son élévation le long du canal central), samkrama (transmission d'énergie), âgama (transmission des enseignements), bodha (l'éveil), etc. Toute cette richesse disparaît avec la vulgarisation de l'idée d'éveil de la Koundalinî par un gourou, principalement dans le système inventé par Vishnou Tîrtha dont le livre Devâtma Shakti L'Energie divine (1962 pour la version anglaise), fut la source d'inspiration majeur pour Swâmî Mouktânanda, lequel popularisa la "shaktipat intensive" dans le monde. En gros, vous êtes assis, le gourou vous touche ou vous effleure d'une plume, et votre conscience s'éveille, ce qui se manifeste par des gestes, des mots, des larmes, etc. spontanés. 
Autre différence importante avec le shivaïsme tantrique ancien en général : le gourou n'est pas la source de l'énergie qu'il transmet. Shiva est la source. Shakti-pâta est un diminutif de Shiva-shakti-pâta. Le gourou n'est qu'un canal. Et dans le shivaïsme initiatique commun (le Siddhânta), on ne lui demande même pas d'avoir du charisme. Il suffit de respecter à la lettre le rituel, et ça marche. En revanche, cette idée d'un pouvoir mystérieux du gourou lui-même, apparaît dans la tradition du Koula. Cette dernière, à travers le Kula-arnava Tantra, est la source principale d'inspiration de Vishnou Tîrtha. Et cette tendance à donner de l'importance au gourou comme source de l'énergie va grandir au cours des siècles, jusqu'à culminer aujourd'hui, où l'énergie transmise par le gourou tient lieu d'initiation. 
Il y a clairement un mouvement global de simplification. La gnose et le yoga, ainsi que les rituels, tendent à disparaître au profit d'une initiation de masse, à distance, dépourvue de paroles comme de contact intime. Cependant, cette idée d'une transmission directe d'énergie spirituelle par le gourou provient bel et bien de la tradition du Koula, cela ne fait plus aucun doute.

Voici maintenant ma réponse :

Quand on s'assoit ensemble dans le silence, il se passe des choses. Tout le monde ou presque le constate. 
Mais il y a deux interprétations extrêmes : d'un côté, les partisans du Vedânta orthodoxe ne voient en cette expérience qu'une belle illusion, sans rapport directe avec l'éveil spirituel, car cette expérience passe ; 
et à l'autre bout, ceux qui ne jurent que par le gourou, décrit sans pudeur comme une sorte de dealer. Swâmî Vishnou Tîrtha décrivait lui-même les séances de Shaktipat comme des "injections" d'énergie électro-divine. 

Il me semble que ces deux extrêmes forment un faux dilemme typique, en ce sens qu'elles nous font croire que nous n'avons le choix qu'entre ces deux réponses. Or, je crois que vous le pressentez, aucune de ces deux positions n'est vraiment la bonne. Adopter la posture intellectualiste du Vedânta, c'est nier une expérience universelle. Mais adopter la posture gourouïste, c'est nier d'autres aspects de l'expérience, à savoir que ces expériences de communion peuvent très bien se produire sans gourou.
La vérité se situe probablement quelque part entre les deux.

Je sens une intensité particulière quand je suis en silence (intérieur, mental) en présence d'une autre personne établie dans ce même silence, ou du moins tournée vers ce même silence. Si l'on me dit et m'assène que cette personne est spéciale, surtout si je subis une pression de groupe, alors mon expérience sera peut-être encore plus intense. Mais c'est de la persuasion, par l'expérience brute. Mon expérience, c'est que l'expérience est plus intense avec n'importe qui, du moment que cette personne et moi sommes en communion, dans ce silence intérieur. Après, cette personne peut être une sainte, une secrétaire de mairie, un chat, un youka ou une colline. Cela ne change rien. Dans tous les cas, si je "sens" le silence en l'autre, il y a comme une mise en résonance, une sympathie qui démultiplie l'expérience, sauf si j'ai plus ou moins consciemment décidé de me persuader que j'avais affaire à la source exclusive d'une énergie électrique spéciale. Ni plus, ni moins. 
Gourou, saint, être réalisé, etc. tout cela est de l'ordre de la croyance, de l'auto-hypnose. La preuve en est que ça marche fort bien avec des "gourous" parfaitement factices. Vous prenez n'importe quel personne, présentée et marquetée efficacement, ça fera aussi bien l'affaire. Ça marche même avec des gens qui n'ont rien à voir, a priori, avec la spiritualité, comme Cloclo ou Elvis. C'est de l'auto-persuasion. Et ça marche aussi sans personne du tout, comme quand une assemblée invoque le Saint-Esprit. 

Donc oui, il se passe quelque chose quand nous sommes plusieurs dans le silence intérieur.
Il se passe aussi quelque chose quand je suis en silence avec une personne en qui je crois, qui va m'inspirer, me donner confiance. Cela peut être très puissant, c'est incontestable. Mais le problème, c'est quand j'en viens à croire, en plus, que cette personne est la source de l'expérience. Parce qu'alors, je deviens dépendant de cette personne. Je ne suis plus dans un mouvement de libération. L'expérience, qui est une expérience de liberté, devient une forme d'aliénation, source d'addiction. L'expérience de la liberté devient prisonnière d'un système de croyances.

Et surtout, il se passe toujours quelque chose quand je suis en silence intérieur, que ce soit avec tel gourou ou juste sur ma terrasse ou sur un quai de métro. Voilà pourquoi le silence est libérateur : il ne dépend pas des circonstances et sa vertu propre me rend de plus en plus indépendant des circonstances. 
Au final, je me méfie des pseudo-théories sur la transmission d'énergie qui ne sont que des poncifs religieux qui ne disent pas leur nom.
Il se passe quelque chose quand nous sommes ensemble en silence. Communier dans ce mystère. Ça me suffit. Les hypothèses électro-quantiques, je les trouve niaises, pour tout dire, presque des insultes à la beauté et à la puissance de l'expérience. C'est un mystère. Une communion contagion. Sa beauté vient de son côté sauvage. Et c'est très bien ainsi. Si on en fait un produit à l'image de l'électricité, on tue le mystère et on se retrouve avec la misère.

jeudi 29 août 2019

Religion et spiritualité

Résultat de recherche d'images pour "ramana chien"
Ramana et Jackie. Simple.

Une traduction des œuvres sanskrites de Ramana Maharshi paraîtra chez Almora l'an prochain.
Ce travail m'a offert la possibilité de me replonger dans l'enseignement de Ramana, l'un des premiers sages sur ma route. Je l'ai rencontré quand j'avais 13-14 ans en 1985-86. Il reste remarquable par la simplicité, la clarté et le côté directe de son enseignement. 

De plus, Ramana est proche de nous dans le temps. Pourtant, son enseignement est interprété de façons complètement différentes. 
Il faut dire que Ramana ne voulait pas d'enregistrements ni de prises de notes sur le moment. La plupart des "dialogues avec Ramana" sont donc des notes prises de mémoire, après coup, et souvent via des "traducteurs" plus ou moins compétents, puisque Ramana, quoique parlant l'anglais, préférait s'exprimer en tamoule, une langue remarquablement difficile. Il faut garder tout cela à l'esprit quand on lit tel ou tel propos attribué au sage d'Arounâtchala. Quel est son véritable message ?

Et donc, depuis le début, il y a en gros deux interprétations de Ramana :

I - Le dévoiement religieux

D'un côté, il y a ceux qui disent que l'essentiel chez Ramana était sa présence physique, seule capable de transmettre une mystérieuse énergie spirituelle. Selon le principal partisan de cette interprétation, David Godman, l'enseignement oral de Ramana est un amuse-gueule. Il faut absolument se mettre en la présence physique d'un être "réalisé", sans quoi on se retrouve bloqué sur son chemin intérieur. Pour lui, il faut pour ainsi dire recevoir des "injection" d'énergie pour progresser vers la réalisation. Celle-ci est comme une maladie qui se propage par contagion physique. 

Or, ceci implique que l'enseignement oral de Ramana était en quelque sorte faux, puisque Ramana affirmait qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de retourner l'attention vers l'intérieur et plonger en soi. Mais la croyance au pouvoir des "saints" de transmettre une énergie qui agit comme une énergie physique est profondément ancré dans la psyché humaine. On la retrouve partout. Il suffit de toucher le sage pour recevoir sa sagesse. Ainsi dans le Banquet de Platon, Agathon veut s'asseoir le plus près possible de Socrate, espérant ainsi qu'un peu de la sagesse du mystérieux vieillard passera en lui. Mais Socrate reprend sa naïveté, en rappelant, comme Ramana, que la sagesse n'est pas comme de l'eau qui peut se communiquer d'un vase à un autre : la sagesse consiste à retourner son attention vers l'intérieur, vers la source de l'attention elle-même. 

Mais que peuvent les sages contre les clichés à propos de la sagesse ? Pas grand'chose, apparemment. 
Comme le cas de Ramana est récent, il est fascinant de voir comment ces croyances prennent le dessus sur le message de Ramana lui-même. Rares sont ceux qui mettent son enseignement en pratique. La plupart des gens qui vont à Arounâtchala, où Ramana a passé toute sa vie, y vont dans l'espoir de recevoir un peu de "l'énergie" du lieu. Rares sont ceux qui s’intéressent au message de Ramana. La plupart y vont pour recevoir leur dose d'énergie, pour alimenter leur chakras et relever leur fréquence vibratoire. Franchement, ils se foutent de ce que Ramana avait à dire. "Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'énergie" est la maxime de ce consumérisme vaguement spirituel, mais exactement commercial.

La spiritualité devient religion. On marche là où Ramana a marché, on touche ce qu'il a touché, on voit ce qu'il a vu, on refait ses promenades, on rencontre ses descendants, on visite sa chambre, on touche son lit, et ainsi de suite. Un culte prend forme. Son enseignement est récité comme un Mantra doué de pouvoirs magiques, de façon mécanique, sans en méditer le sens, et comme pour en cacher le sens. On se préoccupe plutôt de savoir si vous êtes végétarien, "pur", chaste, on veille à ce que les femmes soient du côté des femmes, les hommes avec les hommes ; il faut tourner dans le bon sens autour de la statue de Ramana. 

David Godman alimente ce mouvement en faisant croire que Ramana n'était qu'un corps transmettant une énergie, une sorte d'antenne, et que la proximité physique avec cette antenne est l'essentiel, alors que Ramana disait le contraire. C'est un peu comme ces gens qui prétendent enseigner la "lignée de la Pratyabhijnâ", alors qu'ils enseignent précisément le contraire de cette philosophie. Cela me frappe d'autant plus que Godman est un érudit de Ramana. Mais un érudit parfois plus religieux que spirituel. Il raconte maintes anecdotes autour de Ramana, à la manière d'un guide de Lourdes ou d'Assises. Il ne parle presque jamais du message de Ramana, et de moins en moins souvent, me semble-t-il. La religiosité, la simple foi en les vertus physiques supposées de Ramana et d'Arounâtchala, l'emportent peu à peu, inexorablement, sur la pratique simple conseillée par Ramana. Sous nos yeux, une spiritualité simple et indépendante est en train de devenir une religion comme une autre, avec ses rites, ses lubies et ses petites habitudes. Godman, "l'homme de Dieu", semble se ficher de Dieu, au fond. Il parle de Ramana comme ces érudits qui vous racontent pendant des heures les détails anecdotiques d'un Jean de la Croix, sans jamais mentionner l'essentiel, à savoir son "si tu veux être tout, renonce à tout" et chemine par le Rien. 

C'est fascinant : tout ceci, qui se veut une adoration de Ramana, est en réalité une trahison de Ramana. Voilà la religion : les gardiens du Temple qui deviennent des cerbères. Les anges tournent en diables. Bien sûr, toute religion n'est pas spirituelle à l'origine. Mais, même quand spiritualité il y a, elle se transmute en religion. L'unité devient dualité. La simplicité devient complexité. L'intime devient éloignement. L'accessibilité universelle se fait hiérarchie, prend de la distance dans un imaginaire qui éloigne la réalité immédiate au prétexte d'en célébrer la majesté. Terrible illusion. Force du collectif, des mécanismes de groupe.

II - La fidélité au message

A l'opposé de cette dérive religieuse, il y a les gens comme Michael James. Il est de la même génération de Godman. Il a vécu en même temps que lui à la bibliothèque de l'ashram. Mais pourtant, ils ont des interprétations bien différentes de l'enseignement de Ramana. James a appris le tamoule littéraire. Depuis sa jeunesse, il s'attache à la parole de Ramana, plutôt qu'à son apparence. Et il invite à écouter Ramana, plutôt qu'à contempler béatement ses photos dans l'espoir d'être sauvé. Et de fait, Ramana l'a répété encore et encore : Moi, Ramana, je ne suis pas cette personne que vous voyez ; aucun salut ne viendra de cette créature périssable ; le vrai maître digne de confiance, c'est la conscience que vous êtes, "je suis je", simple conscience de soi, retournement de la conscience vers elle-même. Cela seul est nécessaire et suffisant. Ramana n'était pas prosélyte. Mais il était clair : il n'y a qu'une seule méthode de salut, celle de plonger en soi, directement. 

Aucune source extérieure n'est nécessaire ni efficace. Vous êtes ce que vous cherchez. Il n'y a que la conscience qui puisse se retrouver. La conscience n'est pas une chose qui se montre. Elle ne peut donc se transmettre. Si Ramana ou un autre nous le disent, c'est parce que nous sommes extravertis. Nous regardons vers le dehors, alors la vérité nous apparaît au-dehors. Mais c'est impossible. La vérité est la conscience et la conscience ne peut être une chose, là, dehors. 

Alors comment ? Par la parole. La parole est la seule "chose" capable de pointer vers la Non-chose. C'est le propre du signe, d'être capable de "pointer vers", de se transcender. Voilà pourquoi Ramana mettait l'accent sur la parole. Il n'a jamais proposé de "transmission d'énergie". En revanche, il a écrit des textes et il a parlé. Cette parole est un pont vers la parole intérieure, indicible, inarticulée "je suis je", vers ce silence intérieur qui est, non pas l'opposé de la parole, mais son apothéose.  

Et alors, seule cette pratique du retournement de l'attention est nécessaire est suffisante. Et Ramana précise que le seul signe indicateur de progrès est le progrès dans la force de notre attention vers l'intérieur. Mais ce geste, si aisé quand on s'y adonne, est si fragile ! Il se perd aisément dans l'extérieur, comme une rivière dans les sables du désert... Pourtant, il n'y a pas d'alternatives. Aucune. Tant que l'on regarde vers l'extérieur, mille approches singulières sont possibles et légitimes. Mais le seuil est unique. Il n'y a que ce geste, si simple, de plongée en soi. Ici et maintenant. 

Ramana a affirmé, encore et encore, que tous peuvent accéder à cette pratique, pour peu qu'ils la...pratiquent. Que nous soyons purs ou impurs, éveillés ou endormis, réalisés ou ordinaires, tous nous pouvons plonger. Et il n'y a pas d'autre salut. C'est le message, si simple, des sages vrais. Comme dit James, si un vrai sage vous parle, il vous renverra vers l'intérieur. Il vous renverra à votre liberté. Les autres vous demanderons de faire ou de ne pas faire ceci ou cela. De vivre ainsi ou autrement. Autrement dit, ils nourriront la tendance à l'extraversion. Le vrai "sage" pointe vers le vrai sage : la présence nue. Chacun transposera selon ses préférences. Mais le fond est le même, évident, inévitable.

Pour les citations de Ramana à l'appui de cette interprétation, vous les trouverez en anglais sur le site de Michael James et en français dans mon recueil de traductions qui paraîtra au printemps 2020 chez Almora.

Bien sûr, Ramana était ancré dans ses particularités culturelles. Et cela compte. Mais l'essence est universel. Moi aussi je suis ancré. J'aime ma nature, mes paysages, les petites chapelles et les lumières de la Méditerranée. Mais l'essentiel est la lumière universelle qui éclaire ces singularités, qui les dépasse sans les nier. Ainsi tout est simple, clair et puissant. 

David Godman expose clairement sa vision dans cet article, même affirme ne pas être absolument certain de ses conclusions :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/the-power-to-enlighten/
Malgré cela, il a écrit aussi de nombreux articles passionnants. Les deux plus importants, à mon avis, sont ces deux-là, sur le "je suis je" (aham aham sphurattâ) de Ramana :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/i-am-the-first-name-of-god/
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/i-and-i-i-a-readers-query/
Et un article fondamental sur les sources pour connaître l'enseignement de Ramana Maharshi :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/the-authenticity-of-bhagavans-recorded-teachings/

Le besoin d'incarner ?

ShivShakti union masculine&feminine
hiéros gamos, nâdabindu

Une question immortelle :
"Pourquoi l'Un se multiplie-t-il ?"
Si être absolument un, c'est être absolument simple, invulnérable, sans peur, complet et parfait, pourquoi la dualité, la séparation, la conscience et la souffrance ?

L'Un est une conscience sans dualité, simple, une sorte de conscience inconsciente, donc. Ensuite viennent les problèmes. Mais cette sortie de l'état sans problèmes est elle-même un problème. Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? Si les univers sont l'imaginaire de l'Un, pourquoi cet imaginaire ?

L'Un ne le sait. Ou pas ?

Il y a deux présupposés, deux options : soit vous considérez que la conscience est un malheur ; soit vous sentez que, même dans cette tragédie, il y a une beauté, une gloire à nulle autre pareille. 

Je considère que nous avons les deux : 
pendant le jour, l'aventure tragi-comique de la conscience.
pendant la nuit, l'Un, simple, la conscience pure de toute conscience.
Le beurre et l'argent du beurre. Le grand luxe.

Il en va de même pour le dehors et le dedans :
Le besoin de chercher dehors
ce qui est dedans est très fort.
"Très fort", car même quand je l'ai trouvé dedans,
je continue à le chercher dehors.

D'où vient que l'Un devient ?

C'est que je crois que l'Un est désir. L'accident n'en est pas un. L'Un est conscience. Notez comme "désir" et "conscience" semblent inséparables. 
La nuit nous enseigne qu'il n'y a rien.
Le jour complète : il y a tout.
Mais que ce soit jour, ou nuit, il y a désir, conscience. Quand je fais l'expérience du désir de dormir, quitte à oublier mon empire et tout "ce qui compte plus que ma vie même", je fais l'expérience que le rien est, lui aussi, désir. Désir de rien, désir du rien, absence de désir, désir de l'absence de désir, désir d'en finir avec les désirs, désir de l'absence, désir d'en finir, désir de vide vidé des désirs : le sommeil inconscient déborde de désir ! Et puis le matin, désir des désirs, désir de remplir, d'être rempli, faim et soif, appétits et projects, projections et imaginations.

Le jour et la nuit, l'Un et le Multiple sont deux moments d'un même Mystère, d'une même vie. Désirer choisir entre le jour et la nuit, entre le tout et le rien, le vide et le plein, c'est déjà un désir, mais incomplet, immature, dirai-je. Un désir en chemin. Quand je suis fatigué, je désire le Rien. Ma vie intérieure se tourne vers le silence. Quand je suis en pleine forme, je désire le Tout. Ma vie intérieure se tourne vers la vibration viscérale. Mais il n'y a pas conflit, juste alternance, balancement vertigineux. Le Mystère que je suis est bipolaire, qu'on se le dise. 

Mais alors, à quoi bon ?
Quel est le bénéfice de la vie intérieure ?
Son bienfait est une réconciliation : je ne vis plus l'alternance entre rien et tout comme un ballotement insupportable et absurde, comme un autosabotage ou une guerre intérieure, mais comme un balancement sacré, une respiration divine. La dualité est toujours là, car elle n'est pas un accident ! L'imaginaire est toujours là, car il n'est pas un accident. Le dynamisme, la dynamique, le désir, est toujours là, car "la conscience est une mer, et une mer n'est jamais dépourvue de vagues". 
Seulement, cette houle est vécue différemment. Reconnue comme ma nature, elle participe du Mystère, elle le dit., elle aussi, à sa façon. Il y a la parole du jour, du Tout, du Multiple luxuriant ; et il y a la parole de la nuit, du Rien, de l'Un sobre. Les deux moments se complètent, se disent mutuellement, s'appellent et se répondent. 
Réconciliation. Tranquille. A l'aise. Sans dilemme.

Et c'est la vie, avec ses hauts et ses bas, ses guerres et ses paix, ses tensions et ses détentes, ses crispations et ses bâillements. Le besoin d'incarner n'est pas un accident.

Et ce Tout et ce Rien accouplés se donnent ici, en cet instant même. Un silence absolu gros de tous les bruits.

mercredi 28 août 2019

L'Eradication des ténèbres II : les signes de la Koundalinî

kundalini-explained
Voici la suite de ma traduction de l'Éradication des ténèbres (Timirodghâtana), un des plus anciens textes du Koula, le Tantra non-duel.

Après la description symbolique du lieu du Tantra (cliquer ici)et du dialogue entre Shiva et Shakti, cette dernière lui demande dans le second chapitre les secrets du yoga du Koula, source de la réalisation en cette vie. Ce yoga consiste à se laisser posséder (âvesha) par l'énergie divine (rudra-shakti), laquelle n'est autre que la Koundalinî, même si le terme n'est pas employé dans ce texte ancien. Ce yoga se présente comme indépendant des théories, dualistes ou non-dualistes, indépendant aussi des circonstances et des conditions de vie.

Le Chapitre III - La vanité des religions comparée à l'expérience de la Koundalinî

Le chapitre III souligne ces différences entre cette pratique intérieure et le shivaïsme ordinaire : 

"La vérité des livres de ce monde n'a rien de commun avec la pratique non-duelle (qui ne se base pas sur la dualité entre "pur" et "impur"). Les "sciences" dont s’enorgueillissent les savants ne mène qu'au malheur. Ceux qui méditent le sens des Védas se contentent de la lettre, ils ne trouvent pas la paix transcendante, "ceux qui savent la vérité (des Védas)", égarés qu'ils sont. D'où leur viendrait la connaissance (libératrice), même en lisant des millions de livres ? Les (rituels) grossiers à base de camphre, de curcuma, etc. sont absurdes. Ceux qui suivent des règles de bonne conduite (vinaya) mais qui sont privé de réalisation sont partout répandus, en pleine confusion. Ils ne connaissent pas la félicité du Koula, Ô belle aux yeux de gazelle ! Ils se contentent des Tantras et des Mantras, qui ne leur font aucun effet (pratyaya). Ils n'ont pas la gnose du Koula : les hommes se contentent d'être bien sages. Ils s'adonnent à nourrir le feu de boulettes amères, par exemple ; d'autres "purifient les éléments", d'autres imaginent le Point et la Résonance, ainsi que les (autres étapes de l’ascension du Mantra) le long du canal central. Ils se satisfont d'un rituel qui (prétend être) la connaissance du réel. Mais la connaissance du Koula est celle des yoginîs et des magnanimes. Ceux qui sont bien sages (vaineyikâh) sont comme des insectes (sans cervelle), ils se distinguent par leur inclination à la servitude (pashutvam) !"

Le reste du chapitre est très abîmé, mais le message est clair : les religions existent parce que les hommes ne font pas l'expérience de la Koundalinî. Ils se font alors esclaves de systèmes factices où l'on s'imagine vivre des choses mirifiques, justement parce qu'on ne les vit pas.
Le yoga du Koula, au contraire, n'a pas besoin de visualisation, de règles ou de vaines théories, parce que l'éveil de l'énergie se vérifie directement par ses effets (pratyaya, cihna). Ce sont ces dignes qui sont décrits dans le chapitre IV :

Chapitre IV - Les symptômes de la Koundalinî

Pour la principale méthode d'éveil de la Shakti selon le Koula, cliquer ici. La Koundalinî, c'est la vie, c'est-à-dire la conscience. La conscience est libre. Rien ne peut la forcer à se réveiller. Nul ne peut la contraindre à rester endormie. La Koundalinî, c'est le coeur de soi. Pour la réveiller, il suffit de se réveiller, c'est-à-dire de plonger en soi. Vu de l'extérieur, toutes les méthodes sont possibles, toutes les occasions sont bonnes. Mais en réalité, seule la Koundalinî, le "je suis je", s'éveille soi par soi. 

"La Déesse demande : 
Comment la (Koundalinî) advient dans le corps ? J'ai un doute à ce sujet, Dieu des dieux ! Donne-moi la réponse, Seigneur des dieux !
Shiva répond :
- Ô Déesse, elle (la Koundalinî, la Shakti, la Déesse... Toi !) est omniprésente. Mais elle est (plus intensément présente) dans le coeur des êtres incarnés. Grâce au joyau des instructions secrètes qui constituent la gnose (du Koula), éveillé (depuis toujours), elle s'éveille (à nouveau). Shiva et Shakti se font face à face, omniprésents. Mais cette Shakti de Shiva se trouve dans la bouche du maître et dans la possession (âvesha). Lui, Shiva, est l'inconcevable, la cause primordiale. Sa Shakti est Point (de Lumière) et Résonance (consciente). Il suffit de suivre son ascension pour qu'apparaisse l'expérience qui est la preuve (de l'éveil de la Koundalinî). Le corps s'en trouve immobilisé. Avec la pratique, on voit le divin, le divin dans le corps, Ô Déesse ! En trois mois, on contemple les Yoginîs (dans le ciel face à soi), puis les dieux célestes dans leurs vaisseaux. Selon la profondeur de la pratique, on contemple toute la création. D'abord, on sent un tremblement dans le coeur, puis (comme) une énonciation dans la gorge. Puis la tête tourne, signe de la transmission. Un à un, (les cakras) se mettent à tourner, de même que les membres et chaque partie du corps, jusque dans les articulations. Il y a (comme) un vertige et une ivresse dans le corps entier, par la puissance de cette science du Koula. Il y a (comme) des changement d'humeur, d'état. Il ne faut pas en avoir peur : c'est la Maîtresse suprême qui joue. Il ne s'agit ni d'une possession démoniaque, ni d'une maladie mentale. Quand on la bloque où qu'on lui fait violence, on n'est pas délivré. Grâce à cette Shakti du Désir, le yogi devient un gourou. Elle est source de plaisir sexuel dans le corps. Transcendante, elle guérit de tous ce qui tire vers le bas (pâpa). 
...
Cette possession par la Shakti de Shiva est la possession éternelle, sans effort, elle est la source ultime de l'union délicieuse avec les dieux célestes, elle procure à la fois la jouissance et la liberté. 
...
Qui s'adonne à ce yoga ne connaît ni jour, ni nuit. Il ne sent pas la faim ni la douleur en son corps.
...
Sans effort, il réalise une myriade de moudrâs et de bandhas. Il tremble, chante, danse, manifeste une multitude d'états.
...
Il est impossible de faire cette expérience même par des millions d'autres systèmes."

Là aussi, malgré les lacunes et les quelques passages que je ne comprends pas, le message est clair : quand la Koundalinî s'éveille, toutes sortes de symptômes se manifestent, dont les moudrâs et les bandhas (au passage, je me demande si ce texte ne comporte pas ici la plus ancienne mention des moudrâs et bandhas qui apparaîtront ensuite dans le hatha yoga), ce que le principal vulgarisateur du "Siddhayoga" au début du XXe siècle, Swâmî Vishnou Tîrtha, nommera les "kriyâs" ou "manifestations spontanées de la Koundalinî/Shaktipat sous forme de mouvements" que l'adepte ne doit en aucun cas essayer de bloquer.
On notera aussi que l'énergie part du cœur, ainsi que l'absence de serpent (mais j'ai mis un serpent en illustration, quand même).

Au final, tout cela est très simple : on plonge en soi, instinctivement, et on se détend. Comme dit Shiva dans ce tantra : teṣu teṣu na bhetavyaṃ, krīḍate parameśvarī "n'ayez pas peur de ces manifestations : c'est la Maîtresse suprême qui joue".

Le grand jeu

L’image contient peut-être : une personne ou plus

yathā nirargalasvātmasvātantryāt parameśvaraḥ |
ācchādayennijaṃ dhāma tathā vivṛṇuyād api ||

"Le Maître des maîtres se cache parce qu'il est absolument libre en lui-même, sans aucune limite. 
De la même manière, il peut révéler sa gloire."

Tout est dit dans ce verset qui résume le chapitre XI de L'Essence des tantras. Si tout est le libre jeu d'un être souverain, alors tout est possible. On peut encore parler de "Dieu" et de "grâce", mais dans un sens nouveau. En tous les cas, aucune oeuvre ne peut forcer ce dévoilement. Aucun vice ne peut l'empêcher. N'est-il pas évident que l'ignorance elle-même fait partie de Grand Eveil ? Chaque être est sur la voie, parce qu'il est arrivé au terme depuis le commencement. 
Pour ma part, je trouve que tout cela invite à une vision libérale et moderne de l'Histoire et des êtres, comme du reste le pensaient le maître cachemirien Baljin Nâth Pandit, ainsi que son maître, Amrita Vâgbhava, dont j'ai traduit plusieurs œuvres.

"Laissez-moi vous parler de ce remède complet qu'est la tradition jaillie de la bouche de Shiva. Elle est la source qui neutralise la paralysie engendrée par l'infusion du poison de l'égarement :
Dieu est libre. Il est la conscience. Il est spontanément manifestation (des mondes et des êtres). Quand il joue à se cacher, il devient la multitude des individus (anu). Librement, il se lie lui-même par des actes qui sont des concepts, des constructions. La majesté de sa liberté est telle que, même individualisé, il ressent à nouveau son essence transparente."

La Lumière des tantras, XIII, 102-105

C'est une belle fresque peinte ici par Abhinava. 
Notez qu'elle peut avoir un sens même si l'on prend "Dieu" comme étant l'énergie-matière telle que nous la dévoile la science moderne. Cependant, "conscience" convient sans doute mieux. 
L'intérêt de cette approche est d'être inclusive sans être égalitariste. Chacun est une personnage joué par le Mystère. Mais comme le Mystère est souverain, tout est possible. Nul n'est prisonnier d'une essence éternelle, sauf, justement, de cette essence qui est liberté absolue. Il y a donc à la fois une essence éternelle et un devenir où tout est possible. Ce qui fait penser à l'Histoire.
Abhinava ne pensait pas à l'Histoire. Pour lui, il n'y avait que des cycles allant se répétant, bien que je n'en soit pas absolument certain. En tous les cas, il est intéressant de voir que cette vision ouvre sur une évolution possible. Je pense que ça n'est pas un hasard si, dans l'Inde moderne, les penseurs de l'évolution spirituelle (Aurobindo, Ganapati Muni, etc.) ont été à la fois en contact avec des idées du Tantra non-duel et avec la philosophie de Hegel.
Il reste que ce genre de thèse, enthousiasmante au premier abord, peut légitimer toutes sortes d'entreprises politiques plus ou moins dangereuses. C'est peut-être ce qui a retenu un Ramana de suivre Ganapati.
En tous les cas, il me semble que la philosophie de la liberté de la conscience n'est pas incompatible avec une réflexion politique, disons, libérale.'ai traduit et publié des œuvres.

mardi 27 août 2019

Le silence salutaire



L'éveil ? Je ne suis pas certain.
"Tout est conscience" ? Cela mérite discussion.

En revanche, le silence intérieur ?
Immédiat. Il suffit de s'arrêter. Ne me demandez pas comment. Juste s'arrêter. Et alors, ça s'arrête. Un peu comme une apnée, un vol plané. Et cela s'approfondit. Se prolonge. Ou alors, je peux dire qu'une alchimie s'approfondit dans ce silence qui, en lui-même, est parfait car simple, incomposé. Un arrêt.

Tandis que je marche dans la forêt, je réalise aussi l'importance du silence extérieur. Le silence extérieur est l'absence des bruits humains. Machines, moteurs, voix... Dans ce contexte, la pratique du silence intérieur ou de l'arrêt est possible. Mais dans le "silence" de la nature, il y a une autre magie : même quand le bavardage intérieur se donne libre cours, il ne dégénère pas dans ce silence. Cela paraît presque impossible. Il y a comme un équilibre... naturel. Le cours des choses suit une harmonie entendue comme un silence, comme un arrêt. Et les êtres de la nature, sans nom, indistincts, rient. Oui, il y a comme une jubilation muette. Un murmure de fond dans le sous-bois. 

Mais la pratique du silence est possible et bonne partout.
Elle ne requiert rien. Ne présuppose aucune croyance, nulle adhésion à un système. Pas besoin de comprendre. Y a-t-il un Moi ? Ou pas ? Y a-t-il un libre-arbitre ? Ou pas ? Qui suis-je ? Dualité ? Unité ? Illusion ? Réalité ? Matière ? Esprit ? L'expérience du silence intérieur n'attend pas. Elle ne suit pas. Elle devance. Elle est indépendante. Il y a une immense liberté en elle. 

L'expérience même est comme une mise à nu de l'expérience. Tout est là, inchangé. Mais nu. A vif. Un bruit s'arrête et tout prend une soudaine intensité. Chacun connait ces moments où il s'arrête pour se rappeler un souvenir, pour regarder quelque chose ? Eh bien il y a alors ce silence. La pratique est simplement la pratique délibérée de ce silence.

Les bienfaits me surprennent à chaque fois. Le silence intérieur sauve. Il guérit. Ajuste, accorde, équilibre, tempère, éveille, remet dans l'ordre. 
Il n'est pas contre le corps. Il guérit le corps.
Il n'est pas contre le mental. Il assouplit, il aiguise la pensée.

Dans ce silence, l'expérience est le Grand Livre. Pour lire, il faut se taire. Pour écouter cette parole infiniment délicate, il faut demeurer muet. C'est la mystique, sans doute. 

Mais étrangement, cette écoute invite à parler. Comme une bonne nuit de sommeil invite à l'action, comme le jeûne appelle l'appétit. Tout paraît plus net, plus serein, comme si l'on voyait d'une vision globale. C'est l'intuition, sans doute.

Ce silence est l'expérience nue. La vie nue. Rien n'est exclu, sauf ce je-ne-sais-quoi qui parasite ce sacré silence. Comme un ressourcement. Une mort pour une renaissance. Un rythme retrouvé. Mille tracas sont alors oubliés. C'est comme les chaussures : si elles portent bien, on les oublie. Si le corps est bien, il se fait léger, transparent. Si le mental est bien, il se fait doux et précis. 

Cependant, il y a les douleurs et les malheurs, inévitables. Là non plus, inutile de se faire une religion pour rationaliser ces souffrances. Le silence suffit. Il y faut un grand courage. Une forme d'élan aveugle. C'est la foi, sans doute : une certitude qui ne dépend d'aucune formulation. Une confiance qui s'ouvre sans demander ni ceci ni cela. Un émerveillement sans pourquoi.

Attention ! L'expérience nue, dépouillée comme le sommet d'un glacier, n'est pas une philosophie sceptique. Au contraire, je découvre dans cette expérience indicible de quoi dire. J'y trouve d'infinies ressources pour agir et réfléchir. Simplement, d'une façon différente. Plus nette. Plus économe. De grandes nappes de silence. D'immenses bulles de vide lumineux. Nourrie de rien, la pensée jaillit, prête à tout. Des systèmes s'élaborent. Sans a priori. Sans scepticisme ni dogmatisme. Je suis idéaliste ("tout est conscience") et je pense que c'est la formulation la plus adéquate. Mais je suis souple, inclusif. Je sais qu'il y a des formulations opposées, valides car efficaces selon les contextes. J'ai une intuition que "tout est conscience". Mais je sais que cette intuition invite à une exploration qui ne finira jamais. C'est la philosophie, sans doute.

Je sais que je ne peux rien dire, et c'est justement ça qui me pousse à dire, sans terme ni limite décidée à l'avance. Il y a un progrès infini. Des possibilités infinies, parce que j'ai l'intuition de cette perfection, intuition qui est cette expérience, l'expérience nue, le silence intérieur. 

L'atemporel nourrit ainsi le devenir. Et j'éprouve de la joie dans ce rapport, dans cette relation d'amour, de don reçu, de gratuité. Une joie immense. Une complétude. Je sens que tout m'est donné dans le nu instant présent, dans ce profond silence. Et que rien ne sera jamais parfait. L'éternité n'a pas de commencement. Le devenir ne finit pas. Et l'une coule en l'autre comme un mouvement perpétuel, un moteur alimenté au vide. Et c'est très, très bon. Une sécurité, une sérénité de fond, invisible. Un goût d'aventure, d'inconnu, de suspens, d'étonnement. 

Voilà le point : me mettre à l'école du silence. 
Voilà mon maître-racine. Ma lignée. Mon initiation. Mon Mantra, mon ange, ma pratique, mon secret, mon ignorance et ma connaissance, ma parole et mon silence, ma tête et mon coeur, ma vie et ma mort.

L'expérience nue m'enseigne. Aussitôt que "je me tais", je l'entends, puissante, vibrante, douce, plus subtile que le rien, plus parfaite que le tout. Gratuite, vraie, intègre, atemporelle, digne d'adoration, sans nulle séparation, exacte, juste, excellente pédagogue. 
Que demander de plus ? Tout ! Mais en elle. Dans le sein de son conseil.

Simple, inépuisable.
Quelle chance ! 

lundi 26 août 2019

Comment éveiller la Koundalinî ?




La totalité de la vie intérieure est présente dans chaque cycle respiratoire. Voilà pourquoi le souffle est au centre de la vie en général et de la vie intérieure en particulier. 


Je peux plonger à la fin d'un expir : dans le silence qui suit, la conscience se réveille spontanément, comme à la fin d'un Om, d'un coup de gong, de bol tibétain ou en suivant un roulement de tonnerre qui meurt dans le silence. Au fur et à mesure que le son disparaît, un autre "son" devient audible.



Chaque expir est un Mantra, un son silencieux qui part du Coeur et s'élève jusque dans l'espace au-dessus de la tête, appelé traditionnellement "La Porte de l'absolu" ou l'ouverture vers l'Ouvert. Quand l'expir est ainsi accompagné d'une pleine attention, c'est l'éveil de la vie, c'est-à-dire l'éveil de la Koundalinî. Celle-ci n'est, dans le Tantra ancien, rien d'autre que la vie, c'est-à-dire la conscience, manifesté concrètement comme mouvement. D'ordinaire, la Koundalinî est courbée, car le souffle monte du Coeur et vient percuter les points d'articulation pour former les mots qui engendrent nos univers mentaux. 

Mais dans cette plongée à la fin d'un expir, l'énergie reste brute. Elle s'élève alors librement et s'élance dans l'espace, en silence. Certains textes comparent cela au tireur à l'arc qui décoche une flèche. Dans une perspective plus contemporaine, on pourrait dire que cela ressemble au surf : j'approche la vague et je la chevauche. Dans les deux cas, il y a une forte attention et le surfeur essaie de glisser le plus longtemps possible sur la vague. Dans la plongée dans l'expire, de même, j'essaie de suivre le mouvement le plus longtemps possible, bien après la fin de l'expir grossier, et même après l'inspir qui suit. L''attention continue de se dilater en silence, comme quand on suit le son d'un bol tibétain : à un moment, le son que j'écoute est l'écoute du son. Il n'y a plus séparation.


Cette pratique est au coeur de la tradition secrète du Koula. Elle est ainsi célébrée dans un verset adressé au Mystère sous la forme du Soleil :



"Ô Soleil ultime, hommage à toi !

Tu est le Soi intérieur présent 
dans la totalité du corps
de tout être incarné.
Et tu es la lumière visible
dans l'interaction des souffles,
frottement semblable à celui des 
bouts de bois pour allumer un feu.
C'est ainsi que les êtres vrais et disciplinés t'adorent."


(Hymne à Shiva et Shakti, Sâmbapancâshika, 14)



Kshéma Râdja explique :



" Les êtres vrais sont les yogis, qui s'adonnent de manière réglée au frottement des souffles aux moments où ces souffles se mettent en mouvement et s'arrêtent (sarva-vâha-mârga-udaya-vishrânti-padeshu), c'est-à-dire 

'quand l'énergie descend (dans l'inspir) 
et quand l'énergie du bas se contracte (dans l'expir). 
Celui qui connait cette plongée (samâvesha) 
dans la Shakti de Shiva s'y connaît (vraiment : 
les autres ne sont que des branquignols)'.
Selon cette pratique enseignée par la tradition (du Koula), tu es la Lumière visible dans les (intervalles) qui vont en se dilatant quand un souffle s'arrête (avant que le suivant ne s'élance), car (même dans ces intervalles immobiles) il y un balancement (subtil) qui continue, (qui est cette Lumière). C'est là que toi, (Soleil ultime), tu brille clairement comme conscience évidente, comme Lumière qui est à elle-même sa propre lumière. Les "bouts de bois" désignent l'inspir et l'expir qui correspondent au morceau de bois du haut et du bas (employés pour allumer un feu). L'effort du yogi correspond à l'effort pour frotter les deux bouts de bois."


Pour comprendre cette métaphore, il faut se rappeler qu'à cette époque, il y a mille ans, il n'existait pas de briquet. Pour allumer un feu, il fallait frotter des bouts de bois. Un bout horizontal, percé d'un trou, et un autre bout vertical, généralement doté d'un petit arc avec une ficelle enroulée sur l'axe du bout vertical. Allumer un feu demandait un effort soutenu. 



Une vidéo de cette technique, mais sans arc :







De même, le yogi plonge tout entier dans le mouvement des souffles. Et, de même qu'un feu (une étincelle, à peine une petite volute de fumée) naît de l'interaction, du frottement entre les deux bouts de bois, de même, la conscience s'éveille entre deux souffle : à la fin de l'expir et à la fin de l'inspir - mais en pratique, on conseille de plonger seulement à la fin d'un expir, et de ne revenir à un expir que si l'attention a été distraite ; sinon, on continue, à l'infini, comme un vol plané. Une présence subtile s'éveille dans cet intervalle. Subtile au début. Elle doit être nourrie d'écoute, avec un soin total. Peu à peu, elle prend de la vigueur et devient un feu capable de tout dévorer. De même, la conscience s'éveille et infuse tout, inspir et expir, et tous les mouvements. C'est l'éveil de la Koundalinî. 




Il existe des versions très sophistiquées de cette pratique, accompagnée de Mantras et de visualisations. Mais le point essentiel est dans la plongée entière à la fin de l'expir, comme une flèche qui partirait à l'infini.



En terme de souffles (prâna), l'inspir est le souffle "vers le bas" (apâna), l'expir est "vers le devant" (prâna, à ne pas confondre avec le prâna comme énergie vitale en général), les intervalles sont "le souffle égal" (samâna) ; la Koundalinî qui s'éveille dans l'écoute de ces intervalles est "le souffle ascendant" (udâna) ; et la présence sans limites, sans plus aucune séparation est "le souffle omniprésent" (vyâna). Cette interprétation des cinq prânas ne se trouve, à ma connaissance, que dans la tradition du Koula. 
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