lundi 30 novembre 2020

Comment le bouddhisme a plagié le shivaïsme

 Voici une conférence du professeur Alexis Sanderson sur "l'influence du shivaïsme sur le bouddhisme pâla", c'est-à-dire sur le bouddhisme tantrique :

http://chiasmos.uchicago.edu/2009-2010/media/southasia-100301-sanderson.mp3

Le handout de la conférence :

https://www.tantrictraditions.com/s/2010torontohandout.pdf

Je sais bien que ce genre de "critique" ou de "comparaison" inquiète une certaine partie de l'esprit libéral. Car selon ce dernier, il ne faut pas "jeter de l'huile sur le feu" et ne pas discuter de sujets "anxiogènes" comme la politique. Il faut rejeter massivement toute discussion rationnelle et se concentrer sur la seule religion susceptible de nous unifier : le business. Et l'on voit le succès de cette doctrine dans le domaine du développement personnel. Toute forme de "jugement" est conspuée. Cela fait partie du catéchisme obligé et cela figure dans tous les boniments dont nous sommes bombardés à longueur de journée. J'en viens même parfois à me demander si la baisse mondiale du q.i. ne serait pas liée à ce besoin du Marché d'éviter tous les sujets qui fâchent. N'est-il pas plus aisé de vendre à des débiles amnésiques ? En tous les cas, je suis persuadé que les marchands du développement personnel sont d'excellents prêtres du Marché : pas de mémoire, pas de mental, pas de critique. La Marché en rêvait, le "bien-être" l'a fait. Les vendeurs du bie-être vont bien plus loin que Reagan, Thatcher et cie.

A ces esprits inquiets, j'ai envie de répondre que les traditions spirituelles de l'Inde sont pleines de ces comparaisons, de ces analyses, de ces critiques, de ces polémiques. Dans les versions commerciales contemporaines des traditions indiennes, vous entendrez rarement parler de cette dimension essentielle. Tout l'aspect rationnel et polémique est expurgé, tout simplement passé sous silence pour brosser le client dans le sens du poil. Pourtant en Inde, Shankara, Nâgârjuna et Abhinavagupta sont pleins de polémiques. Ils ne pratiquent pas la "communication non violente", ni le "non-jugement". L'enseignement indien est fait d'objections et de réponses. Il faut vraiment n'avoir absolument aucune expérience de cet enseignement pour croire le contraire. 

Le bouddhisme a donc plagié le shivaïsme. Tout comme le christianisme a plagié le platonisme. Ces deux religions, particulièrement centrées sur le masculin au départ, ont également rejeté la nature. Le bouddhisme se veut un dharma "à contre-courant", tandis que le christianisme valorise le "surnaturel" au détriment de la nature. Mais, dans les deux cas, le naturel est revenu au galop.

Désir sans objet, désir pur



 Dans sa Grande méditation sur la Reconnaissance du Seigneur, Abhinava Gupta explique en quoi consiste l'émerveillement : 

camatkāritā hi bhuñjānarūpatā svātmaviśrāntilakṣaṇā 
sarvatra icchā | kvacittu svātmaviśrāntirbhāvāntaramanāgūritaviśeṣama-
pekṣya utthāpyate yatra sā icchā rāga iti ucyate, āgūritaviśeṣatāyāṃ tu 
kāma iti | 

"S'émerveiller/se délecter (camatkâra), c'est être en train de savourer, ce qui se reconnaît au fait que l'on s'absorbe en soi-même (sans plus faire attention à rien d'autre). C'est un désir de tout. Mais parfois, cette absorption en soi surgit en relation avec un phénomène distinct, (mais) qui n'est pas désiré distinctement. Dans ce cas, ce désir est appelé 'désir passion' (râga). En revanche, si cet objet est désiré distinctement, on parle de 'désir amoureux' (kâma)." (vol. III, p. 252)

Camatkâra est un terme très difficile à traduire. Il vient du vocabulaire de l'esthétique. Il désigne, littéralement "l'acte de faire 'slurp' (avec la langue)". Donc l'acte de savourer, de se délecter. C'est aussi le fait de s'étonner, de s'émerveiller devant un spectacle inhabituel. Et, selon le shivaïsme du Cachemire, cet émerveillement est le fond le toute expérience, même de la douleur. 

Et c'est une conscience pleine de soi comme absolue liberté créatrice, et c'est ce "désir de tout", ce désir pur, sans objet distingué, ce fond de passion (râga) muette qui caractérise toute expérience, ce miracle d'être, ce prodige de se réaliser instant après instant et de se désirer dans des créations limitées, comme si l'océan aspirait à entrer tout entier dans une goutte. C'est aussi, dit Utpala Deva, un désir pur, sans objet qui définit l'"impureté subtile" ou "individuelle", qui se manifeste par un désir insatiable, un désir infini qui est désir de l'infini, que rien de fini ne peut finir. C'est la plus subtiles des trois "impuretés", les deux autres étant la dualité sujet-objet et le karma. Cette impureté est ce qui engendre une certaine agitation intérieure, même quand tout va bien. Un désir de je-ne-sais-quoi, un manque indicible, qui ne se laisse pas définir. 

samedi 28 novembre 2020

Connaissance et amour se complètent


 

Connaissance et amour sont apparemment incompatibles : c'est un des problèmes les plus graves de la condition humaine. L'amour, l'affect, le ressenti, la poésie semblent si différents de la connaissance, de la pensée, de la logique ! Cette dernière rend lucide au prix d'un assèchement du cœur ; la première l'assouplit, mais au prix d'un terrible aveuglement.

Toutefois, est-ce si vrai ?

Utpaladeva nous assure qu'il n'en est rien :

yady athāsthitapadārthadarśanaṃ yuṣmadarcanamahotsavaś ca yaḥ /
 yugmam etad itaretarāśrayaṃ bhaktiśāliṣu sadā vijṛmbhate //

"La vision des choses telles qu'elles sont
et l'immense fête de ton adoration
forment un couple 
qui se porte l'un l'autre,
un couple qui grandit 
sans cesse pour tes amoureux." 
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, XIII, 7
(N.B. : suite à une erreur de manipulation que je ne remarque que maintenant, ce verset figure bien dans l'introduction, p. 10 du livre paru aux édition Arfuyen, mais pas dans la traduction elle-même... je prie mes lectrices et lecteurs de bien vouloir m'excuser)

Plus qu'une compatibilité, ce verset évoque bien une complémentarité : connaissance et amour se portent mutuellement. 

Kshema Râja, dans son Explication de ces hymnes, justifie brièvement cette  complémentarité par le fait que connaissance et amour, ou philosophie et mystique sont toutes les deux manifestées par la Conscience universelle.

Or, Ânanda Vardhana, le grand poéticien du Cachemire et sans doute le plus profond de l'Inde, avait déjà composé un verset similaire dans son La Splendeur de la résonance (Dhvanyâloka) qui fut ensuite commenté par Abhinava Gupta. Voici ce verset :

yā vyāpāravatī rasān rasayituṃ kācit kavīnāṃ navā
dṛṣṭir yā pariniṣṭhitārtha-viṣayonmeṣā ca vaipaścitī /
te dve apy avalambya viśvam aniśaṃ nirvarṇayanto vayaṃ
śrāntā naiva ca labdham abdhi-śayana ! tvad-bhakti-tulyaṃ sukham //

"Cette puissance nouvelle des poètes
de savourer les saveurs (rasa)
et cette vision savante 
qui s'éveille à la vérité certaine des choses :
nous nous sommes appuyés sur ces deux (approches)
pour décrire inlassablement toutes choses... 
Ainsi épuisés, nous n'avons (pourtant) pas atteint
un bonheur comparable à l'amour pour toi,
ô toi qui couche sur l'océan !"
Ânanda Vardhana, Dhvanyâloka, II, 43

Ce verset est cependant différent. Ânanda renvoie les poètes et les philosophes dos à dos et distingue les amoureux du divin (bhakta). Tandis qu'Utpaladeva, qui vînt une génération après Ânanda, laisse entrevoir une réconciliation pleine et entière de la philosophie et de l'amour (bhakti), dans lequel il range implicitement la poésie. Ainsi l'art, avec ce qu'il comporte d'artifice, complète la connaissance de l'art divin, la philosophie. Laquelle, au reste, est aussi une expression du même amour, comme son appellation occidentale l'indique assez. Amour de la vérité, amour du beau convergent et se nourrissent mutuellement. Certes, à première vue, la connaissance rend lucide, alors que l'amour aveugle. Mais n'est pas vrai quand l'objet des deux est l'absolu. Car alors, on tend vers le même objet, puisque l'absolu est un. Ici encore, amour et connaissance sont deux phases d'une même respiration et vivent l'un par l'autre, comme un couple parfait.  

L'art, une expérience spirituelle ?




 Dans toutes les cultures, il a été pressenti que l'art est une pratique spirituelle. En dépit des apparences, celui qui pleure face à la scène, celle qui ressent de l'excitation en entendant un poème, celle encore qui éprouve de la tristesse en écoutant telle mélodie, tous ceux-là ne vivent pas des émotions ordinaires : il ne pleure pas comme il pleure dans la vie courant, elle ne ressent pas une excitation vulgaire. 

Mais alors, comment expliquer cette différence ?

Dans un précédent billet, j'ai laissé entendre que l'expérience esthétique transmute l'émotion en une autre sorte d'émotion à cause du détachement engendré par la mise en scène, par le caractère abstrait de la musique, etc. 

Or, ceci est inexact. La tradition indienne, qui a approfondi ces mystères, ne parle pas de détachement, mais plutôt de communion (sâdhâranya). 

La mise en scène théâtrale, poétique, musicale ou picturale, produit certes un état de conscience modifié qui a des traits communs, justement, avec le détachement : une certaine détente du corps et de l'âme. Mais dans le cas de l'art, cette détente n'est pas l'effet d'un dégoût (vairâgya) engendré par une lucidité spéciale de la part du spectateur. Ce dernier, au contraire est dans un état d'effervescence, de sensibilité accrue. Il ne cherche absolument pas à méditer sur les défaut de la personne qui suscite en elle l'Erotique, par exemple. Contrairement à l'ascète, il ne veut pas voir les chairs pourissantes sous le charme d'un teint attirant. Bien au contraire, si l'esthète se mettait à cogiter sur les défauts de la scène qu'il voit, il ne serait plus esthète, mais ascète. Il ferait un bien piètre spectateur, une mauvaise lectrice, le contraire d'un mélomane. On fait d'ailleurs l'expérience de cela quand on regarde un film avec une personne qui passe son temps à en dénoncer les "effets spéciaux". Nous sentons bien, alors, que cette attitude analytique détruit la jouissance esthétique. Pour "entrer dans l'histoire", nous devons nous prédisposer en larguant les amarres de l'esprit inquiet, soucieux de ne point être trompé, de ne pas être manipulé. Nous devons prendre le risque, nous laisser aller, comme pour entrer en hypnose.

Pourtant, il y a bel et bien une sorte de recul dans cette expérience esthétique, recul que nous n'avons pas, ou si peu, dans la vie courante. En effet, dans l'expérience esthétique, on vit la peine autrement, car on s'identifie au personnage et on ne s'identifie plus au "moi" et au "mien". Cette attitude ressemble certes à celle du yogi, du moine ou de l'ascète qui contemplent la nef des fous avec la lucidité d'un long entraînement. 

Mais, dans le cas de l'esthète, d'où viennent ces effets ? Comme je disais, ils viennent d'une communion ou, comme on traduit parfois, d'une "universalisation" des situations et, donc, des émotions. Autrement dit, l'expérience esthétique se caractérise par une expansion de la conscience ou un retour en elle-même. La conscience revient pour ainsi dire en elle-même comme une vague en l'océan. 

Bhatta Nâyaka, un poéticien cachemirien qui a précédé de peu Abhinava Gupta, parle d'une "dissolution" (laya) de l'esprit inquiet dans sa source conscience, comme un fleuve dans la mer. Ce retour est une détente, une cessation du regard utilitaire, obsédé par l'efficacité, par l'action, et la réalisation (bhâvanâ) d'une manière d'être plus détendue. Alors, l'attention s'ouvre et s'absorbe spontanément, elle repose (vishrânti) en son objet sans plus se laisser perturber par les obstacles des enjeux égotiques, par les différences

En fait, ces dernières subsistent : mon corps reste bien "mon" corps, etc. Mais il y a indubitablement un élargissement de l'identité : je communie avec le héros, avec le personnage, avec telle femme, avec sa peur, avec la violence, avec sa souffrance. Il y faut un certain réalisme, sans quoi on ne se laissera pas prendre. Mais, comme nous ne sommes pas ce personnage et que certains signaux nous indiquent qu'il ne s'agit pas précisément de "notre" vie, une ouverture se produit. Nous sommes dans un état d'effervescence, mais aussi en expansion, dans un état d'activation de toutes nos énergies, lesquelles ne subissent plus la "contraction" de l'ego ordinaire. Nous ressentons pleinement, dans la communion. Mais en dilatation. L'expérience, l'émotion est même sans doute plus intense que dans notre vie quotidienne, et pourtant elle nous procure une joie singulière. D'où l'attrait pour l'art, la fascination pour cet état mystérieux où nous découvrons que la tristesse peut être source de délectation. Et, dans cette détente, nous nous soulageons aussi d'un fardeau. Il y a bien une sorte de purge, la fameuse catharsis, mais je tiens qu'elle est un effet secondaire, non le principe de l'art.

La jouissance esthétique est donc le résultat d'une situation paradoxale : du réalisme, mais avec de la distance ; une empathie extrême, mais embrassée dans une conscience plus large que la conscience normale. Quand je savoure la peur du personnage, par exemple, je suis pleinement identifié à cette peur, mais non pas contracté ; ou plutôt, il y a bien de la contraction (car c'est cela, la peur), mais cette tension est elle-même englobée dans une image plus vaste, dans une ambiance de confiance sous-jacente. Et c'est ce décalage qui semble avoir le pouvoir exceptionnel de transmuter les émotions. 

Or, cette double attention, ou ce double mouvement, disons, se retrouve dans la principale "méthode" de méditation prônée par le shivaïsme du Cachemire : l'attitude dite "de Shiva" (shiva-mudrâ, shâmbhavî, bhairavî) qui est justement une "posture" de tout l'être, hautement contemplative et esthétique. Dans cette méditation, je détend mon corps, comme un cadavre, je relâche ma mâchoire, je reste bouche bée, le regard grand ouvert, comme sur mainte représentations anciennes du sacré : je suis pleinement ouvert à l'extérieur ; en même temps, je reste vide, muet, transparent à l'intérieur. Il y a ce double mouvement ou ce balancement de l'attention et de toutes les énergies du corps et de l'âme. Je ne suis pas simplement tourné vers l'intérieur en excluant l'extérieur, à la manière du cliché dominant encore l'image de la méditation "les yeux fermés", "centré sur l'intérieur", etc. Je ne suis pas coupé du monde. Mais je ne suis pas non plus au monde, dans le monde, comme je le suis dans la vie courante. Mon attention se projette vers les couleurs, les sons, les formes, comme une abeille butine. Mais cette abeille ne devient pas captive de ces fleurs, de ces nectars. Elle demeure libre, elle vole de-ci, de-là, elle reste aérienne, fluide, ouverte dans sa trajectoire. Il y a des "concepts" ou sens où il demeure bien des mouvements de l'attention, qui se concentrent sur telle chose en excluant telle autre. Mais ce mouvement est lui-même englobé dans un mouvement plus vaste, tout comme le mouvement de tel courant dans la mer est embrassé dans le mouvement total de cette masse aqueuse.

Voilà pourquoi quand les philosophes de l'esthétique au Cachemire parlent de cette expérience esthétique, ils emploient tout le vocabulaire yogique, mystique. Non pas que l'expérience esthétique soit une expérience mystique partielle, ou un simple avant-goût, inférieur à celle du yogi qui médite en rejetant les pensées et les objets des sens. Bien au contraire, le yoga "nouveau" (nava, comme dit Utpaladeva) qu'ils proposent est une contemplation esthétique approfondie. Car l'expérience esthétique ne demande pas une ascèse aussi terrible que celle du yoga "de la suppression" (nirodha) prôné par Patanjali. Il ne s'agit pas de s'anesthésier, mais au contraire d'esthétiser, de réveiller l'expérience par une révélation qui est une soudaine reconnaissance. 

Certes, le goût s'éduque. Le gastronome n'est pas le glouton. Mais du moins, l'expérience esthétique est-elle spontanée en ce sens qu'elle n'exclut pas les émotions, le corps, les femmes, la vie, les enfants, bref le monde. Là où le yogi contracte encore plus la conscience ordinaire, dans l'espoir d'échapper à tout en excluant tout, l'esthète entre en expansion, porté par l'intuition que la conscience universelle est davantage expansion que contraction, plus générosité que retrait. Ce qui, du reste, n'exclut pas des retraits, des renoncements, des contractions provisoires. Par exemple, se mettre au calme pour écouter de la musique. Car si l'exclusion était exclue, on retomberait dans l'attitude de l'ascète, attitude réactive et non créative. 

L'art, au sens, large, n'est donc pas une simple parenthèse dans le quotidien : il est une manière de vivre, il est la découverte de la vie véritable, de la vie intérieure, universelle, délivrée des limites conventionnelles.

Le shivaïsme du Cachemire est la reconnaissance du spirituel dans l'art, de la vraie vie dans la vie esthétique. La poésie, comme la logique, sont des arts de la réalisation de soi. Plus encore, non seulement l'art est une expérience spirituelle, mais l'expérience spirituelle elle-même est jouissance esthétique. 

vendredi 27 novembre 2020

La Nuit de l'Âme est-elle inévitable ?




 Dans la tradition mystique catholique, l'idée d'une Nuit Obscure est devenue classique depuis, au moins, Jean de la Croix au XVIè siècle. Au XVIIè siècle, avec la tradition de l'oraison de silence intérieur, sans pensées ni discours, s'est confortée l'idée que la Nuit est inévitable, qu'elle est l'un des trois étapes de toute vie intérieure :

- d'abord une première étape de rencontre avec le divin, une découverte intime qui se traduit par la joie, les lumières et une expérience "savoureuse". On a l'impression que tout est bien, que tout est divin, que tout a du sens, que tout est évident. C'est l'étape de la conversion.

- ensuite vient la nuit, la mort, le travail, le "pourrissement", le vide, le désert. On a le sentiment de ne plus rien sentir. Tout semble absurde. La "nature" se révolte : par moment, l'imagination semble devenir folle, plus puissante que jamais. Et on se sent impuissant, incapable, écrasé par les puissances titanesques du corps, de l'esprit, de l'inconscient, de la vie, de la nature, du destin. Selon la tradition, cette étape est un indispensable purification qui doit faire réaliser à l'Âme qu'elle n'a aucun pouvoir propre, qu'elle n'a rien propre, que Dieu lui est tout en tout. Et le plus important que que, malgré cette impression de vide ou de gâchis ou de régression, l'action divine opère, mais de manière inconsciente, de manière à ce que l'ego ne puisse s'en attribuer les mérites. Cette étape peut durer des années, voire des décennies.

- enfin vient la renaissance, la vie nouvelle : l'individu renaît, mais débarrassé de l'ego, du "vieil homme". Sa volonté, ses énergies ne font plus qu'un avec le divin qu'il a découvert à la première étape. Le mental revient, mais purifié, comme une main abandonnée entre les mains du Peintre suprême. Tout revient, mais sur fond de vacuité qui laisse passer toute la lumière. L'individu est comme une vitre parfaitement transparente : la lumière passe à travers elle, si bien que le verre est pour ainsi dire invisible, bien qu'il soit toujours présent. C'est la vie nouvelle, divinisée, c'est l'état fixe, la liberté intérieure parfaite.

La seconde étape, celle de la Nuit, est donc indispensable. Sans mort, point de renaissance. Si l'Âme ne meure pas à ses attachements, à sa propriété, Dieu ne peut la remplir. En fait, nous sommes déjà pleins de Dieu, comme des éponges plongées dans l'océan. Mais nous ressentons le divin sous la forme d'un monde étranger rempli de soucis et de menaces. Le travail de la nuit est une sorte de détente profonde, un acquiescement toujours plus profond à l'amour divin, qui est tout ce qui se présente à nous.

Mais la question se pose : cette Nuit est-elle incontournable ? Si elle l'est, comment se fait-il que de nombreuses traditions ignorent cette nuit ? Dans le shivaïsme du Cachemire, il est certes questions d'obstacles. Mais ces obstacles peuvent être vaincus en un instant, par une lucidité extraordinaire, par un réveil de la conscience. De même dans le bouddhisme tantriques : certes, on a des visions de démons, des maladies, des douleurs, etc., mais nulle part on ne trouve l'idée que cela doit durer plusieurs années ou plus. La doctrine catholique, avec son accent mis sur la chute, le péché, la culpabilité, le remord, la haine de soi, l'abjection, donne peut-être des dimensions dramatiques à cette phase de la vie intérieure. De plus, plutôt que des étapes traversées une seule fois, peut-être faut-il voir plutôt des cycles, un mouvement en spirale où l'on repasse par les mêmes étapes, mais à différents niveaux. Là aussi, la conception linéaire du temps a sans doute joué.

La vérité de cette Nuit est que tout est respiration, succession de jours et de nuits, de morts et de renaissances. C'est comme quand je me détend : les tensions cèdent peu à peu, par morceaux, et d'autres tensions plus profondes affleurent alors ; et ainsi de suite.

Alors oui, la Nuit est inévitable, car il n'est pas de jour sans nuit. Mais cela fait partie du mouvement naturel de la vie. Et j'ajouterai que la Nuit se révèle toujours plus comme paix : sommeil profond, repos mystique, silence intérieur ; et le Jour se dévoile de plus en plus comme joie, vibration, amour, don, échange, félicité, jeu gratuit, jeu de grâce.

mercredi 25 novembre 2020

Taisez-vous, grands de la terre



 Si mes vers n'ont pas de rime,

s'ils ne sont pas bien peignés ;

c'est un enfant qui s'exprime :

si vous y touchez, vous me contraignez.

Taisez-vous, grands de la terre,

laissez libre un pauvre enfant,

qui ne vous fait point de guerre

et dont la paix fait le contentement.

Je crains bien que quelque sage 

ne vienne ici me troubler :

un mystérieux langage 

serait bien propre à me faire trembler !

Si je parle, je bégaie ;

je chante, et n'ai point de ton ;

Je badine, je m'égaie :

mon maître trouve cela fort bon.

Madame Guyon, Poésies et cantiques spirituels, 189


Alchimie des émotions

le Déesse joue à se priver pour mieux jouir



L'émotion est motion, mouvement, vibration, cœur de l'absolu. 

Si, contrairement aux autres traditions spirituelles de l'Inde, le shivaïsme du Cachemire ne rejette pas les émotions, c'est qu'il propose une alchimie des émotions. Et cette voie se trouve, en Inde, dans la tradition du théâtre, de la musique, de la danse et de la poésie. C'est le Nâtya-shâstra, le cinquième Savoir révélé par Brahmâ pour le salut des humains.

Abhinava Gupta, le plus grand philosophe du Cachemire et, sans doute, de l'Inde, est célèbre non seulement pour ses œuvres philosophiques et tantriques, mais aussi pour son commentaire au Nâtya-shâstra et pour son explication du Dhvany-âloka, La Révélation de la résonance, œuvre d'Ânanda Vardhana. D'ailleurs, les plus grands poéticiens de l'Inde sont Cachemiriens et ils sont, pour la plupart, précédés et préparés la réflexion d'Abhinava Gupta. En Inde, l'art est tantrique. Il est une voie de transmutation de l'humain en divin, et non une démarche de suppression (nirodha).

L'esthétique qu'il développent constitue un précieux modèle pour pressentir ce que peut être une existence libérée de la contraction, vécue pleinement, à la fois sensuelle et spirituelle.

Selon les sages de l'Inde, à commencer par Bharata qui a donné son nom au sous-continent, il existe neuf émotions principales dans le cœur humain, neuf émotions innées et donc universelles, neuf pétales du lotus du cœur, plus une neuvième émotion au centre :

Le désir sexuel

Le rire

La tristesse

La colère

L'enthousiasme

La peur

Le dégoût

L'émerveillement

Au centre de cette danse, la paix


A travers la magie des arts de la scène, de la musique, de la dance et de la poésie, ces neuf émotions naturelles sont transmutées :


Le désir sexuel devient l'Erotique

Le rire devient le Comique

La tristesse devient la Compassion

La colère devient la Furie

La dégoût devient l'Aversion

La peur devient la Terreur

L'enthousiasme devient l'Héroïque 

L'émerveillement devient le Miraculeux

Et la paix devient le Serein


Ce sont les Huit Puissances (shakti), les huit déesses, les huit Matrices (mâtrikâ) qui dansent autour du couple divin du Dieu être et de la Déesse conscience.

Chercher à supprimer les émotions, comme le prône le bouddhisme ancien ou le yoga de Patanjali, reviendrait à vouloir supprimer son cœur et la divinité elle-même !

La posture de l'esthète est analogue à celle du yoga de la reconnaissance : à la fois pleinement plongé dans l'expérience (bhoga), il est souverainement libre (moksha), car il reconnaît que le centre de son être est le centre créateur de tout. A l'image de la conscience universelle, actrice habile à jouer les personnages de l'univers, l'art nous introduit à cette état, car l'art nous faire vivre les choses de la vie courante, tout en introduisant une certaine attitude de détente, de relaxation profonde, rendue possible par les artifices de l'art. Voilà pourquoi art et spiritualité sont complémentaires, comme le sont la philosophique et la mystique, comme le sont encore la logique et la poésie.

L'art nous montre la voie de l'alchimie des émotions.

mardi 24 novembre 2020

Peut-on aspirer au néant ?

"Puis-je aspirer au néant ?"



 Le bouddhisme ancien est-il un "culte du néant" ?

Si tel était le cas, il ne serait pas le seul.

En effet, la plupart des écoles anciennes de l'Inde, disons celles qui précèdent le tantrisme qui émerge vers le IVè siècle, aspirent à un état qui n'est guère différent du néant, pour autant que cette notion ait un sens.

Pour le Sâmkhya, le yoga de Patanjali et le Vedânta, notre essence indestructible et réelle, notre Soi, est une conscience pure, si pure qu'elle est absolument immuable, passive, inerte comme une enclume (kûtastha). Après la délivrance, il n'y a plus rien, plus aucun mouvement, plus aucune sensation, ni émotion, ni sentiment, ni désir, ni conscience de quoi que ce soit. Le Vedânta compare d'ailleurs cette condition ineffable au sommeil profond, à l'inconscience. 

L'école du Nyâya va jusqu'au bout de cette logique du néant : selon elle, il n'y a pas même de conscience dans l'état de délivrance. C'est à ce prix, affirme-t-elle, que l'on ne souffrira plus. La délivrance de la souffrance. Donc une condition purement négative, sans aucune contrepartie positive. Le néant. Pour échapper à la douleur, il faudrait donc se suicider entièrement. Par une technique de destruction progressive des affects et de la cognitions, comme celle du yoga de Patanjali, on s'éteint, comme la flamme d'une bougie privée de combustible. Il n'y a plus rien, plus d'être, plus de mouvement, plus de vie, plus de conscience. 

Or, peut-on vraiment aspirer à une telle autodestruction ?

Bien sûr, chaque être conscient (ou vivant, ce qui revient au même), aspire cycliquement au néant : quand je suis fatigué, repu ou comblé, je plonge avec délices dans le néant du sommeil profond. Seulement, cet état est provisoire. C'est une mort pour mieux renaître, un jeûne pour mieux savourer, et non une fin ultime, une fin en soi. C'est une partie du tout, et non pas le tout lui-même. C'est le creux d'une vague, et non pas une vague, et encore moins l'océan. C'est un expir dans le cercle du souffle spirituel, un pas dans la danse du mystère. Réduire ce pas au total de sa chorégraphie est une erreur. Une erreur que ces philosophies commettent.

Dès lors, il n'est guère étonnant que ces doctrines, nihilistes en ce sens, parlent aux matérialistes contemporains. En effet, selon les uns et les autres, la personne n'est qu'une illusion, réductible à un flux d'objets, d'atomes, de cognitions, à un néant de pure inconscience. La vérité est dans l'instant du néant. En outre, ce genre de déconstruction de la pensée sert les visées du Marché : plus d'identité, plus de limites, plus de frontières, plus rien qui s'oppose au flux des marchandises. Un flux infini dans le néant informe. 

L'opposé de cette erreur est l'occultisme : prenant l'état de rêve comme vérité absolue, ses partisans ne jurent que par les miracles de l'imagination. Selon eux, ce qui n'est pas émotions, ce qui n'est pas charnel, sensuel, coloré et goûtu, est sans vérité ni valeur. 

Mais la vérité est pourtant dans le tout. c'est ce qu'il faut réaliser. La vie est cycle, inspir du jour et expir de la nuit. Quand je salive pour une chouquette, c'est un aspect de la vérité, non son total. Quand je suis comme repu et dégoûté des chouquettes, un autre aspect se présente, qui n'est pas non plus le total de l'être, mais seulement l'une de ses facettes. la vérité est dans le Tout, un Tout qui se dévoile progressivement en une marche faite de jeu entre des opposés ou des complémentaires.

Ivre de Toi




"Je n'aspire pas au détachement,

ni à la maîtrise,

ni à la délivrance,

ni même à t'adorer :

bien plutôt,

je veux être ivre du vin

de ton amour débordant."

Utpaladeva, Hymnes à Shiva, XV, 4


 Les jours se font plus courts,

les nuits froides et longues.

L'expir s'allonge,

avale à chaque cycle un peu d'inspir.

Dans l'obscurité, la clarté.

Dans les glaces, la chaleur du nid.

Souvenirs d'une vie simple,

toute de présent,

bercée au ronronnement du poêle.

dimanche 22 novembre 2020

Libération collective ?


Le shivaïsme distingue cinq acte divins qui se répètent à différents échelles :
création, subsistance, destruction, voilement et dévoilement. Ces deux derniers actes sont, pour le premier, le voile de l'oublie que "tout est une seule et même conscience" ; et, pour le second, la réalisation de cette unité de tout, c'est-à-dire l'intuition que les trois premiers actes n'en forment qu'un seul et ne sont l'acte que d'un seul agent, comme les vagues appartiennent toutes au même océan. 

Or, ces cycles et actes se produisent à l'échelle individuelle, avec les états de veilles, de rêves, de sommeil profond, de confusion sprituelle et d'éveil, mais aussi dans les cycles cosmiques et les grands cycles qui englobent les plus petits, comme des rouages plus petits à l'intérieur de plus grands, ou comme des rêves à l'intérieur des rêves.

Par conséquent, à côté de l'Eveil spirituel individuel, il doit exister des éveil cosmiques et collectifs. Cependant, cette possibilité n'est, à ma connaissance, jamais évoquée dans le shivaïsme. Voilement et devoilement y sont toujours décrit au plan individuel.
 
Cet individualisme est sans doute l'une des raisons de l'écho que suscitent aujourdhui les sagesses de l'Inde, dans un monde toujours plus mondialisé, mais toujours plus individualiste. Ainsi, on notera que, même parmi ceux qui professent que la personne est une illusion, beaucoup transmettent leur bonne nouvelle sur la base de leur personne, voire de leur nom personnel. 

Vijnana Bhairava 153-163 Conclusion : Reunion




The conclusion of the Tantra : reunion of the God and the Goddess.


yair eva pūjyate dravyais tarpyate vā parāparaḥ |

yaś caiva pūjakaḥ sarvaḥ sa evaikaḥ kva pūjanam || 153 ||

vrajet prāṇo viśej jīva icchayā kuṭilākṛtiḥ |

dīrghātmā sā mahādevī parakṣetram parāparā || 154 ||

asyām anucaran tiṣṭhan mahānandamaye 'dhvare |

tayā devyā samāviṣṭaḥ param bhairavam āpnuyāt || 155 ||

ṣaṭśatāni divā rātrau sahasrāṇyekaviṃśatiḥ |

japo devyāḥ samuddiṣṭaḥ sulabho durlabho jaḍaiḥ || 156 ||

ity etat kathitaṃ devi paramāmṛtam uttamam |

etac ca naiva kasyāpi prakāśyaṃ tu kadācana || 157 ||

paraśiṣye khale krūre abhakte gurupādayoḥ |

nirvikalpamatīnāṃ tu vīrāṇām unnatātmanām || 158 ||

bhaktānāṃ guruvargasya dātavyaṃ nirviśaṅkayā |

grāmo rājyam puraṃ deśaḥ putradārakuṭumbakam || 159 ||

sarvam etat parityajya grāhyam etan mṛgekṣaṇe |

kim ebhir asthirair devi sthiram param idaṃ dhanam |

prāṇā api pradātavyā na deyaṃ paramāmṛtam || 160 ||


śrī devī uvāca |

devadeva māhadeva paritṛptāsmi śaṅkara |

rudrayāmalatantrasya sāram adyāvadhāritam || 161 ||

sarvaśaktiprabhedānāṃ hṛdayaṃ jñātam adya ca |

ity uktvānanditā devi ka.ṅthe lagnā śivasya tu || 162 ||




Viola da gamba

 Ne pas se cabrer contre les pensées.

Se détendre avec chaque pensée qui s'éteint,

comme je regarde un feu.


Pénétrer entre deux respirations

dans le silence vivant de toute vie.

Entrer entre deux pensées

dans l'intelligence volcanique.

Se glisser entre les bras

de l'immense aux entrailles ouvertes.

Mettre le doigt du cœur

au centre du livre muet.

Caresser les pages du souffle, des pensées,

de la chair, des veines brûlantes,

jusqu'à rallumer le feu nu,

à jamais.

samedi 21 novembre 2020

Vijnana Bhairava 142 152 The True Practice


 The true tantric practice :


śrī devī uvāca |


idaṃ yadi vapur deva parāyāś ca maheśvara || 142 ||


evamuktavyavasthāyāṃ japyate ko japaś ca kaḥ |

dhyāyate ko mahānātha pūjyate kaś ca tṛpyati || 143 ||

hūyate kasya vā homo yāgaḥ kasya ca kiṃ katham |


śrī bhairava uvāca |


eṣātra prakriyā bāhyā sthūleṣv eva mṛgekṣaṇe || 144 ||

bhūyo bhūyaḥ pare bhāve bhāvanā bhāvyate hi yā |

japaḥ so 'tra svayaṃ nādo mantrātmā japya īdṛśaḥ || 145 ||

dhyānaṃ hi niścalā buddhir nirākārā nirāśrayā |

na tu dhyānaṃ śarīrākṣimukhahastādikalpanā || 146 ||

pūjā nāma na puṣpādyair yā matiḥ kriyate dṛḍhā |

nirvikalpe mahāvyomni sā pūjā hy ādarāl layaḥ || 147 ||

atraikatamayuktisthe yotpadyeta dinād dinam |

bharitākāratā sātra tṛptir atyantapūrṇatā || 148 ||

mahāśūnyālaye vahnau bhūtākṣaviṣayādikam |

hūyate manasā sārdhaṃ sa homaś cetanāsrucā || 149 ||

yāgo 'tra parameśāni tuṣṭir ānandalakṣaṇā |

kṣapaṇāt sarvapāpānāṃ trāṇāt sarvasya pārvati || 150 ||

rudraśaktisamāveśas tat kṣetram bhāvanā parā |

anyathā tasya tattvasya kā pūjā kāś ca tṛpyati || 151 ||

svatantrānandacinmātrasāraḥ svātmā hi sarvataḥ |

āveśanaṃ tatsvarūpe svātmanaḥ snānam īritam || 152 ||




Ne pas confondre intégration et équilibre




Harîti, déesse indo-grecque, 2dn siècle, Pakistan



 Dans un article précédent, j'évoquais l'idée de dialectique comme loi de la vie - thèse antithèse synthèse, "dépasser en intégrant". Mais cette sorte de tension entre des opposés doit être distinguée de la complémentarité.

En effet, l'opposition dialectique se joue entre des termes qui ne sont pas égaux. Ainsi, le mental n'est pas l'égal de la pure présence. Il semble s'opposer à elle, mais ils ne sont pas sur le même plan. Le mental tend à être objectif (des pensées que l'on peut pointer du doigt de l'attention), tandis que la présence est subjective. Elle se sent elle-même, mais on ne peut la désigner comme on désigne une chose. Et c'est justement cette inégalité qui est une hiérarchie, laquelle s'enracine dans du sacré. Et c'est justement cette disproportion entre les deux plans qui permet la progression dialectique. La tension engendrée par l'inégalité est à la fois l'obstacle et le moyen de le surmonter, comme le vent qui freine le voilier peut le faire avancer.

Alors que les complémentaires sont égaux. L'homme et la femme sont égaux. 

En outre, la dialectique ne vise pas un équilibre ni la production d'un effet que l'un des termes seuls ne saurait produire, à l'image du cul-de-jatte et de l'aveugle. La dialectique vise une réconciliation d'un effet avec sa cause, comme les vagues avec l'océan. Il y a 1 les vagues 2 l'océan 3 les vagues dans l'océan, comme manifestation de l'océan. Mais les vagues et l'océan sont sont ni égaux, ni complémentaires.

La progression par intégration de la personne, du mental, de la dualité, dans l'unité, tout cela doit être distingué du problème de l'équilibre entre les forces opposées qui s'affrontent dans l'âme. Equilibrer mon masculin et mon féminin, mon cœur et ma tête, et ainsi de suite, ça n'est pas le même mouvement que les cycles d'intégration du mental dans la présence, car la présence n'a pas besoin du mental, de même que l'océan n'a pas besoin des vagues. Certes, les vagues sont une manifestation du mouvement total de l'océan, mais les vagues ne viennent pas compléter ou équilibrer l'océan. 

Dans la vie intérieure, je découvre un absolu qui, d'abord, semble nier tout le reste. C'est l'antithèse et c'est l'impasse dans laquelle on se sent bien souvent bloqué. Mais ensuite, on revient vers "tout le reste", qu'on le veuille ou non, par lucidité, par sagesse ou, le plus souvent, poussé par les forces de la vie elle-même. Et puis on revient vers l'absolu, ou l'absolu revient vers nous. C'est un mouvement en spirale, car on ne revient jamais exactement au même point : il y a progression.

Mais à côté de cette progression, il y a aussi la tension entre les forces opposées et complémentaires en notre âme. On réalise peu à peu cette complémentarité. Il y a alors comme le mouvement d'un balancier, un mouvement qui tend vers un équilibre. Par exemple, entre la veille et le sommeil, entre l'activité et le repos, entre la connaissance et l'amour, entre la raison et l'intuition, entre les recettes et les dépenses, etc. 

Je crois qu'il faut distinguer clairement ces deux types de tension, même si les tensions entre complémentaires se reflètent souvent dans l'opposition entre l'absolu et le relatif, entre le divin et l'humain, entre l'impersonnel et le personnel. Intégration et équilibre restent cependant deux mouvement distincts, quoique liés. La tension entre des forces psychiques ou vitales opposées interfère en effet avec la quête de l'intégration du corps-mental dans la présence. D'où les confusions. D'où le besoin de clarté.

vendredi 20 novembre 2020

Vijnana Bhairava 138-140 The Fruit of Tantric Practice



mānasaṃ cetanā śaktir ātmā ceti catuṣṭayam |

yadā priye parikṣīṇaṃ tadā tad bhairavaṃ vapuḥ || 138 ||

"Mind, attention, power, self :

when those four

are totally destroyed, my dear,

then there (shines) that divine body."


nistaraṅgopadeśānāṃ śatam uktaṃ samāsataḥ |

dvādaśābhyadhikaṃ devi yaj jñātvā jñānavij janaḥ || 139 ||

"Those one hundred and twelve

intimate instructions have been told entirely,

ô Goddess !

The one who knows (them) is one who known (what is to be) known."


atra caikatame yukto jāyate bhairavaḥ svayam |

vācā karoti karmāṇi śāpānugrahakārakaḥ || 140 ||

"One who practices (only) one of them

become directly divine.

He does things by (mere) speech,

he blesses and curses."




jeudi 19 novembre 2020

Vijnana Bhairava 136 137 All Is Consciousness

 


Realizing that all is Consciousness :

indriyadvārakaṃ sarvaṃ sukhaduḥkhādisaṃgamam |
itīndriyāṇi saṃtyajya svasthaḥ svātmani vartate || 136 ||
"All meetings of pleasure, pain, etc.
come through the senses.
Let go of the sens 
and live healthy in your Self."

jñānaprakāśakaṃ sarvaṃ sarveṇātmā prakāśakaḥ |
ekam ekasvabhāvatvāt jñānaṃ jñeyaṃ vibhāvyate || 137 ||
"All il manifested by consciousness.
The Self manifests as everything.
Because consciousness and (its) contents
have one and the same nature, they are realized to be one."




Que faire si l'on "perd l'éveil ?"




 Souvent, nous avons le sentiment que la spiritualité est une négation de la vie.

Pourquoi ?

Parce que ces spiritualités s'inscrivent dans un schéma binaire, thèse/antithèse. Ce que l'on appelle parfois des antinomies, des "lois" qui s'opposent. 

Ainsi :

1 - Je suis mon corps VS 2 - Je ne suis pas mon corps

1 - Je suis une personne VS 2 - Je ne suis personne

1 - Je suis le mental VS 2 - Je ne suis pas le mental


D'où une sensation de conflit, de déchirement, et des hauts et des bas en conséquence. Ces variations ne sont pas un mal en elle-même, mais dans ce contexte elles sont mal vécues, car elles sont interprétées comme des retour en arrière, des chutes. On a donc le sentiment de perdre son temps, et on se décourage, ou on culpabilise, ou on cherche d'autres méthodes, etc. On essaie la méditation, l'ascèse, la diététique, on a le sentiment d'en faire trop ou pas assez, d'être balloté entre des vents contraires, d'être instable, pas fait pour la spiritualité, etc. Ainsi, ce schéma binaire est une impasse. C'est pourtant celui de la plupart des  spiritualités : pas éveillé/ éveillé, profane/sacré, bas/haut, impur/pur, échec/réussite... Encore une fois, ce schéma conduit à des impasses, car sa logique du "tout ou rien" et du "ou bien... ou bien" engendre des tensions insupportables. On a le sentiment de retomber au point de départ, de stagner, de "perdre l'éveil", de redevenir décentré, d'être repris par l'agitation, le mental, et ainsi de suite.

En réalité, il n'y a pas de retour au point de départ. Pourquoi ?

Parce qu'en réalité, le schéma de la vie dans tous les domaines, et pas seulement dans la spiritualité, n'est pas binaire, mais ternaire.




Ainsi :

1 - Je suis mon corps 2 - Je ne suis pas mon corps 3 - Je suis plus que le corps et j'intègre je corps

1 - Je suis une personne 2 - Je ne suis pas une personne 3 - Je suis plus qu'une personne et j'englobe cette peronne

1 - Je suis le mental 2 - Je ne suis pas le mental 3 - Je suis plus que le mental et j'embrasse le mental

Je suis "à la fois x et non-x" : thèse, antithèse, synthèse.

Le troisième temps, qui est le plus important, est celui de la synthèse. C'est lui que je peux, à tord, prendre pour un retour en arrière. Le mouvement de la vie n'est pas une oscillation de haut en pas, sur place. C'est un mouvement en spirale. Je reviens au-dessus de mon point de départ (le corps, la personne, le mental), mais pas au même point. En effet, je suis désormais plus haut, c'est-à-dire que, oui, j'ai un corps et je suis ce corps, mais je suis plus que lui. Mais ce dépassement inclut le corps, il ne l'exclu pas. La formule de la vie - spirituelle ou non - est donc "dépasser et inclure". Mieux : "dépasser en incluant". 

Il n'y a donc pas de chute. "Perdre l'éveil", c'est en réalité revenir vers le corps, vers la personne, vers le mental, pour les intégrer, afin de réaliser qu'ils sont inclus dans la conscience infinie que je suis, dans le silence que je suis. Et cela est vari pour tout, pour tous les couples de contraires. C'est d'ailleurs la tension entre eux qui anime le mouvement vital, comme dans la respiration. Le vide appelle le plein, le plein a besoin de vide pour s'étendre. Quand j'e "perds l'éveil", il ne faut surtout pas nier ces opposés en prétendant les dépasser sans aucune synthèse : il faut comprendre que l'un des termes est inclus dans l'autre. 

Par exemple, 1 - je suis perdu dans mon bavardage 2 - Je découvre le silence 

Ensuite, j'ai l'impression d'être repris par le bavardage, un état d'hypnose.

Pour sortir de cette impasse, je dois réaliser que les pensées nourrissent mon expérience du silence, un peu comme des mantras ou comme des bols tibétains. Et que les pensées sont des manifestations de la conscience silencieuse, comme les vagues mettent en valeur l'océan en dehors de laquelle elles n'existent pourtant pas.

Ainsi, il n'y a pas de retour en arrière, seulement des cycles d'intégration. Je vais du mental à l'au-delà du mental, dans un mouvement d'intégration, de synthèse, de réconciliation toujours plus complet. Et donc je ne me décourage pas. J'acquière cette sagesse de comprendre que la vie est dialogue, va-et-vient, oscillation, vibration, cycles. Aller d'un extrême à l'autre est naturel : c'est la naissance et la mort, le jour et la nuit, l'expir et l'inspir. Et je ne cherche pas non plus un "juste milieu" en étouffant les extrêmes. Non, j'essaie d'intégrer un extrême dans l'autre, et vice-versa. C'est tout le secret de la vie intérieure. Pas de régression, seulement des mouvements d'intégration. Nous le savons tous, au fond. Alors prenons-en acte.

mercredi 18 novembre 2020

La conscience n'est-elle que les pensées ?



 Quand je regarde en moi, quand j'observe mon expérience, je suis tenté de conclure que l'expérience ou la conscience n'est faite que d'épisodes de conscience, des "flashs" instantanés, des épisodes de perception, de pensée, de sensation, d'image, de souvenir. L'expérience serait comparable à un film : il n'y a, en réalité, pas "un film", mais seulement une succession rapide et discontinue d'images fixes et différentes. Mais la rapidité de cette succession engendre l'illusion de voir "un film". De même pour la conscience. Il n'y a qu'une succession d'épisodes discontinus et différents, mais la rapidité du flot de leur succession engendre l'illusion d'"une conscience", identique et une, en dépit des changements.

Cependant, je ne suis pas d'accord. J'ai l'intuition que la conscience est plus que les pensées, les perceptions, les sensations, les souvenirs. Et cela reste vrai, même si le contenu de l'expérience est illusoire ou erroné. Car oui, je perçois tout cela, je suis ce qui embrasse, ce qui synthétise tout cela. C'est évident quand je reconnais une chose, et spécialement dans la reconnaissance de soi. Je suis un pouvoir, une activité unifiante qui est quelque chose de plus que ce qu'elle unifie. Je suis plus que les vagues, je suis plus que la succession des expériences. Cela ne veut pas dire que je suis une sorte de toile de fond immuable et insensible. Mais je suis ce qui unifie tous le flot des épisodes de mon expérience. C'est pour cela qu'il y a de l'unité : unité de l'expérience, unité de telle ou telle chose, unité de moi, des autres, unité du flot de mes expériences. 

Donc, la conscience est plus que les pensées, etc. Je suis toujours plus, plus que tout, un peu comme l'espace, mais avec le dynamisme en plus. Tout cela n'est rien de plus que moi, que l'acte de conscience ou l'activité de conscience que je suis. Mais moi, je suis plus que tout cela. J'embrasse, j'englobe, toutes les personnes, toutes les choses. Parmi ces personne, il y a en a une à laquelle je m'identifie davantage en cette incarnation.

Je suis toujours présent, avant la naissance de cette âme, après sa disparition. Je suis absolument conscient durant le sommeil profond, le coma, l'évanouissement, la méditation. Celui qui affirme qu'il est inconscient pendant le sommeil profond se contredit : s'il était vraiment inconscient pendant le sommeil profond, comment peut-il dire qu'il était inconscient ? S'il répond qu'il ne le sait pas par expérience directe, mais par inférence, à partir des heures indiquées sur sa montre, je répond qu'il y a eu interruption d'un certain contenu de l'expérience : la montre, le monde, le corps et les pensées ont disparues. Ou plutôt, il y a comme une rupture. Mais qu'est-ce qui permet d'imputer cette rupture dans le cours des choses à une rupture dans le cours de la conscience ? La conscience ne disparaît jamais, seul les choses disparaissent. la conscience n'est jamais interrompue : le cours des choses est interrompu.

Mais alors, où passe le monde pendant le sommeil profond ? Eh bien, il redevient indifférencié, il redevient conscience indifférenciée, masse de pure présence. C'est comme la vague : quand elle disparait, elle ne fait qu'un avec l'océan. Avant que ce corps apparaisse, que cette âme apparaisse, elle ne faisait qu'un avec la conscience, comme l'eau dans l'eau. Et de fait, cela arrive d'instant en instant. Dès que je suis interrompu, c'est-à-dire quand je passe d'un objet à l'autre, je redeviens pure conscience entre les deux. Mais d'ordinaire, je n'y fait pas attention, car je suis persuadé qu'il n'y a rien d'autre que les choses et les pensées. Mais si je suis averti de cette possibilité, alors je me goûte simplement, sans rien d'autre, sans contenu. Je vois la vision par laquelle je vois. Je suis l'être par lequel tout est. Je goûte la saveur de ce goût qui rend toutes les saveurs possibles. 

Je suis une conscience, une, éternelle, au-delà de tout, puissance qui unifie tout, qui sépare et réuni, qui fait et défait tout, je suis ce mouvement total que l'on appelle "l'océan". Je suis cette totalité, infinie, inépuisable. Et je suis l'univers, et je suis cette âme aussi, cette incarnation en devenir, en progrès, en expansion. Je suis l'océan et je suis la goutte aussi. Je suis la somme de toutes les eaux et je suis l'eau, je suis ce tout et cette partie, les deux étant en relation comme un hologramme et l'un de ses fragments, qui contient pourtant son image totale. Je suis l'apparition de la disparition, la présence de l'absence, je suis l'âme du néant et pourtant je transcende tout ce qui est. Je suis le miracle secret au cœur de tout. 

Je ne suis pas que les pensées, les perceptions, les sensations, les souvenirs. Je suis la mer dont ils sont les vagues.

Vijnana Bhairava 133 134 135 Everything Is Illusion

 



Realizing that all is illusion, that Consciousness has no connexion to the body and the world :

atattvam indrajālābham idaṃ sarvam avasthitam |
kiṃ tattvam indrajālasya iti dārḍhyāc chamaṃ vrajet || 133 ||
"All this is like a magic trick,
devoid of reality :
what reality in a magic trick ?
With such a conviction, one goes to peace."

ātmano nirvikārasya kva jñānaṃ kva ca vā kriyā |
jñānāyattā bahirbhāvā ataḥ śūnyam idaṃ jagat || 134 ||
"The Self doesn't change :
how could it konw or act ?
All outer phenomena depend on consciousness.
Therefore, this world is empty."

na me bandho na mokṣo me bhītasyaitā vibhīṣikāḥ |
pratibimbam idam buddher jaleṣv iva vivasvataḥ || 135 ||
"There is no bondage for me, no freedom :
all those are scarecrows for scared ones.
This is a (mere) reflection in the intellect,
like the sun in (different) pieces of water."




Peut-on vivre libre ?



 Pour la plupart des spiritualités de l'Inde ancienne, il est impossible de vivre libre. Et, même quand on meurt, on revit. Et quand on vit, on est pas libre, on est esclave du karma, c'est-à-dire des conséquences inévitables des actes que l'on pose. 

Ainsi, pour le bouddhisme ancien, pour le Sâmkhya, le yoga de Patanjali, pour le Vedânta, il est impossible de vivre libre. Le but de la pratique spirituelle est alors de mettre un terme définitif à la vie. On atteint finalement la délivrance (moksha), l'extinction (nirvâna). 

Mais selon le Tantra révélé par Shiva, il est possible de jouir des sens (bhoga) tout en étant libre (moksha) : c'est l'idéal de la "liberté en cette vie même" (jîvan-mukti).

En voici le principe, en un verset de la Lune de la connaissance :

yena prabuddhabhāvena bhuñjāno viṣayān svayam 
na yāti pāśavaṃ bhāvaṃ jñānacandraḥ sa kīrtitaḥ

"Qui jouit intuitivement des objets des sens
en étant bien éveillé
ne devient pas esclave :
il est une Lune de la Connaissance."

Celle ou celui qui se délecte, qui mange les choses (bhunj) intuitivement, directement, spontanément, c'est-à-dire sans détachement, sans distance, sans être dans la "posture du Témoin" (sâkshi-bhâva) vantée par d'autres traditions, ne devient pas pour autant esclave des choses. Il "mange" les choses comme les profanes (pashu), mais il ne tombe pas pour autant dans l'aliénation (pâshava-bhâva). 

Comment est-ce possible ?
- Parce qu'il savoure les objets des sens tout en étant dans un "état d'éveil" (prabuddha-bhâvena). C'est tout simplement un état où l'on comprend clairement et sans aucun doute que nous ne sommes pas "dans" le monde, mais que le monde est en nous, dans la conscience, dans cette présence, insaisissable et pourtant évidente, en laquelle tout se fait jour. Le corps peut être l'esclave des objets des sens. L'espace de la conscience ne peut jamais devenir dépendant.

Mais cela ne revient-il pas au détachement prôné par les traditions classiques ?
- Non, car ici, je reconnais intellectuellement et je ressens, que les objets des sens sont "ma" manifestation. Je sens que mon centre est le centre qui crée ces objets, comme ce miel, comme ce beau corps, etc. 

Mais alors, si mon centre est la source des objets des sens, pourquoi donc pourrai-je les désirer ou en cultiver le besoin ? 
- C'est un jeu : jouer au jeu de l'incarnation. En mes entrailles, je sens que je suis extase créatrice, plénitude sans besoins ; mais étant absolument librement, je joue mystérieusement le jeu esthétique de l'incarnation. Comme un acteur, un danseur, un enfant qui "joue à". Non par manque, mais par plénitude. Ou plutôt, je joue au manque par plénitude. Une extase secrète me pousse à me "contracter", à entrer dans les vêtements de l'incarnation, afin d'éprouver les hauts et les bas de la vie charnelle. Car, ne nous y trompons pas : "manger" les objets des sens, c'est aussi douleur, bien évidemment. Mais c'est douleur dont le cœur est extase. 

A chacun de le vérifier en plongeant dans le cœur du ressenti de chaque instant, même dans la douleur, l'inconfort, la tension. Ce cœur d'extase mystérieuse est toujours présent, même dans la douleur physique. A moi, être absolument libre en mon fond, de porter attention à ce cœur, de faire preuve d'audace, d'amour, de dévotion. Ou alors, je peux rester dans l'extraversion pure. Mais, dans ce cas, je m'éprouve seulement comme esclaves des objets des sens.

Dans la douleur, cette délectation émerveillée. 
Dans le plaisir, cette extase muette.
Dans les moments neutres, ce miracle d'être.

Dévotion, se donner, s'offrir, offrir toutes les sensations, les pensées, les impressions, tout, instant après instant, comme un cortège d'oblations versé au feu de cette mystérieuse sensation tout au fond de nous, en notre centre. Avoir l'audace nue de se tourner vers cette vibration, cultiver cette folie intime de l'extase qui passe outre toutes les règles, toutes les convictions, tous les mérites. Se tourner vers ce qui, au cœur de nous, de toute expérience, est déjà plein, toujours débordant, dont plaisirs et douleurs sont comme les fruits. Remonter à la source. Vers la racine, s'enivrer de la souche toujours vivace. Se reconcilier avec cette puissance, ce pouvoir de joie brut, plus fort même que la joie, s'abandonner à cette force de pur plaisir. 
Totalement concret. On goûte alors à une vie libre.

lundi 16 novembre 2020

Revenir avant



 Le jeu des forces me tiraille, d'ici, de là.

Revenir avant ici et là.

Revenir, c'est se souvenir.

Revenir, c'est patience, foi, courage, audace,

affinement de l'attention, dévotion, 

prudence et bonne folie.

Ne pas ajourner. Revenir.

Sans attendre, ni ici ni là,

sans demander une sensation,

un moment, une image,

des mots. 

Sauter maintenant.

Plus tard, il est trop tard,

car plus tard n'arrive jamais,

car plus tard ne survit pas au feu du présent.

Revenir le corps, avant l'esprit.

Silence soudain, sans prévenir,

sans préparation.

Silence savoureux, silence aride, peu importe.

Vide immédiat, offert, reçu donné,

apprendre à vivre en silence,

comme on peut lire

sans énoncer les mots.

samedi 14 novembre 2020

L'évangile véritable



 L'Evangile du Christ est la "bonne nouvelle".

Mais en quoi consiste-t-elle ?

Depuis le début, des controverses : Jésus était-il un homme ? Son Dieu est-il le même que celui de l'Ancien testament ? Jésus buvait-il ? A-t-il eu des relations sexuelles ? Était-il un pacifiste ? S'est-il mis en colère ? N'était-il qu'une apparence ? Jésus n'est-il qu'un mythe ?

De la plupart de ces débats, nous n'avons que des traces. L'Eglise officielle (orientale, romaine, réformée) a imposé ses vues, une succession de crédos, de "je crois" contradictoires. Dès lors, il est important de réaliser la diversité de ces visions de ce qu'est le message du Christ, de sa nature même. 

Parmi ces innombrables visions, j'en retiens trois. Evidemment, elles sont toutes considérées comme hérétiques par les églises dominantes et persécutées en conséquence.

1 - Simon le Mage. Selon lui "le seul moyen pour l’homme de briser l’illusion du monde et d’atteindre à la plénitude est de vivre librement ses désirs. Le désir, sous toutes ses formes, est la seule part divine qui réside en l’être humain" (Jacques Lacarrière). 

2 - Les Frères et Sœurs du Libre-Esprit. Voici un document sur ce vaste mouvement médiéval qui prônait la liberté charnelle par l'union au divin, "Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté", une puissance créatrice infinie : 


3 - L'église de Marcion. Marcion voit que le Dieu de l'Ancien Testament est le mauvais dieu créateur du Mal. La Bonne Nouvelle est seulement l'enseignement de Jésus : un message d'amour et rien d'autre. Le marcionisme fut éliminé par "Eglise la Grande". Trop d'amour, pas assez de loi. Pas de pitié pour l'amour. Et cette loi n'est pas une sorte de pacifisme mièvre.

De fait, comment peut-on éprouver autre chose que de l'horreur face aux actes et aux paroles ignobles du dieu de l'Ancien Testament ? C'est une litanie de menaces, de massacres, de chantages, d'appels au génocide, au meurtre, à la haine. Une horreur. Les islamistes sont les enfants de ce dieu jaloux. Si vous êtes familier de Stephen King, vous aurez une idée assez juste de ce personnage sinistre qui évoque plus l'Œil unique de Sauron, qu'un messager d'amour... 

Tout est Dieu, Dieu est amour : telle est la Bonne Nouvelle. L'Ancien Testament est une mauvaise blague de quelque petit diable. Il est plus que temps de nous délivrer de ses machinations.

Relire et relier

 


Arrive un moment où tous les livres ont été lus,

quand l'esprit ne salive plus.

Ce que je ne trouve plus alors en longueur,

je peux encore le savourer en largeur et en profondeur.

Je lis, relis et... je plonge dans l'onction de la matière des mots. 

Je lis, sans prévoir, quelques paroles, une ligne parfois suffit.

Je laisse la parole passer, au travers, elle m'emporte vers le présent.

Parfois, je la mastique. Elle descend dans mon fond où elle nourrit l'âme.

La lecture divine est une autre manière de lire.

Totale, complète, elle n'exclut rien. Toutes les portes du palais sont ouvertes.

Elle imprime ses marques sous la surface,

sème des graines en les confiant au temps invisible, l'autre durée.

Nul ne sait ce que cela peut, mais nos souterrains le goûtent.

Je m'endors en lisant : je dors, mais mon coeur lit.

Les pages se prolongent, une respiration vers une autre.

La frontière, assez floue d'ordinaire, entre veille et songe, bat en retraite.

Les verrous se défont en silence, la gorge se déploie,

prête pour d'autres breuvages.

Lire est une sieste du corps et un éveil de la conscience.

Lire, c'est manger.

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