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dimanche 16 mai 2021

Le secret de l'éveil





Qu'est-ce qui fait la différence entre l'état de silence intérieur où tout semble transparent, baigné de lumière, et l'état ordinaire, parasité de bruits, encombré de tensions vaines ?

L'attention. 

Le Tantra invite donc à un surcroît d'attention. Il s'agit de chercher (carcâ), d'examiner (vicâra), de regarder de plus près (anveshanâ), de se familiariser avec (parishîlana) notre essence, avec l'expérience, afin de reconnaître en elle le divin.

Cependant, ces termes pourraient suggérer une recherche exclusivement discursive. Il n'en est rien. Il s'agit d'une attention directe, muette pour le principal, qui plonge dans l'attention silencieuse, sans nécessairement chercher une réponse verbale.

Kshemarâja décrit ainsi cette quête spirituelle :

sadvimarśabalenaivaṃ nityaṃ yaḥ pariśīlate /
sa muktaḥ sarvabandhebhyo nityānandamayo bhavet // 21 //
"Qui se familiarise sans cesse (avec l'expérience)
par la force de la conscience véritable,
celui-là est délivré de tous les liens,
il en viendra à déborder d'une félicité perpétuelle."

cidvahnir grasate so 'yaṃ suprabuddho 'sty asau yadā /
tadāsau vimalo jñeyam cidvahniḥ sarvabhakṣakaḥ // 22 //
"Le feu de la conscience dévore (tout combustible) ;
quand il est bien éveillé,
que ce feu conscient immaculé,
dévore tout les objets."

etadbalena saṃyukto yogī nirvāṇalakṣaṇaḥ /
padaṃ prāpnoti vimalaṃ so 'cirān nātra saṃśayaḥ // 23 //
"Recueilli, le yogî
atteint le Nirvâna.
Il atteint sans délai l'état immaculé,
il n'y a aucun doute à ce sujet !"

cidvahnir balalābhe 'pi viśvam ābhāti cinmayam /
svānandāmṛtakallolam etad ucchalitaṃ bahiḥ // 24 //
"Même quand le feu de la conscience a (re)trouvé sa force,
il manifeste toutes choses comme pleines de conscience,
vague du nectar de félicité innée
qui déborde à l'extérieur (aussi)".

tad eva śyānatāṃ yātaṃ bhāvarūpair vibhāvyate /
svātmā maheśvaro devaḥ krīḍate parameśvaraḥ // 25 //
"Et c'est cela  qui se cristallise
et c'est cela que l'on considère comme étant l'essence des choses.
Notre Soi est le Maître des maîtres :
Dieu joue ainsi, souverain suprême."

(Le Jeu de la conscience, Bodhavilâsa, attribué à Kshemarâja)

_________________________________

L'idée est que tout est conscience de soi. Il n'y a pas dualité du sujet et de l'objet. L'objet (=le monde) est le sujet se percevant soi-même. Mais dans le cas de l'expérience ordinaire,  cette expérience de soi est méconnue : elle est prise pour l'expérience d'une réalité étrangère. Je crois que cette table existe, indépendamment de la conscience que j'en ai. Cependant, même dans ce cas, le "feu de la conscience" continue de brûler, car sans cela il n'y aurait aucune expérience, même incomplète ou déformée. Le feu couve sous la cendre et continue, à un régime certes faible, à consumer son combustible, c'est-à-dire les choses, mais seulement partiellement. 

La conscience, en prenant conscience de ce qui se présente, devrait réaliser qu'elle est toujours tout, sans laisser aucune trace, comme un feu qui brûle parfaitement ou comme une digestion idéale. Mais dans l'état ordinaire, ce pouvoir est comme endormi. Il y a donc des restes, des reliquats, des déchets. La combustion est incomplète, la conscience est incomplète. Or, ces déchets sont les semences des objets à venir. Tant que tout n'a pas été digéré, immergé et consumé dans le feu de la conscience, cela réapparaît. Doutes, questionnements, hésitations, craintes, scrupules, tensions, tout cela réapparaît jusqu'à réintégration complète.

Cependant, l'univers ne disparaît pas pour autant. Seuls les dissonances cognitives, pourrait-on dire, disparaissent. Mais les choses elles-mêmes apparaissent, encore et encore. Seulement, elles sont désormais pensées et perçues comme étant conscience. Conscience, donc félicité. Ce ne sont plus des objets étrangers qui s'imposent, mais un "jeu" gratuit, sans poids, sans tensions. Une extase sans fin. Tout est manifesté à chaque instant, tout est repris à chaque instant, comme un feu qui consume tout. C'est un cycle :  l'eau de la conscience se fait glace, puis fond et retrouve son état liquide. Tout baigne dans le nectar de la félicité innée.

Tout le secret donc, repose dans ce surcroit de conscience. Plus précisément, dans cette augmentations de l'intensité, éveil au silence vibrant, d'abord entre deux pensées, puis lors des pensées elles-mêmes.

jeudi 18 mars 2021

La forme révèle le Soi suprême




 vigalitasarvavibhedaṃ sarvavibhedātma cidghanānandam |

yat tava tattvaṃ bhagavaṃs tasyānukṛtiṃ tvadākṛtiṃ vande || 4

"Ô Seigneur, je célèbre ton être 

en qui toute séparation a disparue,

et pourtant âme de toute séparation, 

car tu es félicité, 

conscience ininterrompue.

Je célèbre ton exemple, ta forme."

rekhāpuruṣaḥ puruṣaṃ varṇalipir varṇasaṃcayaṃ yadvat |

tadvat vicitrarūpaṃ tvām ākāro vyanakti paramātman || 5

"De même que les formes

de la personne révèlent la personne

et que les formes des lettres 

révèlent l'écriture,

de même cette forme merveilleuse 

(de l'univers) te révèle :

la forme révèle le Soi suprême."

tatrāvikalpam eva tvāṃ cidrūpaṃ samāviśya |

vimṛśāmaḥ kim api manāṅ na hi tattvaṃ kalpanāviṣayaḥ || 6

"Alors, sans hésiter, 

je me laisse envahir 

par ta forme de conscience ;

mais le peu que je réalise

n'est pas (ton) être, 

car il est au-delà du domaine de la pensée."

Kshéma Râja, Bhairavânukaranastotra


vendredi 8 mai 2020

Le yoga de l'éveil de la Koundalinî

Hanuman as Yogi India, Kerala, Cochin, early 19th century Teak ...



"L'éveil de la Kundalinî".
J'avais lu ces mots pour la première fois dans l'Homme-Dauphin de Jacques Mayol, quand j'avais 14 ans. Il parlait d'une puissance mystérieuse et dangereuse. Et comme il parlait aussi de zazen, je m'étais confectionné un zafu. 

Par la suite, j'ai étudié, fais des expérience et plus encore, j'ai écouté d'autres me raconter les leurs. Comme je pratique le sanskrit, j'ai pu commencer à accéder aux textes, au-delà de ceux publiés par Arthur Avalon et recyclés à l'infini par le Nuage et ses entrepreneurs.

Récemment, j'ai lu une étude sur le yoga du Netra Tantra par Bettina Baümer, très clair et précis.
Le Netra enseigne trois yogas : le yoga des rituels, avec Mantra, Yantra et Mudrâ. Mais ce yoga implique aussi le second yoga, celui du corps subtil. Car "seul Shiva peut adorer Shiva". Et pour devenir Shiva, il faut devenir Shiva. Et pour devenir Shiva, il faut parfaire le yoga du corps subtil. Et pour parfaire ce yoga, il faut commencer par le yoga de l'éveil de la Kundalinî.

Et ce yoga est donc basé sur celui du corps subtil, c'est-à-dire le yoga de l'éveil de la conscience, de l'énergie vitale, du réveil de la vie se délivrant de l'emprise des mots.
Elle part d'en bas et s'élève en haut à travers le canal central, comme un flot ou un feu.

Elle travers 6 centres, 5 espaces, 3 luminaires, 3 cibles, 12 noeuds, 16 supports vitaux.

Ce sont différentes manières de nommer les chakras et les trois canaux principaux.
Une fois en haut, un flot de nectar s'écoule et inonde le corps "jusqu'à travers les pores de la peau" précise le commentaire de Kshémarâja.


Le yogî devient immortel : son corps se transforme en corps divin libre de toute maladie. Il est à la fois libre du corps et incarné, bhoga et moksha, libre de toute passion et libre pour toute action.

Le point est qu'il y a deux méthodes pour ce yoga :
- la méthode tantrique, plus détaillée, graduelle et fondée sur l'effort de l'adepte.
- la méthode ésotérique kaula, plus simple, directe, fondée sur la spontanéité du ressenti.

Malgré des description détaillées, dans ce tantra et d'autres (dont des passages sont repris dans les purânas, les upanishads et les textes de hathas-yoga), la pratique conserve son mystère. On sent qu'il s'agit d'une pratique concrète décrite à travers des symboles, comme dans l'alchimie. Mais il y a des éléments concrets : l'observation de la respiration, la concentration et des contractions du fondement. Le corps est au cœur de cette voie. Ainsi que la vibration, l'idée de pulsation, que ce soit les cycles de la respiration ou le "scintillement" (sphurattâ) de l'attention.

Mon impression est que la pratique est simple, comme en témoignent plusieurs versets du Vijnâna Bhairava Tantra et la méthode kaula. Le point de départ consiste à poser l'attention entre expir et inspir. Le reste évoque l'expérience à l'aide de symboles, car il faut inventer pour décrire ce que le langage quotidien n'a pas pour vocation de décrire. 

mardi 7 avril 2020

Au moment du désir de percevoir...

Snow Leopard (Gaze) | Flickr - Photo Sharing!

didṛkṣayeva sarvārthān yadā vyāpyāvatiṣṭhate /
tadā kiṃ bahunoktena svayam evāvabhotsyate // 
Explication : yathā paśyantīrūpāvikalpakadidṛkṣāvasare didṛkṣito 'rtho 'ntarabhedena sphurati tathaiva svacchandādyadhvaprakriyoktān dharādiśivāntāntarbhāvino 'śeṣānarthān vyāpyeti sarvam aham iti sadāśivavat svavikalpānusaṃdhānapūrvakam avikalpāntam abhedavimarśāntaḥkroḍīkāreṇācchādya yadāvatiṣṭhate asyāḥ samāpatterna vicalati tāvad aśeṣavedyaikīkāreṇonmiṣattāvadvedyagrāsīkārimahāpramātṛtāsamāveśacamatkārarūpaṃ yat phalaṃ tat svayam evāvabhotsyate svasaṃvidevānubhaviṣyati kim atra bahunā pratipāditena /
___________________________________________________


"Quand il infuse tous les objets
au moment même du désir de percevoir,
alors... à quoi bon trop de mots ?
Il en fera l'expérience par lui-même."

Poème de la vibration, III, 11

Explication de Kshema Râdja :

"Au moment du désir de percevoir, au moment où il n'y a pas encore de concepts, quand [la conscience] est vision panoramique, c'est-à-dire quand il désire percevoir l'objet [mais] à l'intérieur, sans séparation : c'est exactement de cette manière et à ce moment-là qu'il infuse tous les objets, depuis l'état le plus élevé jusqu'au plus bas. Ces état de conscience sont décrits dans le Tantra de Svacchanda et d'autres.
Ainsi il recouvre tout en embrassant tout, en un état qui est une réalisation qui commence par le concept global du Soi "je suis tout" [mais] qui finit par être sans concept.
Tant qu'il demeure ainsi, sa réalisation ne change pas.
Le fruit est un émerveillement, une plongée dans le moi véritable et infini qui dévore les choses [en les infusant, en les embrassant]. C'est un état d'éveil d'expansion (unmesha) qui résulte de l'unification de tous les objets [au sein de ce désir de percevoir]. 
Cela, il en fait l'expérience par soi-même, par sa propre expérience (samvit).
Dès lors, à quoi bon de longues explications ?"

Pour méditer ainsi : le regard bien ouvert, légèrement étonné. La présence s'éveille, un silence lumineux s'invite.

dimanche 19 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXXIX à la fin

Suite et fin du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), poème tantrique attribué
à Kshéma Râdja :


Quand ce yogi joue à ce jeu (de la conscience),
il habite le royaume des Seigneurs des Mantras.
Quand il est ainsi "potentialisé",
il joue comme le Maître,
avec son énergie qui va en se déployant. 39

Ainsi, la liberté de ce Maître des mondes
qui infuse toute chose,
qui est doué de diversité et de différences,
est (pourtant) indivise et égale
quand il habite le royaume
de la merveilleuse multiplicité (du monde). 40

"Telle est (la conscience) non duelle",
l'ambroisie de l'ultime connaissance.
Qui la boit est guéri,
il n'est plus empoisonné par le samsara ! 41

Ceux qui sont mûrs doivent
pratiquer ce Jeu de la conscience
pour atteindre Dieu,
ils doivent étudier cet enseignement
absolument limpide
du roi nommé "Bonheur". 42


Tel est l'enseignement de yoga nommé "le Jeu de la conscience"

composé par le sublime Kshéma Râdja. 

"Les Seigneur des Mantras" sont des sortes d'archanges. Ici, désigne un état de réalisation spirituelle
où l'expérience de la dualité (perceptions, pensées) n'empêche plus du tout
l'expérience de l'unité de la conscience : tout est reconnu, pensée, ressenti
et jugé comme un seul être se divertissant à l'infini.
A la fin, jeu de mot sur le nom de l'auteur, Kshéma Râdja, "le roi du bonheur".
Le reste est clair.

samedi 18 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXXVII et XXXVIII

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa),
poème tantrique attribué à Kshéma Râdja.

Le yoga de la reconnaissance comprend deux phases :
d'abord la reconnaissance de notre vraie nature,
conscience créatrice de tout et au-delà de tout ;
puis, à partir de cet éveil initial,
stabilisation même en dehors de la méditation :

La vraie nature du yogi
se manifeste clairement à lui
même quand il ne médite pas.
Il est établi dans la conscience éveillée
et dans la délectation
perpétuelle de la félicité (de la conscience). 37

Ce yogi est absorbé à l'intérieur
dans le jeu (de la conscience) :
"(Tout) cela est la conscience,
ma vraie nature en sa plénitude,
le déploiement de la vitalité du Mantra,

débordante de la félicité de la manifestation !" 38 

L'éveil ne se voit pas à l'extérieur.
La tradition affirme que les pouvoirs surnaturels 
ne prouvent rien, qu'ils peuvent être des obstacles à l'éveil,
et que l'éveil est possible sans ces pouvoirs.
Par exemple, Abhinava Goupta explique
qu'il existe plusieurs variétés de "montée de la Koundalinî".
Quand on est attaché à des fantasmes de domination
ou de contrôle, prisonnier que l'on est de l'aveuglement, 
alors l'énergie s'arrête dans chacun des chakras et des expériences 
et des "pouvoirs" apparemment extraordinaires se manifestent.
Mais quand on est mûr, l'énergie monte sans s'arrêter,
et nul pouvoir spécial ne se manifeste.

La "vitalité du Mantra" est la conscience, le désir, l'énergie, la vibration, 
l'être-en-train-de-se-manifester.
C'est l'expérience à reconnaître, le point essentiel selon le tantra non-duel.

vendredi 17 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - verset XXXVI

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa),
poème du shivaïsme du Cachemire.
Qu'arrive t-il à celle qui ouvre sa conscience ?
Vu de l'extérieur, la yogini
vit comme chacun.
Mais en réalité, 
même quand elle ne semble pas méditer,
elle vit "autrement" :

Cette (yogini) erre de-ci, de-là,
ivre d'une pure ivresse
due au parfum intérieur du samâdhi.
Et encore et encore,
elle réalise (la réalité divine)

par la seule force de l'extase créatrice. 36

(en fond musical, la râginî Todî,
"entité" musicale qui dépeint une yoginî qui se promène seule
dans la nature, et qui ensorcèle, en quelque sorte,
les animaux avec les son de sa vînâ) :


Le "parfum" traduit ici samskâra, l'habitude.
L'exemple traditionnel est la branche d'arbre : 
on la plie ; mais une fois lâchée, elle reprend sa forme initiale.
D'habitude, si j'ose dire, l'habitude
est vue de façon négative,
en particulier dans les approches non-duelles anti-dualistes
qui ne jurent que par le sans-forme, le "sans..." et la transcendance.
Mais ici, la liberté de la conscience est décrite,
paradoxalement, comme un conditionnement.
Un parfum qui persiste au sortir de l'enstase du samâdhi.
N'importe quelle perception, pensée ou émotion
peut (mais rien n'est garanti) plonger cette yogini
dans "l'extase créatrice" (visarga), littéralement
"l'éjaculation", et aussi le phonème "ah",
lequel s'écrit, dans les langues de l'Inde, avec deux points ":"
qui symbolisent le Jeu de la conscience,
le jeu, érotique et orageux, de Shiva et Shakti.
(dans l'original, il est question du yogi, au masculin...)

jeudi 16 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXXIV et XXXV

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa).

L'auteur décrit encore quelques moyens d'élargir la conscience,
mais on remarquera le "Ô Déesse !". 
Que vient-il faire ici ?
Comme s'il s'agissait d'une extrait d'un tantra. 
Bref :

L'élargissement du Domaine du centre,
c'est encore le repos au début et à la fin
(des respirations, des pensées),
la dissolution (de l'énergie mentale)
dans le Point et la Résonance (de om ou équivalent),
embrasse (les émotions intenses) comme
la peur, le doute, la colère, le dégoût... :
Ô Déesse !
Qui est ainsi "potentialisé"
atteint l'ultime perfection en quelques jours / jour après jour. 34-35

L'écoute de la respiration : se laisser aller 
dans les moments d'apesanteur, à la fin de l'expir,
à la fin de l'inspir.

Chanter "om" (ou "hrim", "aim", etc.) l'esprit bien concentré sur la vibration,
et laisser cette attention mourir avec le son : la vibration grossière disparaît
dans la vibration, dans la conscience, comme une vague dans la mer.

"Embrasser les émotions", ça n'est pas de la psycho-thérapie soixante-huitarde :
juste plonger dans l'instant ou l'énergie monte, avant qu'elle
ne s'empare d'un objet et prenne la forme d'une alternative.
"Potentialisé" : moche, mais... cela rend shaktah, "empowered".
On notera, enfin, le flou sur l'efficacité : "en quelques jours" ou "jour après jour".
Mais la première interprétation est la plus crédible.
Tout ça est censé être rapide.
Le reste est clair. 

mercredi 15 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXXII et XXXIII

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa).


A présent, l'auteur détaille un peu chaque "moyen" de
se ressourcer dans la "force du Soi" (sva-bala, âtma-bala).
Ici, trois moyens sont décrits :

(a) Il suffit de ne penser à rien
pour détruire les doutes.

(b) Quand la conscience est éveillée,
cette Energie joueuse
s'éprend de passion pour le mandala des phénomènes. 32

(c) Quand elle est ainsi passionnée,
(le yogi) contemple
 le flot divin, limpide.
Tel est la "contraction de l'énergie",

disent ceux qui parlent de l'Immense. 33

Les b et c sont ésotériques mais,
mais je 'lai dit à propos du dernier verset,
il s'agit simplement de s'intérioriser,
ou bien de méditer les yeux grands ouverts.
Mais ces versets, moins clairs,
suggèrent que Kshéma Râdja n'en est pas l'auteur.
Ou alors, de "quand la conscience" jusqu'à " l'Immense"
décrirait la pratique de l'épanouissement de l'énergie,
et il faudrait alors lire shakti-vikâsam
au lieu de shakti-samkocam.
Le "mandala des phénomènes", le "flot divin",
c'est simplement le flot des perceptions,
"contemplé" dans le silence intérieur
au sein de l'épanouissement de l'énergie,
c'est-à-dire de la méditation de Shiva,
où le yogi médite les cinq sens sans les bloquer,
mais en restant intérieurement muet,
"comme un enfant dans un temple".

mardi 14 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - verset XXXI

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), 
poème du shivaïsme du Cachemire attribué à Kshéma Râdja.



L'accomplissement de l'humain est,
selon le "shivaïsme du Cachemire",
 la reconnaissance de ce qu'il y a
de divin en nous, c'est-à-dire la conscience,
décrite comme "vibration", ou mouvement immobile, 
ou subtil (selon les interprétations).
Cette reconnaissance procure
"la force du Soi", c'est-à-dire la conscience en sa plénitude,
avec tous ses pouvoirs.
L'expression "la force du Soi" ou "notre force"
est centrale dans l'Enseignement sur la Vibration
(Spanda-shâstra ou kârikâ), et Kshéma Râdja
s'en inspire beaucoup.

Mais comment atteindre cette "force" ?
Par la reconnaissance, et plus particulièrement
par l'observation de l'expérience ordinaire,
pour y reconnaître l'activité divine (les "cinq Actes" de Shiva).
Dans cette méditation où l'on reconnait 
la conscience comme source créatrice des perceptions
et des pensées, on se plonge en particulier
dans les intervalles entre deux pensées, deux perceptions.
Pour l'auteur, Kshéma Râdja, c'est le "moyen" 
le plus puissant.
Mais il y en a d'autres, d'où ce verset :

Quant aux moyens d'épanouir le royaume du centre
- repos dans la force -
ils sont multiples :
détruire les doutes, contracter

ou dilater (l'énergie)... 31

Le "centre", c'est la conscience, car la conscience
se révèle en sa nudité "au centre", dans l'intervalle
entre deux pensées, deux perceptions, deux actes,
comme par exemple entre deux respirations.


"Détruire les doutes" est, après l'observation directe
de l'expérience quotidienne, le moyen le plus élevé,
car "non-mental" : en-deçà de tout doute,
on plonge dans le pur jaillissement de l'énergie,
du désir, aussi appelé "volonté", "jaillissement",
"vague", "énergie", "élan" et "vibration".
Et donc, on détruit les doutes,
car on se plonge en ce qui est en amont
de toute alternative.
Kshéma Râdja, dans le Coeur de la Reconnaissance,
dont ce poème est un abrégé,
emploie aussi l'expression
"ne penser à rien".

"l'Energie" (shakti), c'est le corps, mais le corps perçu,
à la première personne. Ce qui inclut l'entendement, 
la mémoire et l'imagination.
La "contraction de l'énergie", c'est simplement la concentration
au sens classique, le "retrait des sens", non par un effort violent,
mais en s'ouvrant au ressenti spontanément présent
qui nous entraîne vers l'intérieur.
"Dilater l'énergie", c'est la méditation de Shiva (shiva-mudrâ),
les yeux et les autres sens grands ouverts,
sans barrière entre l'extérieur et l'intérieur,
"comme un vase plongé dans l'eau,
plein dehors, plein dedans".

le "etc." suggère la sensualité : boisson, gastronomie,
art et jeux érotiques, tels qu'indiqués dans le Vijnâna Bhairava.
On notera que le yoga (avec postures et prânâyama) est absent,
de même que les mantras.

dimanche 12 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - verset XXX



Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), poème du shivaïsme du Cachemire attribué à Kshéma Râdja :

La vision de connaissance
s'ouvre en grand,
immaculée, lumineuse, pure,
débordante d'une éternelle félicité,
sans égale,

sans même avoir à détruire la "prison" du corps. 30

En se familiarisant avec "le centre" entre deux pensées,
le yogi gagne "la force du Soi" et la vision divine,
qui, en gros, perçoit sans bavardage intérieur,
un peu comme un enfant.
Cet état est l'absolu, le but ultime du shivaïsme du Cachemire,
l'état sans égal (anuttara), qui enveloppe à la fois
la dualité (puisqu'il y a perception) et l'unité (pas de bavardage intérieur).
Et donc, il n'est pas question de "prison du corps" (deha-jâla)
dont il faudrait se délivrer.
Les autres traditions de l'Inde ne proposent pas une véritable liberté en cette vie.
Même dans le Vedânta, c'est un état imparfait, en attendant la mort,
un état qui s'explique par un "reste d'ignorance", car la connaissance
et l'ignorance sont incompatibles. Il en va de même pour le Sâmkhya et
le yoga de Patanjali.
Ici, en revanche, le corps est la chair de Dieu, élargie à tout ce qui est perçu.
Il n'y a donc pas à le rejeter, et une véritable "liberté en cette vie" (jîvan-mukti)
est possible.

vendredi 10 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXIV à XXVIII

Suite de la traduction du poème sanskrit attribué au maître du shivaïsme du Cachemire Kshéma Râdja, le Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa).


La conscience, jeu de Lumière et de Pensée, désire librement jouer au jeu de la manifestation de tous les possibles. L'Être ineffable se réalise ainsi
comme individu. Dans l'oubli de son Soi,
de son essence de libre conscience transcendante,
il est livré à la sauvagerie de ses propres énergies.
Mais il reste essentiellement libre,
et parfois il se reconnait comme Créateur.
Il gagne ainsi "la force" (bala), la puissance
de créer, propre à la conscience divine :

Et quand il a obtenu cette force,
le feu de la conscience
manifeste l'univers comme débordant de conscience :
délicieuse vague de nectar,
félicité du Soi
qui s'épanche au dehors. 24

Quand ce même (nectar de conscience)
se cristallise, il se déploie
à travers les phénomènes.
Le Maître des maîtres, le maître absolu
qui est notre Soi, joue ! 25

Celui qui sait cela
est à la fois libre et capable de libérer
en un instant la totalité des êtres
prisonniers de la terreur du samsara. 26

Quiconque possède la force de la félicité
vit dans le royaume de l'essence.
Telle est la condition de celui qui jouit
de la claire et parfaite manifestation éveillée. 27

Pour celui qui est établi en l'essence,
cet état est atteint même entre deux samâdhis.
Moyennant cet élan,
ceci peut être compris par tout le monde ! 28

C'est clair.
Je vous rappelle que ce poème est
une version du Cœur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridaya), aussi appelé Soûtras de la Shakti,
traduit et commenté aux éditions des Deux Océans 
sous le titre Au cœur des tantras,
qui vient d'être réimprimé.

samedi 28 octobre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXI à XXIII

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), petit poème sanskrit attribué à Kshéma Râdja,
maître du shivaïsme du Cachemire du XIe siècle : 



Celui qui, chaque jour,
se familiarise ainsi
(avec sa propre conscience)
au moyen de la force
de (cette) vraie conscience (elle-même),
celui-là est délivré de tous les liens :
chaque jour, il déborde de félicité ! 21

Le Feu de la conscience
consume (toutes choses).
Quand il est bien éveillé,
quand il flambe en grand,
alors sache que ce Feu immaculé
dévore tout ! 22

Uni a cette force,
le yogî est certes délivré, nirvâné...
C'est sans tarder qu'il  entre 
dans le royaume sans taches :
aucun doute là-dessus ! 23

Pourquoi la conscience est-elle un "feu" ?
Parce que, comme un feu qui,
en brûlant, assimile le combustible à lui-même,
le transforme en feu,
la conscience transforme en elle-même
tout ce qu'elle connait :
par exemple,
quand je mange une pomme,
celle-ci devient conscience lumineuse,
sans forme ; elle disparaît, littéralement,
dans le vide conscient.
Comment le comprendre ?
Faites l'expérience !
vérifiez par vous-mêmes !

mercredi 25 octobre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XVII à XX

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), 
attribué à Kshéma Râdja.
Il s'agit d'une version en vers
du Cœur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridaya)
que j'ai traduit ailleurs et qui est paru
sous le titre Au cœur des tantras,
aux éditions des Deux Océans.



Suite du texte, traduit du sanskrit :

Quand l'Energie se détend,
il est célébré Souverain des Energies
par les philosophes.
Quand l'Energie se contracte,
la tradition dit qu'il est "contracté" :

il se réincarne dans le samsara. 17

Car la Mâyâ, quand elle est examinée,
même un peu,
se dévoile comme Création.
Un autre Energie
connue comme "Subsistance". 18

(Et) quand elle résorbe (les choses en elle-même),
cette déesse est Résorption.
Elle est Grâce, quand elle reprend (tout)
dans l'unité de la conscience.
Et quand elle ne manifeste pas
l'unité de (tout) cela,
elle est Voilement. 19

Ainsi, le flot des Cinq Actes
est toujours présent en chacun de ses aspects.
Quand il est (re)connu,
il est comme la Pierre Philosophale.

Sinon, il reste stérile. 20

L'Energie (shakti), c'est ici la Vie,
telle qu'elle s'exprime dans les activités du corps et de l'esprit.
Quand cette Shakti n'est pas pleinement reconnue
comme Energie de notre Soi,
elle nous emprisonne, elle se "contracte".
Quand elle est pleinement reconnue,
elle s'épanouit, se détend,
de dilate à l'infini.

Comment reconnaître la Shakti ?

En l'illuminant (âlokitayitum), c'est-à-dire en l'observant directement.
Mais cela ne suffit pas : il faut encore la reconnaître,
c'est-à-dire faire le lien entre ce qui est observé directement,
et le concept que nous avons de l'Oeuvre divine.
Cette dernière est nommée "le Cinq Actes" ou quintuple activité
dans le shivaïsme, car elle comporte cinq phases :
création, subsistance, destruction, voilement et dévoilement.
Dans l'expérience ordinaire,
cette Oeuvre est bien présente :
quand je vois un vase bleu, c'est l'Energie de Création.
Quand il subsiste un moment dans mon champ de perception,
c'est la Subsistance.
En tant que cette perception a succédé à d'autres,
cette vision du vase bleu est Destruction.
En ce la vision de ce vase m'apparaît comme un objet 
séparé de moi et ayant une existence indépendante
de la conscience que j'en ai,
cette vision est Voilement ou Occultation de l'unité consciente.
Enfin, parce que cette vision reste tout de même
une avec la Lumière consciente,
sans quoi elle ne serait rien,
cette vision est Grâce.

Cette pratique de la reconnaissance de l'Energie
se fait donc à chaque instant.
Ou, disons qu'elle est complète en chaque instant.
En effet, non seulement ces Cinq Actes
se succèdent dans l'expérience la plus banale
de chacun,
mais encore ces Cinq Actes sont présents
en chaque moment de cette expérience.
Ils sont cinq aspects de chaque perception,
de chaque sensations, de chaque pensée.

C'est à travers cette reconnaissance que,
selon la tradition et selon la philosophie de la Reconnaissance,
moi, âme prisonnière de toutes sortes de limites,
je redeviens "Souverain des Energies".
C'est la simple reconnaissance de ce qui est donné
qui suffit à provoquer l'éveil complet.
Tout est donné à chaque instant.
Reconnue, l'expérience ordinaire 
est "la Pierre Philosophale".
Ignorée ou négligée, par contre,
elle reste stérile, elle n'engendre que doute, confusion et déceptions.
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