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jeudi 4 septembre 2025

Les secrets des Yoginîs



J'ai traduit il y a peu le Chummā-sanketa-prakāśa, publié chez Almora sous le titre Le yoga de la Déesse. Le titre sanskrit peut se traduire littéralement par "La révélation des sanketas des chummâs". L'ensemble constitue "la tradition des chummâs".

Chummâ et sanketa sont synonymes. Ils désignent les signes secrets de reconnaissance entre initiés, en particulier pour les rencontres entre yogis et yoginîs dans les sanctuaires de la Déesse. A l'origine, sanketa désigne un signe de reconnaissance (geste de la main, regard...) pour une rencontre amoureuse en secret.

Cependant, le mot sanketa en est venu à désigner un secret et, plus précisément, une instruction secrète transmise par les Yoginîs. Sa mise en pratique permet de rejoindre les Yoginîs éveillées (certaines Yoginîs ne sont que des sorcières dangereuses) et d'atteindre la pleine réalisation spirituelle, décrite comme envol et union avec les Yoginîs. Elle forment un mandala de lumière céleste, dont la Déesse est le centre et la source.

Tout cela symbolise la conscience, le champ de notre expérience sensorielle et mentale. Les Yoginîs sont les énergies des sens, du corps et de l'esprit. Tant qu'elles ne sont pas reconnues et honorées, elles nous tourmentent. Mais, une fois reconnues et honorées, elles engendrent l'expérience de la non-dualité.

Voici un passage d'une Ecriture de la tradition de la Déesse Kubjikâ qui emploie le mot sanketa dans le sens de "secret", une instruction sur une pratique de méditation :


ūrdhvadṛṣṭir nirīkṣeta dṛśed divyaughamaṇḍalam |

saṃketa eṣa vikhyāto jyeṣṭhanāthasya suvrate || 7/19 ||

nāsāgramaṇḍalāntasthaṃ divyatejodbhavaṃ priye |

dṛṣṭiṃ niveśya tatraiva saṃketaṃ madhyamaṃ priye || 7/20 ||

"19.

Projeter le regard [dans le ciel] vers le haut :

on contemplera le mandala du flot divin.

Ainsi est expliquée l'instruction secrète

du maître Jyestha, ô Femme vertueuse.

20.

Ô Bien-Aimée, quand on fixe la vision

dans le mandala [qui apparait dans le ciel] dans la direction du nez,

d’où jaillit une lumière divine,

c'est l'instruction secrète du [regard projeté au] centre [de l'espace]."

(extrait du Cinciṇī-mata-sāra-samuccaya)

samedi 21 décembre 2024

Le jour le plus court


meye'pi devī tiṣṭhantī māsa-rāśy-ādi-rūpiṇī /

La Déesse est présente jusque dans le monde,

sous la forme des mois, des signes du zodiaque et autres.

ata eṣā sthitā saṃvid antar-bāhyobhayātmanā /

svayaṃ nirbhāsya tatrānyad bhāsayantīva bhāsate //

Ainsi, cette conscience présente (en chacun)

se manifeste elle-même

à la fois comme intérieure et extérieure.

Là, (en elle,) elle se manifeste comme si elle manifestait

un autre (qu'elle-même).

Abhinava Gupta, Lumière des tantras

________________

Une seule conscience se manifeste comme toutes choses - le monde, les individus, leur personnalité, tout. Et tout cela, sans cesser d'être ce qu'elle est. Elle manifeste l'autre en elle-même, 

comme dans un rêve.

En ce jour le plus court, rendons hommage à cette Déesse universelle, liberté souveraine qui se manifeste jusque dans l'impossible - se manifester comme ne se manifestant pas !

Elle est le Grand Cycle du Temps, kāla-cakra, 

Soleil de la conscience qui ne se lève ni ne se couche,

mais qui se manifeste ainsi selon son désir.

La Déesse Kālī est ainsi le Soleil en qui tous les soleils se lèvent et se couchent, les douze soleils intérieurs comme les douze soleils extérieurs.

Elle est la Déesse dont la tradition remonte à l'aube du premier soleil, ādi-sūrya-udaya, l'Aube Rouge des steppes primordiales, Uṣā.

Méditation :

www.david-dubois.com

samedi 18 novembre 2023

La tradition de Kâlî, source méconnue ?


Il arrive que des traditions soient méconnues ou que leur influence soit sous-estimée. Par exemple, le gnosticisme, le platonisme, Hadewijch d'Anvers ou encore Jeanne Guyon.

Il en va ainsi du shivaïsme du Cachemire. D'où vient ce courant d'interprétation du Tantra, apparu au Cachemire au Xème siècle ? Quelles sont ses sources ?

Je souhait ici partager avec vous quelques découvertes, notamment grâce à un texte, le Chummâ-sanketa-prakâsha ou Enseignement oral des yoginîs, que j'ai traduit récemment. 

La tradition de Kâlî se présente elle-même comme la révélation ultime. Nombre d'indices tendent à montrer qu'en effet, elle a été considérée comme telle. 

Or, de plus en plus d'indices apparaissent qui montrent que cette tradition est bel et bien la source principale du shivaïsme du Cachemire. Ainsi, des mots qui sont caractéristiques du shivaïsme du Cachemire, comme vimarsha ou svâtantrya, apparaissent des les textes du Kâlî-krama. Son enseignement essentiel, le Quadruple Cycle de Kâlî (catruvidha-kâlî-krama), en a semble-t-il inspiré beaucoup. Notamment, le Yoga selon Vasishta, dérivé du Moksha-upâya, composé vers 950 au Cachemire. 

Ce texte immense (près de 30 000 versets !) s'inspire de toutes les traditions de l'époque, dont le Spanda. Or, le Spanda est clairement inspiré par la tradition de Kâlî. Le mot spanda "vibration" apparaît aussi dans les tantras etc. de la tradition de Kâlî. Le Yoga selon Vasishta est le texte de non-dualité le plus populaire en Inde. Traduit, adapté, recomposé maintes fois, il est la "sagesse royale" (râja-vidyâ), le "secret royal" (râja-guhya) transmis depuis Brahmâ jusqu'aux rois de notre âge sombre, dont Râma, héros du Râmâyana. 

Le Moksha-upâya, dont j'ai traduit l'une des versions abrégées, comprend six "livres" (prakarana). Les deux premiers sont une introduction. Les quatre derniers se nomment : utpatti "création", sthiti "existence", upashânti "résorption" et nirvâna "extinction". Or, on se demande quel est le sens de cette séquence (krama). Je propose ici l'hypothèse qu'elle est inspirée par la Quaduple séquence de Kâlî, quatre étapes du cycle de la conscience (samvit-krama) nommée : srishti "création", sthiti "existence", samhâra "résorption" et anâkhya "l'indicible". Je crois que nous retrouvons aussi ce quadruple cycle dans les versets inauguraux du Moksha-upâya :

yataḥ sarvāṇi bhūtāni pratibhānti sthitāni ca | yatraivopaśamaṃ yānti tasmai satyātmane namaḥ || 1 ||

"Salutation à ce Soi réel en qui tous les êtres apparaissent, en qui ils existent et en qui ils se résorbent !"

Les termes sont en partie (sthiti, upashama) ceux des livres du Moksha-upâya

Le second est construit sur le même modèle :

jñātā jñānaṃ tathā jñeyaṃ draṣṭā darśanadṛśyabhūḥ | kartā hetuḥ kriyā yasmāttasmai jñaptyātmane namaḥ || 2 ||

"Salutation à ce Soi Conscience, source du sujet connaissant, de la connaissance et de l'objet connu, source du sujet percevant, de la perception et de l'objet perçu, source de l'agent, de la cause et de l'action !"

Ici encore, nous retrouvons la même structure quadruple : une trinité dont la source est la conscience. Cet idéalisme est au cœur du Moksha-upâya comme du Kâlî-krama.

De plus, le Moksha-upâya intègre dans son enseignement non-dualiste, les enseignements du Spanda (son premier verset est repris maintes fois dans le MU), mais aussi le Vijnâna-bhairava-tantra et la tradition de Tumburu Bhairava avec les quatre déesses. J'observe, enfin, la présence d'un lexique congruent avec celui du Kâlî-krama : autour de l'espace (âkâsha, vyoman, viyat, nabhas, etc.), de la conscience (samvit, cit, etc.) et de la dynamique psychique (vâsanâ, samskâra, bhâvanâ, kalpanâ, etc.).

Le Kâlî-krama est donc la source principale du shivaïsme du Cachemire et du Moksha-upâya. Je crois que le temps est venu de redécouvrir cet enseignement si inspirant, radical et profond. Cette essence du Tantra transcende le Tantra.

jeudi 26 janvier 2023

Le treizième mois


 Les mois lunaires sont plus courts que les mois solaires. Pour synchroniser les deux calendriers, il faut donc ajouter un mois solaire toutes les six années. C'est le treizième mois - sans aucun rapport avec un quelconque salaire. 

Dans le Veda, un hymne à Varouna décrit le dieu comme celui qui suit le rituel parfait. Ce rituel est le grand cycle de l'année. Varouna connait les douze mois qui apportent la prospérité. Et surtout, il connait le treizième mois qui apparaît dans l'intervalle (Rigveda, I, 25, 8) : veda māso dhṛtavrato dvādaśa prajāvataḥ | vedā ya upajāyate || "Dévoué (à ceux) qui lui sont dévoué, il connait les douze mois (et) leur fécondité, lui qui connaît (aussi le treizième mois) engendré secondairement". Ce treizième mois naît "de soi-même" (svayam evotpadyate)

Ce treizième mois est l'intervalle où se révèle le soleil véritable, source des douze soleils, des douze mois de l'année.

Dans le contexte du Tantra, Abhinava nous dit que la déesse Conscience habite aussi "au plan objectif sous la forme des mois de l'année, des signes du zodiac, etc." (Tantrâloka, IV, 146b)

Le soleil est le symbole de la lumière de la Conscience, "omnisciente", qui illumine toutes choses en s'illuminant elle-même. "Quand il brille, tout brille à sa suite". Elle est le soleil ultime, notre conscience (svasamvit paramâdityah, Cincinîmatasâra, VII, 15b).

L'enseignement du soleil au cœur du soleil est au cœur du Tantra dans sa tradition la plus ésotérique, la tradition de Kâlî (différente de la déesse populaire) : "Le soleil à l'intérieur du soleil illumine/fait apparaître le monde entier" (ib. VII, 12a).

Mais ce qui est encore plus intéressant est que cet enseignement de l'existence d'un treizième mois source des douze autres est associé à Varuna et Mitra. Or, ces deux dieux apparaissent dans le Veda des hymnes, l'un des plus anciens textes spirituels qui nous soient parvenus. Et ils sont par ailleurs nommés dans une lettre entre un roi du Mitanni et un roi Hittite vers -1380. C'est-à-dire dans l'actuelle ... Syrie ! Un peu avant le règne du pharaon Toutânkhamon. Varouna a été rapproché d'Ouranos. Les deux sont dieux du Ciel, dieux qui enveloppent (-vr comme dans vritti). Cette présence des dieux du Veda, sous leur forme sanskrite, au Moyen-Orient (royaume de Mitanni) il y a plus de trois mille ans, est un mystère fascinant. De plus, nous savons que l'une des principales célébrations des habitants de cet énigmatique royaume était le solstice, vishuva, l'intervalle entre les grandes phases des cycles temporels, dont le pendant microcosmique est l'intervalle entre les respirations. Dans le Tantra, la déesse Laksmî-Kâlî "est présente entre les mouvements de l'expir et de l'inspir" (Kulakaulinîmata, XV, 270).

Dans l'hymne à Varouna cité plus haut (Rig-veda, verset 7), son omniscience est suggérée quand il est célébré comme vedā yo vīnām padam antarikṣeṇa patatām | veda nāvaḥ samudriyaḥ || , "celui qui connait le chemin des oiseaux dans le ciel et qui connait le chemin des navires dans l'océan". Il est l'espace de la Conscience qui contient tout et qui, donc, "connait" (veda) tout. 

Tout ceci suggère une extraordinaire continuité entre le dieu indo-européen d'Asie centrale, et l'enseignement du Tantra, même dans ses traditions les plus "ésotériques", comme le Kâlî-krama. La continuité n'est jamais entièrement rompue. La théorie d'un Tantra "dravidien" opposé à un Veda "indo-européen" ne tient donc pas. 

Le treizième mois est simplement l'émerveillement à la fin de l'expir. A travers les millénaires et les lieux, la tradition se joue des ruptures. 

lundi 12 septembre 2022

Espace et toucher

(Yves klein)

Pourquoi les textes ?

Parce que les tantras (=les livres) sont pleins de trésors inconnus.

Par exemple, l'état de conscience tantrique est ainsi décrit : 

yā sparśā sparśagagane carantī nirniketā /

sarvāvaraṇanirmuktā mudrā sā khecarī smṛtā //

(Mahânayaprakâsha d'Arnasimha, 102)

traduction :

"L'état de conscience spatiale

est absolument transparent,

il est sensation qui s'élance

dans l'espace du toucher, sans limite."


jeudi 28 octobre 2021

Fuir l'extérieur pour aller à l'intérieur ?


 Il y a une vie intérieure : la découverte d'une manière d'être plus profonde, plus vraie, plus joyeuse, moins absurde. Aussi, grande est la tentation de se retirer vers cet intérieur béni quand les choses vont moins bien, quand la vieillesse, la maladie, la mort, l'injustice ou la malchance se présentent. Et quand tout va mieux, nous pouvons nous sentir frustrés de cet intérieur, tout de même, car là est le sens, la valeur, le salut, la substance. Désormais nous le savons ; nous pouvons ajourner, reporter, mais nous ne pouvons plus échapper à cette nouvelle conscience. La source a été trouvée. Comment pourrait-on l'oublier ? La source de vie est ce silence intérieur en lequel chacun de nos membres renaît, en qui chaque pensée, chaque émotion semble à sa place, comme une eau fluide et fraîche coule d'une manne assurée.

L'extérieur aussi nous appelle. Comme une autre saveur, plus âcre, après les douceurs du cœur profond. L'action, les responsabilités, l'aide aux autres... Que faire alors ? Que choisir ? L'intérieur ou l'extérieur ? Les deux semblent incompatibles et le dilemme ressemble à un nœud inextricable.

Maître Eckhart évoque cette alternative, mais nous suggère qu'il n'y a pas à choisir, car l'intérieur appelle l'extérieur et cet extérieur doit jaillir dans l'intérieur, sans le détruire :

"Cela ne veut pas dire qu'il faille fuir son intériorité, s'en détacher à la renier [ce serait excessif], mais bien au contraire : il faut apprendre à agir en elle, avec elle et par elle. En sorte que l'intériorité fasse irruption dans la réalité extérieure et que cette réalité extérieure soit réintroduite dans l'intériorité, et que l'on s'habitue alors à devenir libre dans l'activité. Il faut diriger son regard vers cette activité intérieure et agir à partir d'elle, que ce soit lire, prier ou, s'il convient, accomplir des œuvres extérieures. Si l'activité extérieure trouble l'opération intérieure, que l'on suive la voie intérieure. Mais si les deux pouvaient être unies, ce serait la meilleure manière d'agir ensemble avec Dieu". Conseils spirituels, chapitre 24, trad. Wackernagel

Eckhart évoque dans ce passage très précieux la relation délicate entre vie intérieure et vie extérieure. Il ne s'agit en aucun cas de sacrifier la relation avec la source intérieure sur l'autel d'une efficacité extérieure, sociale, au nom de la morale par exemple. Eckhart souligne sans cesse que les œuvres en elles-mêmes sont sans valeur, du moins tant qu'elles ne découlent pas d'une intention bonne, c'est-à-dire jaillissant du silence intérieur, vivant et vibrant. 

Tant que l'intérieur semble faible, prenons en soin. C'est peut-être cela, "prendre soin de soi". Point trop n'en faut. Agir lentement, en revenant sans cesse à l'intérieur, au "je suis" concret. Donner le temps au temps, ou plutôt donner à ce qui est au-delà du temps, le temps de jaillir dans le temps et d'y opérer à sa guise. 

Alors l'extérieur, oui. Mais enveloppé dans l'intérieur, comme caché au plus profond, dans une paix obscure d'où sourd le nectar subtil de ce je-ne-sais-quoi sans lequel rien de beau ni de bon ne saurait être vécu, quand bien même cela semblerait beau et bon vu de l'extérieur. 

L'extérieur depuis l'intérieur. Tenter une autre vie, se laisser tenter par l'abandon fou à cette autre manière de vivre. Intime, secrète. L'extérieur ramené dans l'intérieur, l'intérieur infusant dans l'extérieur, de sorte qu'ils se pénètrent mutuellement. Le Tantra décrit précisément ce cycle du dehors et du dedans : c'est la krama-mudrâ, instruction secrète de la tradition des yoginîs. 

Tout, en somme, est question de dosage, de mesure et de temps opportun. Dans notre société en accélération, il est sans doute juste de lever le pied et de cultiver en tout lenteur, douceur et silence.

samedi 11 septembre 2021

Il y a toujours de la place

Feynman et Dirac

Tout est conscience.

Par "conscience", il ne faut pas comprendre ici "point de vue", "conscientisation" ou "pensée", mais plutôt la lumière dynamique qui se manifeste en toutes choses.

Cependant, la conscience ne se réduit pas à être la somme des choses, ni des pensées.

Une analogie :

Les vagues ne sont rien de plus que l'océan. Mais l'océan ne se réduit pas aux vagues. Il est quelque chose de plus que les vagues, si grandes et nombreuses soient-elles.

De même, la conscience est quelque chose de plus que les pensées, elle les transcende, elle les enveloppe. Elle n'est pas enveloppée par elles, ni pas aucune sensation ou situation objective.

Un maître anonyme de la tradition de Kâlî (kâlîkrama) dit :

jñānādhikatvāt siddhestu na māyā nāpi vāsanā || 3/7 ||
digdeśakālākārādikalātaṅkavivarjitam |
kalpyaviśvātmakatve'pi taduttīrṇatayā sthitam || 3/8 ||

"Rien n'existe en plus de la conscience,
rien ne peut être prouvé en dehors d'elle.
[La cause et l'explication des choses]
n'est donc ni la Mâyâ, ni les habitudes.
Mais, même si elle est l'essence
de cet univers qu'elle engendre,
elle transcende tout cela,
car elle est libre des restrictions
du moment, du lieu et de la situation."
(Lumière du chemin intégral, Mahânayaprakâsha, Anonyme)
_____________________________________
Et tout cela est basé sur l'expérience directe, immédiate, commune,
non sur des révélations réservées à quelques élus.

Et donc, quand je me sens envahi par les pensées, quand je me sens confiné
dans une situation, je me souviens que je suis l'espace lumineux, infini,
l'espace qui ne se laisse enfermer dans aucune forme, car c'est
justement cet espace qui permet aux formes d'exister.
Je suis la lumière sans limites qui donne vie aux limites,
l'espace au-delà des lieux qui donne lieu aux lieux,
l'éternité affranchie de tous les temps qui se manifeste
en tous temps.

mercredi 16 septembre 2020

L'éveil de Shiva















 







Dans le passage suivant d'un tantra inédit, appelé par Abhinavagupta "le Roi des tantras", Shiva raconte son éveil :


"Envahi par une puissante méditation,

je me retrouvais dans l'état suprême.

Alors, mon énergie suprême s'éveilla dans le 'hara' ["la roue du bulbe"]

/ s'éveilla pour moi dans le 'hara'.

Elle est la conscience puissante, joie de la félicité et de la conscience

présente dans l'être de l'intervalle, dans le fondement

qui est l'intervalle où a lieu l'étreinte (de l'inspir et de l'expir).

Ô fille de la montagne ! 

Là, au centre, il y a une lumière transcendante,

entre l'être et le non-être,

Elle est présente, inséparable de moi,

Kâlî, source du temps, cause de l'imagination.

Alors, cette suprême déesse qui dévore le Temps

jaillit, (comme) cachée dans la félicité de sa propre félicité, 

débordante de la réalisation de sa nature,

embrassant à la fois le conscient et l'inerte,

présente entre le conscient et l'inerte,

espace infini, déesse au-delà du mental,

qui dévore le Temps, qui engendre le Temps,

source du déploiement du Quatrième (état), etc.

Parce qu'elle dévore (âkarshayet) tout le Temps (kâla),

Elle est "Celle qui absorbe" (samkarshanî).

Elle absorbe le lieu suprême dans le vide à partir de (son) corps.

Elle s'éveille quand on la stimule :

on l'appelle donc 'Celle qui absorbe'.

Elle opère dans l'espace d'où elle

fait s'écouler inspir et expir.

Elle est présente dans l'espace au-dessus de la tête (à la fin de l'expir) :

elle est donc appelée 'surprême Kâlî'.

Comme elle engendre le Temps, Kâlî est la divinité".

Jayadrathayâmala Tantra IV, 19, 183b-192a, cité par M; Dyczkowski dans The Manthâna Bhairava Tantra, vol. 1, p. 399

Ce tantra, et en particulier cette quatrième section dont est extrait ce texte, est la source principale de la tradition Kâlîkrama, la tradition qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des révélations tantriques. Kâlî est la conscience comme source du devenir, au-delà du devenir.

"Elle absorbe le lieu suprême dans le vide à partir de (son) corps.

Elle s'éveille quand on la stimule :

on l'appelle donc 'Celle qui absorbe'."

Ce passage est à connotation sexuelle. Le "lieu suprême" est le linga, etc. Âkarshayet signifie aussi "attirer", "séduire" et "extraire", ici, les fluides sexuels. Le reste est clair.

jeudi 27 août 2020

La danse du vide et du plein

One is Karaikkal ammaiyar a female Nayanar saint. I won't go in exact  details about her story but according to mythical stories … | Sanchi stupa,  Iconography, Stupa
Karaikkal

La vie intérieure est une sorte de dialogue entre vide et plein. Le vide est mort qui prépare la naissance de la sensation de plénitude.

Ce dialogue s'incarne dans le va-et-vient de la respiration.

Le flux de l'expérience chevauche ces souffles. Il est aussi fait de ces antagonismes. 

La conscience comme devenir est personnifiée par Kâlî, Déesse à la fois affamée et comblée, dont la danse (krama) est succession de vide et de plein.

Le Clair de lune de la conscience (Cidgaganacandrikā) chante cette marche :

saprakāśakṛtamajjanaṃ jagat kurvatī bhavasi pūrṇimā śive |
pūrṇameva tava rūpamanyathā kurvatī kila kuhūḥ pratīyase || 21 ||
"Quand tu immerges le monde et sa manifestation
en toi, tu es la Pleine Lune, ô Shivâ !
Quand tu renouvelles ta plénitude,
tu apparais comme Lune Nouvelle."

pūrṇatākṛśatayoryadantaraṃ tatra kāli vijahatkrame sthitā |
darśitakramavibhāgasaṃbhramaṃ kālamadyatanamattumīhase || 22 ||
"Ô Kâlî, tu es présente entre la plénitude et le vide (litt. "la minceur"),
quand tu abandonnes (cette) marche (de la respiration).
Tu aspires (alors) à dévorer le moment présent,
(cette) illusion des différents aspects du devenir que (tu) donne à voir."

mātṛmeyamitisādhanātmikā tvatkṛtonmiṣati yā vikalpadhīḥ |
tvatsvarūpamakalaṅkitaṃ tayā kasya devi viduṣo na muktatā || 23 ||
"Tu es l'éclosion de la pensée discursive
faite du sujet, de l'objet et de la connaissance.
Ton essence n'est (pourtant) pas conditionnée par elle.
Sachant cela, ô Déesse, qui n'est pas délivré ?"

La Déesse est la source des mouvements du souffle, supports des mouvements de l'attention, les vikalpa. Cette source est reconnue d'abord entre ces mouvements (turya), puis dans ces mouvements mêmes (turyâtîta). Elle est à la fois pleine, car en mouvement (krama) et vide, car libre de ce mouvement (akrama) dont elle est aussi la source, l'Acte toujours actuel. C'est le miracle que célèbre le verset suivant, difficile à traduire :

akramakramavimarśalakṣaṇaṃ yā kramākramamayī kramākramam |
akramaṃ śivamavekṣya madhyagaṃ tvāṃ ca satkulamidaṃ tavānanam || 24 ||
"Cette (Déesse), à la fois en mouvement et immobile,
observe Dieu, centre à la fois en mouvement et immobile,
caractérisé par une conscience atemporelle du devenir.
Et toi, ton visage est le corps véritable de (Dieu)". [en lisant asya à la place de idam]

dimanche 7 juin 2020

Le monde, figure ambiguë ?

Les cours 2018/2019 Le Salon d'études culturelles
Natarâja est la mûrti des festivals de Cidambaram,
dont le sanctuaire intérieur est le linga d'espace : vide

Selon le shivaïsme du Cachemire, le monde n'est pas un néant pur et simple (tuccha), mais plutôt une figure ambiguë : il se présente comme parfait ou comme imparfait selon qu'il est connu intégralement ou connu partiellement.

En cela, il ressemble à ces figures ambiguës. Du reste, Maheshvarânanda, auteur de cette tradition qui vécut au temple tamoul de Cidambara, dit ce verset dans son Florilège de la vérité intégrale (Mahârthamanjarî, 28) :

आलेख्यविशेष इव गजवृषभयोर्द्वयः प्रतिभासः ।
एकस्मिन्नेवार्थे शिवशक्तिविभागकल्पनां कुर्मः ॥ २८॥
"C'est comme l'un de ces dessins extraordinaires
qui présentent la double apparence d'un éléphant et d'un buffle.
En une seule et même réalité nous forgeons deux parties : Shiva et Shakti."


Whitney Cox, dans sa thèse sur ce texte fascinant, qui s'inscrit dans la tradition du Cachemire mais qui n'a pas été composé au Cachemire, partage un bas-relief  sur un temple datant de 1170, soit à peu près l'époque de l'Auteur :


De la droite, l'éléphant ; de la gauche et en bas, le buffle. Mais les deux apparaissent en une seule et même matière, une seule "substance" comme traduit Silburn. Artha, en sanskrit, désigne ce que la conscience vise et peut viser : objet, fin, but, profit, sens, signification, vérité.

Maheshvarânanda explique, dans son auto-commentaire intitulé "Le Parfum" (Parimala), que la figue qui se manifeste change selon la concentration de l'attention (niveshya-yuktyâ, anusamdhâna). L'attention est ce pouvoir de la conscience de "découper" (âlekhana) en excluant (apohana) certains éléments au profit de certains autres, comme quand on écoute une conversation au milieu du brouhaha. Cette activité, présente au coeur de toute vie quotidienne (vyavahâra) est l'activité de découpage conceptuel (vikalpana), qui à la fois rend possible la vie ordinaire, et enferme la conscience infinie dans des choix qui diminuent à chaque fois sa puissance. 

Nous retrouvons-là le thème ancien de la liberté employée pour amoindrir la liberté. 
Or, pour que la liberté se reconquiert, elle doit mûrir et passer par la reconnaissance de sa propre essence. La conscience doit se reconnaître, sans quoi elle continuera d'employer ses pouvoirs pour jouer à se détruire, à s'aliéner. Il serait tentant de transposer à d'autres mythes, comme Prométhée, ou à d'autres doctrines, comme l'analyse de l'appauvrissement de l'employé proposée par Marx. 

lundi 2 septembre 2019

La révélation du secret ultime

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Voici un autre hymne adressé par Dieu à la Déesse, extrait du Tantra de l'Essence de la Danse de la Famille de la Déesse du Temps, Kâlî qui dévore le Temps :

"Belle ! 
Je suis pris au filet
De la plus extrême confusion !
Radieuse ! 
Révèle le point vital,
Tel qu'il est. 54

Dis le secret ultime, 
Ineffable, sans défaut. 
Bienfaisante !
Révèle ce qui est dans le Cœur de la Yoginī, 55

Ce qui est indépendant des jours lunaires et des heures fastes, 
Ce qui ne requiert pas de lieux, ni de moments (particuliers), etc., 
Révèle ce qui est affranchi des signes conventionnels des (différents) sites (sacrés), 
Avec (leurs) constellations et leurs planètes, 56

Révèle ce qui ne dépend pas des gestes sacrés ni des formules, ni des couleurs comme le rouge, etc., Révèle ce qui ne dépend pas d'un rituel quotidien,
Ni d'une offrande au feu, ni (de l'offrande) d'eau parfumée de fleurs, ni de l'offrande d'huile,  57

Révèle ce qui ne dépend pas du rituel d'invocation (d'une divinité), 
Ni de vœux quand à la manière de se conduire, 
Révèle ce qui ne dépend pas des (techniques) spéciales comme les remplissages, 
Les vidages ou les rétentions (du souffle)! 58

Révèle plutôt ce qui est naturellement libre
Et dépourvu de tout vice,
Ce qui ne dépend pas d'obligations ni d'interdits,
Ce qui est réellement grand ! 59

Dis le secret ultime
Présent dans le cœur (de tous les êtres)."

Ayant tenu ce discours, 
Il s'adonna à l'adoration de la Déesse. 60

Établi en sa nature, il resta silencieux.
Plus tard, en un autre temps favorable,
Cette suprême (Déesse), sans corps, 61

Parole aspirant à entendre (les paroles du Dieu)1,
Accomplit le grand sacrifice.
Quant aux autres êtres, corporels, 
Quand ils entendirent ce discours (du Dieu) sans corps 62

Ils joignirent les mains
Et se prosternèrent vers (la Déesse)
Mais la maîtresse du Dieu des dieux,
Présente dans la matrice, 
Ce royaume de notre vraie nature, 63

(Résonance) sans notes, présente en notre forme propre,
Au-delà des formes, transparente,
S'adonnait à la grande union,
Entourée des soixante-quatre (yoginīs). 64

(Ainsi) cette Déesse de tous les dieux
Accomplit méthodiquement
L'adoration, l'instruction et la transmission suprême
Des yoginīs. 65

Mais à la suite de cette (transmission), 
Ceux qui étaient présent se rétractèrent d'un seul coup 
(Et retournèrent) à à l'état de bétail (ignorant).
Seul le Grand Bhairava resta, mais (comme) pétrifié. 66

Quant aux autres dieux régents (du monde)8
Ils restèrent (aussi), par jeu et par dévotion.
Alors (ils) obtinrent le principe suprême,
Le suprême Shiva. 67

De mêmes, les soixante-quatre yoginīs,
Obtinrent (ce) principe
En s'appuyant sur la Roue de l'Espace
Et s'enorgueillirent des paroles de la Vérité intégrale. 68

Planant dans l'espace, tous se 
Répandirent en l'espace.

Quel est donc ce secret ? Ce secret des secrets ?

jeudi 25 juillet 2019

Le nectar de la tradition

Tamarinier bonzaï

L'essence des traditions de l'Inde est la religion (dharma) du Koula, présente en elles "comme le parfum dans les fleurs". 
Son essence est la tradition de la Déesse (devi-naya), aussi appelée Danse de Kâlî (kâlî-krama) et la Grande Vérité (mahâ-artha).

Cet enseignement, révélé par Nishkriyâ Ânanda dans des circonstances déjà relatées, est profond mais fort simple.
Le voici résumé dans un tantra qui rassemble l'essentiel des quatre branches principales du Grand Arbre de la Déesse, incarnée dans l'arbre du tamarinier (Cincinî-mata-sâra-samuccaya), dans une traduction plutôt littérale :

"Quand la conscience a quitté un état
sans saisir un autre état,
alors se déploie l'Immense en sa transcendance,
notre essence :
voilà le parfait nectar du Koula
proclamé par les yoginîs/
par la Yoginî [incarnée en Mangalâ]
et révélé sur terre par le noble Nishkriyâ Ânanda."
(CincinîM. VII, 178-180)

C'est l'enseignement au coeur des traditions tantriques non-duelles, simple, clair, praticable par chacun en toute circonstance. 
Le mot sanskrit bhâva, ici rendu par "état", désigne en fait n'importe quel phénomène, cognition, état mental, pensée ou émotion.

N'importe quel mouvement.
Une pensée cesse.
Avant la suivante, qu'y a-t-il ?
Un mouvement intérieur s'amenuise,
peu à peu ou d'un coup,
comme la résonance du "om"
ou d'un bol tibétain.
Reste une pure présence,
transparente, limpide,
fraîche, évidente, vive,
ouverte et vibrante.
C'est l'expérience essentielle
où l'on identifie clairement notre essence,
notre véritable visage,
la face même de l'Immense
qui déborde en toute chose.

jeudi 29 mars 2018

Krishnamacharya et le tantrisme - 2

Dans un premier billet, je me proposais d'explorer un peu la religion du plus influent des enseignants de yoga du XXe siècle, T. Krishnamacharya, en mettant l'accent sur la dimension tantrique de cette religion, basée sur un corpus de tantras appelé le Pâncarâtra.

Parmi ces tantras, le Lakshmî Tantra tient une place à part. Enseigné par la Déesse Lakshmî, il enseigne une gnose inspirée par la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), formulée au Xe siècle par le philosophe et mystique cachemirien Outpala Déva.

A présent, je voudrais citer et traduire un passage de ce tantra qui expose la doctrine ésotérique de la tradition de Kâlî (à ne pas confondre avec le culte de Kâlî pratiqué aujourd'hui), tel qu'il est expliqué par Kshéma Râdja dans le Coeur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridaya), que j'ai traduit et commenté ailleurs.

Ce passage s'étend sur une vingtaine de versets (XIII, 18-40). Le thème du chapitre, le treizième, est le pouvoir de grâce (anugraha-shakti), mais la suite élargit l'enseignement aux Cinq Oeuvres (panca-kritya) de Shiva, bien qu'on soit en contexte vishnouïte.

Voici ce passage :

La Déesse Shrî-Lakshmî dit :

Dieu, présent en l'homme, est un.
Il est le Soi ultime, éternel.
Il est à jamais un trésor,
le trésor de la connaissance, 
de la force, de la maîtrise, 
de la vertu, de la puissance
et de la vitalité. 18

Ce sont-là les six attributs traditionnels de Vishnou.

Sans commencement ni origine,
il ne peut être délimité par le temps
l'espace ou une forme. 19

C'est la doctrine centrale de la Reconnaissance : Dieu étant conscience, il ne peut être délimité par rien, car la conscience ne peut-être délimitée, attendu qu'elle n'est pas un objet manifesté, mais le pouvoir de se manifester comme tel ou tel objet délimité. Tout dépend d'elle, elle ne dépend de rien. Si, par hypothèse, un objet la délimitait, alors elle serait interrompue. Mais, cette lumière manifestante étant interrompue, l'objet qui soi-disant la délimite ne pourrait être manifesté. Donc rien ne peut interrompre ni délimiter la lumière consciente.

Moi, suprême Déesse, je suis sa Shakti, sa Puissance,
resplendissante de la majesté des six attributs.
Je suis la créatrice de toutes choses,
celle que l'on appelle "être-je", permanente. 20

La conscience est ma seule et unique essence.
Elle est un débordement de liberté,
sans limite et sans peur.
Toutes les réalisations des êtres vivants
se déploient toutes en moi, 
sans exception. 21

Ce dernier verset est clairement une paraphrase du premier aphorisme du Pratyabhijnâ-hridaya : "La conscience absolument libre est la cause de toutes les réalisations"/ "la cause de la création de toutes choses".

Je fais éclore selon mon désir
le monde sur la paroi de mon Soi.
En moi les univers viennent au jour,
comme des oiseaux dans l'eau (?). 22

Ce verset paraphrase le second aphorisme du Pratyabhijnâ-hridaya : "Elle fait éclore l'univers/toutes choses sur son propre fond, selon son désir."

Je descend librement (dans la dualité),
œuvrant aux Cinq Œuvres.
Ce pouvoir de descendre/ de s'incarner,
c'est moi, c'est la Shakti de conscience. 23

La paraphrase se poursuit : je renvoie les lecteurs intéressés à ma traduction du Pratyabhijnâ-hridaya.


Telle est ma contraction,
qui reste conscience de part en part,
liberté limpide.
C'est en (moi) que ce monde apparaît,
comme une montagne 
dans l'orbe d'un miroir. 24

Cette (conscience libre) se manifeste 
en toute évidence, transparente, 
partout et à chaque instant,
comme un diamant.
La conscience libre est sa nature intime,
comme la clarté du soleil. 25

A travers elle se manifeste l'individu,
en ressemblance avec son Soi.
Lui aussi oeuvre à chaque instant
aux Cinq Œuvres. 26

Ces Cinq Œuvres sont la création, la subsistance, la destruction/résorption, le voilement et la grâce, le dévoilement/réintégration, la reconnaissance du divin en soi. Selon Kshéma Râdja, la familiarisation avec ces Cinq Œuvres et leur reconnaissance dans l'expérience quotidienne sont le "cœur de la Reconnaissance" (pratyabhijnâ-hridaya), la quintessence de l'existence accomplie.

L'expérience du bleu, du jaune, etc.
est ce que les sages appellent la création.
La Shakti qui (se repose) sur ce contenu
est célébré comme subsistance. 27

D'emblée, nous voyons ici l'enseignement de la Danse de Kâlî (kâlî-krama), la doctrine la plus précieuse aux yeux des maîtres du "shivaïsme du Cachemire", doctrine secrète entre toutes, placées par eux au sommet de la hiérarchie des révélations, la quintessence ultime. Cette "doctrine de la Déesse" (devî-naya) est la vérité intégrale (mahâ-artha), la révélation totale de toutes les vérités partielles dévoilée ici et là dans les différentes philosophies (darshana, mata, siddhânta) et "religions" (âgama, dharma).
Avant de revenir à la traduction du Lakshmî Tantra, je voudrais dire deux mots de cette doctrine unique en son genre. Bien que tantrique d'origine et de contexte, elle n'enseigne ni visualisation, ni rituel complexe. Et son rituel, sa "poûdjâ", est censé imiter le flot de l'expérience consciente ordinaire. Ainsi chaque être vivant, chaque individu est, sans le reconnaître, le lieu du jeu divin de la libre conscience. 
Comment ? Par l'expérience elle-même. L'expérience ordinaire des pensées et des perceptions qui se succèdent sans trêve. A chaque fois que je perçois une couleur, "je", en tant que conscience, la "crée". Mon pouvoir de voir est la Déesse-conscience en tant que vision, vision qui crée son contenu, en l’occurrence le bleu. Car rien n'existe en dehors de la perception, "perception" étant synonyme de "conscience". "Être conscient de", c'est créer. Au sens littéral du terme. Et donc, la succession des perceptions, son flot ininterrompu, est la danse créatrice de la Déesse. Les "déesses" des différentes facultés du corps et de l'esprit n'étant que les "personnages" assumés librement par cette unique Déesse, la conscience. C'est de l'idéalisme pur : "être, c'est être perçu". 
Il est clair que cette doctrine est inspirée de l'idéalisme bouddhique, le Yogâchâra, source grandement négligée du yoga comme du tantrisme non-dualiste. Ainsi, quand j'ouvre les yeux, je crée le monde, il émerge sans effort dans le champs conscient. En ce sens, la conscience "fait éclore toutes choses en son propre fond", comme une ville dans un miroir. C'est juste une description de l'expérience ordinaire. Quand j'ouvre les yeux, je fais éclore le monde en moi, le monde des couleurs et des formes. Il ne s'agit pas d'un exercice à pratiquer, que l'on pourrait faire, ne pas faire ou mal faire, mais d'une attention à ce qui est donné.

Laissons notre "tantra" poursuivre sa paraphrase du Pratyabhijnâ-hridaya, dont l'auteur, Kshéma Râdja, est manifestement le "sage" mentionné comme autorité dans le verset ci-dessus. La "Déesse", c'est-à-dire la conscience, est "gloire" (shrî) et "richesse" (lakshmî) parce que la conscience est, de fait, la source de tout. Elle continue ainsi son auto-révélation :

Le détachement de l'objet saisi,
à cause du désir d'en saisir un autre,
c'est la résorption, disent ceux qui sont experts
dans l'enseignement du réel/ dans l'enseignement véritable. 28

L'empreinte laissée par cette (expérience)
est le voilement.
Son dévoilement est la grâce, (car)
la (conscience) tend par nature à dévorer 
les objets qu'elle saisit,
comme un feu qui dévore (son combustible)
à chaque instant. 29

Telle est "l'instruction secrète sur les Cinq Œuvres" (panca-kritya-upadesha), comme dit Kshéma Râdja. La familiarisation avec l'activité ordinaire comme activité divine, en vue de son plein épanouissement. 
Dans les versets suivants, la Déesse précise qu'ainsi la contraction se dénoue grâce à l'union parfaite avec la "pure science" (shuddha-vidyâ, v. 31). Encore une expression de la philosophie de la Reconnaissance empruntée à la théologie shivaïte. La Pure Science est, comme dans le dzogchen tibétain, cette partie de nous qui reste toujours apte à reconnaître la vérité, et cela, quelques soient les illusions auxquelles nous succombons en tant qu'individus. Du reste, cette image du feu qui consume par nature son combustible n'est pas sans rappeler la fameuse - et énigmatique - "auto-libération" des pensées dans le dzogchen.
De sorte que l'individu "connais et fait ce qu'il désire", comme dit Outpala Déva, humble philosophe que la "Déesse" résume ici avec rigueur :

Alors (l'individu/yogi) connait tout
et fait tout (=devient omniscient et omnipotent),
car il est parfaitement uni (par la reconnaissance
des Cinq Œuvres) avec les Shaktis de connaissance et d'action. 32a

Du pur "shivaïsme du Cachemire"...
Tout est une question d'attention à l'expérience ordinaire, banale. Nous sommes participants de la vie divine. Mais, tant que nous négligeons cette vie dans laquelle nous baignons pourtant, nous n'en tirerons nul accomplissement, nulle liberté :

Tant que cette (quintuple activité dans l'expérience)
n'est pas observée avec attention par moi,
(conscience à la foi divine et individuelle),
qui suis (pourtant) la compassion même,
la conscience /expérience reste contractée,
et toute chose reste expérimentée
à travers des facultés (divines, mais limitées). 33

Car :

Bien que l'individu soit la conscience
qui ne peut être délimitée
en aucune circonstance,
cela est obscurci par l'ignorance.
Voilà pourquoi l'individu ne me vois pas,
alors que je suis facile à voir
et que je suis son Soi ! 39

Récapitulons : voici un texte sacré de la tradition de Krishnamacharya, un texte qui enseigne le shivaïsme du Cachemire.
Bien évidemment, on aurait envie de savoir si Krishnamacharya a lu ce tantra, ce qu'il en a tiré. Malheureusement, nous devrons en rester à des conjectures. A ma connaissance, aucun élément solide ne permet de répondre. 
Cependant, il reste intéressant de voir que le shivaïsme du Cachemire est bel et bien présent dans la religion du maître de yoga le plus important du XXe siècle.

vendredi 29 décembre 2017

La Réalisation de notre conscience - suite et fin


Suite et fin de la traduction du poème sanskrit La Réalisation de notre conscience (Sva-bodha-siddhi) du maître tantrique Bhoûti Râdja. Après avoir décrit la réalité et le moyen de la réaliser, il évoque finalement le genre de vie qui en résulte : 

"J'habite dans la (pleine) Lune
qui transcende (même) la joie de l'expérience de l'essence.
Qu'est-ce donc que mon esprit,
qui va en s'amenuisant,
pourrait chercher à atteindre en ce monde ?" 18

Celui pour qui (l'expérience du) repos
dans la pleine connaissance de soi est stable et claire
atteint sans tarder l'état absolu,
car il est libre des mouvements (du mental). 19

La bonne fortune de la libération
est facile à gagner pour le yogi
qui repose en soi-même / dans le Soi,
l'attention unifiée,
toute tendance d'objet à saisir et de saisie abolie. 20

"J'ai trouvé le repos en mon essence,
ce délassement qui guérit tous les maux,
la dualité sujet-objet est détruite,
j'habite en mon essence." 21

Qu'il médite ou non,
celui qui connait la réalité
vit dans l'expérience de son essence,
l'éveil complet de la conscience, sans séparation. 22

Celui qui ne perd jamais
sa demeure en soi,
quelque soit son état,
pourquoi irait-il s'égarer dans le labyrinthe des enseignements ? 23

Bien qu'il vive au milieu des gens,
le yogi n'a jamais peur,
car il est libre de la confusion engendrée par
l'erreur du "il y a" et du "il n'y a pas" :
ces dilemmes ont disparu en lui. 24

Le yogi qui offre toutes ses facultés
et qui s'adonne sans réserve au samâdhi,
réalise directement l'expérience ultime
et atteint ce qui mérite de l'être. 25

Il embrasse le Moi en soi-même dans le Soi,
sans aucune séparation,
grâce à son effort intime qui est le Soi,
complètement éveillé, établi en soi-même,
ah ! le yogi arrache ses propres limites. 26

Celui qui possède la connaissance
gagne d'un seul coup ce qui doit l'être,
en soi-même, dans le Soi,
animé par une émotion (vritti) entière
qui rejette toute visée particulière. 27

Celui qui pratique sans interruption
en sa conscience intime la vraie méthode
de l'expérience de la Parole,
celui-là pratique concrètement l'enseignement !
Il est apte à éveiller des élèves. 28

Parce qu'il est sans habitudes,
parce que sa conscience est éveillée,
parce qu'il a lâché les espoirs erronés,
parce qu'il a tranché le lien du "il y a" et du "il n'y a pas",
il ne sera pas repris par un corps. 29

Son esprit a rendu l'âme,
ses doutes sont anéantis,
il se délecte de son essence,
il est comblé par le nectar de l'expérience intime / du Soi :
délivré, il a atteint ce qui mérite de l'être. 30

C'est ainsi que j'ai composée
cette Réalisation de notre conscience
pour atteindre ce qui doit l'être :
elle est immaculée,
Lumière de la conscience,
réelle et vraie,
mère de la gloire de la liberté intérieure. 31

Si cet enseignement
capable de délivrer des maux du doute
ne permet pas de gagner le Bien souverain,
à quoi bon lire tant d'enseignements ? 32

Je salue Dieu,
perfection de tous les biens,
feu qui consume tous les karmas (et)
qui fait voir notre essence,
libre de tout artifice et de toute imagination,
temple de tout bien-être,
guérison radicale de tout mal-être,
beauté sans pareille
enseignée de la bouche du maître. 33


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