mardi 30 mars 2021

L'émerveillement, clé du Tantra - 2



Au début de son Explication du poème de la Vibration, Râma, un disciple d'Utpaladeva, loue ainsi la conscience :

daśādikkālādyairakalitacidālokavapuṣaḥ

sadā tādṛksvātmānubhavitṛtayā visphurati yaḥ |

nijo dharmaḥ śambhornirupamacamatkārasarasaḥ

paraṃ śāktaṃ tattvaṃ jagati jayati spanda iti tat ||

"La Vibration triomphe en ce monde,

être suprême de l'énergie.

Elle est la délectation de l'émerveillement sans pareil,

la nature même de Dieu, 

elle est ce qui brille clairement

en tant que Sujet créateur de l'expérience,

lumière de la conscience

que ne mesurent pas l'état, la situation et le moment."

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L'essence de tout est la conscience. La conscience est vibration. Cette vibration est émerveillement "sans pareil", miracle incomparable. Pourquoi ?

Parce que être conscient, c'est se manifester et s'éprouver comme au-delà de tout ce que l'on manifeste. C'est l'étonnement d'un "ah" muet, sans pareil, car la conscience est unique. Certains phénomènes lui ressemblent pas certains aspects, par exemple l'espace en son infinité, le miroir en son pouvoir de refléter. Mais ces comparaisons échouent à exprimer le propre de la conscience : l'émerveillement justement, l'étonnement de se sentir exister en ressentant. Que ce soit dans la douleur ou dans le plaisir, cet émerveillement est présent. C'est cela, être conscient, essence de tout. C'est cela, "je suis".

lundi 29 mars 2021

L'émerveillement, clé du tantra - 1

L'émerveillement est peut-être le mot le plus important de la philosophie du Tantra.

En sanskrit, camatkâra, littéralement, "faire camat". "Camat" est une onomatopée qui exprime l'émerveillement, l'appréciation, la délectation, la bonne surprise. 

Le Tantra est l'approfondissement de cette expérience.


Etant lié à la surprise, à l'imprévu, à ce qui s'écarte de la routine, le mot en est venu à désigner le miracle, comme dans ce passage d'un tantra à propos, semble-t-il, du Mantra de Tchandî :

sādhitaṃ parayā bhaktyā japahomādivarjitam |

 gandharvāṇāṃ kinnarāṇāṃ guhyakātāṃ tathaiva ca || XV-270 ||

 siddhānāṃ ca camatkāraṃ jarāmaraṇavarjitam |

ṛṣiṇāṃ ca munīnāṃ ca vīrāṇāṃ yogināṃ tathā || XV-271 || (Âgamakalpalatâ)

"Le Mantra de la Déesse Féroce est réalisé 

grâce à une dévotion supérieure, sans avoir besoin

de rituel de récitation, de rituel du feu et autres pratiques.

Pour les musiciens célestes, les centaures, les génies,

les parfaits, les poètes, les sages, les héros et les yogis,

ce Mantra est le miracle, libre de la naissance et de la mort."

dimanche 28 mars 2021

La plus ancienne description du Trika ne vient pas du Cachemire


Le Trika n'est pas apparu d'abord au Cachemire, mais dans le Sud de l'Inde. Abhinava Gupta nous dit que son maître était à Jâlandhar dans le Penjâb, et que le maître de ce dernier "venait du Sud".

Et en effet, il y a une brève description du Trika dans une œuvre sanskrite datée précisément de 960 et composée dans l'Andhra, un pays du Sud de l'Inde. L'auteur est jaïn et il n'apprécie guère cette tradition Kaula, le Trika étant une tradition Kaula, la religion Kaula étant, en bref, la forme ésotérique du Tantra.

Voici la traduction de ce passage, à partir du texte sanskrit édité par le professeur Alexis Sanderson :

"Les maîtres Kaula affirment (qu'on est délivré) quand on vit l'esprit sans crainte à propos de ce qu'il est permis de boire ou de manger. En effet, la philosophie du Trika enseigne que l'on doit adorer la nuit Shiva androgyne, la bouche parfumée d'alcool, le cœur comblé du goût de la viande, une shakti (=une femme) contre notre flanc gauche, possédé par la Shakti et installé en elle, à l'image de Shiva et Shakti."

Pour aller plus loin, voir cette vidéo en anglais :




Peut-on comparer les points de vue ?



Selon les sophistes postmodernes, on ne peut comparer les cultures, car une culture est un point de vue, fait de mots idiosyncratiques. Il n'y a rien de commun entre ces cultures, ces discours. Chaque culture est unique. 

Il est donc impossible de les comparer. Un dialogue entre les cultures est impossible, en l'absence d'une langue commune. 

Il est finalement impossible de se comprendre individuellement. Tout dialogue est vain, car il n'existe aucune loi universelle, aucune valeur commune, pas de mesure qui transcenderait les points de vue. Donc il n'y a pas de réalité objective, pas de vérité. 

Si l'on suit jusqu'à son terme cette ligne de pensée, chacun est une culture, enfermée en elle-même. Le confinement n'est que l'aboutissement logique de ce cancer de l'esprit. 

Et même, chaque instant est singulier, incomparable avec les autres. Je ne peux même pas me comprendre moi-même, ni comparer une expérience présente à une expérience passée. D'où ce trait de génie de la spiritualité contemporaine : "Il ne faut pas juger".

Tout est indicible. On ne s'étonnera donc pas que le langage connaisse un effondrement sans précédent.

Cela ne tient pas la route, en plus d'être destructeur.

Car 1) Si l'on ne peut pas se comprendre, on ne peut même pas comprendre que l'on ne se comprend pas. Or, le postmodernisme affirme que l'on ne peut pas se comprendre. Affirmation qui se réfute elle-même, comme "tout est faux", "tout est relatif", etc.

Et 2) il existe de fait des vérités universelles, des questions, des réponses et des arguments analogues dans des cultures éloignées dans le temps et dans l'espace.

Exemple :

Il y a une analogie frappante entre le verset 3  des Stances pour la Pleine Conscience (Sâmkhya-kârikâ, Inde, vers 400), et ce que dit Scot Erigène (vers 850, royaume franc) :

La kârikâ 3 des Sâmkhya-kârikâ affirme qu'il existe quatre entités dans le réel :

1) Ce qui n'est pas créé mais créateur = la Nature

2) Ce qui est à la fois créé et créateur = les parties subtiles de la Nature, l'intellect, etc.

3) Ce qui est seulement créé : les cinq sens, les cinq organes d'action, les dix éléments, subtils et grossiers.

4) Ce qui n'est ni créé, ni créateur = Les pures consciences individuelles

Le livre De la Nature de Scot Erigène affirme de même qu'il existe quatre entités dans le réel :

1) Ce qui n'est pas crée et qui crée : Dieu

2) Ce qui est créé et qui crée : le Monde Intelligible

3) Ce qui est créé et ne crée pas : L'Homme (ou la matière ?)

4) Ce qui n'est pas créé et ne créé pas : Dieu comme fin ultime ou la Déité.

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Il y a donc des analogies frappantes. Le postmodernisme est donc faux.

samedi 27 mars 2021

La conscience est réelle


Selon le bouddhisme, rien n'est réel au sens où rien n'est permanent ni doté d'une essence simple. Toutes choses sont composées d'éléments. Ces éléments sont à leur tour composées d'éléments, qui eux mêmes sont composés, et ainsi de suite à l'infini. Rien ne résiste à cet examen. Donc, rien n'existe réellement.

Pourtant, il y a eu des Bouddhistes qui ont défendu l'idée que les contenus de la conscience sont certes irréels, mais que la conscience elle-même est bien réelle. La conscience est lumière, manifestation (prakâsha). Et, au terme de la pratique bouddhiste, tout contenu disparaît. Un Eveillé (buddha) n'est plus que conscience pure (prakâsha-mâtra). Cette thèse a été défendue par Ratnâkâra Shânti, un contemporain d'Abhinava Gupta.

Un autre Bouddhiste de la même époque critique cette thèse : pour lui, la conscience, même éveillée et purifiée, a toujours un contenu. Quand on est conscient, on est toujours conscient de quelque chose. Cependant, il admet aussi que la conscience est réelle. Elle n'est pas une erreur ou une fiction.

Ces philosophes, pour qui "tout est conscience" (citta-mâtra) sont peu connus. Et cela est fort dommage, car ils ont joué un rôle majeur dans la formulation de la philosophie du Tantra et dans celle du Yoga selon Vasishta.

En effet, la philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) apparaît comme la solution aux problèmes soulevés dans ce débat. Par exemple, si la conscience est permanente, alors pourquoi ses contenus ne le seraient-ils pas aussi ? Et la réponse de la Pratyabhijnâ est la liberté, svâtantrya.

Voici un article pour aller plus loin : cliquer

vendredi 26 mars 2021

Le Yoga de l'écoute



D'où viennent les pensées ? D'où vient ce pouvoir de se parler à soi ? D'où vient cette puissance mystérieuse qui se perd en bavardage, qui m'entraîne et cause tant de souffrance ? Comment échapper à ce chaos ?

Certains disent que, quand je vois cette fleur, il n'y a d'abord aucune pensée. Puis que, dans un second temps, le mental plaque des mots, des concepts, sur cette pure perception. D'abord, la perception pure, vierge. Ensuite le langage, les concepts. C'est l'enseignement bouddhiste. Cette doctrine a le mérite d'être claire, facile à entendre. Au début du moins. Car ensuite, on s'avise qu'elle sépare la perception et le langage, la pensée. Elle engendre ainsi bien des paradoxes : Car c'est par la pensée, par le langage que cet enseignement est transmis. Comment un enseignement verbal qui affirme que tout discours est faux, pourrait-il être vrai ? 

Pourtant, cette doctrine est devenue dominante aujourd'hui. Partout, on affirme que la perception est vraie. D'un côté, le percept, le ressenti, vrais, vierges et purs. De l'autre, la jungle des concepts et des mots vilains. Bien et Mal. 

Or, il y a certes du vrai dans cette vision des choses, car dans la perception pure, non verbale, je goûte une paix délicieuse. Il y a dans la contemplation un repos ineffable du à une impression de simplicité. 

Pourtant, d'où viennent alors les mots ?

Il existe une alternative à cette vision bouddhiste. Celle du Tantra. Contrairement à ce que proclament certains charlatans, le Tantra n'est pas contre la pensée, contre le langage. Car, contrairement au bouddhisme, il n'oppose pas la perception à la pensée. Selon le Tantra, en effet, perception et pensée sont deux moments d'un seule et même mouvement. Ils ne que des moments d'un seul et même mouvement, des moments que l'on peut distinguer, mais non opposer. L'image traditionnelle est celle d'une graine qui germe, jusqu'à croître en un arbre immense. L'arbre est déjà dans la graine, les informations essentielles quant à la forme de l'arbre sont déjà présentes dans la graine. 

De même, le premier instant de toute perception est déjà de la pensée. Tout est pensée. Mais pas de la pensée articulée en mots bien séparés. La perception est de la pensée indifférenciée, un peu comme une mélodie. Une mélodie n'est pas absolument simple. Elle comporte des notes, des mouvements, des respirations, une ponctuation. Mais ces éléments ne sont pas complètement séparés. Au contraire, ils sont unis dans un seul et même mouvement global, qui fait que l'on peut parler d'une mélodie. La perception, c'est-à-dire la pensée intuitive, est comme une mélodie : elle est une, mais est enveloppe des différences, comme des phrases. On parle d'ailleurs du "phrasé" musical. La mélodie est comme un langage, mais un langage sans mots. 

La perception est, de même, un langage sans mots. D'où l'impression de paix qui se dégage d'un moment de contemplation esthétique. Voilà aussi pourquoi la méditation du Tantra invite à revenir à la perception pure. Non pas par haine du langage, non pas à cause de ce dualisme simpliste que l'on entend partout aujourd'hui dans le monde spirituel, mais parce que la perception est un état de la parole plus simple, plus puissant. 

Du coup, on sait d'où viennent les pensées, les mots : de la perception pure, qui est parole pure, mélodie secrète à la source du langage, car elle est déjà langage. Il ne s'agit donc pas de rejeter la pensée, mais de redécouvrir un plan de pensée différent, plus intuitif que discursif, plus simple, plus unifié, plus harmonieux. Là où le bouddhisme (et le New Age ainsi que le dév perso) voient une rupture entre perception et pensée, le Tantra invite à reconnaître une continuité.

Les mots de bouche viennent de l'extase d'être, de l'étonnement d'être. C'est cela qu'il s'agit de reconnaître ici et maintenant. C'est cela le Yoga de l'écoute.

Et alors, maintes contradictions disparaissent. L'enseignement se fait par des mots et pointent un état au-delà des mots, mais de même nature que les mots, car c'est un état verbal, puisque tout est langage. 

Il s'agit de redécouvrir un langage de silence, une manière de penser sans mots, plus fluide, unifiée, qui apporte paix et joie. Ainsi j'échappe au chaos du bavardage intérieur, je découvre chaque jour une nouvelle manière de vivre. Sans rejeter ma langue, sans cracher sur le verbe conventionnel, sans tirer sur l'ambulance des mot, déjà si mal en point... Et tout est un, sans confusion, en pleine beauté douce et sans heurts. Goûter "je suis je" est panacée.

Cet état est découvert et savouré par la pratique de la plongée dans le "je suis", Parole primordiale. Dès lors, la poésie retrouve droit de cité. Cela me semble vital aujourd'hui, à une époque où l'on constate partout l'effondrement des capacités linguistiques et cognitives, comme si l'appauvrissement des lexiques allait de paire avec la disparition de la biodiversité. Et l'on échappe ainsi aux joutes stériles sur "l'au-delà des concepts qui est encore un concept", etc. 

Je me laisse aller dans l'extase de la pensée intuitive, pareille à une danse aquatique, pleine de pulsations lentes, de vagues d'être, limpides et fortes. Cette pensée intuitive est Mantra, pensée libératrice. Elle n'est pas faite de mots, mais elle n'est pas statique non plus. Elle est un monde de frémissements, d'élans, d'ondes en expansion, de tourbillons délectables... un univers de joie, source de tout et d'une vision riche, inépuisable. Une musique. Tout est ainsi réconcilié, même la guerre et la paix. Tout est ainsi transmuté, peu à peu, sans fin, de merveilles en surprises. 

"Les états de yoga sont merveilles", dit Shiva.

Tel est le véritable Yoga de l'écoute, pareille à la lumière douce et chaleureuse d'une fin de journée ensoleillée. Luxe, calme et volupté. 

jeudi 25 mars 2021

L'âme en bouche



Suspendue au ciel,

coulée dans la terre,

la bouche s'ébahit 

dans l'entre-deux.

Cette baleine de langue

flotte abandonnée,

la gorge rayonne au large,

les tripes au vent,

torrent de bulles

qui vont éclater 

en notes muettes.

Cette mélodie ne tolère

aucun nœud, telle un feu.

Sur cette pierre chaude les flocons

viennent abdiquer leur étoiles.

Quand tombe la clarté d'un regard vacant,

les labyrinthes s'ouvrent et se simplifient.

Nul besoin d'appliquer un onguent du dehors :

douleurs et poids

sont eux-mêmes cette joie souveraine

quand ils se défont 

aux mains de cette invisible artiste.

Images et pensées brûlent claires, 

nourries par le vent d'un désir aveugle.

Sur ce bûcher se consument les vains soucis

et l'or philosophal se révèle au centre des chairs.

mercredi 24 mars 2021

En ce corps, demeure du divin



svātmaprabhāṃ vidhāya vāgdevīṃ viṣayakusumakḷptārcaḥ |

prathamonmeṣaṃ gurum atha vanditvā hṛdayam āviśya || 7

"Je laisse la Déesse Parole se déployer,

splendeur de moi-même / de notre Soi,

en offrant le bouquet des objets des sens.

Puis je loue le maître

qui est l'éclosion première,

et je me laisse envahir par le cœur."

staumi vimṛśan maheśvaram ātmānaṃ svaṃ cidekaghanam |

srāvitapāśakadambakam etasmin dehadevagṛhe || 8

"Alors, en ce corps demeure du divin,

je célèbre, je réalise le Maître des maîtres,

mon Soi, conscience homogène et une,

en laquelle tous les liens ont fondus."

Kshemarâja, Bhairava-anukarana-stotra

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"L'éclosion première" (prathama-unmesha) est le jaillissement de pure présence au tout début de n'importe quel mouvement, perception ou pensée. C'est la Vibration universelle (sâmânya-spanda).

mardi 23 mars 2021

Mâlinî Vârrtika 24a-28a : Unité et dualité sont une même Conscience



 La Conscience universelle est, en moi, le "je suis", vibration du cœur qui se dévoile à nu entre deux pensées.

Elle est la Source, car tout vient d'elle, comme l'arbre préexiste dans sa graine. Les bavardages, les émotions, les mots grands et petits, tous sont les branches et les mille feuilles de ce banyan immense.

Dans le Mâlinî Vârttika, quelqu'un demande :

nanu cedṛśi viśvātmabhūte saṃkocavarjanāt ||24 ||

vikalpakalpanāmūlāḥ kathaṃ śāstrādisaṃpadaḥ |

"Mais si la Conscience est l'essence de toutes choses,

alors d'où vient la riche abondance des enseignements,

sachant qu'ils s'appuient sur l'activité de la pensée,

et qu'en l'absence de contraction dans la Conscience, 

il ne peut y avoir de pensée dans la Conscience ?"

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Si "tout est conscience" infinie, alors d'où viennent les tantras ? d'où viennent les enseignements tantriques et autres ? Car en effet, ils présupposent la pensée, la dichotomie, l'analyse, la discrimination, la différence. Or, ces différences sont des "contractions", des restrictions, des limitations pour la Conscience. Mais la Conscience est dépourvue de ces "contractions". Dès lors, d'où viennent tous ces enseignements ? D'où viennent les tantras qui enseignent l'unité, alors que le fait même d'enseigner implique la différence ? 

Autrement dit, comment les différences peuvent-elles venir de l'unité de la Conscience ?

Abhinava Goupta répond :

ucyate sarva evāyaṃ bodhaḥ saṃvitprabhāmayaḥ ||25||

prakāśarūpatāyogāccidāmarśaghanātmakaḥ |

tatrāmarśasvabhāvo'yaṃ yaḥ prakāśaḥ prakāśate ||26 ||

sa eva kinna śāstraughaḥ kimanyairyuktiḍambaraiḥ |

paravāgdevatāviddhastatrāsau kevalaṃ bhavet ||27||

na tu laukikamāyīyavarṇapuñjavicitritaḥ |

"Nous disons que toute cette intelligence 

manifestée dans ces enseignements

est le débordement de la gloire de la Conscience !

Tout cela est une seule réalisation de la Conscience,

car la Conscience est inséparable de sa manifestation.

Dès lors c'est la Conscience, qui a pour nature de se réaliser,

qui est aussi cette Lumière qui se manifeste.

N'est-ce pas justement cela, le flot des enseignements ?

A quoi bon d'autres raisonnements,

inutiles pour saisir cette évidence ?

Ce flot ne s'épanche que parce qu'il 

est infusé par la divinité suprême, la Parole :

il n'est pas une simple accumulation de mots

comme les langues conventionnelles de ce monde !"

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La Conscience se manifeste, c'est dans sa nature, car elle est "lumière" (prakâsha). Mais elle est lumière qui se réalise (vimarsha) ainsi, qui prend ainsi conscience d'elle-même, à travers les pensées, les perceptions, les désirs, les actions, et aussi à travers l'enseignements du Tantra. La Conscience est à la fois être et conscience de soi. L'absolu se réalise, s'éprouve, se "conscientise", si l'on veut employer ce terme malsonnant ; il se pense, se connaît, se sent. Et le Tantra est la fine fleur de cette pensée. Le Tantra est la conscience que l'absolu a de soi. Et cette conscience se manifeste en chacun et en tout, mais plus clairement et plus complètement dans le Tantra. 

Et cette réalisation est intuitive. Elle n'est pas simplement faite de mots. Elle est la Parole suprême, car la Conscience est Parole, Verbe efficace qui, en se réalisant, "dit" les choses et qui, en les disant, les manifeste. 

Et il en va ainsi à caque instant, en cet instant même, en lisant ces lignes : tel est le flot de l'inépuisable richesse de la Conscience, du "je suis" parfait, profusion d'enseignements et de lumières qui ne font qu'un avec la chair de la Lumière divine.

A quoi bon d'autres arguments ? L'expérience, ici et maintenant, nous prouve assez que la conscience est à la fois une et multiple. Identité et différence sont compatibles. Tout est ainsi. 

Alors je plonge dans le "je suis", je me laisse envahir par cette réalisation sans mots, corps, âme, esprit, inconscient, et jusqu'à l'absence de tout cela. Tout s'immerge dans ce frémissement fontal, depuis la racine jusqu'à la pointe, depuis les orteils jusqu'au sommet du crâne, et au-delà, à l'infini, dans une expansion pulsante et perpétuelle.

lundi 22 mars 2021

La ceinture de méditation, symbole de la Conscience

 Voici un document rare. 

Garchen Rimpotché, yogi de la Mahâmudrâ et du Dzogchen, explique l'utilisation de la ceinture de méditation. En sanskrit, on l'appelle "étoffe de yoga", yoga-patta. La "posture de la ceinture de yoga" (yoga-patta-âsana) est l'une des poses mentionnées dans les plus anciens textes, les plus anciens tantras.

Elle permet de rester immobile et détendu pendant longtemps sans inconfort, même dans la nature, sur un rocher par exemple. Rimpotché explique son usage pour le Yoga de la Claire-Lumière dans le contexte du bouddhisme tantrique. Cette pratique est aussi décrite dans le Vijnâna Bhairava Tantra

Je peux en effet m'assoir dans cette position pour dormir. Je vais alors me réveiller plusieurs fois au cours de la nuit, et ces réveils vont favoriser l'éveil de la Conscience par-delà les états et autres humeurs mentales et énergétiques.

Cette ceinture peut aussi servir de sac et elle symbolise le Soi, la Conscience ou le canal central (sushumnâ), dont l'adepte n'est jamais séparé ni distrait. Elle est très utile pour la pratique de la méditation de Shiva.

Comme le rappelle l'image ci-dessous et d'autres, elle était un outil indispensable du yoga, c'est-à-dire de la méditation. Mais cette pratique a disparue avec le temps. Cependant, je la partage dans mes stages.

Matsyendra Nâtha, révélateur de la tradition ésotérique Kaula, avec sa ceinture de méditation et son bâton :


Et voici la vidéo :

Puis-je trouver la sécurité par le savoir ?



Ne pas savoir engendre l'angoisse. Il y a tant de choses que je ne sais pas. Chercher à savoir exprime, en partie, un besoin de sécurité, de quiétude. C'est un besoin inné, l'expression d'un instinct naturel. 

Selon leurs capacités individuelles, les humains satisfont ce besoin par des apparences de savoir, car l'apparence est plus accessible que la réalité. Je ne sais pas, je suis inquiet, je cherche donc des opinions pour me donner un sentiment de savoir, de contrôle, de quiétude relative.

Or, ces opinions, je suis incapable de les justifier. Ne sachant plus à quel saint me vouer, je me fie aux apparences, aux rumeurs, à la réputation, au charisme, aux modes, aux opinions des gens en qui j'ai confiance. Des aveugles s'accrochent à des aveugles...

Satisfaire mon besoin de savoir par des croyances que je ne maîtrise pas, ne peut donner qu'une illusion de maîtrise. J'ai beau clamer que je sais, que j'ai compris, reste que je me ment en partie à moi-même, car je sais que je ne peux justifier mes croyances. La terre est peut-être bien ronde mais, tant que je ne peux le justifier, cela n'est pour moi qu'une opinion. 

Et c'est bien le problème, dans un monde où les connaissances augmentent à chaque instant. L'horizon du savoir maîtrisé recule et s'éloigne toujours plus. Même un spécialiste ne peut plus maîtriser son domaine.

Alors je me sens coincé : je me réfugie dans des pseudo-savoirs, des croyances en partie vraies, mais simplistes, qui m'induisent en erreur par ce qu'elles ont de vrai. Je voyais ce matin une publicité pour la "numérologie karmique tibétaine". Ce sont des illusions de savoir. Et une illusion de savoir ne peut procurer qu'une illusion de sécurité.

Donc ces solutions n'en sont pas, même si je suis dans la confusion et l'urgence.

Alors que faire ? Deux choses au moins.

Premièrement, il est possible de savoir, même si ce savoir n'est pas complet. Il y a une hiérarchie des savoirs. Tous n'ont pas la même importance. Et je peux apprendre à penser. La logique existe. Il y a des "manuels d'auto-défense intellectuelle". La raison est une faculté naturelle, mais chacun doit apprendre à s'en servir, sans quoi il restera faible et dépendant. De cette manière, je peux apprendre peu à peu à former mon jugement, plus riche, plus nuancé, plus objectif, moins partial, moins exposé aux sophismes et autres manipulations ou erreurs.

Deuxièmement, je peux plonger dans la vibration du cœur. Là, je goûte un savoir. Un savoir muet, certes, sans mots. Mais un savoir complet. Là, je sais en sentant. Je sais tout. Sans pouvoir extraire les détails, c'est vrai. Mais je sais. Et cela me rassure. Il y a dans la vibration du cœur un savoir. Indifférencié, mais un savoir. Et comme tout savoir, ce savoir est rassurant, apaisant. Il me dit, sans mots, que tout ira bien. Voilà le savoir essentiel, bien plus important que tout ce qui se dit sur les réseaux sociaux ! Voilà le savoir ésotérique, secret. Intime, mais négligé par manque d'audace, de foi et de curiosité. De cet esclavage, de ce complot, je suis le complice. Je suis mon propre tyran, mon propre libérateur. 

Et je pense que ce savoir intuitif est totalement compatible avec la connaissance rationnelle. Ce qui me rassure encore plus. Les limites du savoir ne sont plus source d'angoisse, mais d'émerveillement.

Intuitivement, je sais déjà tout.

Discursivement, je n'en finirai jamais de savoir davantage et mieux.

Et c'est bien ainsi.

dimanche 21 mars 2021

Le Yoga de l'Equinoxe, Yoga Royal

Le Yoga de l'Homme-lion, incarnation du Yoga du Temps


Bonjour, 

c'est aujourd'hui le premier jour du printemps, du Premier Temps. C'est le temps de se rappeler ce qui est hors du Temps, grâce au Yoga extraordinaire du Temps.

En cet équinoxe, frère Soleil (sol, sûrtya) égal la Lune. Le jour égale (aequus) la nuit (nox), Soleil et Lune à égalité. 

Or, le Soleil et la Lune, c'est le Temps, c'est-à-dire aussi la Mort. Kâla, en sanskrit, la langue "parfaite" des dieux, désigne à la fois le Temps et la Mort. Le Soleil est aussi le Feu digestif qui consume peu à peu le corps. L'une des pratiques du Tantra est de "tricher avec la Mort", avec le temps, avec le vieillissement...

Comment ?

En découvrant que je ne vieillis pas. La vieillesse, c'est le Temps. Le Temps, c'est le changement. Le changement, c'est le mouvement. Le mouvement, c'est le souffle, n'est-ce pas ?

Alors j'écoute le souffle. Quelle merveille que ce va-et-vient ! La respiration, dit un maître du Tantra, c'est la vibration infiniment subtile de la Conscience universelle qui ralentit, peu à peu, pas à pas, d'inspir en expir.

Ce mouvement de balancier est le Temps. La Mort, ma mort. A chaque mouvement, un pas vers la Mort... 

Mais que faire ? L'expir est déjà la Mort. Expirer, c'est mourir un peu. L'inspir est inspiration, vie, don d'énergie pour agir. Mais ces deux mouvements, selon les Védas, les poèmes de l'Indo-Europe d'avant l'agriculture, sont comme deux chiens qui me guettent de leurs yeux féroces. Un blanc, un noir. Et je doit leur jeter des croquettes à chaque moment, la croquette de l'inspir, la croquette de l'expir. Sans cela, ils se jettent sur moi, me dévorent et c'est la fin. Mais ainsi, je vis en sursis, je vis seulement pour mourir, je gagne ma vie à la perdre ! Un expir contre un inspir... De plus, je suis le champs de bataille entre ces énergies opposées, comme sur le champs de bataille de la Fin des Temps. Ma vie est un champs de bataille. Qui gagne, perd. D'échecs en réussites, de gains en pertes, prendre et donner, exaltations et abattements, espoirs et craintes...

Que faire ? Comment s'en sortir ?


Voici le remède, révélé par le Troisième Œil, Shiva, dans le Tantra de l'Oeil (Netra-tantra), justement. Il s'agit de la pratique de l'affinement du souffle (prāṇāyāma), pour ne plus être esclave de ses énergies, mais libre  :

madhyamaṃ prāṇamāśritya prāṇāpānapathāntaram | 

ālambya jñānaśaktiṃ ca tatsthaṃ caivāsanaṃ labheta || 8-11 ||

"D'abord, je m'abandonne au souffle du milieu,

entre le mouvement de l'expir et le mouvement de l'inspir.

Une fois porté par cette énergie de conscience,

je me tiens en elle et je trouve ainsi mon assise".

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C'est très simple : j'écoute le mouvement du souffle. Puis je m'ouvre aux intervalles entre la fin d'un expir et l'inspir suivant. Expir... silence... inspir... silence... expir... silence...

Et ce silence, cet intervalle, devient alors de plus en plus vivant. Sous la lumière de l'attention, il s'éveille. C'est l'éveil de la Lovée, la Koundalinî, la Conscience universelle. Endormie dans son mouvement mécanique, elle s'éveille peu à peu...

"Je m'abandonne" : en confiance, plus qu'en conscience, sans vigilance excessive, tout en douceur. Je goûte les grandes bulles d'énergie qui éclatent dans l'espace qui s'ouvre en grand, dans un silence émerveillé, subtil mais vif. Vagues de souffle, vague de conscience...

"Je trouve ainsi mon assise" : je découvre ma demeure véritable, mon centre entre expir et inspir. Or, cet intervalle est immobile, comme au sommet d'une montagne russe. Instant d'apesanteur. Les mouvements grossiers cessent, un autre mouvement, plus subtil, se dévoile. (NB : je transpose la troisième personne du verset à la première personne, conformément à l'interprétation du premier verset du Poème de la Reconnaissance par Abghinava Goupta)

Kshéma Râdja, commentateur de ce Tantra, explique que l'énergie de conscience s'éveille dans cette écoute, elle commence à s'éveiller, unmishat, car la pleine conscience émerge (unmajjanât) et le souffle grossier s'immerge (nimajjanena) en elle, en son immensité (vyâpti). J'ajoute cela juste, non pour jouer à l'érudit, mais pour vous donner un aperçu de l'interprétation traditionnelle. Il est bon de se mettre à son école, de ne pas mentir en inventant un "shivaïsme du Cachemire" new age, sans toutefois rester prisonnier de la tradition. Cependant, avant de parler de dépasser la tradition, encore faut-il la connaître. Et comment la connaître sans connaître ses sources ? Méfions-nous des imposteurs qui veulent faire passer leurs fantaisies pour la tradition. Soyons aussi exigeants pour cette nourriture spirituelle que nous pouvons l'être pour les nourritures physiques.

Puis,

prāṇādisthūlabhāvaṃ tu tyaktvā sūkṣmamathāntaram | 

sūkṣmātītaṃ tu paramaṃ spandanaṃ labhyate yataḥ || 8-12 ||

prāṇāyāmaḥ sa uddiṣṭo yasmānna cyavate punaḥ |

"Je lâche à fond les ressentis grossiers

liés à l'expir et à l'inspir,

puis je vais vers l'intervalle subtil.

Puis je vais au-delà du subtil,

d'où je découvre la vibration ultime.

Tel est le 'contrôle du souffle' absolu,

car il ne me trahit pas."

_______________________

Le mouvement grossier, c'est le mouvement perceptible de la respiration. Je pars de lui, du Temps, de la Mort.

Puis je vais vers le subtil, les intervalles où la Vibration s'éveille.

Enfin, je plonge dans la Vibration suprême, âme des mouvements grossiers et subtils, corporels et mentaux. Je transcende le mental. Mais ce silence n'est pas mort, pas statique, il est au contraire Vibration totale, mouvement infini, dont les mouvements de la pensée et du corps ne sont que des échos ralentis. 

Ainsi, je dépasse le Temps, la Mort. Je la dévore, j'engloutis le Temps, car quand je prête attention aux intervalles entre les mouvements, ces mouvements (prâna) s'affinent (âyâma). Même quand ils se réactivent, je conserve le parfum (vâsanâ) de cette Vibration infinie, béatitude sans rivale qui me délivre de tout mal. Je suis l'océan, les vagues sont ma gloire. Je suis véritablement dans l'accueil, sans besoin de me raccrocher à des slogans. Je suis le remède, la réponse vivante, je suis ce que je croyais ne pas être ; je ne suis pas ce que je croyais être.

Je suis le Temps, libre du Temps. Je suis l'âme de la Mort. Je suis la Vie de ce qu'il y a après la vie. La Mort est changement de rythme, retour au subtil. La Mort elle-même se révèle comme libération. Chaque fin d'expir, chaque fin de pensée est une Mort, une libération, un retour à l'Essence libre, ouverte, en expansion sans fin ni limite. L'impermanence se révèle enfin sous son véritable visage, celui de la liberté.

Bien sûr, je vais ensuite me laisser distraire par des mouvements plus grossiers. Mais 

1) Je sais désormais qu'ils sont mes vagues, mes ondes, mes mouvements, mes énergies, mes pouvoirs ; et

2) Je peux "revenir", savourer sciemment. Et plus je savoure, plus le parfum de la Vibration est fort, vivace et durable. 

Voilà le vin nouveau, le vin de printemps, du Temps Primordial, inépuisable, toujours vert, vivant et vivifiant.

Bon printemps à tous !

samedi 20 mars 2021

La vie par la mort



I. 36 Il n'y a pas de mort sans une vie

Je le dis, rien ne meurt ; il n'y a qu'une autre vie - 

Même dans les pires tourments - à nous donnée par la mort.

Angélus Silesius

______________________

Ainsi, par de mort sans vie, pas de vie sans mort. Chacune des deux donne l'autre et c'est encore plus vrai dans la vie intérieure, mystique. Pas de vide qui ne débouche sur une plénitude préparée par ce vide, pas de plénitude qui n'ouvre sur un vide encore plus vide. Shiva et Shakti sont inséparables comme l'inspir et l'expir, comme le silence intérieur et la vibration du cœur. 


vendredi 19 mars 2021

Comment stabiliser l'état éveillé ?


Quand nous avons une "expérience d'éveil", nous avons ensuite l'impression de la perdre. Cet "éveil" a lieu à telle heure, à tel endroit, mais à présent, il a disparu. Et cette fuite du meilleur est frustrante. Nous avons le sentiment de manquer de pureté, de stabilité, d'alignement, de centration, etc. 

Comment stabiliser l'état éveillé ?

Il y a trois approches.

La première est intellectuelle. Elle consiste à réaliser soit 1) que le monde, le corps et le mental ne sont pas réels parce qu'ils sont impermanents ; soit 2) que tout est conscience transparente et bienheureuse. Cette approche semble difficile à beaucoup, qui n'ont peut-être pas les moyens cognitifs (mémoire, concentration, intelligence) pour se donner à une réflexion assez intense. Comme le renard de la fable, ils diront que "c'est juste intellectuel". Elle s'adresse donc à une minorité.

La seconde est la voie de la méditation. Elle consiste à s'entraîner à être vigilant, à ne pas se laisser distraire hors de l'état éveillé. Cet état se révèle entre deux pensées. La pratique est de ne pas se laisser distraire de ce pur silence quand la prochaine pensée apparaît. Cette approche est difficile, car notre attention se fatigue vite. En outre, elle devient ardue quand nous avons des tâches complexes ou multiples à effectuer, ce qui est souvent le cas dans un open space ou face à un écran. Nous devenons alors frustrés de ne pas parvenir à réellement progresser. Nous nous sentons affamés. Cette approche ne pourrait suffire, peut-être, qu'à des personnes qui vivent en ermite.

La troisième est la voie de l'amour. Elle consiste à plonger dans l'élan pur, le désir pur, la vie pure, le "je suis" qui vibre au centre de toutes nos pensées, de chacune de nos sensations. L'avantage de cette approche est qu'elle n'est ni entièrement intellectuelle (bien qu'une claire certitude soit une aide précieuse), ni entièrement cognitive (la vigilance), mais affective. Or, je sais par expérience que l'affect est souvent plus fort que l'intellect et l'attention. De fait, le coeur est maître de la pensée et de l'attention. Quand je suis anxieux, même si je ne sais pas clairement ce qui cause ma peur et même si je n'y fais pas attention, l'angoisse est là. Quand je suis heureux ou amoureux, la joie est là, même si je ne sais pas exactement ce qui me rend heureux, ou même si je n'y prête pas exprès attention. Ici, dans cette approche, je plonge directement dans le "je suis" silencieux", sans avoir besoin de savoir ce qu'il est. Puis sa vibration se poursuit, sans que j'ai besoin d'y prêter toute mon attention. C'est difficile à expliquer, mais c'est ainsi. Il s'agit moins de prêter attention au "je suis" que de s'y donner, s'y baigner, se tourner vers cette source intérieure, cette sensation. Et alors, je découvre que je ne suis plus dépendant d'une compréhension, ni d'une attention. Bien plutôt, lumière et vigilance émanent de cette conversion de l'être vers son centre. Comme l'angoisse ou l'amour, le "je suis" ne me quitte plus, tant que je ne m'en détourne pas vraiment. Et encore une fois, à partir de là, les lumières suivent, l'attention suit. Pourquoi ? Sans doute parce que le "je suis" est... le Je, le centre de mon être. L'état d'éveil, qui est plutôt un état d'amour, se stabilise alors peu à peu, à sa manière et à son rythme. Cela n'est bien sûr jamais totalement achevé, parfait. Et pourtant, c'est finalement la seule voie.

Bien que cette dernière approche soit si profonde, elle a ses difficultés. Mais au fond, elle est la seule vie vraie. C'est d'elle dont parlent les mystiques. Elle est, en droit, accessible à tous. Simple, unie, droite, douce, lumineuse, vraie, totalement vraie, sans artifices. Mais elle exige une confiance, un abandon, une audace, dont peu sont capables, à cause de leur état de contraction, d'inhibition. Cependant, plonger dans le "je suis" est la meilleure préparation à cette plongée même. Les autres "voies" ne sont que tergiversation et tournages en rond, autour de ce cœur patient, évident et mystérieux, éloigné et pourtant si proche.

Plonger dans le "je suis" stabilise ce qui doit l'être et harmonise, corrige, éclaire, guide, rassure, console, éprouve, émerveille. C'est la panacée. Compréhension et attention ne suffisent ni ne sont nécessaires pour commencer. Que l'on se laisse aller à cette profonde extase intime. Tout deviendra limpide, les réponses viendront d'elles-mêmes. Le "je suis" est la réponse. Il est tout et voie vers le tout, moyen et fin complète, tout en tout, tout en tous, meilleur de tout. 

jeudi 18 mars 2021

La forme révèle le Soi suprême




 vigalitasarvavibhedaṃ sarvavibhedātma cidghanānandam |

yat tava tattvaṃ bhagavaṃs tasyānukṛtiṃ tvadākṛtiṃ vande || 4

"Ô Seigneur, je célèbre ton être 

en qui toute séparation a disparue,

et pourtant âme de toute séparation, 

car tu es félicité, 

conscience ininterrompue.

Je célèbre ton exemple, ta forme."

rekhāpuruṣaḥ puruṣaṃ varṇalipir varṇasaṃcayaṃ yadvat |

tadvat vicitrarūpaṃ tvām ākāro vyanakti paramātman || 5

"De même que les formes

de la personne révèlent la personne

et que les formes des lettres 

révèlent l'écriture,

de même cette forme merveilleuse 

(de l'univers) te révèle :

la forme révèle le Soi suprême."

tatrāvikalpam eva tvāṃ cidrūpaṃ samāviśya |

vimṛśāmaḥ kim api manāṅ na hi tattvaṃ kalpanāviṣayaḥ || 6

"Alors, sans hésiter, 

je me laisse envahir 

par ta forme de conscience ;

mais le peu que je réalise

n'est pas (ton) être, 

car il est au-delà du domaine de la pensée."

Kshéma Râja, Bhairavânukaranastotra


mercredi 17 mars 2021

Tout est apparence


Faut-il chercher à être "soi-même" ? Pour cet homme, oui, il faut se libérer des apparences pour se tourner vers l'intérieur, "invisible aux yeux" :

"Voulez-vous savoir ce que vous pouvez attendre de ceux à qui vous tâchez de plaire ? Voyez un peu ce que les autres ont gagné auprès de vous...

Vous n'êtes pas seul qui soyez affamé de vaine gloire : presque tout le monde court après le même fantôme. Avouez-moi que, si vous n'avez obtenu jusqu'ici de ceux qui vous environnent qu'autant d'estime que vous leur en aviez donné, ce n'était pas la peine de prendre tous les soins que vous avez pris. Or, sachez donc que c'est tout au plus la même chose ; que c'est beaucoup, si vous êtes dans l'esprit des autres ce qu'ils sont eux-mêmes dans votre esprit...

Il est étrange, mais il est vrai toutefois, que pour ne déplaire pas au monde, il faut lui cacher le dessein qu'on a de lui plaire."

Claude de la Colombière, La Vaine gloire

Pour Nietzsche, au contraire, "les Grecs étaient superficiels par profondeur". Il prône une non-dualité de l'apparence et de la réalité, car une réalité qui n'apparaît pas du tout n'est pas du tout une réalité. Tout est apparence ou apparaître. Qui rejette les apparences les a simplement prises en haine, parce qu'il se trouve moche, parce qu'il s'attache à sa propre apparence, ou parce qu'il estime avoir été trompé.

Outpala Déva, le grand mystique du Tantra, affirme aussi que l'Être est Apparaître, prakāśa, littéralement "le fait de briller", comme le verbe grec phaínō, "je brille", "je fais briller", "je manifeste", apparenté au sanskrit bhā-, "briller"). C'est là toute l'ambivalence de l'Apparaître, car "tout ce qui brille n'est pas or". L'apparence est-elle trompeuse ? Mais d'un autre côté, ce qui ne se manifeste en rien... n'est rien. Tel est du reste l'enseignement de Shiva à la Déesse au début du Vijnâna Bhairava Tantra. C'est par les propriétés d'une chose que l'on connait cette chose. L'inconnaissable n'est rien, et le rien... n'est rien. Même "être rien", c'est encore apparaître ainsi, se manifester ainsi, "briller" ainsi, comme rien, comme on brille par son absence. C'est par ses pouvoirs, par ses shaktis, que l'on sait ce qu'est le feu, par exemple. C'est par Shakti que l'on connait Shiva, c'est par conscience que l'on connait l'Être, car connaissance, c'est conscience. Voilà pourquoi, sans Shakti, Shiva n'est qu'un cadavre. Rien n'est sans conscience. Or conscience, c'est expérience, c'est pouvoir, manifestation, apparence. C'est en sachant ce que peut une chose que j'en vient à connaître cette chose. Une chose qui ne peut absolument rien, une chose qui ne serait absolument pas cause, ne serait pas une chose, ne serait absolument rien.

Seulement, les apparences délimitées sont immergées dans l'Apparaître, qui n'est rien d'autre que l'apparence sans limites, la clairière en laquelle toutes choses se font jour. L'Être est Apparaître, point de Shiva en dehors de Shakti, pas d'Être en dehors de la conscience.

Par conséquent, tout est clair, limpide, transparent. Tout est toujours présent. L'Apparaître infini en lequel baignent toutes les apparences passées, présentes et futures. L'immense mer de lumière en laquelle scintillent les ondes des choses particulières. Quand je réalise "Oh, ce miel est doux", c'est une réalisation limitée de l'Apparaître contracté ainsi. Quand je réalise "je suis", c'est la pleine réalisation de l'Apparaître total.

Il n'y a donc pas lieu de rechercher ceci ni de fuir cela, seulement de me donner corps et âme au "je suis", au pur et simple étonnement d'être. Rien n'est caché, tout est donné. Lumières sur lumière, comme des reflets dans un rubis, dit Abhinava Goupta. Et en termes de méditation, plonger dans le "je suis" n'est pas "fuir les apparences". C'est élargir l'apparence, élargir la conscience, ouvrir sans cesse, épouser l'inépuisable élan que je nomme "je suis".

mardi 16 mars 2021

Je célèbre la divine conscience


Extrait d'un hymne inédit de Kshemarâja, disciple d'Abhinavagupta :

 cidbhairavam eva paraṃ paramāmṛtarūpam ekam atidīptam |

ullasitakaraṇacakragrastasamastaṃ śivaṃ vande || 2

"Je célèbre Shiva, la divine conscience seule,

transcendante, suprême ambroisie, 

une, plus que lumineuse,

elle qui avale le cercle des facultés actives."


stutyaḥ stotā stutir iti yad api vibhinnaṃ na kiṃcid astīha |

mṛṣati yathā yad rūpaṃ cidrūpatayā tathā bhavaty etat || 3

"Ici, point de séparation

entre ce que l'on loue, celui qui loue, et la louange même.

Si l'on réalise l'Essence en tant que conscience,

alors cela advient réellement."

Kṣemarāja, Bhairavānukaraṇastotra 

Soyez enfant



Conseil de Fénelon à une damoiselle dissipée :

 Vivez en paix, Mademoiselle, sans penser qu’il y ait un avenir. Peut-être n’y en aura-t-il point pour vous. Le présent même n’est pas à vous, et il ne faut que s’en servir suivant les intentions de Dieu à qui seul il appartient. Faites les biens extérieurs que vous êtes en train de faire, puisque vous en avez l’attrait et la facilité. Conservez votre règlement, pour éviter la dissipation et les suites de votre excessive vivacité. Surtout soyez fidèle au moment présent, qui vous attirera toutes les grâces nécessaires.

 Ce n’est pas assez de se détacher; il faut s’apetisser. En se détachant, on ne renonce qu’aux choses extérieures ; en s’apetissant, on renonce à soi. S’apetisser, c’est renoncer à toute hauteur aperçue. Il y a la hauteur de la sagesse et de la vertu, qui est encore plus dangereuse que la hauteur des fortunes mondaines, parce qu’elle est moins grossière. Il faut être petit en tout, et compter qu’on n’a rien à soi, sa vertu et son courage moins que tout le reste. Vous vous appuyez trop sur votre courage, sur votre désintéressement et sur votre droiture. L’enfant n’a rien à lui ; il traite un diamant comme une pomme. Soyez enfant. Rien de propre. Oubliez-vous. Cédez à tout. Que les moindres choses soient plus grandes que vous.

Priez du cœur simplement, par pure affection, point par la tête et en personne qui raisonne.

La vraie instruction pour vous est le dépouillement, le recueillement profond, le silence de toute l’âme devant Dieu, le renoncement à l’esprit, le goût de la petitesse, de l’obscurité, de l’impuissance et de l’anéantissement. Voilà l’ignorance qui seule enseigne toutes les vérités que les sciences ne découvrent point, ou ne montrent que superficiellement.

Fénelon, Lettre à une damoiselle

lundi 15 mars 2021

La solitude


J'écoute, à demi transporté,
Le bruit des ailes du silence,
Qui vole dans l'obscurité.

Le Contemplateur

__________________

 Oh que j'aime la solitude !

Que ces lieux sacrés à la nuit

Eloignés du monde et du bruit,

Plaisent à mon inquiétude !

Mon Dieu ! que mes yeux sont contents

De voir ces bois, qui se trouvèrent

A la nativité du temps

Et que tous les siècles révèrent,

Être encore aussi beaux et verts

Qu'aux premiers jours de l'univers !

Un gai zéphire les caresse

D'un mouvement doux et flatteur.

Rien que leur extrême hauteur

Ne fait remarquer leur vieillesse.

Jadis Pan et ses demi-dieux

Y vinrent chercher du refuge,

Quand Jupiter ouvrit les cieux

Pour nous envoyer le déluge,

Et, se sauvant sur leur rameaux,

A peine virent-ils les eaux.

...

Que je trouve doux le ravage

de ces fiers torrents vagabonds,

Qui se précipitent par bonds

Dans ce vallon verts et sauvage !

Saint-Amant, La Solitude, 1617

Tout est sensible



 Homme ! libre penseur - te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant...
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose :
Tout est sensible ; - et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un regard qui t'épie ;
A la matière même un verbe est attaché...
Ne la fait pas servir à quelque usage impie.

Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroit sous l'écorce des pierres.

Gérard de Nerval, Pensée antique, 1845


dimanche 14 mars 2021

Une spiritualité incarnée et riche est-elle possible ?



Il est vital de faire régulièrement des bilans critiques sur nos pratiques et nos croyances. Comme dans un voyage, on s'arrête et on fait le point sur la situation.

Pour ma part, vous connaissez peut-être mon Mandala des Cinq Familles spirituelles, au centre duquel se trouve le Tantra, c'est-à-dire le shivaïsme du Cachemire.

A ma connaissance, il n'existe aucun système parfait, complet. Il faut éviter de s'attacher à un système imparfait et ne pas perdre sa vie à défendre l'indéfendable. D'un autre côté, il faut aussi éviter de tomber dans le piège du scepticisme : "il ne peut pas exister de système parfait". Non, nous devons continuer à chercher, car je crois en l'évolution. Le "système parfait" est notre horizon car, quoi qu'on dise, on aspire à la perfection, à la complétude, à la cohérence.

Quant aux traditions, je crois aussi en une attitude critique à leur égard. Il faut se garder à la fois du traditionalisme qui rejette a priori tout ce qui est moderne ; et aussi l'attitude inverse, souvent présente dans le New Age, attitude désinvolte, égocentrique et immature, qui tient que chacun à la science infuse et qui n'a pas l'humilité de se mettre à l'école d'une tradition. Il faut aussi savoir lire et apprendre chaque jour de nos ancêtres.

Par exemple, sur la question du corps. La plupart des traditions rejettent le corps. C'est un point à noter. L'ascétisme, les mortifications ou, du moins, une vision négative du corps, sont présents dans les spiritualités chrétiennes, hindoues, bouddhistes, etc. Le Tantra est l'exception. Mais le tantra est aussi plein de superstitions, d'opinions dépassées, de dogmes féodaux, d'incitations à l'obéissance aveugle, d'un manque de maturité morale et il souffre d'une absence de réflexion politique. Il a en commun avec la modernité une certaine valorisation de l'individu, mais aussi une certaine naïveté qui favorise les dérives égocentriques. C'est bien pourquoi le Tantra plait au New Age. Lequel n'est pas non plus à mépriser tout entier, car il est le premier exemple avéré de religion créée principalement par des femmes. Mais après les crimes bien connus des religions du Livre, le XXIe siècle est celui des scandales du yoga, du tantra, du bouddhisme et du New Age, dans lequel j'inclus le dévperso, le coachisme, le quantisme, le fruitisme, etc. S'il y a des crimes ou des scandales à répétition, il faut se demander pourquoi et examiner ces traditions ou ces méthodes, sans les rejeter en bloc ni tomber dans les délires du wokisme. Il faut aussi éviter le travers de la simplification à outrance qui, sous couvert de rendre les choses accessibles, rend tout insipide.

Nous voudrions une spiritualité qui ne rejette pas le corps, mais qui ne soit pas non plus régressive, infantile, égocentrique et débile. Beaucoup de gens cherchent à réhabiliter le corps en suivant leur tradition en la dédouanant de tout mépris du corps. Mais cela sonne faux car, quelque soit leur bonne volonté et leur habileté, leurs traditions rejettent le corps. Certes il y a évolution, mais il n'y a pas d'évolution saine sans bilan critique lucide au préalable.

Il faut donc à la fois inventer et étudier les traditions. Pour arriver à une spiritualité incarnée, moralement digne et substantielle. A quoi ressemblerait cette spiritualité ? Je crois qu'elle n'existe pas encore. 

samedi 13 mars 2021

Atelier et rencontres

 
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PLONGÉE DANS L'AMOUR DIVIN - LES HYMNES D'OUTPALA DÉVA

- David Dubois -

Du 11/07/2021 au 16/07/2021 - 

à la Chartreuse de Pierre Chatel

S'asseoir et plonger, se laisser guider, sans savoir, par l'éblouissant mystère du Je Suis. Le temps de quelque jours, se donner à cette vie d'abandon au courant de vie, nourris par les Hymnes à Shiva, d'Outpala Déva, un maître tantrique du shivaïsme du Cachemire. Il nous a laissé une magnifique collection de poèmes sanskrits où résonne la joie ineffable dans tous les aspects de la vie : méditation, yoga, vieillesse, mort, sensualité, émerveillement, agitation du quotidien... Une semaine sans pourquoi, disponibles au chant obscur du silence vivant.

Cette retraite est basée sur les Hymnes à Shiva : Commander le livre 

Après avoir découvert le shivaïsme du Cachemire en 1990, David Dubois a longtemps vécu en Inde où il a été initié dans plusieurs traditions tantriques. Auteur d'une quinzaine de livres sur cette tradition, il aspire aujourd'hui à la partager en la respectant, tout en la transposant dans l'esprit moderne de liberté ouvert à l'universel, et en restant sensible à un enracinement dans notre culture.

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03 85 60 09 89

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LE YOGA DE LA VIBRATION - INITIATION AU SHIVAÏSME DU CACHEMIRE

- avec David Dubois - 

Du 18/07/2021 au 23/07/2021 - 

au Domaine de Chardenoux (Saône et Loire)

Ce stage est le premier d'un cycle de trois ans pour découvrir l'immense richesse du shivaïsme du Cachemire. 

Cette tradition s'inscrit dans le Tantra : elle ne rejette pas le corps. Mais elle n'est pas non plus ritualiste. Elle est un yoga intégral où tous les aspects de l'être sont reconnus comme des manifestations du divin et donc comme des voies vers le divin. Le yoga de la vibration est le Yoga du Spanda, la plongée dans la pulsation qui anime toutes choses et qui se manifeste en tout, depuis le souffle jusqu'aux états de conscience les plus affinés. Nous chanterons le Poème de la vibration (Spanda-kârikâ) et ses commentaires traditionnels qui décrivent un yoga complet et original, différent de celui de Patanjali. Pour toutes celles et ceux qui veulent s'initier au Tantra authentique à travers ses sources premières. Ce stage sera suivi d'un autre entre Noël et le Nouvel An, et ceci répété sur une durée de trois années.

Après avoir découvert le shivaïsme du Cachemire en 1990, David Dubois a longtemps vécu en Inde où il a été initié dans plusieurs traditions tantriques. Auteur d'une quinzaine de livres sur cette tradition, il aspire aujourd'hui à la partager en la respectant, tout en la transposant dans l'esprit moderne de liberté ouvert à l'universel, et en restant sensible à un enracinement dans notre culture.

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vendredi 12 mars 2021

Comme lumière dans l'air



 "Je dis que l'essence de Dieu, certes, n'est pas communicable de telle façon qu'elle puisse se mêler à une chose et devenir une seule nature ou essence avec elle ; mais je dis que, d'une certaine, manière, en raison de l'union si intime et étroite qu'elle a avec les saintes âmes où elle se répand, on peut en quelque sorte la dire communicable...

Mais pour comprendre cela et l'expliquer d'une façon plus adéquate et sans erreur, j'ai toujours aimé les images employées par les saints Pères afin de décrire, dans une certaine mesure, la haute union de Dieu avec l'âme : union du soleil avec l'air, du feu avec le fer, du vin avec l'eau, et autres choses semblables. Entre lesquels saint Bernard, qui dit ceci au milieu de son livre Sur la manière d'aimer Dieu :

'De même qu'une goutte d'eau versée dans beaucoup de vin semble se perdre elle-même en prenant le goût et la chaleur du vin, de même que du fer, brûlant et rougeoyant dans le feu, devient entièrement semblable au feu et se défait de sa force primitive et propre, et de même que l'air, traversé par la lumière du soleil, se transforme en la clarté de cette lumière, si bien qu'il paraît moins être illuminé qu'être la lumière elle-même, de même sera-t-il nécessaire que, chez les saints, tout humain désir fonde de lui-même, d'une manière incompréhensible, et se déverse tout entier dans la volonté de Dieu ; car sinon, comment Dieu pourrait-il être tout en tous, s'il demeurait quelque chose d'humain en l'homme ?'"

Angelus Silesius, Le Voyage d'un chérubin, Avertissement au lecteur, trad. Renouard

Se laisser, se laisser prendre par l'insaisissable




Sur les épaules des géants, dans les bras de la Déesse Parole :

Désir de définir l'indéfinissable,

désir de réaliser ce qui est déjà accompli,

désir de prouver ce qui est évident :

je les laisse là

et me retrouve toujours à mon aise !

Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience, Arfuyen


Et bien sûr, ce désir utilitaire disparaît, non pour laisser la place à un désert stérile, mais pour se donner au désir abondant d'exprimer ce qui ne peut l'être.

jeudi 11 mars 2021

Nuit de Shiva



 La fête de la Nuit de Shiva (shiva-râtrî) représente la disparition de tout, à la fin d'un grand cycle cosmique, ou à la fin de n'importe quel cycle, grand ou petit, comme la fin d'une vie, la fin d'une journée, la fin d'une respiration, la fin d'une pensée.

Dans cette obscurité brille une lumière qui ne se couche jamais. Cette clarté est Shiva, Dieu, deva "celui qui brille". Je peux la découvrir dans l'intervalle entre deux pensées, entre veille et sommeil, entre présence et absence, entre deux respirations aussi.

Ensuite, je reconnais cette même lumière quand le monde réapparait. Et je ressens que tout est manifestation de cette lumière.

Comme le chante Abhinava Goupta, elle est

"cette lumière qui jamais ne se couche,

dans la lumière et l'obscurité aussi bien.

Il est cet Un en qui existent

tant les lumières que les ténèbres." (Quinze versets pour l'éveil, 1)

Toute chose brille parce qu'elle brille, cette Déesse qui se divertit ainsi à sa guise. A elle-même sa propre clarté : "Le Voyant ne perd jamais la vision". "Dans la lumière", dans l'état de veille. "Dans l'obscurité", l'état de sommeil profond, le coma, l'évanouissement. L'état d'inconscience n'est qu'un état de conscience indifférencié. Mais nous prenons cette absence de contenu différencié pour une absence de soi.

"En qui existent les lumières" : la présence de telle ou telle chose. "et les ténèbres" : l'absence de telle ou telle chose. Autrement dit, les choses apparaissent et disparaissent en cette lumière et par elle, elles n'en sont que les rayons, comme les vagues dans l'océan. Plonger en cette lumière, se laisser posséder par l'Être, est le tout de la vie intérieure. Rien d'autre n'est nécessaire, que cet unique nécessaire. 

En effet, à quoi bon un "moyen" autre qu'elle ? De fait, le monde "extérieur" qui nous détourne de "l'intérieur" n'existe en réalité que par cette lumière et dans elle. Et tout apparaît à sa suite. Comment pourrait-elle être éclairée par ce qu'elle éclaire ? Comment la luciole pourrait-elle illuminer le jour ? En outre, tout ce qui apparaît est délimité, fini. Seul l'Apparaître en qui tout cela baigne, est infini. Nulle besoin de preuve, de méthode ni de moyen pour faire advenir cet unique antérieur à tout, car âme, être et vie de tout. Il est l'évidence insaisissable. Il n'est pas ceci, ni cela, mais ce par quoi ceci et cela sont. Il est ce qui se manifeste par soi, qui manifeste tout, que rien ne peut manifester.

Cependant, cet Un est doué du pouvoir d'inattention de d'oubli. Il peut donc s'oublier en moi et se reconnaître en moi. Rien n'est gagner par là. Et tout. Il y a ainsi une double causalité : l'Un est toujours déjà cause de tout ; et réaliser cela est cause de tous les biens. Telle est la "nuit" de Shiva, évidence éblouissante à toutes les paires d'yeux, limpide à l'œil unique qui embrasse tous les regards et qui n'attend qu'un geste d'abandon pour les embraser.

Du feu de Dieu


 

"Nous serons ce qu'il est, car ceux à qui il a été donné le pouvoir d'être enfants de Dieu, il leur est donné aussi le pouvoir, non d'être Dieu, mais d'être ce que Dieu est...

Cette image de Dieu [dans l'âme] est appelée l'unité de l'esprit, non seulement parce que le Saint-Esprit l'oriente vers des œuvres ou parce qu'il en revêt l'esprit de l'homme, mais aussi parce qu'elle est elle-même le Saint-Esprit, le Dieu-Amour. Parce que de surcroît, par le Saint-Esprit, qui est amour du Père et du Fils, unité, délectation, bien, baiser, embrassement, et tout ce qui leur est commun à tous deux, il se produit dans cette suprême union de la vérité, dans cette vérité de l'union, pour l'homme, à sa manière humaine, par rapport à Dieu, la même chose que ce qui, dans leur unité substantielle, se produit pour le Fils par rapport au Père quand, dans l'embrassement et le baiser du Père et du Fils, nait en quelque sorte parmi eux la conscience de leur félicité. 

Il se produit cette même chose quand, d'une manière inexprimable et inconcevable, l'homme de Dieu mérite de devenir, non pas Dieu, mais ce que Dieu est par nature et l'homme par la grâce...

Si tu demande comment une telle chose est possible, puisque l'essence de Dieu est incommunicable, je te réponds d'abord avec saint Bonaventure : Si tu veux le savoir, interroge la grâce, non la doctrine ; le désir, non la raison ; le soupir de la prière, non la lecture studieuse ; l'époux, non le maître ; Dieu, non l'homme ; la pénombre, non la clarté ; non la lumière, mais le feu qui embrase tout et conduit à Dieu en de brûlants désirs, feu qui est Dieu lui-même".

Saiint-Bernard, La Vie solitaire, trad. Renouard

Ce feu est le "je suis" qui est le chemin vers la Source et qui est la Source elle-même. Le Père est Dieu, le Fils est la Déesse et l'Esprit est l'amour entre eux.

Weekend méditation et mantra



 

Weekend méditation et mantra

avec David Dubois

les 10 et 11 avrils 2021

à l'âshram Khécharî Dévî en Provence

khecaridevi.com

Deux journées d'initiation à la pratique du Mantra selon la tradition du Tantra.

La pratique du Mantra est une voie spirituelle complète, d'une richesse infinie. Grâce au Mantra, je peux me libérer du mental et m'unir au divin, tout en vivant dans le monde. C'est une voie double : ascension vers la Source ; et descente dans la chair et le monde, reconnu et célébrés comme manifestation de cette Source qui est l'âme de tout et qui est notre âme.

Je vous invite à venir vous initier à la pratique des Mantras selon la tradition du Tantra traditionnel. 

Selon cette manière de vivre, tout est une seule conscience. Dans sa danse, elle joue à se réaliser sous la forme du monde et de toutes choses. Dans cette manifestation, elle s'oublie. Le but du Mantra est de nous réveiller. Par le Mantra, la conscience se réalise comme infinie et se libère de sa propre création. D'ordinaire, nous sommes endormis et emportés par le corps mental. Ce corps est pourtant la manifestation de la conscience, notre véritable Moi. Pour jouir à nouveau du corps mental, il faut revenir à la source du corps mental.

En Inde, le Tantra est appelé "voie des Mantras". Il n'y a pas de Tantra sans Mantra. Il y a des Mantras pour tout.

Mais durant ce weekend, nous pratiquerons le Mantra pour la libération totale, l'union divine, le yoga, pour atteindre à la fois la délivrance et la jouissance. Grâce à cette pratique, nous pouvons vivre dans ce monde, sans être esclaves du monde.

Programme :

Trois heures de pratique guidée le matin, trois heures l'après-midi. Temps d'échange. Pas de prérequis. Initiation au rituel du feu. Pas de "récitation".

Vous apprendrez :

- Initiation au Mantra : le début et la fin du Mantra, extase et libération, Shiva et Shakti dans le Mantra

- pratique de l'ascension par le Mantra : la pratique fondamentale du Mantra

- pratique de guérison par le Mantra du Nectar, le Seigneur de l'Ambroisie

- les étapes du Mantra, le monde à l'intérieur d'un son

- le sens profond du Mantra : le Mantra comme réalisation du Soi, non comme technique

- pratique avec différents Mantras simples, Mantra-germes

- Mantra et mental : l'alchimie du bavardage, comment ne plus être esclave de nos énergies

- posture et Mantra, la dimension tactile du Mantra, son et espace

- pratique dans le quotidien, pour pratiquer toujours

- Mantra et passage dans l'au-delà, Mantra et mort, Mantra et accompagnement des mourants

- Mantra et souffle, Mantra et Temps, transmuter le Temps

- Mantra et musique, Mantra et créativité

David Dubois a été initié au Tantra en Inde où il a longuement vécu et étudié depuis trente ans. Il est l'auteur de plus d'une douzaine de livres sur le Tantra et la vie intérieure, dont Introduction au Tantra, éditions Almora. Il partage sur son blog La Vache cosmique et sur Youtube.

Infos pratiques :

Participation : frais + don libre pour l'enseignement

Début de l'atelier, samedi 10 avril 2010 à 10h, fin dimanche à 17h

Pour des renseignements sur le lieu, le logement, la nourriture et l'accès, 

contacter Yogi Maheshwar : 0652660685 
yogimaheshwar@gmail.com

Le lieu

Pour s'inscrire

contacter David Dubois : 0603330558 
deven_fr@yahoo.fr 
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