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samedi 6 décembre 2014

Le monde a-t-il été créé pour l'homme ?


S'il est vrai que c'est pour l'usage de l'homme que Dieu a façonné les animaux, quel usage ferons-nous des mouches, des moustiques, des chauve-souris, des scarabées, des scorpions, des vipères ?

Porphyre, De l'abstinence, vers 271

L’anthropocentrisme est la base du spécisme. Le spécisme (croyance en la supériorité morale de l'homme), une forme de racisme apparentée au sexisme ? :

dimanche 19 octobre 2014

Pourquoi cette souffrance ?

Y a-t-il un lien entre capitalisme (l'argent d'abord) et spécisme (les animaux vivent pour nous, pour notre usage) ?

Une question qu'explore en passant ce second épisode d'un documentaire sur le capitalisme :


A mon sens, il y a aussi un lien entre spécisme, racisme, sexisme d'une part, et les religions fondées par Abraham (judaïsme, christianisme, islam), de l'autre. Mais il faudrait aussi examiner les liens entre taoïsme et environnement en Chine, et le rapport entre hindouisme et maltraitances, en Inde. Sans tomber dans un pseudo jugement à l'emporte-pièce du genre "tout se vaut, il y a du bon et du mauvais partout".

Le culte d'un Dieu jaloux et exclusif qui aurait tout créé pour l'homme n'est-il pas l'une des causes de cette souffrance ? Accorder une dignité aux autres espèces animales, est-ce nécessairement renoncer à reconnaître la dignité de l'homme ?

Je crois qu'il y a un rapport de cause à effet entre les croyances d'un individu et ses actes. Si l'on veut comprendre la violence, il faut regarder les croyances qui encouragent ou justifient cette violence. Ne reconnait-on pas un arbre à ses fruits ?

mercredi 31 octobre 2012

Boire du lait, est-ce pire que manger de la viande ?

Il est clair que la consommation de viande est moralement condamnable - parce qu'elle est cause de souffrance pour les animaux.
En buvant du lait et en consommant des produits laitiers, on pourrait croire que l'on en terrain moralement sûr. Mais le sort des vaches laitières est loin d'être enviable. Elles restent souvent debout jusqu'à ce que mort s'ensuive. De plus, elles sont souvent battues et brutalisées de diverses manières. 


Le discours le plus important de votre vie -... par V3nom7

La question n'est pas ici de savoir ce qui est bon pour notre santé, mais ce qui est moralement bon.

Mais si l'on ne doit plus manger aucun produit animal ni aucun dérivé (c'est le véganisme), que manger ? L'argument ici étant que le véganisme est mauvais pour la santé. Mais, même si cela était le cas - et en effet un régime végan sain n'est peut-être pas chose impossible - ne faudrait-il pas faire le choix de ce qui est bon pour les autres ? Notre santé peut-elle servir de justification légitime à la souffrance de millions d'animaux ?
Ainsi, les bouddhistes et les gens qui se veulent altruistes ne devraient-ils pas s'abstenir de tout produit animal, ou du moins y réfléchir ?
Enfin, dans une perspective non-dualiste, comment justifier cette souffrance infligée à autrui, aux autres animaux ?
L'on pourrait certes répondre que l'autre étant moi, je ne fais pas vraiment de tord à autrui en le faisant souffrir. N'a-t-on pas le droit de se faire souffrir soi-même ? Tel est le genre d'argument que l'on entend souvent. Quand j'ai posé la question des camps de concentration à des maîtres du shivaïsme du Cachemire (en Inde), ils ont répondu qu'en réalité, il n'y avait là aucune souffrance moralement mauvaise - seulement un "jeu du je". Mais cet argument me semble peu convaincant, car se faire souffrir soi-même, c'est être fou, c'est souffrir de psychose - d'une scission entre soi et soi. Dans ce cas, la conscience est folle, psychotique, malade. Comment peut-on affirmer qu'elle est libre ? Ou alors, il s'agit de la liberté d'un enfant qui "fait ce qu'il veut" dans une chambre avec une arme chargée... Quoi qu'il en soit, n'a-t-on pas des devoirs, même envers soi-même ? A-t-on le droit de disposer de soi comme d'un objet pour le faire souffrir dans l'espoir d'en tirer quelque plaisir et une certaine gloriole ? De plus, il ne faut pas oublier qu'à cette souffrance causée par nos choix délibérés - ce mal moral donc - s'ajoute la souffrance causée par la nécessité de tuer pour se nourrir chez la plupart des animaux - un mal "naturel" en quelque sorte. 
Donc, manger des animaux ou leurs produits dérivé est mal, et l'idée que nous sommes tous une même conscience qui se fait souffrir elle-même est problématique.

A propos de morale, voici un extrait d'un documentaire (sous-titré en français !) sur l'un des penseurs les plus marquants dans ce domaine, Peter Singer. Auteur de La libération animale, il est malheureusement inconnu en France :



P.S. : On pourrait objecter qu'il y (au moins !) une contradiction dans mon propos. A savoir, je dis d'abord qu'il ne faut pas exploiter les animaux même au risque de notre santé ; puisque j'affirme que nous avons de devoirs envers nous-mêmes, envers notre corps. Or, le devoir de préserver notre santé en fait partie, n'est-ce pas ?

jeudi 15 mars 2012

Pourquoi continue-t-on d'ignorer les philosophies de l'Inde ?



Aujourd'hui encore on peut lire des manuels d'histoire de la philosophie dans lesquels les philosophies non-occidentales sont ignorées. Purement et simplement. De fait, au sein de l'Université, le préjugé selon lequel il n'existe de philosophie que dérivé des sagesses grecques conserve un poids suffisant pour déterminer les programmes, les champs d'études et les offres d'emploi.

Ainsi les philosophies de l'Inde n'existent pas dans la philosophie contemporaine. Aucun débat, aucun dialogue, aucun intérêt. Les textes sont là, traduits, mais les philosophes ne les lisent pas.

Or, je considère que la situation des philosophies non occidentales par rapport aux philosophies de l'Occident est analogue à la situation des animaux par rapport à l'homme.

Les arguments sont semblables, en effet. 

D'abord, on décide arbitrairement que seul l'Occident connait la philosophie, ensuite on se met à la recherche d'un trait distinctif ou d'une essence de la philosophie qui justifieraient l'exclusion des autres philosophies. De même, on déclare que seul l'homme est un être moral, qu'il n'est pas un animal au motif qu'il est doué de raison et de parole - ou de libre-arbitre. 

Dans les deux cas, on ignore où l'on fait mine d'ignorer le progrès des connaissances en la matière. Les spécistes parlent de la dignité de l'homme comme si la science n'avait pas évolué depuis le XVIIIe siècle. Les philosophes parlent de l'Inde comme si aucun texte n'avait été traduit depuis Hegel.

Dans les deux cas, le semblant d'argumentation sert en réalité à justifier une domination de fait - la domination de l'homme sur les autres animaux, la domination de fait de la philosophie occidentale à l'Université.

Dans les deux cas, on mentionne des traits soi-disant exclusifs à la philosophie occidentale ou à l'homme. Remarquons qu'il s'agit du même trait : l'autonomie - celle de l'homme par rapport à ses instincts, celle de la philosophie par rapport à la religion. 

Dans les deux cas, enfin, il est aisé de réfuter ces objections par l'argument des cas marginaux :

Si l'homme a des droits à cause de son intelligence, alors il n'y a que deux solutions : soit il faut refuser tous les droits aux débiles mentaux, aux séniles et aux enfants ; soit il faut admettre que les hommes ont des droits parce qu'ils ont des intérêts à ne pas être maltraités. Mais alors, pourquoi faire deux poids, deux mesures et maltraiter les autres animaux ?

De même, si les philosophies de l'Inde ne sont pas de la philosophie parce qu'elles sont liée à du religieux, alors il n'y a que deux solutions : soit il faut refuser le statut de philosophie à Platon, Augustin, Thomas d'Aquin, etc. ; soit il faut admettre que les philosophies de l'Inde sont, à des degrés divers et avec des traits parfois différents, des philosophies. Mais alors, pourquoi faire deux poids deux mesures et ignorer les autres philosophies  ?

Au vu de la clarté et de la force de ces arguments, l'on s'explique difficilement la résistance des préjugés des philosophes. En effet, on peut l'expliquer la force de l'attachement à des préjugés spécistes par l'attachement à la viande, à un goût, ou à des intérêts financiers. Après tout, le spécisme n'est pas une philosophie, il ne prétend pas viser la pleine rationalité, et il ne se pose pas d'emblée comme opposé à tous les préjugés - sauf l'humanisme.

La philosophie, en revanche, se définit souvent comme un combat contre les stéréotypes. D'où la figure de Socrate, champion de la critique des opinions toutes faites. Dès lors, il est d'autant plus choquant de constater l'attachement irrationnel des philosophes à des croyances éculées qui ne peuvent tenir que par une ignorance délibérément entretenue.

Peut-être faut-il admettre que la philosophie n'est pas une exception. Elle ne serait, elle aussi, qu'un produit de conflits d'intérêts, un simple outil de guerre entre les civilisations, bref une idéologie.

Cependant, il est également possible qu'une partie de l'attitude des philosophes s'explique ainsi, mais que, néanmoins, l'idéal philosophique d'une rationalité universelle, d'une égalité de considération due, en droit, à toutes les philosophies, reste valable. C'est cela que je veux croire. Même s'il faudra sans doute encore bien des années avant que les philosophes se montrent enfin à la hauteur des valeurs qu'ils professent.

P.S. : un article intéressant (en anglais) sur l'état de la question vu par un philosophe indien, originaire du Cachemire.

dimanche 26 février 2012

Homme VS animal, ou conscient VS inerte ?

La nature ne peut être le fondement de la morale, car la nature, comme ordre naturel, n'est qu'une construction au service des intérêts de ceux qui dominent cet "ordre naturel".

Mais ceci n'implique pas que la contemplation de la réalité ne soit pas une source d'inspiration morale. La beauté du réel, sa cruauté, son indifférence, sa démesure, son absence d'essence, de fondement et de centre sont des expériences puissantes, capables, à tout le moins, de remettre en question nos préjugés. En particulier, la contemplation des formes de la nature peuvent inspirer la découvertes d'objets mathématiques d'une beauté troublante. Un exemple qui donne le vertige est le fractal de Mandelbrot, merveilleusement expliqué par Arthur C. Clarke dans ce documentaire. Les fourmis ne sont pas des triangles, mais les triangles sont aussi sources d'émerveillements. Cette gravure d'Escher allie la géométrie, la perception et la relativité pour ébranler nos repères - tout se déploie dans l'espace de conscience :



L'œuvre d'Escher est un exemple frappant, auquel ce petit film rend hommage :

INSPIRATIONS from Cristóbal Vila on Vimeo.



Autre remarque : Le bouddhisme et l'hindouisme d'un côté, platonisme et religions abrahamiques de l'autre. De part et d'autre, les lignes d'opposition ne passent pas au même endroit. En Inde (pour faire simple), on n'oppose pas l'homme à l'animal, la nature à la culture, l'intellect au corps, mais la conscience à l'inerte, le vivant à l'inerte, le sujet à l'objet, la conscience à l'objet. C'est pourquoi, bien que les mathématiques s'y soient développées comme en Grèce, l'intellect n'y a pas été divinisé. Telle est la grande, l'immense différence entre les non-dualismes indiens et le platonisme et les spiritualités d'Occident. Bâties sur la divinisation de l'intellect et des mathématiques, ces dernières fondent la dignité de l'homme sur la bêtise des animaux. Alors que la philosophie de la Reconnaissance comme le bouddhisme fondent la morale sur la capacité à sentir, sur la conscience. La conscience n'est pas moindre dans le chien que dans l'homme, même si ses pouvoirs sont actualisés différemment.

"Cet être qui a pour attribut la conscience est présent en tous les corps.
Il n’y a nulle part de différence."

Ce vers extrait du Tantra de la Reconnaissance de Bhairava, est ainsi commenté dans le Clair de lune de la reconnaissance :

"Dieux, démons, hommes, animaux, plantes, êtres mobiles ou immobiles, tous ont en commun la conscience. Il n'y a là aucune différence. Le corps, (le souffle, l'intellect) et autres (attributs) ne font aucune différence quant à la la conscience. Méditer cette (vérité), c'est faire l'expérience irrévocable que "partout et en tout, c'est seulement la conscience qui se déploie"."
Vijñāna-kaumudī ad Vijñāna-bhairava, 100

Un maître dzogchen confirme :

"Le terme 'conscience ordinaire' est le plus proche, le plus adéquat pour décrire la nature de l'esprit... 'Ordinaire' veut dire que cette conscience continue est présente en tous les êtres, depuis Samantabhadra jusqu'au plus petit insecte. C'est elle, le vrai Samantabhadra".

Tulkou Orgyen, Vajra Speech, p. 107

Samantabhadra est le Bouddha primordial, l’incarnation de notre vraie nature introuvable et toujours-déjà donnée, sans effort ni artifice. "Ordinaire" se dit en sanskrit prâkrita, qui signifie aussi "naturelle", non produite par une technique, et commune à tous les êtres, universelle donc.

vendredi 24 février 2012

Les fourmis ne sont pas des triangles - nature, morale et liberté



"C'est naturel", "c'est notre vraie nature", "c'est l'état naturel", "vivre en accord avec la nature", "retourner à la nature", "mais c'est la nature qui le veut ainsi", "il ne faut pas aller contre la/sa nature", "c'est contre-nature"...

Les non-dualistes se réfèrent souvent à l'idée de nature : ils emploient certaines des expressions listées ci-dessus. Essayons de voir ce que cela veut dire.

De fait, pour les tenants de la Tradition ou du Védânta brahmaniste, le fondement de l'éthique est la nature. L'absolu est au-delà des concepts. Mais l'éthique est, elle, fondée sur la nature, reflet divin de l'absolu. C'est-à-dire, sur l'ordre naturel des choses, le dharma. "Chacun à sa place" : telle est la justice selon les traditions naturalistes, dualistes ou non, qui entendent justifier leur vision du juste et de l'injuste par l'appel à la nature. La morale est comme la santé du corps. Une main bonne, c'est une main qui fait ce pour quoi la nature l'a faite, qui rempli sa fonction. Un corps sain, c'est un corps en harmonie avec la nature, où chaque organe obéit à l'organisme. Quoi de plus naturel, en effet ?

Sauf que les lois naturelles sont de simples régularités que l'on constate. De là, les naturalistes, les traditionalistes et certains non-dualistes passent à l'idée de loi morale, comme si les lois morales étaient les lois physiques. "Telle est la loi de la nature", disent-ils. Puisque cela est, cela doit être. C'est l'harmonie naturelle, le cosmos, le Tout à l'écoute duquel on doit se mettre sans cesse pour vivre bien. 

Mais est-il légitime de déduire ainsi ce qui doit être (la morale) de ce qui est (la nature) ? La morale dérive-t-elle de la physique ? Suffit-il d'observer la nature pour savoir ce qui est bien ou mal ? d'observer le passé et le présent pour décider de l'avenir ?

Si l'on a le droit de faire quelque chose parce que cela se fait depuis toujours, alors le meurtre, le vol et le viol sont moralement acceptables ! 

Mais la nature ? - me dira-t-on, n'est-elle pas vénérable par sa puissance qui nous dépasse ?

Non. Car la nature n'a rien à voir avec la morale. Cela, nous le savons aujourd'hui grâce aux progrès spectaculaires de la connaissance, en particulier scientifique. Elle peut inspirer, calmer, être l'objet de mille contemplations, mais elle ne peut fonder notre savoir de ce qui est juste.

Aristote l'Ancien pensait que la liberté et la vie bonne consistent, pour un être vivant, à agir selon sa nature. L'œil est fait pour voir. Les femmes sont faites pour avoir des enfants. Les Noirs sont faits pour être esclaves, et les Grecs, pour être libres. De même, les religions abrahamiques se réclament de l'idée de nature pour fonder la morale, puisque la nature est l'ordre voulu par Dieu. Et encore aujourd'hui, l'on entend dire que l'homme et la femme "ont vocation" à procréer. C'est leur nature, à eux fragments de la Nature, de l'ordre des choses voulu par Dieu. "La Nature ne fait jamais rien en vain", car elle, ou son divin créateur, l'ont ainsi voulu. Même l'humanisme est fondé sur l'idée de nature humaine, définie par opposition à la nature, à la nature animale, fixe, interchangeable, dépourvue d'âme, d'intelligence et donc, de dignité. L'idée de nature sert ici de repoussoir à l'idée de dignité humaine (voyez les discours limpides de Luc Ferry à ce sujet). Ce discours est encore une façon de fonder, indirectement, la morale sur la nature.

Mais les fondateurs de religion et les philosophes anciens n'avaient pas les connaissances que nous avons. Le premier chimpanzé est arrivé en France vers 1630. Ces progrès nous ont appris que la Nature est cruelle, indifférente, et surtout incroyablement diverse. Ainsi, elle ne peut servir de modèle. De même, l'idée que le Mal est du à la Chute d'Adam (via Ève et l'odieux Serpent, il est vrai) ne tient plus : le lion dévore la gazelle, la gazelle souffre, génération après génération. Comment admettre qu'un Dieu d'amour ait pu concevoir une telle horreur ? De plus, ceux qui se réclament de la nature quand ils clament que la liberté consiste à être soldat quand on a une nature de soldat, etc., se désavouent dès qu'ils sont malades : ils courent chez le médecin pour lutter contre la nature, et contre leur nature si imparfaite !

Cette idée de nature a ainsi justifié toutes sortes d'inégalités "traditionnelles" et qui continuent de faire rêver les nostalgiques de l'Âge d'or. Elle fonde aussi le totalitarisme. L'important, c'est en effet d'être un rouage dans le Grand Tout impersonnel. Fi de votre petite histoire personnelle, de vos souffrances. Vous n'avez qu'à vous abandonner au Grand Tout ! Même le taoïsme est tombé dans ce travers. Pas Zhuang Zi, sans doute. Mais lisez le Huai Nan Zi et d'autres ouvrages holistes d'inspiration laozienne[1] : cela fait froid dans le dos. Voyez aussi Le zen en guerre. Toujours la même justification : conformez-vous à la nature ! Stoïcisme, aristotélisme, taoïsme, confucianisme, brahmanisme, judaïsme, islam, christianisme, humanisme : tous ont fondé leurs prescriptions et leurs interdits sur l'idée de nature, classant ainsi les êtres en les enfermant dans leur prétendue nature.

Or il n'y a pas de nature prise en ce sens. Toute nature n'est qu'une seconde nature, acquise, une habitude dont on a oublié les origines et que l'on prend pour une entité éternelle, donnée alors qu'elle est construite.

A ma connaissance, la seule grande religion et le seul courant philosophique à avoir défendu d'emblée cette vérité, c'est le bouddhisme. En remplaçant la nature par la réalité, l'essence par l'interdépendance et les grands principes (dignité, humanité, respect, sainteté, etc.) par une morale des conséquences, le dharma du Bouddha s'oppose radicalement au dharma des brahmanes, de même que l'éthique de réciprocité ("Traite les autres comme toi-même") s'oppose radicalement à l'éthique de la vengeance, ou loi du talion ("Traite les autres comme ils t'ont traité"). N'oublions pas, non plus les jaïns. Mais, comme par hasard, on a dans leur théorie de la connaissance l'idée que les choses et les êtres ont plusieurs aspects contradictoires, en fonction du point de vue auquel on se place. Pas de "nature" fixe, pas d'ordre impersonnel, donc.

On retrouve des idées analogues en Occident quand on a dit que la liberté consistait à n'être rien, à pouvoir s'arracher à sa nature et à agir, pour le meilleur et pour le pire, contre elle. Cette idée se rencontre chez Aristote, chez les platoniciens, les Pères de l’Église, les humanistes renaissants (par exemple le "lieu de nulle chose" de Charles de Bovelles) et modernes, chez Rousseau, Kant et chez Sartre, pour ne citer que les plus célèbres. Mais pour eux, cette liberté comme absence de nature est l'apanage de l'homme. L'homme n'a pas de nature propre - ou, du moins, il ne se réduit par à elle et peut se définir contre elle - mais les animaux, si. "Leur nature leur tient lieu de culture" comme dit joliment Ferry. La tradition philosophique occidentale a ainsi découvert un espace de liberté, mais sans voir que c'est l'idée de nature elle-même qu'il fallait remettre en question.

En Occident, l'utilitarisme et le pragmatisme ont également pris cette voie : au lieu de chercher des règles, une valeur absolue, on part de la capacité à souffrir. La règle de l'action devient donc : "Traite les autres de manière à diminuer la souffrance et augmenter le bien-être". 

L'idée de nature est ainsi inutile et nuisible. Il n'y a pas de liberté possible en elle. Car, à mon sens, la morale repose non seulement sur la capacité à souffrir, mais aussi sur la liberté comme pouvoir de se constituer en opposition à un environnement. Les animaux non-humains ont ce pouvoir : ils modifient le réel d'une manière moins prévisible que l'eau ou le vent. Il y a, dans leurs actions, la marque d'un pouvoir d'arrachement à ce qui est. Les animaux sont plein de surprises ! Pour le meilleur et pour le pire, comme les humains. Ils n'ont donc pas de "nature propre", car il n'existe rien de tel qu'une nature, propre ou universelle.

Dès lors, plus d'essentialisme : plus de racisme, plus de sexisme, plus d'ethnocentrisme, mais aussi, plus d'anthropocentrisme, plus de spécisme possibles ! Tous les êtres sensibles doivent être traités comme des sujets moraux, car capables, à des degrés divers, de souffrir. Dieux ou fourmis, tous ont des droits. La liberté au sens kantien, oui, mais cette liberté se retrouve, à des degrés divers, dans tous les êtres. "A des degrés divers" : différences de degré, donc, et non de nature. Continuité et non pas rupture.

Et la philosophie de la Reconnaissance ? Que dit-elle ? Ou du moins, qu'en dirait Abhinavagupta ? Eh bien, l'une des raisons de son anti-brahmanisme, de son opposition à l'ordre "naturel" des castes, c'est justement qu'il ne croit pas à l'idée de nature propre (sva-bhāva, sva-dharma) ! Les choses n'ont pas de nature fixe, de définition unique, de concept, d'essence qui va décider de leur sort. Lisons cet extrait d'un texte de Kṣemarāja, élève d'Abhinavagupta :

"Selon notre point de vue, c'est Śiva et lui seul (qui se manifeste en toute chose) parce qu'il est autonome. Dès lors, chaque chose, unique, admet une multiplicité (d'aspects contradictoires). Selon les autres (doctrines), au contraire, les choses ont une essence déterminée (pratiniyata)."[2]
 
L'autonomie, c'est le fait que la conscience ne se manifeste pas selon une essence ou une nature préétablie : tout est possible. Et cette liberté souveraine se retrouve dans les manifestations de la conscience, car c'est la conscience qui se manifeste comme objet inerte et comme être vivant tout à la fois. Ainsi, les choses ne sont pas délimitées par une essence telle ou telle, "masculine" ou "féminine". Pour Abhinavagupta, le seul usage légitime du terme "nature propre" sert à désigner l'individualité ou les traits qui permettent, pratiquement, de distinguer une chose d'une autre. Mais tout cela est subordonné à la liberté souveraine qu'est l'activité consciente, laquelle est aussi bien présente dans une fourmi. Comment le sait-on ? Parce que la fourmi fuit lorsque l'on essaie de l'écraser, et parce que le comportement de la fourmi n'est pas entièrement prévisible. On ne peut déduire la vie de la fourmi de son concept, alors que l'on peut déduire les propriétés d'un triangle du concept de ce triangle.

La conscience ne fonde pas d'ordre. Elle crée bien une apparence d''ordre, mais ce sont plutôt des ordres, qui changent sans cesse, comme en témoigne l'expérience commune. C'est un ordre qui est une création, un jeu (sauvage, pas nécessairement bon). Croire à un ordre, c'est précisément la dualité, l'illusion d'une nature fixe et soi-disant donnée (māyā). Cette croyance en l'existence d'une nature ordonnée fonde, à son tour, la croyance en la dualité du bien et du mal (karman). Cependant, on ne tombe pas dans l'extrême du relativisme puisque, même si le bon et le mauvais sont relatifs, il y a tout de même une règle universelle qui permet de trancher dans chaque cas particulier : choisir ce qui entraîne le moins de souffrance et ce qui entraîne le plus de plaisir. Ce n'est pas un critère parfait (c'est une construction mentale), mais elle à le mérite d'être fondée sur un fait : la souffrance.

Les fourmis ne sont pas des triangles.


[1] Comme les Canons de l'empereur jaune, traduits par Jean Lévi avec une nouvelle version du Lao Zi, chez Albin Michel.
[2] Spanda-sadoha, éd. KSS, page 10.

lundi 1 novembre 2010

La vache qui pleure

La vache qui pleure

Ajahn Brahm

Traduit de l’anglais par Clémentine Guyard et Françoise Degenne

Ajahn Brahm est une personnalité du bouddhisme occidental. The cow that cried est l’une des histoires racontées dans son livre Who Ordered This Truckload of Dung ? (Wisdom Publications, 2005). La Rédaction
[Cet article est publié dans Les cahiers antispécistes]

J’étais arrivé tôt à mon cours de méditation dans une prison à sécurité minimale. Un criminel que je n’avais encore jamais vu attendait pour me parler. C’était un géant, avec des cheveux en bataille, barbu, et les bras tatoués. Les cicatrices sur son visage montraient qu’il avait dû se trouver à maintes reprises dans de violentes bagarres. Il avait l’air si redoutable que je me demandai pourquoi il venait apprendre à méditer. Ce n’était pas le genre. Bien sûr, je me trompais.

Il me raconta que quelque chose s’était passé quelques jours auparavant qui lui avait fait dresser les cheveux sur la tête. Lorsqu’il commença à parler, je notai son accent prononcé d’Ulster [une des quatre provinces d’Irlande]. En guise d’historique, il me raconta qu’il avait grandi dans les rues violentes de Belfast. Il n’avait que sept ans à son premier coup de couteau. Une brute de l’école lui avait demandé l’argent qu’il avait pour déjeuner. Il avait dit non. L’autre avait alors sorti un grand couteau et lui avait demandé son argent une deuxième fois. Il avait pensé que cette brute bluffait et il avait de nouveau refusé de le lui donner. Il n’y eut pas de troisième fois : la brute planta simplement son couteau dans le bras de cet enfant de sept ans, le ressortit et partit.
Il me raconta avoir couru jusqu’à la maison de son père, en état de choc et le sang ruisselant le long du bras. Son père, au chômage, regarda la plaie et l’emmena dans la cuisine, mais pas pour panser la blessure. Il ouvrit un tiroir, prit un grand couteau de cuisine, le donna à son fils et lui ordonna de retourner à l’école et de poignarder son agresseur à son tour. C’est ainsi qu’il fut élevé. S’il n’était pas devenu si grand et fort, il y a longtemps qu’il serait mort.

La prison était une prison agricole où les condamnés à de courtes peines et les prisonniers qui approchaient de leur libération pouvaient se préparer à la vie extérieure en apprenant un métier dans l’industrie agricole. La production de la ferme de la prison approvisionnait en outre toutes les prisons autour de Perth avec de la nourriture bon marché, ce qui maintenait des prix bas.
Les fermes australiennes ne cultivent pas seulement du blé et des légumes, elles élèvent aussi des vaches, des moutons et des cochons ; et la ferme de la prison faisait de même. Mais au contraire des autres fermes, celle de la prison possédait son propre abattoir sur place.
Tous les détenus devaient avoir un travail à la ferme de la prison. Je savais par plusieurs prisonniers que les emplois les plus recherchés étaient à l’abattoir. Ces postes étaient particulièrement populaires auprès des délinquants violents. Et le poste le plus recherché de tous, celui pour lequel il fallait se battre, était le poste de tueur lui-même. Ce gigantesque et redoutable Irlandais était le tueur. Il me décrivit l’abattoir : des grilles en acier inoxydable très résistant, dont la large ouverture se rétrécissait en un simple couloir à l’intérieur du bâtiment, juste assez large pour laisser passer un seul animal à la fois. À côté de ce couloir étroit, sur une plateforme, il se tenait avec le pistolet électrique.

Avec l’aide de chiens et d’aiguillons électriques, les vaches, les moutons et les cochons étaient forcés d’entrer dans cet entonnoir en acier inoxydable. Il me raconta que tous les animaux hurlaient, chacun à leur façon, et qu’ils cherchaient à s’échapper. Ils pouvaient sentir la mort, entendre la mort et ressentir la mort. Quand un animal débouchait sur sa plateforme, il se contorsionnait, se tortillait et gémissait à pleine voix. Son pistolet pouvait tuer un gros taureau avec une seule décharge haute tension, mais l’animal ne se tenait jamais assez tranquille pour qu’il puisse l’atteindre correctement. Donc le premier coup servait à l’étourdir, le second à le tuer. Animal après animal. Jour après jour.
L’Irlandais commença à s’agiter tandis qu’il en venait au fait, survenu seulement quelques jours auparavant, et qui l’avait tellement bouleversé. Il commença à jurer. Par la suite, il ne cessa de répéter : « C’est la p**** de Dieu de vérité ! », comme s’il craignait que je ne le croie pas.

Ce jour-là, ils avaient besoin de bœuf pour les prisons autour de Perth, donc ils abattaient des vaches. Un coup pour étourdir, un coup pour tuer. C’était un jour tout à fait normal, lorsqu’une vache se présenta [d’une façon] qu’il n’avait jamais vue auparavant. Cette vache était silencieuse. Elle n’émettait même pas un gémissement. Sa tête était inclinée vers le bas tandis qu’elle marchait délibérément, volontairement, lentement jusqu’à l’emplacement jouxtant la plateforme. Elle ne se contorsionnait pas, ne se tortillait pas et n’essayait pas de se sauver. Une fois dans l’emplacement, la vache leva la tête et fixa son bourreau, absolument immobile. L’Irlandais n’avait jamais rien vu de semblable auparavant. Son esprit s’embrouilla. Il ne pouvait pas lever son pistolet, ni détacher ses yeux de ceux de la vache. La vache était en train de regarder droit en lui.

Couloir abattoir Il glissa hors du temps. Il ne put me dire combien de temps cela dura, mais pendant ce contact visuel avec la vache, il remarqua quelque chose qui le bouleversa encore plus. Les vaches ont de très grands yeux. Il vit dans l’œil gauche de la vache, au-dessus de la paupière inférieure gauche, de l’eau qui s’accumulait. Il y en eut de plus en plus jusqu’à ce qu’il y en ait trop pour que la paupière puisse la contenir. Elle commença à couler lentement le long de sa joue, formant une ligne scintillante de larmes. Des portes fermées depuis bien longtemps s’ouvrirent lentement dans son cœur. Alors qu’il regardait, incrédule, il vit dans l’œil droit de la vache, au-dessus de la paupière du bas, à nouveau de l’eau s’accumuler, gonfler, jusqu’à ce qu’il y en ait trop pour que la paupière puisse la contenir. Une seconde traînée d’eau coula sur son visage. Et l’homme s’effondra.
La vache pleurait.
Il me dit avoir jeté son pistolet, et avoir juré aux responsables de la prison, aussi fort qu'il en était capable, qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de lui, que « CETTE VACHE NE VA PAS MOURIR ! »
Il termina en me disant qu’il était maintenant végétarien.
Cette histoire est vraie. D’autres détenus de la prison me l’ont confirmée. Cette vache qui pleura enseigna à l’un des hommes les plus violents ce qu’est la bienveillance.



[A voir aussi, le documentaire Earthlings :]




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