Affichage des articles dont le libellé est Maitripa. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Maitripa. Afficher tous les articles

dimanche 5 juin 2011

L'esprit, pierre philosophale


Danse de Nairâtmyâ, Népal

L'une des stances apparentées à un groupe de stances du Vijñānabhairava mentionné dans un billet précédent a une source : la Démonstration du Réel (Tattvasiddhi, 47) par Śāntarakṣita. Il s'agit de ce verset :

Quel que soit le phénomène

Auquel l'esprit des hommes s'attache,

Ils s'identifient à lui,

Comme un joyau qui (revêt) toutes les formes.

Il était cité par Vīryaśrīmitra, commentateur d'une œuvre de l'un des disciples de Maitripa. Je suis tombé sur cette stance par le plus grand des hasards. Reste à le comprendre dans son contexte, avec son commentaire. Mais je soupçonne que ce Śāntarakṣita est source de bien d'autres surprises.

samedi 5 mars 2011

La lettre de l'esprit

Excellente étude et traductions d'œuvres de Zongmi


Le zen est souvent présenté en Occident comme une voie "en dehors des textes". Les maîtres zen apparaissent comme des excentriques anti-intellectuels. Pourtant, ce point de vue largement propagé par les japonais de l'école Soto ne reflète qu'une partie de l'héritage du zen. Il y a eu des maîtres zen érudits. Ainsi Guifeng Zongmi, auteur de vastes commentaires sur les soutras comme l'Avataṃsaka ou l'Eveil parfait. Son amour des lettres ne l'a pas empêché de pratiquer l'assise zen jusqu'à la fin de ses jours. Les reflets ne cachent pas la transparence du miroir. La transparence du miroir n'efface pas les reflets. Pour l'avoir compris, Zongmi est marginalisé.

Il n'est pas le seul cas. Advayavajra fût un maître érudit et un grand yogin. Marginalisé aussi.

Abhinavagupta développa de conserve une recherche intellectuellement très exigeante avec une pratique mystique des plus profondes. Célèbre, sans doute. Mais qui le lit ?

Longchenpa fût un "docteur abyssal" et un yogin du simple laisser-être. Son dzogchen reste largement ignoré. Simplicité absolue de la contemplation. Richesse inépuisable de la composition. Non pas Docteur Jekyll et Mister Hyde, mais vacuité et forme, forme qui n'est autre que la vacuité. Plus la compréhension de la vacuité de la forme est profonde, plus la forme s'épanche à profusion. "Vérité de surface pure" (shuddha-samvriti, dixit Maitripa).

Et Maître Eckhart. Et Ibn Arabî.

La tentation de jeter tout ce qui fait plus de deux lignes à la poubelle est grande dans la spiritualité contemporaine, obnubilée par l'esprit du "plug-and-play". Que cela est fort dommage !

PS : Le Soutra de l'Eveil parfait est accessible en français, dans cette excellente collection.


Pièce de guqin, instrument par excellence des lettrés de la Chine du Chan :


mercredi 2 mars 2011

Perplexité

Un kâpâlî balinais


Y a-t-il un lien entre Milarépa et Abhinavagupta ?

A première vue, non. On peut imaginer de belles histoires, mais cela reste au niveau des conjectures. Néanmoins, j'ai toujours été frappé par les convergences entre les yogas décrits dans le Vijnāna Bhairava Tantra et l'enseignement de la Mahāmudrā.

C'est ainsi que je me suis lancé hier soir dans la lecture d'un texte en sanskrit sur ce système de méditation d'une profondeur peut-être inégalée et qui rencontre - à juste titre - un succès immense en Occident. Qui n'a pas été ému en lisant les poèmes de Milarépa, dont la jeunesse agitée a été récemment montrée au cinéma ?

Je lisais ce texte donc, difficile mais bref et assez clair, sur les points essentiels des différentes doctrines bouddhistes, étagées selon leur degré de profondeur, avec un exposé succinct de leurs instructions de méditation respectives.

Je parcours donc le texte d'un air distrait, la feuille d'une main, les croquettes de l'autre, quand soudain, mon œil revient en arrière, tel Pippin dans les bras de Sylverbarbe. Je tombe (littéralement) sur ceci, qui donne à peu près cela en français (je m'appuie sur la traduction de Lilian Siburn) :

Lorsque le sommeil n'est pas encore venu

Et que pourtant le monde extérieur s'est effacé,

Au moment où cet état devient accessible à la pensée,

On doit le contempler avec attention.

Cela ne vous dit rien ? Moi, si. C'est un vers du Vijñāna Bhairava Tantra (75), avec une variante. Mais dans ce texte bouddhiste, il est attribué au "système de Bhāskara", un śivaïte auteur d'un important commentaire aux Brahmasūtra, le texte de base du Vedānta non dualiste.

Je continue. Et là, ce second vers :

Quelque soit l'objet vers lequel le mental se dirige,

Qu'on le laisse s'y poser.

Car (même si l'esprit) bouge, où peut-il aller ?

En effet, tout, sans exception, est fait de cela !

Cela évoque le vers 74 du Vijñāna Bhairava, et le 116. Le commentaire sanskrit (datant du XVIIIe) au verset 74 cite d'ailleurs le second hémistiche avec "tout est fait de Śiva" au lieu de "tout est fait de cela", sans toutefois mentionner la source. Dans notre texte bouddhiste, cette source ce sont "les partisans de la (conscience) dotée d'aspects" ou "non dualité extraordinaire" (citra-advaita), une branche de l'idéalisme bouddhique (yogācāra)... S'ensuivent d'autres vers du même acabit, mais qui ne se trouvent pas tels quels dans le Vijñāna Bhairava. Vous me permettrez donc de les passer sous silence pour le moment.

Intéressé, interloqué, je poursuis ma lecture avec un autre traité bouddhiste du même auteur, à propose de l'initiation cette fois. Et là, je tombe sur deux extraits de tantras śivaïtes - mais cités comme tels -, puis un extrait censé exposer la thèse des "partisans du Vedānta". Et dans cette citation, je tombe sur ceci :

La jouissance de la réalité absolue

(Qu'on éprouve) au moment où prend fin l'absorption

Dans l'énergie fortement agitée par l'union avec une śakti

C'est elle que l'on nomme "jouissance intime".

C'est le verset 69 du Vijñāna Bhairava himself !

Quel rapport, me demanderez-vous, avec Milarépa ? Eh bien figurez-vous que l'auteur de ces deux textes bouddhistes n'est autre que l'un des maîtres du maître de Milarépa. Il se prénomme ici Advayavajra. Les Tibétains l'appellent Maitripa.

Ce qui ne veut pas dire que Maitripa était un adepte du śivaïsme du Cachemire. Bien au contraire, la lecture de ses œuvres disponibles en sanskrit (environ vingt-cinq) m'a convaincu que Maitripa est un prāsaṅgika acharné - d'où ses déboires à une époque (vers 1050, soit une génération ou deux après Abhinavagupta) où l'Inde et le Tibet étaient encore svatantrika-yogācāra. Un pur bouddhiste, donc.

Mais quand même, il y a de quoi être perplexe, non ?

Stay tuned...

Le premier texte en sanskrit (la Tattva-ratna-āvalī), et le second (le Seka-nirṇayaḥ).

mardi 29 juin 2010

La voie du sans-soucis

Lac Khwösgöl (non, ce n'est pas une blague...), Mongolie, photo de l'auteur (comme la quasi-totalité des photos de ce blogue)


Une Formule magique à ne pas oublier : Entrer dans l'absence de fabrication mentale

Le Bienheureux (Bouddha) dit aux (bodhisattvas) :

"Le Fils de famille, le bodhisattva magnanime doit entendre l'enseignement qui s'appuie sur l'absence de construction mentale[1]. Puis il doit s'absorber en cette absence et délaisser entièrement tout ce qui suscite des fabrications mentales.

Tout d'abord, il abandonne entièrement tout ce qui suscite ces fabrications qui sont le lot (de l'esprit ordinaire), tout ce qui concerne le sujet ou bien l'objet. Ce qui suscite les fabrications mentales ordinaires est (aussi) la cause de la réalité conditionnée par le karman et créatrice de karman[2]. Et cette réalité conditionnée, c'est l'agrégat fait de cinq matériaux, c'est-à-dire l'agrégat constitué du matériau des formes, l'agrégat des perceptions, l'agrégat des idées, l'agrégat des tendances inconscientes et l'agrégat des consciences.

Et comment délaisse-t-il entièrement tout ce qui suscite ces fabrications mentales ?

En ne prêtant aucune attention[3] aux choses qui se présentent à l'occasion du va-et-vient des apparences.

(...)

A quoi ressemble cette absence de constructions mentales ? Elle est sans forme, sans exemples, sans point d'appui, sans apparence, sans conscience, sans demeure. Car le bodhisattva magnanime installé dans l'essence[4] - l'absence de constructions mentales -, voit tous les phénomènes et les êtres comme la surface égale d'un miroir[5], grâce à la connaissance sans constructions mentales qui n'est pas différenciée par les objets (sur lesquels elle porte)[6]. Grâce à la connaissance obtenue par cette posture, il voit tous les phénomènes et les êtres comme un tour de magie, comme un mirage, comme un rêve, comme une illusion, comme un écho, comme le reflet de la lune dans l'eau.

Alors il obtient pour lui-même la plénitude de la gloire : se délecter dans le parfait bien-être.

(...)

(extraits traduits du sanskrit, l'Avikalpapraveśadhāraṇī)

Sur la mahâmudrâ et son histoire, voir le blogue très intéressant de Joy Vriens.


[1] a-vikalpa. Désigne l'absence de pensée, et plus généralement l'absence d'activité mentale qui construit des objets en niant le reste. C'est la célèbre (mais mal connue, car difficile à comprendre) théorie de l'exclusion sémantique, ou apoha. Elle sert à expliquer comment le langage (c'est-à-dire l'esprit comme activité de fabrication mentale) peut construire un monde relativement cohérent, sans pourtant jamais entrer en contact avec la réalité, laquelle reste au-delà des mots. On peut rapprocher - pour mieux l'apprécier - cette théorie de celles du linguiste Ferdinand de Saussure et de Roland Barthes. Enfin, cette théorie a été reprise par les philosophes śivaïtes de la Reconnaissance (pratyabhijñā), pour montrer comment l'Être fait apparaître les choses en se niant lui-même, à la manière dont un bloc de pierre est évidé pour laisser apparaître la forme voulue par le sculpteur.

[2] Je glose ainsi sāsrava "ce qui a des écoulements", c'est-à-dire l'existence mondaine. Les métaphores liquides du karman (āsrava, kleśa, etc.) sont antérieures au bouddhisme, et ont sans doute leur source dans le jainisme.

[3] a-manasī-kara. Cette expression est le cœur de cet enseignement du Bouddha. Elle signifie, littéralement, "ne pas mentaliser", laisser la conscience mentale au repos. Simultanément, les cinq consciences sensorielles sont actives. Il y a des formes, des sons, des odeurs, des saveurs et des sensations, mais aucun jugement. Cette posture de silence intérieur - mais sans introversion - est le principe de la mahāmudrā qui fut développée par Advayavajra, puis diffusée au Tibet par Gampopa. Elle se rapproche de la "posture de Śiva" dont parlent les śivaïtes, attitude dans laquelle le corps est laissé au repos, les yeux grands ouverts, la bouche entr'ouverte, sans aucune pensée délibérée. Les cinq sens sont pleinement actifs, sans intervention mentale. Au Tibet, cette pratique fut combattue, mais connu néanmoins une fortune immense, notamment sous la forme que lui a donné la tradition de la Grande Perfection (rdzogchen).

[4] Je traduis ainsi dhātu, habituellement rendu par "élément". D'après le Ratnagotravibhāga, traité important sur la "nature de Bouddha", ce terme est synonyme de Bouddha, justement, et de réalité.

[5] Si je lis ādarśa à la place d'ākāśa.

[6] Autrement dit, on voit les choses, mais sans les juger, un peu comme un miroir bien lisse qui reflète sans déformer.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...