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mercredi 26 août 2020

Les deux époques de l'histoire du tantrisme

Splendour in stone - Frontline

Avant le néo-tantra (le "Tantra"), le tantrisme a eu une histoire en Asie. 

Pour aller au plus simple, il faut distinguer entre les traditions anciennes, avant le XIIè siècle ; et les traditions postérieures au XIIè siècle, marquées par les ravages des violences islamiques.

Voici comment Mark Dyczkowski résume les différences entre les deux périodes :

"Après le XIIè siècle, (...) les Musulmans ont établi leur domination sur le Nord de l'Inde et, en toute probabilité à cause de cela, la plupart, si ce n'est toutes les traditions tantriques qui fleurissaient dans le Nord furent finalement interrompues. Bien que la transmission des enseignements de ces traditions et les lignées tantriques à travers lesquelles elles étaient transmises furent perdues, les principes essentiels, les symboles, beaucoup de divinités, de rituels et autres pratiques ne tombèrent pas dans l'oubli. On pourrait dire que, dans une large mesure, les paradigmes sont restés. Cependant, les formes concrètes qu'elles générèrent dans la renaissance qui s'ensuivi , bien que similaires, ne furent pas les mêmes. Dans certains cas, la transition ne pu se faire sans modifications substantielles, ni même sans la perte des structures antérieures, alors mêmes qu'elles avaient subsisté pendant des siècles et avaient été reproduites dans de nombreuses traditions tantriques." (Manthâna Bhairava Tantra, Introduction, vol. 1, p. 474)

Autrement dit, il faut comprendre qu'il y a un avant et un après l'irruption de l'islam, en Inde comme ailleurs. Le génocide subit par l'Inde a laissé des dégâts irréparables, outre les millions de vies détruites. Cependant, bien des éléments ont survécu, sous d'autres formes. Dyczkowski donne l'exemple du corps subtil : dans les traditions tardives, dont celle des "sept chakras" qui a été mondialisée par l'entremise de Woodroffe, tout ce qui était situé dans l'espace au-dessus de la tête, est désormais placé dans la tête, dans le fameux "lotus aux mille pétales". 

Il en va de même pour le reste : des fragments anciens subsistent dans les traditions tardives, mais tout est bouleversé. Par exemple, des divinités anciennes survivent dans le système tardif des "Dix Grandes Sciences" (dasamahâvidyâ), mais sous une forme très appauvrie, sans la profondeur qu'elles avaient avant. Ainsi le yoga passe à l'arrière-plan, tandis que les rituels prennent de plus en plus d'importance. Surtout, le yoga tantrique est remplacé par le hatha yoga de la tradition Nâtha, laquelle est clairement une perversion des traditions Kaula dans le sens d'un ascétisme et d'une misogynie toujours plus marquées. Ce mouvement est aujourd'hui si dominant que la mémoire des génies passés du shivaïsme du Cachemire, ainsi que la richesse sans équivalent des yogas shivaïtes, ont presque entièrement disparues des mémoires. 

Voilà pourquoi, même si l'on n'est pas un spécialiste de l'histoire du tantrisme, il est important d'avoir en tête la distinction entre ces deux époques du tantrisme.

lundi 3 février 2020

Le cas Michael Roach : un moine diamantaire devenu gourou

J'évoquais le cas de Bentinho Massaro, virtuose du nouveau Marché global de la spiritualité 3.0.
Dans la génération d'avant, en moins "performant" donc, il y a eu Michael Roach.

On dit que Michael Roach est le premier Occidental a avoir obtenu le titre de "Guéshé", le titre le plus élevé dans la hiérarchie de l'école tibétaine Guélougpa, "la tradition des vertueux", celle du Dalaï Lama. 

Le jeune Roach, adoubé par le Grand Abbé de Sera Mé en 1995 :

Michael Roach was awarded the geshe's cap

Cependant, quelques doutes pèsent sur l'authenticité de ce titre. Car ce qui est certain, c'est que Michael Roach est un diamantaire texan.

Michael Roach le millionnaire texan :

Geshe Michael Roach - diamondmanagement.eu

Je vous la fait en bref :
un jour, il a rencontré la belle Christie MacNally, prof de yoga au sourire angélique façon Sainte-nitouche kundalinienne. Il a créé un "centre de retraite" dans le désert arizonien. Là, ils ont vécu en concubinage tantrique, ce qui a un peu agacé le Grand Lama, vu que Roach est censé être moine, de son école "de la vertu" (gelug), avec en plus le grade de docteur. Mais bon. Business is business. The show must go on.

La belle, devenue "Lama" (gourou) entre temps, a quitté ensuite Roach pour le jeune Ian. Ils ont formé un couple fusionnel, ils ont enseigné un genre de yoga fusionnel (accro-bi-yogan, avec livre et vidéos), se sont mariés, et ne se quittaient jamais, faisaient leurs séries ensemble, etc., tout en continuant à vivre dans le "centre de retraite" de Roach, qui s'est consolé avec des escorts, principalement en Californie.

Un jour, la belle MacNally a planté son époux Ian avec un katana. Juste dix centimètre, pour "explorer sa Kali intérieure", dixit la yoginî. Elle s'en est excusée dans de longues lettres. Lui n'a pas porté plainte. Il est au contraire devenu encore plus fou de sa belle yoginî/gouroutte.

Roach et le staff du centre leur ont quand même demandé de quitter le centre. Eux ont refusé, ils sont juste partis s'installer dans une grotte des environs pour atteindre l'Eveil ensemble, à la vie, à la mort. Et ce fut la mort. La police a retrouvé la belle en piteux état, et son époux Ian fut retrouvé lui aussi, mais mort pour de vrai, de soif et de faim. On ne saura jamais s'il avait atteint l'éveil. MacNally s'est faite discrète depuis.

Un reportage de la tv locale et la couverture CNN :





En revanche, Roach a fait TEDx, l'Inde et la Chine pour enseigner aux clients "How to Get All You Want" :




Voilà. Tout ça pour dire que le Marché et la spiritualité contemporaine sont culs et chemise, même quand il y a corruption, agression, délire et affamation. Tout y est, et pas juste le bouddhisme tibétain, mais aussi le yoga, le féminin sacré, le respirationisme, tous les trucs occultes habituels, et plus encore. Le tout sur flyers et plateformes "Top Business".

Vous trouverez tous les documents afférents en allant sur la page Wiki de Roach et sur YT.

Bien sûr, il y a d'innombrables articles sur le scandale sexuel. Un moine de 43 ans avec une yoginî de 23, ça fait tâche dans ce secteur. En revanche, presque rien sur le moine millionnaire en diamants. Pourtant, son entreprise de diamants, Andin International, a quand même annoncé 200 million de bénéfices en 2009, selon Wiki. Elle a ensuite été rachetée pour une somme inconnue. Moine qui abîme ses clients, ça passe pas. En revanche, moine millionnaire, c'est super.

Un bon article sur Roach :
https://info-buddhism.com/geshe_michael_roach-Death-and-Madness-at-Diamond-Mountain.html

samedi 28 septembre 2019

Qu'est-ce que la folle sagesse ?

L'affaire Sogyal remet le débat sur la "folle sagesse" sur le devant de la scène.

Selon la vision populaire du tantrisme (transgressif), la folle sagesse serait une forme d'habilité à "casser l'ego" des gens, pouvoir spécial dont seraient dotés les "éveillés". Ce concept présuppose qu'il existe des "éveillés", qu'ils ont atteint un état irréversible, que toute leur personne est parfaite, et que l'on peut et doit abandonner tout esprit critique pour bénéficier de leur bonne influence.

Ça n'est pas tout à fait l'impression que donne la fréquentation des textes tantriques, même les plus transgressifs (car tous ne sont pas transgressifs, loin de là). Ça n'est pas mon impression, depuis trente ans que j'arpente leurs recoins parfois touffus. Il est vrai que l'idée tantrique du gourou exige un abandon de l'esprit critique et que le gourou tend à remplacer tout autre moyen spirituel : il suffit de renoncer à l'esprit critique, et "tout est joué, je suis sauvé, l'énergie du gourou va me sauver". Il est vrai aussi que le gourou doit être vu comme parfait en chacun de ses actes, sans aucune exception.

Mais, même selon la tradition elle-même, ce gourou n'est pas nécessairement parfaitement éveillé. Ce que promet en revanche la tradition (le tantrisme en général), c'est que la foi absolue en un gourou, même s'il n'est pas parfait, donnera des résultats parfaits. De plus, il faut examiner de façon critique le gourou, mais seulement avant l'initiation, c'est-à-dire avant l'engagement formel auprès de ce gourou. Après, il n'y a plus de retour en arrière possible et tout regard critique doit impérativement être banni, sous peine de damnation éternelle et incurable.

Cela  ne signifie pas qu'en Orient, il n'y a pas du tout la naïveté que l'on trouve en Occident à l'égard des gourous potentiels. Bien sûr qu'il y a de la naïveté, une ignorance crasse. Si des gourous peuvent manipuler des gens bien éduqués, que dire de gens qui ne savent même pas quel âge ils ont ? Ce qui est chose encore courante dans les campagnes de l'Inde, quoique cela disparaisse rapidement grâce au progrès. En tous les cas, il me semble évident que ce mythe de l'éveil comme transformation radicale de soi, sans régression possible, est une fable dangereuse.

En revanche, la folle sagesse ne consiste pas à "casser l'ego", mais à remettre en question des stéréotypes. Quand on lit les nombreuses anecdotes sur les "grands accomplis" indiens, on est frappé par le fait qu'ils ne cassent rien ; mais ils questionnent, par leurs actes, des clichés des groupes dans lesquels ils vivaient. Ces sages fous sont des sortes de cyniques, les sages de la Grèce antiques qui n'hésitaient pas à choquer le bourgeois, si j'ose dire, pour provoquer un "éveil", c'est-à-dire une prise de conscience, tout simplement. Il n'y a rien de surnaturel là-dedans. Au contraire, les cyniques revendiquaient un retour à la nature ! Par exemple, un cynique faisait l'amour en public : ça n'était pas pour "casser l'ego", mais manifestement pour questionner la division conventionnelle entre "public" et "privé". De même, quand tel "grand accompli" tantrique s'enfuie avec la princesse Untelle et que le roi furieux les poursuit, ce gourou tantrique montre ainsi que les relations sexuelles peuvent et doivent parfois s'affranchir de la norme du groupe, dont le roi est le garant. 

Au fond, ces gens sont des moralistes, au sens où l'on parle des moralistes du XVIIè siècle, comme La Rochefoucauld. Ils nous apprennent à distinguer entre morale et moeurs et à critiquer les coutumes et autres conventions. Voilà tout. Ils nous provoquent pour éveiller notre bon sens, c'est-à-dire notre raison.  

La folle sagesse, c'est l'amour de la sagesse, c'est la philosophie.

En ce sens, Socrate est LE maître de folle sagesse par excellence. Sa société le lui a d'ailleurs bien fait payer en le condamnant à mort. Jésus en est, peut-être, un autre. Mais Socrate reste l'archétype du sage pris pour un doux dingue. A juste titre, du reste, car il fut un très puissant moraliste, un "accoucheur des âmes" d'une redoutable habileté. Comme beaucoup, j'ai découvert Socrate avec l'Apologie en Terminale. 



Je dois dire que plus les années passent, plus j'éprouve de l'admiration pour cette figure de la sagesse universelle. Il est véritablement le Jésus de la philosophie. "La sagesse est folie aux yeux du monde". Certes. Mais toute folie est-elle sagesse ? Je crois qu'il y a des folies qui ne sont rien de plus que ce qu'elles paraissent : de misérables folies.

Mais l'arrivée du tantrisme et, en particulier, du bouddhisme dit "tibétain", a créé une confusion. 
Voici une discussion intelligente de ce sujet par un adepte du bouddhisme tantrique qui a passé quelques années avec le gourou Sogyal. Il nous propose quelques pistes pour penser la "folle sagesse", qui s'avère parfois nettement plus folle que sage :



Cela fait du bien, je l'avoue, d'entendre un peu de bon sens au sein d'un milieu que l'expérience m'a appris à considérer comme une nef des fous. 

Cependant, je crois qu'en Occident, il y a eu un facteur aggravant. 

Comprenons-nous : je n'affirme pas que les scandales soient la faute des Occidentaux. Je conspue la pseudo explication dite du "vide spirituel" qui fait florès chez les illettrés et autres sycophantes d'un passé et d'un ailleurs qui n'existent que dans des têtes gâtées. 

Quand un individu se revendique d'une religion et commet des crimes au nom de cette religion, comment croire que cela n'a aucun lien avec ladite religion ? Ou idéologie, ou comme vous voudrez l'appeler. Bien sûr, la personnalité de telle personne joue un rôle. Mais quand le crime se répète, il faut aller examiner les idées derrières ces crimes. On reconnaît l'arbre à ses fruits. Nos actes suivent de nos croyances. Sinon, on fait comme dans les films hollywoodiens : on accuse l'individu d'être un "déséquilibré", se dédouanant ainsi du dur devoir d'examiner les idées qui ont rendu possible ses actes. "C'est un fou, donc ça n'a rien à voir avec..." Et alors, nous nous sentons soulagés d'avoir échappé à la polémique ; mais en réalité, nous ne faisons que nous mentir et chercher à fuir notre conscience. Laquelle, tôt ou tard, nous rattrapera. 

Je crois donc que Sogyal n'était pas un "fou". Il a principalement cherché à recréer, sur sa personne, l'idéal du gourou tantrique qui vit au-dessus des normes, parce que c'est ça, la norme tantrique. Mentir, voler, frapper - mais "pour le bien des êtres" : tel est l'idéal prescrit dans les textes sacrés bouddhistes. La fin justifie les moyens, tout simplement, dans un monde qui n'est qu'une illusion dépourvu de tout repère réel, de tout essence fixe.

Et donc, je crois d'une part que les dérives de la folle sagesse sont un effet des idées tantriques dans leur frange transgressive, inspirée en partie par le relativisme bouddhique, même au sein du shivaïsme : dans le tantrisme transgressif, il n'y a pas de morale, parce que la morale y est réduite aux moeurs. Selon le tantrisme, tout est construction culturelle et affaire d'intention. Tout "dépend" de tout. Donc tout est relatif. Donc tout est confus. Donc la morale est impossible. Donc il devient très facile de faire ce que l'on veut dès que l'occasion se présente et pour peu qu'on soit "habile". 

D'autre part, je suis convaincu que ce constructivisme de la connaissance est entré en conjonction avec le relativisme de la pensée postmoderne (Derrida, Deleuze, Foucauld, eux-mêmes inspirés par Nietzsche et les sophistes). C'est l'idéologie dominante aujourd'hui. Je n'ai pas le temps de développer aujourd'hui, mais il y a une "synergie" entre le bouddhisme, le tantrisme transgressif, l'idéologie ultralibérale mercantiliste (les doctrines managériales) et la "pensée" postmoderne. 

A mon sens, ça n'est pas un hasard si le bouddhisme réussi si bien dans un monde si mercantilisé. Le Mahâyâna est un bouddhisme macronisé. Je vais le dire clairement : c'est du commerce (vyavahâra), avec des VRP qui font "carrière" et qui sont coachés en "moyens habiles". L'initiation y est un contrat. De dupes, certes, mais un contrat tout de même. 

Et la pensée postmoderne, de son côté distingué et toute gauchiste qu'elle se considère, est le plus puissant auxiliaire de l'idéologie ultralibérale. Toutes ces mouvances se retrouvent en effet sur un point : la volonté de détruire les repères. Le Marché est comme l'Eveil : ils ne tolèrent pas les identités, les essences, les habitudes. Il exècre la nature. Je me demande si une pensée antiessentialiste peut vraiment lutter contre la destruction de la nature, alors qu'elle oeuvre à la destruction de la notion de cette nature, pour la remplacer par celle de "réalité". 

D'un autre côté, la nature est tournée vers la conservation du passé, d'un ordre hiérarchique et d'habitudes qui sont autant de repères et de valeurs. Bien sûr, tout cela évolue, mais autour de noyaux essentiels. 

Bref, c'est un autre problème, mais important me semble-t-il : le bouddhisme est mercantile dans son ADN, de même que le tantrisme en général, ainsi que le relativisme culturel et la pensée ultralibérale. C'est, à mon sens, la cause profonde des scandales que l'on voit aujourd'hui.
Ce que je veux dire, c'est que l'avènement du "marché du yoga" n'est pas une trahison d'un yoga originel pur et non-mercantil. Non, c'est la suite d'un commerce. Le tantrisme, le bouddhisme, le yoga, le vishnouïsme... ont toujours été des formes de commerce. Ou du moins, ils ont d'emblée épousé des modèles commerciaux. D'où la distinction problématique, au sein du bouddhisme, entre un "discours de vérité commerciale" (vyavahâra-satya) et un "discours de vérité vraie" (paramârtha-satya). Tout ça est mercantile de part en part. Pourquoi les sanskritistes ont-il "du mal" à traduire le mot vyavahâra ? Peut-être parce que, en son sens littéral, il suggère une réalité que l'on ne veut pas voir ? En tous les cas, la chose est à examiner. Et si le vyavahâra, c'était juste le business ? Et si c'était juste ce que cela désigne littéralement : du boniment ? Et si le modèle des "sagesses orientales" était, depuis le début, un modèle capitaliste ? 
Je pose la question.

Mais alors, me direz-vous, la philosophie aussi, puisque la philosophie, en tant qu'elle critique les moeurs, tend à les détruire, contribuant ainsi à l'avènement du Marché total ? 

Je ne le crois pas. C'est toute la distinction entre modernité et postmodernité, entre employer la raison pour tendre au Vrai d'un côté ; et employer la raison pour saper la raison dans une pulsion destructrice, de l'autre. 
La modernité - les Lumières, si vous voulez - détruit en partie l'ordre, pour construire autre chose, autour de valeurs universelles. La postmodernité, quant à elle, veut seulement détruire, y-compris les valeurs universelles, en les accusant de tous les maux, mais sans argumenter vraiment, sans rien construire à la place, et finalement en laissant le champs libre aux "communautarismes", c'est-à-dire aux moeurs prémodernes. C'est ce à quoi l'on assiste chaque jour.

Donc la folle sagesse, aujourd'hui plus que jamais, c'est la philosophie : penser par soi-même, penser avec la raison. 

samedi 21 septembre 2019

Le tantrisme, un chamanisme ?

Chamanisme et tantra.
C'est un sujet auquel je retourne.

L'occasion est la lecture d'un livre passionnant, le Voyager dans l'invisible de Charles Stépanoff. Dans cette synthèse sur le chamanisme, l'auteur repère des structures qui sont pertinentes pour le tantrisme. 

Il y a, dans le chamanisme, une opposition entre deux modèles de relation aux esprits : la "tente sombre" et la "tente claire".

La tente sombre, c'est quand le chamane est dans une tente sombre, enfermé avec d'autres gens. Dans l'obscurité se font entendre des cris d'animaux. Incités par ces "amorces", l'imagination des gens dans la tente peut alors s'envoler et entrer en communication avec les esprits, chacun à sa manière. Dans ce modèle, le chaman cherche à mettre les gens en relation directe avec les "personnes non-humaines". C'est un modèle égalitaire, où le chaman s'efface comme intermédiaire. Il est là pour amorcer, pour lancer l'expérience, qui se continue sans lui (il est d'ailleurs ligoté : une idée à explorer avec les lamas tibétains ?). C'est une expérience exploratoire, individuelle, allant dans le sens d'une autonomie. L'imagination est stimulée, elle n'est pas passive.

La tente claire, en revanche, est illuminée par un feu ou par le soleil. Entouré d'un public, comme sur une scène, le chamane y vit seul l'expérience avec les esprits. Les gens autour ne sont que des témoins. Le chamane reste l'intermédiaire. L'imagination des gens reste passive, contemplative : les gens regardent, sans vivre ce que vit le chamane, qui leur raconte ses voyages à la fin et donne des indications pratiques, pour la chasse, pour retrouver un objet perdu ou pour une guérison. 

Or, je suggère que ces deux modèles se retrouvent dans d'autres religions. Je parlerai ici du tantrisme.

A mon sens, le chamanisme est la "religion originelle", aussi vague que cela paraisse. J'entends par là indiquer une direction pour un questionnement. D'ailleurs, "chamanisme" est un concept, pas une religion. 

Mon hypothèse est la suivante : Le tantrisme est un chamanisme. Le tantrisme est lui aussi un concept inventé, mais il est d'abord le shivaïsme qui, lui, est bien une religion.

Quoi qu'il en soit, le Shiva icônique, que l'on voit sur les images, est un chaman, qui vit dans la zone sauvage (jangala), entouré d'animaux, en marge de la zone civilisée (grâma) ; il est couvert de breloques, de choses qui font peur - crâne, cendres, serpents... - avec un trident (l'axe) et un tambour pour chanter et danser. Il hurle et profère des sons étranges comme "houdouk", peut-être une onomatopée du buffle. Avec ses chants il voyage, fait voyager à travers les mondes et il guérit, enrichit, séduit et détruit.

Le tantrisme, c'est la Voie des Mantras (mantra-mârga). Je fais l'hypothèse que les Mantras sont, à l'origine, des sons d'animaux, du moins des sons naturels, comme le sont, à la base, les chants chamaniques. Des Mantras comme houng, hrîm, saouhou, djoum saha, krîm, hrâh, kinikini, etc. n'ont pas de sens humain évident. Il en va de même pour les interjections védiques : om, hum, phat, svâhâ, vaushat, vashat, him, ahou, etc. ainsi que pour les syllabes du "Véda des chants". 
Je rappelle qu'au sens stricte, les Mantras sont aussi des personnes. Des personnes non-humaines avec qui le tântrika entre en relation. 

Plus on s'élève dans la hiérarchie des révélations tantriques, plus la dimension chamanique devient évidente : les adeptes sont des chamanes qui se transforment en animaux et rencontrent des esprits animaux. Les Yoginîs se manifestent sous des formes animales. 


Image associée

Les formes de shivaïsme les plus anciennes sont chamaniques, dont font partie les fameux pâshoupatas, adeptes du Maître des animaux, Pashoupati étant aussi celui qui est "à la fois le Créateur (pati) et la créature (pashu)". Tout cela est chamanique du début à la fin. Voici un chant dédié à Shiva "Maître des animaux, maître du ciel et de la terre" (on a dyu-mati dans cette version chantée, "dont l'esprit est le ciel" ; mais dans d'autres versions on a indu-pati "maître de la lune") :



De plus, on retrouve dans le tantrisme/shivaïsme les deux modèles repérés par Stépanoff :

- dans le Siddhânta ou tantrisme initiatique dualiste, comme dans la "tente claire", tout est montré durant l'initiation. Le guru/chaman procède au rituel (trois jours pour l'initiation régulière) devant l'impétrant. Ce dernier reste spectateur, assis à côté du feu, comme dans la tente claire. Le guru fait tout : avec des Mantras, il s'empare de l'âme du disciple, lui fait traverser les mondes et l'unit à Shiva. Mais le disciple reste passif. Tout lui est montré, il ne fait presque aucune expérience, sauf quelques rêves destinés à corroborer qu'il est digne de l'initiation. 

C'est un rituel, une mise en scène, très complexe. Les rituels de ce tantrisme dualiste (car l'âme y reste à jamais séparée de Shiva, même si elle en vient, après la mort, à partager son niveau de conscience) sont les plus complexes de tout le tantrisme. 

Ce qui frappe quand on s'y plonge, c'est que tout est à l'extérieur, sauf les visualisations (mais elles aussi sont explicites), et tout est planifié jusque dans le moindre détail. Il peut y avoir des spectateur, mais ils restent spectateurs, ils ne sont pas acteurs, même si, ici et là, untel peut visualiser ou ressentir. Il n'y a rien de spontané, aucune improvisation. 

Et le haut degré de spécialisation du rituel renforce et présuppose cette dualité : seul un virtuose peut accomplir le rituel. Cette sophistication est d'ailleurs un facteur de dualité entre le "prêtre" et les spectateurs, dualité qui fait écho au dualisme professé par cette tradition, avec son dispositif théâtral qui se retrouve dans les temples. La séparation entre sacré et profane serait ainsi un modèle d'origine chamanique, le résultat de choix anciens, le choix de la séparation, de la spécialisation, de l'hétéronomie.

On retrouve ce même modèle dans le bouddhisme tibétain (tantrique lui aussi) contemporain. Le guru agit, les autres participent, mais de manière contemplative, passive et sans aucune créativité. Le bouddhisme tibétain, presque partout, s'inscrit dans ce modèle hiérarchique et dualiste de la "tente claire".

Cette forme de tantrisme correspond donc au modèle de la tente claire, hiérarchique et inégalitaire, où les autres, en dehors du chamane/guru/spécialiste, ne créent pas le voyage. Tout ou presque reste à l'extérieur et la complexité des actions bloque un accès plus large.

L'autre modèle chamanique, celui de la "tente sombre" correspond au tantrisme transgressif, aux traditions kaula et au bouddhisme tantrique qui a imité ces traditions shivaïtes. 

Les tradition du Koula (kaula, kula-dharma), en particulier, frappent par la place qu'elle accordent à la spontanéité et l'expérience intérieure, alors que le tantrisme, en général, n'accorde que peu de place à l'expérience. Dans la tradition du Koula, du moins dans ses branches anciennes (avant le XIIème siècle, en gros), l'initiation est simple sur le plan matériel. En revanche, l'expérience de l'impétrant est centrale. Si le disciple ne manifeste pas les symptômes (pratyaya) d'une expérience puissante, alors l'initiation n'a pas lieu. Le rituel ne fait que présenter au disciple des ébauches ou des amorces (âsûtrana) ; si "la sauce ne prend pas", la tradition estime que le disciple est trop inhibé par la peur instillée par la dualité (dvaita-shankâ), fondement de l'existence sociale (sâmânya-dharma).

Ainsi, son imagination est stimulée, plus que guidée. Par exemple, il ouvre les yeux devant un mandala tracé sur le sol, sur lequel ont été "installés" les Mantras. Il doit, par lui-même, spontanément et par sa vision intérieure (l'organe des chamanes) "voir" ces Mantras qui, je le rappelle, sont des personnes. Il doit être envahi par ces puissances mantriques et le montrer physiquement : il doit tomber face contre terre ou, du moins, trembler, vaciller. En revanche, si le gourou lui présente un objet impur (du point de vue de la société brahmanique), il doit le prendre "sans trembler". C'est ici le sens de l'adjectif nirvikalpa, qui ne signifie pas "sans concept", mais "sans dilemme", c'est-à-dire sans hésitation.

Ainsi, le modèle du Koula semble moins inégalitaire. Comme disait le maître tantrique à Bénarès dans les années 70, Râmeshvar Jhâ "je n'accepte pas de disciples, j'en fais des gourous". A cet égard, nous pensons aussi aux temples de yoginîs, ces mystérieuses constructions de pierre que l'on trouve dans les contrées sauvages de l'Inde, circulaires, sans toit, qui font penser à des "pistes d'envol" (l'expression est de David White) chamanique. La disposition circulaire, le vide au centre, l'absence d'agencement mandalique, c'est-à-dire féodal : tout ceci suggère une organisation moins hiérarchisée. 


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Cette distinction entre ces deux modèles est si profonde, que je me demande si elle n'est pas l'idée derrière la distinction revendiquée par nos contemporains entre spiritualité et religion.

On la retrouve dans l'enseignement : d'une part, le cours magistral qui consiste, par exemple, à philosopher devant les élèves ; de l'autre, le cours "à la Socrate" qui consiste à faire travailler les élèves, à les éveiller philosophes.

En outre, dans la tradition du Krama qui est la tradition tantrique la plus ésotérique de toutes, il n'y a plus d'icônes, ni de moudrâs (gestes et attitudes codifiées, aussi appelées karanas, postures divines), mais seulement des Mantras et un mandala circulaire avec un grand cercle dans lequel sont simplement disposés douze cercles identiques. Les "douze Kâlîs" y sont à égalité. Le terme de krama lui-même, qui signifie "marche (horizontale)", indique une manifestation multipolaire, sans hiérarchie fixe : "le centre est partout et la circonférence, nulle part". 

Dans la même idée, l'agencement mantrique spécial de l'alphabet sanskrit nommé Mâlinî ("la Guirlande", car c'est une déesse, bien évidemment), qui ne respecte pas l'ordre conventionnel et qui exprime l'intuition que "tout est tout" (sarvam sarvâtmakam) ou que tout est plein de tout" (sarvam sarvamayam), rejoint cette volonté de bousculer les hiérarchies. Selon Abhinava Goupta, cet alphabet étrange est plus puissant, secret et profond que l'alphabet conventionnel, hiérarchisé selon un ordre rationnel.

Cela étant, je note, au passage, qu'une disposition circulaire n'est pas nécessairement le signe d'une organisation égalitaire. Par exemple, dans certains groupes soufis, on est en cercle, mais le "guide" reste l'intermédiaire incontournable pour accéder à l'énergie divine. Mais il faudrait approfondir cet examen, au vu des dimensions égalitaristes de l'islam. Au contraire, chez les Quakers, la disposition en cercle, quand elle est choisie, témoigne d'une volonté d'égalité explicite.

Je crois qu'il y a là une ensemble d'indices cohérent qui appuient mon hypothèse de départ : le tantrisme est un chamanisme.

Pour nous, aujourd'hui, ces découvertes sont importantes. 
Elles nous confirme, si besoin était, qu'il existe et qu'il a toujours existé plusieurs modèles de société spirituelle. Ça n'est pas une "invention moderne", ni une perversion de la "Tradition Primordiale", mais une option, qui peut se faire, se refaire et se défaire. Un choix lourd de conséquences. Car il engage non seulement le vécu des gens durant un rituel ou une activité chamanique, mais encore il détermine l'organisation sociale, les relations familiales, matrimoniales et l'organisation politique, sans parler de l'économie. Mais le modèle "du gourou" n'est pas le seul possible, il ne l'a jamais été. Se prosterner devant un clergé ne va pas de soi. Toutes les hiérarchies ne sont pas naturelles et, même quand elles le sont, elles restent des options.

Je pense que le modèle hiérarchique, passiviste et hétéronomiste de la "tente claire", de la dualité autrement dit, s'est imposé peu à peu dans l'histoire humaine. 
Quand ? Comment ? Cela reste vague, mais le résultat est là. La modernité a ensuite été un réveil de la conscience, de l'aspiration à l'autonomie. Ensuite, la révolution industrielle a anéanti ce réveil. La culture de masse, le consumérisme, rendent les gens passifs, dépourvus d'imagination et d'initiative. Mais l'histoire - ce grand voyage dans l'invisible - n'est pas encore achevée.

lundi 1 janvier 2018

Gnostique ?

Le tantrisme est-il gnostique ?


Pour répondre à cette question récurrente, il faudrait d'abord 
définir le gnosticisme, tâche notoirement difficile.

Selon le christianisme, la gnose est une sorte d'hérésie,
une variante du christianisme et, plus profondément,
un modèle qui peut inspirer et séduire à travers les siècles.
Ce ne serait pas seulement un mouvement religieux
daté historiquement,
mais un type de doctrine du salut.
Ce type serait l'idée du salut par la connaissance,
une connaissance ésotérique..

Cette définition me semble trop large,
car toute doctrine offre un salut par la connaissance,
plus ou moins réservée à une élite.
Nulle secte ne prône l'ignorance pure et simple,
et toute doctrine est élitiste,
même le thomisme.
De plus, quand on regarde les textes gnostiques,
on s'aperçoit que la connaissance qu'ils proposent
est plutôt une foi en des mythes et des rites.
Avec des mantras, même.
Pas vraiment une connaissance.
Et quand connaissance il y a, c'est du platonisme.

Mais alors, où se trouve la différence ?

A mon avis, elle est la suivante :

Est gnostique toute pensée qui place 
le Mal entre le Principe et le Monde.

Est non-gnostique toute doctrine qui place
le Mal après la création du Monde.

Cette différence de placement est cruciale.
Elle décide du statut de l'Homme et du Monde.
Donc aussi de la Nature, du Corps, du Désir et de la Femme.

Le propre d'une vision gnostique,
c'est d'affirmer que le Mal est intervenu avant même
la création du monde.
Alors que dans la doctrine chrétienne commune,
le Mal est intervenu après la création.
La création est donc bonne, à l'origine.
C'est seulement ensuite qu'elle est contaminée.

Or, on peut ainsi questionner les doctrines non-chrétiennes :
Où situent t-elles le Mal ?
Avant ou après le Monde ?
Avant ou après l'Homme ?
Avant ou après l'Individu ?

Les réponses peuvent s'avérer très inintéressantes.

Selon le Kevala-advaita de Shankara, le Mal est l'ignorance.
Or, l'ignorance intervient entre le Principe et... tout le reste.
Il s'agit donc d'une pensée gnostique : la présence du mal est originaire
et elle jette le soupçon sur absolument tout.
Dès lors, il n'est même pas possible d'envisager ne serait-ce qu'une
expérience bonne et belle/
Rappelons que, pour Shankara, même la "liberté en cette vie", une vie éveillée,
n'est pas réellement possible. C'est un compromis,
et seule la mort est le véritable salut.

Pour le tantrisme en revanche, la situation est différente.
Car le Mal - l'ignorance - intervient après l'apparition du monde
et de l'individualité.
Ainsi, le shivaïsme décrit cinq plans de conscience
où l'individualité et la dualité (donc le monde) apparaît,
mais sans ignorance.
Cette ignorance apparaît ensuite seulement, sous la forme de Mâyâ,
l'oubli de l'unité. Et c'est alors que le samsara apparaît, le monde
de souffrance dans lequel nous sommes jetés.
Mais il y a une complication : selon le gnosticisme,
il existe aussi un monde avant le notre,
c'est le Plérôme, monde de la plénitude divine originelle.

La question, au fond, est de savoir s'il peut exister
un "monde parfait" ou pas.
Et si notre monde est plutôt bon, ou plutôt mauvais.
En fait, il est impossible de trancher la question de façon simple,
même pour le tantrisme.

mercredi 7 octobre 2015

Nouveau livre : Le miroir de la liberté


Nouvelle traduction inédite d'un texte du shivaïsme du cachemire :
Le Miroir de la liberté, de Balajinnath Pandit
Un poème composé en sanskrit vers 1958 par l'un des derniers maîtres du shivaïsme du Cachemire,
Cette philosophie est simple :

La conscience est la source créatrice de tout. Mais elle s'est oubliée et aliénée dans ses créations. Elle est donc malheureuse. Pour retrouver sa félicité, elle doit se reconnaître et ainsi se réaliser pleinement.

Extrait :

"Qui peut exprimer clairement
Sa souveraineté absolue et son indépendance,
Et comment ?
Les êtres accomplis l’ont suggérée
Au mieux en ces termes :
Une vibration, une ivresse, une fulgurance.

Elle est un désir,
Comme un mouvement immobile,
Un ébranlement intérieur.
Se reposer dans cette (ivresse),
Telle est la suprême félicité du Grand Seigneur."

Le miroir de la liberté, de Balajinnath Pandit


dimanche 4 octobre 2015

Le mantra

Aham - "Je"


Les mots causent notre perte.
Mais ils peuvent être notre salut, si nous comprenons leur origine. 
Si nous la reconnaissons, et la ressentons.

Les mots - les pensées n'étant que des mots visualisés - sont l'articulation dans le temps d'un mantra.
Ce mantra, c'est la conscience, la prise de de conscience totale de soi, tous les possibles enveloppés en un seul acte : "je suis je".

Le devenir est le déploiement de cet acte, la récitation successive de ce mantra.

Mais ce mantra ne cesse pas pour autant. Derrière les mots, il y a ce murmure persistant, ce verbe  ininterrompu, silencieux et pourtant assourdissant, cette source inépuisable. Quand nous sommes uniquement tournés vers les mots et les choses, extravertis, nous sommes dans le malheur. Quand nous nous retournons vers nous-mêmes, nous plongeons dans cette source, notre essence véritable, essence universelle. 
Les mots, si dangereux soient-ils, ne seraient rien sans ce mantra, ce verbe atemporel. Aussi aucun bavardage n'a t-il le pouvoir d'interrompre ce mantra, le seul  véritable, qui s'énonce en chaque être et en chaque chose depuis toujours et à jamais. La véritable "pratique du mantra", c'est se mettre à l’écoute de ce mantra. Je découvre alors que c'est moi qui l'énonce, étant ainsi le créateur de tout. Je reconnais ainsi Dieu, cette Déesse qui est plus moi que moi. Les mots sont comme des vagues dans ses eaux profondes et inconcevablement vastes. 

Les mots ne peuvent dire sa richesse. Aussi, ils sont trop... trop ; pour témoigner de sa simplicité. Trop, ou trop peu. Pourtant, à leur manière, ils lui rendent hommage. Les mots sont les échos du mantra, les vagues reflètent l'océan car, en vertu de la liberté de la conscience, tout est en tout, selon le mode qui convient à chacun et chacune.
Les pensées perdent alors leur pouvoir aliénant. Elles se résorbent en leur source. Elles disparaissent en leur fond créateur, comme autant d'hommages à la source mystérieuse. Elles ne fascinent plus.
Comme dit Abhinavagupta, cette parole ultime est le langage authentique, la vérité et le bien ultime. "Je suis je" n'est pas une convention, c'est le mantra naturel, que nul individu ne peut énoncer, que nul individu ne peut faire taire, le mantra qui réalise tout et toute vérité, sans lequel même l'illusion serait impossible. C'est le mantra de la conscience "je", le mantra des mantras, le vrai mantra, la clé, le salut, le symbole, le rituel, la pratique, le stage ultime, la grande retraite, la prière originelle, l'initiation, la contemplation, la vision, la vraie transe, l'expérience, le ressenti profond, la grande cérémonie, le cœur, la grande déesse, le nouvel âge, la vibration innée, la mutation ultime, la terre authentique, la vraie révolution, et ainsi de suite.



jeudi 1 octobre 2015

Conférences sur le shivaïsme du Cachemire - 12 et 15 octobre 2015


Lumière qui jamais ne se couche, 
Dans la lumière comme dans l'obscurité,
Il est cet un
A l'intérieur de qui existent
A la fois lumières et ténèbres.

Abhinavagupta, Poème pour l'éveil, 1

Je donnerai deux conférences sur le poème d'Abhinavagupta intitulé Pour l'éveil ou Sur la conscience (bodha). Ce texte court transmet en quinze versets l'essentiel de l'enseignement sur l'éveil à la non-dualité selon le tantra non-duel. 
L'essence des choses et des êtres n'est pas une pure conscience immuable face à l'illusion, mais l'être qui prend conscience de soi en se manifestant comme monde.

Poème pour l'éveil Bodhapanchadashika

Le texte, avec son commentaire traditionnel, peut être commandé ici. Une dizaine d'exemplaires sera disponible sur place.

Entrée gratuite

lundi 12 octobre et jeudi 15 octobre 2015
18h30-20h30
Centre Parisien d'Etudes Critiques
37 bis rue du Sentier 75002 Paris

P.S. : le contenu de ces conférences a été modifié par rapport au programme annoncé.



dimanche 31 mai 2015

Qu'est-ce que l'énergie vitale ?


prana

"Energie" est un mot qui revient sans cesse. Sans que l'on sache trop ce qu'il signifie. En fait, il fonctionne à peu près comme "schtroumph" chez les Schtroumphs : il veut tout dire et, à force, il ne veut rien dire.

Dans le tantra, l'énergie est désignée par des mots qui ont chacun un sens précis, mais qui se recoupent. L'un d'eux est ojas "l'éclat", le lustre. Mais sont sens est bien plus profond que la beauté de l’apparence. Et même l’apparence est plus profonde que l'apparence ! 

Abhinavagupta l'explique ainsi :

"Tout ce qui entre dans le corps et l'esprit est le souffle vital en forme de conscience. Cette énergie repose dans le canal central qui a le pouvoir d'animer toutes les parties du corps (à la manière des nervures d'une feuille d'arbre). C'est elle que l'on appelle ojas, "éclat vital", qui ensuite se diffuse dans toutes les parties du corps sous la forme de la virilité." 

Et cet éclat vital devient la "virilité", c'est-à-dire la semence, présente aussi bien chez l'homme que chez la femme. Cette virilité est la substance sans laquelle aucune passion ne serait possible :

"Et alors, quand une image ou un son excitants entrent dans la conscience, cela allume le feu de la passion en excitant la virilité. Il a été dit que "c'est pas des paroles ou des touchers et autres (sensations que la passion s'éveille)."

Abhinavagupta, Parâtrîshikâvivarana, 1


Où Abhinava veut-il en venir ? 
Simplement ceci : 
la chair est la base de toute passion, 
et la passion est la conscience en éveil. 
C'est l'essence du tantra. 
L'excitation suscitée par un seul sens peut éveiller la conscience, parce que 
"tout est en tout".
A condition que l'éclat vital soit présent en sa plénitude.
D'où l'importance que le tantra accorde 
à Éros, 
substance précieuse
sans laquelle la conscience,
aussi appelée kundalini,
s'endort.
Pourtant, la virilité ou éclat ne sont rien d'autre que la conscience !
La matière n'est rien d'autre que la conscience.
Mais la matière séminale a ce pouvoir de réveiller sa source créatrice, la conscience, laquelle s'endort en quelque sorte en créant la matière.
Donc l'énergie vitale
 n'est rien d'autre que la conscience.
L'énergie est la conscience.
Tout est conscience.
Mais la conscience n'est pas un simple témoin passif.
Elle est absente dans sa manifestation.
Elle est présente jusque dans son absence.
Immobile, elle bouge encore.
Même quand elle bouge, elle se dérobe à tout mouvement.
Étonnante !

samedi 23 mai 2015

Le Poème pour la Reconnaissance

Poème pour reconnaître le Maître en soi, par Utpaladeva
Traduction inédite du texte fondateur de la philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Composé par Utpaladeva au cachemire peu avant l'An Mille, ce poème nous conduit à la Reconnaissance de notre véritable identité, qui n'est ni le corps, ni l'esprit, mais la conscience divine, universelle et souveraine qui crée toute chose à chaque instant. A travers des raisonnements et en s'appuyant sur l'expérience ordinaire, la conscience est ainsi amenée à se réveiller des illusions qu'elle a elle-même engendrées à travers le langage. 
Émerveillée, elle retrouve ainsi sa forme originelle.

mardi 12 mai 2015

In vino veritas ?


La tradition du Kula est le courant ésotérique à l'intérieur du tantra. Son message est simple : la clé du bonheur est l'adoration de la puissance divine, la Shakti, qui est aussi Capacité, Liberté, Vitalité, Conscience et Corps. La non-dualité, c'est réaliser l'unité de ces différents visages, qui sont comme autant de portes vers l'Immense.

"Kula" veut dire "famille". Notre famille, ce sont nos énergies, yoginis redoutables quand on ignore leur véritable nature, mais libératrices quand on les vénère en toute connaissance de cause.

Des tantras disent :
"Kula signifie félicité"
"Kula désigne le corps"
"L'Immense est félicité. Il est dans le corps"

La pratique du Kula, c'est donc toute pratique qui évoque cette unité du cosmos, du souffle, de la shakti, du corps et de la conscience. Tous les moyens sont bon :

"Dans cette offrande, le sage emploie les choses qui sont interdites dans toutes les religions. Il est immergé dans l'anti-nectar" dit Abhinava.

"L'anti-nectar", c'est l'alcool, considéré comme impur. Mais ici, il est source de félicité. il est donc l'Immense sous forme liquide.

Un tantra dit : "L'alcool est l'essence de Siva (manifestée) à l'extérieur".

En particulier, le vin est sacré. Abhinava affirme clairement que le vin "est par sa nature même l'essence (de Shiva), il est pur, il est fait de (sa) splendeur, il est félicité et conscience".

Un tantra ajoute : "(Le vin) procure jouissance et liberté quand son parfum est senti, quand on entend (son nom), quand on le voit, quand on le boit et le touche"...

Le vin est le mercure des alcools, la substance chérie des dieux, adorée par les yoginis. Comme il est source de félicité, et que la félicité est l'Immense, on dit qu'il est l'Immense.

lundi 27 avril 2015

Les arbres du tantra

Le tantra non-duel affirme l'égalité de l'homme et de la femme tout en reconnaissant leur différence. 
Ils incarnent, respectivement, Dieu et la Déesse. 

Ce n'est pas du New Age, c'est un fait. D'ailleurs, le New Age est une incroyable résurgence du tantra non-duel et de ses équivalents dans toutes les cultures. On peut pointer ses défauts (relativisme, mercantilisme, sophismes, anti-intellectualisme, nombrilisme, consumérisme, etc.), mais il ne faut pas pour autant oublier ses qualités : liberté de conscience absolue, liberté de croire ou ne pas croire (laïcité !), valorisation du féminin, du corps, de l'intuition, dépassement des cloisons traditionnelles, extraordinaire inventivité, tentatives souvent justes pour transposer une sagesse d'une culture à une autre, individualisme, etc. 
Et aussi le souci de l’environnement.

Or, ce souci se retrouve dans le tantra non-duel. Le tantra non-duel, c'est le Kula, la tradition ésotérique des yogis et des yoginis. Les images végétales y sont omniprésentes. Par exemple, dans la Liturgie de Parashurâma (Parashurâmakalpasûtra), un aphorisme sur les devoirs de l'initié du Kula enjoint :

Il ne faut pas couper les dix arbres du Kula (X, 65)

Les commentaires de ce texte, composé dans le Sud de l'Inde vers le XVIe siècle, et sources de la plupart des manuels de cette tradition pratiqués aujourd'hui, précisent quels sont ces dix sortes d'arbres sacrés du Kula, arbre des yoginis, des déesse-mères, des matrices sacrées (mâtrikâ), dont le manguier, le margousier (neem), le kadamba, le bilva, le banyan, le figuier (udumvara) et le pîpal


Le banyan, image de la conscience qui prolifère


le Neem, arbre aux multiples remèdes
La feuille du pîpal, emblèmatique de l'Inde

Et puis, n'oublions pas les bishnoïs. A ma connaissance, ils n'ont rien à voir avec le tantra, mais eux aussi ont développé une vision de l'arbre sacrés. Certain d'entre eux sont connus pour avoir donné leur vie pour empêcher que l'on coupe des arbres.

Mais dans le tantra non-duel, l'arbre est partout. Arbre de la Déesse, il est l'image de la manifestation de la conscience. Les nervures de ses feuilles illustrent la forme du corps subtil. 

Alex_Grey_Vision_Tree


Voici un extrait d'un commentaire du un verset qui explique la Déesse comme arbre.

Dans les traditions de l'Inde, la déesse est souvent adorée 

comme arbre. Même dans sa version la plus raffinée, la 

Danse de Kâlî, la déesse est évoquée comme un arbre dont
partent d'innombrables lianes, une prolifération (prapanca)

sans limites. Voici un extrait d'un texte de cette tradition, que 

j'avais déjà mis en ligne. 


Il s'agit de la première stance et de son auto-commentaire 

qui, comme toujours, résument l'enseignement tout entier. 

Cet enseignement est présenté à travers le schéma des 

quatre étapes de la conscience comme parole.



La Lumière de la Grande Doctrine,

composée par le maître Śithikaṇṭha.


Stances augurales :

"La conscience est la divine terre de l’ébranlement (de la

 manifestation, et) sereine condition (tout à la fois).

Désireuse de faire apparaître des portions (de Śiva),

Puisse ce flot désigné par les mots 'Śiva' et 'Brahman'

Apparaître en sa vérité. 1

Elle qui se cristallise en portant en son sein le quadruple 

univers et les six chemins,

Elle a pourtant la taille fine ! -

(Car) elle est l’égalité de la prolifération (des phénomènes)

et de leur extinction. 2

Puisse la Puissance de Rudra vaincre la masse des nuages 

qui l’entravent

Grâce aux multiples moyens lumineux (enseignés ici)

Pour s’unir au cœur du Grand Seigneur. 3

En ce sanctuaire d’Uḍḍiyāna accompagné de ses

 sanctuaires secondaires nommés Kula et Akula

Se trouve la gnose la plus haute, pleine de puissance 

- la pratique féroce !

De même, multiple est l’éclat des sanctuaires qui 

resplendissent les uns après les autres.

Mais cette Entière Vérité est (pourtant) éternelle (, sa 

révélation est instantanée).

Ce royaume resplendissant, par sa grandeur souveraine,

Se trouve en tête des sanctuaires et règne sur eux. 4

Je vais dire tout ce qu’il y a à savoir sur

L’énumération des chemins avec leurs mantras,

Leurs mots et leurs phonèmes. 5

Première stance :


Puisse ce fruit qu’est

Le repos en notre essence être notre.

Ce fruit est celui de la Déesse primordiale,

Incompréhensible.

Elle est ce roulement de tonnerre des mots et des 

choses

Ce grand flot du courant divin,

Energie sans-caractéristiques à l’origine des vagues de 

la Māyā //1//


Le vaste déploiement de la Déesse primordiale, ce grand flot 

qui précède le courant divin, est ce roulement de tonnerre 

des mots et des choses, incompréhensible énergie, origine 

de la vague de la Māyā : puisse ce fruit du repos en notre 

essence être notre.

Tel est le sens (de ce vers) selon (son) ordre en prose.

Mais voici maintenant le sens implicite :

Ce roulement de tonnerre des mots et des choses est le 

déploiement de la (Parole) Médiane colorée par les objets 

pensés, proclamation ininterrompue provenant de 

l’apparition 

du grand flot en forme de Voyante dont la nature est la 

vibration de la Résonance (de la conscience manifestée 

comme mantra), consistant en des signifiants et 

des signifiés indifférenciés.  (Ce grand flot) provient du 

courant divin dont 

l’essence est le Soi, Parole Suprême gouvernée par la 

Déesse primordiale qui est l’essence, le Soi Suprême.

Le mot et la chose, c’est le nom et la forme, le signifiant et le 

signifié. Leur grondement roule comme le tonnerre (à travers 

toute la manifestation).

C’est lui ce cycle inférieur qu’est le déploiement de l’univers 

en forme d’énergie des vagues de la Māyā accompagné de 

la (Parole) Articulée avec ses objets signifiés (clairement 

distincts les uns des autres).

Son origine, son lieu d’origine, est caractérisé comme sans-

caractéristiques. Il est le déploiement complet de la Parole 

jusqu’à l’Articulée, apparaissant sous la forme de leur 

signifiés respectifs. Il est gouverné par la Parole Suprême.

Tel est cette quadruple apparition de la Parole qui s’achève 

par l’Articulée, gouverné par la Parole Suprême. Il a pour 

essence la conscience, c'est-à-dire le fait d’être actuellement 

conscient.

De même ce déploiement de la conscience est de deux 

natures : phénoménal et non-phénoménal. Il est la « Totalité 

des sons », objets empiriques de la parole articulée que l’on 

se représente actuellement.

Ce (déploiement) a pour origine la conscience, il existe dans 

la conscience, il est fait de conscience, il repose dans la 

pure conscience.

Ainsi ce déploiement de l’univers a pour fruit le repos en 

notre essence. Puisse (ce fruit) être notre. Puisse t-il 

s’achever par l’expérience de la Grande Vérité qui est 

présente pour tous toujours et partout.

Voilà ce que veut dire ce vers de salutation. 1"
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