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vendredi 26 septembre 2025

Inévitable évidence


"Quel moyen de connaissance valide, qui (par définition porte sur quelque chose) qui n’était jamais apparu auparavant, (pourrait faire office de preuve de l’existence) du Seigneur, le sujet connaissant, lui qui existe absolument, lui qui est en permanence apparent ? Il est comme une surface égale servant de support à la fresque bariolée de l’univers. L’associer au non-être, c’est simplement se contredire ! Il est l’Ancien, dont le corps est à tout moment apparent. Il est le réceptacle de toutes les connaissances certaines."

(Utpaladeva, Poème pour la reconnaissance du Maître en soi)

Utpaladeva affirme que le Seigneur – qui est ici le Sujet connaissant universel – ne peut être prouvé par aucun moyen de connaissance, car il est toujours déjà apparent, comme le sol même sur lequel tout repose. Or, si l’on transpose ce principe dans la vie humaine, il devient clair que notre existence corporelle, notre souffle, notre chair même, témoignent de cette Présence. Le corps n’est pas un obstacle mais l’évidence de ce sujet connaissant, toujours donné à lui-même. Ce que nous appelons “moi”, avant toute preuve, avant toute déduction, se manifeste comme corps vivant.

L’amour s’inscrit ici comme l’éveil à la valeur de cette présence. Car si le Seigneur est “le réceptacle de toutes les certitudes”, alors chaque être humain, dans son expérience sensible – douleur, joie, désir, étreinte – participe de cette certitude. L’amour, sous toutes ses formes (érotique, amical, filial, compassionnel), est cette reconnaissance mutuelle où le sujet reconnaît dans l’autre le même éclat de conscience incarnée. Dans ce sens, aimer c’est faire l’expérience immédiate que l’autre corps n’est pas un objet, mais un sujet vivant de la même lumière.

Ainsi, la valeur de la personne humaine n’est pas une dignité ajoutée de l’extérieur, mais la manifestation même du Seigneur en chaque être, un Seigneur dont “le corps est à tout moment apparent”. Dire que l’on existe, c’est déjà dire que la divinité est là. Nier cela – comme le dit Utpaladeva – serait une contradiction, car aucun discours ne peut s’énoncer sans cette présence qui se connaît et se désire.


Les textes de la tradition cachemirienne le disent aussi :

l’être humain “n’agit pas selon son désir propre, mais en s’unissant à la force du Soi, il devient son égal” ;

“le yoga du cœur” révèle que l’amour et le désir sont le premier instant de l’extase divine, la vibration créatrice qui anime la vie intérieure ;

et surtout, le Seigneur est inséparable de son Shakti, c’est-à-dire de la puissance vivante qui se donne dans les corps, dans la relation, dans le jeu du féminin et du masculin, dans la danse de l’amour.

En résumé :

Le "Seigneur" n’est pas une abstraction, il est ce frémissement vivant qui palpite en chaque être humain. Son corps est notre corps, son amour est le nôtre. Reconnaître cela, c’est voir que la valeur infinie de la personne humaine n’a pas besoin de preuve extérieure : elle est la certitude première, parce que nous sommes, parce que nous aimons, parce que nous nous tenons déjà dans la lumière de la conscience.

dimanche 21 septembre 2025

Amour suffit



Il est des êtres si profondément habités par l’amour qu’ils n’ont besoin ni de rituels, ni de mantras, ni de techniques savantes pour rencontrer le divin. 

Pour eux, l’Ami — ce nom secret de Śiva — apparaît naturellement, sans effort, sans délai. Cet Ami, c’est la forme que prend le Soi, la conscience suprême, quand elle se montre à nous dans son intimité. Ce n’est pas un autre. Ce n’est pas un dieu lointain. C’est nous, au plus profond. "Moi, plus moi que moi".

C’est à ces êtres, "ornés d’amour", que le grand poète-philosophe Utpaladeva adresse ses hymnes :

"Hommage soit rendu à l'être orné d'amour

A qui l'Ami apparaît

Sans procédures de visualisation ni récitation

Préalables."

Il ne s’adresse pas aux érudits, ni aux maîtres en visualisations, mais à ceux qui brûlent d’un amour nu, sans calcul, sans but caché. À ceux qui désirent l’union plus que la connaissance, le contact plus que l’analyse, la présence plus que la distance.

L’amour dont il est question ici n’est pas une émotion passagère, ni un élan sentimental. C’est une absorption. Une fusion sans reste. Une joie sans motif, comme si l’on plongeait dans la mer et que l’on devenait la mer. L’Ami — Śiva — se révèle alors non pas parce qu’on l’appelle, mais parce qu’on s’efface. Parce que l’on cesse de vouloir, de chercher, de faire. Parce qu’on devient transparent. Libre. Vaste. Aimant.

C’est cela, la voie qu’Utpaladeva et ses disciples, comme Abhinavagupta et Kṣemarāja, ont cherché à transmettre : une voie dans laquelle le plus grand bien n’est pas un résultat, mais une saveur. La saveur d’être uni au divin dans une étreinte intérieure, silencieuse, spontanée. Ce n’est pas une méthode, c’est une grâce. Et cette grâce naît, non d’une pratique imposée, mais d’un retournement du cœur vers ce qu’il y a de plus simple : la conscience nue, libre, amoureuse.

L’amour véritable n’a pas d’objet. Il n’attend pas de récompense. Il n’a pas d’autre fruit que lui-même. Il n’est pas un chemin vers quelque chose, mais un feu qui consume tout ce qui faisait obstacle : les attentes, les doutes, les techniques, les images mentales. Ce feu, c’est la liberté incarnée. La liberté de ne pas avoir besoin d’autre chose que ce qui est là. Maintenant.

Dans cette tradition, héritée des yoginīs et transmise à travers les chants, les aphorismes et les silences, le corps n’est pas un ennemi. Il est le sanctuaire. L’espace vivant où s’éprouve l’union. Il est l’autel de l’amour, non pas d’un amour rêvé ou projeté, mais d’un amour vécu — viscéralement, sensuellement, existentiellement. Car c’est par le corps, par la chair, par le souffle et par les tremblements, que la reconnaissance du Soi se donne.

Ainsi, l’adepte amoureux — celui qui est "orné" de cette offrande intérieure — n’a besoin d’aucune procédure. Il n’a pas à "visualiser" quelque chose, car il est déjà dans la vision. Il n’a pas à réciter quoi que ce soit, car tout en lui est chant. Ce qu’il découvre, c’est que le divin ne vient pas. Il est déjà là. Il n’a jamais été séparé. Il est l’espace même dans lequel surgissent toutes les perceptions. Il est ce qui demeure quand tout disparaît.

Il n'attend pas la permission d'aimer. Nul ne peut vous délivrer un permis d'être. Pas de certification d'amour.

Alors, pourquoi tant de pratiques ? Pourquoi tant de méthodes ? Parce que notre esprit croit à la séparation. Parce que nous sommes "contractés", enfermés dans l’idée que nous devons "atteindre" quelque chose. Mais l’amour, le vrai, n’atteint rien. Il révèle. Il fond les frontières. Il brûle les croyances. Il libère l’être.

Et dans cette liberté, tout devient sacré : une respiration, une caresse, une larme, une attente. Car tout est conscience. Et la conscience est Śiva. Et Śiva, c’est l’Ami. Et l’Ami, c’est ce que je suis, quand je cesse de vouloir être autre chose.

Si cela vous parle, un parcours en ligne de neuf mois commence bientôt : voir lien en commentaire.

David

samedi 17 mai 2025

Le ciel de la Présence


Le Yoga selon Vasishtha, donc j'ai traduit et publié une version, a sans doute été composé au Cachemire. Il s'inspire du shivaïsme du Cachemire. Voici, par exemple, ce passage (VIb, chap. 84), avec le sanskrit, puis la traduction. Je mets en gras les mots du Tantra : 

sa bhairavaścidākāśaḥ śiva ity abhidhīyate /

ananyāṁ tasya tāṁ viddhi spandaśaktiṁ manomayīm //2//

yathaikaṁ pavanaspandam ekam auṣṇyānalau yathā /

cinmātraṁ spandaśaktiś ca tathaivaikātma sarvadā //3//

spandena lakṣyate vāyur vahnir auṣṇyena lakṣyate /

cinmātram amalaṁ śāntaṁ śiva ity abbhidhīyate //4//

tat spandam māyāśaktyaiva lakṣyate nānyathā kila /

śivaṁ brahma viduḥ śāntam avācyaṁ vāgvidām api //5//

spandaśaktis tadicchedaṁ dṛśyābhāsaṁ tanoti sā /

sākārasya narasyecchā yathā vai kalpanāpuram //6//

karoty eva śivasyecchā karotīdam anākṛteḥ /

saiṣā citir iti proktā jīvanajjīvitaiṣiṇām //7//

prakṛtitvena sargasya svayaṁ prakṛtitāṁ gatā /

dṛśyābhāsānubhūtānāṁ karaṇāt socyate kriyā //8//


Traduction :

2

Ce "ciel de Présence/Conscience qui est Bhairava",

est nommé "Śiva".

Reconnais en lui cette puissance de vibration (spanda),

entièrement tissée de pensée, inséparable de lui.


3

Comme un souffle unique vibre,

comme le feu unique brûle d’une chaleur unique,

de même la pure conscience et la puissance de vibration

sont à jamais une seule et même réalité.


4

Le vent est connu par sa vibration,

le feu par sa chaleur,

et cette conscience pure, paisible, immaculée,

est appelée Śiva.


5

Et cette vibration ne peut être reconnue

que par la puissance de Māyā –

jamais autrement.

Les sages connaissent Śiva, le Brahman,

comme cette paix inexprimable,

au-delà même des mots des plus éloquents.


6

Cette puissance de vibration 

est son désir (icchā

qui déploie les apparences visibles.

Comme le désir d’un homme formant un château imaginaire,

ainsi elle crée l’apparence.


7

C’est bien la volonté de Śiva

qui accomplit l’acte de création,

même sans forme aucune.

On l'appelle "Conscience",

car "elle est la Vie dans tous les vivants".


8

Devenue elle-même la nature des choses,

elle agit en tant que cause du monde.

C’est elle qu’on nomme "Action",

car elle manifeste les apparences perçues.


On notera les différences subtiles. L'Auteur reprend les notions du Spanda, mais en les infléchissant vers une théorie selon laquelle "tout est crée par l'imagination", alors que, selon le Spanda, l'imagination n'est qu'une forme contractée de la puissance infinie qui est la Vibration, le Spanda.

Et dans le verset 7, je crois reconnaître une citation de ce verset d'Utpladeva, ce qui impliquerait que le Yoga selon Vasishtha serait postérieur à ce philosophe et mystique :

tathā hi jaḍabhūtānāṃ pratiṣṭhā jīvadāśrayā /
jñānaṃ kriyā ca bhūtānāṃ jīvatāṃ jīvanaṃ matam // Pratyabhijn
ākārikā 1,1.4

dimanche 4 août 2024

Synthèse des traditions de l'Inde ?


 

L'Inde, comme toutes les grandes civilisations, est traversée par des contradictions. 

Celle, par exemple, entre renoncement et engagement dans l'action. Sa synthèse ou s solution, est révélée dans le précepte de Krishna : "Agis sans t'attacher au résultat".

Or, une autre contradiction - ou un autre problème, au sens philosophique - est le suivant :

- dans le Védisme, on trouve une philosophie de l'abnégation, mais dans un contexte où les femmes sont marginalisées.

- dans le tantrisme, on rencontre une philosophie où les femmes sont reconnues, mais dans un contexte de recherches des pouvoirs surnaturels, contexte qui favorise l'égoïsme et la bassesse.

Je vois deux ébauches de synthèse :

- dans le védisme, si l'on en considère les portions les plus ouvertes aux voix féminines, à commencer par les parties dont les auteurs sont des femmes.

- dans le tantrisme, si l'on considère les portions les plus relevées sur le plan de la dignité, à commencer par les œuvres des maîtres du Cachemire en général, et d'Utpaladeva en particulier.

L'étude, la réflexion et la méditation des enseignements du Veda et du tantra sont donc essentielles pour celles et ceux qui empruntent ce chemin de l'Inde. 

J'ai traduites et publiées deux des quatre œuvres de ce dernier, aux éditions l'Harmattan et Arfuyen.

vendredi 26 août 2022

Conscience de conscience, ou pas ?



Dans la Reconnaissance du Seigneur [comme étant le Soi] (Îśvara-pratyabhijñā), l'adversaire bouddhiste soutient qu'il est possible pour la conscience de prendre comme objet une autre conscience. Dit de manière plus technique : un acte de conscience ou une cognition (jñāna) peut prendre une autre cognition pour objet et aussi, elle peut devenir elle-même objet d'une autre cognition. 

Cette idée est très importante pour le Bouddhiste, car elle lui permet de soutenir que la mémoire, qui est une cognition fondamentale dans la vie quotidienne, est simplement une cognition d'une cognition. Se souvenir d'avoir mangé un croissant ce matin, c'est simplement une cognition présente ("se souvenir") qui prend pour objet une cognition passée ("d'avoir mangé un croissant ce matin").

L'intérêt de cette explication de la mémoire, du point de vue du bouddhisme, est de se passer de l'hypothèse d'un Soi permanent, d'une conscience permanente. 

Il n'y a pas une telle conscience, notamment parce que c'est une hypothèse inutile, attendu que l'on peut expliquer la mémoire sans elle : Se souvenir, ce n'est pas être une conscience atemporelle qui revient vers le passé, c'est "simplement" un acte de conscience présent et éphémère qui prend pour objet un autre acte de conscience éphémère passé, mais qui a laissé une "trace" mémorielle dans le psychisme. Bref, l'idée que la conscience peut devenir objet de conscience est essentielle dans le bouddhisme.

Or, Utpaladeva, le philosophe du Tantra, réfute cette explication. 

En effet, il observe que la conscience ne peut pas être objet de conscience. Car alors, cette conscience deviendrait un objet manifesté, et donc délimité, et inerte, privé de conscience. Or, la conscience est, selon une définition que le bouddhisme admet, "cela qui manifeste", comme une lumière qui rend manifeste les objets qu'elle éclaire. Donc, si la conscience était objet de conscience, elle serait "cela qui manifeste" et qui pourtant serait en même temps "manifesté" par une autre lumière, comme une lampe éclairée par une autre lampe. 

Mais ceci est absurde car contradictoire. Si la conscience est "cela qui manifeste" (ou "qui connaît"), alors elle ne peut pas être "ce qui est connu", elle ne peut être objet. Être un objet, en effet, c'est être inerte (jada), incapable de manifester, et surtout incapable de se manifester en manifestant autre chose. 

Bref, une "conscience d'une conscience" est une contradiction, comme parler d'un carré qui serait rond, tout en étant carré. C'est impossible. 

Donc une cognition ne peut être cognition d'une autre cognition. Une conscience ne peut avoir conscience d'une autre conscience, pas de manière objective du moins. Donc l'hypothèse d'une conscience permanente est bien nécessaire pour expliquer la mémoire et tout le reste de l'expérience commune.

Ainsi le bouddhisme, ou plus exactement la philosophie yogâcâra, se trouve-t-elle mise en difficulté.

Or, je lis à présent un extrait d'un auteur bouddhiste qui dit précisément le contraire de ce que dit le bouddhisme d'ordinaire : Non, la conscience ne peut avoir conscience d'une autre conscience ; non, une cognition ne peut pas connaître une autre cognition, cela, nous le réfutons.

Voyez cet article (faut s'inscrire sur le site, c'est gratuit) :

https://www.academia.edu/85395944/Unity_and_Difference_in_the_Citr%C4%81dvaita_Dharmak%C4%ABrti_2022_Handout_

La phrase qui nous intéresse se trouve au bas de la page 2 :

na hi saṃvit para-saṃvidam āviśati| eka-saṃvid-argala-vigamād eva ca sva-para-vidām  anya-anya-samvedana-apavādaḥ|

"En effet, la conscience n'entre pas dans une autre conscience. C'est justement parce qu'il est impossible de transcender l'unité de la conscience que nous réfutions l'idée que deux consciences ont conscience l'une de l'autre." (Jnâna-shrî, Sâkâsiddhishâstra)

1) Ce Jnânashrî, un Bouddhiste donc, emploie un terme tantrique fortement connoté shivaïsme : âvishati "elle entre", elle prend possession, elle pénètre. Ce terme est central dans le shivaïsme du Cachemire. En général, il désigne la possession, par exemple pas un esprit. Mais en contexte ésotérique, ce terme et ses dérivés désignent l'absorption dans le divin, le fait que la puissance divine (shakti) nous pénètre et (re)prend possession de nous. Le choix d'un terme si connoté est étonnant pour un Bouddhiste.

2) Il affirme le contraire des Bouddhistes qui "parlent" dans l'Îshvara-pratyabhijnâ.

3) Malheureusement, la date de Jnânashrî n'est pas connue avec exactitude (vers 975-1025, les dates d'Abhinavagupta). Impossible donc de dire s'il connaissait ce nouvel enseignement de la Reconnaissance. Mais cela est possible.

4) Ce passage évoque immanquablement la philosophie de la Reconnaissance et ce qu'en dit Utpaladeva.

5) Donc, finalement tout le monde tend à admettre que rien, absolument rien ne peut exister en dehors de l'acte de conscience. 

6) Je me trompe peut-être dans ma traduction de ce passage, il appartient à de plus sagaces de me corriger.

jeudi 21 octobre 2021

L'harmonie du Tout

Lessons from Totality: Learning from the 2017 Total Solar Eclipse |  Programming Librarian 

 

 La voie du Tantra n'est pas l'une de ces voie où l'on doit s'amputer dune partie de nous pour en gagner une autre. il n'est pâs question de sacrifier le corps pour l'âme, ou la raison pour l'intuition. Le Tantra nous invite à voir l'harmonie du Tout. Or, nous sommes un Tout, un Tout à l'intérieur du Tout. Un petit Tout, mais un Tout quand même. Or, un Tout ne s'ampute pas, s'il est bien un Tout. Un Tout intègre ses parties, comme les parties d'un instrument de musique. Il serait absurde d'arracher les cordes de ce violon, croyant en faire un meilleur instrument, capable d'une musique meilleure. Je peux remplacer les cordes, je peux les accorder au reste de l'instrument. Mais la beauté ne peut s'exprimer au prix du sacrifice définitif de l'une des parties. La beauté résulte de l'harmonie de toutes les parties, sans en exclure aucune.

 Or, les parties du Tout que chacun de nous est, ce sont nos pouvoirs, nos shaktis, nos facultés. Voir, sentir, imaginer, penser, juger, se souvenir, oublier, choisir. Il n'est donc pas question d'en sélectionner une, ou d'en exclure certaines. Le Tantra indique huit voies vers le divin Tout : la vue, l'odorat, l'ouïe, le toucher, le goût, l'analyse, le choix et l'ego. Les huit parties correspondantes dans le cosmos sont la solidité, la cohérence, la lumière, la fluidité, la transparence, le soleil, la lune et l'âme cosmique. 

Intégrer, accorder, réconcilier donc, et non pas sacrifier définitivement. Certes, des distinctions peuvent être nécessaires. mais elles sont provisoires. ce sont des étapes, des fins intermédiaires et non pas la fin ultime. En cours de route, je peux m'asseoir à l'ombre d'un arbre, dit Utpaladeva, afin de me reposer du soleil. mais ça n'est pas là le but et le terme de mon voyage. De même, je peux faire le vide, ou laisser le vide se faire en moi, ou plonger dans ce qui, en moi, est toujours vide et comme vierge des bruits du monde. Me reposer du siècle à l'abri du silence. mais cela n'est pas le but ultime. Le but ultime est l'harmonie en laquelle tout est intégré, comme tous les organes d'un être vivant en bonne santé.  

 Il ne s'agit pas de choisir une shakti au détriment des autres, car alors le Tout ne serait plus le Tout, mais une partie du Tout. Un fragment, si précieux fut-il. C'est au travers de la totalité de ces shaktis, de ces pouvoirs, de ces expériences, que je me réalise, au-delà de mon individualité et en l'intégrant.

Abhinava Gupta, dans sa Libre méditation sur le Tantra de la Déesse-Alphabet (Mâlinî-vijaya-vârttika), dit ceci :

"Il n'y a pas que l'omniscience absolue, car nous faisons aussi ces expériences [plus ou moins limitées] : 'je suis Pierre', 'je vois ce vase, non ce vêtement', 'mais tel autre le voit', 'je vais le voir, ou pas', 'je vois à la fois le vase et le vêtement', 'ce vêtement ne voit rien', 'j'ai vu ce vase, je ne le vois plus', 'je vois, peu à peu, partiellement, ou d'un seul coup', 'je vois tout', 'je ne suis pas quelque chose', 'je ne connais rien', 'je n'existe pas', 'je suis tout, rien n'est séparé de moi'... Car c'est une seule et même Conscience qui se manifeste ainsi et autrement." 70-74

Ce que décrit ici le maître, c'est l'odyssée de la conscience à travers mille expériences, qui sont ses mille shaktis, ses pouvoirs. Aucune expérience n'est exclue. Certes, il y a hiérarchie et ordre, car 'je suis tout' est une expérience plus complète que 'je suis ce vase'. Cependant, même les expériences limitées sont inclues dans la Conscience ; ce sont des aspects de l'unique expérience, de la réalisation totale. 

Ainsi, il y a une harmonie de de Chemin du Tout (grâma). Tout est la Conscience, l'Être, en train de se réaliser, de s'explorer, de se perdre et de se retrouver, car telle est son jeu souverain, son absolue liberté. 

C'est un mystère qui dépasse la raison. Et pourtant, la raison, cette lumière innée, y participe, selon sa mesure. Mes cinq sens y participent aussi. Tout cela est participation d'amour, bhakti. Tout cela est relation et unification, guerre et réconciliation, aspiration vers l'harmonie. Bien et Mal sont enveloppés dans ce Bien absolu, ultime, primordial et final. Chaque fragment participe selon sa manière propre à l'harmonie du Tout, rien n'y échappe, pas même le Diable diviseur.

Il n'est donc pas nécessaire de se châtrer pour accéder au royaume des cieux. 

lundi 13 septembre 2021

Une étrange cécité


 Où est Dieu ?

Un disciple de maître Eckhart répond par "l'art de la logique" en remontant vers Dieu à partir de ses noms. Or, le premier de ces noms est Être :

"Tourne tes yeux vers l'Être dans sa pure simplicité, et laisse tomber l'être participé, qui est ceci ou cela. Considère seulement l'être en soi, l'être non mêlé de non-être. Car de même que le non-être est la négation de tout être, de même l'être en soi est la négation de tout non-être. Une chose encore soumise au devenir, ou qui a été [mais qui n'est plus] n'est pas maintenant dans une présence essentielle. Or on ne peut bien connaître l'être composite, ou le non-être, qu'en connaissant l'être universel. Ce n'est pas un fragment d'être composant telle ou telle créature, car l'être particulier est tout mêlé d'un élément étranger qui est la possibilité de recevoir quelque chose.

Voilà pourquoi l'Être divin sans nom doit être en soi un être universel, qui maintient par sa présence tous les fragments d'être". (Henri Suso, Tel un aigle, trad. Wackernagel un peu modifiée).

Où est Dieu ? Dieu n'est ni seulement en ceci, ni seulement en cela. Il est l'Être en qui tous les "ceci" et tous les "cela" ont leur être. Les choses et les êtres tiennent leur être de l'Être. Dieu est le fondement de l'être des choses, il est l'être universel qui ne tient pas son être d'un autre être : il est "en soi". Il est donc indépendant. 

Mais, plus que cela, il est "ce qui maintient ensemble les fragments d'être". Dieu est l'espace vivant qui relie les chose, qui les met en relation et les unifie.

Cette thèse est aussi celle du tantra, pour qui Dieu est le ciment des choses. Utpaladeva montre que Dieu est l'essence même de toute relation, sachant que la relation est l'essence des choses. L'Être est donc unité, unification, c'est-à-dire relation. Sans l'Être, non seulement les choses n'existeraient pas, mais encore chacune serait isolé et aveugle.

Cependant, le tantra ajoute que cet unifiant des choses est la conscience, cette lumière vivante qui est notre essence, qui est le plus intime. Telle est la philosophie tantrique de la Reconnaissance : reconnaître le divin transcendant dans la conscience immanente.

La conscience, comprise en ce sens, ne semble pas être au coeur de la théologie chrétienne. Il y a cependant une exception. Et c'est précisément cette mémorable exception, dans l'Itinéraire de l'esprit vers Dieu, de Saint Bonaventure, que Suso va maintenant paraphraser :

"C'est une étrange cécité de l'intelligence humaine qu'elle ne puisse vérifier [=reconnaître] ce sans quoi elle ne peut ni connaître, ni voir. 

Il en va comme de l'oeil : quand ils 'applique à distinguer la multiplicité des couleurs, il ne prête pas attention à la lumière grâce à laquelle il voit toutes les autres choses. Ou s'il voit la lumière, il n'y prête pas attention pour autant."

On se dit : "Oui, c'est la conscience ; et alors ?" Nous ne reconnaissons pas dans cet ordinaire l'extraordinaire. Nous sommes comme ce pauvre qui va chercher un trésor au loin, alors qu'il habite sur un tel trésor.

"Il en va de même pour notre oeil spirituel : quand il regarde tel ou tel être, il néglige et ne discerne pas l'Être qui est absolument pur et simple par lequel il distingue les autres.

C'est pourquoi un maître de sagesse dit que l'oeil de notre connaissance, en raison de sa faiblesse, se tient face à l'Être qui est en soi le plus connaissable, comme l'oeil d'une chauve-souris face à la claire lumière du soleil."

Ainsi le plus évident devient obscur, le jour devient nuit. Nous cherchons partout le collier que nous portons au cou, ce joyau qui est pourtant plus proche de nous que n'importe quelle pensée, que n'importe quelle émotion.

Suso en conclut que ce sont les "êtres particuliers" qui nous détournent de l'Être, qui nous aveuglent et nous empêchent de voir "la divine ténèbre qui est en soi la plus lumineuse clarté". 

Ici cependant, le tantra dit autre chose : Ce ne sont pas les êtres et les choses qui nous empêchent de voir l'Être par lequel on voit. Mais c'est plutôt l'absence de reconnaissance pour cet être. Nous croyons qu'il est banal. Et cette croyance entraîne le manque d'attention à son égard, et la vaine recherche de notre bonheur dans les "fragments d'être". C'est donc cette croyance qu'il faut remettre en question, et non la présence des choses, même si le calme et le silence extérieur peuvent nous aider à être attentifs. Autrement dit, la présence des choses est compatible avec la présence essentielle, avec la présence de l'Être. En effet, comment des fragments, des reflets évanescents, pourraient-ils cacher la lumière qui les éclaire, l'Être qui les fait être ? Comment les reflets pourraient-ils cacher le miroir ? 

Il ne nous reste donc plus qu'à nous tourner vers l'Être, dans la reconnaissance de sa juste valeur, qui est infinie. Où est Dieu ? Dans le plus évident et le moins reconnu.

mercredi 17 mars 2021

Tout est apparence


Faut-il chercher à être "soi-même" ? Pour cet homme, oui, il faut se libérer des apparences pour se tourner vers l'intérieur, "invisible aux yeux" :

"Voulez-vous savoir ce que vous pouvez attendre de ceux à qui vous tâchez de plaire ? Voyez un peu ce que les autres ont gagné auprès de vous...

Vous n'êtes pas seul qui soyez affamé de vaine gloire : presque tout le monde court après le même fantôme. Avouez-moi que, si vous n'avez obtenu jusqu'ici de ceux qui vous environnent qu'autant d'estime que vous leur en aviez donné, ce n'était pas la peine de prendre tous les soins que vous avez pris. Or, sachez donc que c'est tout au plus la même chose ; que c'est beaucoup, si vous êtes dans l'esprit des autres ce qu'ils sont eux-mêmes dans votre esprit...

Il est étrange, mais il est vrai toutefois, que pour ne déplaire pas au monde, il faut lui cacher le dessein qu'on a de lui plaire."

Claude de la Colombière, La Vaine gloire

Pour Nietzsche, au contraire, "les Grecs étaient superficiels par profondeur". Il prône une non-dualité de l'apparence et de la réalité, car une réalité qui n'apparaît pas du tout n'est pas du tout une réalité. Tout est apparence ou apparaître. Qui rejette les apparences les a simplement prises en haine, parce qu'il se trouve moche, parce qu'il s'attache à sa propre apparence, ou parce qu'il estime avoir été trompé.

Outpala Déva, le grand mystique du Tantra, affirme aussi que l'Être est Apparaître, prakāśa, littéralement "le fait de briller", comme le verbe grec phaínō, "je brille", "je fais briller", "je manifeste", apparenté au sanskrit bhā-, "briller"). C'est là toute l'ambivalence de l'Apparaître, car "tout ce qui brille n'est pas or". L'apparence est-elle trompeuse ? Mais d'un autre côté, ce qui ne se manifeste en rien... n'est rien. Tel est du reste l'enseignement de Shiva à la Déesse au début du Vijnâna Bhairava Tantra. C'est par les propriétés d'une chose que l'on connait cette chose. L'inconnaissable n'est rien, et le rien... n'est rien. Même "être rien", c'est encore apparaître ainsi, se manifester ainsi, "briller" ainsi, comme rien, comme on brille par son absence. C'est par ses pouvoirs, par ses shaktis, que l'on sait ce qu'est le feu, par exemple. C'est par Shakti que l'on connait Shiva, c'est par conscience que l'on connait l'Être, car connaissance, c'est conscience. Voilà pourquoi, sans Shakti, Shiva n'est qu'un cadavre. Rien n'est sans conscience. Or conscience, c'est expérience, c'est pouvoir, manifestation, apparence. C'est en sachant ce que peut une chose que j'en vient à connaître cette chose. Une chose qui ne peut absolument rien, une chose qui ne serait absolument pas cause, ne serait pas une chose, ne serait absolument rien.

Seulement, les apparences délimitées sont immergées dans l'Apparaître, qui n'est rien d'autre que l'apparence sans limites, la clairière en laquelle toutes choses se font jour. L'Être est Apparaître, point de Shiva en dehors de Shakti, pas d'Être en dehors de la conscience.

Par conséquent, tout est clair, limpide, transparent. Tout est toujours présent. L'Apparaître infini en lequel baignent toutes les apparences passées, présentes et futures. L'immense mer de lumière en laquelle scintillent les ondes des choses particulières. Quand je réalise "Oh, ce miel est doux", c'est une réalisation limitée de l'Apparaître contracté ainsi. Quand je réalise "je suis", c'est la pleine réalisation de l'Apparaître total.

Il n'y a donc pas lieu de rechercher ceci ni de fuir cela, seulement de me donner corps et âme au "je suis", au pur et simple étonnement d'être. Rien n'est caché, tout est donné. Lumières sur lumière, comme des reflets dans un rubis, dit Abhinava Goupta. Et en termes de méditation, plonger dans le "je suis" n'est pas "fuir les apparences". C'est élargir l'apparence, élargir la conscience, ouvrir sans cesse, épouser l'inépuisable élan que je nomme "je suis".

lundi 1 février 2021

Le mental transmuté




citraṃ nisargato nātha duḥkhabījamidaṃ manaḥ |
tvadbhaktirasasaṃsiktaṃ niḥśreyasamahāphalam || 24 ||

"Quel miracle, Seigneur !
Ce mental, qui est
le germe naturel du mal-être,
engendre le fruit sans égal
du Bien souverain
quand il est arrosé
du nectar de ton amour."
Outpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 24

Seigneur, Maître ! explique Kshéma Râdja : Miracle ! Merveille ! Prodige ! Ce mental qui est la cause de la souffrance et qui doit être abandonné par chacun car on s'identifie à lui, procure le fruit de la délivrance, l'ultime félicité, quand cet "arbre" est arrosé par l'élixir de ton amour. En effet, nul ne peut se délecter d'un poison, nulle part, en quelque monde ou plan de conscience que ce soit. Le seul remède est donc de participer à toi, de t'aimer. Ce verset suggère ainsi que tu es l'unique salut. 

Le Tantra n'enseigne pas le renoncement, mais la transmutation. La vie intérieure n'est pas une guerre, mais une culture, une participation à la vie cosmique, un amour (bhakti) de la Source qui invite à épouser son mouvement créateur. Le mental est la plus puissante de nos énergies. En fait, le mental est l'énergie divine, mais en sa forme immature, comme une plante toxique, mais médicinale si elle est bien cultivée et dosée. De même, si le mental est tourné vers sa source, s'il se met à aimer et à s'ouvrir à l'influence de sa propre origine, la conscience universelle, alors il entre dans un processus d'alchimie. Le toxique redevient philosophique, puis mystique : le bavardage devient pensée, puis intuition. Les mots se font plus rares, mais plus puissants et précis. Le silence n'est plus un néant inutile, mais une éloquence qui nourrit, élève et console. L'intuition retrouve sa place de guide. La pensée sert alors à révéler les détails et, surtout, à partager, voire à incarner, dans la mesure de nos forces. Au lieu de penser avant d'agir ou parler, je consulte ce silence vivant, limpide, bienveillant. Peu à peu, j'apprends à faire confiance. Je demeure en repos dans la contemplation savoureuse du cœur intime. 

Le mental devient l'or des heurs belles et bonnes, ma manne inépuisable, l'eau de vie.

dimanche 31 janvier 2021

Le seul bien



tā eva paramarthyante sampadaḥ sadbhirīśa yāḥ |
tvadbhaktirasasambhogavisrambhaparipoṣikāḥ || 23 ||

"Maître !
Les êtres vrais ne visent vraiment
que les biens capables
de faire grandir l'intimité
en la jouissance bienheureuse
du nectar de ton amour."

Utpala déva, Hymnes à Shiva, I, 23

Les "êtres vrais", tes amoureux, ne cherchent finalement que le Bien souverain : être envahi par toi, Bien souverain et sans pareil. Ils ne cherchent donc pas les pouvoirs surnaturels, comme celui de se rendre subtil comme un atome. Ils savourent l'émerveillement miraculeux de s'immerger en toi, dans la totale jouissance de ton amour.  

Ce verset suggère aussi que la Déesse, la conscience universelle, est la seule et unique source de plénitude. Elle est la "jouissance bienheureuse". Elle est ton amour, la Pierre Philosophale.

Tel est le Tantra intime, qui ne dépend que de notre libre-vouloir intime. 

Les pouvoirs surnaturels (siddhi) et autres "réalisations" sont des biens inférieurs, voire des diversions, des tentations, des infidélités. On pourrait croire que nous pouvons d'abord atteindre ces pouvoirs, puis leur source divine. Mais l'expérience nous enseigne que cette quête de pouvoir nous fait oublier la Source. En fait, cet oubli est déjà la condition profane. Pourquoi poursuivre ? Pour ne pas plonger directement ?

vendredi 29 janvier 2021

Que leur reste-t-il à faire ?



śāntakallolaśītācchasvādubhaktisudhāmbudhau |
alaukikarasāsvāde susthaiḥ ko nāma gaṇyate || 21 ||

"A leur aise en la délectation
d'une saveur qui n'est pas de ce monde,
en l'océan du nectar de l'amour,
délicieux, limpide, frais,
toutes tempêtes apaisées,
en vérité, que leur reste-t-il à faire ?"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 21

Tes amoureux, explique Kshéma Râdja, sont "apaisés", guéris des tempêtes de l'attentions qui exclut, qui divise. Pour eux, l'attention joue encore, sans quoi la vie en ce monde serait impossible. Mais l'énergie d'exclusion, de concentration, sculpte pour eux sans oublier son propre fond d'universelle conscience. Le détail captive, mais non plus au point d'engendrer l'illusion de la séparation. 

Comment-sont ils guéris de la fièvre du doute ? En s'immergeant dans la mer de ton amour. Ils y goûtent une joie qui n'est pas de ce monde. Pourtant, il n'y a qu'une seule réalité, l'existence infinie (mahâ-sattâ) qui infuse tout, jusqu'aux illusions de tous les mondes. Mais quand je vois cela, remué jusqu'au tréfond, alors ce monde n'est plus ce monde. Il devient, comme dit Kshéma dans le commentaire au verset précédent, une joie qui est "le miracle de la félicité qu'est ce monde" (jagad-ānanda-camatkāra). Il n'y a plus dualité entre ce monde et la joie, entre l'objet et le sujet, entre le fini et l'infini, entre les vagues et la mer. Tout est là pourtant, clair et net ; mais englouti dans l'ambroisie de l'émerveillement, du miracle d'être.

Cet océan est "frais" car il est délivré de la fièvre du samsâra avec ses machinations absurdes. Il est "limpide", car il est le fond dans lequel se reflètent toutes choses, l'univers. Il est "délicieux" car il est l'épanouissement de la félicité. Ainsi, la félicité ne se déploie pas malgré le monde : bien plutôt, le monde est expansion, explosion de félicité, le monde est le bâillement divin. Telle est la pratique de la non-dualité, qui ne sépare pas la théorie de la pratique. 

Cette "joie qui n'est pas de ce monde" est le miracle, l'émerveillement savoureux d'être envahi par l'être divin. Tes amoureux sont donc "à l'aise", nulle séparation ne les angoisse, ils ne s'en soucient nullement. Il ne leur reste rien à faire. N'avoir cure de rien, tout laisser au Tout : telle est la sécurité. 

mardi 26 janvier 2021

Les sens grands ouverts !




sarvato vilasadbhaktitejodhvastāvṛtermama |
pratyakṣasarvabhāvasya cintānāmāpi naśyatu || 19 ||

"Quand tous mes voiles 
ont été consumés par le feu
du jeu de ton amour
qui m'enveloppe de toutes parts,
les sens grands ouverts,
que soient anéanties tous les soucis !"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 19


Ce verset est extraordinaire. Il évoque en effet la pratique de méditation qui se trouve au cœur du Tantra et de bien des traditions de sagesse. J'y ai consacré une partie de mon dernier livre (Les Quatre yogas) et je la partage durant tous mes ateliers, car elle est puissante, authentique et accessible à toutes et à tous.

Elle est nommée "Expression divine", "Geste céleste", "Posture secrète", "Attitude de l'étonnement", mais aussi et le plus souvent "Attitude de Bhairava". Bhairava est une incarnation du divin assez terrifiante et fascinante à la foi. Il est noir, couvert de cendres et son visage a les yeux grands ouverts, la bouche entr'ouverte. C'est justement l'attitude que l'on adopte dans cette pratique : le regard ouvert, les cinq sens ouverts, jusqu'aux pores de la peaux. C'est une posture de transparence absolue. Au lieu de se concentrer sur un point et de bloquer ou de manipuler, on ouvre tout en grand, on laisse venir, on laisse partir, comme de la fumée d'encens.

On se retrouve comme saisi par une douce stupeur, dans une expression d'émerveillement, comme saisi par le silence. Ce silence est la conscience pure, le "feu" qui consume le "voile" des pensées, du bavardage intérieur. 

Le point extraordinaire et propre à cette approche est celui-ci : les sensations, les formes, les couleurs, les sons, au lieu de perturber le silence, semblent l'alimenter, de même qu'un vent qui souffle sur un feu assez fort, va le renforcer au lieu de l'éteindre. D'où un étonnement décupler : tout est senti, tout apparaît, rien n'est bloqué ; et pourtant, un silence absolu, frais et vif, s'impose. L'expérience au-delà du mental devient alors une expérience directe, pleinement savourée. Le monde n'est plus agitation et absurdité, mais "le jeu de ton amour". Lumières, son, bulles qui éclatent, comme si l'on était une flute de champagne.

Je me réalise alors silence sacré, mais "les sens grands ouverts". C'est l'expérience du Tantra : tout est là, tout se manifeste ; mais dans un absolu silence. par la suite, la pensée elle-même, comme les formes et les sons, apparaît comme baignée de silence vivant. Peu à peu, l'âme se détend et apprend à s'abandonner à ce silence. Il n'y a rien à faire, rien à penser : le divin pense, fait. C'est l'inaction divine, l'action intérieure, directement par le centre de l'âme. C'est la divinisation du corps, de l'âme et de l'esprit, comme un feu transforme le bois en feu. 

Cette pratique est, bien sûr chamanique. Elle est innée, instinctive. Elle ouvre toutes les portes de la vie sacrée. Selon la tradition du Tantra, elle est l'initiation véritable, le Mantra efficient, le pouvoir surnaturel sans errement, la liberté en cette vie même. Toutes les divinités, mâles et femelles, viennent à la rencontre de cette âme pour l'initier et la transmuter. 

Cette pratique est l'une des deux grandes pratiques essentielles du Tantra traditionnel.

Pour finir, j'aimerais dire que cette pratique a existé depuis la nuit des temps, comme le suggère cette image de Cernunnos trouvée en France, près d'Autun. Car tout cela est vrai. Regardez bien cette image, car elle induit ce geste intérieur où l'on émerge au-dessus du mental. A l'origine, il portait de larges bois, évocateurs de l'expansion tactile dans l'espace de paix, comme une torche de présence. Et il porte l'abondance en ses mains relâchées : pour tout avoir, tout lâcher. Dans le Simple, l'inépuisable richesse s'épanche. C'est la réintégration, l'éveil simple, l'entrée dans la divine possession, le sanctuaire imprenable, la panacée discrète, le retour à l'état naturel.

lundi 25 janvier 2021

Point de règle dans l'amour




na yogo na tapo nārcākramaḥ ko'pi praṇīyate |
amāye śivamārge'smin bhaktirekā praśasyate || 18 ||

"Sur cette voie divine,
chemin sans illusion,
on ne se laisse pas pas guider
par le yoga, l'ascèse ou le rituel :
Seul compte l'amour."

Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 18, Editions Arfuyen

Kshéma Râdja explique : Sur ce chemin divin, transcendant, suprême, seul compte notre expérience directe, intime. Aucune technique n'est enseignée, aucun moyen, aucune méthode, telle que le yoga par exemple, qui est limité par la croyance en la séparation, par la croyance au temps, à des lois de cause à effet du genre "Si je fais ceci, j'obtiendrai cela". Tout ceci tombe en effet dans le domaine de la dualité dans l'oubli de l'unité, au plan où la conscience se perd dans sa création au point de s'y oublier, fascinée par ses propres reflets. L'oubli de l'unité ne peut servir de moyen. A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ? 

Toutes les méthodes sont les ténèbres de l'aveuglement. Une obscurité éclairée par la lumière sacrée de la conscience universelle, plus claire que le jour, inoubliable, libre, inépuisable. Certes. Mais, tant que je la cherche par des méthodes fondées sur l'aveuglement, je ne la trouverai pas. Car je suis cette lumière vivante. Le "je suis" est ce frémissement qui anime tout. Se plonger en ce bouillonnement paisible, en cette douce vibration, est ce qui nous sauve de tout, ce qui nous comble, ce qui nous guérit, ce qui donne sens à nos vies. 

S'abandonner à l'attirance spontanée vers ce mystère évident.

Ceux en qui la conscience divine, cette simple présence intime, se révèle clairement, n'ont nul besoin de rien d'autre. Quand cette science se dévoile, il n'y a plus de moyen, tout comme les étoiles, même les plus belles et les plus brillantes, sont noyées dans la splendeur de l'astre du jour. Tel est l'amour (bhakti), la grâce de l'intuition vraie, directe, immédiate, intime, plus proche que tout. Elle seule est le moyen de s'unir au divin, de se laisser transformer par lui, en lui, pour ensuite rayonner aux autres, dans la limite de nos forces, ou plutôt par la seule force de la Puissance.

Pour l'amoureux dont l'amour est la seule règle, il n'y a plus de règles, car ce "joug est doux", ce yoga est liberté. La grâce gratuite est sa seule loi. Comme dit Jean de la Croix : "Il n'y a plus de loi pour le juste", pour qui s'est ajusté à la Justice, pour qui a laissé toute son âme se fondre en la Vie. 

dimanche 24 janvier 2021

Le yoga est inutile à l'amour



pratyāhārādyasaṃspṛṣṭo viśeṣosti mahānayam |
yogibhyo bhaktibhājāṃ yadvyutthāne'pi samāhitāḥ || 17 ||

"Il y a une immense différence
entre les yogis et tes amoureux :
eux sont bien recueillis
même quand ils ne méditent pas,
car ils ne dépendent pas 
de l'intériorisation
et des autres (conditions de la méditation)."

Utpala Déva, Hymnes à Shiva I, 17

Les amoureux, nous explique Kshéma Râdja, ne subissent pas les "huit auxiliaires" du yoga de Patanjali, sa discipline factice. Ils n'ont pas à contrarier leur sensualité, à arracher (en vain) leurs sens de leurs objets respectifs. Ils ne souffrent nulle haine du monde. Car en effet, comme dit Abhinava Goupta, à quoi bon ces restrictions ? Pourquoi ajouter une contraction à la peur de la dualité, qui est déjà présente chez tous ? Les amoureux ne se perdent pas dans ces tourments inutiles (akadarthita) que sont la méditation, la concentration, etc. 

Les amants du Bienheureux, dit encore Kshéma Râdja, sont absolument, radicalement (atiśaya) différents (viśeṣa) des yogis. Les yogis sont laborieux, maladroits, lourds, forcenés... Ils leur manque l'élégance que confère l'amour. Le Hatha Yoga n'est-il pas le yoga de "l'effort violent" ? 

Les amoureux, ceux qui jouissent de leur participation à toi, ce qui te reconnaissent en tout et en tous, ne dépendent pas du yoga. Ou plutôt, leur yoga est le yoga de l'abandon, de la reconnaissance, des touches divines, des ravissements spontanés, de la poésie efficiente, de la délectation dans l'art créateur. Ils ne croient pas en leur force propre, mais laissent tout à la Puissance sans rivale. Ils se font marionnettes légères entre les mains fortes et sûres de la divine motion. Ils se livrent corps et âmes à l'inaction subtile, tels des enfants posés sur le sein de leur mère. Ils ne renoncent à rien, puisqu'ils savent qu'ils ne sont rien.

Dès lors, l'agitation du quotidien est leur offrande. Même là, ils sont envahis par toi, selon la promesse faite par Krishna dans la Gîtâ. Si je me donne au Paisible (Shiva), je serai en paix, quand bien même mon corps et mon esprit seront jetés dans l'arène du monde. Mon esprit bout, mais je participe à ce qui est au-delà de l'esprit, et à cela qui me donne sa paix, la paix qu'il est. Mon corps peut bien ne pas tenir en place, mis il ne sort pas de l'espace de la paix - ses fruits, si grossiers soient-ils, ne tombent jamais ailleurs que sur la riche terre immortelle que tu es. Sans même un yoga, tes serviteurs sont toujours ajustés (nitya-yuktāḥ), car il sont toujours remis à celui qui est le Yoga, qui est l'équilibre même. L'espace peut-il tomber ?

vendredi 22 janvier 2021

Le yoga de Patanjali est une tromperie



kadācitkvāpi labhyo'si yogenetīśa vañcanā |
anyathā sarvakakṣyāsu bhāsi bhaktimatāṃ katham || 16 ||

Ils disent :
"Alors, là, grâce au yoga, on t'atteindra."
Tromperie, ô Seigneur !
Autrement, 
comment donc 
pourrais-tu te manifester
à tes amoureux
en n'importe quelle circonstance ?
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 16

Selon Kshemarâja, Dieu est la conscience qui éclaire les choses et les pensées sur les choses. C'est elle qui les manifeste et qui se manifeste ainsi. Dès lors, comment la conscience pourrait-elle être cachée par ses propres manifestations ? Comment les reflets pourraient-ils cacher le miroir qui est leur âme ? 

Le yoga, c'est-à-dire, ici, le yoga de Patanjali, est réservé à ceux qui ne goûtent pas l'amour de t'avoir reconnu dans leur Soi, dans la conscience toujours présente, vivante et dynamique. Voilà pourquoi ils aspirent à se suicider en supprimant les opérations de leur être (cittavṛttinirodhena, cité par Kshemarâja). Tout cela est tromperie (vañcanā) ! 

Car, s'il était vrai qu'il faille supprimer les opérations du corps, de la voix et de l'esprit pour te gagner, alors comment se fait-il que tu te manifeste pour tes amoureux à la fois dans l'état de samâdhi et dans l'état où les sens, la parole et l'esprit sont actifs (vyutthāna), ainsi que dans les états de fureur, de passion, d'égarement et de surprise ? Cette dualité entre samâdhi et état d'agitation n'est que la croyance erronée (abhimata) de celles et ceux qui ne t'ont pas reconnu, toi qui est l'âme de toute passion, de toute agitation, de tout désir, de toute confusion ! C'est toi, conscience universelle, divine car absolument libre, qui brille ainsi et autrement aussi. C'est toi, et toi seule. Mon yoga est donc de te savourer, de te reconnaître, de te chanter jusque dans ces états. Pour moi qui n'aspire qu'à toi, il n'y a pas de séparation, seulement le jeu des différences qui célèbre ton art ineffable, ta poésie efficiente, ton génie insondable.

mercredi 20 janvier 2021

Quand l'obstacle devient moyen



bhaktānāṃ bhavadadvaitasiddhyai kā nopapattayaḥ |
tadasiddhyai nikṛṣṭānāṃ kāni nāvaraṇāni vā || 15 ||

"Pour les amoureux,
tout sert à réaliser
la non-dualité avec toi.
Pour les médiocres,
tout fait obstacle à cette réalisation."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 15

Selon Kshemarâja, pour les amoureux qui ont été décrits dans le premier verset comme étant ceux qui se laissent posséder par toi, qui s'abandonnent à toi, tout devient "moyen" (yukti) pour accomplir (sâdhana) l'unité (advaya) avec toi, avec la conscience universelle. 

Pourquoi ? Parce qu'ils ont réalisé que rien n'existe en dehors de la conscience. Ils réalisent (siddhi) que tout se réalise (siddhi) parce que la conscience réalise (siddhi) tout. Ainsi, tout est facile (sukha) sur cette voie nouvelle (nava) de la Reconnaissance. L'amour est le moyen sans moyen, le moyen aisé, car il transmute tout, de même que dans les amours de ce monde, l'amour transmute jusqu'aux défauts de l'aimé. Mais ici, c'est l'unité du point de départ, du moyen et du but, qui explique cette facilité. Tout est la conscience universelle. Il suffit d'avoir foi (shraddhâ), c'est-à-dire de remettre (dhâ) son cœur (shrad, hard, hrid... cf heart), de s'orienter de tout son être vers la source universelle, le premier instant de n'importe quel mouvement.

En revanche, pour les médiocres, les maladroits, les "tièdes" pourrait-on dire, tout est séparation. Et donc, tout est voile, obstacle. Pour eux, même la pratique spirituelle devient un obstacle. Le Mantra, la visualisation, tel rituel, le maître, les miracles, tout devient problème, tout se complique. L'évidence spirituelle elle-même devient un obstacle ! Ils disent "oui, mais je ne sens rien", "oui, mais c'est intellectuel", "oui, mais il y a encore ceci et cela qui ne vont pas", "oui, mais cela me quitte", "oui, mais je ne suis pas parfait", et ils laissent tomber la pierre philosophale, repartant de plus belle à la recherche de vaines verroteries. C'est la conscience divine qui joue à s'égarer ainsi. Même si on les instruit des "pratiques" les plus puissantes, ces âmes en mal de grâce n'y entendent rien. Leur intérieur est comme une pierre bouillante sur laquelle les flocons de l'enseignement s'évaporent instantanément. Et l'amour les ennuie. Même si Dieu les envahit quelque peu, ils prennent cela pour un malheur. Ou plutôt, ils prennent leurs malheurs pour des malédictions. 

L'amoureux, au contraire, aime tout, car tout est divin. S'il ou elle doit faire violence, se battre ou élever la voix, il ou elle s'y donne de tout cœur, si tel est le mouvement de la grâce en tel moment précis. Si la divine motion m'inspire des larmes, une chute apparente dans la dualité ou bien des idées sombres, si mon corps et mon esprit échappent à mon contrôle, c'est aussi la grâce, qui me travaille ainsi pour que je me rende à elle, et à elle seule. L'Un n'est-il pas jaloux d'une absolue jalousie ? L'absolu se montre tolérant au début. Mais bientôt, il faut tout lâcher, jusqu'aux plus hautes réalisations et jusqu'aux plus belles intuitions. L'Un et rien d'autre.

mardi 19 janvier 2021

Le véritable Mantra



śivo bhūtvā yajeteti bhakto bhūtveti kathyate |
tvameva hi vapuḥsāraṃ bhaktairadvayaśodhitam || 14 ||

"Devenu Dieu, qu'on l'adore".
(Mais) je dis : "Devenu amoureux, (qu'on l'aime)" !
De fait, toi seul est le corps, l'essence,
purifiée par la non-dualité (réalisée) par tes amoureux."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva I, 14


Selon la tradition shivaïte, et même tantrique en général, il faut d'abord devenir la divinité que l'on aspire à adorer, avant même de l'adorer. C'est pourquoi toute les pratiques tantriques commencent par "détruire" le corps ordinaire, profane, avant de le remplacer par un corps divin, un corps fait de Mantras, de puissances divines. Ensuite la pratique quotidienne peut commencer. C'est un préliminaire commun au rituels tantriques shaivas et vaishnavas. Même si la théologie est (relativement) dualiste, la pratique impose cette identification. 

Or, cette pratique présuppose une dualité entre ce qui est divin et ce qui ne l'est pas. C'est justement cette séparation que l'amour divin (bhakti) remet en question. Si tout est réalisé comme corps divin, à quoi bon transformer les choses par des Mantras ? Le seul véritable Mantra, pour l'amoureux, est le Mantra "Je suis lui", "Je suis elle", "Tout est divin", "Je suis"... Tel est le véritable Mantra à la source de tous les autres. Cette réalisation silencieuse dans le cœur est la véritable efficience capable de tout transmuter. 

Seule cette non-dualité peut transformer l'expérience. Pourquoi ? Parce qu'elle agit dans le cœur, à partir du cœur, avant l'opération des autres organes. Par conséquent, même si le mental de l'amoureux est agité, sont cœur, son amour, restent orientés vers le divin et tout se manifeste comme divin, y-compris le mental.

Les croyances qui font obstacle à cette orientation, à cette conversion du cœur, sont examinés dans la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), aussi formulée par Utpaladeva. Ainsi, philosophie et amour divin sont deux manières de décrire la même vie intérieure.

dimanche 17 janvier 2021

L'arbre de la Parole



āmūlādvāglatā seyaṃ kramavisphāraśālinī |
tvadbhaktisudhayā siktā tadrasāḍhyaphalā'stu me || 13 ||
"Cette liane de la parole
éclot naturellement (en discours et bavardages) ;
arrosée par le nectar de ton amour,
puisse-t-elle me donner le fruit de ta riche saveur."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 13

La "liane de la parole" s'enracine, nous dit le commentateur Kshemarâja, dans le plan transcendant de la Parole, c'est-à-dire de la conscience universelle absolument libre. Toutes les langues, tous les discours viennent d'elle, par transformation graduelle. En réalité, chacun peut et doit en faire l'expérience en observant avec zèle d'où proviennent les mots, comment ils surgissent. Ils ne jaillissent pas du néant, mais de la plénitude du Verbe. Cette plénitude se fait intuition, puis pensée, puis parole articulée dans les différentes zones de la gorge et de la bouche. 
Cette énergie engendre alors le monde de la pensée ordinaire, aliénante car elle suscite toutes les croyances qui emprisonnent la conscience : elle devient prisonnière de sa propre créativité, pervertie en un bavardage sans fin ni harmonie. 
Mais si elle prête attention à elle-même, si elle se dévoue à elle-même, si elle s'éveille en se ressaisissant, alors "elle s'arrose du nectar de l'amour", car aimer c'est prêter attention, et alors la Parole devient mise à l'unisson avec la conscience universelle, unification dans la pleine conscience au-delà des mots du langage conventionnel. La Parole n'est plus alors creux bavardage, mais Verbe efficient et célébration de l'unité libre, la "riche saveur" de l'émerveillement d'être, miracle qui éclot en toutes choses.

La vaste science



bhavadbhaktimahāvidyā yeṣāmabhyāsamāgatā |
vidyā'vidyobhayasyāpita ete tattvavedinaḥ || 12 ||

"Ceux qui s'exercent en la vaste science
de l'amour de ta Présence,
ceux-là connaissent à la fois
l'essence de la science
et celle de l'ignorance !"
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 12


La science, ici, désigne l'expérience vraie, l'expérience vécue dans la science - la conscience - de la vérité. C'est la "pure science" ou "vraie science", c'est-à-dire la pleine conscience qui caractérise les plans d'expérience éveillée, par contraste avec les plans de l'expérience (ou de la conscience) incomplète, "contractée". Le shivaïsme parle aussi de "chemin pur" et de "chemin impur". Cette notion de "chemin" (adhvan) est une notion clé du shivaïsme et l'une des plus anciennes. L'idée est que les noms et les formes sont des manifestation de Dieu et peuvent, par conséquent, servir de "chemin" pour revenir à Dieu. Ce chemin commence par ses étapes "impures", c'est-à-dire, en termes non-dualistes, en des états de conscience, d'expérience, "contractés", incomplets. La conscience se contracte alors en s'identifiant à certains objets (le corps, les pensées...) au point d'oublier entièrement son essence illimitée et sa liberté créatrice. Mais, "pur" ou "impur", complet ou non, tout ceci reste l'expansion de la conscience, présente jusque dans son oubli, et oubliée jusque dans sa présence (ta Présence) la plus immédiate, la plus évidente. Cette pulsation, cette alternance de contractions et d'expansions est le jeu gratuit du Cœur, de l'absolu divin. Être amoureux de cette vibration, de ce vivant paradoxe, c'est participer à ce jeu, comme acteur et spectateur à la fois. C'est être tout et rien, à la fois sujet et objet, actif et passif, jouissant et témoin, c'est tout abandonner et laisser le seul et unique désir vivre jusqu'à son divin Terme. Cette science-là est "vaste" (mahâ, "grande"), car elle englobe à la fois la science et l'ignorance, la claire vision et l'aveuglement, le nirvâna et le samsâra. "Grand" est ce qui embrasse deux termes opposés d'un spectre. Telle est la puissance de l'amour.


samedi 16 janvier 2021

Le miracle d'être



bhavadbhaktyamṛtāsvādādbodhasya syātparāpi yā |

daśā sā māṃ prati svāminnāsavasyeva śuktatā || 11 ||

"Maître !

Il est possible qu'aux yeux de certains,

l'état ultime réside en l'éveil (après la mort):

pour moi, cet état est pareil à un vin insipide,

car j'ai goûté la joie immortelle

de ton amour."

Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 11


L'état d'éveil atteint au moment de la mort par ta grâce (śaktipāta) est excellent (prakṛṣṭā). Mais pour ceux qui connaissent ton amour, cet état est insipide, car ils ont goûté ton ambroisie, l'émerveillement de soi (svacamatkāra). Qu'est-ce donc qui pourrait être rance dans cette délectation ? Un éveil lointain semble rassis, en comparaison du miracle d'être. Tout état de "libération" est sans attrait pour qui apprécie ce miracle.

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