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jeudi 5 septembre 2013

Religion

Pour Durkheim, la religion est ce qui relie les hommes entre eux en les reliant à ce qui les dépasse.
Or, ce qui me dépasse, c'est... presque tout, en vérité. Mais c'est aussi la source de tout :

Tout est engendré par l'union du dieu et de la déesse.

La déesse est l'âme de dieu.

Leur union est la fusion sans faille et sans confusion de toutes choses : kaula, en sanskrit, non-dualité du tout (kula) et de ce qui transcende le tout (akula). Non-dualité du corps (kula) et de la conscience (akula). Harmonie de toutes les facettes de l'existence en l'espace de la conscience, limpide, évident, toujours déjà présent, infus en toute sensation, en toute expérience.

Un hymne à cette non-dualité (déjà présenté ici) :

Je célèbre le Kaula, qui est adoré par la Famille (kula) :
Sans taches, lumineux,
Pur, sans bavardage, omniprésent,
Affranchi des (extrêmes) de l'être et du non-être. 1
Je célèbre le Kaula, qui est toujours présent,
Sans nature propre (niḥsvabhāva) ni maître,
Affranchi du (dilemme entre) ce qui est juste et ce qui ne l'est pas,
Sans lien ni délivrance. 2
Je célèbre le Kaula transcendant et immanent,
Non dualité qui imprègne tout, permanente,
Qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin,
Nature de pure conscience. 3
Je célèbre le Kaula subtil et sans point de référence,
Parfaite pureté libre de limites comme de l'absence de limites,
Sans émanation ni résorption. 4
Je célèbre le Kaula à la fois multiple et au delà de (tout) dénombrement,
Ininterrompu, libre des sensations tactiles et des sons,
Sans rien à adopter ni à rejeter, 5
Libre à la fois du "il y a" et du "il n'y a pas",
Grande totalité sans nom,
Libéré des (contraintes) de la récitation (de mantras) et du culte,
Sans visualisation ni concentration. 6
Je célèbre le Kaula sans violence,
Délivré du (besoin) d'énoncer le mantra,
Délivré du (dieu) en neuf parties,
Subtil, qui fait éclore le sujet et l'objet. 7
Je célèbre le Kaula insondable
Délivré de la (nécessité) de se concentrer sur les roues (du corps subtil),
Qui n'est pas un agent,
Mais qui transmet (le Commandement)
et finit par éveiller à ce qui dépasse (tout) progrès. 8
Là où il n'y a plus (de différence entre) initié et initiateur,
Voilà ce qu'on appelle le Grand Kaula. 9

 Mallikarjun Mansur chante à 81 ans, après une opération des reins. Quel souffle !


Extrait d'un film turque rigolo qui était passé sur Arte. Un shaykh confie les finances de la confrérie à un homme dont la vie va s'en trouver bouleversée. Dans cette scène, on voit un zikr comme j'ai pu en voir partout, depuis l'Inde jusqu'à Montreuil. Beau et très impressionnant, au reste sans doute plus que dans ces images. Mais où sont les femmes ? Derrière un paravent, séparées, discriminées, stigmatisées. Il y a unité (les hommes en cercle autour du shaykh), mais une unité exclusive du féminin, de la déesse. C'est le cas dans la plupart des religions, et singulièrement dans l'islam :


vendredi 25 février 2011

Capable de tout, besoin de rien


Shiva balinais


Chapitre 8 : la liberté souveraine


Nous avons déjà expliqué

Le sens général du principe de liberté.

Mais à présent, nous développons ce principe en particulier,

Ce qui doit être exposé de manière exhaustive. 1


La liberté[1] absolue du Seigneur Śiva

Lui est innée. Elle est sa nature,

Car il n'a besoin de rien de plus[2]

Pour s'adonner au jeu excellent des cinq actes[3]. 2


Parce qu'il joue spontanément,

Selon son désir, sans la moindre entrave,

Il n'a pas besoin d'atomes, ni de karma[4],

Ni de souvenirs[5], ni de rajas[6],

Ni même d'une "ignorance sans commencement"[7]. 3


Le Grand Seigneur à imaginé tout ceci à partir de lui-même,

Par la majesté de sa liberté souveraine.

Seuls les naïfs - et non les autres -

Affirment que la cause du monde est ceci ou cela[8]. 4


En définitive, (cette cause) n'est autre que le Soi,

En forme de manifestation et animé par la prise de conscience (de cette manifestation)[9]

- "je"-, toujours apparent, réel.

Tout le reste n'est qu'imagination[10]. 5


Balajinnātha Paṇḍita, Le Miroir de la liberté (Svātantrya-darpaṇaḥ), Munshiram Manoharlal, Delhi, 1993


[1] "Liberté" traduit svatantratā, svatantratva ou svātantrya, qui désigne littéralement "l'indépendance", le fait d'être à soit même l'instrument de son action. Il ne dépend de rien, pas même de lui-même.

[2] na kimapi param : la liberté est le fait de pouvoir agir sans dépendre de rien. L'expression fait aussi allusion à la thèse de la Pratyabhijñā selon laquelle la liberté absolue de la conscience est la seule explication des phénomènes qui vaille.

[3] Les cinq actes qui définissent l'activité cosmique de Śiva : émanation (des phénomènes), subsistance, résorption, voilement (du Soi) et grâce.

[4] Les conséquences des actes passés (bouddhisme et théisme dualiste).

[5] vāsanā, les "parfums" laissés par les actes antérieurs qui, selon l'idéalisme bouddhique (cittamātra) sont la cause de tout.

[6] L'une des trois modalités de la nature selon le Sāṃkhya. Rajas est cette agitation au sein de la substance originelle qui instaure un déséquilibre, à la faveur duquel surgissent les mondes.

[7] anādi avidyā : position du Vedānta.

[8] Le naïf (bāla, l'enfant) est celui qui croit que le monde a une cause objective qu'il peut pointer du doigt, que cette cause objective (dans la mesure où l'on peut la connaître sur le mode du "cela") soit extérieure (comme la nature ou les atomes) ou bien intérieure (comme les traces inconscientes ou l'ignorance). La liberté de la conscience est absolue précisément parce qu'elle ne dépend d'aucune cause, externe (la réalité "objective") ou interne (l'esprit, les souvenirs, le passé, un état psychologique).

[9] Point essentiel : le Soi n'est pas comme un miroir qui reflète les choses sans s'en trouver affecté, ni comme un espace impassible. Il réagit, sent, éprouve... autant de formes de prise de conscience se ramenant, selon la Pratyabhijñā, à l'émerveillement (camatkāra).

[10] Notons la distinction entre l'imagination du Seigneur, créatrice et réalisatrice, et celle de l'homme ordinaire, imagination vaine, sans réel pouvoir créateur.


Musique en liberté, liberté en musique :


samedi 22 mai 2010

L'art du vol dans l'espace de la conscience - Khecari Vidya

J'avais lu, il y a déjà quelques années, une sympathique thèse sur l'art du vol yogique (khecarîvidyâ) par un distingué Sir (s'il vous plaît) James Mallinson. Et voilà que je retrouve le même en parapentiste tentant d'accéder à un temple isolé de la vallée de la Kangra (à côté de Dharamsala). Sa thèse est . Et voici son documentaire :


dimanche 16 mai 2010

La Tradition, moyen de connaître notre vraie nature - Méthode pour l'éveil IX

26.

Le maître doit répondre : "Tu ne mérites pas de voir les choses ainsi, ô toi qui es plein de vertus ! Car parler ainsi est défendu. Pourquoi cette vision dualiste n'est-elle pas permise (par la Tradition) ? Le maître doit alors citer (ces passages) :

"Il est différent. Je suis différent : celui qui dit cela ne sait pas"

"L'absolu abandonne celui qui voit l'absolu ailleurs qu'en lui-même"

"Celui qui ne voit que la dualité[1] en ce monde va de la mort à la mort"

27.

Ces passages de la Révélation suffisent à montrer que le cycle des renaissances vient de la croyance en la dualité.

28.

Par ailleurs, des milliers (de passages) montrent que la délivrance nait de la vision de la non-dualité : ainsi, après avoir révélé que le Soi est le Soi suprême

"Ce Soi immédiatement présent : c'est cela que tu es"

et avoir déclaré que

"Celui qui a un guide connaît l'Esprit",

ils montrent la délivrance simplement en faisant prendre conscience de la non-dualité:

"Pour celui qui (a un guide), la distance qui le sépare (de l'absolu) n'est que la distance (crée par la croyance en la dualité)". L'inexistence du cycle des renaissances est illustrée par l'exemple de l'ordalie dont l'innocent sort indemne et sans brûlure, alors que l'irruption du cycle des renaissances est illustrée par l'exemple du voleur qui est brûlé par la hache chauffée au rouge[2].

29.

Le passage qui commence par "En ce monde, que l'on soit un tigre ou bien (n'importe quelle créature, on est seulement l'absolu)", montre la non-dualité. Puis, ayant déclaré que "(celui qui voit la non-dualité) devient le souverain (de tout)", ils montrent en chacune de leurs branches qu'au contraire, la vision dualiste est la cause du cycle des renaissances : "Ceux qui voient autrement ont un autre souverain, dans des mondes périssables". Par conséquent, tu as tort de dire que tu es un fils de brahmane de tel lignage, renaissant sans cesse, différent du Soi suprême.


Shankara, Méthode pour éveiller un disciple, c. 800

[1] Litt. "celui qui voit diversement".

[2] L'Inde a pratiqué l'ordalie, c'est-à-dire que quand un individu est soupçonné d'un crime, comme ici le vol, il doit saisir à mains nues une hache chauffée à blanc. S'il n'est pas brûlé, cela prouve son innocence. De même, celui qui est "innocent" de la croyance en la dualité n'est pas "brûlé" par le feu de la souffrance qui caractérise pourtant le saṃsāra.

dimanche 28 mars 2010

Lectures du Vijnana Bhairava - avril 2010

Kâlî Destructrice-du-Temps, musée de Pattan


Rencontres autour du Vijnâna Bhairava Tantra
Lectures de textes du shivaïsme du Cachemire animées par David Dubois



Ce tantra est le plus célèbre et le plus commenté depuis la redécouverte du shivaïsme cachemirien au début du XX ème siècle. Extrêmement original par rapport aux autres tantras, il se présente comme un extraordinaire catalogue d'expériences spirituelles allant des techniques yogiques les plus sophistiquées jusqu'aux circonstances de la vie quotidienne la plus banale. Nous lirons ensemble le tantra en sanskrit et ses commentaires, ainsi que plusieurs textes apparentés. Le but de ces lectures est de partager nos interprétations dans une ambiance conviviale.

La prochaine séance a lieu le dimanche 11 avril 2010 de 14 à 16 heures à Nogent sur Marne, non loin de Vincennes. Les séances ont lieu tous les quinze jours (consultez les billets les plus récents pour connaître la prochaine date, ou bien écrivez à l'auteur). Aucune connaissance du sanskrit n'est requise. Des photocopies du texte translittéré sont distribuées.

Si vous souhaitez venir, nous vous demandons juste d'écrire à l'auteur du blog afin de recevoir l'adresse où se tiendront ces rencontres.

vendredi 12 mars 2010

Morale des intentions ou morale des conséquences ?

Yoginî, temple de Virûpâkshanâtha, Hampi.



Nous vivons une période difficile pour les maîtres (guru) plus ou moins tantriques. On les accuse de tous les crimes en Inde : proxénètes, dépravés, manipulateurs, assassins, margoulins ...
Mais que dit le tantrisme au sujet de l'éthique ? D'ailleurs, y a-t-il quelque chose comme une morale tantrique, ou bien le "Tantra" est-il simplement a-moral, au-dessus de la morale, "par-delà le Bien et le Mal", comme aiment à le penser certains ?
En fait, les textes prescrivent des règles (samaya, vrata, cârya, vidhi/pratishedha, etc.). Mais des règles ne font pas une morale. Il faut pour cela une réflexion sur l'acte (karman), sur l'intention (cetana) et ses conséquences, ce qui suppose une prise de recul par rapport à la pratique. Or, force est de constater qu'en général les textes tantriques sont peu réflexifs. Mais il y a quelques exceptions : d'une part, Abhinavagupta du côté hindou; et d'autre part le bouddhisme tantrique (vajrayâna). Je propose la lecture d'un texte passionnant à cet égard, un texte bouddhiste attribué à Aryadeva, disciple de Nâgârjuna. Ce choix s'impose par la densité du texte, qui aborde de front les questions qu'on se pose, dans un format accessible (134 versets). Il se rattache d'autre part à la tradition d'un des plus anciens cycles tantriques bouddhistes à proposer des pratiques sexuelles, le Guhya-samâja. Ce texte, même s'il n'est guère lu par les Tibétains d'aujourd'hui, a eu un impact considérable. Voici le début, sur le principe de l'éthique qui préside à la pratique du bouddhisme tantrique :


Pour la pureté de l'âme

(Citta-vishuddhi-prakarana)


par Āryadeva



Sans commencement ni fin, tranquille,

Ni chose ni absence de chose,

Sans dilemme, sans support,

Sans état, sans dualité,



Sans exemple, inexplicable,

Inconcevable, indémontrable,

Sans fondement ni référence,

Sans visage, incomposé,



Eveillé, refuge pour tous,

Incarnation de la compassion,

Source de méthodes variées

Pour les êtres aux dispositions diverses,



Je salue la (méthode de la) grande passion,

Le Seigneur de la Dance du Lotus.

Je vais parler un peu

Pour examiner mon esprit !


Si l'on suit la pratique du yoga[1],

Alors tout est bien assuré.

Voilà tout notre propos.

On s'agit donc le mettre en pratique.



Les actes barbares

Par lesquels les êtres (ordinaires) s'asservissent eux-mêmes,

Sont les actes mêmes par lesquels ils se délivrent de l'existence,

A condition de les faire avec méthode.



Seul un être pur

Engendre un résultat pur.

/La pureté (d'un acte) résulte

De la pureté de l'être, et de rien d'autre[2].


C'est ce que dit clairement

Le Chemin Universel[3],

Très clairement et par le menu.

Le Silencieux[4] a enseigné

Qu'il n'y a que l'esprit[5],

Car il n'y a pas de Soi[6],

Ni dans les êtres ni dans les choses.

Voilà pourquoi tout est possible,

Intelligible et clair[7].

C'est ce qu'il a dit à ceux qui sont possédés

Par le démon de la croyance aux choses.

Dans les textes sacrés aussi,

Celui qui est la compassion incarnée

L'a dit et redit clairement.



De toutes les choses, l'esprit est le principe.

Il est le meilleur, le plus rapide,

Car c'est grâce à l'esprit

Que l'on parle ou que l'on agit.



Si un moine dit à son aîné

"Presses-toi !"

Et que ce dernier meurt d'une mauvaise chute,

Il ne commet là aucun acte inexpiable[8].

Si un saint[9] aux portes de la mort

Ordonne à un moine novice de l'étrangler,

Ce novice n'est pas coupable

De sa mort.



De même, celui qui tue par ignorance

Ne souffre aucune culpabilité.

S'il n'y a pas d'intention méchante, alors il n'y a pas faute :

Voilà ce que déclare la Discipline[10].

Si l'on déterre un stūpa[11]

Dans l'idée de le rénover,

Il s'ensuivra une pure montagne de vertu,

Même si (cet acte est normalement considéré) comme quasiment inexpiable[12].


Si l'on met une paire de chaussures

Sur la tête du Silencieux avec une bonne intention,

Et si ces chaussures sont ensuite retirées (avec cette même intention),

Alors les deux (auteurs) obtiennent d'être des rois[13].


Ainsi, seule l'intention

Permet de distinguer la vertu du péché.

Voilà ce que déclarent les textes sacrés.

Il n'y a donc pas de culpabilité possible

Pour qui a de bonnes intentions.



[1] Yogācāra, nom de la doctrine idéaliste bouddhique, source philosophique principale du bouddhisme tantrique.

[2] La valeur morale d'un acte dépend uniquement de l'intention qui y préside.

[3] Le bouddhisme du Mahāyāna, dont se réclame le bouddhisme tantrique.

[4] Le Bouddha.

[5] Cittamātra, autre appellation de la doctrine de l'idéalisme bouddhique.

[6] Il n'y a pas de substance, de réalité.

[7] Tout est pareil à un rêve, donc tout est possible.

[8] Litt. "à rétribution immédiate", c'est à dire la sorte d'acte la plus grave, qui mène directement aux Enfers. L'idée est que seule compte l'intention d'un acte, et non ses conséquences.

[9][9] Un Arhat, un homme délivré du saṃsāra selon le Chemin Etroit (hīnayāna).

[10] Vinaya : les textes qui stipulent les règles du code monastique.

[11] Monument bouddhique et objet de vénération.

[12] A côté des cinq actes inexpiables, il y en a cinq autres, "quasiment" (upa-) inexpiables.

[13] Verset compliqué en apparence, mais fort simple en fait. Supposons un homme pieux qui aperçoit une statue du Bouddha prenant la pluie. Sa piété le poussera peut-être à le couvrir d'une paire de bottes, s'il n'a que cela sous la main. Puis, la pluie passée, survient un autre homme qui, voyant cette image du Bienheureux ainsi souillée, retire les chaussures. Eh bien, dans la perspective d'une morale des intentions, ces deux actes sont également vertueux, quand bien même tout les oppose en apparence.


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