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jeudi 3 décembre 2020

L'hiver est-il la fin ?



L'hiver est nécessaire. Mais il n'est pas la fin.

 La plupart des spiritualité non-dualistes sont dans le rejet de la vie.

Nisargadatta, Ramana, Krishna Menon, Shankara, Sâmkhya, Patanjali : tous aspirent à effacer la vie. Tous sont nihilistes. Ils dévalorisent la vie au nom d'une réalité supérieure. Entre l'état de veille et le sommeil profond, il choisissent le sommeil profond, sans forme, indifférencié, immobile, et ils excluent l'état de veille, sa versatilité, ses différences, ses mouvements.

Certes, le moment dualiste est incontournable. On ne peut faire sans. En effet, il faut passer par ce moment où l'on réalise que l'on est pas QUE le corps, pas QUE le mental, etc. Ce moment de transcendance est vital, justement. Il est éveil, réveil, expansion, arrachement à la Matrice divine. L'être s'y délivre de son autohypnose. Silence au-delà des mots, silence au-delà de tout ! Je ne suis ni ceci, ni cela. Ce rien qui me délivre de tout est sans prix.

Mais, si je prend cela pour exclure la vie, alors ce rien si précieux devient le pire des poisons. Et ne nous y trompons pas : l'indifférence ne fera pas non plus l'affaire. Dire : "Oh, il n'y a personne, il n'y a rien, juste Cela" et ajouter "Les désirs du corps-mental ne font que suivre leur corps" en adoptant une posture prétendument indifférente, cela mènera à une impasse. Il y aura des réactions. Il y a toujours des réactions dans la vie. Cela n'est pas un problème. Le problème, c'est que ce genre de posture d'exclusion indifférente ("je suis au-delà de tout, je suis indifférent à tout") ne permettra pas de surmonter ces réactions, qui deviendront des obstacles infranchissables.

Et quand bien même, par un tempérament singulier, on échapperait à ces réactions, on passerait à côté du véritable trésor. Pour s'y perdre, il est indispensable de reconnaître que "je suis tout", que tout est la manifestation de l'absolu, et non pas une simple tromperie, une illusion sans valeur qui viendrait planer au-dessus de la réalité d'une conscience passive, inerte, d'un sommeil profond érigé en seule réalité. Le sommeil profond, le silence entre deux pensées est une facette du diamant, non le diamant même. 

Accepter, intégrer. Mieux : aimer. Non pas endurer ou rejeter ou condescendre ou laisser dans l'indifférence. Aimer.

Concrètement, cela passe bien sûr par le silence intérieur, par des vacuités immenses et longues, et aussi par des nuits, des déserts, des sécheresses. Mais voilà : le vide n'a pas de valeur en soi. Il ne fau pas l'idolâtrer. Et je le répète : la posture d'indifférence théorique envers la vie, qui consiste à dire que "la vie je la laisse couler, je suis le Témoin de cette illusion qui ne m'affecte pas, qui ne peut rien me faire, car je suis au-delà d'elle, elle n'est qu'un reflet en moi, non séparé de moi", ne fera pas l'affaire. Et je tiens vraiment à préciser, quitte à passer pour lourdingue : le vide est infiniment précieux. Pas de vie intérieure durable sans ces précieux vides. Pas de veille sans sommeil, pas de renaissance sans mort, pas de printemps sans hivers, pas d'unification sans, d'abord, cette phase dualiste. Oui, mille fois oui. 

Mais si le sommeil profond (=le silence entre deux pensées) est un aspect du tout, il n'est pas le tout, il n'est pas l'absolu. L'unité pure n'est pas l'absolu. Le Soi n'est pas simplement l'absence de différences ! Le Soi n'est pas simplement négation, transcendance indicible. "Ni ceci, ni cela" n'est pas le Soi. Le sommeil profond n'est pas le Soi. L'être pur n'est pas le Soi. Ce sont des manifestations du Soi, de l'absolu, du divin, du mystère. 

Quand on dit que "le Soi est conscience", il ne faut pas croire que cette conscience soit un Témoin inerte, comme une bûche, comme une pierre. Si on le dit, c'est un artifice pédagogique pour pointer un aspect de cet Indicible. C'est pour se délivrer de l'hypnose des noms et des formes. Mais cela ne définit pas l'absolu même. Car l'absolu même est ineffable : il est la synthèse des opposés, synthèse de l'état de veille et de l'état de sommeil profond, synthèse du "je ne suis rien" et du "je suis tout". 

Ainsi voyez que "conscience" ne désigne pas un état particulier, mais le pouvoir de se réaliser comme affirmation (=état de veille), comme négation (=état de sommeil profond), et d'évoluer vers une synthèse de plus en plus riche de ces opposés, vers une réconciliation qui est la seule véritable "non-dualité" qui vaille. Mais la "conscience" ne se réduit, ni à l'état de veille (comme le croient la plupart des humains), ni à l'état de sommeil profond (comme le croient Nisargadatta, etc.).

Or, si l'on n'est pas certain de cela, même sur un plan strictement "intellectuel", on ne pourra jamais le vivre. Si, en effet, j'écoute pendant des années le même message sur "je ne suis pas le corps, pas le mental, ce sont des illusions, puissè-je être indifférent", etc. (avec des variantes verbales, mais cela n'y change rien), comment pourrai-je jamais réconcilier les opposés ? 

Certes, je n'ai "rien à faire", seulement me laisser faire. Vide. Silencieux. Me laisser simplifier. Mais je sais, quelque part au fond de moi, que ce qui se fait en moi, sans moi, est bon et beau, et que cela n'est pas une simple négation (l'état de sommeil profond pris comme un absolu), mais une négation pour une affirmation, un vide pour un plein, une mort pour une renaissance, un hiver pour un printemps.

L'hiver n'est pas la fin.




dimanche 12 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 122 La vacuité dans la perception

Thiruvasagam - Wikiwand
Manikkavacagar

L'expérience du vide dans la perception :

vastvantare vedyamāne sarvavastuṣu śūnyatā |
tām eva manasā dhyātvā vidito 'pi praśāmyati || 122 ||

"Quand on perçoit une chose,
il y a vacuité quand à toutes les autres choses.
Quand on contemple cette vacuité par l'attention,
on s'apaise, alors même que la chose perçue continue à l'être."




dimanche 10 mai 2020

La méditation du vide absolu


Les Nishvâsa-kârikâ sont l'un des plus ancien tantras. Dans le chapitre 21 de sa "section sur la connaissance", on trouve cette méditation du vide décrite en sept versets :


niśreyanna ca dātavyaṃ jñānannāsti ataḥ param |
anādinidhanābhāvadurlakṣaṃ śūnyabhāvanā || 10 ||

tasmātsarvaprayatnena bhāvābhāvena lakṣayet |
tenedaṃ jñātaṃ suśroṇiryasya bhāvena matsthitiḥ || 11 ||

abhāvarakṣaṇārthāya bhāvajalpe mayā kṛtaḥ |
abhāvasya parityāgī bhāvopagatacetasaḥ || 12 ||

tāvadbhramati saṃsāre yadā bhāvanna vindati |
śrutismṛtyartha vākyaiśca kāvyālaṅkāraśobhanaiḥ || 13 ||

cintayā śabdaśāstrāṇāṃ saṃmūḍho yātyathogatim |
abhāvaśśūnyatāṃ yāti śūnyañcābhāva ucyate || 14 ||

abhāvo mokṣa ityukto bandhanaṃ bhāvakalpanā |
abhāvena sadā śūnye mano niścalatāṃ gatam || 15 ||

tato nirvāṇago dehī nilayaṃ yātyanāmaye || 15 1/2 ||

apadapadamagamyaṃ śuddhanirvāṇaśūnya-
muparivitatavyomaṃ vyāpinañcintayāmi |
yenābhyastasaśūnyanna punariha naro jāyate garbhavā *? 
sañcchinnaṃ pāśajālaṃ prakṛti viramate sṛṣṭibhāve nivṛttaḥ || 16 1/2 ||

ekāntaṃ śūnyabhūtaṃ paśukalarahitaṃ paśya nirvāṇaśūnya-
nnirmuktāśeṣabandhaiḥ kathitamihapadaṃ paśya nirvāṇabandhaiḥ |

idaṃ śūnyamidaṃ śūnyaṃ śūnyācchūnyaṃ parāparam |
śūnyādapi ca yacchūnyantacchūnyantu nirāmayam || 17 1/2 ||


"Le non-être (abhâva) est la délivrance".
Idée critiquée et méditation condamnée dans Spandakârikâ, 12.

mardi 3 septembre 2019

Vide vide ?

vide ou pas vide ?

Dans un tantra dont j'ignore le titre, Shiva répond aux questions de son fils sur l'Immense (brahman), situé dans le lotus du cœur, qui est le "bourdonnement" OM. Puis il continue, sur des pages et des pages. Et il fait cet éloge du vide, lancé par cette question de son
 fils. Je ne comprends pas tout, mais cela évoque une critique de la vacuité bouddhiste :

"śūnyaṃ śūnyaṃ punaḥ śūnyaṃ śūnyaṃ śūnyaṃ punaḥ punaḥ |
śūnyācchūnyataraṃ śūnyaṃ tacchūnyaṃ śūnyameva ca || 3 ||

Vide, vide, et encore vide.
Vide, vide, vide encore et encore !
Vide, toujours plus vide, vide est ce vide
et parfaitement vide.

śūnyaṃ śūnyaṃ tvayā proktamanena jñānatā mama |
śūnyasyā śūnyatāṃ brūhi yadi tuṣṭosi me prabho || 4 ||

Ce "vide vide" dont tu parle, fais le moi connaître !
Si tu es satisfait de moi, parle de la vacuité du vide.

Shiva répond :

śūnyaṃ śūnyaṃ tu yo vetti śūnyaṃ śūnyaṃ tu yo bhavet |
aśūnyaṃ taṃ vijānīyāt sarvaśūnyā layaṃ hitam || 5 ||
Celui qui connaît le vide vide
devient le vide vide.
Il connait ce non-vide,
tourné vers la dissolution
de toutes choses dans le vide.

sarvabhūteṣu taṃ vatsa triśūnyaṃ hṛdisaṃsthitam |
na tu jānanti taṃ śūnyamaśūnyā yena te kṛtāḥ || 6 ||
Fils !
Ce triple vide de toutes choses
demeure dans le coeur.
Mais ceux qui en font un plein
ne connaissent pas ce vide.

śūnyabhūtaṃ śivaṃ jñeyaṃ śūnyabhūtā hi śaktayaḥ ||
p. 20b) aśūnyaṃ teṣvamīrūpaṃ sarvagaṃ cetanātmakam || 7 ||
Shiva est vide.
Les Shaktis sont vides.
Cette essence qui infuse tout,
la conscience,
est non-vide.

na hi śūnyasya śūnyatvaṃ śūnyatvaṃ tasya bhāvanā |
vijñānaṃ jñāpakaṃ śūnyaṃ nirālambābalambhitam || 8 ||
Car le vide n'est pas vide.
Ce qui est vide, c'est la méditation du (vide ?).
Le vide est conscience omniprésente,
fondée sur l'absence de fondement.

vibhutvena sthitaṃ śūnyaṃ ye nedaṃ pūritaṃ jagat |
taṃ śūnyaṃ śūnyamityāhurvadanti jñānabuddhayaḥ || 9 ||
Le vide est présent partout. 
Il remplit ce monde.
Ceux qui sont éveillés à la connaissance (jnâna-buddha)
parlent de ce "vide vide".

śūnyasya śūnyatā nāsti aśūnyaṃ śūnyamucyate |
sṛṣṭipralaya rohitvā cchūnyasyāśūnyatāṃ viduḥ || 10 ||
Il n'y a pas de "vacuité du vide".
Ce qui n'est pas vide est appelé "vide".
La vacuité de ce qui n'est pas (vraiment) vide
dérive (? des cycles) de création et de destruction.

śūnyāt sṛṣṭiḥ prasavati śūnye tu pralayaṃ punaḥ |
tasmādaśūnyatā śūnye nirālambhāvalambhinam || 11 ||
La création s'écoule du vide,
et retourne au vide.
C'est ainsi que l'on expérimente
l'absence de repères
dans ce vide qui n'est pas vide.

nirālambhāvalambhitvaṃ śūnyatā yena siddhyati |
vijñānajñānayogena śūnyaṃ jñeyaṃ labheṣyasi || 12 ||
C'est par cette expérience de l'absence de repère
que l'on réalise la vacuité.
Tu obtiendras le Vide au moyen 
de cette connaissance expérimentale.

śūnyaṃtva śūnyaṃ jñātavyaṃ na hi śūnyosti kutra cit |
p. 21a) teṣāṃ śūnyamidaṃ śūnyamajñānā yeṣu bhāvanā || 13 ||
Il faut savoir que le vide n'est pas vide,
car le vide n'existe nulle part.
Le "vide" des (Bouddhistes ?) est vraiment vide,
une méditation qui est ignorance !

aśūnyaṃ sarvadā vatsa trailokyaṃ sa carācaram |
brahmādi stambhaparyantaṃ sarvaṃ śūnyena pūritam || 14 ||
Fils !
Le triple monde, le vivant et l'inerte,
n'est jamais vide.
Depuis Brahmâ jusqu'à la terre,
tout est plein de vide !

tacchūnyaṃ pūritā śaktyā avyaktā yā śivotthayā |
yathā caitanya bhāvena bodhitaṃ bhuvana trayam || 15 ||

Ce vide est plein d'énergie,
de cette Shakti subtile née de Shiva.
C'est dans cet éveil de la conscience
que s'éveille le triple monde.

vastu śūnyaṃ na ta cchūnyaṃ śūnyamajñānaśūnyatā |
taṃ śūnyaṃ jñāna rūpeṇa jñeyaṃ śūnyaṃ na tadguha || 16 ||
Ce qui est vide de réalité
n'est pas ce vide-là.
Ce vide n'est que la vacuité de l'ignorance !
Le (vrai) vide est connaissance.
Le (simple) vide d'objet n'est pas ce (vide),
fils !

jñeya śūnyo palabdhitvaṃ nirālambāvabodhanam |
na punaḥ śūnya bhāvastu śūnyesmiṃstattvataḥ suta || 17 ||


L'expérience du vide d'objets
est éveil à l'absence de repères,
mais ça n'est pas le véritable état de vide,
fils !"

Vide vide, vide non-vide, c'est eh-vide-ent !

Source du texte sanskrit :
Brahmasamdhâna, V, 3-17

lundi 14 janvier 2019

Qu'est-ce que la vacuité ?



Le vide fait peur. 
Pourtant il est au cœur, du bouddhisme, où l'on parle plutôt de vacuité. 
Mais qu'est-ce que la vacuité ?
Qu'est-ce qui est vide de quoi ?

Beaucoup de gens croient que le vide est l'absence de perceptions, une sorte de sommeil. 
Mais si c'était le cas, 
pourquoi pratiquerait-on la méditation ?

D'autres croient que la vacuité est le fait que les choses n'ont pas d'existence indépendamment les unes des autres. 
C'est plus juste, mais ça n'est qu'un concept. 
Or le bouddhisme affirme que l'on ne peut connaître la réalité à l'aide d'un concept. Cela peut être une étape, mais ça n'est qu'un concept de vacuité, une étiquette.

Alors qu'est-ce ?

La vacuité est tout simplement l'absence de concept.
Vivre en vacuité, c'est vivre dans le silence intérieur.
Sans commentaires, sans étiquette ce qui se présente dehors ou dedans. Essayez maintenant, voyez par vous-mêmes. 

Un texte bouddhiste célèbre affirme que "la forme est le vide", inséparables.
"Vide" veut dire "en silence", sans juger. Si des pensées surgissent, elles surgissent. Mais on reste en silence, nu comme un ciel bleu.
"Forme" veut dire "en plein cœur des perceptions".

En clair donc, on vit en silence intérieur, sans bloquer les perceptions extérieures. On s'accoutume à vivre sans commentaire, "comme un enfant regarde un tableau". Les sens sont actifs, seul le mental est absent : "forme vide".

Même chose pour les expressions du bouddhisme tantrique :
"conscience vide" est conscience silencieuse.
"félicité vide" est plaisir sans commentaires.
"son vide" est son sans bavardage...

Voilà la vacuité : découvrir et explorer une vie sans mots à l'intérieur. Découvrir qu'une autre intelligence prend alors le relais.
Tout simple.
Juste le mystère de l'intimité avec le réel, sans séparation.

Cette "attitude" est une manière d'être vaste et qui imprègne tout (mahâ-moudrâ en sanskrit). Elle est aussi une présence divine (divya-moudrâ), un secret intime (rahasya-moudrâ) et un profond émerveillement (vismaya-moudrâ).

Tout le monde peut apprendre à vivre ainsi, à vivre léger. Rien n'est bloqué, tout est libéré d'instant en instant dans une présence ouverte, flottante, détendue et pourtant alerte. Rein à voir avec une quelconque religion. Juste une ouverture intérieure et le trésor de notre état naturel.
La vacuité est liberté.

Elle n'est pas une interprétation plaquée sur le réel, mais un mot qui pointe la liberté quand le réel n'est plus interprété. 

Le bouddhisme dit aussi que vivre en vacuité est le Yoga de l'Espace. Qu'est-ce que l'espace ? Nul ne peut le définir, le saisir... Et pourtant, sans ce "rien", rien ne pourrait exister.
Une manière extraordinaire de faire connaissance avec la vacuité est d'embrasser l'espace du regard, par exemple en plongeant le regard dans un ciel bleu.

mercredi 8 juin 2016

Le bouddhisme impersonnel ?

Le bouddhisme est connu pour sa doctrine du "non-Soi".
Pour autant, il ne nie pas l'existence de la personne.
L'idée - assez répandue - selon laquelle le bouddhisme enseignerait que la personne n'existe pas est réfutée d'emblée par le nom même de cette religion singulière : sans Bouddha, point de bouddhisme !

T'as entendu, il parait qu'on est impersonnel ?
- Ah, les misérables !


Le bouddhisme ancien, il est vrai, laisse planer une certaine ambiguïté sur le Bouddha après la mort. Existe t-il ou non ? Silence...
Mais, dans le bouddhisme du Grand Véhicule (mahâyâna), les choses s'éclaircissent : il existe un nombre infini de Bouddhas, chacun avec sa personnalité et ses pouvoirs, qui dépendent en partie de l'évolution individuelle jusqu'à l'Eveil. Un Bouddha est une personne, pas un robot ni un fantôme.

Par ailleurs, le non-Soi n'équivaut pas à l'absence de Soi. Quand on lit les textes, il devient vite clair que l'idée (âshaya) du Bouddha n'est pas de proclamer purement et simplement l'inexistence de la personne, mais de proposer une autre vision de la personne, et des choses - d'où la soi-disant "absence de Soi dans les personnes et les choses". Absence de Soi, ici, veut simplement dire que la personne n'est pas une essence fixe - un destin ou un tempérament - qui prédéterminerait pour toujours ce qu'Untel peut, ou ne peut pas, faire. Le Message du Bouddha est que chacun d'entre nous a un potentiel illimité. Chacun est un Bouddha en puissance. La critique du Soi vise alors à dégager les conditions de possibilité de cette évolution, de ce chemin de développement personnel. 
Evidemment, les expressions bouddhiques aiment jouer avec les paradoxes et ainsi provoquer la réflexion. Mais pour autant, jamais l'inexistence de la personne n'est proclamée, au contraire de ce qui se passe dans les philosophies indiennes plus anciennes (archaïques ?) telles que le Sâmkhya, le Vedânta et le bouddhisme ancien, dans une moindre mesure.

Que le but du dharma du Bouddha soit bien le développement personnel, et non pas son extinction, est clair dans des passages aussi célèbres que ceux du Kâshyapaparivarta, intégré au Ratnakûta. Quelles sont les quatre vertus d'un vrai bodhisattva, c'est-à-dire d'un vrai bouddhiste ?

1) "Il est convaincu de la vacuité (= de l'absence de Soi dans les personnes et les choses), mais il a foi dans la loi des causes et des effets (=dans la morale).
2)Il 'endure' l'idée de l'absence de Soi, mais il est doué d'une immense compassion pour tous les êtres.
3) Son cœur est toujours déjà dans la paix du nirvâna, et pourtant il est perpétuellement engagé dans le samsâra.
4) Il donne aux êtres, et pourtant il n'attend rien en retour".

Chapitre V, 16

"Croire au Soi est un extrême. Croire au non-Soi en est un autre" (57)
"La vacuité ne mène pas à l'annihilation de la personne ; car les personnes sont vides et la vacuité elle-même est vide..." (64)

Ce qui signifie que 
la vacuité n'est pas vide de personne, 
mais que c'est la personne qui est vide
Vide de quoi, me demanderez-vous ? Vide d'une essence fixe qui l'empêcherait d'évoluer, et surtout de progresser moralement. Il faut éviter deux extrêmes, également ruineux pour l'idée d'évolution morale, laquelle est au cœur du message du Bouddha : si le Soi est fixe, pas d'évolution, mais un fatalisme stérile ; si le Soi n'existe pas, pas de soucis des conséquences de nos actes. Le Bouddha affirme donc que la personne existe donc bel et bien, mais sans "Soi" entendu comme une essence fixe qui délimiterait son champ des possibilités morales. Tout est possible, le meilleur comme le pire.
En d'autres termes, l'idée de la doctrine de l'absence de Soi est la liberté.
De même que pour Pic de la Mirandole, pour Rousseau et pour Kant, l'homme est un être moral parce qu'il est indéfiniment perfectible, parce qu'il est libre, parce qu'il ne se réduit pas à une nature prédéterminée. De même la doctrine du non-Soi ou de la "vacuité" sont simplement d'autres manières de dire que l'homme est libre et perfectible. En quoi le bouddhisme est une religion profondément moderne. Et nullement impersonnelle.

Mais, m'objectera t-on peut-être, qu'en est-il de ces passages où l'on regarde l'esprit, le moi, et où l'on ne voit "rien", nulle couleur, nulle forme, et où cette vision qui ne débouche sur rien est célébrée comme la vision ultime, salutaire et salvatrice ?
La réponse est simple, là encore : voir que le Soi, le moi ou l'esprit (citta) sont "sans forme ni couleur", sans localisation, sans fondement ici ou là, ça n'est pas voir qu'il n'y a pas d'esprit, pas de moi, pas de Soi ! Comme le répètent à l'envie des textes de la Mahâmudrâ, par exemple, très clairs sur ce point, l'esprit n'est certes pas une chose qui existe, c'est-à-dire qu'il n'est pas matériel. Mais il n'est pas non plus un néant, car il est conscience, pouvoir de manifester et de penser. En d'autres termes, l'esprit n'est pas un objet. Dans la tradition occidentale, on dira que l'esprit n'est pas matériel, qu'il n'est pas dans le sensible, qu'il transcende l'espace et le temps. Tout simplement. Donc, pointer vers soi et voir qu'il n'y a pas de noyau matériel, objectif, que l'on pourrait toucher du doigt, cela ne revient pas à voir l'inexistence de la personne ! Bien plutôt, cela revient à découvrir que la personne - l'âme - n'est pas une entité matérielle. Point sur lequel tout le monde s'accorde, en dehors de quelques matérialistes et des incultes.

Nous sommes doués de libre-arbitre, c'est-à-dire du pouvoir d'accepter ou de refuser, de poursuivre ou d'interrompre, ce qui se présente à nous.
Et c'est ce pouvoir qui nous individualise. C'est cette possibilité d'acquiescer ou de refuser qui me distingue "moi" de "toi", même si nous sommes la même conscience. Et c'est ce qui fait toute la beauté de l'histoire.


samedi 21 février 2015

La conscience existe t-elle réellement ?

Quand on reconnait le Bouddha en soi, on se sent bien


Cette question paraîtra étrange à certains. En effet, la conscience est une évidence. Pour ceux-là, inutile de lire ce billet.

Mais d'autres se demandent si la conscience est réelle ou bien si elle n'est pas un concept de plus, une création imaginaire, ou si elle n'est pas "vide d'existence propre". En particulier si vous avez fréquenté les enseignements bouddhistes.

Mipam, déjà convoqué dans les pages de ce blog à plusieurs reprises, est l'un des penseurs les plus fins parmi les bouddhistes. A la fin du XIXe siècle, il a composé un Rugissement du lion : exposé de la Nature de Bouddha. La Nature de Bouddha, c'est le Bouddha que nous portons en nous, selon certains enseignements bouddhistes qui ajoutent que ce "constituant" (dhâtu) est éternel, indestructible, déjà pleinement constitué, mais caché par l'aveuglement et autres émotions. Cette idée est déjà présente dans un passage qui se retrouvera, avec des variantes, à toutes les époques du bouddhisme :

"Ô moines ! 
L'esprit est claire lumière, 
mais il est  recouvert par des souillures accidentelles" (Soûtra de la Claire lumière)

La claire lumière est la conscience fondamentale, inconditionnée, le Bouddha intérieur, indestructible. Les souillures sont l'aveuglement et les passions. La claire lumière est réelle, les souillures sont irréelles.

Mais certains se demandent si cette conscience ne serait pas, elle aussi "accidentelle", c'est-à-dire conditionnée, vide, impermanente. Car le Bouddha a dit par ailleurs que "tout est impermanent, tout est dépourvu de Soi, tout est souffrance". 

Du coup, le chemin bouddhiste, clair au départ, s'est embrouillé à n'en plus finir...

Il y a dès lors deux sortes de bouddhistes :

- Ceux qui croient que la doctrine de l'absence de Soi, le vide d'existence propre, est le fin mot du Bouddha. Pour eux, l'enseignement est une pure négation, une négation qui ne laisse rien, qui n'implique rien. Un nihilisme où il ne reste plus que l'interdépendance, la causalité, c'est-à-dire la Nature, mécanique, aveugle, impersonnelle. Pour eux, le "silence du Bouddha" suggère ce néant qui, bien sûr, n'est "ni être, ni non-être"...

-Ceux qui font preuve de bon sens et s'en tiennent au programme énoncé par le Bouddha dans la citation ci-dessus : éliminer l'illusion pour mettre à nu le réel, la conscience originelle, la claire lumière. Eux aussi parlent de vacuité, mais en deux sens distincts : les choses sont vides de Soi, elles sont irréelles ; le Soi est vide des choses, il est réel.

Mipam croit cependant que ces deux approches peuvent être réconciliées. Cela étant, en le lisant et en parcourant les citations d’Écritures bouddhistes qu'il convoque, on s'aperçoit qu'il affirme la réalité de la conscience, du Soi, du Bouddha éternel :

- Le Bouddha doit être éternel : "Ô moines parfaits ! Mieux vaut mourir que devenir un non-bouddhiste en disant que le Bouddha inconditionné est un Bouddha conditionné !" (Mahâparinirvânasûtra = mps)

- Comme le dit Nâgârjuna lui-même : l'enseignement sur l'absence d'existence inhérente sert à guérir des passions, pas à dénigrer le Bouddha en nous, lequel n'est pas un simple potentiel d'éveil ni une métaphore de la vacuité d'existence propre. Nâgârjuna ajoute : si le Bouddha, la conscience, n'était pas réelle, à quoi bon détruire les passions ? Nul n'ira purifier des minéraux s'il n'y a pas d'or en eux ! (Dharmadhâtustava)

- La vacuité comme vide d'existence propre est une impasse : "'Vacuité, vacuité' : vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien ! Les Jaïns ont, eux aussi, ce 'rien du tout'. Mais la libération n'est pas ainsi !" (mps) "Ceux qui sont attirés par cette vacuité sont comme des papillons attirés par la flamme d'une bougie !" (mps).

- Si la claire lumière était le produit de causes et conditions, il s'ensuivraient qu’elle ne serait pas un refuge, il n'y aurait pas de Non-né pour ce qui est né, pas de guérison possible, pas d'issue. Même au plan mondain, il n'y aurait pas d'action morale possible : qui agirait, et pour qui ?

- La vacuité comme simple négation est une imposture du bouddhisme : "Sans aspirer au vrai, mais cherchant le bien, ceux qui sont sans maîtrise d'eux-mêmes prétendent qu'ils s'exercent à l'esprit d'(éveil). Un jour, ils viendront, ces gens qui se délectent à dire que 'tout est vide'" (Jnânamudrâsamâdhisûtra). Et alors le dharma du Bouddha déclinera.

- Dire que le Bouddha est éternel est méritoire : "Les fils et filles de bonne famille doivent toujours affirmer, l'esprit concentré, ces deux phrases : 'Le Bouddha est permanent. Le Bouddha demeure". Et "Qui persévère à voir que l'Inconcevable est permanent devient un refuge (pour autrui)" (mps).

- Ce qui est réel mérite d'être appelé "Soi" : "Le 'Soi' est la véritable permanence de ce qui est vrai/réel. Ce qui est souverain (îshvara), immuable et immobile est appelé 'Soi'" (mps).

- Il ne faut pas avoir honte de proclamer l'éternité de la conscience éveillée : "Rugir comme un lion, c'est déclarer sans ambiguïté que tous les êtres ont du Bouddha en eux et que le Bouddha est toujours présent et immuable" (mps). Et : "Rugir comme un lion, ce n'est pas professer que tous les phénomènes sont impermanents, sont souffrance, sont sans Soi et impurs ; c'est seulement professer que le Bouddha est permanent, bienheureux, qu'il est le Soi, qu'il est pur" (mps). 

- La Nature de Bouddha n'est pas l'absence d'existence propre car, dit Mipam, on peut concevoir qu'une graine germe en une fleur. Mais comment l'absence d'existence de la graine pourrait-elle engendrer la fleur ? Du reste, cette vacuité négative n'est rien. Une simple absence. Comment une absence pourrait-elle avoir la moindre efficience ? Comment un néant pourrait-il engendrer un Bouddha éternel ?

-L'inconditionné ne peut provenir du conditionné : le conditionné engendre seulement du conditionné. L'enseignement ultime du Bouddha, rassemblé dans Le Livre ultime (Uttaratantra) et dans le Soûtra de la guérison totale (Mahâparinirvânasûtra) dit que la connaissance suprême consiste à connaître le vrai comme étant vrai, le faux comme étant faux, l'existant comme étant existant, et le non-existant comme étant non-existant. L'existant, c'est la conscience, la claire lumière, le Bouddha en nous. L'inexistant, ce sont les phénomènes qui semblent exister sous l'effet de l'aveuglement et des passions.

- Il dit ensuite que le Bouddha est bien "vide", que la conscience est "vide d'essence", mais il précise que "vide d'essence" veut simplement dire qu'elle est inconcevable, illimitée, qu'elle n'est ni une chose faite de matière, ni une simple idée. C'est quand même clair, non ?

La conscience existe réellement veut dire que rien n'est possible sans elle, en dehors d'elle. Et que donc tout est illusion et irréel sans elle, dans l'oubli d'icelle, tant que l'on croit que les choses existent en dehors de la conscience. "Vide" veut dire simplement que la conscience n'est pas quelque chose avec une forme et une couleur, et qu'elle dépasse toutes les définitions et descriptions que l'on peut en faire. Mais cela ne veut pas dire qu'elle est le produit de causes et de conditions, qu'elle est dépendante, impermanente, illusoire ou erronée. Elle est la conscience toujours présente, sans erreur ni illusion. Elle est ce qui lit ces lignes, "cachée" par un regard extraverti, simplement voilée par le fait qu'elle ne se regarde pas, qu'elle ne se reconnait pas elle-même. Dès que le regard se retourne, hop ! Nulle trace d'irréalité en elle-même. Simple et inconcevable, elle est naturelle, facile, aisée, à l'aise, fraîche, limpide, transparente, d'une richesse inépuisable. Elle est non-duelle, non-deux : elle est celui qui la cherche et elle n'est séparée de rien. "Vide", elle est vide de toute limite. "Pleine", elle est la Source de tout. Claire comme le jour.

Source : Mipam on Buddha-Nature, D. S. Duckworth, p. 147

Bon weekend !
Puisse le soleil du Bouddha briller en nous !

vendredi 25 octobre 2013

D'un vertige salutaire



 Vide...ou vide ?

Sous les centaines de kilomètres de glaces d'une planète gelée, quelque part dans l'avenir, une créature faite de filets d'huile évolue dans un labyrinthe de fissures, à la tête d'une escouade de soldats d'élite. Il réfléchit sur la réalité du monde :

"Lui - c'est-à-dire - ce qu'il était maintenant - n'avait pas évolué ici. Il était maintenant une simulation de créature, d'un organisme conçu pour se sentir chez lui dans la glace compressée d'un monde aquatique. Mais il n'était qu'une simulation. Il n'était pas vraiment ce qu'il semblait être.
Il commençait à se demander s'il l'avait jamais été. La glace à l'intérieur de la planète aquatique n'existait pas vraiment, ni la planète elle-même, ni l'étoile autour de laquelle elle tournait, ni la galaxie au-delà ni rien de ce qui pouvait paraître réel aussi loin que le regard portait, ou semblait le faire. Ni même aussi près, d'ailleurs. Si on examinait quelque chose de très près, on trouvait la même finesse de détails que dans le réel. Les plus petites unités de mesure étaient les mêmes dans les deux univers, qu'elles concernent le temps, l'espace ou la masse.
Pour certains, bien sûr, cela signifiait que le Réel lui-même n'était pas vraiment réel, pas au sens d'être vraiment le dernier fondement non simulé de la réalité physique. Dans cette école de pensée, tout le monde se trouvait déjà dans une simulation préexistante, mais sans s'en rendre compte, et les univers virtuels fidèles et précis qu'ils étaient si fiers de créer n'étaient que des simulations à l'intérieur de simulations.
On pouvait considérer cette approche comme menant tout droit à la folie, ou à une sorte de lassitude résignée qu'on pouvait exploiter. Pour éliminer l'esprit de combativité chez les gens, il était difficile de trouver mieux que de les convaincre que la vie n'était qu'une vaste plaisanterie, une construction entièrement contrôlée par quelqu'un d'autre, et que rien de ce que l'on pouvait penser ou faire n'avait réellement d'importance.
L'astuce, songea-t-il, c'était de ne jamais perdre de vue la possibilité théorique tout en se gardant bien de prendre l'idée au sérieux."
Iain M. Banks, Les Enfers virtuels, pp. 349-350

Croire que tout est un rêve, une sorte d'illusion magique, serait ainsi un genre d'anesthésiant, un poison paralysant, redoutable instrument politique. On entend souvent dire que la passivité des Indiens s'expliquerait par leur croyance à l'"illusion cosmique". Si rien n'existe, pourquoi agir ? Cet acosmisme (rien n'existe) serait ainsi apparenté au fatalisme, fléau des Orientaux.
Or, les Indiens sont loin de croire que tout n'est qu'illusion. La doctrine, bouddhiste et reprise par d'autres courants, de l'illusion (māyā), est minoritaire. Mais elle a frappé les esprits, et elle reste collée au cliché de l'Oriental paresseux, indolent, baignant dans les vapeurs tropicales.
Plus profondément, la doctrine de l'illusion est-elle un poison ? L'enseignement du rêve est-il un venin ? Non. Il est bien plutôt un remède. Mais, comme tous les médicaments, il peut devenir un poison. D'où les mises en gardes régulières. Cet enseignement doit faire partie d'une thérapie d'ensemble, guidé par une pédagogie et une connaissance fine des ressorts de l'âme.
Quoi qu'il en soit, tout n'est qu'un rêve. Un rêve, sans nul état réel qui pourrait servir de référence, de point de repère. Tout n'est que reflet, sans original. Chaque chose dépend d'autre chose, sans fondement ultime. L'esprit, comme l'espace, n'a pas de fondement. L’abîme, l'impermanence et la vacuité sont le fond de toute chose. Et comme toute chose paraît réelle quand on la voit sans réfléchir, on peut bien dire qu'elle est une illusion, un rêve. Pourquoi cela devrait-il rendre fou ?
Car cette intuition débouche sur le silence intérieur, profond, sur la paix qui ne passe pas. Cette absence n'est certes pas quelque chose, mais elle n'est pas rien non plus. Ou alors, elle est un rien qui plane en lui-même, une absence qui, mystérieusement rempli chaque recoin de la vie de celui qui l'éprouve. Cette absence est émerveillement, choc, étonnement. Le vide est joie.
Les mondes contiennent des mondes. Je suis conscience qui s'imagine être Untel. Et Untel, dans ses rêveries, imagine d'autres personnages, qui à leur tour imaginent d'autres personnages... sans fin. 

Le silence de l'infini ne m'effraie pas. Plongeons !


lundi 11 mars 2013

Il n'y a pas d'autre

La vacuité n'est pas le néant. Mais il est aisé de la confondre avec une sorte de nihilisme. L’Occident a compris le dharma du Bouddha comme un culte du néant. Mais l'Occident a une excuse : la vacuité n'est pas facile à entendre. Au reste, de nombreux textes bouddhistes eux-mêmes ont pris la vacuité pour un néant et ont dès lors cherché à corriger cette doctrine. Mais c'était un enseignement de l'Omniscient. Comment corriger l'Omniscient ? En affirmant que la doctrine de la vacuité n'est qu'un stratagème pédagogique, une préparation à autre chose. Le "non-soi" n'est pas le fin mot du dharma.



En feuilletant le Bulletin d'études tibétaines, je tombe sur ce passage d'un texte dzogchen "ancien" traduit par Karen Liljenberg :

"Le Soi existe. Il n'y a pas d'autre. Il y a une perfection spontanée qui est le grand Soi. Il ne fait qu'un avec l'Idée de l'Omnibon. Il n'y a donc pas d'autre. Si l'on (admet la doctrine du) non-Soi, on tombe dans l'erreur du nihilisme.
(...)
Les soûtras et les traités dont le sens est sujet à interprétation affirment (que les phénomènes) sont vides. De plus, ils affirment qu'ils n'existent pas. Et cette vacuité est expliquée comme non-Soi. (...) C'est là la théorie non-bouddhiste du nihilisme, si difficile à corriger, et c'est une faute grave. Nous enseignons donc qu'une théorie conceptuelle est moins dangereuse, car elle est plus facile à corriger.
Même une méditation sans pensées est une pensée qui risque fortement de conduire à (une théorie) nihiliste difficile à corriger".

Le texte ajoute que les constructions imaginaires comme des divinités visualisées ont l'avantage de pouvoir être manipulées plus aisément. Elles sont moins ancrées que la croyance nihiliste une fois celle-ci installée. Il fait allusion à la métaphore nâgârjunienne du serpent : si l'on parvient à attraper le serpent, tant mieux car on s'en trouve débarrassé. Mais si on le prend mal, il nous mord et nous sommes empoisonnés. La doctrine de la vacuité est donc une méthode puissante, mais à double tranchant :

"La vacuité est difficile à contredire, (alors que) les constructions imaginaires (comme les divinités visualisées auxquelles on s'identifie) sont faciles (à modifier)".

Ce texte propose donc une relecture inclusiviste de la doctrine de la vacuité :

"Mais si l'on objecte : Cette (identité imaginaire du "Grand Soi") n'est-elle pas une construction conceptuelle (et donc fausse) ? Non, elle n'est pas un concept en ce sens là, car rien n'est permanent (selon nous). Donc l'autre n'existe pas. (Mais) comme le néant n'existe pas (non plus), le Soi est inclus (dans le Grand Soi)".

Source : Karen Liljenberg, "On the Thig le drug pa and the sPyi chings", in Revue d'études tibétaines, n° 24

Il n'est pas étonnant que ce texte s'intitule "La (perfection) qui inclut tout" (spyi chings... ou bcings ?)
On rapprochera cette rhétorique de l'inclusion de la doctrine de la "pervasion" (vyâpti) dans la Reconnaissance. La conscience est parfaite car elle inclut tout, même l'inconscience. On pourra aussi comparer ce texte avec le Chant de l'artisan (Ribhugîtâ).

samedi 2 mars 2013

Y a-t-il une consciente permanente dans le bouddhisme ?


Reconnaître que la conscience n'est pas un objet, qu'elle ne peut jamais devenir objet de connaissance (meya), est l'un des points-clef de plusieurs écoles de philosophie en Orient comme en Occident (voyez par exemple les premières pages du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer).

La plus ancienne et la plus claire formulation de ce point a été le fait du Sāṃkhya. Selon ce système de "l'énumération intégrale" (tattva-saṃkhyānam), du passage en revu de tout les éléments de l'être, l'homme n'est pas une chose, grossière ou subtile. Il est pure conscience, conscience simple, dépourvue de toute intentionnalité. D'autre part, l'ensemble des objets possibles, privés de conscience, est nommé "nature". L'intellect, partie la plus subtile de l'organe interne, est l'un des éléments de la nature. Or, depuis des temps sans commencement, la conscience, notamment parce qu'elle se trouve être parfaitement limpide, s'est confondue avec ses objets, comme un cristal posé à proximité d'une étoffe de couleur peut être confondu avec cette couleur. Depuis toujours, je suis conscience, présence immuable qui n'est rien sans être néant et qui est sans rapport réel avec les choses. Du coup, je m'identifie au corps, à ses activités, aux cognitions de l'organe interne, aux sensations, aux émotions et, de la manière la plus générale, aux pensées. En réalité, celles-ci ne sont "notre" que parce qu'elles existent "pour nous", c'est-à-dire pour la conscience. Mais en réalité, la conscience n'a rien à voir avec elles, de même que le cristal demeure incolore en lui-même, inaffecté par les teintes qui se reflètent en lui. Quand ceci est vu, alors la conscience est apparemment libérée, délivrée de toutes les expériences affectives qui découlaient de son identification avec le corps et l'esprit. Le but de cette démarche philosophique n'est pas la béatitude, mais l'absence de souffrance par la prise de conscience que la conscience n'est aucun des objets auxquelles elle peut s'identifier. La conscience demeure alors comme un cristal transparent, vierge de toute coloration. Il y a en outre deux possibilités à l'issue de cette prise de conscience : soit les expériences continuent de défiler "devant" le témoin impassible qu'est la conscience, ou plutôt devant les consciences - car elles existent en nombre infini. Soit l'expérience elle-même cesse. Il ne reste plus qu'une conscience pure, dépourvue de tout contenu comme de toute relation : une conscience absolue. Soit conscience sans identification, soit conscience sans aucun objet, donc. Mais dans les deux cas, la fin de l'existence (au propre comme, peut-être, au figuré), est la fin de toute expérience par la distinction radicale entre conscience et objet de la conscience.

L'ensemble des objets possibles, privé de conscience, est nommé "nature". L'intellect, partie la plus subtile de l'organe interne, est l'un des éléments de la nature. Or, depuis des temps sans commencement, la conscience, parfaitement limpide, s'est confondue avec ses objets. Depuis toujours, je suis la conscience, présence immuable qui n'est rien et qui est sans rapport avec les choses. Du coup, nous nous identifions au corps, à ses activités, aux cognitions de l'organe interne, à nos sensations, nos émotions et nos pensées. En réalité, elles ne sont "notre"  que parce que qu'elles existent "pour nous", c'est-à-dire pour la conscience. Mais en réalité, la conscience n'a rien à voir avec elles. Quand ceci est vu, alors la conscience est apparemment libérée, délivrée de toutes les expériences affectives qui découlaient de son identification avec le corps et l'esprit. La conscience demeure alors comme un cristal transparent, vierge de toute coloration. Il y a alors deux possibilités : soit les expériences continuent de défiler "devant" le témoin impassible qu'est la conscience, ou plutôt devant les consciences, car elles existent en nombre infini. Soit l'expérience elle-même cesse. Il ne reste plus qu'une conscience pure, dépourvu de tout objet. Soit conscience sans identification, soit conscience sans aucun objet, donc. 
On retrouve ces deux options dans toutes les philosophies inspirées par ou qui se ont évolué en parallèle avec le Sāṃkhya, comme par exemple le bouddhisme : selon certain, un bouddha a une expérience; seulement fort différente de la notre. Selon d'autres, un bouddha, contrairement à un bodhisattva, n'a plus du tout d'expérience au motif qu'il n'a plus de conscience (jñāna). Ce qui est discutable, évidemment. Mais ce sera encore, au Tibet, la thèse du kagyupa Phamo Droupa au XIIe siècle, ou même celle de Gampopa (bien que tout cela soit sujet à discussion).

La conscience sans objet n'est pas un objet de conscience. De plus, la conscience n'est pas un objet tout court. Elle ne peut devenir objet, pas même pour elle-même, a fortiori pour une autre conscience. Cette dernière inflexion de la thèse originelle est le propre de la Reconnaissance (pratyabhijñā), philosophie qui connu sa première formulation au Cachemire vers 950. Selon la Reconnaissance, quand je perçois une autre conscience (dans la télépathie réputée des yogins), en réalité je me reconnais, confusément, comme étant la même conscience se manifestant comme corps et esprit différents. Dans la reconnaissance de l'existence subjective d'autrui, il en va de même : je ne reconnais pas une autre conscience, mais bien plutôt je me reconnais comme conscience une qui se manifeste aussi comme corps et esprit d'autrui. Seulement, c'est une reconnaissance incomplète. Si elle peut certes déboucher sur la compassion (cette unité de la conscience est, selon Schopenhauer, la source de la conscience morale), elle ne peut aboutir à la reconnaissance de soi comme conscience absolument libre. Notons le chemin parcouru depuis le Sâmkhya (bien que celui-ci connu une évolution jusqu'à nos jours, quoique fort discrète) : la conscience n'est pas un objet, mais elle est libre de se manifester comme objet. C'est même ce pouvoir souverain qui la définit le mieux. La pureté de la conscience équivaut à son pouvoir de se manifester comme autre, sans limites, à l'image d'un miroir dont la profusion des reflets ne menace pas la limpidité, mais s'en trouve être au contraire l'indice.

Quoi qu'il en soit, dans tous les cas, la distinction entre sujet absolu et objets (dont le corps et l'esprit) reste un moment décisif et incontournable. Un point-clef. On pourrait citer des dizaines de textes, depuis les Upaniṣads jusqu'à Ramana et Nisargadatta au XXe siècle.

Soit. Mais qu'en est-il dans le bouddhisme ? Le dharma du Bouddha ne consiste t-il pas justement à rejeter cette distinction entre sujet et objet ? Dès lors, l'idée d'une conscience "pure", sans objet, ne doit-elle pas être dénoncée pour ce qu'elle est : une réification extrême de la "croyance à la réalité du moi" présente depuis des temps sans commencement (sahaja-satkāya-dṛṣṭi), base de l'imagination qui distingue et oppose le "moi" et "l'autre" (parikalpita-satkāya-dṛṣṭi), source de tous les maux ?


Il est vrai que le "noyau" doctrinal du dharma semble bien être l'idée que les choses - y-compris la conscience - n'ont qu'un seul fondement : l'absence de fondement. Car un fondement (āśraya), un substrat permanent des qualités passagères, est une chose qui ne dépend pas d'autre chose, mais dont les autres choses dépendent. On trouve certes des fondements relatifs. En effet, parmi les causes et conditions qui s’enchainent, s'entreproduisent sans commencement, certaines sont plus importantes, en ce sens que, sans elles, l'effet ne peut être produit dans sa forme propre. Ainsi, il faut de l'eau, du soleil et de la terre pour produire la pousse. Mais la graine reste la cause principale. Or, un fondement absolu, un fondement universel qui ne soit pas lui-même fondé en autre chose, est introuvable. Ce que l'on trouve bien plutôt, c'est que tout prétendu "fondement" dépend d'autre chose, et ainsi de suite, à l'infini. C'est l'interdépendance, la vacuité. Quand l'esprit comprend ce réel, tel quel, sans rien ajouter ni ôter, il est éveillé - bouddha.


Cependant aussi, dès l'origine semble-t-il, on trouve dans le corpus du dharma un passage sur un esprit "diaphane", clair et transparent, lumineux et alerte, lucide et vif (prabhā-svara), en lequel les émotions et les fictions mentales ne sont que des accidents, des étrangers de passage (āgantuka). Comme la conscience du Sâmkhya, permanente, qui se confond accidentellement, provisoirement, à ses objets, à ces objets que sont le corps, l'esprit, les possessions et autres choses.


Or, ce thème d'une conscience pure distincte des objets et de l'esprit imaginant ne fera que se développer jusqu'à aujourd'hui. 

Un premier tournant fût ici le développement de la théorie du "rien-qu'esprit" (citta-mātra), qui affirma aussi qu'à côté de l'esprit comme fond (ālaya-vi[kalpena]-jñānam), dont l'unité est purement imaginaire et impermanente, comme un fleuve, il existe une conscience pure (amala-jñāna).


Un second tournant fût l'apparition du corpus de la nature-de-bouddha, avec soûtras et traités à l'appui. Son message est simple : il consiste à inverser le dharma originel. Celui-ci disait que tout est impermanence, souffrance, impur et dépourvu de Soi (d'une conscience permanente). Celui-là affirme au contraire qu'il existe une conscience permanente, pure, bienheureuse, qui est un Soi. L'esprit (citta) et le corps - qui n'est qu'une cristallisation de l'esprit - voilent cette conscience pure comme les nuages voilent le soleil sans supprimer sa vertu. On a donc un schéma émanationniste : la pure conscience semble se transformer en l'esprit, qui engendre à son tour les corps et les mondes matériels, depuis le plus subtil jusqu'au plus grossier, "aussi nombreux que les grains de sable du Ganges".


Un troisième tournant fût l'apparition d'un corpus tantrique. Là, la distinction entre la pure conscience (jñāna) d'un bouddha et l'esprit d'un être ordinaire (citta) fût consommée.


Enfin, le dernier tournant consista, à partir du corpus tantrique, dans le développement d'un dernier corpus, celui du dzogchen nyingthig, depuis le 12e siècle et jusqu'au 21e. La distinction entre l'esprit et la pure conscience y est explicitement un point capital. Longchenpa, le principal formulateur de cette philosophie au XIVe siècle, va jusqu'à affirmer que, sans cette distinction, sans cette séparation entre l'esprit et la pure conscience, il est impossible de redevenir bouddha. L'être fictif qu'est l'esprit est condamné à errer dans le labyrinthe de ses effets spéciaux, se faisant lui-même en une boucle causale vicieuse (même si quelques moments agréables sont possibles). Une thèse vient d'être publiée sur le sujet[1]. Elle est intéressante, notamment parce qu'elle comporte une anthologie de textes sur la question. 

Donc la distinction entre la conscience et ses objets est aussi importante dans le bouddhisme que dans les autres écoles philosophiques nées en Inde.


Pourtant, l'auteur de la thèse, David Higgins, semble ignorer ce contexte. Il cherche les sources et les origines de la distinction uniquement dans le corpus bouddhiste. Un élément intéressant sur ce point est le titre d'un texte sanskrit attribué à un "totalement parfait"(mahāsiddha), que Higgins donne (p. 77) comme Citta-caitanya-śamana-upāya : Méthode pour guérir (en distinguant) l'esprit et la conscience. Le terme remarquable, dans ce titre, est caitanya. Higgins note qu'il est traduit en tibétain par sems nyid, "essence de l'esprit". C'est exactement cela. Mais il rattache caitanya au vishnouisme - peut-être à cause de Caitanyamahāprabhu, fondateur du mouvement Haré Krishna ? En tous les cas, il semble ignorer que le terme est central dans d'autres traditions, bien plus proches, dans le temps et dans l'espace, du dzogchen. Comme par exemple dans les Śivasutra 1, 1 : caitanyam ātmā : "le Soi est la conscience". Caitanya, comme le notre Abhinavagupta, désigne la conscience en son essence non-objectivable et cependant capable de se manifester comme n'importe quel objet. Conscience dynamique, contrairement à celle du Sāṃkhya, mais qui doit néanmoins être distinguée de l'organe interne comme de tous les objets, avant de pouvoir, dans un second mouvement, se reconnaître comme conscience libre, source et matière de tous les objets possibles. 


Le "shivaïsme du cachemire", c'est-à-dire la Reconnaissance, n'est en outre pas le seul courant philosophique du Cachemire à considérer que cette distinction est un point-clef. Un autre exemple est, en effet, le Traité qui est la méthode pour se délivrer (Mokṣa-upāya-śātra), mieux connu sous le nom de sa version brahmanisée, le Yogavāsiṣṭha. Dans ce texte immense - le plus grand texte du genre non dualiste - il est partout question de la distinction vitale entre l'esprit (citta, vijñāna) et la pure conscience (cit, saṃvit). Le "tout est esprit" (citta-mātra) n'est qu'une étape pédagogique vers le "tout est conscience" (cin-mātra), lequel, seul, est délivrance. Par exemple dans ce passage-ci :

A cette maladie nommée saṃsāra,
Il n'y a qu'un seul remède : la conscience pure (saṃvinmātra).
Pourquoi s'engager dans une activité qui n'est que mentale (cittamātra) ?
Si, laissant toute chose,
Tu demeures par-delà les empreintes (mentales),
Alors cette simple distinction suffira
Assurément à te libérer ![2]

On retrouve exactement la même thèse dans le dzogchen nyingthig et l'œuvre de Longchenpa. Il ressasse que ceux qui s'en tiennent au "tout est esprit" ou, pire encore, à un ruineux "l'esprit est le corps absolu (dharma-kāya)" ne sont que des imbéciles qui se ridiculisent et égarent les autres. Selon lui, la distinction entre l'esprit (citta) et la conscience sans objet (vidyā, praty-ātma-vedanīya-jñāna, etc.) est le point-clef, la clef de voûte, de tout le dharma. Reconnaître la conscience permanente qui transcende tout objet, tout point de référence, tout point d'appuis, qui n'est pas produite ni détruite, qui est inconditionnée (et qui n'est donc pas "vide de nature propre"), qui est "vide" seulement en ce sens qu'elle n'est pas objet ni conscience d'objet (les autres philosophies non dualistes de l'Inde ne disent pas autre chose !), qui est par-delà l'esprit, qui est immuable, indestructible et permanente - telle est l'Intention de tous les Eveillés, l'Idée de tous les bouddhas, le carrefour de tous les enseignements, la clef qui ouvre la porte de la citadelle de l'éveil-en-cette-vie et donne accès au trône du corps absolu. 

Donc le dzogchen est bien plus proche du shivaïsme du Cachemire que de toute autre philosophie, bouddhiste y-compris. Le dzogchen rompt avec le noyau du bouddhisme (tout est conditionné, interdépendant et impermanent) et renoue avec des philosophies non-bouddhistes comme le Sāṃkhya. Chose encore plus remarquable, d'autres courants, inspirés eux-aussi par le bouddhisme yogācāra, ont eux aussi évolués de façon analogue, comme en parallèle avec le dzogchen. Le Yogavasiṣṭha en est l'exemple le plus frappant, mais il n'est sans doute pas le seul.

Dans toutes ces philosophies donc, la distinction entre la conscience - sujet véritable - et ses objets passagers, est le point capital.  



P.S. : Le bouddhisme dans sa forme la plus développée - indo-tibétaine - structure le corpus du dharma (dharmakâya textuel) en trois cycles, trois "roues". Ces cycles ne correspondent pas exactement au contenu effectif des textes enveloppés, partie à cause du besoin de simplifier, partie en raison du dessein de trahir quelque peu leur contenu. Dans ce schéma, le premier cycle porte sur l'éthique comme préparation à la contemplation. Il est censé correspondre au bouddhisme ancien, theravâda en gros, mais bien sûr il est tellement réducteur qu'il ne faut certainement pas s'y fier pour se faire une idée correcte de ce bouddhisme ancien. Le second cycle porte sur la vacuité l'épistémologie comme préparation à la contemplation. Cette préparation intellectuelle passe par l'analyse des phénomènes, analyse qui conclus à leur absence d'existence indépendante et donc à leur nature illusoire. C'est sans doute ici que le réductionnisme forcené de ce schéma des trois roues est le plus flagrant. Car le contenu effectif de cette seconde "roue", à savoir, les soûtras de la Perfection de sagesse et les œuvres de Nâgârjuna, ne se présentent pas comme de simples outils de négation d'une illusion pour ensuite affirmer une autre réalité, cachée par cette illusion. L'illusion est la réalité. Et l'éveil consiste seulement à s'éveiller au fait que ce que nous prenons pour la réalité est une illusion. Rien de plus. Un vers tchan le dit fort bien : "Ce que l'être ordinaire prend pour la réalité est une illusion. Alors que le sage voit que l'illusion est la seule réalité". Le troisième cycle est la fin des deux autres : la véritable contemplation du réel, qui n'est pas simplement l'interdépendance des phénomènes, mais un substrat sous-jacent (āśraya, ālaya), une substance immuable (tattva, vajra) révélée par les négations du second cycle. Concrètement, ce sont les textes sur la "nature de bouddha". Il y a des raisons de penser que ce troisième cycle a son origine dans l'abhidharma, école bouddhiste qui considère que les phénomènes existent, alors que le bouddhisme primitif refusaient de dire que les choses existent ou n'existent pas, se contentent de montrer qu'elles dépendent toutes d'autre chose pour se manifester. Du coup, l'abhidharma à supposé un substrat de ces phénomènes existant. C'est clair dans cette stance, reprise par tous les partisans d'une nature de bouddha immuable :

La substance qui n'a pas son origine au sein du temps
Est le substrat de tous les phénomènes.
Parce qu'elle existe, toutes les formes d'existence (sont possibles dans le saṃsāra),
Ainsi que la réalisation du nirvāṇa.[3]

Il est donc certain qu'une partie du bouddhisme a dévié du bouddhisme. Les deux premiers cycles sont bouddhistes parce qu'ils en portent les empreintes (les quatre "sceaux" : impermanence, souffrance, absence de soi et possibilité d'une guérison définitive). Mais le troisième cycle, celui de la nature de bouddha, s'en écarte dans les grandes largeurs.  Mieux : il est une tentative - réussie si l'on en juge par le nombre de philosophes bouddhistes qui y adhèrent - de subversion du bouddhisme.

Bien entendu, on peut interpréter ces cycles différemment. On peut dire, par exemple, que ce cycle de gloses et de révélations sur la nature de bouddha, sur le potentiel infini que tous les êtres (depuis "dieu" jusqu'au vers de terre) portent en eux, n'est qu'une préparation en forme d'encouragement en vue de l'aride cycle sur une vacuité comprise comme interdépendance. Les cycles trois et deux doivent être intervertis. C'est mon interprétation, et celle, par exemple, de Tzongkhapa (bien que je ne sois pas adepte de Shugden !). Mais la première interprétation a dominé et domine encore. C'est l'interprétation de Longchenpa[4]. Selon lui, la vacuité n'est pas le fin mot du dharma, mais seulement un stratagème pour vaincre l'attachement aux apparences et préparer à la révélation de ce qui repose au fond des apparences, la nature de bouddha, le fond de liberté (grol zhi), substrat immuable des qualités de l'éveil. 

Évidement, cela ressemble au "Soi" des hindous. Mais Longchenpa avance plusieurs arguments qui sont censé les distinguer : a) Le Soi des hindous n'existe pas, il n'est qu'une projection mentale (adhyāsa), alors que celui des bouddhistes existe réellement (!) ; comme pétition de principe, il est difficile de faire mieux... en plus de l'ironie du retournement. En effet, il ne reproche pas simplement aux hindous de croire en un Soi, mais il leur tient plutôt rigueur de ce qu'ils croient en un Soi qui n'existe pas ! ; b) "Ils" croient que le Soi peut être mesuré (l'argument se passe de commentaire ; je rappellerais simplement que Longchenpa lui-même a commenté le corpus du bouddhisme du nyinthig comme étant la quintessence et le sommet de tout le bouddhisme, alors que les textes du nyingthig répètent que le corps absolu est "de la taille d'un pouce" - aṅguṣṭha-mātra, tshon skor gang, ce qui n'est qu'un symbole de l'unité de la conscience, symbole emprunté aux Upaniṣads les plus anciennes) : c) "Ils" ne connaissent pas les qualités du Soi, comme les corps et les sagesses primordiales. Comme si tous les hindous (tīrthika) partageaient les mêmes croyances et les mêmes positions philosophiques ! 

Bref, ces acrobaties plus ou moins heureuses ne font que confirmer notre thèse : une partie du bouddhisme croit en l'existence d'une conscience permanente.


P.P.S. : un article tout frais d'Elisa Freschi sur la question de savoir si les auteurs sanskritophones sont fiables quand ils décrivent une autre philosophie. Cette question de la fiabilité des descriptions des autres positions philosophiques s'est posée lors de mes dernières conférences sur la Reconnaissance. Le portrait que Kshemarâja fait des bouddhistes mâdhyamikas est-il fiable ? Le portrait qu'Abhinavagupta dresse de Mandana Mishra (selon toute vraisemblance) est-il exact ?

[1] The Philosophical Foundations of Classical rDzog chen in Tibet, David Higgins, Université de Lausanne, 2012.
[2] 3, 66, 18-19, tels qu'édités par J. Hanneder, Studies in the Mokopāya, p. 180.
[3] Mahāyāna-abhidharma-sūtra, cité dans la ṭīkā ad Uttaratantra, 72, 13 :
anādikāliko dhātu sarvadharmasamāśraya/ tasmin sati gati sarvā nirvāṇādhigamo'pi ca//.
[4] Sems nyid ngal gso 'grel, vol. I, p. 329, cité par Higgins, p. 266.

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