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mardi 25 novembre 2025

L'union de Shiva et Shakti dans un café


Dans mon introduction à ma traduction du Vijnâna-bhairava-tantra (Le tantra de la reconnaissance de soi, paru chez Almora), j'avais déjà noté que le maître bouddhiste Advaya-vajra (XIè siècle), que les Tibétains identifient à Maitripâda, citait des versets du tantrisme non dualiste dans ses écrits.

En voici un autre exemple.

Dans sa Méditation sur l'initiation (Seka-nirṇaya), il cite un verset de l'Ucchuṣma-tantra :

 śiva-śakti-samāyogāt sat-sukhaṃ parama-advayam |

na śivo nāpi śaktiś ca ratna-antargata-saṃsthitam ||

Magnifique verset que l'on peut traduire ainsi :


"De l'union de Shiva et Shakti 

naît le vrai bonheur, la vraie non-dualité.

[Sans cette union], il n'y a ni Shiva, ni Shakti,

[et alors le vrai bonheur] reste [caché comme l'éclat d'un joyau reste]

à l'intérieur du joyau [tant qu'un rayon de lumière ne vient pas le frapper]"


________

L'idée que tout devient possible seulement par l'union de Shiva et Shakti est au cœur des traditions Kaula, le tantrisme non dualiste, par exemple dans le Secret de la tradition kaula (Kaula-rahasya) :

śivaśaktisamāyogāt kiṃ na siddhyati bhūtale |

"En ce monde, qu'est-ce qui ne peut-être être réalisé par l'union de Shiva et Shakti ?"

Shiva et Shakti ne sont pas deux divinités lointaines. Ainsi, quand je goûte ce café, ce qui est goûté est Shiva. La saveur, la conscience, l'expérience du café est Shakti. Même cette expérience banale est, en réalité, une union de Shiva "contracté" avec Shakti "contracté". 

Mais, même dans ce moment ordinaire, Shiva reste Shiva - lumière sans limites - et Shakti reste Shakti - conscience de soi sans limites. Et le plaisir que je goûte, la délectation que j'éprouve est en réalité l'union de Shiva et de Shakti. Tel est le Soi selon la tradition des Yoginîs. La pratique consiste à reconnaître cette union, cet émerveillement, à chaque mouvement du cycle du jour et de la nuit.

Le "vrai bonheur" est caché en nous, dans notre chair, comme l'éclat d'un joyau reste "caché" en lui, tant qu'un rayon de lumière ne vient pas le toucher.

jeudi 4 septembre 2025

Les secrets des Yoginîs



J'ai traduit il y a peu le Chummā-sanketa-prakāśa, publié chez Almora sous le titre Le yoga de la Déesse. Le titre sanskrit peut se traduire littéralement par "La révélation des sanketas des chummâs". L'ensemble constitue "la tradition des chummâs".

Chummâ et sanketa sont synonymes. Ils désignent les signes secrets de reconnaissance entre initiés, en particulier pour les rencontres entre yogis et yoginîs dans les sanctuaires de la Déesse. A l'origine, sanketa désigne un signe de reconnaissance (geste de la main, regard...) pour une rencontre amoureuse en secret.

Cependant, le mot sanketa en est venu à désigner un secret et, plus précisément, une instruction secrète transmise par les Yoginîs. Sa mise en pratique permet de rejoindre les Yoginîs éveillées (certaines Yoginîs ne sont que des sorcières dangereuses) et d'atteindre la pleine réalisation spirituelle, décrite comme envol et union avec les Yoginîs. Elle forment un mandala de lumière céleste, dont la Déesse est le centre et la source.

Tout cela symbolise la conscience, le champ de notre expérience sensorielle et mentale. Les Yoginîs sont les énergies des sens, du corps et de l'esprit. Tant qu'elles ne sont pas reconnues et honorées, elles nous tourmentent. Mais, une fois reconnues et honorées, elles engendrent l'expérience de la non-dualité.

Voici un passage d'une Ecriture de la tradition de la Déesse Kubjikâ qui emploie le mot sanketa dans le sens de "secret", une instruction sur une pratique de méditation :


ūrdhvadṛṣṭir nirīkṣeta dṛśed divyaughamaṇḍalam |

saṃketa eṣa vikhyāto jyeṣṭhanāthasya suvrate || 7/19 ||

nāsāgramaṇḍalāntasthaṃ divyatejodbhavaṃ priye |

dṛṣṭiṃ niveśya tatraiva saṃketaṃ madhyamaṃ priye || 7/20 ||

"19.

Projeter le regard [dans le ciel] vers le haut :

on contemplera le mandala du flot divin.

Ainsi est expliquée l'instruction secrète

du maître Jyestha, ô Femme vertueuse.

20.

Ô Bien-Aimée, quand on fixe la vision

dans le mandala [qui apparait dans le ciel] dans la direction du nez,

d’où jaillit une lumière divine,

c'est l'instruction secrète du [regard projeté au] centre [de l'espace]."

(extrait du Cinciṇī-mata-sāra-samuccaya)

samedi 14 juin 2025

Sur "Le yoga de la Déesse"

 


Sur mon livre "Le yoga de la Déesse" qui vient de paraître aux éditions Almora :

"Voici un livre essentiel sur un enseignement oral remarquable, celui de Yoginīs, ayant vécu il y a plus de mille ans, enseignement qui pourrait être l’une des sources du shivaïsme non duel du Cachemire. Cet enseignement oral nous est parvenu par Nişkryānanda, son disciple Vidyānanda et leurs élèves, à travers quatre textes, quatre versions d’un même enseignement oral reçu directement par Nişkryānanda de la Yoginī Bhairavī. C’est la traduction commentée de cet enseignement retrouvé à partir des quatre textes que nous propose David Dubois.

« Les Yoginīs, nous dit-il, ne sont pas de simples figures mythiques : elles incarnent une dualité redoutable. Créatures redoutées, presque vampiriques, elles sont aussi les gardiennes des secrets de l’éveil spirituel et des mystères de la vie intérieure. Ces femmes divines habitent souvent des lieux marginaux et mystérieux, comme les champs de crémation, des espaces liminaux où la transformation est à l’œuvre. »

Il identifie ce qui typifie ce courant très singulier parmi le « Grand Arbre du Tantra » :

« L’idée à retenir est donc celle-ci : tout est conscience en extase et c’est en toute liberté que la conscience sans limites se limite elle-même, se manifeste comme corps et s’identifie à lui. Par rapport à d’autres traditions non dualistes de l’Inde, qui, certes, affirment toutes que « tout est conscience », le tantra met donc l’accent sur la volupté, la liberté et l’extase – l’expansion de soi par l’excitation des sens. »

Préalablement à l’étude de l’enseignement des Yoginīs, David Dubois met en perspective leur place dans différents courants de l’Inde, différentes écoles, Kaula en particulier.  Il prend aussi le temps de rappeler l’importance du son et de la lettre A, essentiels dans les traditions de l’Orient mais aussi de l’Occident.

La plus grosse partie de l’ouvrage rassemble Les Symboles secrets des Yoginīs ou Enseignement secret des Yoginīs, ou encore Chummās, et leur Elucidation par Nişkryānanda. L’enseignement est d’une grande beauté et d’une grande profondeur. Les notes et commentaires de David Dubois permettent de saisir, sans doute seulement en partie, la subtilité propre au sanskrit. Sans son immense travail érudit, généreux et rigoureux, nous passerions à côté d’une matière exceptionnelle.

Cet enseignement est suivi par Les enseignements du Maître Fou et par les Kaula-sūtras.

Ces textes ne se lisent pas, ils se vivent, se laissent découvrir, ou non, cœur à cœur. David Dubois insiste :

« Voilà pourquoi les pratiques et les techniques ne peuvent mener à l’éveil. Celui-ci ne dépend de rien d’autre que de la conscience divine. Dans le Tantrāloka, Abhinava Gupta explique cette doctrine radicale de la liberté absolue. L’éveil ne dépend pas du karma, il n’a rien à voir avec le mérite, la pureté ou la maturité individuelle. Il ne dépend que de ce dont tout dépend : cette conscience, cette présence de l’instant, à la fois évidente et mystérieuse, indéniable et insaisissable. »

L’enseignement des Yoginīs ne cherche pas une solution intellectuelle élégante aux paradoxes et contradictions qui se multiplient au sein de l’expérience duelle, ni leur négation. Tout au contraire, les Yoginīs invitent le chercheur à les vivre pleinement telles qu’elles sont.

« La rencontre avec les Yoginīs, écrit David Dubois, est donc difficile, risquée et rare. Mais ses fruits sont sans pareil : l’éveil absolu. »"

www.david-dubois.fr

https://lettreducrocodile.over-blog.net/2025/06/le-yoga-de-la-deesse.html

Le Yoga de la Déesse. Les enseignements secrets des Yoginīs par David Dubois. Editions Almora, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

www.editions-tredaniel.com/

dimanche 3 juillet 2022

Le jeu des jeux d'éveil



La voie du Tantra est la voie de l'émerveillement, voie de l'abondance du désir, voie des voies innombrables.


parasūkṣmādiyogena mudritānapi līlayā |

unmudrayatparādvaitaṃ numo netraṃ maheśituḥ ||

"Nous saluons le [troisième] œil du Maître des maîtres !

Cet œil est la non-dualité intégrale qu'il fait éclore par jeu,

même pour ceux qui sont 'fermés'

à cause de/ grâce aux yogas du suprême, du subtil et du grossier."


Par ces paroles à double sens, Kshema Râja ouvre son explication "fulgurante" (uddyota) du chapitre vingt du Tantra de l'Œil (Netra-tantra) tantra du troisième œil, regard qui inclut tout. Ce chapitre est consacré aux yoginîs, ces énergies féminines qui amènent à l'union divine (yoga) les individus éveillés. Mais elles détruisent les autres. 

Quoi que... en fait, elles ne les détruisent pas, elles détruisent leurs limites, par les maladies, les accidents, par la vieillesse et la mort.

Dans ce verset, il y a plusieurs sens cachés.

Le sens évident est que le Maître (le Mystère au-delà des noms) ouvre le troisième œil de celles et ceux dont cet œil est fermé. Le troisième œil est le regard d'unité qui embrasse tous les opposés.

Comment fait-il éclore ce regard inclusif ? Par le "jeu" du yoga qui fait intervenir les yoginîs, énergies de la vie. Mais il y a trois yogas : le yoga grossier est la voie des Mantras et des pratiques physiques et mentales. Le yoga subtil est le yoga de l'énergie, du désir et de l'invocation des yoginîs dans le corps subtil. C'est le yoga de la Kundalinî. Le yoga "suprême" est le yoag de Shiva, le yoga du vide et du silence, au-delà des noms et des formes, dans lequel le Mantra est la pure présence elle-même, infinie comme l'espace. 

Un sens suggéré par ce verset est aussi que ces yogas sont des conditionnements (mudrâs), des approches conditionnées par différentes mentalités et dispositions individuelles. Et le Mystère que nous sommes "joue" à s'éveiller à travers ces croyances. Untel ne jure que par les chakras, untelle par tel rituel, chacun voit midi à sa porte, chacune et chacun est une incarnation unique de l'Un et va reconnaître sa vraie nature par tel ou tel chemin. 
Mais tout cela est "jeu". Nous savons. Mais nous faisons semblant de ne pas savoir. Nous sommes un mystère évident à nous-même. Nous jouons au jeu de la révélation de soi, à la foi savoir et non-savoir.

Le Tantra est le trésor de ces jeux, la grande tragi-comédie des destins individuels, depuis le moustiques jusqu'à l'ange, depuis untel qui coure après une balle, jusqu'à ceux qui se cherchent dans les méthodes spirituelles les plus étonnantes.

Jeu de la rencontre avec les yoginîs, jeu de la vie, jeu gratuit et pourtant infiniment profond.

mardi 5 janvier 2021

Envol



 kṣaṇamapyatra viśrāmaṃ sahajaṃ yadi bhāvayet /

tadā sa khecaro bhūtvā yoginīmelanaṃ labhet //

"Si l'on évoque, ne serait-ce qu'un instant,

le repos naturel dans (notre essence silencieuse),

alors on s'envole à la rencontre des yoginîs."

Cité par Jayaratha, ad Tantrâloka XIX, 64


raṇaraṇakarasān nijarasabharitabahirbhāvacarvaṇavaśena |

viśrāntidhāma kiñcillabdhvā svātmanyathārpayate || 

Tantrâloka, XIX, 137 ||

"Au moyen de la délectation puissante

des phénomènes extérieurs débordants du nectar inné

parce que l'on savoure plaisir sur plaisir,

on gagne miraculeusement le royaume du repos ;

c'est-à-dire que (tout) est offert dans notre essence intime."

Dans ce verset qui évoque encore le Rituel Primordial (âdiyâga), c'est-à-dire l'union sexuelle avec vin et viande, le mot rasa "délectation", "nectar", apparaît redoublé. Les phénomènes extérieurs, au lieu de disperser la conscience, la ramènent en elle-même, dans le royaume du repos où le vin, etc. sont offerts en oblation. Les cinq sens, l'imagination, la mémoire, le corps entiers, tout semble se précipité comme en oblation au feu de la conscience universelle.

mardi 20 novembre 2018

Nos yoginîs intérieures


Pourquoi le "mental" est-il une telle source de terreur (mentale, bien sûr) ?

Dans la culture indienne, les yoginîs sont des sortes de fées ou de sorcières ambivalentes. Capables du meilleur comme du pire, elles prennent toutes les formes et se manifestent souvent pour tromper les hommes ou prendre possession des enfants et des femmes enceintes.

Mais ces énergies sont aussi nos énergies corporelles et mentales. 
Les Aphorismes révélés par Shiva (Shiva-sûtra) en parlent d'emblée :

La connaissance est un lien. I, 2

Quelle connaissance ? Jnâna désigne non pas n'importe quelle connaissance, mais la croyance ou plutôt le sentiment d'être incomplet. Ce sentiment est plus fondamental que le mental, le sixième sens. C'est une sorte d'instinct de manque, racine de tous les désirs. C'est l'oubli, instant après instant de la plénitude intérieure. C'est aussi le prix de l'individualité.

Mais ce sentiment se manifeste dans le mental. Or le mental est inséparable du bavardage mental. Si nous n'avions pas de langage, ce sentiment de manque, d'impuissance, ne pourrait se développer. A remarquer qu'ici, "langage" désigne aussi les langages non-humains, ceux des animaux et des dieux. Ce sont des énergies capables de créer des objets imaginaires en découpant la réalité, en la fragment avant de jouer avec, un peu comme avec des Légos.
Les sûtras suivant révèlent la nature de ces énergies redoutables :

La famille des mères est l'incarnation des énergies créatrices. I, 3

Les mères sont les énergies mentales. Comme le mental est le langage et que le langage est fondé sur les sons, cette "famille" (varga) est faite des sons de l'alphabet. Ici cela désigne l'alphabet sanskrit, "parfait", achevé, complet, source dont sont dérivés tous les autres alphabets. Mais peu importe. L'essentiel à retenir est que la langue "maternelle" est notre matrice, la créatrice de notre monde et de notre subjectivité incarnée. Elle est notre "famille" (kula), notre corps énergétique qui façonne notre personnalité. 
Il est dit ailleurs que la langue engendre nos pensées (vikalpa). 

Elle est ainsi la véritable (sadbhâva) mère (mâtâ) de l'individualité (pramâtâ). Tout cela est plein de jeux de mots difficiles à rendre, mais le sens est clair. Mâtri-sadbhâva, la Déesse-Parole, est la véritable Mère, mâtâ, du sujet, de la personne (mâtâ aussi en sanskrit).

Ce bavardage créateur est notre véritable "famille" (kula, varga), celle qui crée et agence nos croyances. La Parole est la Matrice du sujet (factice) et de l'objet, le monde relatif à ce sujet, car il existe bien sûr différents niveaux de subjectivité, de conscience, avec les mondes correspondants. La personnalité qui rêve n'est pas la même que celle qui se réveille. Mais tout cela est forgé par la Parole, par la Shakti, par la conscience, connue habituellement sous le nom de "mental". 

Le mystère que nous sommes possède le pouvoir de liberté, le pouvoir de se tromper soi-même, c'est-à-dire la conscience, Mâyâ, Shakti, le Frémissement, le Désir, la Vague, le mental, le corps : différents aspects d'une même créativité.

Et ces énergies sont redoutables. Le bavardage mental nous aliène, l'imagination nous emporte au loin, nous rend comme étrangers à nous-mêmes. Le jeu de ces yoginîs, de cette Shakti, est alors la Grotte (guhâ), le Noeud (granthi), le Lien (bandha), la Prison (kancuka) que nous prenons pour la réalité. Telle est la véritable Matrice de notre monde (jagat-yoni).

Mais cette énergie charnelle et aussi bien mentale et verbale est liberté, notre absolue liberté.

Incomprise, elle est source de souffrance.
Reconnue, elle est liberté, extase, joie.

Une seule énergie, immature, est limitation.
Eveillée, réveillée, parvenue à maturité, elle est libre créativité, félicité.

Le fondement de l'expérience limitée, de la connaissance mentale limitée, est la Matrice, c'est-à-dire la Parole :

La source de la connaissance (limitée) est la Matrice. I, 4

La Matrice est la Parole, c'est-à-dire la subjectivité, c'est-à-dire le mental. Et aussi bien, le corps, le bouillonnement des énergies charnelles. 

Ainsi, les yoginîs sont nos énergies.
Si on s'identifie seulement à leurs créations, alors nous sommes leur esclave.
SI nous nous reconnaissons comme leur source, alors nous sommes leur maîtresse et le jeu du mental devient notre libre jeu créateur. Les énergies, domptées, deviennent nos pouvoirs.
Tout dépend de la reconnaissance de la source du mental.
La personne, libre des masques des personnages, peut alors redevenir ce qu'elle est. Elle peut réaliser son destin de fille, de fils de Shiva et Shakti.

samedi 10 mars 2018

La Révélation du frémissement - 8


Suite de la traduction du poème sanskrit Le Poème du frémissement, avec un commentaire, traduit du sanskrit lui aussi :

"Nous le célébrons". Mais qui est-il ?
Il est celui qui est "la source" de l'apparition du monde, c'est-à-dire de toutes choses, en ouvrant les yeux, c'est-à-dire en tournant son regard vers les possibles. Il est aussi la source de la disparition du monde en fermant les yeux, c'est-à-dire en se reposant en lui-même. En effet, nul monde ne peut apparaître ou disparaître s'il est quelque chose de plus que lui. Bien plutôt, le monde apparaît et disparaît pour autant que la Shakti du maître s'élance ou se repose. D'ailleurs, le Maître Parfait le dit bien :

Le monde entier apparaît avec tous ses détails
quand ta conscience transparence "apparaît".
Et tout disparaît quand tu réintègre
ton essence.

Kallata, l'auteur du présent ouvrage, l'a affirmé lui aussi dans sa Méditation du le principe :

Le monde apparaît et disparaît de concert
avec l'expansion et la contraction de l'énergie
dont le Soi est le Bienfaisant que l'on doit connaître,
car il est le moteur de tous les phénomènes.

L'Hymne à la Déesse ajoute :

C'est vrai : l'apparition et la disparition du monde
ne sont rien d'autre que 
l'éclosion et la fermeture de ton cœur.
Ta majesté se manifeste clairement dans les perceptions
à travers le spectacle de tes créations
miraculeuses et variées.L'énergie du désir enveloppe en son sein
les énergie de pensée et d'action :
elle est expansion et élan de l'imagination,
car est l'éclosion de celui qui est libre.
La pensée et la perception découlent
toujours du désir, et chaque chose apparaît
en accord avec les causes de l'action.

Quand à la fermeture des yeux, elle est dégoût et retrait en soi. 
Dans le premier verset du Poème du frémissement, on devrait dire "l'apparition et la disparition", mais l'auteur à écrit au contraire "la disparition et l'apparition", de peur d'aller contre les règles de la prosodie. En outre, en faisant cette inversion, l'auteur place le mot "éclosion" en premier, car il est de bon augure.  Enfin, il commence par ce mot parce que la création, et donc l'éclosion, vient en premier.

Quand ils 'agit d'exprimer la réalité,
mettre l'accent sur l'ordre des mots
n'est qu'une forme d'aliénation.
Cette approche exacte est vulgaire.

L'auteur a parlé de cette expansion et de cette contraction comme d'instruments, car ils sont le moyen pour la conscience de faire apparaître et disparaître le monde, et aussi parce qu'ils sont le moyen d'atteindre à la fois la jouissance en cette vie et la délivrance. Plus précisément, l'ouverture des yeux de la conscience engendre toute la variété des jouissances en ce monde ; et la fermeture de ses yeux est la délivrance, pareille à une mer d'huile.

Mais qu'est-il encore ? Il est "la source de la roue des énergies" :

Il existe une seule et unique énergie du Maître, l'énergie de désir. Mais on distingue en elle deux aspects dès l'origine : 
la connaissance et l'action.

Le mot "roue" exprime sa richesse variée. C'est ce qui est détaillé dans le Tantra de la gloire de la Déesse-alphabet :

Cette Shakti du créateur du monde
est inséparable de lui, comme les fils d'une étoffe.
Elle est la Déesse, son désir, 
quand elle devient désir de créer.
Bien qu'elle soit une,
apprends comment elle se diversifie :
Le savoir "ceci est ainsi"
et la certitude "cela n'est pas autrement",
c'est l'énergie de connaissance,
celle qui fait connaître les choses en ce monde.
"Que tout ceci existe ainsi !" : quand la Déesse
se tourne ainsi vers la création
et qu'elle crée cela,
elle crée ces choses, elle les fait,
et on dit que c'est l'énergie d'action.
Elle a donc deux aspects,
qui à leur tour se distinguent de nombreuses façons.
Elle se multiplie ainsi à cause des circonstances
des choses qu'elle crée, comme un cristal transparent
devient "rouge" ou "bleu" 
à côté d'un tissu rouge ou bleu ;
ou bien cette Maîtresse se multiplie
comme une pierre philosophale
capable d'exaucer les désirs
sans changer elle-même.
Parce qu'elle devient la guirlande des lettres de l'alphabet,
elle est la mère et la matrice des âmes.

Et cette Matrice symbolisée par l'alphabet est de quatre sortes. Il est dit :

La roue des énergies est de quatre sortes :
Celle qui vole dans l'espace de la conscience ;
Celle qui s'ébat dans les mots ;
Celle qui joue dans les organes du corps ;
et Celle qui voyage à travers les éléments matériels.
Ces quatre sortes correspondent au quatre plans 
de la conscience comme parole,
à commencer par la parole transcendante,
avant même l'intuition.

Et dans le même sens :

Les quatre sortes d'énergie, 
à commencer par Celle qui vole 
dans l'espace de la conscience,
correspondent aux énergies de félicité, 
de désir, de connaissance et d'action.

Ce Bienfaisant est aussi la source de cette "manifestation", de cette puissance, de cette expansion et de cette gloire, de cette énergie. Il est appelé "source" parce qu'il est la terre d'origine de toute chose, car toutes les énergies tiennent leur pouvoir du fait qu'elles dérivent de l'énergie consciente en expansion. Or, cette énergie consciente est inséparable de ce Bienfaisant. D'ailleurs, la Collection de Djayâ le dit :

La félicité totale qui se fait jour dans l'absolu
- conscience incarnée sans être soumise 
à un niveau de conscience particulier -
est la Shakti transcendante de l'Omniprésent.

Dans le Tantra du Couple de l'Omniprésent et de sa Shakti, il est dit :

Parce qu'elles entendent les appels à l'aide,
et qu'elles s'incarnent pour sauver les êtres,
parce qu'elles relient l'inférieur avec le supérieur,
parce qu'elles s'appuient sur notre essence,
parce qu'elle ont exterminé les plus terribles des démons,
révélant ainsi l'énergie vitale la plus puissante,
et parce qu'elles sont la cause et source de toute chose,
on les appelle "mères".

Voilà pourquoi l'auteur de ce livre affirme que ces énergies sont le "corps" de la conscience. D'un autre côté, on pourrait dire que c'est trop en dire. On pourrait se demander à quoi bon trop en révéler sur l'essence secrète des yoginîs, secret qui ne doit être entendu que de la bouche des yoginîs elles-mêmes !

jeudi 15 décembre 2016

Magie des Rayons de la conscience

Chacun sent bien qu'il y a un lien entre Tantra et shamanisme, c'est-à-dire entre vie intérieure et nature.
Et le Tantra est, comme le shamanisme, fondé sur le modèle de la possession. En ce sens, le Tantra est une sorte de shamanisme.

yogini avec vînâ


Qui sont les yoginîs qui envahissent le yogi et l'emportent littéralement au Septième Ciel ?
Bien sûr, il y a les yoginîs comme symboles de nos énergies intérieures , charnelles.
Mais les yoginîs, on le pressent, sont partout. Tout peut être l'occasion d'une rencontre. D'ailleurs, la principale marque traditionnelle des yoginîs, c'est leur pouvoir d'apparaître sous n'importe quelle forme... Une yoginî, c'est d'abord une rencontre avec un lieu, une ambiance, une saveur, un parfum, un flash - face à un paysage, nez-nez avec le parfum d'une fleur, voire dans le regard d'une vache. En Inde, on trouve des traces de ces dévoilements jusqu'au fin fond des campagnes. La Yoginî - car évidemment elle est unique ! - se manifeste en tout et à travers tous. 
Mais nous sommes rarement disponibles. 
Dans les tantras, on trouve peu d'évocations de ce genre de rencontre subtile avec les yoginîs. 
Voici pourtant un passage qui en parle clairement, me semble-t-il.
La Déesse qui, ici, enseigne au Dieu (!), lui parle des Sanctuaires des yoginîs. Il y a d'abord les lieux physiques, "pour inspirer la dévotion aux gens", puis les lieux subtils, qui peuvent être intérieurs, mais aussi extérieurs, se révélant de manière imprévisible :

"La face pure (des Sanctuaires) est vue par l'esprit,
Ô mon Bien-aimé !
Et de la même manière, l’œil spirituel
voit les Rayons subtils (de la Lumière consciente)
présents (aussi) à l'extérieur !
Ce sont eux qui conduisent
au Festival où se rencontrent (les yogis et les yoginîs),
où l'on goûte le pain divin
et la pratique libérée de (toute) inhibition.
Elles guident aussi dans la Tradition
et indiquent les Lieux (sacrés).
Mais, Ô Dieu !,
elles n'accordent rien si l’œil spirituel est brouillé,
quand bien même on irait au bout de la Terre !
(Car alors), on voit sans voir !
On est incapable de reconnaître les déesses.
Leur Gloire se révèle
dans une ville, un village ou dans un désert,
dans une cité ou à un carrefour,
dans une maison de paysan, sur une place ou un sanctuaire,
dans une forêt, dans un jardin ou sur une terrasse...
En tous ces endroits,
les Rayons (de la Lumière consciente, de la Yoginîs)
se révèlent à travers la perception.
Ô toi qui a de belles fesses !
innombrables sont ces lieux,
sur la Terre, dans le Vent,
dans l'Eau, le Feu et l'Espace.
Elle jouent sans cesse
à manger et à boire,
jusque dans les personnes les plus humbles."

Tantra du Dieu-qui-Enflamme, Section de la Vierge, chapitre XIV, versets 83b-91

Ainsi, toute la vie est potentiellement sacrée.
Le seul obstacle sur la voie 
est de croire que nous ne sommes pas sur la voie.


mardi 22 novembre 2016

L'émotion ultime


"L'émotion ultime,
libre des errements du 'il y a' et du 'il n'y a pas',
est une vibration à jamais indomptable,
par-delà le vide,
toujours présente.

Quand elle se fond
dans le son
qui gronde à la fois à l'intérieur
et à l'extérieur,
son qui vient de partout et de nulle part,
alors elle s'installe
à jamais !"

La Révélation des secrets des yoginis par le maître Félicité-Sans-rien-A-Faire, 15

Le Tchoummâsamkétaprakâsha est un enseignement secret de la tradition de Kâlî (rien à voir avec la Kâlî du Bengale que l'on voit sur les posters !), en forme de versets sanskrits et kashemiris. Je n'ai traduit ici que deux versets sanskrits. L'ensemble comprend une centaine d'instructions symboliques sur notre vraie nature, chaque verset étant comme un koân, une introduction à notre essence immortelle. 
L'accent, comme toujours dans la tradition de Kâlî, porte sur la disparition, la destruction, la dissolution d'un niveau d'être dans un autre. Avec les Soûtras du Maître Fou, il constitue le trésor du coeur de sa transmission symbolique (kathâ), l'un des trois modes de transmission avec la transmission directe (samkrama) et la transmission rituelle (pûjâ).

hskphrem 

samedi 5 novembre 2011

Le fondateur du yoga moderne

Krishnamacharya est sans conteste la figure la plus importante du yoga moderne. Il a formé les maîtres les plus célèbres, comme Iyengar, Desikachar ou Pattabhis Jois. Il a vécut à  Mysore, patroné par le roi du lieu. 
Mais son yoga n'est pas simplement une tradition millénaire. En réalité, il a lui-même inventé un nouveau style, à partir de ce qu'il avait appris du hathayoga par le Shankaracharya de Shringeri (le même qui a réalisé l'édition des œuvres de Shankara en 1910, avec ses opuscules attribués à Shankara - ce que personne ne semble remettre en question en dépit du bon sens), plus plusieurs textes de yoga, plus l'influence de la lutte indienne (très populaire au Karnataka) et même la gymnastique des soldats anglais. Krishnamacharya avait d'ailleurs hérité d'un gymnase tout équipé dans le palais de Mysore.
Mais cet héritage posait deux problèmes à Krishnamacharya :
1) L'héritage tantrique. Le hathayoga est un système tantrique, enseigné à l'origine dans des textes tantriques. Son origine se trouve - avant de passer dans la tradition des Nâthas yogins - dans les traditions Shrîvidyâ et Kubjikâ. La Shrîvidyâ, en particulier, est une tradition centrée sur une magie sexuelle.
Or, Krishnamacharya était vishnouïte, de la tradition Pâncarâtra. C'est aussi une tradition tantrique à strictement parler, car basée sur l'initiation, les mantras, nyâsa, pûjâ, etc. Mais c'est une tradition tantrique sans aucun contenu sexuel, végétarienne et puritaine. C'est aussi la tradition du temple le plus populaire d'Inde (en nombre de visiteurs), le temple de Tirupati à Tirumalaï.
La solution, pour K., a consisté à dire qu'il avait reçu la révélation de son yoga par un certain Nâthamuni, un saint vishouïte ayant vécu au Xe siècle, mais qui n'a aucun rapport avec le hathayoga. K. a composé un texte sanskrit qui retranscrit ces révélations (texte traduit en français). A côté de ce texte en sanskrit, il a publié, en 1934, un livre en Kannada (sa langue natale), le Miel du yoga (Yoga-makaranda). Une traduction anglaise est disponible gratuitement.
2) K. n'avait pas vraiment de lignée très ancienne. Il était très doué, certes, mais il n'avait pas de maître nâthayogin, par exemple. De toute manière, cela aurait fait tâche dans son curriculum vishnouïte. Il a donc raconté une histoire - invraisemblable - selon laquelle il avait rencontré un maître mystérieux qui vivait - avec toute sa famille (!) - dans une grotte au bord du lac Manasarovar près du mont Kailash. Ce dernier lui aurait notamment transmis le Yogakorunta, texte inconnu au bataillon, dont le titre ne signifie rien. Mais il s'agit sans doute de la Gheranda-samhitâ, autre texte tantrique inavouable. A moins que ce texte n'existe pas du tout, et qu'il ait été un moyen de renforcer la légitimité d'un style nouveau. En effet, K. l'attribue à un certain Vâmana Rishi qui enseignerait là - comme par hasard - quelque chose qui ressemble fort au Vinyasa-krama yoga de K... Ce yoga - que l'on appelle aussi Ashtanga yoga - est un yoga classique, avec des postures, mais ces postures sont intégrées dans des séries de mouvements exécutés en accord avec le souffle. Cela étant, il est intéressant de noter que l'on retrouve cette idée de séries combinées au souffle dans le Yantra yoga enseigné par le maître dzogchen tibétain Namkhaï Norbu, yoga qui est censé remonter au VIIIe siècle.

Dans le montage ci-dessous, on voit le jeune Krishnamacharya et on entend les Yoga-sûtra de Patanjali. Ce texte n'a aucun rapport avec le hatha-yoga, mais cela ne gêne personne, il est partout enseigné comme étant la base du hathayoga. "Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse".

A ce propos, un livre à ne pas manquer, riche en révélations et en surprises...

lundi 31 octobre 2011

Non dualité elfique

Yakshi, musée Guimet

Voici un chant  bouddhiste par une sorte d'elfe (yakshinî, esprit des arbres). Traduit de la traduction anglaise d'E. P. Kunsang, elle-même traduite du tibétain.
Écoutez E. P. Kunsang chanter sur son site, spécialement consacré à ce genre de chant d'éveil.


La nature de l'esprit d'éveil :
On ne s'y accroche pas, on ne la tient pas,
Et pourtant, elle est visible pour chacun !
Rien ne la perturbe, elle ne peut être fragmentée.
Cet esprit naturel ne s'arrête à rien.
Cette conscience est la nature de l'esprit d'éveil.

Quelque soient les changements, cet espace n'est pas affecté,
Et la conscience n'a pas besoin de chercher après cet espace.
La pure réalité de l'essence de l'esprit, pareille à l'espace,
Est sans artifice. Elle n'est pas chose tangible.
L’entraînement, ai-je réalisé, c'est simplement cela.

Quand ce corps de matière s'écroulera,
Le cœur de Samantabhadra brillera en moi.

ghitama kosala a hoh

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