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dimanche 14 juillet 2019

Une lignée de la philosophie de la Reconnaissance ?

Abhinava Goupta


Une lignée, c'est un ensemble d'individus qui communient dans la réalisation de la conscience universelle qui dépasse leur individualité. 

En ce sens, la lignée spirituelle au sens cachemirien est la prise de conscience de l'unité des consciences, au-delà des corps dans lesquels elle s'incarne. La "transmission" (samkrama) est justement cette soudaine reconnaissance d'une même présence qui habite différent corps. Telle est, du moins, la doctrine d'Abhinava Goupta, sans doute traditionnelle. La lignée est donc, paradoxalement, une succession de personnes qui disparaissent les unes dans les autres. Mais cet éveil à ce qui dépasse le singulier révèle le singulier. Cette mort est une renaissance. Tout se passe comme si, affranchi des chaînes du Moi factice, le Moi profond, réel, vivant, pouvait enfin s'épanouir pleinement. Cela est évident chez Abhinava qui ne craint pas de parler de sa personne, ni de se mettre en avant. Cependant, ça n'est pas le cas chez des philosophes plus anciens, souvent plus humbles, à commencer par le plus grand d'entre eux, Outpala Déva. Dans la lignée de Kâlî (kâlî-krama), nous avons même un usage étrange apparemment, mais qui s'explique par un soucis d'exprimer l'inexprimable par l'anonymat : les maîtres de cette lignée ont l'habitude de se désigner eux-mêmes par le pronom impersonnel ko'pi, "quelqu'un" ; ce qui ne les empêche pas d'avoir un nom. C'est ainsi que nous savons que cette lignée est d'origine féminine, malgré son austérité, car cette école, la plus ésotérique des traditions tantriques et la plus transgressive, met l'accent sur la conscience comme vacuité. Cet enseignement fut en effet révélé à un Cachemirien, qui lui-même le transmis d'abord à trois femmes. J'avais déjà relaté son mythe d'origine, d'une grande beauté et profondeur.

Les philosophes de la Reconnaissance étaient tous initiés dans les deux grandes lignées du tantrisme le plus secret, à savoir le Trika et le Krama (que j'appelle ici "lignée" ou "danse de Kâlî"). De plus, Outpala Déva, son plus profond penseur, présente sa philosophie comme "une voie nouvelle", "facile" et accessible à tous en dehors de toute initiation. Il explique aussi qu'il a composé le Poème pour la Reconnaissance (Pratyabhijnâ-kârikâ, vers 950) pour partager la réalisation de son unité avec Dieu.

Cependant, on trouve une version différente des origines de cette philosophie dans l'oeuvre de son maître Soma Ânanda. A la fin de sa monumentale Vision de Shiva (Shiva-drishti), ce dernier raconte en effet son lignage. Bien que cette voie soit "nouvelle" (nava-mârga), elle s'inscrit dans une lignée.  

Cette lignée commence avec la Shakti, la conscience que l'absolu a de lui-même. C'est le Tantra primordial, éternel, dont les tantras et tous les savoirs ne sont que des fragments. Selon la Reconnaissance, tous les savoirs en général ne sont que des réminiscences de l'intuition originelle de notre identité avec la conscience universelle. Cette philosophie est donc, en sa source, née de l'union du divin et de la divine, ce que suggère du reste le nom même de Soma Ânanda, qui signifie, littéralement "félicité de Shiva et Shakti". Soma peut en effet s'analyser en sa+umâ "celui qui est avec Oumâ", Shiva avec Shakti.

La Shakti, la Déesse, transmit ces "secrets" (rahasyâni dit Soma Ânanda) à Ananta. "Celui qui ne finit pas" (an-anta) à la fin d'un cycle cosmique est ce serpent ou plutôt ce dragon cosmique, aussi appelé "Celui qui Demeure" (shesha). Comme il est le seul être à ne pas mourir à la fin d'un grand cycle, quand tous les univers périssent, consumés dans le Feu divin de la Fin des Temps (kâla-agni-rudra), l'équivalent cosmique de la Koundalinî, ce dragon est le gardien de la connaissance. Généralement, les dragons Nâgas sont les gardiens de la mémoire. Ananta est donc le gardien des gardiens, la mémoire universelle. Il est la source de tous les savoirs transmis ensuite et il correspond, au plan macrocosmique, à l'inconscient (qui n'est bien entendu que de la conscience indifférenciée) ou au psychisme (citta) en tant que réservoir de tous les souvenirs. C'est Ananta qui s'est incarné en Patanjali, puis en Abhinava Goupta Pâda (littéralement "le nouveau [Nâga-dragon] dont les pieds son cachés"), selon une interprétation transmise oralement.

Le dragon Ananta avait cependant du mal à trouver un disciple à qui transmettre ces secrets, car au début de l'Âge de la Malchance ou Âge de Fer, Kali Youga, le chaos s'installait lentement, tel un poison qui se diffuse. Dieu s'incarna alors sur le Mont Kailash en Shrî Kantha, source de tous les Tantras. C'est lui que l'on voit représenté comme étant Shiva avec sont trident, son serpent, etc., bien qu'il ne soit pas Shiva, car Shiva n'a pas de forme. Shrî Kantha est une "cristallisation" (mûrti) de Shiva, un avatar. Celui-ci transmit tout au sage mythique Dourvâsa, le "mal disposé", célèbre pour ses terribles colères, sources de bien des déboires pour les dieux et les hommes.

Dourvâsa était un ascète chaste vivant dans une grotte. Par la puissance de son yoga, il engendra un fils purement spirituel. Ils vivaient dans un lieu inaccessible, vraisemblablement dans une vallée de l'Himâlaya, "dans la direction du village de Kalâpi" dit Soma Ânanda. Mais le passage est délicat à interpréter. Quoiqu'il en soit, quatorze génération de yogis, tous des hommes, vécurent ainsi cachés, se transmettant leurs secrets, c'est-à-dire la philosophie de la Reconnaissance.

Mais le quinzième fils, Tryambaka, était davantage extraverti, quoique "savant dans tous les domaines". Il tourna donc sa vision yogique vers le monde et il tomba amoureux d'une jeune femme brahmane. Il quitta la vallée secrète et l'épousa. Leur fils, Sangama Âditya ("Soleil né de l'union") eut un fils, Varsha Âditya, lequel engendra Arouna Âditya, qui fut le père d'Ânanda, lequel engendra Soma Ânanda, auteur de la Vision de Shiva, dont le message est aussi simple que radical : "Tout est Shiva".

Le fils spirituel de Dourvâsa fut nommé Tryambaka. Mais il eu aussi une fille qui fonda une autre lignée, Ardha-Tryambaka, à l'origine de la tradition ésotérique du Koula.

Il y a plusieurs contrastes pertinents à relever, car ici tout a un sens.

D'abord le contraste entre Soma Ânanda et son disciple Outpala. Ce dernier est humble et offre une philosophie pour tous. Au contraire, Soma Ânanda commence son oeuvre en proclamant son identité à Shiva et il raconte la légende de sa lignée, en concluant que l'enseignement de la Reconnaissance doit être compris grâce "aux gourous".

Ensuite le contraste entre les enseignements initiatiques et les philosophies indépendantes, accessibles à tous. 

Les lignées initiatiques sont les deux traditions du Koula au Cachemire de cette époque : Trika et Krama, deux traditions axées sur la Déesse. Il y a également contraste entre le Trika et le Krama : le Trika est le visage extatique, créateur et nourrissant de la Déesse ; le Krama, centré sur Kâlî, est son visage destructeur. Le Trika est inclusif ; le Krama est plus indépendant, transcendant. Le Trika célèbre
la plénitude ; le Krama adore la conscience comme vacuité.
Mais bien sûr, ces deux traditions ont été combinées par Abhinava Goupta ; cependant, d'autres sous-lignées du Krama ont gardé leur indépendance par rapport au Trika.

Les philosophies indépendantes et accessibles à tous sans initiation sont aussi au nombre de deux : la Reconnaissance et la Vibration, chacune avec leur inspiration initiatique et leur lignée, mais sans que ce cadre soit présenté comme une nécessité avec une initiation obligatoire. La Reconnaissance (fondée sur le Poème pour la reconnaissance, Pratyabhjnâ-kârikâ) est plus masculine et intellectuelle. La Vibration (fondé sur le Poème de la Vibration, Spanda-kârikâ) est plus féminine et yogique. Cependant, là encore, ces deux approchent se complètent et concourent à partager une même intuition essentielle. La Vibration est plus élémentaire, laconique dans sa formulation. La Reconnaissance est plus élaborée.

Et ces deux philosophies accessibles à tous, bien qu'elles soient la quintessence des arcanes initiatiques, sont résumées dans deux "déclarations condensées" (des soûtras), les Aphorismes de Shiva pour la Vibration et les Aphorismes de Shakti (aussi appelés Pratyabhijnâ-hridaya ou Cœur de la Reconnaissance) pour la Reconnaissance.
Autrement dit, la Reconnaissance est étroitement liée à la lignée Trika, tandis que la Vibration est liée à la tradition Krama. Ainsi, toutes ces approches sont liées de manière cohérente et reflètent le message à partager, jusque dans leur structure.

Cet ensemble forme ainsi un vaste mandala harmonieux qui correspond à la forme même du réel. La forme de l'enseignement fait écho à son sens. Rien n'est laissé au hasard. Comme dans les dialogues écrits par Platon, chaque détail de la présentation de l'enseignement a un sens symbolique. A chacun de méditer ces symboles.

La philosophie de la Reconnaissance est une philosophie, non une révélation ésotérique. Cependant, il est important de se rappeler qu'elle a des sources initiatiques et qu'elle s'inscrit elle-même dans le cadre d'un récit allégorique, même si l'on ne peut exclure qu'il renvoie à une histoire.
Dès lors, même s'il convient de bien distinguer entre philosophie et théologie ou théosophie, il est tout aussi important de ne pas perdre de vue ce qu'ils ont en commun.

mardi 7 mai 2019

La philosophie de la Reconnaissance



śāṅkaropaniṣatsārapratyabhijñāmahodadheḥ |
kṣemeṇoddhṛyate sāraḥ saṃsāraviṣaśāntaye ||


Pour guérir du poison du samsara,

j'ai extrait l'essence
du vaste océan de la Reconnaissance,
qui est lui-même l'essence
des secrets de Dieu.

Kshéma Râdja, Le Cœur de la Reconnaissance, second verset inaugural

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) a été formulée par Outpala Déva, un cachemirien du Xe siècle. Son message est simple : le divin dont parlent les religions et la philosophie, c'est la conscience. Celle-ci est, certes, évidente. Elle est déjà connue en un sens. Mais elle n'est pas "reconnue", c'est-à-dire que l'étendue de ses pouvoirs n'est pas appréciées. Et c'est la conscience elle-même qui, ainsi, ne se reconnait pas : elle se perçoit, mais ne s'aperçoit pas, elle se voit comme en passant, sans se savourer pleinement. Il ne s'agit donc pas de produire un état de conscience nouveau, mais d'engendrer la reconnaissance de ce qu'implique vraiment la conscience.

Selon les philosophes de la Reconnaissance, cette philosophie est l'essence des religions et des philosophies, en ce sens que chaque point de vue exprime, partiellement, un aspect, un "pouvoir" de la conscience. Dans la hiérarchie des révélations religieuses, il y a la Triade (trika), un culte assez simple adressé à la conscience et au corps (manifestation privilégiée de la conscience) à travers des symboles, à savoir un panthéon de déesses. Cette approche se veut "non-dualiste" au sens ou elle révèle que la conscience de l'unité et la conscience des différences (en gros, le monde), ou dualité, sont également des manifestation de la conscience. Cet enseignement est, en particulier, suggéré dans le Vijnâna Bhairava Tantra, mais sous une forme très concise. Outpala Déva l'a développée de manière rationnelle dans son Poème pour la reconnaissance du Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ-kârikâ) avec ces commentaires, auxquels s'ajoutent les commentaires d'Abhinava Goupta. Cet ensemble forme le corpus (shâstra) de la philosophie de la Reconnaissance. Cette philosophie, bien qu'issue d'un courant ésotérique au sein du tantrisme, se veut entièrement rationnelle : Elle ne fait appel à aucune autorité autre que la raison (yukti, tarka) et elle s’appuie seulement sur un examen minutieux de l'expérience commune. Elle ne nécessite aucune initiation, ne s'adresse à aucune caste en particulier (contrairement au Vedânta, par exemple), mais à tous les humains sans distinction, et cela de façon explicite. Elle propose une "voie nouvelle", "facile" car elle ne dépend pas de pratiques telles que le hatha yoga ou "yoga de "l'effort". Ici, la méditation est simplement l'observation de l'expérience ordinaire, celle du quotidien. Elle n'implique pas un retrait du monde, ni l'adoption d'un mode de vie spécial. L'attention et la remise en question des préjugés de la conscience ordinaire sont les seuls prérequis. Inclusive, la Reconnaissance ne l'est pas seulement par la "voie" qu'elle propose, mais aussi par sa vision du monde : rien n'est exclu de la conscience, car nulle expérience, nul concept, ne peuvent exclure la conscience. C'est la véritable non-dualité, "intégrale" (para, parama), car elle "réconcilie ces ennemis que sont la dualité et la non-dualité". En effet, la non-dualité, telle qu'elle est d'habitude comprise (essentiellement dans le kevala-advaita de Shankara ou doctrine de la "non-dualité exclusive"), est fondée sur une dualité entre l'unité et la dualité. Cette non-dualité est donc dualiste. Si l'on aspire à une véritable non-dualité, il faut inclure la dualité. Comment ? En reconnaissant que la dualité est aussi une manifestation de la conscience, alors que pour le Vedânta, la dualité est "inexplicable" (anirvâcya). Mais pour qui ? Mystère... La philosophie de la Reconnaissance se distingue aussi des autres grands courants philosophiques de l'Inde, tout en incluant ce qu'elles ont de meilleur. D'un côté, le brahmanisme  exclut la dualité et pose l'unité mais en niant le multiple. De l'autre, le bouddhisme admet le multiple, la différence, mais il nie toute forme d'unité. La Reconnaissance dépasse cette antinomie en proposant une nouvelle conception de la conscience : celle-ci n'est ni un absolu statique enfermé dans son immuable unité, ni un flux d'instants étrangers les uns aux autres, mais une entité libre, capable de se manifester de manière changeante, sans pour autant se perdre dans ce changement. La Reconnaissance est l'exploration de cette voie du milieu.

Dans le verset de Kshéma Râdja ci-dessus, je crois que l'expression "les secrets de Dieu" (shânkara-upanishad) renvoie au Vijnâna Bhairava Tantra dont j'ai publié une traduction. J'ai aussi traduit le Poème pour la reconnaissance du Maître en soi, ainsi que son auto-commentaire par Outpala Déva. Sur la philosophie de la Reconnaissance, je peux également recommander Le Miroir de la conscience, de Colette Poggi, qui propose une initiation à cette philosophie à travers ses "versets de bon augure", justement. Pour approfondir, il y a Le Soi et l'Autre d'Isabelle Ratié. Enfin, pour une approche narrative, il y a La Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, traduite par Michel Hulin. Il y a d'autres livres et articles bien sûr, mais ceux-là sont plus faciles d'accès. Le livre de Ratié n'est pas donné, hélas, mais je crois qu'il est de grande valeur.

Dans son Cœur de la Reconnaissance, Khséma Râdja propose l'essence de cette philosophie de la Reconnaissance. Il en présente la pensée, mais sans répondre en détail à toutes les objections. Cela permet, selon moi, d'arriver à une claire et solide intuition de la Reconnaissance. 

Je crois que la philosophie de la Reconnaissance reste pertinente. Elle est, du moins, une source d'inspiration et une matière à réflexion excellente. Elle est au centre de ma pensée (même si je n'adhère pas à tout) et me nourrit chaque jour depuis plusieurs décennies. Je vous invite à ne pas la prendre comme une révélation, ni comme un simple objet de curiosité, mais comme le propos d'amis avec qui on peut entrer en conversation.

dimanche 29 octobre 2017

La Collection de Soûta

La Collection de Soûta (Sûta-samhitâ) est un texte non-dualiste peu connu.
Populaire parmi les renonçants (sannyâsî) actuels,
il n'a jamais été traduit.



Au milieu d'enseignements en forme de mythes, le "Chant de Brahmâ", en particulier,
enseigne une forme de non-dualité.
Comme c'est une oeuvre résolument brahmaniste
qui légitime le système des castes,
il ne figure pas dans les priorités de mes projets de traduction.
De plus, on ne sent pas une très grande originalité.
Mais c'est un bel enseignement,
qui mériterait sans doute d'être traduit un jour.

Voici le premier verset de son quatorzième chapitre,
prononcé par Brahmâ et intitulé "Le Secret du Musicien",
nom d'une école védique :

Dieu existe !
Évident, 
à lui-même sa propre preuve,
spontanément établi,
il est le Témoin en chacun,
toujours.
C'est lui qui délivre
ceux qui sont noyés 
dans l'océan du samsara.

  

Les non-dualités et Apollonios de Tyane

Attention : billet "intellectuel".




"La non-dualité" n'existe pas.
Il existe plutôt de nombreuses variétés de non-dualité en Inde et en Orient.
Déjà, il faudrait distinguer entre advaya "non duel" et advaita "non-dualité".

Advaya, employé surtout par les bouddhistes, signifie que deux choses 
ont une même source : par exemple, le sujet et l'objet sont "non duels",
parce qu'en réalité il sont projetés par un seul et même esprit, comme les
deux faces d'une même pièce de monnaie.

Advaita est employé par le Vedânta, pour dire que l'individu et l'absolu 
"ne sont pas deux" si l'on fait abstraction de leur différences (corps, mental, transcendance 
et attributs divins) pour ne considérer que leur essence commune (la pure conscience).

Mais il existe encore bien d'autre sortes de non-dualismes.

Par exemple, le tantrisme Kaula enseigne "la pratique de la non-dualité"
du pur et de l'impur (advaita-âcâra). Il s'agit de cérémonies où l'on transgresse les tabous.

Bhartri Hari, un philosophe du Ve siècle, transmet la "non-dualité du Verbe"
(shabda-advaita), où tout est parole et concept, où ces concepts se réduisent
au Verbe indifférencié "om", qui est l'absolu. Exemple : "Quelle est la vérité de l''élément Terre ?
- Le concept (vikalpa). Quelle est la vérité du concept ? - La conscience (jnâna). Quelle est la vérité
de la conscience ? - Om. C'est l'absolu (brahman)." Tout n'est donc qu'apparence illusoire de l'absolu, à cause de l'ignorance. Il centre sa pédagogie sur la parole et la grammaire du sanskrit qui est, selon lui, la langue parfaite, la plus proche de "om", le Verbe absolu dont toutes nos pensées ne sont
que des transformations apparentes. Comme on le voit, c'est un non-dualisme très original,
quasi inconnu, difficile d'accès, et qui a influencé en profondeur la philosophie
de la Reconnaissance du Cachemirien Outpaladéva.

Le Yogatchâra bouddhiste définit la conscience non-duelle
comme l'éveil au fait (= la compréhension) que le sujet
et l'objet sont imaginé par et à l'intérieur du même esprit,
comme dans un rêve. Le Yogâtchâra a aussi beaucoup inspiré 
la Reconnaissance.

La Reconnaissance (Pratyabhijnâ) est une philosophie d'inspiration tantrique,
mais non initiatique et ouverte à tous. Elle propose une "ultime non-dualité"
(parama-advaita) qui intègre et réconcilie dualité et unité : la dualité est reconnue
comme libre manifestation de l'unique conscience. "Non duel" désigne aussi le fait que Shiva et Shakti sont inséparables : Shiva est l'être ; Shakti est la pensée.

Il y a aussi la non-dualité au sens où "tout est dans tout" (sarva-sarva-âtmakatâ-vâda),
la non-dualité où il n'y a que l'absolu ; 
celle où tout est une transformation 
d'une seule substance (parinâma) ; 
celle où tout n'est qu'illusion (vivarta) ;
celle qui n'est qu'une hyperbole (artha-vâda) ; 
celle qui est une expérience ou
un ressenti (bhâva-advaita
et celle qui n'est qu'une compréhension (c'est le cas 
du Védânta originel de Shankara) ; 
celle qui n'est que potentielle (tathâgata-garbha, buddha-dhâtu) ;
celle qui est est objective et non pas subjective (vastu-tantra, celle, encore de Shankara) ;
celle où les êtres ne sont que des parties d'un seul Être (mahâ-âtma-advaita) ; 
celle 
où tout se réduit au genre universel de l'Être (sattâ-advaita), etc. etc.

Selon le Védânta de Shankara, la non-dualité est le fait que le Soi (âtma) et l'absolu (brahman) sont identiques.

Pour certains bouddhistes, "non-duel" signifie que l'expérience intérieure
de la véritable nature des choses et des êtres n'est qu'un aspect de l'Eveil total,
inséparable de l'intelligence spontanée qui agit pour le bien des êtres : vacuité (shûnyatâ) et compassion (karunâ)
sont "non duelles". 
Sur ce modèle, on trouve d'innombrables variantes : compréhension (prajnâ
et expérience (samâdhi) ; intérieur et extérieur ; corps absolu et corps formels ; apparences et 
vacuité ; conscience et espace, etc., etc.

Pour le yoga théiste (shaiva, vaishnava), la non-dualité est l'union de l'âme et du divin
grâce à diverses pratiques.

Pour le Yoga selon Vasishta (Cachemire, vers 950), aussi nommé "Enseignement pour la délivrance", la non-dualité recouvre ces différentes significations. Oeuvre fort originale et profonde.

Au fond, "non-dualité" peut désigner tout et n'importe quoi. 
Aujourd'hui, le champs sémantique s'est encore étendu.
Dans certains cas, la non-dualité semble désigner... une sorte de confusion 
"où tous les chats sont gris".

Bref.

Pour finir, je voudrais digresser et signaler un lien possible entre platonisme et Védânta :
un verset de l'Hymne au Gourous du Monde (Jagadgururatnastava, verset 10),
du XVIIe siècle, Sud de l'Inde, semble en effet mentionner Apollonios de Tyane,
le célèbre gourou contemporain des tout débuts du christianisme : l'auteur salue
"Les guides accomplis, à commencer par Apollonios" apalûnyâdi-nishâka-siddha-netrîn 
(je ne sais pas ce que signifie nishâka). 
Certains auraient réfuté l'authenticité de ce verset,
mais je n'ai pas d'informations à ce sujet. 
En tous les cas, et même si ce verset
n'est qu'une invention tardive, le rapprochement entre platonisme (au sens le plus large)
et Védânta est significatif.

mardi 24 janvier 2017

Les Deux ailes du désir

Comme tous le monde, j'ai soif d'expérience.
Mais l'expérience ne suffit pas.
Encore faut-il la comprendre...
Combien de fois pouvons nous vivre une expérience sans la comprendre ?

La vie intérieure est comme un oiseau.
Pour qu'elle s'envole dans le ciel,
"sans laisser trace",
il lui faut ses deux ailes.
Expérience et compréhension.
Fait et interprétation.
Être et conscience.



Vivre et réfléchir.
Bien sûr, 
on peut dire aussi
qu'il n'y a pas d'expérience sans un minimum de réflexion,
et que comprendre est une expérience.
Mais ici, j'entends ces deux termes comme deux pôles de la vie intérieure.
Souvent, je vis des expériences merveilleuses sur le moment, mais je n'en comprend pas le sens, ou la valeur. Et alors, comme toute expérience passe, je suis déçu. Il se peut que j'ai trouvé, par hasard ou par grâce, un joyaux. mais, faute de réfléchir, je le prend pour du verre et je le jette. Il se peut alors que je parte en quête du joyau, ne trouvant en fait que des débris de verre.
A l'opposé, il ne faut pas se contenter d'une pure compréhension abstraite, en s'interdisant de vivre, ou d'attendre de la vie, sous prétexte que l'expérience est aveugle et toujours illusoire. Mais il faut avouer que cette attitude est plutôt rare. Aujourd'hui, c'est plutôt la tyrannie de l'expérience qui tend à prédominer. Comme si une perception, un sentiment, une impression, pouvaient illuminer ! Or, c'est vrai et c'est faux tout à la fois. L'expérience montre vite ses limites.
Il faut les deux.
Une ouverture à l'expérience.
Et une réflexion.

On pourrait croire que l'expérience se rapporte à la Shakti, et la compréhension, à Shiva, l'aspect intellectuel, masculin
selon les stéréotypes actuels.

Mais selon la philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), l'expérience est Shiva. La compréhension est Shakti. Et ce pouvoir de comprendre inclue la pouvoir de penser, de juger, de désirer, de ressentir, de réfléchir, de se rappeler, d'imaginer, de parler : autant d'aspects du pouvoir de comprendre, qui est la Shakti.

Ces deux facettes sont inséparables.
Mais l'expérience (presque) pure, est quand la Lumière consciente (prakâsha, "lumière" en sanskrit, qui est Shiva) prédomine, alors que la Compréhension/Réflexion (vimarsha, "pensée", "jugement" qui est Shakti) reste "endormie". A l'état brut, nous avons alors l'expérience du sommeil profond, de l'"inconscience", du coma, de l’évanouissement, de certains états de méditation. L'expérience est alors indifférenciée, mais privée de réflexion, elle ne mène nulle part, en dehors d'une sensation provisoire de bien-être.
A l'opposé, quand la Shakti prédomine, nous faisons l'expérience d'une compréhension peut-être, mais "mentale", abstraite, coupée de l'expérience de l'unité. Shiva est là, la Lumière brille, mais comme fragmentée, dispersée en mille pensées.
Notons que la Lumière consciente (Shiva) est inséparable de la Pensée (Shakti). 
Shiva est l'Être, qui devient tout ce qui est, réel ou non.
Shakti est la Conscience que l'Être prend de lui-même, sous les formes des consciences individuelles.

Ce vase bleu est Shiva - Manifestation, Illumination (prakâsha - "lumière").
La conscience de ce vase bleu - "Oh, le vase bleu !" est Shakti - Conscience, Pensée (vimarsha - "jugement").
Ils sont respectivement l'aspect "objectif" et l'aspect "subjectif" de la Vie, du Couple créateur, de la Source originelle.
Or ils sont inséparables. Deux faces d'une même pièce.
Donc, expérience et compréhension doivent aller de concert.

Comme les ailes d'un oiseau.
Et ainsi, nous pouvons, peu à peu, selon nos capacités, redevenir des anges.

vendredi 20 janvier 2017

La Lumière consciente

S'éveiller, c'est reconnaître sa vraie nature, son essence.
L'essence est ce qui est toujours présent.

Qu'est-ce qui est toujours présent ?

Le corps change. En se renouvelant, le jeune remplace l'ancien. La vie perdure ainsi, à travers une succession de naissances et de mort, comme un écho de la Vie immortelle.

L'esprit change. D'instant en instant. Et seule cette rapidité explique que nous croyions que notre esprit est notre essence. L'esprit est en réalité discontinu. Si on observe de près les pensées, on s'aperçoit que sa présence est intermittente, comme les images d'un film projetées sur un écran. De fait, l'esprit est absent entre deux pensées, ou durant le sommeil profond. L'esprit n'est donc pas notre essence.

Notre essence est toujours présente.
Qu'est-ce qui est toujours présent ?

Est toujours présent ce sans quoi aucune expérience ne serait possible. 
Est toujours présent cette sorte de Lumière en laquelle se présentent les expériences, qui est la texture même de toute expérience.
Est toujours présente cette Lumière qui embrasse en son sein la présence et l'absence des choses, des pensées, de tout. 



Cette Présence en laquelle tout se présente - y-compris l'absence de telle chose ou de telle pensée durant le sommeil ou l'évanouissement - est appelée Lumière en sanskrit, ou cit, terme difficile à traduire que l'on rend souvent par "conscience". 

L'un des derniers maîtres de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), Hara Bhatta Shâstrî, la faisait reconnaître en ces termes :

"La Lumière consciente absolument libre est ce qui manifeste tout. "Toujours manifeste", elle n'a pas besoin d'une autre lumière pour l'être : elle est auto-lumineuse. Et aussi, (elle n'a pas besoin d'une autre lumière) "parce qu'elle ne se couche jamais", car il y a ces textes révélés (qui nous le confirment) :

Ce Soi est manifeste une fois pour toutes.
Le voyant ne perd jamais sa vision, car elle est impérissable.

"Cet Un" est sans-second. Il est le même "dans la lumière" : dans les lumières du soleil, etc. et dans les lumières des moyens de connaissance, etc. Il est aussi "un dans l'obscurité" : dans les ténèbres de la folie, du coma, et autres (état d'inconscience). Pourquoi ? Parce que c'est lui qui se manifeste à l'intérieur de ceux pour qui plus rien ne se manifeste à l'extérieur. Même à l'extérieur, seule existe la Lumière de la conscience. L'extérieur n'existe qu'à l'intérieur (de la conscience). L'éclat du soleil et les ténèbres dépendent de son existence. En effet, sans cette lumière qu'est la manifestation consciente, absolument rien - un vase, par exemple - ne peut être manifeste. Or, la "lumière" des (choses telles que le soleil ou les ténèbres) se lève et se couche (en ce sens qu'ils ne sont pas toujours manifestes). La Lumière consciente, en revanche, n'est pas affectée par ces apparitions et ces disparitions."

Telle est la Lumière consciente, Lumière qui jamais ne se couche, qui brille à jamais sur les êtres et sur leur absence.
Plus encore, cette Lumière est "libre" : les choses, quand elles disparaissent, disparaissent en cette Lumière dont elle n'ont jamais été réellement séparées. Quand elles apparaissent, elles apparaissent aussi en cette Lumière vivante. 
L’apparition et la disparition des choses, c'est-à-dire le temps, le devenir, est la pulsation de cette Lumière sans nom. Rien n'est séparé d'elle. Tout est Elle, car c'est Elle, absolument souveraine, qui désire spontanément apparaître ainsi. Elle qui se manifeste gratuitement comme corps, comme esprit, comme ma personne, comme votre personne, comme monde, comme univers infinis.

Tout apparaît et disparaît en cette Lumière toujours évidente, comme des vagues qui se soulèvent et retournent à l'océan sans jamais l'avoir quitté.

L'éveil, c'est reconnaître cette vérité, plus intime que tout, et insaisissable par le corps ou par l'esprit.
L'éveil, c'est se voir soi, sans intermédiaire, comme la main se sent en sentant ce qu'elle touche.

Ensuite, il faut cultiver cette reconnaissance, se laisser nourrir de son parfum. Se mettre à l'unisson de cet espace discret et aveuglant, de cette grande réponse indicible, corps et âme.

Je suis, vous êtes, cet Être qui n'a pas de nom et qui, nul ne sait pourquoi - pas même lui - joue à s'incarner.

S'éveiller, c'est reconnaître, dans le corps, dans l'esprit, et au-delà, que je suis Lumière consciente qui jamais ne se couche, en laquelle se lèvent et se couchent toutes les autres lumières physiques et mentales.

L'extrait donné plus haut vient de ce livre, un petit enseignement du shivaïsme du Cachemire traditionnel :

Poème pour l'éveil Bodhapanchadashika
Pour l'acheter, clic ici

lundi 2 janvier 2017

L'être et la pensée

S'il n'y avait que de l'être, il n'y aurait rien.
L'être est conscient. 
Il se ressent, se pensée, se désire, se crée ainsi.
L'être n'est pas statique. Il est libre. Il est doué de la capacité de penser, d'être conscient, de se ressaisir soi-même.
La lumière brille. Mais elle ne le sait pas.
L'espace est infini. Mais il ne s'en émerveille pas.
Un miroir reflète. Mais il ne le savoure pas.


Pas de Lumière sans ce pouvoir de se penser, de se ressentir.
- Mais conscience n'implique t-elle pas dualité ? 
Si, mais aussi bien, unité. N'importe quelle expérience le prouve assez.

Cette conscience que possède l'être est la source du changement, du devenir.
Mais aussi, certes, de la souffrance.
Conscience, pensée, désir, parole, action, respiration, imagination : différentes facettes de l'être, différents pouvoirs de cet un, créateur de tout, le même en chacun.

La pensée n'est donc pas "votre ennemie". Nous sommes certes envahis et comme hypnotisés par des pensées fausses, des croyances contractées, du genre "je suis limité", conditionné, esclave, etc.
Mais nous pouvons cultiver les pensées contraires, en harmonie avec l'être et avec notre vraie nature libre et infinie.

Abhinava dit : 
"Il est possible de purifier les pensées grâce à une méditation faite de pensées (vraies) et douée de  saine raison. Si l'on engendre sans interruption des pensées opposées aux pensées samsariques, alors ce (flot continuel de pensées) n'est rien d'autre que la Shakti du Seigneur suprême nommée "Pure Science". "
Et il ajoute, au cas où nous n'aurions pas compris :
"Ne nous laissons pas égarer par le fait que cette Shakti est associée à des pensées".

Tel est le fondement théorique de la voie philosophique dans le tantra : la philosophie de la Reconnaissance.

Oui, nous pouvons nous exercer à penser pour penser en harmonie avec la réalité, avec l'être, notre vraie nature. 

mercredi 16 novembre 2016

Le Miroir de la conscience

Colette Poggi vient de publier un beau livre sur la sagesse d'Abhinavagoupta, ce maître si profond du Cachemire de l'An Mille.


Le livre se présente comme un libre commentaire de quinze stances composées par Abhinavagoupta pour orner les chapitres de sa Méditation sur la Reconnaissance du Seigneur (Îshvara-pratyabhijnâ).

J'avais déjà publié, sur ce blog, 
une traduction de ces versets. 
Ceux qui se sentent touchés par la philosophie de la Reconnaissance, cette approche tantrique de la non-dualité et de la vie intérieure, pourront ainsi approfondir leur expérience de ces strophes qui condensent tout un "chemin de dévoilement". 

Pourquoi "de dévoilement" ? Parce que le Coeur est la conscience. 
Or la conscience est toujours déjà présente, manifeste. 
Si elle ne l'était pas, rien n'existerait, il n'y aurait absolument aucune expérience ! 
La conscience est l'expérience, le fond, le substrat et la substance de toute expérience.
Cependant, il y a bien une expérience de la conscience. 
Car d'ordinaire, nous négligeons notre essence, cette Lumière qui éclaire tout : nous ne la reconnaissons pas. Nous croyons en la séparation : d'un côté, Dieu est pour nous une abstraction ; de l'autre, notre expérience n'a rien de divin.
La Reconnaissance consiste à rapprocher Dieu et notre expérience, à re-connaître que notre expérience, notre conscience, notre vie, est divine.
Je reconnais Dieu en mon expérience,
même la plus banale :
la conscience ordinaire,
"grand secret, vaste évidence".
Rien de neuf,
si ce n'est l'émerveillement,
toujours atemporel et nouveau,
d'être.
C'est le Souverain Bien, la Caverne d'Ali Baba, la Poule Aux Oeufs d'Or, le Jackpot, l'Ultime Prime...

Voici ces versets d'Abhinavagoupta tels que je les avais traduits, mais avec, à chaque fois, les versets de la Petite Méditation (traduites par Colette Poggi), puis celle de la Grande Méditation (la "Vivriti") :

Stances de bon augure 

de la Grande et de la Petite Méditation

I,1

D'abord, à cause de sa plénitude 

qui n'est pas une apparence mensongère,

il (se) manifeste comme "je".
Puis il désire scinder 

en deux branches (distinctes) 
sa capacité propre.

Il se délecte (alors) spontanément de l'éveil, 

qui est écoulement (de soi en soi),

et aussi de l'endormissement, 

qui est subsistance (en soi).

Je salue cette non-dualité intégrale,
(Couple) suprême de Śiva et de sa Puissance ! 1

Le Cœur, inséparable de la triade
des pouvoirs (de perception, de mémoire et d'exclusion),
porte (en lui) la manifestation de l'univers,
manifestation qui, en réalité, ne fait qu'une avec lui,
car il est une palpitation (entre dualité et unité)
qui apparaît à cause
du débordement de sa vraie nature.
Il est le royaume de Bhairava
qui se manifeste comme Soi
à l'intérieur de ses amoureux,
et qui se manifeste à l'extérieur
comme hymnes et autres (manifestations de dévotion). 1

I, 2

Nous célébrons ce Shiva
qui manifeste d'abord l'univers
dans la séparation
- la "thèse" de prime abord -
avant de la reconduire
à une autre "thèse",
celle de la non-dualité.1


Nous chantons Shiva
doué d'une fécondité
absolument immuable
et qui embrasse tout,
dont la possibilité sera démontrée,
vérité transcendante,
plénitude de nectar immortel
et de félicité
dans le royaume transcendant 
de l'égalité.1

I, 3

Nous célébrons ce Shiva,
sans qui nulle expérience n'est possible,
car son essence est une pleine conscience
qui jamais ne se couche. 1


Nous saluons la félicité transcendante
de Bhairava qui, fort des vagues
des ses propres Puissances,
est habile à engendrer
des mondes innombrables,
lui, Lumière immortelle,
débordant de (sa) Puissance de volonté ! 1

I, 4

Nous célébrons ce Shiva
qui ordonne infailliblement
les choses - joyaux qui reposent
dans le trésor de son Cœur -
et qui les dispose sur le fil intérieur
de la mémoire. 1

Louange perpétuelle au Seigneur,
pluie de nectar qui guérit
toutes les souffrances,
ambroisie jaillie du sommet de sa tête,
paix en expansion
du repos en sa volonté
qui va, se dilatant (sans cesse),
sans entraves. 1

I, 5

Nous chantons ce Shiva
qui, avec sa lampe
- la Puissance de connaissance -
illumine sans interruption
la totalité des objets
qui reposent en lui
comme dans une immense caverne. 1

Puissions-nous célébrer ce royaume :
le Seigneur, la plénitude,
beauté d'un torrent de nectar
qui s'écoule perpétuellement,
tel un désir de félicité
se dilatant sans limites,
dont la source est un éveil total
qui enveloppe tout. 1

I, 6

Nous célébrons ce Shiva
qui, selon son désir,
sculpte une œuvre merveilleuse.
A l'aide des ciseaux de l'exclusion,
il fait apparaître les phénomènes
a partir du bloc homogène
qui n'est pas séparé
de son propre Soi. 1

"Je suis une vague,
vague qui est tout,
balancement qui va se dilatant sans cesse,
maîtrise souveraine rendue possible
par le désir, masse homogène
faite d'une félicité sans failles" :
traversé par les vagues de cette réalisation,
je suis un océan de conscience,
une immortelle houle.
Hommage à cet océan ! 1

I, 7

Nous célébrons ce Shiva/ ce Bien
qui réalise ce chef-d'œuvre :
un tableau fait de multiples reflets de la lune.
Or, ceci est possible
seulement si il est l'unique fondement
de ces reflet, s'il est l'unique fondement
des joyaux que sont ses Puissances innombrables ! 1

Gloire à la mère des mers !
gloire au plus vaste des océans,
gloire à la conscience,
à la déité absolue,
quintessence d'une pluie d'immortel nectar,
pleine à raz-bord de cette délectation consciente,
de cette excitation pareille à une vague sublime
mise en branle par son mouvement inné ! 1

I, 8

Nous célébrons ce Shiva,
maître qui enveloppe
tous les pouvoirs,
qui est toujours réalisé
par ceux qui le réalisent
à travers la réalité indéniable
de la vie quotidienne,
réalisée pleinement
parce qu'elle est notre propre expérience,
notre conscience (évidente). 1

Je me prosterne devant la Joie suprême,
source d'une incarnation immortelle,
lui qui accueille l'ultime créativité
après avoir réalisé le royaume de l'ambroisie
qui inclut tout. 1

II, 1

Puisse l'époux de la Clarté
élucider pleinement le Vrai en sa transcendance,
car c'est lui qui révèle la Clarté, la suprême rivière,
- l'action -,
lui qui est (à la fois) le lit (du fleuve) traversé par
les nombreuses vagues des choses et des êtres,
ondes qui vont et viennent entre les deux rives
du sujet et de l'objet,
et le fleuve profond et large
qui est le miroir de son Soi,
fleuve enflammé par la délectation
de ses propres Puissances ! 1

Nous célébrons ce Shiva
sur qui se repose
sa très chère amante, la Puissance d'action,
pour donner à voir le spectacle
de ses jeux merveilleux ! 2


Je m'abandonne à Shiva
au corps immortel qui,
bien que dépourvu de tout devenir,
manifeste des devenirs multiples,
lui qui est doté d'une immortelle créativité
faite d'un nectar doué de trois aspects
et d'un quatrième ! 1

II, 2

Nous célébrons ce Shiva
qui, selon son libre désir et sans nul autre motif ou cause,
engendre à la fois contradiction puis réconciliation,
et aussi dualité puis non-dualité,
car il connaît l'essence de la conscience ! 1

"Il connaît l'essence de la conscience" : litt. "Il connaît la réalité du mantra". Le mantra est définit ailleurs comme mental (citta) ou pure conscience en son absolue liberté (caitanya). Autres synonymes : parole, parole sacrée, parole de conseil (cf. man-tra "instrument pour le mental"=conseil ; d'où mantrin "conseiller", d'où les mandarins de Chine).

Nous chantons Shiva,
volcan d'immortel nectar
pour toutes les choses et les êtres
qui, fragmentés, sont mauvais,
mais qui sont unifiés
par la quatrième part de son énergie créatrice,
dont la nature même est donner la vie. 1

II, 3

Nous célébrons ce Shiva,
maître de toutes les preuves
qui, possédées par la Science
dans la mesure où
elles sont dominées
par la vertu du Soi,
engendrent un objet de connaissance vraie,
objet qui ne cesse de dépendre de lui. 1

"possédées par la Science" : une preuve est une preuve seulement dans la mesure où elle est "possédée" par la Science, c'est-à-dire la conscience, comme un homme est possédé par un esprit qui le contrôle. Dieu est conscience, la conscience est la Preuve des preuves. Il est donc impossible de le prouver.

Louange à Shiva !
Il est la Preuve même,
lui, l'Un
qui enveloppe tout sans rien exclure !
Son être est la preuve
de ce monde ambrosiaque,
de cette félicité
débordante de la Triade
des Puissance primordiales
qui émanent de lui ! 1

N.B. : comme souvent, ce verset est rempli de jeux de mots, d'allusion et de doubles sens. Comprenne qui pourra.

II, 4

Nous célébrons ce Shiva,
créateur qui fait apparaître les choses,
ainsi que le tableau merveilleux
des causes et des effets
dans le miroir immaculé
de son propre Soi. 1

Je me souviens de Dieu
au corps immortel d'ambroisie,
Cause des causes,
flot de conscience sans corps !
Je me souviens que je suis Dieu :
ma forme est l'univers
créé par mes trois Puissances,
grâce à mon énergie créatrice
dont la vérité ultime est unité. 1

III, 1

Je salue l'océan de la Révélation ultime
dont l'essence vitale est
le trésor des joyaux :
la réflexion sur l'être de Shiva !
Quand toutes les Révélations
se rejoignent en cette mer,
elles atteignent la plénitude
et la perfection de leur sens. 1

Nous célébrons ce Shiva
en qui apparaît la roue des éléments
qui s'ébauchent dans le sein
du sublime Sadâshiva
et qui s'achève dans l'élément Terre ! 2

Abhinavagupta, Petite méditation, III, 1

Je m'incline devant
celui qui se fait lui-même
eau de vie, nectar immortel
qui s'épanche dans
le royaume qui n'exclut rien.
Ainsi il transforme tout en Shiva
car il imprègne tout
de sa propre saveur. 1

Abhinavagupta, Grande méditation, III, 1

III, 2

Nous célébrons ce Shiva
qui  déploie dans le cercle
du mandala de son cœur
le tableau merveilleux
des diverses sortes de subjectivité,
alors que lui reste indivis ! 1

Je loue cette immortelle incarnation
dont la vérité ultime
est la plénitude de
la Triade des Puissances
(de désir, de connaissance et d'action),
lui qui, avec son trident,
tranche les liens de l'aliénation,
lui, le remède à tous les maux
du corps et de l'esprit. 1

IV

Nous célébrons ce Shiva
qui rend manifeste à ses amoureux
leur Soi,
riche de la non-séparation d'avec
la prodigieuse variété
des sujets, des objets
et des expériences innombrables. 1

Je salue ce Seigneur de l'ambroisie
qui mène à la plénitude
le monde
- ce nectar d'immortalité
qui s'écoule du Point -
monde qui s'épanouit
au sein de ce royaume
qu'il est lui-même

et qui enveloppe tout. 1

iti shivam
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