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vendredi 16 janvier 2015

Ce qui est n'est pas tout ce qui est appelé à être

Peu après le 11 janvier, j'écrivais :


La vie intérieure n'est rien si elle ne s'incarne pas à l'extérieur. 
Et si elle peut s'exprimer, alors elle doit s'exprimer.
Le sommeil des consciences, même éveillées, engendre des monstres. Ou du moins les laisse prospérer.

Mais comment ? Comment matérialiser l'esprit, comment spiritualiser la matière ?
A quoi ressemblerait une éthique et une politique fondée sur l'expérience de l'unité éprouvée en soi ? Comment traduire le mystique en politique ? On pense à la religion. Mais je crois qu'il y a d'autres possibilités. Il faut les explorer. Montrer l'actualité politique d'une philosophie de l'unité inclusive, de la philosophie de la Reconnaissance, tout en convoquant les parallèles occidentaux tels que Rousseau et Jaurès.

Ma thèse est : une république démocratique, laïque, est le système politique qui incarne le mieux l'expérience mystique, ou l'éveil comme on dit aujourd'hui.

En guise de mise en bouche, voici un petit délice façon Jean Jaurès :

"Dieu intimement mêlé au monde qui est sa puissance [=son potentiel en train de se réaliser], 
est à la fois être et devenir, réalité et aspiration, possession et combat. Par là cesse le seul scandale que la conscience humaine rencontrait dans l'affirmation de Dieu : nous luttons, nous souffrons, nous essayons péniblement de dompter en nous les penchants mauvais, de réaliser une perfection naturelle et chancelante; et pourquoi cela si la perfection existe déjà ?
Mais précisément parce que cette perfection absolue existe, elle veut éternellement abolir en elle ce qui pourrait ressembler au destin. 
Dieu ne se contente pas d'être la perfection toute faite ; il veut encore et en vertu même de cette perfection la conquérir, et si je puis dire, la mériter ; et voilà comment, du fond de son acte éternel, il déploie le monde, qui est sa puissance, dans la lutte, dans l'obscurité, dans l'effort. Il donne le moi, c'est-à-dire la communication directe avec l'infini et la liberté, à des formes innombrables. Et lui, le parfait, il poursuit avec toutes ces consciences qui cherchent, qui doutent, qui tombent et se relèvent, le pèlerinage de la perfection."

Abhinavagupta n'aurait pas dit mieux !

P.S. : voir là d'autres magnifiques textes de Jaurès que j'avais partagé sur ce blog.


mercredi 5 septembre 2012

Translucide



Il m'est arrivé, après avoir marché longtemps dans la lumière enivrante de l'été, de ne plus me sentir moi-même que comme un lieu de passage de la lumière ; mes yeux me faisaient l'effet de deux arches étranges par où un fleuve de lumière, se développant en moi, submergeait et effaçait peu à peu les limites organiques de ma conscience.
Ceux qui prétendent que c'est en mesurant, avec notre corps pesant, l'espace qui nous sépare d'un foyer lumineux que nous apprenons à situer les images dans la profondeur et à les détacher de notre propre organisme, sont aussi loin que possible de la vérité. 
Ce n'est pas notre corps matériel qui nous révèle l'espace immatériel.(...)
Si la théorie qui dérive la notion d'espace et de profondeur des sensations musculaires était vraie, plus les êtres seraient bruts et réduits à des sensations organiques, mieux et plus solidement ils auraient la sensation de l'espace. Or, c'est le contraire de la vérité ; elle se développe dans la série animale, à mesure que grandissent l'intelligence, la conscience, l'idée de l'universel et le soucis de l'impersonnel.(...)
La lumière n'est pas tout entière dans les formes colorées qui se manifestent en elles, elle est aussi la lumière, la pure lumière, l'atmosphère idéale en qui se développent toutes les formes qui, elle-même, n'a point de forme, et qui pénètre en nous comme l'immatérialité absolue.

Jean Jaurès, De la Réalité du Monde Sensible, pp. 160-161, éd. venterral

Autrement dit, tout apparaît dans la lumière de la conscience, dans l'espace de la conscience, un rien translucide.

vendredi 25 mai 2012

Descente dans l'infini

Triund, Dharamsala


Descente dans l’infini  
Dans cette architecture étrange qu’on appelle la matière, nous avons beau descendre vers les fondements, nous ne trouvons point une assiette fixe : les pierres que l’on croyait fondamentales entrent en mouvement ; elles entrent en danse, et c’est sur des tourbillons subtils que repose jusqu’ici l’édifice solide du monde. Mais, descendons plus bas encore, et au-dessous même de l’atome ; l’atome, dit-on, est un tourbillon d’éther ; c’est donc l’éther qui va être la matière première, le substratum définitif de tous les mouvements ; soit, mais l’éther lui-même, dans son apparence d’immuable sérénité, est traversé de mouvements innombrables ; tous les rayonnements de lumière et de chaleur, tous les courants et tous les jets d’électricité et de magnétisme, tous les mouvements qui correspondent dans les corps aux phénomènes de la pesanteur et, dans les composés chimiques, aux phénomènes de l’affinité émeuvent incessamment l’éther ; et appuyer le monde sur l’éther, c’est l’appuyer sur une mer de mouvements immenses et aux vagues toujours remuées. Il faut bien pourtant que les mouvements de l’univers soient les mouvements de quelque chose ; il faut bien qu’il y ait une réalité en mouvement, une substance du mouvement. Je ne sais pas où il faut s’arrêter ; je ne sais pas s’il faut s’arrêter ou descendre encore.

Jean Jaurès, Poésie, 1921

mercredi 23 mai 2012

Le secret de l'univers


Turner, Matin après le déluge

Le secret de l'univers
 
Dans ces profondeurs transparentes de l’espace, qui se prêtent à toutes les formes changeantes de nos rêves et qui sollicitent toutes les aspirations de notre âme, reluit et frissonne le secret même de l’univers. L’invisible devient visible dans cette manifestation à la fois idéale et réelle qu’est l’espace. Trompés par la brutalité et la grossièreté de certains contacts matériels, nous pourrions croire à la brutalité et à la grossièreté de la matière elle-même. L’espace est un rappel immense et permanent à l’idéalité de la matière. Ceux qui contemplent, aiment et comprennent l’espace profond savent, sans s’en douter, ce qu’est la matière. C’est en ce sens nouveau qu’on peut dire : « Les cieux racontent la gloire de Dieu », et les simples, les humbles, quand ils répandent dans la sérénité du soir une âme vivante et bonne, quand ils mêlent doucement leur pensée à l’espace recueilli, lisent sans le savoir, dans l’infini qui est sur leur tête, le secret de la poussière qu’ils foulent aux pieds.

Jean Jaurès, Poèmes, 1921
 

dimanche 20 mai 2012

Dans l'espace


Dans l'espace

Pour moi, je n’ai jamais regardé sans une espèce de vénération l’espace profond et sacré, et lorsque, cheminant le soir, je le contemple, je me dis parfois que tous les hommes, depuis qu’il y a des hommes, ont élargi leur âme en lui, et que si les rêves humains qui s’y sont élevés laissaient derrière eux, comme l’étoile qui fuit, une trace de lumière, une immense et douce lueur d’humanité emplirait soudain le ciel. Mais, en même temps, je me dis que, si l’espace a ainsi toujours sollicité les pensées humaines, c’est qu’il les élève à l’infini ; il est comme un miroir d’infinité où nos pensées ne peuvent se réfléchir sans s’étonner soudain de se voir infinies. Or, cette infinité, il ne la tient pas de lui-même ; il l’emprunte de l’être que la raison seule peut saisir, que l’âme seule peut pénétrer, et c’est ainsi que l’âme, en s’abandonnant à l’espace, ne se livre pas sans retour. Par l’infini de l’étendue, elle revient au véritable infini, c’est-à-dire, au fond, à elle-même. Oh ! j’aimerais que l’esprit humain gravît de nouveau ces hauts sommets de l’Inde et ces sommets divins de la Grèce d’où la sérénité infinie de l’éther apparaissait aux yeux comme une révélation, et je voudrais que de ces sommets il répandît dans l’infini visible, que les premiers hommes adoraient, sa foi dans l’infini invisible. Il y a au Louvre un tout petit et délicieux tableau de l’école italienne qui nous montre une avenue étroite et mystérieuse du paradis ; il y a dans ce tableau un mélange étonnant de naturel et de divin ; les arbres, les nuages, le ciel, ont leur couleur réelle et vraie : c’est la vie. Et pourtant on dirait qu’une lumière épurée, subtile, idéale, pénètre tout et que sous le demi-jour des feuillages un rayon de Dieu s’est mêlé aux rayons adoucis du soleil. Pourquoi de même, dans l’univers immense, ne verrions-nous pas peu à peu, toutes les puissances de l’homme étant réconciliées avec elles-mêmes, la lumière vraie mais brutale du soleil accueillir dans ses rayons la lumière de l’esprit, amie et fraternelle ? Il ne faut pas que le monde des sens fasse obstacle aux clartés de l’esprit : il ne faut pas que les clartés de l’esprit offusquent le monde des sens : il faut que la clarté du dedans et la clarté du dehors se confondent et se pénètrent, et que l’homme hésitant ne discerne plus dans la réalité nouvelle ce que jadis il appelait, de noms en apparence contraires, l’idéal et le réel. Que le monde sera beau lorsque, en regardant à l’extrémité de la prairie le soleil mourir, l’homme sentira, soudain, à un attendrissement étrange de son cœur et de ses yeux, qu’un reflet de la douce lampe de Jésus est mêlé à la lumière apaisée du soir !

Jean Jaurès, Poèmes, 1921, p. 28

PS : si quelqu'un voit de quel tableau il parle, merci de me le dire !


 Claude Lorrain, Paysage, pâtre et troupeaux, vers 1630 - 1635.
Paris, Musée du Louvre

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