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mercredi 5 mai 2021

Un Tantra traditionnel et moderne à la fois

 L'Inde est la source de la plupart des enseignements spirituels en vogue. Le Yoga, le Tantra, la méditation, l'éveil, la non-dualité : ces idées n'existeraient pas sans l'Inde. Et ce continent est certes vénéré. Mais il n'est pas connu pour autant.

Le Yoga est populaire. Mais qui étudie le Yoga originel ?

Le Tantra est populaire. Mais qui étudie les tantras ?

Le shivaïsme du Cachemire est populaire. Mais qui lit Abhinavagupta ?

La non-dualité est populaire. Mais qui lit Shankara ?

Pour ma part, je suis partisan d'une approche à la fois traditionnelle ET moderne. 

Lire les texte, les étudier : c'est la tradition. Les adapter : c'est la modernité. 

D'autant plus que les textes de la tradition du shivaïsme du Cachemire - une tradition d'interprétation du Tantra - incite elle même à adapter, à s'approprier la texture des tantras pour se la rendre vivante. Abhinavagupta affirme explicitement que le Tantra est pour tous, au-delà des lieux et des temps, à condition de transposer et d'adapter. Et cela n'est possible que si l'on critique, que si l'on discrimine, afin de séparer ce qui est particulier de ce qui est universel - tout en sympathisant avec ce particulier. Pas question de fabriquer un ersatz impersonnel et déraciné.

A quoi ressemble l'enseignement traditionnel en Inde ? Car enfin, ce qui passe pour du Tantra aujourd'hui est du New Age, la religion née aux USA au XXe siècle. Et je dis cela avec appréciation pour les aspects positifs du New Age. Il y en a. Toutefois, il ne faut pas tout confondre.

Selon la tradition du Tantra, la raison est "l'auxiliaire suprême du yoga", de l'union a Dieu, de la divinisation. Sans textes, pas de Tantra. Sans tantras, pas de Tantra. Sans lecture, pas de réalisation. Même dans le cas, assez rare, d'un éveil sans aucun contact avec aucun texte, la tradition conseille d'étudier des textes, car c'est en eux et par eux que l'on acquiert le langage qui permet de partager l'intuition spirituelle.

Et cette pratique, cette manière de vivre, au contact de "l'instrument pédagogique" (shâstra) formateur, est basé sur l'expérience, la raison et les textes. Le maître a alors pour mission d'expliquer les textes, de mettre en contact avec l'esprit qui a généré ces textes. Ce royaume a trois portes : la grammaire, la logique et l'art de l'interprétation. C'est une manière de vivre, avec sa discipline quotidienne, ses conditions et ses épreuves. 

Et la tradition se transmet par débats, par polémiques, questions et réponses.

Voici un débat, en sanskrit bien sûr (et un peu en hindi), entre partisans de Shankara et de Râmânuja, devant l'une des hautes autorités de l'hindouisme contemporain - et au milieu des bruits de perceuse, à Vrindâvan.  Regardez au moins les trente premières secondes, même si vous n'entendez pas la langue :


Comme on voit et comme on entend, ces échanges sont loin du climat policé du New Age. La parole est franche, enflammée à l'occasion. Et les textes des grands maîtres sont plein de critiques. Shankara, Abhinavagupta et les autres, n'étaient pas des adeptes de la "communication non-violente". Il y avait certes un cadre, des règles. Mais il n'y avait pas ce culte de la faiblesse bien-pensante qui ronge aujourd'hui l'espace publique, frileux et infesté de charlatans qui mentent et affirment que le Tantra est une thérapie New Age.

En fait, la structure fondamentale de tout texte sanskrit est polémique, puisqu'il comporte trois grand moments : 1 l'exposé de la thèse adverse (pûrvapaksha) ; 2 la réfutation de cette thèse (il peut y en avoir plusieurs) ; et enfin, la conclusion réalisée et prouvée au terme de ces débats (siddhânta).

La culture indienne EST polémique. Avec sérieux et feu, non sans humour. 

Le cadre de ce jeu à la fois léger et profond, est celui de l'Art de penser, le Nyâya. Voici une initiation, en anglais, dans la perspective de la culture indienne :



En revanche, les gurus du New Age sont fiers de dire qu'ils n'ont jamais étudié. Ce monsieur explique qu'il a refusé d'étudier le sanskrit pour "ne pas être encombré" et que, de toutes façons, tout ce qu'il dit vient directement de la "Source". Sans vergogne :


Abhinavagupta était un yogi né avec l'intuition innée la plus haute, nous dit-il. Mais il a appris le sanskrit, si bien qu'il fut reconnu, dit-on comme une réincarnation de Patanjali. Et aussi comme le guide de toutes les traditions shaivas. Mais il a étudié, sans trêve, avec passion.

Sur cette autre vidéo, ce même personnage prétend dire l'importance du sanskrit - cette langue précédemment jugée inutile et "encombrante" - mais à l'aide d'arguments New Age qui n'ont rien à voir avec la véritable puissance du sanskrit et de la Parole en général :


Mais, me dira-t-on, nous ne sommes pas des Indiens ! C'est vrai. Il est cependant possible de s'acculturer, comme ces enfants de la tradition Gaudîya :


Je ne suis pas pour l'endoctrinement des enfants, étant un libéral favorable à une culture humaniste gréco-moderne. Je ne suis pas non plus pour l'acculturation. Nous pouvons adapter, extraire de ce très riche patrimoine ce qu'il recèle d'universel. Sans oublier que la culture indienne est parente de l'européenne. Et que, de toutes façons, l'exercice du discernement est indispensable. Nous voulons les vérités qui rendent libre, non les superstitions qui emprisonnent. 

Mais pour cela, il faut étudier. Se retrousser les manches, adopter un mode de vie adéquat, se sortir du bourbier des réseaux sociaux, du jeu du papillonage superficiel et entrer dans une existence vouée à la culture de soi par l'étude du meilleur des cultures. Etudier le Tantra, avec le meilleur des humanités et de la science. Cela ne fait pas tout, mais cela nous donne un fond solide.

Voilà pourquoi je m'efforce de partager, dans la mesure de mes possibilités, à travers des articles, des livres, des rencontres et des vidéos.

lundi 3 février 2020

La véritable méthode du Vedânta



Un livre vient de sortir sur la méthode du Vedânta.
A l'heure où la non-dualité est devenue un véritable produit commercial (voici un exemple), il n'est pas inintéressant de revenir aux origines indiennes. Car, si l'éveil à la non-dualité peut se repérer dans d'autres traditions, il serait impossible de la reconnaître si, d'abord, l'Inde ne nous l'avait pas fait connaître.

En Inde, il y a deux grandes traditions non-dualistes : la Pratyabhijnâ et le Vedânta, toutes deux plongeant leurs racines dans le corpus des Dix "grandes" Upanishads. 

Or, si tous le monde a certes entendu parler du Vedânta, bien peu ont lu ou étudié le Vedânta. Et ceux qui s'en réclament racontent ce qu'ils veulent. "Au pays, des aveugles..." Il faut dire que cette tradition a beaucoup évolué, jusqu'à devenir méconnaissable. D'abord très austère en la personne de son premier grand maître, Shankara, elle s'est mise ensuite à intégrer toutes sortes de doctrines différentes, voire opposées, comme le yoga. Cette attitude de plus en plus inclusive est une belle chose, elle a cependant rendu la "méthode" du Vedânta presque incompréhensible.

Voilà pourquoi l'oeuvre de Svâmî Sacchidânadendra Sarasvatî (SSS, mort en 1975) est précieuse et unique au XXe siècle. Cet enseignant de la province du Karnâtaka a entrepris la tâche ambitieuse de revenir à l'enseignement de Shankara lui-même. Par exemple, on croit aujourd'hui communément que le Vedânta n'est qu'une connaissance intellectuelle, donc indirecte, du Soi, et qu'il faut ensuite pratiquer la méditation selon Patanjali ou le Hatha Yoga pour atteindre le nirvikalpa-samâdhi, "l'état sans pensées" et atteindre ainsi une connaissance directe du Soi, une parfaite intuition. Mais tel n'est pas l'enseignement de Shankara. Selon lui, non seulement le nirvikalpa-samâdhi est inutile, mais il peut même constituer un obstacle dans la mesure où il peut être source d'orgueil. De manière plus subtile, SSS montre que selon Shankara, l'ignorance (avidyâ) n'est pas une énergie mystérieuse, une sorte de matière première, mais juste une erreur, laquelle peut être corrigée par la connaissance révélée dans les Upanishads. En bref, SSS démystifie le Vedânta. Il montre qu'il est une voie rationnelle fondée sur l'observation de l'expérience commune, sans recours à aucune réalisation occulte. En expliquant Shankara par Shankara, il donne à voir la simplicité et la puissance de l'enseignement originel, enseveli sous des siècles de commentaires qui, en prétendant expliquer Shankara, l'on bien souvent trahi.

Evidemment, l'oeuvre de SSS a suscité la polémique. 
Mais si sa pensée est certes radicale et fort ambitieuse, elle a du moins les moyens de son ambition : en kannâda, en anglais et, surtout, en sanskrit, son oeuvre est sans doute la plus sophistiquée de toute la pensée indienne du XXe siècle. Sa Reconnaissance de la méthode du Vedânta (Vedântaprakriyâpratyabhijnâ, traduite en anglais) est un trésor, et Cœur de Shankara ou Réfutation de l'idée d'une Ignorance Primordiale (Shânkarahridaya ou Mûlâvidyânirâsa, traduit en anglais) est l'oeuvre la plus profonde que je connaisse en sanskrit, pour le XXe siècle. Je dois dire qu'elle dépasse parfois mes capacités intellectuelles. Même si je suis loin d'être convaincu par tous ses arguments et sa lecture de Shankara, sa pensée est passionnante et sans équivalent dans le monde védântique contemporain. Certes, des figures comme Cinmayânanda et Dayânanda ont œuvré beaucoup pour revenir au Vedânta des origines, mais sans aller aussi loin que SSS.

Malheureusement, cette oeuvre humble et sérieuse demeure inconnue du monde traditionnel et a fortiori du grand public.
C'est donc une bonne chose que deux opuscules soient accessibles aux lecteurs francophones.

lundi 27 janvier 2020

Lecture du Pratyabhijna Hridayam mardi 28 janvier 2020

Lecture du Pratyabhijnâ Hridayam
Mardi 28 janvier 2020 sur Skype
DaviDuboisTrika
 Nous en sommes au sûtra 16 qui explique comment et pourquoi l'expérience de l'unité est compatible avec l'expérience de la dualité.

Texte sanskrit :

Résultat de recherche d'images pour "au coeur des tantras"

vendredi 4 octobre 2019

Lecture du Vijnâna Bhairava Tantra


Chers amis, la lecture-traduction du Vijnâna Bhairava Tantra, texte essentiel du shivaïsme du Cachemire (mais qui déborde cette tradition).
Pour les dates et heures,
consulter ma page FB ou ma chaîne Youtube :

https://www.facebook.com/david.dubois.9847


https://www.youtube.com/channel/UC3iwO_xwYinenpR4fPosmhA


Gratuit. Aucune connaissance préalable du sanskrit n'est requise, mais il faut être capable de concentration, d'écoute et de réflexion, ainsi que d'assiduité : c'est la tradition, que l'on appelle aussi d'un vieux mot désuet et un peu réac sur les bords : la "culture" (bhâvanâ, samskriti, vângmaya, vyutpatti, etc.).


Pour le texte sanskrit :

http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/vijnbhau.htm

Vidéos de ces lectures
sur ma chaîne Youtube :
https://www.youtube.com/channel/UC3iwO_xwYinenpR4fPosmhA

Ci-dessous, une photo du savant Moukound Râm Shâstrî, l'un des éditeurs des "Kashmir Series of Texts and Studies". Le shivaïsme du Cachemire n'est PAS une doctrine anti-intellectuelle, même si notre essence dépasse l'intellect. Ca n'est pas non plus une doctrine intellectualiste, mais une approche intégrale, qui passe aussi bien par le corps que par l'esprit, par l'intellect que par le coeur.


Comme dit Abhinava Goupta :


tarkam yogângam uttamam

"La raison est le suprême auxiliaire de l'union divine."

Pandit Mukund Ram Shastri

mercredi 6 juin 2018

Âkâsha - Espace


L'espace est,
mais il n'est pas quelque chose.

Omniprésent,
il reste insaisissable.

S'il n'y avait pas d'espace,
aucun corps ne pourrait exister,
privé d'extension.

Pourtant, quand nous essayons d'imaginer 
ou de ressentir l'espace,
il se passe quelque chose d'étrange :
les images meurent,
les sensations s'ouvrent
jusqu'à se dissoudre,
comme des volutes de fumée;

A ce titre, l'espace est au cœur des approches non-dualistes.

Âkâsha vient d'une racine -kâsh, "briller". 
On la retrouve dans Kâshî, autre nom de la ville de Bénarès.
Aussi dans prakâsha "lumière consciente", 
et cit-prakâsha "lumière de la conscience",
"lumière qui est conscience".
Ainsi, l'espace est lumineux.
Il est l'espace en lequel les choses sont révélées,
en qui elles se font jour.
Éclosion, reclosion, mais toujours inclusion.
On a donc parfois traduit âkâsha par éther,
en référence à la substance transparente et lumineuse
dans laquelle habitent les dieux grecs.

Classiquement, âkâsha est "ce qui donne lieu" (avakâsha) 
aux autres éléments (dhâtu, bhûta) : terre, eau, feu et air.

Parfois, il y a un sixième éléments : la conscience (jnâna-dhâtu), par exemple dans le bouddhisme tantrique, 
élément ou principe
identifié au "bébé bouddha" 
(buddha-dhâtu, buddha-garbha, buddha-gotra, etc.)
que chaque être conscient porte en lui.
Et dans ce cas, la voie spirituelle consiste à actualiser ce potentiel en l'unissant à l'espace : le corps-conscience s'ouvre peu à peu, se fond dans l'immensité.

Le bouddhisme donne une place absolument centrale à l'espace.
On peut même dire que la Grande Voie (mahâyâna)
est une voie de l'espace.
Selon les Soûtras de la Lucidité non-duelle (prajnâ-pâramitâ),
l'espace est la reine des métaphores.
Regarder l'espace, c'est ne rien voir.
Ne rien voir, c'est voir le réel.
Quand le mental ne voit rien,
il s'effondre et redevient lumière diaphane (prabhâ-svara),
lumière qui s'épanche en myriades de formes qui expriment l'espace,
trésor inépuisable de l'espace,
énergie d'amour qui se déverse sur tous les êtres
jusqu'aux confins de l'infini.
Le corps-esprit est ainsi le Trésor de l'espace.
L'espace est le Corps réel, permanent,
le Soi-Buddha (âtma-dhâtu, par exemple dans l'Angulimâlîya-sûtra)
qui mûrit en Corps de complète jouissance, pour soi,
et en Corps d'inépuisable magie, pour le bien des autres,
c'est-à-dire en vue d'une sorte de contagion.
Le mental douloureux est cette même énergie contractée,
comme une crampe dans l'espace.
L'éveil est cette crampe relâchée,
le bébé Bouddha se nourrit de l'attention à l'espace,
les yeux grands ouverts,
l'énergie s'unit à l'immensité,
le Bouddha éternel embrasse
la vaste Matrice.
De même, les émotions irradient
en expériences de l'éveil indicible.
L'attachement se transmute en amour,
la colère en clarté,
et ainsi de suite.

De même, dans la tradition (certainement inspirée en partie par le bouddhisme)
de la Danse de Kâlî (kâlî-krama), la Déesse-conscience
est gauche et maladroite (vâmâ) quand elle ne se reconnaît pas.
Le mental est alors aliment de séparation, le corps
ne perçoit qu'hostilité.
Mais reconnue, la conscience se vomit elle-même (vâmâ)
en elle-même, elle plane en sa propre ouverture
et recouvre sa beauté (vâmâ).

Chaque espace sensoriel est une bouche, 
une ouverture céleste par où
l'indicible se dit,
se déverse, s'écoule dans l'immense,
vacuité "sans nature propre" (nih-svabhâva).
Tout jaillit dans le séjour sans limites (kha).
La souffrance (duh-kha)
est alors transmutée, peu à peu,
en plaisir (su-kha).

En résumé : inconscient de l'espace,
même le meilleur est insipide ;
en conscience d'espace,
même le pire porte une saveur
de plaisir profond.
"Shiva est même dans la douleur..." dit le maître
Félicité-de-Shiva (Somânanda).
Car au fond de toute douleur,
il y a une expansion de l'énergie dans l'espace.
Mais quand la conscience s'éveille à cela,
l'expansion devient exponentielle.

Les Oupanishads (le Védânta) n'ignorent pas l'espace.
Dans l'espace du coeur, c'est-à-dire dans l'intellect (buddhi),
brille le Soi, atemporel, somme de tous les plaisirs possibles,
dont chaque plaisir empirique n'est qu'une parcelle.
L'espace est l'Immense.
L'Immense est plaisir.
L'espace (kha) est plaisir (kâma).
C'est le secret de la tradition Kaula.

L'espace est la grande pratique,
la méditation inévitable,
le remède, le nectar,
la source de prodiges innombrables,
indénombrables, incommensurables.

La Reconnaissance semble donner un peu moins d'importance à l'espace, parce qu'elle va au-delà de la Lumière, jusque dans le Cœur, le Frémissement, spanda.

En tous les cas, l'espace reste la base de la voie,
cultivée dans la méditation de Shiva (shiva-mudrâ),
voie principale du shivaïsme non-duel.

Quoi qu'il arrive, 
cela arrive dans l'espace.
Méditation, yoga, rituel : célébrations de l'espace.
Espace vivant, vibrant, palpitant, chantant, mélodiant, rythmant :
vie de l'espace
vibration de l'espace
palpitation de l'espace,
chant de l'espace,
mélodie de l'espace,
rythme de l'espace

Le corps-esprit n'est plus dans l'espace :
il est l'espace lui-même.


mercredi 16 mai 2018

Dhyâna - méditation ?

La méditation n'a jamais été aussi populaire 
dans l'histoire de l'humanité.
C'est un engouement sans précédent.


Tous s'accordent à dire que la méditation vient d'Orient.

Mais comment dit-on "méditation" en sanskrit ?

Le mot souvent invoqué est dhyâna,
nom d'action formé sur la racine -dhî
"voir", "regarder", "contempler", "considérer", "comprendre",
"avoir l'intelligence de".

Dhyâna désigne donc l'acte de porter attention à une chose, sur le modèle de la vision. Dhyâna, c'est regarder avec attention. Par extension, c'est contempler avec admiration.
L'exemple le plus ancien est la Gâyatrî, un verset du Véda des Hymnes :

bhargo devasya dhîmahi
"nous contemplons le rayon du dieu"
dhiyo yo nah praccodayât
"puisse-t-il accroître notre vision/intelligence"

L'idée est que la lumière permet de voir,
et donc on prie le soleil, source de lumière,
de nous aider à voir.
Au sens figuré, c'est la lumière de l'intellect,
dhî, qui permet de voir clairement, de devenir
un "visionnaire" (dhîman).
Mais il n'y a pas là l'idée de la pratique de la méditation.
Dans certaines Oupanishads, comme la Katha
si ma mémoire est bonne,
il est question de dhyâna-yoga pour réaliser le Soi.
Mais le contexte montre que ce dhyâna-yoga n'est pas la pratique de la méditation au sens où nous l'entendons aujourd'hui : il s'agit plutôt de contempler l'enseignement des Oupanishads, d'y réfléchir en profondeur et d'absorber ces vérités de tout son être. Il n'y est pas question d'atteindre un état de conscience spécial par la méditation, car pour les Oupanishads, la réalité n'est pas un état, mais l'arrière-plan immuable de tous les états.  

Du côté du bouddhisme, on voit quelque chose qui ressemble à la méditation. Il faut pratiquer shamatha, "rester calme" d'abord, puis dhyâna, qui est une concentration plus stable, laquelle atteint sa perfection dans le samâdhi. 
Toutefois, là encore, il n'est pas question de "faire le vide",
mais plutôt de se concentrer pour, ensuite, réfléchir aux enseignements du Bouddha et comprendre la vérité.
C'est vipashyanâ, la "vision approfondie".
L'essentiel n'est pas de maîtriser les pensées, mais bien de comprendre. On compare la concentration au fait de stabiliser la flamme d'une bougie. Ensuite, on se sert de sa lumière pour voir. La stabilité n'est pas un but en soi.

Mais dans le bouddhisme plus tardif, les choses ont changé. 
A côté du courant "intellectualiste" est apparu un autre courant, pour qui la méditation-concentration est tout.
Selon cette perspective, un esprit serein, silencieux,
est un esprit qui voit, nécessairement, la réalité,
et qui est donc délivré des illusions.
Ce courant s'oppose donc à la séparation entre la concentration et la compréhension. 
Pour eux, la vraie concentration-méditation est la vraie compréhension. 
Ce courant s'illustre par exemple dans le zen 
(ce mot venant du sanskrit dhyâna).
Et c'est de là que vient l'idée de la méditation comme expérience profonde et libératrice, débouchant sur la réalisation, l'éveil, ou comme étant l'éveil lui-même.

Dans le bouddhisme tantrique, on trouve ces deux courants.
Dans les tantrismes shaiva et vaishnava aussi.
Mais dans le tantrisme en général,
dhyâna acquiert un sens nouveau :
il désigne la visualisation d'une divinité, d'un mantra
ou d'un "palais" divin (un mandala).
C'est pourquoi, bien que le mot dhyâna soit courant dans les tantras, il y est rarement question de méditation.
Dans le tantrisme, l'imagination (bhâvanâ) remplace la méditation, qui y tient une place marginale.
D'où la surprise des gens qui, par exemple, vont dans les centre tibétains "de méditation" et qui se retrouvent à faire des rituels, des récitations, le tout accompagné de visualisations.

Dans la philosophie tantrique de la Reconnaissance, 
pas de dhyâna au sens de méditation.
En revanche, il y a de la méditation.
En effet, à côté de la voie de la connaissance, 
qui ne dépend pas de la maîtrise du mental, 
il y a la voie du yoga. Mais ça n'est pas le yoga de Patanjali avec sa "suppression des affects" (qui reste l'idéal de la méditation dans la vision populaire, malgré l'évolution réelle des mentalités). Le yoga proposé dans la philosophie de la Reconnaissance est un yoga de la détente. La vision y joue un rôle important. C'est la méditation de Shiva (shiva-mudrâ),
où l'expérience est induite par les points-clé de la posture (regard, mains, bouche...), 
plutôt que par un effort intérieur de concentration.
Et pour finir, voici une image traditionnelle 
de cette approche de la méditation :


vendredi 11 mai 2018

Tantra - sexe ?

Quand vous googlez tantra, vous tomber sur des massages, voire des sites d'"escort",
un genre de prostitution de luxe.


C'est quoi "le tantra" ?
Le tantra vient d'Inde.
Le mot tantra, en langue sanskrite, désigne un tissu et, par extension,
un textile et, finalement, un texte, un livre.

"Le" tantra ? Les tantras : les livres.
Alors que les traditions indiennes plus anciennes mettaient l'accent sur la transmission orale,
le tantrisme met l'accent sur le livre comme outil et support spirituel.

Vient de la racine tan- "tendre", "étendre", "tisser", "prolonger", "déployer". 
S'y ajoute le suffixe -tra "instrument de".

tantra signifie, littéralement, "livre".
Mais aussi le fait de se déployer, d'agir.
D'où para-tantra "qui de déploie par un autre", donc qui est dépendant.
Et sva-tantra "qui est à soi-même l'instrument de son propre déploiement", 
donc indépendant, libre.
Qu'est-ce qui est dépendant ?
Tout.
Qu'est-ce qui est libre ?
La conscience.
L'acte conscient.

Les tantras sont donc d'abord des textes.
Les premiers apparaissent au IVe siècle.
Ce sont d'abord des textes de rituel.
Car le tantrisme, c'est d'abord et avant tout
une expression à travers des rituels.
Vidhi "procédure"
kalpa "rituel"
Krama "ordre"
Homa "rituel du feu"
Yajna "sacrifice"
Pûdjâ "offrande de fleurs"
etc.
Peu à peu, ces rituels s'intériorisent.
Ce qui donna naissance au yoga tantrique,
ancêtre des yogas d'aujourd'hui.
Puis des doctrines apparurent.
Mais secondaires.
Le tantrisme, concrètement, c'est d'abord vivre une vie
faite de rituels, de symboles,
d'images, de mandalas, de mantras.

Dans le bouddhisme, qui a récupéré le tantrisme
comme "moyen habile" pour "dompter les êtres",
tantra désigne, en plus, la conscience profonde, permanente et indestructible qui se cache au fond de nous.

Les tantras sont de tailles variables.
En général, plusieurs tantras forment un système complet de pratique, comme un mandala.
Ainsi, on a un tantra principal
et des tantra "annexes"
qui complètent, expliquent tel rituel, 
comment organiser sa journée, etc..
Un tantra peu faire quelques versets,
ou quelques dizaines de milliers de versets.

La grande période de révélation des tantras, 
c'est entre les VIIIe et XIIe siècles.
Le tantrisme existe dans toutes les grandes religions de l'Inde,
dont il forme la matière principale.
Il y a un tantrisme shaiva, un vaishnava, un bauddha, un djaïna...
Comme un arbre immense.
C'est comme cela que des pratique tantriques
se sont propagées jusqu'au Japon et en Mongolie,
à Bali et en Asie Centrale (avant l'islam).

Le tantrisme est très riche.
Plein de traditions et sous-traditions, comme les branches d'un arbre.
Au centre : l'initiation et les mantras.
Beaucoup de mantras.
Pas de tantra sans mantra.
Un rituel, c'est principalement s'identifier à une manifestation du divin et faire des choses à partir de là.
Guérir, séduire, s'enrichir, faire la guerre...

Aujourd'hui en Asie, tantra est synonyme de sorcellerie,
comme le maraboutisme.

Dans le tantra en général, pas de sexe, mais souvent des symboles sexuels.
Dans quelques traditions ésotériques,
des pratiques sexuelles.
Mais jamais de massage.
Des rituels, comme un langage.
Des langues, des dialectes.
Le tantra, en général, peut être ascétique (pour les sâdhous)
ou domestique. Mais dans tous les cas, il a tendance à être sensuel, au sens où il emploie tout ce qui est coloré, parfumé, les huiles, les liquides, le feu, la danse, les chants.
Comme dit Abhinava "tout ce qui épanouit le coeur
peut être employé".
Le tantra n'est pas sobre.
Son esthétique est plutôt baroque. 

Le tantra ne prône pas non plus la libération des émotions,
sauf les courants secrets.
Souvent, des pratiques extrêmes : vivre parmi les cadavres
sans soucis du pur et de l'impur, par exemple.

En gros, deux extrêmes du tantrisme :
la face publique, les temples, les fêtes, les pûdjâs...
la face cachée, magie, occultisme, yoga...

Le tantra est une tradition d'une richesse incroyable,
loin d'avoir été explorée.

Le néo-tantra mondialisé
est inspiré par les idées de thérapeutes comme W. Reich,
qui croyait que tous nos problèmes viennent de la répression des émotions. On trouve des idées parallèles dans certaines traditions tantriques, mais pas dans toutes.
Le tantrisme a toujours été étrange, mystérieux, controversé,
lié au pouvoir et à l'argent.
C'est une voie qui reflète la vie,
ombres et lumières.
On y trouve des approches très différentes,
mais beaucoup de superstitions
et beaucoup de dérives possibles.

Il y a des courants plus raffinés :
mahâmudrâ dans le bouddhisme
shivaïsme du Cachemire dans le shivaïsme

Dans ces approches-là, chaque idée correspond à une expérience, toujours. Rien de vraiment ésotérique.
Tout est là, mais il faut apprendre à voir.
Chakras, koundalini, siddhi, prâna...
Tout est déjà là.

mercredi 25 avril 2018

La Lumière-conscience

La spiritualité d'aujourd'hui n'existerait pas sans l'Inde.
Que serait le yoga sans yoga, sans âsana, sans prânâyâma ni samâdhi ?
Que serait le tantra sans mantra, le mystérieux chakra ou le célèbre mandala ?

Or, tous ces mots sont en sanskrit, langue sacrée de l'hindouisme, du bouddhisme et du jaïnisme.
Ses textes sont les plus anciens à avoir été transmis sans interruption jusqu'à nos jours.
Bien sûr, il existe des langues aussi anciennes, comme l'égyptien et le sumérien. 
Mais ces civilisations se sont éteintes, tandis que l'hindouisme et le bouddhisme sont bien vivants.

Mais comment traduire sans trahir ?



Prenons un exemple :

conscience : nous entendons parler de conscience "non-duelle", sans séparation entre le sujet et l'objet, ou encore, on dit "conscience pure", conscience qui n'est pas "conscience de" ceci ou cela, mais conscience dépourvue de tout contenu, comme un ciel sans nuages. 

Mais quels sont les mots sanskrits traduits par "conscience" ?

Les principaux sont cit et ("tchitte") et prakâsha.
Ces deux termes désignent la lumière. 
Ce sont des métaphores.

Cit vient d'une racine -kit, "briller", dont dérive ketu, clarté, lumière, mais aussi "étoile filante", comète, signe évident, bannière, apparition, manifestation.
Mais cit est aussi apparenté à la racine -cint, "penser à", "méditer", considérer", "se soucier de".

Prakâsha désigne la lumière, le fait de briller, l'illuminer. Formé du préfixe pra- "vers l'avant" et de la racine kâsh, "briller", "éclairer", "illuminer". On retrouve cette racine dans Kâshî "La Lumineuse", l'un des noms de la cité de Bénarès.

Dans les deux cas, nous avons donc l'image d'une lumière qui éclaire les choses. Et la conscience est en partie cela : elle est comme une lumière qui éclaire les choses, mêmes les plus intérieures, comme les pensées et les sensations. 
Dans ces racines verbales, il y a également l'idée d'une lumière belle, plaisante, agréable.

A partir de cette métaphore de la lumière, 
ce qu'est la conscience s'éclaire :
la lumière rend visible, mais elle-même
n'est pas visible.
Une lumière dans le vide,
qui n'a rien à éclairer,
reste invisible.
La lumière ne devient visible
que quand elle se réfléchit
sur un objet.
Sans cela, même si elle éclaire,
même si elle est présente,
elle reste invisible.
La lumière elle-même
n'est jamais directement visible.
Elle n'est vue que par l'intermédiaire
des choses qu'elle éclaire.
Quand on dit qu'on "voit" 
un rayon de lumière,
on voit en fait les grains de poussière
qui renvoient un peu de cette lumière.
Mais la lumière, grâce à laquelle tout est visible,
reste elle-même invisible.

De même, la conscience n'est pas et ne peut
jamais devenir objet de conscience. 
C'est bien grâce à la conscience que tout objet 
devient "visible", apparent, manifeste et qu'il acquiert
son existence. Mais la conscience elle-même
n'est jamais objet de conscience.
Sa clarté se reflète en partie sur les objets,
plus ou moins selon leurs qualités,
comme un objet renvoie plus ou moins
la lumière qu'il reçoit. 
Mais la conscience n'est jamais 
objet de conscience.

Voilà pourquoi, quand il n'y a pas d'objet, de contenu
dont on puisse prendre conscience,
on croit qu'il n'y a pas de conscience.
Comme dans le sommeil profond, 
l'évanouissement ou le coma.
Comme il n'y a pas conscience d'objet,
nous commettons l'erreur de juger
qu'il n'y a pas de conscience du tout.
Alors qu'en réalité, la conscience est présente.
Et c'est grâce à sa présence lumineuse
que nous pouvons dire que nous n'avions
"conscience de rien",
de même que, quand la lumière
n'a rien à éclairer,
nous pouvons dire qu'il
"n'y a rien".
Il n'y a rien, sauf la lumière qui éclaire ce rien.
Il n'y a rien, sauf la conscience qui éclaire ce rien.
Telle est la "pure conscience"
ou "conscience sans objet".
C'est elle dont nous faisons l'expérience chaque nuit,
et aussi entre chaque pensée.
Mais en réalité, nous faisons toujours, 
à chaque instant,
l'expérience de la conscience.
Car aucune expérience n'est possible sans elle.
En fait la conscience est synonyme d'expérience,
tout simplement.
Il n'y a pas d'expérience de la conscience.
Toute expérience est conscience,
de même que la lumière ne peut éclairer la lumière
(qui n'a d’ailleurs pas besoin de lumière,
car elle est lumière),
et que tout objet éclairé est lumière,
sans quoi il ne serait pas visible.
Mais comme la lumière ne peut s'éclairer elle-même
à la manière dont elle éclaire les choses,
on peut dire qu'elle est "ténèbres".
De même, en ce sens précis, 
on peut dire que la conscience est inconscience, inconnaissance absolue.

Voilà pourquoi la conscience n'est jamais absente
(car quelle lumière éclairerait cette absence de lumière ?).
Voilà en quel sens elle est "permanente",
et voilà pourquoi elle est le Soi,
et voilà pourquoi le Soi (âtman)
est l'Absolu (brahman).
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